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Nager sur la fron­tière, balade poé­tique à Luxembourg

Nager sur la fron­tière, balade poé­tique à Luxembourg

Retour­ner à Luxem­bourg, plus de vingt ans après y être venu gamin avec mes grands-parents, alors qu’entre temps je suis pas­sé par des bouts du monde dont je n’a­vais même pas l’in­tui­tion, voi­ci un che­mi­ne­ment que je recon­nais bien. Après un été stu­dieux, après être res­té à Paris, puis par­ti en Bre­tagne trop peu de temps et dans un état de san­té déplo­rable, je ne pou­vais pas vrai­ment dire que ces vacances avaient été les vacances rêvées. Et puis il me fal­lait reprendre la route, avec ma voi­ture cette fois-ci ; il fal­lait que je retourne voir ce tout petit pays. Est-ce que je m’en sou­ve­nais vrai­ment ? Aucune idée. La ville elle-même m’a fait l’ef­fet d’une grande incon­nue, ou d’une petite incon­nue fina­le­ment, mais les alen­tours m’ont par­lé. J’ai en tout cas res­sen­ti une cer­taine fami­lia­ri­té, bien loin­taine des rues enfié­vrées de Bang­kok et des rizières de Bali. Retour à la mai­son, en ter­rain connu, à deux pas de chez moi. Quelques heures de routes et voi­là que vous tra­ver­sez la fron­tière comme si de rien n’é­tait. Avec une petite dose de négli­gence, vous ne remar­quez même pas les pan­neaux sur le bords de la route vous indi­quant que, même si vous res­tez dans l’es­pace Schen­gen, vous n’êtes que les rive­rains d’un immense pays dont vous ne voyez même plus les fron­tières, et qui s’é­tendent jusque là-bas, aux portes de l’A­sie fan­tôme, et au sud, bor­dé par une mer qui vous emmène au pays du couchant.

Carte ancienne du Grand-Duché de Luxembourg

Carte ancienne du Grand-Duché de Luxembourg

Je suis venu ici en 1986 avec mes grands-parents, j’a­vais à peine douze ans et sur les pho­tos je ne vois qu’un petit gar­çon ron­douillard en culotte courte et pull tri­co­té mai­son — les pulls « mémé », les meilleurs du monde — à la mine ouverte et pleine de bon­hom­mie, dont on me dit sou­vent qu’il était un gar­çon tout mignon, tout gen­til, ce que je suis tou­jours par ailleurs. En me voyant, j’ai envie de venir vers moi et de papo­ter cinq minutes. Posant au pied d’un cal­vaire dont on a oublié la signi­fi­ca­tion ou dans une rue com­mer­çante où il pleut comme vache qui pisse, c’est une mor­ceau de mon his­toire que j’ai déci­dé de par­cou­rir à nou­veau, avec mon fils cette fois. Étrange trans­fert où je deviens mes propres grands-parents pour faire de mon fils le petit gar­çon que j’é­tais. Désor­mais, c’est moi le trans­met­teur, le pas­seur de ces émo­tions, et je sens que j’ai quelque chose à faire ici, une marque à lais­ser, sur les pierres et les pavés de Luxem­bourg, ou dans la chair de mon fils. Fina­le­ment, reve­nir sur ses pas, nous ne fai­sons que ça à lon­gueur de temps, à lon­gueur de vie et même lorsque nous ne connais­sons pas encore les lieux, nous y reve­nons mille fois par la pen­sée, entre la diva­ga­tion et la rêve­rie. Pas­ser les fron­tières mille fois, reve­nir sur la fron­tière, en suivre les contours d’une main hési­tante, cares­ser les courbes d’un pays dont on finit par ins­crire le des­sin en plein cœur de soi et qu’on recon­naît comme étant quelque chose de sien. Viens avec moi, on ne fera que mar­cher dans les rues, on ne fera que ça, sans autre pré­ten­tion. Approche-toi et regarde la carte, et toutes ces petites volutes dont on ne sait plus ce qu’elles sont, où elles se cachent, ce qu’elles cachent. On ne sait même plus dans quel pays on est… Je n’ai jamais autant tra­ver­sé de fron­tières en trois jours, assis dans le fau­teuil de ma voiture.

Je suis par­ti un same­di matin, pas vrai­ment à l’a­ven­ture, avec une chambre d’hô­tel réser­vée sur les hau­teurs de la capi­tale. J’ai sim­ple­ment pris le che­min des éco­liers pour y aller, refu­sant les évi­dences des routes trop droites, des tra­cés auto­rou­tiers trop chers et sans charme. Alors une fois dépas­sée Reims, j’ai pris les petites routes, direc­tion Char­le­ville-Mézières et je bifurque sur une toute petite com­mune, Juni­ville. Dans la cam­pagne flotte une odeur âcre et sur le bord des routes s’a­mon­cèlent les boules ter­reuses des bet­te­raves à sucre à peine sor­ties de terre. Une biche tra­verse la route, man­quant de pro­vo­quer un acci­dent, et s’en­fuit dans les champs inon­dés sous le soleil d’au­tomne. Pay­sage d’éo­liennes à perte de vue, dans l’ho­ri­zon mar­qué par le sou­ve­nir triste de la bataille des Ardennes.

Je tra­verse Vou­ziers, ville que j’ap­prends être la der­nière demeure d’un mon­sieur qu’on ne connaît plus guère que pour avoir don­né son nom à une tour­noi de ten­nis, Roland Gar­ros. J’y trouve une très belle église, Saint Mau­rille avec ses trois por­tails et son archi­tec­ture Renais­sance ; elle appa­raît en plein milieu de la route, sans pré­ve­nir et oblige à faire un détour. Si le temps devait s’é­ti­rer à l’in­fi­ni, je pren­drai le temps de par­cou­rir l’Eu­rope en voi­ture, je pren­drai le temps de m’ar­rê­ter pour saluer toutes les églises pla­cées sur mon che­min, toutes les petites mai­sons qui s’y trouvent et les lieux qui racontent des his­toires. L’é­glise porte un beau clo­cher car­ré sur­mon­té d’un bulbe, entiè­re­ment recou­vert d’ar­doise, et des superbes tym­pans au-des­sus des por­tails. La page Wiki­pe­dia dit de Vou­ziers qu’on ne sait presque rien de la ville avant le XIIè siècle. J’aime ima­gi­ner que la ville n’exis­tait pas et qu’elle a fleu­ri ici du jour au lendemain.

La route m’emmène ensuite dans une petite ville du nom de Mont­mé­dy. Ici la ville est connue depuis beau­coup plus long­temps, elle est men­tion­née dès 634 ; nous sommes ici sur la ligne Magi­not. A voir la situa­tion de la ville, ce n’est pas fran­che­ment éton­nant. Une immense cita­delle for­ti­fiée par Vau­ban gar­nit la crête d’un pla­teau rocheux. En contre­bas, la ville, sobre et nue, qui semble dor­mir à flanc de rocher, encore revê­tue de ses habits d’a­près-guerre. Un ciné­ma, le LUX, trône fiè­re­ment dans sa robe rosée et vio­lette en haut d’une rue. La route des­cend et passe der­rière une immense bâti­ment aus­tère figé dans ses bar­be­lés ; un centre de déten­tion, la relé­ga­tion ultime, aux portes de la fron­tière pour deve­nir le plus invi­sible pos­sible, tour­né vers l’extérieur.

Le France des années 50. Ciné­ma vin­tage à Montmédy

Une pho­to publiée par Romuald (@swedishparrot) le

J’en­quille à nou­veau la route après une petite pause dans cette ville assou­pie en ce same­di qui ne doit être guère plus vivant qu’un autre jour. Un dimanche ici doit être quelque chose d’hu­mi­liant. Je tra­verse un autre petit vil­lage, Ecou­viez, un lieu à la limite de l’ef­fon­dre­ment psy­cho­lo­gique. Heu­reu­se­ment que le soleil brille pour don­ner de la cou­leur à ses volets et aux rares visages que je croise. Et sou­dain, à la sor­tie de la ville, un pan­neau vous annonce que vous venez d’ar­ri­ver en Bel­gique. C’est donc aus­si simple que ça ? Ça ne fait pas plus mal que ça ? On rentre donc ici comme dans du beurre et on tombe déjà nez-à-nez avec une baraque à frites !

Ici tout change, les pan­neaux, les limi­ta­tions de vitesse qui deviennent invi­sibles, les noms de villes qui prennent un tour­nant un peu baroque par­fois. Bruxelles n’a donc pas tout uni­for­mi­sé ? Assailli par la faim, je m’ar­rê­te­rais bien sur le bord de la route, mais rien ne m’ac­cueille vrai­ment les bras ouverts. Je file sur Luxem­bourg, mais tan­dis que je passe Vir­ton, Mus­son et enfin Aubange, je file un coup de volant à droite pour repas­ser la fron­tière et me retrou­ver face à un res­tau­rant chi­nois, une sorte d’u­sine à la sor­tie de Longwy. Mon esto­mac crie famine, je capi­tule devant des rou­leaux prin­temps qui étaient prêts à retour­ner en cui­sine. Longwy ne me rever­ra pas ; ses émaux sont pour­tant un par­fait attrait. J’es­saie d’i­ma­gi­ner le point exact, là où la rivière por­tant le déli­cat de nom de la Chiers est rejointe par un tout petit ruis­seau, où la fron­tière se confond dans une confluence et se des­sine entre la France, la Bel­gique et le Luxem­bourg. Je repasse par la Bel­gique pour quelques minutes à peine avant de me retrou­ver sur le ter­ri­toire du Grand-Duché de Luxem­bourg (Grous­sher­zog­tum Lët­ze­buerg) qui est arri­vé en tra­vers de la route sans crier gare. Pétange, Nid­derkäer­jeng, Dip­pech me voient pas­ser avant d’en­trer dans Luxem­bourg par la petite porte, c’est-à-dire la forêt… Avant de faire quoi que ce soit, je décide de poser mes affaires à l’hô­tel, sur les hau­teurs, à deux pas de la route d’Ech­ter­nach. Sur­clas­sé parce que l’hô­tel est loin d’être rem­pli, jouis­sant d’une vue superbe sur la ville au dix-hui­tième étage, bal­cons condam­nés, je me pose quelques ins­tants sur le lit ferme avant de repartir.

Alors que le jour com­mence à décroître, je me lance dans la toute petite capi­tale de ce pays tout petit. Une sorte de péri­phé­rique sou­ter­rain à voie unique pour­rait vous faire faire le tour de la ville dix fois sans qu’on s’en rende compte ; petite ville mais ville embou­teillée quand-même. Depuis la route d’Ech­ter­nach où se trouve mon hôtel jus­qu’au centre de la ville, on compte à peine dix minutes en voi­ture. Après, c’est une autre his­toire, on peut res­ter long­temps arrê­té en atten­dant que les feux tri­co­lores drainent la cir­cu­la­tion. Je découvre le Bou­le­vard Royal, une vitrine de tout ce qui se fait de banques et de com­pa­gnies d’as­su­rances luxem­bour­geoises et qui néces­sai­re­ment invite à pen­ser que c’est dans les cou­loirs de ces ins­ti­tu­tions que se décide la cou­leur du papier peint qu’on tapisse sur les murs du para­dis fis­cal. C’est en tout cas une vitrine aux vitres sales et légè­re­ment déca­tie. Le luxe et l’argent ont moins d’o­deur qu’on pour­rait le croire, les fra­grances moné­taires ont un peu tour­né ; cette ave­nue me donne l’im­pres­sion d’un monde qui ne sait plus ce qu’il veut, en train de sombrer.

Luxembourg - Avenue de la liberté et Caisse d'Epargne

Pho­to © ansichtskartenversand.com

Luxembourg - Avenue et Pont Adolphe

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Luxembourg - 01 - Caisse d'épargne de l'état depuis le viaduc

Caisse d’é­pargne de l’é­tat depuis le viaduc

Luxembourg - 03 - Vallée de la Pétrusse

Val­lée de la Pétrusse

J’emprunte l’A­ve­nue de la Liber­té qui des­cend vers le sud de la ville ; imper­son­nelle, plan­tée d’im­meubles hauss­man­niens qui ne retiennent pas vrai­ment l’at­ten­tion, avec la tour de la Caisse d’Épargne qu’on voit de loin… je m’é­carte d’elle pour redes­cendre vers le quar­tier de la gare qui me semble abso­lu­ment dérou­tant. On sent ici que c’est un quar­tier jeune, moins sophis­ti­qué, plus à l’a­vant-garde, ou plus conven­tion­nel, ça dépend du point de vue. McDo­nald’s et autres enseignes de vente en masse ont pris leurs quar­tiers ici, comme dans toutes les capi­tales euro­péennes. Ici ou ailleurs, ce ne sont pas les lieux que je recherche tel­le­ment ils finissent par se res­sem­bler et n’être plus que le même organe d’un grand vil­lage dont on ne connaît plus le nom. Der­rière la façade d’un hôtel en pleine des­truc­tion, je m’en­gouffre dans une petite rue, dans l’es­poir de trou­ver un moyen de reve­nir sur mes pas. C’est ici que je découvre l’en­vers du décor d’une ville qui fait bonne figure dans le monde entier en jetant à la figure de l’empire mon­dial son nom comme un gage de dis­cré­tion et de neu­tra­li­té. Fina­le­ment, le Luxem­bourg est tel­le­ment petit qu’on ne le regarde pas ; il passe beau­coup plus inaper­çu que ses voi­sins belges ou alle­mands et per­sonne ne son­ge­rait à lui deman­der sa carte d’i­den­ti­té. Dans ces petites rues du quar­tier de la gare où l’on trouve quelques hôtels plus ou moins bon mar­ché, on ren­contre des dames, ou peut-être des hommes, je ne sais pas bien, je n’ai pas détaillé, qui vendent cer­tai­ne­ment autre chose que des timbres-poste dans la rue, en atten­dant on ne sait qui, pen­dant je ne sais com­bien de temps, jus­qu’à la nuit peut-être. Démarches titu­bantes à la sor­tie des cafés, billets de banque qui passent de main en main pour je-ne-sais quel tra­fic, figures défaites, pati­bu­laires, embru­mées, à mille lieux du visage du par­fait Luxem­bour­geois qu’on pour­rait ima­gi­ner comme paran­gon de ver­tu toute rela­tive (polo Ralph Lau­ren et sunglasses ?).

Luxembourg - Boulevard du viaduc

Pho­to © ansichtskartenversand.com

J’ar­rive à me garer au bout de l’a­ve­nue et je prends le via­duc à pied. Il n’est pas de plus belle entrée dans le cœur de la ville que de pas­ser sur ce pont à pied, un via­duc immense enjam­bant le cours d’une rivière qu’on n’ar­rive pas à dis­tin­guer d’en haut tel­le­ment sa lar­geur est ridi­cule ; c’est la Pétrusse (Péi­truss), une toute petite rivière dont le cours mesure à peine 11km et qui se jette dans l’Alzette (Uel­zecht) dans le quar­tier du Grund. Une si grande val­lée, un si grand pont, pour enjam­ber un si petit cours d’eau, c’en est presque comique. Les contre­forts de la ville haute sur­plombent cette petite val­lée, per­chés sur un socle rocheux impo­sant ; il n’y avait pas de meilleur lieu pour construire cette ville for­ti­fiée, qui se pro­longe jus­qu’aux case­mates de Clau­sen, au-des­sus du quar­tier du Grund, juchée sur son plateau.

Luxembourg - Entrée de Clausen

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Luxembourg - Faubourg du Grund et viaduc du Nord

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Luxembourg - Faubourg du Grund et Ville-Haute

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Luxembourg - 05 - Eglise protestante

Eglise pro­tes­tante

Je suis entré dans une petite église en com­men­çant à me perdre dans les petites rues. Se perdre à Luxem­bourg est un exer­cice de haute-vol­tige tant ses dimen­sions semblent déri­soires ; on peut faire le tour de la Ville-Haute en moins d’une heure. Dif­fi­cile de vrai­ment se perdre dans ces condi­tions. Une église pro­tes­tante de la paroisse fran­co­phone. Ce qui me frappe ici, ce sont ces vitraux qu’on a du mal à ima­gi­ner dans un temple pro­tes­tant tant ils sont riches de cou­leurs et de motifs. Mal­gré ses dimen­sions modestes, elle paraît cha­leu­reuse avec son mobi­lier de bois clair et ses lumières jaunes ; un îlot de calme et de sim­pli­ci­té au cœur d’une petite ville qui bruisse du vrom­bis­se­ment de ses voi­tures de sport.

Carte ancienne de Luxembourg

Luxembourg - 07 - Palais Grand-Ducal

Palais Grand-Ducal

Luxembourg - 10 - Palais Grand-Ducal

Palais Grand-Ducal

Je flâne dans l’est de la Ville-Haute, ce car­ré qu’on peut suivre du doigt sur la carte, enser­ré entre la val­lée de la Pétrusse et celle de l’Al­zette qui fait des cour­bettes comme pour sin­ger l’al­lure un peu folle de ce rocher. Tan­dis qu’a­vant de par­tir de la ville, je sou­haite abso­lu­ment pas­ser devant le palais grand-ducal, je me rends compte que c’est le joli bâti­ment devant lequel je suis déjà pas­sé plu­sieurs fois, une bâtisse somme tout assez modeste pour un chef d’é­tat, aus­si sym­bo­lique soit-il, sur les murs duquel, le pre­mier jour, j’a­vais vu se des­si­ner avec le pin­ceau du soleil se cou­chant, à la lumière rase, les courbes des pas­santes. Mes pas m’ont gui­dé jus­qu’aux case­mates du Bock, sur la mon­tée de Clau­sen, depuis laquelle on peut admi­rer la mon­tée de Pfaf­fen­thal d’un côté, le quar­tier un peu retran­ché du Grund de l’autre, avec ses bâti­ments aus­tères et l’ai­guille poin­tue de Saint-Jean du Grund, mais aus­si le pavage de la cour de l’Abbaye de Neumüns­ter (Neimëns­ter) qui, de loin, me fait pen­ser à un gigan­tesque pla­teau de jeu, quelque chose qui res­sem­ble­rait de loin en loin à la cour du Palais Royal redes­si­née par Buren. Je reste ici long­temps à scru­ter ces lieux où je suis déjà venu, mais où je n’ai que des sou­ve­nirs frag­men­taires, le Grund qui reste dans l’ombre d’un soleil en train de décroître, son aspect à la fois sévère et fami­lier. Les case­mates sont fer­mées, mais je n’a­vais de toute façon pas spé­cia­le­ment envie de m’en­fer­mer sous terre, alors je remonte dans la ville, repasse devant le home Saint-Fran­çois, une mai­son de retraite elle-même déca­tie, ouverte sur le dehors, son inté­rieur sent le froid et l’hu­mide, je m’en­fonce dans la rue de la loge dont le nom évoque la franc-maçon­ne­rie, de toutes petites rues partent dans un dédale incom­pré­hen­sible de noms qui évoque une tra­di­tion que je ne connais que de loin. Tout ici m’é­voque un pas­sé alle­mand, des images un peu sur­an­nées de Moyen-âge ense­ve­li sous les for­ti­fi­ca­tions de Vau­ban. Un pas­sage donne sur une cour, un esca­lier qui tour­billonne autour de la cour, des marches en pierre arron­dies par l’u­sure, ici une tou­relle sur laquelle sont ins­crit des mots qui res­semblent à l’al­le­mand, mais les quelques mots que j’en connais me laissent sup­po­ser que c’est ici du luxem­bour­geois : Mir wölle bleiwe wat mir sin. J’ap­pren­drais que c’est en fait la devise du Luxem­bourg ; Nous vou­lons res­ter ce que nous sommes.  Je croise un type qui demande de l’argent, assis sur le trot­toir, sym­bole d’une pau­vre­té qui gagne même les îlot per­dus, et en deux langues s’il vous plait ; Pour vivre — Zum leben.

Luxembourg - 12 - Quartier du Grund depuis les casemates du Bock

Quar­tier du Grund depuis les case­mates du Bock

Luxembourg - 13 - Quartier du Grund depuis les casemates du Bock

Quar­tier du Grund depuis les case­mates du Bock

Luxembourg - 16 - Rue de la loge

Rue de la loge — devise du Luxembourg

Dans l’ «îlot gas­tro­no­mique », je découvre quelques petits res­tau­rants sym­pa­thiques qui ne sont pas du tout dans mon bud­get mais dont je note l’a­dresse pour y reve­nir lorsque j’au­rai suf­fi­sam­ment d’argent pour me dépla­cer dans ce pays avec un atta­ché-case. J’erre dans le centre, sur la Place d’Armes où trône fiè­re­ment le Cercle Muni­ci­pal. On dirait une nation en petit, une maquette de démo­cra­tie où tous les édi­fices muni­ci­paux seraient ramas­sés dans un panier, où toute une vie se concentre sur quelques kilo­mètres car­rées, ne lais­sant, fina­le­ment, que peu de place à une vie nor­male, avec des bou­lan­ge­ries, une poste, des lieux publics et des maga­sins dans les­quels on achète des pro­duits de pre­mière néces­si­té. Luxem­bourg est indé­fi­nis­sable. Ce n’est pas vrai­ment une vitrine, ni vrai­ment une ville qui vit, c’est un entre-deux de Venise et de Paris, une ville chic mais qui ne flambe pas et qui se laisse embras­ser tendrement.
Luxem­bourg est une femme sédui­sante, un peu raf­fi­née, mais pas trop…

Photo © Industrie.lu

Pho­to © Industrie.lu

Luxembourg - 22 - Cathédrale Notre-Dame

Cathé­drale Notre-Dame

Le soir arrive, je finis par me trou­ver une échoppe où man­ger, il est presque temps. A la soupe. 9 rue Chi­may, un nom qui m’é­voque la bière et l’ab­baye épo­nymes. Je m’en­gouffre sur le trot­toir une soupe de pou­let aux cham­pi­gnons, une tranche de pain de cam­pagne épaisse que je mouille dans la soupe, une Bof­fer­ding, la bonne bière d’i­ci, et un riz au lait à la confi­ture d’airelles.
Un clo­chard me demande une ciga­rette que je n’ai pas, en fran­çais, mais avec un accent bizarre que je n’ar­rive pas à recon­naître. Peut-être l’ac­cent de la misère. Une bouche éden­tée mais civile qui dit bon­jour s’il vous plaît mer­ci au revoir. Fina­le­ment c’est assez ras­su­rant de voir que cette ville ne cherche pas à cacher ses pauvres ; ils sont là, ont droit de cité. Les sou­rires sont rares, ils sont froids, ce sont des sou­rires de pisse-froid. Ça me rap­pelle Bruges, même si dans cette ville il vaut mieux par­ler anglais tant le fran­çais y est mal accueilli… il ne man­que­rait plus que le Wal­lon vienne nous envahir.

Luxembourg - 29 - Cathédrale Notre-Dame

Cathé­drale Notre-Dame

Luxembourg - 31 - Cathédrale Notre-Dame

Cathé­drale Notre-Dame

Il fait frais, ce soir. La jour­née a été magni­fique et je ne perds pas de vue que nous sommes au mois d’octobre.
Je reviens à Luxem­bourg intra-muros le sur­len­de­main pour diner au même endroit, juste avant de reprendre la route. Mais aupa­ra­vant, j’ai erré dans la ville, revu le palais grand-ducal devant lequel je suis déjà pas­sé sans savoir ce que c’é­tait, et j’ai visi­té la grande cathé­drale Notre-Dame, un monu­ment du XVIIè siècle, impo­sant mais à qui il manque un peu de charme. Je suis tom­bé en admi­ra­tion devant ses piliers sculp­tés de motifs entre­la­cés et les pla­fonds peints du chœur. L’orgue s’in­tègre par­fai­te­ment au jubé baroque, juste au-des­sus de l’en­trée. Ce soir là, il n’y a plus grand-monde dans les rues de Luxembourg.
J’ai vou­lu repous­ser jus­qu’au der­nier moment mon départ et suis allé à l’of­fice du tou­risme pour savoir si je pou­vais prendre la route des sept châ­teaux, mais le mon­sieur très dis­tin­gué du bureau m’en a presque dis­sua­dé, me fai­sant com­prendre que cette attrac­tion tou­ris­tique n’en avait que le nom, et que je ne ver­rais pas grand-chose si je pre­nais ce che­min, la plu­part des châ­teaux étant fer­més au public. Enfin, une der­nière ques­tion, où puis-je trou­ver une bou­lan­ge­rie ouverte ? Je comp­tais énor­mé­ment sur la bou­lan­ge­rie Cathy Godaert (à la place de l’an­cienne bras­se­rie Speltz) qui se trouve en face de A la soupe et qui four­nit le res­tau­rant, mais en ce lun­di, elle est fer­mée. Je me rabats sur une bou­lan­ge­rie dans laquelle j’a­chète une demi boule de pain de 2kg, que je vais conser­ver pen­dant une semaine dans un torchon.

De cette petite incur­sion à Luxem­bourg, il va me res­ter des impres­sions fortes, l’i­mage d’une ville qui ne se laisse pas appro­cher si faci­le­ment, qui regorge de petits secrets qu’il faut aller cher­cher à la main, tout dou­ce­ment, comme on essaie d’al­ler prendre l’é­trille sous son rocher, mais avant tout une ville au fort carac­tère, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’i­mage de para­dis fis­cal qui lui colle aux basques. Elle m’a mon­tré ses visages les plus inat­ten­dus, l’en­vers du décor, et encore ! Je n’ai cer­tai­ne­ment pas tout décou­vert. Pour une fois, j’ai pris le temps, de décou­vrir et de me repo­ser, de sen­tir l’air et le bon­heur mon­ter en moi.

Demain, je vais nager sur la frontière…

Voir les 33 pho­tos de cette jour­née sur Fli­ckr.

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Sidé­ra­tion #5

Sidé­ra­tion #5

Il est reve­nu le temps d’é­cou­ter les œuvres qui comptent ; d’un jour sans charme, au brouillard ter­ri­fiant, j’en­tends mon­ter les notes for­tis­si­mo de la sonate “pathé­tique” n°13 de Bee­tho­ven, qui n’a rien de pathé­tique, sinon le nom… Je passe toutes mes mati­nées entre l’Atlas des îles aban­don­nées de Judith Scha­lans­ky et les nou­velles com­plètes de Gra­ham Green, à flâ­ner sans but autour des livres que je n’ar­rive pas à ter­mi­ner, ni même à com­men­cer pour cer­tains. Ce n’est pas vrai­ment l’ex­ci­ta­tion des jours d’a­vant Noël qui me mobi­lise ces der­niers jours, mais l’im­pres­sion assez ful­gu­rante que je doive refer­mer toute une période de ma vie, une des plus belles assu­ré­ment, une des pro­fi­tables à tout point de vue. On conti­nue, main­te­nant. D’i­ci peu de temps, je vais reprendre ma balade poé­tique à Luxem­bourg, mes flâ­ne­ries des routes per­dues, mes jour­naux de voyage qui gran­dissent en moi. Lorsque je regarde mon car­net de voyage en Tur­quie, je ne pen­sais pas que sa rédac­tion puisse s’é­tendre sur autant de temps, deux ans et demi main­te­nant… Et tout ce que j’ai lais­sé en jachère…

La confré­rie des marins t’ac­cueille à bras ouverts, on t’offre vivres, voiles neuves, ancres… A Pun­ta Are­nas, l’é­trange cadeau de Pedro Sam­blich, un capi­taine autri­chien, te lais­se­ra per­plexe : des clous de tapis­sier… Semés la nuit sur le pont du Spray, dans les canaux fué­giens, ils déjoue­ront pour­tant les assauts des indiens et des contre­ban­diers grim­pés à bord. L’ex­pli­ca­tion que tu en livres, et que j’ai lue cent fois, me semble tou­jours hila­rante : « Cha­cun sait qu’il est impos­sible de mettre le pied sur un clou sans en dire quelque chose… » Je t’en veux un peu, Joshua, de ne pas avoir décla­ré aux auto­ri­tés la décou­verte de cette île, sur le détroit de Magel­lan, où tu as plan­té l’é­cri­teau : « Défense de mar­cher sur la pelouse » — ce qui, ajoutes-tu, « en tant que décou­vreur, est [ton] droit le plus strict…»

David Fau­quem­berg, Répu­té per­du en mer
in L’almanach des voya­geurs, sous la direc­tion de Jean-Claude Perrier
Magel­lan & Cie, 2012

Écou­tons Bee­tho­ven en son­geant à Joshua Slo­cum posant le pied pas très loin de Magel­lan. Tout de suite, ça prend un autre dimension…

[audio:sonata.xol]

Sona­ta Op.13 No.8 in c minor, ‘Pathe­tique’ — Grave — Alle­gro di mol­to e con brio
Ronald Brau­ti­gan joue Bee­tho­ven au piano

Et ça, c’est pour l’a­mi Fran­çois :

Pho­to d’en-tête © Lui­gi Torregiani

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Sidé­ra­tion #4

Sidé­ra­tion #4

J’ap­prends avec une cer­taine sidé­ra­tion que Léo­nard de Vin­ci aurait lais­sé une de ses œuvres non signées et sur­tout errant dans les temps futurs sans pos­si­bi­li­té, dans l’é­tat actuel des connais­sances de pou­voir lui attri­buer avec cer­ti­tude la paren­té de cette mer­veille. Je ne ren­tre­rai pas dans le détail, car je ne suis pas docu­men­ta­riste, pour cela il fau­dra regar­der le docu­men­taire L’é­nigme de la belle prin­cesse, datant de 2011. Et pen­dant tout ce temps, per­sonne ne m’a rien dit. En fait, ce qui me sidère, ce n’est pas tel­le­ment que Leo­nar­do ait lais­sé der­rière lui une œuvre non signée, car c’é­tait le genre de bon­homme à ne pas ter­mi­ner ce qu’il com­men­çait. Pour lui, l’in­té­rêt de l’œuvre consis­tait en sa créa­tion, pas en sa réa­li­sa­tion, ain­si il fait figure d’a­ma­teur de la réa­li­sa­tion, mais ce qui me sidère, c’est que l’œuvre, de petite taille (33 x 24 cm), ait été mise en vente chez Chris­tie’s, vous savez Chris­tie’s, la célèbre socié­té de vente aux enchères basée à Londres, donc une des plus véné­rables ins­ti­tu­tions en qui nous devrions avoir une foi immo­dé­rée en son exper­tise sur l’art (car si on ne peut plus croire les com­mis­saires-pri­seurs de chez Chris­tie’s, qui croire ?), au prix somme toute tout à fait rai­son­nable de 19 000 $.

Mais alors que s’est-il pas­sé ? Quel est le scan­dale qui se cache der­rière tout ceci ? Com­ment peut-on vendre à un tel prix une œuvre, même non attri­buée, ou non encore attri­buée au peintre le plus célèbre, celui qui a peint la tableau qui fait se dépla­cer des mil­lions de tou­ristes tous les ans (je parle de la Joconde évi­dem­ment, pour ceux qui ne voyaient pas de quoi je vou­lais par­ler) ? Il se trouve que si le prix fût aus­si modeste lors de la vente (et je ne parle pas de sa revente en 2007 pour 22 000 $), c’est que l’œuvre a été exper­ti­sée comme étant une pein­ture alle­mande du XIXè siècle. Et c’est là que ma foi fait une chute de quelques mètres. Quel abru­ti (à mon avis, cela remonte sur plu­sieurs géné­ra­tions) a pu exper­ti­ser une telle œuvre en croyant sérieu­se­ment avoir affaire avec quelque chose venant d’Al­le­magne et sur­tout venant du XIXè siècle ??? C’est là que les choses me dépassent. Je n’ai jamais eu l’œuvre entre les mains, je le jure ! Mais je suis en mesure de dire sur la base de mon igno­rance la plus totale, que cette petite pein­ture, dont on sait qu’elle a été peinte sur du vélin, c’est-à-dire sur de la peau de veau mort-né, tan­née et d’un prix sans com­mune mesure avec le type de sup­port qu’on pou­vait uti­li­ser au XIXè siècle (je dis peinte depuis tout à l’heure, mais c’est une héré­sie puis­qu’elle a été réa­li­sée à la pierre, à la craie et à la san­guine )et qu’en plus de cela elle a été col­lée (marou­flée) sur une planche en chêne, bois pré­cieux qui dit quelque chose de son extrême valeur. Je défie qui que ce soit de me trou­ver la moindre œuvre datant du XIXè siècle qui ait été réa­li­sée sur du vélin et col­lé sur du chêne. Je pense que ça aurait dû mettre la puce à l’o­reille au moindre petit cancre du fond de la classe de l’École des Beaux-Arts, mais non. De plus, je dis ça comme ça, mais le sujet, s’il est typi­que­ment Renais­sance ita­lienne, n’a rien d’al­le­mand ni de XIXè siècle, mais pas­sons… Il n’y a en outre qu’à regar­der avec quelle finesse d’exé­cu­tion et quelle pré­ci­sion les atours d’é­poque ont été réa­li­sés pour se dou­ter qu’on est là face à quelque chose qui nous vient de la Renaissance.

Chris­tie’s… quelle blague…

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Sidé­ra­tion #3

Sidé­ra­tion #3

Odeur de clé­men­tine qui flotte dans l’air frais du matin.
Filets de nuages qui s’é­tirent dans un ciel de cris­tal glacé.
Un papier de Qua­li­ty Street lais­sé à l’a­ban­don sur le bord de la table.
La tasse à café, vide, exhale encore son odeur âcre, sans sucre s’il vous plaît.
Le soleil qui vient me chauf­fer le côté droit du visage tan­dis que je le lis pai­si­ble­ment sur le cana­pé, sous le plaid blanc imma­cu­lé que je viens d’acheter.
Je rêve à la Rus­sie de Tol­stoï et des églises ortho­doxes, à la blan­cheur de la taï­ga sous le givre qui avance masqué.
Je me sens incroya­ble­ment bien et l’es­pace d’un ins­tant, j’en oublie tout ce qui devrait me soucier.
Je me suis pro­mis que cet hiver je visi­te­rai la cathé­drale Alexandre Nevs­ky de Paris. J’ai­me­rais qu’il neige pour ça.

Quelques courses pour nour­rir mon appé­tit de bonnes choses à l’o­rée de l’hi­ver. Des After Eight au citron, un mar­zi­pans­tol­len à l’o­range, une deuxième bou­teille de Che­va­lier de Las­combes, Mar­gaux 2011, la pre­mière étant déjà presque ter­mi­née, trois bou­teilles de Gewurz­tra­mi­ner (je me les garde pour Noël), du Pot­jev­leesch à man­ger sur du pain de cam­pagne, une tranche de Vache­rin fri­bour­geois, un Pont-l’E­vêque, un Brillat Sava­rin… Bref, de quoi res­ter à la mai­son au chaud quelques jours. Au super­mar­ché, une petite dame âgée s’est appro­chée de son mari tout aus­si petit, avec un regard espiègle et lui a offert un sachet. Ils se sont sou­ris et il lui a dépo­sé un bai­ser tendre sur la bouche. Bête­ment, j’ai sou­ri en les regar­dant. C’est, déci­dé­ment, une belle journée.

C’est la plus belle période de l’an­née pour regar­der la pein­ture. Je devrais com­men­cer à regar­der aus­si dans quelle par­tie du monde je vais m’aventurer.

Le voyage est un bat­te­ment de cœur sup­plé­men­taire. Du voyage on garde des cica­trices, mais inver­sées, comme si on avait davan­tage de peau, un peu plus de nous et des autres.

Estelle Nol­let, Par­tir
in L’almanach des voya­geurs, sous la direc­tion de Jean-Claude Perrier
Magel­lan & Cie, 2012

Dans mes tas de livres dont la masse se rap­proche de la masse cri­tique, j’ai retrou­vé un beau livre que j’a­vais enta­mé l’an­née der­nière et qui fait le bon­heur de mes courtes soi­rées en ce moment ; Atlas des îles aban­don­nées, par Judith Scha­lans­ky, pré­fa­cé par Oli­vier de Ker­sau­zon. Un vrai bijou, des textes inat­ten­dus et un uni­vers gra­phique à la fois très mar­qué et d’une com­plexi­té savante. J’aime les for­mules de l’au­teur : Trin­dade ; Ce lieu est un désastre topo­gra­phique. C’est le livre de l’éloignement impro­bable, des îles qui ont tout fait pour qu’on ne les trouve pas, car là où elles sont situées pour la plu­part, il ne vien­drait à l’i­dée de per­sonne d’al­ler les cher­cher. Que pen­ser des îles por­tant le doux nom de Soli­tude, Décep­tion ou pire encore ; Désap­poin­te­ment ? Que savons-vous réel­le­ment de ces îles au nom qui nous paraissent presque fami­lier comme Tris­tan da Cun­ha, Clip­per­ton, Christ­mas, ou même Sainte-Hélène ren­due célèbre par un petit homme corse en exil ? Judith Scha­lans­ky est née en RDA et pour elle le voyage dans ses jeunes années n’a été que le fruit de son ima­gi­na­tion qu’elle lais­sait vaga­bon­der au bout de son doigt sur les cartes et les atlas. Il faut lire ce qu’en dit Flo­ri­zel (que j’ai l’im­pres­sion d’a­voir déjà croi­sé) lors­qu’elle évoque les Fin­ger­rei­sen, qu’on pour­rait tra­duire (mal) par voyage au bout du doigt. Je viens d’ailleurs de décou­vrir grâce à elle que le titre en alle­mand est Atlas der abge­le­ge­nen Inseln (Atlas des îles éloi­gnées, et non pas abandonnées).
Me voi­là sidéré.

Pho­to d’en-tête © Axel Hart­mann

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Sidé­ra­tion #2

Sidé­ra­tion #2

Je com­mence à regar­der en arrière pour voir à quoi a res­sem­blé cette année. Mais il est trop tôt pour faire des bilans, ce n’est pas début décembre qu’on peut s’a­mu­ser à faire ça. Tout ce que j’ai comme impres­sion, c’est véri­ta­ble­ment l’i­dée d’une den­si­té incroyable. J’ai aus­si la sen­sa­tion d’a­voir impor­té dans mon acti­vi­té pro­fes­sion­nelle un terme venu de l’u­ni­vers de la musique expé­ri­men­tale ; auto­ma­tion. Il est encore trop tôt ce matin pour en par­ler, mais ça méri­te­rait tout de même un détour. Car si d’un mot je pou­vais résu­mer cette année, ce serait l’an­née du détour. Aucun pré­sup­po­sé posi­tif ou néga­tif, sim­ple­ment une année de détour, de détours, à tous les sens du terme. Le détour peut être pris comme un renon­ce­ment, ou comme l’en­vie d’ar­ri­ver moins vite que si l’é­vi­dence guide nos pas, ou alors, comme la volon­té mani­feste de ne pas se perdre… Le détour… mon mot fétiche pour cette année 2014 qui se referme. Mais une fois encore, il est trop tôt pour les bilans.
Lais­sons-nous encore por­ter quelques ins­tants, car rien ne se ter­mine réel­le­ment. Cir­cum­vo­lu­tion year…

Je com­mence à avoir marre des lec­tures atter­rantes de la socio­lo­gie, des constats alar­mants d’une socié­té qui se gan­grène d’une main et se recons­truit de l’autre, dans la beau­té des gestes de coopé­ra­tion et de col­la­bo­ra­tion. Nous autres qui croyons encore que l’es­pèce humaine pour­ra se sau­ver, qu’il n’y a pas sur terre que des libé­raux et des cha­cals, nous nous fati­guons à ten­ter de convaincre l’autre moi­tié de la socié­té qu’il y a du salut pos­sible dans la contem­pla­tion de nos errances. Je suis un peu fati­gué de tout cela et voi­ci que je me mets à par­ler comme un prêtre ortho­doxe. Je me suis plon­gé dans une lec­ture par­faite, un grand roman au ton juste et apai­sant ; La confré­rie des moines volants, de Metin Ardi­ti. Un livre qui fait du bien après avoir étu­dié celui sur les éva­po­rés du Japon.

Il faut que je me repose, prendre un peu de recul, finir ce que je dois faire pour avoir la sen­sa­tion de ne déce­voir per­sonne, moi le pre­mier, même si là, j’at­teins mes propres limites ; la suite n’en sera que plus belle. Il faut que je reprenne aus­si la route, une fois que j’au­rais employé mon esprit à plus de vagabondage.

Qui vive ? Qui passe ? Toi, encore, et en deux fois, à l’al­ler et au retour, répond le petit dieu des routes et des croi­se­ments. Puis il ajoute : mais jamais plus tu ne seras le même, tu as éprou­vé ce qu’é­tait le « Divers », et les confins t’ont rame­né à cette rose des vents sur les cartes, où l’ai­guille de la bous­sole n’a pas cil­lé. Alors, pose ton sac, mets tes godillots à sécher, ouvre ton car­net de mots et de des­sins, et raconte. Ta vie sin­gu­lière, au tamis de l’Autre, recom­mence. Tu es mul­tiple, tu es toi-même carrefour.

Jean-Luc Coa­ta­lem, Eloge du petit dieu des car­re­fours,
in L’al­ma­nach des voya­geurs, sous la direc­tion de Jean-Claude Perrier
Magel­lan & Cie, 2012

Pho­to d’en-tête © Tho­mas Berg

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