Quand j’é­tais gamin, se trou­vait dans la biblio­thèque de ma mère un livre à la cou­ver­ture noire, un épais livre à l’as­pect mys­té­rieux, qui por­tait ce nom étrange : le pro­cès des étoiles. J’ai com­men­cé à le lire et à décou­vrir ce qu’é­tait un essai. Le livre raconte l’ex­pé­di­tion de quatre scien­ti­fiques en Amé­rique cen­trale pour mesu­rer la terre, un arc de méri­dien plus pré­ci­sé­ment. Ils s’ap­pe­laient Jus­sieu, Bour­ger, Godin et La Conda­mine. Ce livre de Flo­rence Trys­tram est un best-sel­ler par­mi les livres didac­tiques. Il y a trois semaines de cela, je suis tom­bé sur un autre livre d’elle : Terre ! Terre ! De l’O­lympe à la NASA, une his­toire des géo­graphes et de la géo­gra­phie. Un titre qui dit bien son pro­gramme et invite au voyage, en com­men­çant par les pre­miers hommes qui ont par­cou­ru la terre, en forme d’al­lé­go­rie.

[…] Cet homme qui est reve­nu et a osé fran­chir le cercle de feu étonne ceux de son ex-tri­bu. Doit-elle l’ac­cueillir comme l’un des siens, ou le consi­dé­rer comme un dan­ge­reux étran­ger, por­teur des mer­veilles et des hor­reurs d’un monde de légendes ? Mais l’homme, aus­si­tôt qu’il a sen­ti le sou­la­ge­ment des siens quand ils l’ont recon­nu, a eu recours à la meilleure des armes : la parole. Il a dit « C’est bien moi, je reviens d’ailleurs, je reviens sain et sauf, et por­teur de grandes nou­velles. » La curio­si­té l’a empor­té sur la ter­reur, et la tri­bu s’est res­ser­rée autour du feu pour écou­ter son récit.
L’homme a dit sa longue marche, en comp­tant les dis­tances et les temps : trois jours pour tra­ver­ser le maré­cage (« Le maré­cage ? Qu’est-ce que c’est ? »), une lune entière pour fran­chir la forêt; dix jours et puis encore dix jours pour esca­la­der la mon­tagne et en redes­cendre (« La mon­tagne ? Qu’est ce que c’est ? »), deux jours pour trou­ver un tronc capable de me por­ter et de me faire tra­ver­ser le fleuve (« Le fleuve ? Qu’est-ce que c’est ? »).
L’homme a dû expli­quer, nom­mer, inven­ter des mots nou­veaux fabri­qués à par­tir des anciens. « Les mon­tagnes, ce sont des super­fa­laises, comme celles que vous gra­vis­sez en un demi-jour, mais là il faut dix jours pour la gra­vir. Le fleuve, c’est cen­truis­seaux, l’eau y est plus haute que la tête, il faut mar­cher des­sus avec un tronc d’arbre, et non dedans en posant les pieds sur des pierres. Le petit cou­rant qui chante en entraî­nant une branche dans le ruis­seau rugit en trans­por­tant des arbres entiers dans le cen­truis­seaux. »
Pour se faire mieux com­prendre, il a des­si­né dans la terre. De l’in­dex, il a tra­cé le sillon en disant : ça, c’est le ruis­seau ; puis en uti­li­sant tout la lar­geur de sa main, il a des­si­né le fleuve, en disant : ça, c’est cen­truis­seaux. Il a repré­sen­té une col­line en tas­sant de la pous­sière dans le creux de sa paume, puis la mon­tagne, à l’aide d’un tas de pierres et de terre, en expli­quant : voi­là la super­col­line. Il a accom­pli ces gestes de repré­sen­ta­tion sym­bo­lique parce que sa tri­bu était déjà très évo­luée : elle était capable de voir dans un tas de cailloux une mon­tagne, dans une rigole un fleuve.
L’homme a conti­nué son récit : « Au-delà des maré­cages et de la forêt, au-delà des super­col­linnes et du cen­truis­seaux, j’ai trou­vé une réserve de silex, une col­line entière de silex, de la meilleure qua­li­té, il n’y a qu’à se bais­ser pour en ramas­ser. — Tais-toi, l’a alors inter­rom­pu le sor­cier. Il est temps pour nous tous de dor­mir. »
Cet homme fut le pre­mier géo­graphe. Parce qu’il est reve­nu, quelles qu’aient été les rai­sons de son départ, parce qu’il a trans­mis son expé­rience et son savoir, il a accom­pli une œuvre de géo­graphe : il a explo­ré, il a obser­vé, il a mesu­ré, il a nom­mé, il a don­né une repré­sen­ta­tion sym­bo­lique, il a décrit, il a assi­gné un but, en l’oc­cur­rence le silex. L’en­semble de la tri­bu a été émer­veillée et l’a inter­ro­gé sans relâche : quels ani­maux, quels arbres, quelles fleurs ? Le soleil se lève-t-il tous les matins ? Est-ce que les étoiles tournent ailleurs comme ici ? As-tu recon­nu d’autres hommes ? Savent-ils conser­ver le feu ? Raconte encore : tu as ren­con­tré les esprits, tu as croi­sé les morts, tu as vu le feu du ciel… ?
Le sor­cier a sur­tout rete­nu la réserve de silex.Quel tré­sor ! Si l’his­toire du voya­geur est vraie, voi­là qui a trans­for­mer le sort de la tri­bu : elle va pou­voir fabri­quer des armes, les amé­lio­rer, les uti­li­ser, sans sou­ci des pertes, pour la chasse, pour se défendre, voire pour les échan­ger avec des tri­bus voi­sines, contre des peaux et du gibier… Mais en même temps que cette richesse ines­pé­rée, le chef entre­voit les obs­tacles : à com­bien de jours de marche as-tu dit que se trou­vait la mine ? N’y a‑t-il pas déjà des hommes dan­ge­reux ou agres­sifs qui la connaissent ? Com­ment rap­por­ter des pierres brutes qui pèse­ront lourd aux épaules ? Pour­ra-t-on retrou­ver le che­min s’il n’est pas bali­sé ?
[…] En réci­tant cette lita­nie par cœur et en l’en­sei­gnant à quelques ini­tiés, nos explo­ra­teurs pré­his­to­riques ont invi­té les périples, qui ser­vi­ront de base à toute connais­sance géo­gra­phique jus­qu’à ce que les cartes détrônent les por­tu­lans, quelques mil­liers d’an­nées plus tard.

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