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Retour au bout du monde

Retour au bout du monde

Ce ne sont que quelques kilo­mètres ava­lés en quelques heures, vau­tré dans le siège d’un avion sur­vo­lant les mon­tagnes infi­nies des Alpes, les éten­dues incon­nues d’Eu­rope de l’est et d’A­sie occi­den­tale, bien au-des­sus des peuples qui se déchirent et meurent de froid à l’heure qu’il est, les déserts arabes, les mon­tagnes sèches du Pakis­tan et les grandes villes de l’Inde…
Au bout de la route et d’heures de som­meil per­dues à jamais, il y aura la nuit pai­sible au bord de la Chao Phraya, bien plus au nord de Bang­kok, sur les rives des bras arti­fi­ciels du fleuve sacré, là où le roi U‑Thong créa sa capi­tale en 1350, Ayut­thaya. La nuit pai­sible et le silence de la rivière une fois le soir tom­bé, et sur­tout l’in­con­nu d’une cité dont je n’ai abso­lu­ment pas l’in­tui­tion. Il y aura tout à y décou­vrir une fois l’a­vion posé. Der­rière moi je lais­se­rai le fan­tôme de Wil­fred The­si­gher, sa barbe enca­pu­chon­née sous des mètres de tis­sus, le visage buri­né et les sour­cils pleins de sable.
Il y aura aus­si un petit avion qui me dépo­se­ra au bord du Golfe de Thaï­lande, non loin d’un quai d’où un bateau m’emmènera vers une île qu’il faut presque quatre heures pour rejoindre. L’air chaud me sur­pren­dra encore une fois tan­dis que je trans­pi­re­rai en regar­dant la mer du Golfe agi­tée de sou­bre­sauts taquins. L’o­deur des fran­gi­pa­niers à peine fleu­ris, le matin à mon réveil, la douce moi­teur des levers face à la mer impas­sible, l’o­deur d’une marée tran­quille qui ne par­court que quelques mètres par jour, pares­seu­se­ment. Il y aura tout pour s’ou­blier et se perdre, retour­ner sur mes propres pas, péné­trer les temples ouverts aux quatre vents, regar­der les peuples vivre au rythme des ritour­nelles simples jouées par les clo­chettes des temples bat­tues par le vent léger.
Encore une fois, c’est cer­tain, je vais me perdre. Paris/Mascate/Bangkok/Ayutthaya/Ko Phangan/Bangkok/Mascate/Paris, des noms qui se jux­ta­posent sans rien vrai­ment dire du bon­heur que c’est d’être sur les lieux, de sen­tir mes pas fran­chir d’in­nom­brables fron­tières, à chaque rue, dans Chi­na­town à Bang­kok ou sur la rive de Thon­bu­ri. Et pour­tant, insa­tis­fait, je rêve des forêts moites du nord et des fron­tières du Tri­angle d’Or, des petits temples per­dus dans la vieille ville de Chiang Mai, des chiens qui se battent au lever du soleil sous l’at­mo­sphère brune des che­di en brique qui regardent le sol lorsque moi je regarde le ciel…
Je serai bien, tran­quille comme un moine à l’ombre de l’arbre sacré, fier et humble à la fois, ne deman­dant rien d’autre que de contem­pler les minutes qui s’é­grènent au rythme des saisons.

Bangkok - Chinatown

Bang­kok — Chi­na­town — Août 2013

Chiang Mai - Wat Duang Dee

Chiang Mai — Wat Duang Dee — Août 2013

Bangkok - Jeune fille sur le bac du Wat Arun

Bang­kok — Jeune fille sur le bac du Wat Arun — Août 2013

Bangkok - Thanon Bamrung Muang

Bang­kok — Maga­sin de sta­tues reli­gieuses sur Tha­non Bam­rung Muang — Août 2013

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Des rives du Nil aux berges d’Argenteuil…

Des rives du Nil aux berges d’Argenteuil…

Un des plus beaux livres que j’ai lu ces der­niers temps, qui a obte­nu le prix Nico­las Bou­vier 2014, déli­vré lors du fes­ti­val Éton­nants Voya­geurs de Saint-Malo. Entre nous, les Levan­tins, par Ben­ny Ziffer.

La col­lec­tion Kha­lil est res­tée en Égypte, et, à long terme, elle a vain­cu l’Égypte. Il y a quelque chose de sym­bo­lique dans le fait que, qua­rante ans après la révo­lu­tion nas­sé­rienne, avec la dis­pa­ri­tion du Chef de l’État, Moha­med Kha­lil a recou­vré sa demeure et son hon­neur. Ses por­traits accro­chés à nou­veau aux murs de son palais fran­çais offrent le témoi­gnage que la volon­té de res­sem­bler à l’Oc­ci­dent, aspi­ra­tion condam­nable aux yeux d’au­cuns, demeure vivace en Égypte, après des années d’é­touf­fe­ment chauvin.
De la fenêtre du deuxième étage du musée don­nant sur le Nil, on aper­çoit à tra­vers les plis d’un rideau blan­châtre des bateaux recou­verts de bâches ber­cés par les flots, dans la petite mari­na d’un club de plai­sance. Est-ce un hasard si ce pay­sage res­semble à s’y méprendre au tableau de Claude Monet expo­sé dans une salle voi­sine, Argen­teuil, bateaux au long de la berge ?

Ben­ny Zif­fer, Entre nous, les Levantins
Actes Sud 2014
Tra­du­ti de l’hé­breu par Jean-Luc Allouche

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Les reliques de Boud­dha du stū­pa de Piprahwa

Les reliques de Boud­dha du stū­pa de Piprahwa

L’his­toire des reliques du Boud­dha du stū­pa de Piprah­wa est une his­toire folle à laquelle on a du mal à appor­ter du cré­dit, mais tout y est authen­tique mal­gré une accu­mu­la­tion de faits abso­lu­ment improbables.
Tout com­mence dans la ban­lieue de Londres, dans une petite mai­son modeste d’un quar­tier tout aus­si modeste, à la porte de laquelle on trouve une ins­crip­tion dans une langue qu’on ne parle qu’à des mil­liers de kilo­mètres de là, dans ce qui reste des Indes… Sous un esca­lier, une boîte en bois, une can­tine mili­taire en réa­li­té, une vieille can­tine pro­ve­nant d’un héri­tage… Ce n’est pas l’his­toire d’Har­ry Pot­ter, mais ça com­mence presque pareil. L’homme qui garde ce tré­sor s’ap­pelle Neil Pep­pé (même le nom de cet homme est impro­bable…), il est le petit-fils d’un cer­tain William Clax­ton Pep­pé, un ingé­nieur et régis­seur bri­tan­nique vivant aux Indes, dans l’ac­tuelle pro­vince de l’Ut­tar Pra­desh (उत्तर प्रदेश), à la suite de son père et de son grand-père qui a fait construire la demeure fami­liale de Bird­pore (actuelle Bird­pur), un minus­cule état créé par le Gou­ver­ne­ment Britannique.

Neil Pep­pé avec les joyaux trou­vés par son grand-père dans le stu­pa de Piprahwa

Charles Allen exa­mi­nant les joyaux de Piprahwa

Dans cette can­tine, des pho­tos de son grand-père, mais ce n’est pas réel­le­ment cela qui nous inté­resse. Dans cette petite mai­son se trouve en réa­li­té un tré­sor ines­ti­mable ; cer­tai­ne­ment un des plus petits musées du monde abrite, enchâs­sés dans de petits cadres vitrés, des perles, des fleurs en or, des restes de joyaux dis­sé­mi­nés, des ver­ro­te­ries, de petites fleurs taillées dans des mor­ceaux de pierres semi-pré­cieuses, le tout pro­ve­nant d’une exca­va­tion réa­li­sées par le grand-père de Neil en 1897 dans le stū­pa de Piprah­wa, à quelques kilo­mètres de Bird­pore. L’homme, qui n’est pas exac­te­ment archéo­logue, décide avec quelques uns de ses ouvriers, de per­cer un tumu­lus iso­lé en son point le plus haut. Ce qu’il découvre là, c’est une construc­tion en pierre qui se révèle être un stū­pa, ce qui était bien son intui­tion pre­mière. Après avoir déga­gé les pierres de la construc­tion, il tombe sur ce qui res­semble à un caveau, dans lequel il trouve un sar­co­phage qu’il se décide à ouvrir. Son intui­tion, la même que celle qui l’a pous­sé à entre­prendre ces tra­vaux, lui dit qu’il est en pré­sence d’un tré­sor fabu­leux. Dans le cer­cueil de pierre, il trouve cinq petits vases, cinq urnes comme on en trouve d’or­di­naire dans la litur­gie hin­douiste, cinq objets façon­nés modes­te­ment, et dis­sé­mi­nées tout autour de ces objets, les perles et les ver­ro­te­ries que Neil exhibe fiè­re­ment dans ses cadres en verre. Il trouve éga­le­ment de la pous­sière dans laquelle sont épar­pillés des mor­ceaux d’os. Étrange découverte.

Stupa de Piprahwa

Stu­pa de Piprahwa

Reliques de Boud­dha trou­vées dans le stu­pa de Piprahwa

William Clax­ton Pep­pé est per­sua­dé d’a­voir trou­vé un vrai tré­sor et pour se faire confir­mer sa décou­verte, il décide d’en infor­mer deux archéo­logues tra­vaillant à une tren­taine de kilo­mètres de là. Le pre­mier, Alois Anton Füh­rer, se déplace immé­dia­te­ment après avoir posé une ques­tion à Pep­pé. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est que Füh­rer, cet Alle­mand tra­vaillant à la solde du Gou­ver­ne­ment Bri­tan­nique, est en réa­li­té tout sauf archéo­logue. Même s’il a décou­vert de nom­breux sites d’im­por­tance, c’est en réa­li­té un escroc qui a fal­si­fié cer­taines pièces ayant moins d’in­té­rêt qu’elle n’en avaient après son pas­sage. Si Füh­rer se décide à se dépla­cer si rapi­de­ment, c’est parce qu’il a deman­dé à Pep­pé s’il y avait une ins­crip­tion sur un des objets. Pep­pé ne s’é­tait même pas posé la ques­tion, mais il remarque alors qu’un des petits vases porte une ins­crip­tion dans une langue qu’il ne connaît pas. Il en repro­duit fidè­le­ment l’ins­crip­tion. S’en­suit alors une période trouble pen­dant laquelle on accuse Füh­rer d’a­voir lui-même écrit sur le vase et d’a­voir fal­si­fié une fois de plus ces pièces. Mais l’homme est un piètre sans­kri­tiste et l’ins­crip­tion est suf­fi­sam­ment ancienne pour que l’homme ne connaisse pas cette langue. L’ins­crip­tion est un peu mal­adroite, son auteur n’a pas eu assez de place pour tout noter et une par­tie de la phrase conti­nue en tour­nant sur le haut de la ligne. Il y est dit : « Ce reli­quaire conte­nant les reliques de l’au­guste Boud­dha (est un don) des frères Sakya-Suki­ti, asso­ciés à leurs sœurs, enfants et épouses. » Ce qui fait dire aux spé­cia­listes que ces reliques sont authen­tiques, c’est que le mot sans­krit uti­li­sé pour dési­gner le mot reli­quaire n’est uti­li­sé nulle part ailleurs sur le même genre d’ob­jets. Ce qui est cer­tain, c’est que Füh­rer n’au­rait lui-même jamais pu connaître ce mot.

Mais alors, si ces reliques sont authen­tiques, qu’est-ce qui per­met aux scien­ti­fiques d’af­fir­mer que ces objets ont bien été ense­ve­lis avec les restes du Boud­dha ? Dans la tra­di­tion, le Boud­dha Sha­kya­mu­ni (« sage des Śākyas, sa famille et son clan ») a été inci­né­ré et ses cendres répar­ties dans huit stu­pas. Afin de prendre un rac­cour­ci bien com­mode qui nous per­met­tra de mieux com­prendre l’ins­crip­tion, voi­ci l’his­toire (source Wiki­pe­dia) :

Le Boud­dha mou­rut, selon la tra­di­tion, à quatre-vingts ans près de la loca­li­té de Kusi­nâ­gar. Il expi­ra en médi­tant, cou­ché sur le côté droit, sou­riant : on consi­dé­ra qu’il avait atteint le pari­nirvāṇa, la volon­taire extinc­tion du soi com­plète et défi­ni­tive. Le Boud­dha n’au­rait pas sou­hai­té fon­der une reli­gion. Après sa mort s’ex­pri­mèrent des diver­gences d’o­pi­nions qui, en l’es­pace de huit siècles, abou­tirent à des écoles très dif­fé­rentes. Selon le Mahā­pa­ri­nibbāṇa Sut­ta, les der­niers mots du Boud­dha furent : « À pré­sent, moines, je vous exhorte : il est dans la nature de toute chose condi­tion­née de se désa­gré­ger — alors, faites tout votre pos­sible, inlas­sa­ble­ment, en étant à tout moment plei­ne­ment atten­tifs, pré­sents et conscients. » Selon ce même sutra, son corps fut inci­né­ré mais huit des princes les plus puis­sants se dis­pu­tèrent la pos­ses­sion des sari­ra, ses reliques saintes. Une solu­tion de com­pro­mis fut trou­vée : les cendres furent répar­ties en huit tas égaux et rame­nées par ces huit sei­gneurs dans leurs royaumes où ils firent construire huit stū­pas pour abri­ter ces reliques. Une légende ulté­rieure veut que l’empereur Asho­ka retrou­va ces stū­pas et répar­tit les cendres dans 84 000 reliquaires.

Nous voi­là à peine plus avan­cés. Seule­ment, en y regar­dant de plus près, les data­tions du stu­pa révèlent que celui-ci a été construit entre 200 et 300 ans après la mort du Boud­dha, située entre 543 et 423 av. J.-C., ce qui cor­res­pond à l’é­poque à laquelle vécut le roi Asho­ka (अशोक). L’ins­crip­tion du vase elle-même cor­res­pond à une langue qui n’é­tait pas encore uti­li­sée à l’é­poque de la mort de Boud­dha. Il y a donc un creux qu’il faut expli­quer. Entre 1971 et 1973, un archéo­logue indien du nom de K.M. Sri­vas­ta­va a repris les fouilles dans le stu­pa et y a trou­vé une autre chambre, dans laquelle se trou­vait un autre vase, de concep­tion simi­laire à celle du vase sur lequel se trouve l’ins­crip­tion. Dans ce vase, des restes d’os datés de la période de la mort du Boud­dha… Le fais­ceau de preuves est là. Le stu­pa est un des huit stu­pa conte­nant bien les restes du Boud­dha, retrou­vé par le roi Asho­ka et modi­fié ; il a recons­truit un stu­pa par-des­sus en conser­vant la construc­tion ini­tiale ; le sar­co­phage dans les­quels ont été retrou­vés les cendres et les bijoux dépo­sés en offrande est carac­té­ris­tique des construc­tions de l’é­poque du grand roi.

Une ques­tion demeure. Pour­quoi ces lieux de cultes ont-ils dis­pa­rus de la mémoire des hommes alors que le boud­dhisme a connu une réelle expan­sion depuis le nord de l’Inde ? Sim­ple­ment parce que la doc­trine du Boud­dha a long­temps été consi­dé­rée comme une héré­sie par les hin­douistes qui se sont livrés par vagues suc­ces­sives à des expé­di­tions ico­no­clastes, sui­vis par les musulmans.

L’his­toire ne s’ar­rête pas là. Les auto­ri­tés bri­tan­niques, affo­lées par l’his­toire pas très relui­sante d’An­ton Füh­rer et de ses fal­si­fi­ca­tions archéo­lo­giques, ont eu peur que l’af­faire des reliques du Boud­dha ne sus­cite des sou­lè­ve­ments de popu­la­tions et ont offert en secret une par­tie de ces reliques (l’autre par­tie a été lais­sée à William Clax­ton Pep­pé) en guise de cadeau diplo­ma­tique au roi de Siam Rama V (Chu­la­long­korn), qui les fit inclure dans la construc­tion du che­di du temple de la Mon­tagne d’or à Bang­kok (Wat Saket Rat­cha Wora Maha Wihan, วัดสระเกศราชวรมหาวิหาร). Cent onze ans après ce don, les reliques du Boud­dha ont été confiées à la France en 2009, les­quelles ont été dépo­sées à l’in­té­rieur de la pagode boud­dhiste du bois de Vincennes.

Afin de com­prendre l’his­toire dans son inté­gra­li­té, on peut revoir le docu­men­taire racon­tant l’en­quête de l’é­cri­vain Charles Allen, dif­fu­sé il y a quelques temps sur Arte.

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Schlussk­lappe

Schlussk­lappe

Voi­là. C’est fini. 2015 s’ar­rête pour de bon. J’ai l’im­pres­sion que jus­qu’à la fin, jus­qu’à ses der­niers ins­tants, cette affreuse dame n’al­lait pas mou­rir, mais c’est désor­mais à son che­vet que je me trouve, un genou à terre, prêt à bon­dir à nou­veau. Il m’au­ra fal­lu du temps pour me remettre d’a­plomb, le cœur un peu fra­gile, vacillant, ce dont je ne me dou­tais pas, mais je ne suis plus non plus de la toute pre­mière jeu­nesse ; les choses vont rare­ment en s’a­mé­lio­rant. Tout est reve­nu à la nor­male, après avoir fait quelques ajus­te­ments dans mon hygiène de vie, his­toire de repar­tir très vite sans me prendre les pieds dans le tapis. Dès le 26 décembre, je me réim­po­sé une dis­ci­pline d’as­cète, et des rêves de gamins. Les deux pieds dans le réel, je tente de vivre à chaque fois une nou­velle ver­sion de mes rêves, plus fine, plus cise­lée. Je n’ai jamais aus­si peu écrit qu’en 2015, j’ai très peu lu éga­le­ment. J’ai peu voya­gé, sur­tout si je com­pare à la période 2012–2014 où j’ai même abu­sé de tout ça. D’un point de vue per­son­nel, il y avait quelques années que, fina­le­ment, je n’a­vais fait aus­si peu de choses, comme si j’a­vais été à l’ar­rêt, ensa­blé dans le désert sans même avoir de quoi boire, même pas une poire pour la soif. Et qu’est-ce qui m’at­ten­dait au bout du che­min, à part des envies frus­trées, des rêves bâillon­nés, une mon­tagne de regrets ? J’ai fait le tour de ma biblio­thèque et comp­té le nombre de livres que j’ai ache­tés et que je ne lirai pas, parce que désor­mais je ne veux plus que me faire plai­sir. J’ai éga­le­ment pris une déci­sion capi­tale. Non, je n’é­cri­rai pas cette thèse qu’on m’a deman­dé d’é­crire. Parce que je n’en ai pas envie et que je pré­fère prendre du bon temps à la place. Je sais que je ne regret­te­rai pas cette déci­sion. Et puis cette année, je donne des cours à Paris XIII, mais en fonc­tion de ce que ça donne, je ne le ferai peut-être qu’une seule année. A moi de remettre les cur­seurs là où j’ai envie qu’ils soient, de remettre des limites que je dois savoir dépas­ser ou non, de rééqui­li­brer tout ce qui en moi est un peu par­ti de tra­vers en 2015, his­toire de ne plus rou­ler dans le gravier.

2015 est déjà der­rière. Je vais aller m’a­che­ter une lan­gouste et une bou­teille de Deutz comme der­nier luxe, je vais pas­ser une soi­rée calme, au calme, sous les der­nières lumières d’une année qui fait bien de s’ar­rê­ter, en regar­dant peut-être un docu­men­taire sur les des­sins de Louis Dela­porte à Ang­kor ou une quel­conque âne­rie que j’au­rais tôt fait d’ou­blier à mon réveil demain matin. 2016 s’ouvre, avec des pro­jets, une liste de lec­ture, des voyages qui se pré­parent, Ayut­thaya est au bout du che­min, dans deux mois déjà… Cet été peut-être le Myan­mar… J’ai l’air désa­bu­sé comme ça, mais je suis en train de revivre. Et de bien revivre.

Le Schlussk­lappe ne fait qu’an­non­cer le début d’un autre film…

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Dans la jungle de Bang­kok #1 : Wat Intharawihan

Dans la jungle de Bang­kok #1 : Wat Intharawihan

Bang­kok m’a accueillie en plein milieu de la nuit, avec les cris avi­nés des Russes qui bar­bo­taient dans la pis­cine trop grande pour eux. Pre­mière sen­sa­tion dans cette ville ten­ta­cu­laire ; une impres­sion de fatras incon­trô­lé, des blocs de quar­tiers noc­turnes pla­cés les uns à côté des autres et n’ayant aucun autre rap­port entre eux que leurs racines, l’i­dée peut-être loin­taine que quelque chose les relie par le sang ou la reli­gion, quelque chose comme ça, d’aus­si vague et impré­cis qu’une croyance en un Dieu éteint depuis long­temps, je ne sau­rais com­ment dire. Peut-être cette impres­sion m’est elle don­née par l’om­ni­pré­sence des icônes de ces vieux rois qu’on trouve sur des pho­tos jau­nies, por­tant tous à peu près le même pré­nom et ne dis­tin­guant que par un numé­ro… la dynas­tie Cha­kri s’est dotée d’un seul et même pré­nom, Rama. Rama Ier, Rama III, Rama V, Rama VIII, Rama IX, l’ac­tuel roi Bhu­mi­bol Adu­lya­dej, dont les petites lunettes et l’air un peu absent lui confèrent une image pas très solen­nelle, un peu… (chut, insul­ter le roi est un crime de lèse-majes­té). Il règne depuis 1950, étant ain­si un des plus anciens monarques du monde.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 01 - Wisut Kasat

7 - Dans la jungle de Bangkok - 04 - Wisut Kasat

7 - Dans la jungle de Bangkok - 05 - Wisut Kasat

Au petit matin, je sors de l’hô­tel pour aller à la ren­contre de ce quar­tier qui m’a été conseillé par une per­sonne qui connaît bien Bang­kok. J’ai l’im­pres­sion qu’i­ci rien n’est vrai­ment cen­tral, ni vrai­ment ordon­né. Alors je me laisse por­ter, je ver­rai bien ce qu’il en est.
L’a­ve­nue Wisut Kasat est une artère labo­rieuse de moyenne impor­tance, don­nant d’un côté sur un auto-pont dou­blant la cir­cu­la­tion à par­tir du pont Rama VIII, de l’autre côté jus­qu’à J.P.R. junc­tion (ne me deman­dez pas pour­quoi ça s’ap­pelle comme ça), là où l’a­ve­nue rejoint Rat­cha­dam­noen Nok Road, au car­re­four duquel se trouve un immense por­trait de la reine Siri­kit Kitiya­ka­ra. Ce qui me sur­prend tout de suite, c’est la cha­leur, acca­blante déjà dès le matin, mais sur­tout l’o­deur, un mélange de die­sel lourd et de pour­ri­ture maré­ca­geuse. Il faut dire que les pre­miers khlongs (canaux) ne sont qu’à quelques cen­taines de mètres d’i­ci, à peine plus loin que les rives de la Chao Phraya. Sur cette ave­nue, nombre de maga­sins sont fer­més, comme aban­don­nés ; le soir on peut voir des rats et des cafards, les uns presque aus­si gros que les autres, aller et venir par les inter­stices de ces rideaux de fer bais­sés. La jour­née, cer­taines ouvrent pour lais­ser place à des ate­liers de méca­nique auto­mo­bile. On répare de tout ici, des moby­lettes, des tuk-tuks, de voi­tures désos­sées à même le trot­toir, déver­sant l’huile de leur pont dans les cani­veaux pois­seux. Der­rière le bruit des scies élec­triques et des pon­ceuses, des bruits de mar­teau sur la tôle, der­rière les grin­ce­ments et les stri­du­la­tions, des hommes trans­pirent toute l’eau de leur corps dans des échoppes aveugles et encom­brées, dans l’at­mo­sphère lourde et confi­née, empuan­tie par l’o­deur épaisse de la fumée de cigarette.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 09 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 11 - Wat Intharawihan

Dans cette artère à taille humaine, où l’on compte encore sur des trot­toirs, dans cette ville où si vous expri­mez le sou­hait de mar­cher, on vous répond gen­ti­ment « don’t… », je tombe sur une ouver­ture sous un por­tail taillé comme l’en­trée d’un temple. Des voi­tures et des motos entrent et sortent d’i­ci, à un rythme assez sou­te­nu sous un soleil écra­sant dans un ciel à peine nua­geux. Si j’ar­rive jus­qu’i­ci, c’est parce que de loin, j’ai vu émer­ger la tête haute et apla­tie d’un Boud­dha géant. C’est pour concré­ti­ser cette vision que je me dirige dans cet enche­vê­tre­ment de bâti­ments posés les uns à côté des autres afin de voir cette sta­tue qui paraît com­plè­te­ment inap­pro­priée dans cette ville qui semble n’a­voir pas de frontières…

7 - Dans la jungle de Bangkok - 12 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 14 - Wat Intharawihan

Der­rière le por­tail du temple Wat Intha­ra­wi­han (วัดอินทรวิหาร), c’est toute une petite ville qui s’est orga­ni­sée là, avec son mar­ché, une école, des temples posés les uns à côté des autres, et une place autour de laquelle gra­vitent d’autres temples. Des moines par­courent la cité sur un espace inté­gra­le­ment recou­vert de car­re­lage ; cer­tains sont mêmes recou­verts d’un beau marbre lus­tré que les jours de pluie doivent rendre glis­sant comme des pommes pour­ries. Tout est abri­té du soleil, créant une ombre oran­gée empê­chant l’air de cir­cu­ler. Tout dans cette ville semble être fait pour empê­cher de res­pi­rer nor­ma­le­ment ; quand ce n’est pas la pol­lu­tion, ce sont des espaces confi­nés dans un air sans vent, où le recours à un éven­tail semble être la seule solu­tion viable pour évi­ter un malaise. On vient ici se recueillir, que ce soit en ayant l’in­ten­tion de frap­per les cloches du temple ou alors de dépo­ser des offrandes devant les mul­tiples autels lar­dés de bâtons d’en­cens et de col­liers de fleurs orange, de pots plan­tés d’é­tranges plantes. A l’in­té­rieur d’une petite cabane, je découvre une sta­tue de cire éton­nam­ment vivante à tel point que je res­sors de là trou­blé, ne sachant s’il s’a­git d’un humain ou pas ; j’ap­pren­drai plus tard, dans un pre­mier temps pour avoir croi­sé de mul­tiples fois le visage buri­né de cet homme rabou­gri à l’in­té­rieur des temples, que c’est la sta­tue de Luang Pu Thuat (หลวงปู่ทวด), né en 1582 et mort cent ans plus tard et sur­tout connu pour avoir accom­pli des miracles. Il est éton­nant de voir à quel point les rois de la dynas­tie Cha­kri sont autant révé­rés que les per­sonnes reli­gieux les plus importants.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 15 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 16 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 19 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 25 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 21 - Wat Intharawihan

Il règne ici une ambiance à la fois fébrile autour des prières et des offrandes, mais éga­le­ment un cer­tain calme que chaque per­sonne en prière semble s’ap­pro­prier au beau milieu de cette ville endia­blée. Cha­cune de ces images donne l’im­pres­sion que nous nous trou­vons dans un grand centre de prière recu­lé sur une mon­tagne éloi­gnée de tout, un lieu de pèle­ri­nage hors du com­mun, mais ce n’est qu’un temple par­mi d’autres, comme il en existe des cen­taines au tra­vers de la ville, un temple très fré­quen­té car ici la reli­gion, contrai­re­ment à la France, même si nous avons tou­jours plus ou moins une église dans chaque ville, est omni­pré­sente. Une pause au tra­vail et hop on vient prier, une balade en famille et hop on passe par le temple… Tout ici semble étran­ge­ment banal, éton­nam­ment nor­mal, à part peut-être cette énorme sta­tue Boud­dha de 32 mètres de haut com­men­cée en 1867.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 26 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 31 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 36 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 40 - Wat Intharawihan

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