Sorting by

×

Söy­len­mek #2

Il s’est pas­sé quelque chose hier soir.
Chris­tine, avec presque des san­glots dans la voix, les san­glots d’une dame fati­guée, m’embrasse et après la dis­cus­sion que nous venons d’a­voir, me dit à voix basse, sur le ton de la confidence :

Donne-moi de tes petites nouvelles…

Read more

Réus­sir une de ses vies…

Il est des matins lumi­neux, même lorsque dehors le ciel n’est qu’un amas de cendres qui ne dit rien. Le goût encore sec du hel­va (Antep Fıstıklı) dans la bouche, copieu­se­ment arro­sé de rakı, j’ai fini par me replon­ger dans le livre pro­fond du Liba­nais Cha­rif Maj­da­la­ni, His­toire de la Grande Mai­son, sur lequel j’é­tais en panne. Une bonne cen­taine de pages ava­lées sans boire un coup et puis l’en­vie sou­daine de replon­ger dans des livres déjà lus et qui sont peut-être res­tés un peu en sus­pens, comme si quelque chose ne s’é­tait pas accom­pli au bon moment. Mes lec­tures tombent rare­ment comme un che­veu sur la soupe, elles font sens à mes yeux, suivent un par­cours, une route tra­cée dans la neige juste avant mon pas­sage, et je n’ai plus alors qu’à mettre mes pas dans ceux des anciens qui sont pas­sés avant moi. Je reprends l’Éloge du voyage de Sébas­tien de Cour­tois, celui par lequel j’ai décou­vert ce très beau livre de Romain Gary, les tré­sors de la mer Rouge, deux livres qui ne sont fina­le­ment qu’une longue trame qu’il suf­fit de dérou­ler comme une pelote. Encore engon­cé dans la nuit, j’é­coute la lita­nie de Gary et je ferme les yeux en ten­tant une fois de plus de perdre le contrôle…

A Passing Moment ~ Shibam, Yemen

Pho­to © Mar­tin Sojka

Je suis res­té ain­si cinq ou six jours, peut-être davan­tage. Je n’é­tais atten­du nulle part et — pour­quoi ne pas l’a­vouer ? — j’é­prou­vais un étrange sou­la­ge­ment, mêlé à une sorte d’eu­pho­rie d’é­va­sion et presque de conquête, pour avoir ain­si atteint la forme d’exis­tence la plus simple et la plus élé­men­taire, celle d’un vaga­bond assis au bord de la route. Les sol­dats ont par­ta­gé avec moi leur pain plat au goût de glaise et leur kasha de millet noyé de graisse.
J’ai dor­mi avec eux, près du feu, cepen­dant que les trou­peaux noc­turnes et leurs ber­gers aux cha­peaux de bam­bou pas­saient en ombres chi­noises sur la route, avec leurs ânes char­gés de kat. La lune était grasse, jouant la Maja cou­chée de Goya sur ses cous­sins vapo­reux. J’ai regar­dé le soleil se lever sur les champs de millet géant qui tombent en ter­rasses vers les oasis, au fond des gorges obs­cures, par­mi les forêts de figuiers.
Autour de moi, tout était dou­ceur. Ce pays que les anciens appe­laient l’« Ara­bie heu­reuse », est un sou­rire fait terre. Dans les fermes aux hautes tours assaillies par l’in­fan­te­rie rageuse des cac­tus et des épi­neux, tours pareilles à d’im­menses mou­lins à vent sans ailes, j’ai écou­té les enfants jouer de ces airs des temps oubliés qui se trans­mettent de pipeau à pipeau depuis la Conquête et où se marient la prière arabe et le fla­men­co de Grenade.
Le troi­sième jour — ou le cin­quième — je me suis débar­ras­sé de mes frusques et j’ai revê­tu une jupe fou­ta et le fer­mier m’a ceint le front d’un ban­deau blanc. Et savait-il lui-même que c’est un signe ancien d’in­tou­cha­bi­li­té, une pro­cla­ma­tion d’hos­pi­ta­li­té accor­dée ?… Jamais encore je n’a­vais éprou­vé à ce point le sen­ti­ment de n’être per­sonne, c’est-à-dire enfin quel­qu’un… L’ha­bi­tude de n’être soi-même finit par nous pri­ver tota­le­ment du reste du monde, de tous les autres ; « je », c’est la fin des pos­si­bi­li­tés… Je me mets à exis­ter enfin hors de moi, dans un monde si entiè­re­ment dépour­vu de ce carac­tère fami­lier qui vous rend à vous-même, vous ren­voie à vos petits foyers d’in­fec­tion… J’a­vais enfin réus­si ma transhumance.
Assis de l’aube à la nuit au bord de la route, j’ai été ce vaga­bond yémé­nite que les rares voya­geurs en auto regar­daient avec curio­si­té et avec le sen­ti­ment récon­for­tant d’a­voir échap­pé en nais­sant « bien » à cette sau­va­ge­rie et ce dénue­ment… J’ai eu droit ain­si, du fond de ma pouille­rie, au regard de l’am­bas­sa­deur des États-Unis qui pas­sait dans sa voi­ture et je suis heu­reux d’a­voir pu enri­chir l’ex­pé­rience yémé­nite de ce fonc­tion­naire chi­nois qui s’est arrê­té pour prendre une pho­to de moi, ce qui me pro­cu­ra un mer­veilleux sen­ti­ment d’authenticité.
J’é­tais plus fort que Hou­di­ni : enfer­mé pieds et poings liés, comme nous tous, au fond de moi-même et haïs­sant les limites ain­si impo­sées à mon appé­tit de vie ou plu­tôt des vies, j’é­tais par­ve­nu, une chique de haschisch aidant, à m’en­fuir de cette colo­nie péni­ten­tiaire qui condamne à n’être que soi-même.
Un groupe de jeunes gens sovié­tiques, infir­mières et méde­cins de l’hô­pi­tal russe de Sanaa, des­cendent le che­min qui mène vers les gorges, et la plus belle des jeunes filles, au petit nez retrous­sé de toutes les Katin­ka de mes rêves blonds, paye au pas­sage un tou­chant com­pli­ment à mon authen­ti­ci­té. Après m’a­voir lan­cé un regard pru­dent, elle dit à ses com­pa­gnons, d’un ton tran­chant et définitif :
— Oujas­naïa mor­da !
Ce qui, libre­ment tra­duit, signi­fie : « une gueule abso­lu­ment abominable… »
Je sen­tis que j’a­vais enfin réus­si ma vie. Une de mes vies, je veux dire : celle qui n’a duré que quelques ins­tants au bord d’une route d’A­ra­bie, par­mi les cac­tus et les figuiers, et qui doit orner en ce moment de son pit­to­resque bien yémé­nite l’al­bum de pho­tos d’un com­mu­niste chinois…
Le ser­gent revint de son congé le len­de­main et récu­pé­rai mes papiers d’i­den­ti­té, avec une cer­taine tris­tesse. J’é­tais ren­du à moi-même…

Romain Gary, Les tré­sors de la mer Rouge
Gal­li­mard, 1971

D’autres mots de Romain Gary sur La val­lée des rubis…

Read more
Doğu din­leme n°3 : Mor Karbasi

Doğu din­leme n°3 : Mor Karbasi

Troi­sième album de cette jolie fille venue de Jéru­sa­lem, à la croi­sée des cultures médi­ter­ra­néennes. Ascen­dances perses, maro­caines, juives, elle mêle sa voix cris­tal­line et légè­re­ment trem­blante à une langue que vous aurez peut-être du mal à recon­naître, même si on y res­sent clai­re­ment des accents espa­gnols. En effet, cette langue est le ladi­no, la langue uti­li­sée par les Juifs espa­gnols dans leur longue errance, jus­qu’au bas des murailles de Constantinople.

Mor Karbasi

Mor Kar­ba­si chante l’op­pres­sion des séfa­rades sur des airs qui frisent le fla­men­co ou le fado, passe par l’é­mo­tion sur des musiques aux accents égyp­tiens ou maro­cains, avec une grâce superbe qui ne peut lais­ser de marbre et qui fait d’elle la cour­roie de trans­mis­sion de cette langue qui tend à disparaître.

  • 2008 : The Beau­ty and the Sea
  • 2011 : Daugh­ter of the Spring
  • 2013 : La Tsa­di­ka

Site offi­ciel : morkarbasi.com/

ℑ — Doğu din­leme n°2 : Mer­can Dede

Read more
A la ren­contre des alé­vis turcs

A la ren­contre des alé­vis turcs

Res­ca­pés des inté­grismes et des pogroms, liber­taires par essence, aty­piques par leurs croyances, les alé­vis ne sont pas beau­coup aimés du reste de la com­mu­nau­té musul­mane, a for­tio­ri parce que leur foi a pour ori­gine la branche mal-aimée de l’is­lam ; le chiisme. Le mot alé­vi lui-même signi­fie adepte d’A­li, le gendre du pro­phète, celui par lequel le chiisme a fait dissidence.
Au cours de mes péri­pé­ties, j’ai pu moi-même me rendre compte que si les alé­vis sont regar­dés de tra­vers, consi­dé­rés comme des illu­mi­nés, voire comme des fous (pas au sens fana­tiques) et mal­gré leur litur­gie peu ortho­doxe, ils n’en sont pas moins res­pec­tés, même si par le pas­sé, cela ne fut pas tou­jours le cas. Abso­lu­ment pas mino­ri­taires en Tur­quie (1 Turc sur 4 est alé­vi, les sta­tis­tiques offi­cielles fai­sant plu­tôt état de 10 à 15% de la popu­la­tion), un musul­man sun­nite vous accom­pa­gne­ra tout de même volon­tiers au tekke ou à la cem evi le plus proche si le cœur vous en dit, mais il n’est pas dit qu’on vous pro­pose d’as­sis­ter au sema avec vous, il ne faut tout de même pas exagérer.

dilek ağacı

Arbre à sou­haits alé­vi (dilek ağacı). Pho­to © Son Til­ki

Voi­ci un extrait du livre de Sébas­tien de Cour­tois (Un thé à İst­anb­ul, récit d’une ville) nous en appre­nant un peu plus sur ces reli­gieux d’un autre genre qui pra­tiquent leur foi dans un étrange syn­cré­tisme. Ren­contre avec Mehmet.

Si les alé­vis de Tur­quie sont consi­dé­rés comme des « musul­mans » par l’of­fice des cultes, leurs pra­tiques rituelles n’ont rien à voir avec l’is­lam ortho­doxe, ni même avec l’is­lam tout court étant don­né qu’ils n’en res­pectent aucun des piliers. Ils ne vont pas à la mos­quée, m’ex­plique Alber­to, spé­cia­liste de la ques­tion, ne lisent pas le Coran et, au pèle­ri­nage de La Mecque, ils pré­fèrent celui plus proche de Haci Bek­taş, une saint homme de Cap­pa­doce. De même, les cinq prières quo­ti­diennes ne leur sont pas fami­lières, comme le jeûne du rama­dan qu’ils ne res­pectent pas, et — comble d’hé­ré­sie — ils n’hé­sitent pas à jurer sur la tête du Pro­phète. Le por­trait d’A­li, le gendre du Pro­phète, trône dans leurs mai­sons de prière, les cem evi, à côté du saint cap­pa­do­cien et d’un Atatürk repré­sen­té en odeur de sain­te­té. Une étrange tri­ni­té cha­ma­nique qui n’est pas pour me déplaire tant elle est sur­réa­liste. Il fau­drait plu­tôt voir dans l’a­lé­visme turc — qui concerne près de 25% de la popu­la­tion, tout de même — un main­tien de croyances pré­sis­la­miques liées au par­cours des peuples turcs en Asie, avec une touche d’in­fluence chré­tienne, comme des rémi­nis­cences de cultures plus anciennes.

Costume traditionnel de cérémonie alévi

Cos­tume tra­di­tion­nel de céré­mo­nie alé­vi. Pho­to © Sol Por­tal

Meh­met est fier de sa reli­gion. Une iden­ti­té qui fait de lui un être à part dans la socié­té turque, comme l’en­semble de ses congé­nères. Digne des­cen­dant de ses aïeux, il conspue régu­liè­re­ment toute forme d’au­to­ri­ta­risme reli­gieux et reste un fervent défen­seur de la laï­ci­té et du sécu­la­risme. « Cha­cun chez soi, me dit-il sou­vent, les imams à la mos­quée ! » Aux dires de cer­tains obser­va­teurs — dont je suis —, si la Tur­quie n’a pas encore bas­cu­lé dans le camp de l’obs­cu­ran­tisme, c’est grâce à cette mino­ri­té de râleurs nés. Les quar­tiers alé­vis ne se mélangent pas avec ceux des sun­nites, les deux groupes se regar­dant en chien de faïence et sus­pec­tant l’autre d’un mau­vais coup. Ils aiment la musique, la trans­mis­sion des cultures locales, dont celle des bardes, les aşık, qui ont por­té jus­qu’à nous des siècles de mémoire orale.
J’ai com­pris la spé­ci­fi­ci­té des alé­vis en assis­tant à leur culte dans une cem evi située au der­nier étage d’un immeuble moderne du quar­tier de Yeni­bos­na. Rien de bien attrac­tif en appa­rence — une tour vitrée près d’un péri­phé­rique —, mais je décou­vris là le ter­rain d’une magie secrète ber­cée par les chants, les danses où hommes et femmes se meuvent pour des rituels qui me sem­blaient sor­ti du jour­nal d’ex­plo­ra­tion d’un décou­vreur de cam­pagnes turques au Moyen-Âge.
Un autre genre de voyage dans la ville, celui des sectes, confré­ries et ordres mys­tiques. Meh­met m’a­vait intro­duit dans cet uni­vers de signes et de sym­boles. Le dede, le maitre spi­ri­tuel, était l’un de ses parents éloi­gnés. Il m’a­vait pla­cé au pre­mier rang, en signe de res­pect pour l’in­vi­té, dans une sorte d’am­phi­théâtre minia­ture. Je décou­vrais un autre aspect de mon ami, celui d’un homme res­pec­té dans sa com­mu­nau­té pour ses ascen­dances fami­liales car, dans la croyance alé­vie, on croit à la trans­mi­gra­tion des âmes — la réin­car­na­tion, pour être pré­cis —, et son lignage était hono­rable. « On ne parle pas de mort », me dit-il, mais plu­tôt de « pas­sage », ce qui aidait à dédra­ma­ti­ser le ter­rible acci­dent de son frère.

Sébas­tien de Cour­tois, Un thé à İst­anb­ul, récit d’une ville
Le Pas­seur édi­tions, coll. Che­mins d’étoiles, 2014

Pho­to d’en-tête © Utku Kay­nar

Read more