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Les reliques de Boud­dha du stū­pa de Piprahwa

Les reliques de Boud­dha du stū­pa de Piprahwa

L’his­toire des reliques du Boud­dha du stū­pa de Piprah­wa est une his­toire folle à laquelle on a du mal à appor­ter du cré­dit, mais tout y est authen­tique mal­gré une accu­mu­la­tion de faits abso­lu­ment improbables.
Tout com­mence dans la ban­lieue de Londres, dans une petite mai­son modeste d’un quar­tier tout aus­si modeste, à la porte de laquelle on trouve une ins­crip­tion dans une langue qu’on ne parle qu’à des mil­liers de kilo­mètres de là, dans ce qui reste des Indes… Sous un esca­lier, une boîte en bois, une can­tine mili­taire en réa­li­té, une vieille can­tine pro­ve­nant d’un héri­tage… Ce n’est pas l’his­toire d’Har­ry Pot­ter, mais ça com­mence presque pareil. L’homme qui garde ce tré­sor s’ap­pelle Neil Pep­pé (même le nom de cet homme est impro­bable…), il est le petit-fils d’un cer­tain William Clax­ton Pep­pé, un ingé­nieur et régis­seur bri­tan­nique vivant aux Indes, dans l’ac­tuelle pro­vince de l’Ut­tar Pra­desh (उत्तर प्रदेश), à la suite de son père et de son grand-père qui a fait construire la demeure fami­liale de Bird­pore (actuelle Bird­pur), un minus­cule état créé par le Gou­ver­ne­ment Britannique.

Neil Pep­pé avec les joyaux trou­vés par son grand-père dans le stu­pa de Piprahwa

Charles Allen exa­mi­nant les joyaux de Piprahwa

Dans cette can­tine, des pho­tos de son grand-père, mais ce n’est pas réel­le­ment cela qui nous inté­resse. Dans cette petite mai­son se trouve en réa­li­té un tré­sor ines­ti­mable ; cer­tai­ne­ment un des plus petits musées du monde abrite, enchâs­sés dans de petits cadres vitrés, des perles, des fleurs en or, des restes de joyaux dis­sé­mi­nés, des ver­ro­te­ries, de petites fleurs taillées dans des mor­ceaux de pierres semi-pré­cieuses, le tout pro­ve­nant d’une exca­va­tion réa­li­sées par le grand-père de Neil en 1897 dans le stū­pa de Piprah­wa, à quelques kilo­mètres de Bird­pore. L’homme, qui n’est pas exac­te­ment archéo­logue, décide avec quelques uns de ses ouvriers, de per­cer un tumu­lus iso­lé en son point le plus haut. Ce qu’il découvre là, c’est une construc­tion en pierre qui se révèle être un stū­pa, ce qui était bien son intui­tion pre­mière. Après avoir déga­gé les pierres de la construc­tion, il tombe sur ce qui res­semble à un caveau, dans lequel il trouve un sar­co­phage qu’il se décide à ouvrir. Son intui­tion, la même que celle qui l’a pous­sé à entre­prendre ces tra­vaux, lui dit qu’il est en pré­sence d’un tré­sor fabu­leux. Dans le cer­cueil de pierre, il trouve cinq petits vases, cinq urnes comme on en trouve d’or­di­naire dans la litur­gie hin­douiste, cinq objets façon­nés modes­te­ment, et dis­sé­mi­nées tout autour de ces objets, les perles et les ver­ro­te­ries que Neil exhibe fiè­re­ment dans ses cadres en verre. Il trouve éga­le­ment de la pous­sière dans laquelle sont épar­pillés des mor­ceaux d’os. Étrange découverte.

Stupa de Piprahwa

Stu­pa de Piprahwa

Reliques de Boud­dha trou­vées dans le stu­pa de Piprahwa

William Clax­ton Pep­pé est per­sua­dé d’a­voir trou­vé un vrai tré­sor et pour se faire confir­mer sa décou­verte, il décide d’en infor­mer deux archéo­logues tra­vaillant à une tren­taine de kilo­mètres de là. Le pre­mier, Alois Anton Füh­rer, se déplace immé­dia­te­ment après avoir posé une ques­tion à Pep­pé. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est que Füh­rer, cet Alle­mand tra­vaillant à la solde du Gou­ver­ne­ment Bri­tan­nique, est en réa­li­té tout sauf archéo­logue. Même s’il a décou­vert de nom­breux sites d’im­por­tance, c’est en réa­li­té un escroc qui a fal­si­fié cer­taines pièces ayant moins d’in­té­rêt qu’elle n’en avaient après son pas­sage. Si Füh­rer se décide à se dépla­cer si rapi­de­ment, c’est parce qu’il a deman­dé à Pep­pé s’il y avait une ins­crip­tion sur un des objets. Pep­pé ne s’é­tait même pas posé la ques­tion, mais il remarque alors qu’un des petits vases porte une ins­crip­tion dans une langue qu’il ne connaît pas. Il en repro­duit fidè­le­ment l’ins­crip­tion. S’en­suit alors une période trouble pen­dant laquelle on accuse Füh­rer d’a­voir lui-même écrit sur le vase et d’a­voir fal­si­fié une fois de plus ces pièces. Mais l’homme est un piètre sans­kri­tiste et l’ins­crip­tion est suf­fi­sam­ment ancienne pour que l’homme ne connaisse pas cette langue. L’ins­crip­tion est un peu mal­adroite, son auteur n’a pas eu assez de place pour tout noter et une par­tie de la phrase conti­nue en tour­nant sur le haut de la ligne. Il y est dit : « Ce reli­quaire conte­nant les reliques de l’au­guste Boud­dha (est un don) des frères Sakya-Suki­ti, asso­ciés à leurs sœurs, enfants et épouses. » Ce qui fait dire aux spé­cia­listes que ces reliques sont authen­tiques, c’est que le mot sans­krit uti­li­sé pour dési­gner le mot reli­quaire n’est uti­li­sé nulle part ailleurs sur le même genre d’ob­jets. Ce qui est cer­tain, c’est que Füh­rer n’au­rait lui-même jamais pu connaître ce mot.

Mais alors, si ces reliques sont authen­tiques, qu’est-ce qui per­met aux scien­ti­fiques d’af­fir­mer que ces objets ont bien été ense­ve­lis avec les restes du Boud­dha ? Dans la tra­di­tion, le Boud­dha Sha­kya­mu­ni (« sage des Śākyas, sa famille et son clan ») a été inci­né­ré et ses cendres répar­ties dans huit stu­pas. Afin de prendre un rac­cour­ci bien com­mode qui nous per­met­tra de mieux com­prendre l’ins­crip­tion, voi­ci l’his­toire (source Wiki­pe­dia) :

Le Boud­dha mou­rut, selon la tra­di­tion, à quatre-vingts ans près de la loca­li­té de Kusi­nâ­gar. Il expi­ra en médi­tant, cou­ché sur le côté droit, sou­riant : on consi­dé­ra qu’il avait atteint le pari­nirvāṇa, la volon­taire extinc­tion du soi com­plète et défi­ni­tive. Le Boud­dha n’au­rait pas sou­hai­té fon­der une reli­gion. Après sa mort s’ex­pri­mèrent des diver­gences d’o­pi­nions qui, en l’es­pace de huit siècles, abou­tirent à des écoles très dif­fé­rentes. Selon le Mahā­pa­ri­nibbāṇa Sut­ta, les der­niers mots du Boud­dha furent : « À pré­sent, moines, je vous exhorte : il est dans la nature de toute chose condi­tion­née de se désa­gré­ger — alors, faites tout votre pos­sible, inlas­sa­ble­ment, en étant à tout moment plei­ne­ment atten­tifs, pré­sents et conscients. » Selon ce même sutra, son corps fut inci­né­ré mais huit des princes les plus puis­sants se dis­pu­tèrent la pos­ses­sion des sari­ra, ses reliques saintes. Une solu­tion de com­pro­mis fut trou­vée : les cendres furent répar­ties en huit tas égaux et rame­nées par ces huit sei­gneurs dans leurs royaumes où ils firent construire huit stū­pas pour abri­ter ces reliques. Une légende ulté­rieure veut que l’empereur Asho­ka retrou­va ces stū­pas et répar­tit les cendres dans 84 000 reliquaires.

Nous voi­là à peine plus avan­cés. Seule­ment, en y regar­dant de plus près, les data­tions du stu­pa révèlent que celui-ci a été construit entre 200 et 300 ans après la mort du Boud­dha, située entre 543 et 423 av. J.-C., ce qui cor­res­pond à l’é­poque à laquelle vécut le roi Asho­ka (अशोक). L’ins­crip­tion du vase elle-même cor­res­pond à une langue qui n’é­tait pas encore uti­li­sée à l’é­poque de la mort de Boud­dha. Il y a donc un creux qu’il faut expli­quer. Entre 1971 et 1973, un archéo­logue indien du nom de K.M. Sri­vas­ta­va a repris les fouilles dans le stu­pa et y a trou­vé une autre chambre, dans laquelle se trou­vait un autre vase, de concep­tion simi­laire à celle du vase sur lequel se trouve l’ins­crip­tion. Dans ce vase, des restes d’os datés de la période de la mort du Boud­dha… Le fais­ceau de preuves est là. Le stu­pa est un des huit stu­pa conte­nant bien les restes du Boud­dha, retrou­vé par le roi Asho­ka et modi­fié ; il a recons­truit un stu­pa par-des­sus en conser­vant la construc­tion ini­tiale ; le sar­co­phage dans les­quels ont été retrou­vés les cendres et les bijoux dépo­sés en offrande est carac­té­ris­tique des construc­tions de l’é­poque du grand roi.

Une ques­tion demeure. Pour­quoi ces lieux de cultes ont-ils dis­pa­rus de la mémoire des hommes alors que le boud­dhisme a connu une réelle expan­sion depuis le nord de l’Inde ? Sim­ple­ment parce que la doc­trine du Boud­dha a long­temps été consi­dé­rée comme une héré­sie par les hin­douistes qui se sont livrés par vagues suc­ces­sives à des expé­di­tions ico­no­clastes, sui­vis par les musulmans.

L’his­toire ne s’ar­rête pas là. Les auto­ri­tés bri­tan­niques, affo­lées par l’his­toire pas très relui­sante d’An­ton Füh­rer et de ses fal­si­fi­ca­tions archéo­lo­giques, ont eu peur que l’af­faire des reliques du Boud­dha ne sus­cite des sou­lè­ve­ments de popu­la­tions et ont offert en secret une par­tie de ces reliques (l’autre par­tie a été lais­sée à William Clax­ton Pep­pé) en guise de cadeau diplo­ma­tique au roi de Siam Rama V (Chu­la­long­korn), qui les fit inclure dans la construc­tion du che­di du temple de la Mon­tagne d’or à Bang­kok (Wat Saket Rat­cha Wora Maha Wihan, วัดสระเกศราชวรมหาวิหาร). Cent onze ans après ce don, les reliques du Boud­dha ont été confiées à la France en 2009, les­quelles ont été dépo­sées à l’in­té­rieur de la pagode boud­dhiste du bois de Vincennes.

Afin de com­prendre l’his­toire dans son inté­gra­li­té, on peut revoir le docu­men­taire racon­tant l’en­quête de l’é­cri­vain Charles Allen, dif­fu­sé il y a quelques temps sur Arte.

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Schlussk­lappe

Schlussk­lappe

Voi­là. C’est fini. 2015 s’ar­rête pour de bon. J’ai l’im­pres­sion que jus­qu’à la fin, jus­qu’à ses der­niers ins­tants, cette affreuse dame n’al­lait pas mou­rir, mais c’est désor­mais à son che­vet que je me trouve, un genou à terre, prêt à bon­dir à nou­veau. Il m’au­ra fal­lu du temps pour me remettre d’a­plomb, le cœur un peu fra­gile, vacillant, ce dont je ne me dou­tais pas, mais je ne suis plus non plus de la toute pre­mière jeu­nesse ; les choses vont rare­ment en s’a­mé­lio­rant. Tout est reve­nu à la nor­male, après avoir fait quelques ajus­te­ments dans mon hygiène de vie, his­toire de repar­tir très vite sans me prendre les pieds dans le tapis. Dès le 26 décembre, je me réim­po­sé une dis­ci­pline d’as­cète, et des rêves de gamins. Les deux pieds dans le réel, je tente de vivre à chaque fois une nou­velle ver­sion de mes rêves, plus fine, plus cise­lée. Je n’ai jamais aus­si peu écrit qu’en 2015, j’ai très peu lu éga­le­ment. J’ai peu voya­gé, sur­tout si je com­pare à la période 2012–2014 où j’ai même abu­sé de tout ça. D’un point de vue per­son­nel, il y avait quelques années que, fina­le­ment, je n’a­vais fait aus­si peu de choses, comme si j’a­vais été à l’ar­rêt, ensa­blé dans le désert sans même avoir de quoi boire, même pas une poire pour la soif. Et qu’est-ce qui m’at­ten­dait au bout du che­min, à part des envies frus­trées, des rêves bâillon­nés, une mon­tagne de regrets ? J’ai fait le tour de ma biblio­thèque et comp­té le nombre de livres que j’ai ache­tés et que je ne lirai pas, parce que désor­mais je ne veux plus que me faire plai­sir. J’ai éga­le­ment pris une déci­sion capi­tale. Non, je n’é­cri­rai pas cette thèse qu’on m’a deman­dé d’é­crire. Parce que je n’en ai pas envie et que je pré­fère prendre du bon temps à la place. Je sais que je ne regret­te­rai pas cette déci­sion. Et puis cette année, je donne des cours à Paris XIII, mais en fonc­tion de ce que ça donne, je ne le ferai peut-être qu’une seule année. A moi de remettre les cur­seurs là où j’ai envie qu’ils soient, de remettre des limites que je dois savoir dépas­ser ou non, de rééqui­li­brer tout ce qui en moi est un peu par­ti de tra­vers en 2015, his­toire de ne plus rou­ler dans le gravier.

2015 est déjà der­rière. Je vais aller m’a­che­ter une lan­gouste et une bou­teille de Deutz comme der­nier luxe, je vais pas­ser une soi­rée calme, au calme, sous les der­nières lumières d’une année qui fait bien de s’ar­rê­ter, en regar­dant peut-être un docu­men­taire sur les des­sins de Louis Dela­porte à Ang­kor ou une quel­conque âne­rie que j’au­rais tôt fait d’ou­blier à mon réveil demain matin. 2016 s’ouvre, avec des pro­jets, une liste de lec­ture, des voyages qui se pré­parent, Ayut­thaya est au bout du che­min, dans deux mois déjà… Cet été peut-être le Myan­mar… J’ai l’air désa­bu­sé comme ça, mais je suis en train de revivre. Et de bien revivre.

Le Schlussk­lappe ne fait qu’an­non­cer le début d’un autre film…

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Dans la jungle de Bang­kok #1 : Wat Intharawihan

Dans la jungle de Bang­kok #1 : Wat Intharawihan

Bang­kok m’a accueillie en plein milieu de la nuit, avec les cris avi­nés des Russes qui bar­bo­taient dans la pis­cine trop grande pour eux. Pre­mière sen­sa­tion dans cette ville ten­ta­cu­laire ; une impres­sion de fatras incon­trô­lé, des blocs de quar­tiers noc­turnes pla­cés les uns à côté des autres et n’ayant aucun autre rap­port entre eux que leurs racines, l’i­dée peut-être loin­taine que quelque chose les relie par le sang ou la reli­gion, quelque chose comme ça, d’aus­si vague et impré­cis qu’une croyance en un Dieu éteint depuis long­temps, je ne sau­rais com­ment dire. Peut-être cette impres­sion m’est elle don­née par l’om­ni­pré­sence des icônes de ces vieux rois qu’on trouve sur des pho­tos jau­nies, por­tant tous à peu près le même pré­nom et ne dis­tin­guant que par un numé­ro… la dynas­tie Cha­kri s’est dotée d’un seul et même pré­nom, Rama. Rama Ier, Rama III, Rama V, Rama VIII, Rama IX, l’ac­tuel roi Bhu­mi­bol Adu­lya­dej, dont les petites lunettes et l’air un peu absent lui confèrent une image pas très solen­nelle, un peu… (chut, insul­ter le roi est un crime de lèse-majes­té). Il règne depuis 1950, étant ain­si un des plus anciens monarques du monde.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 01 - Wisut Kasat

7 - Dans la jungle de Bangkok - 04 - Wisut Kasat

7 - Dans la jungle de Bangkok - 05 - Wisut Kasat

Au petit matin, je sors de l’hô­tel pour aller à la ren­contre de ce quar­tier qui m’a été conseillé par une per­sonne qui connaît bien Bang­kok. J’ai l’im­pres­sion qu’i­ci rien n’est vrai­ment cen­tral, ni vrai­ment ordon­né. Alors je me laisse por­ter, je ver­rai bien ce qu’il en est.
L’a­ve­nue Wisut Kasat est une artère labo­rieuse de moyenne impor­tance, don­nant d’un côté sur un auto-pont dou­blant la cir­cu­la­tion à par­tir du pont Rama VIII, de l’autre côté jus­qu’à J.P.R. junc­tion (ne me deman­dez pas pour­quoi ça s’ap­pelle comme ça), là où l’a­ve­nue rejoint Rat­cha­dam­noen Nok Road, au car­re­four duquel se trouve un immense por­trait de la reine Siri­kit Kitiya­ka­ra. Ce qui me sur­prend tout de suite, c’est la cha­leur, acca­blante déjà dès le matin, mais sur­tout l’o­deur, un mélange de die­sel lourd et de pour­ri­ture maré­ca­geuse. Il faut dire que les pre­miers khlongs (canaux) ne sont qu’à quelques cen­taines de mètres d’i­ci, à peine plus loin que les rives de la Chao Phraya. Sur cette ave­nue, nombre de maga­sins sont fer­més, comme aban­don­nés ; le soir on peut voir des rats et des cafards, les uns presque aus­si gros que les autres, aller et venir par les inter­stices de ces rideaux de fer bais­sés. La jour­née, cer­taines ouvrent pour lais­ser place à des ate­liers de méca­nique auto­mo­bile. On répare de tout ici, des moby­lettes, des tuk-tuks, de voi­tures désos­sées à même le trot­toir, déver­sant l’huile de leur pont dans les cani­veaux pois­seux. Der­rière le bruit des scies élec­triques et des pon­ceuses, des bruits de mar­teau sur la tôle, der­rière les grin­ce­ments et les stri­du­la­tions, des hommes trans­pirent toute l’eau de leur corps dans des échoppes aveugles et encom­brées, dans l’at­mo­sphère lourde et confi­née, empuan­tie par l’o­deur épaisse de la fumée de cigarette.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 09 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 11 - Wat Intharawihan

Dans cette artère à taille humaine, où l’on compte encore sur des trot­toirs, dans cette ville où si vous expri­mez le sou­hait de mar­cher, on vous répond gen­ti­ment « don’t… », je tombe sur une ouver­ture sous un por­tail taillé comme l’en­trée d’un temple. Des voi­tures et des motos entrent et sortent d’i­ci, à un rythme assez sou­te­nu sous un soleil écra­sant dans un ciel à peine nua­geux. Si j’ar­rive jus­qu’i­ci, c’est parce que de loin, j’ai vu émer­ger la tête haute et apla­tie d’un Boud­dha géant. C’est pour concré­ti­ser cette vision que je me dirige dans cet enche­vê­tre­ment de bâti­ments posés les uns à côté des autres afin de voir cette sta­tue qui paraît com­plè­te­ment inap­pro­priée dans cette ville qui semble n’a­voir pas de frontières…

7 - Dans la jungle de Bangkok - 12 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 14 - Wat Intharawihan

Der­rière le por­tail du temple Wat Intha­ra­wi­han (วัดอินทรวิหาร), c’est toute une petite ville qui s’est orga­ni­sée là, avec son mar­ché, une école, des temples posés les uns à côté des autres, et une place autour de laquelle gra­vitent d’autres temples. Des moines par­courent la cité sur un espace inté­gra­le­ment recou­vert de car­re­lage ; cer­tains sont mêmes recou­verts d’un beau marbre lus­tré que les jours de pluie doivent rendre glis­sant comme des pommes pour­ries. Tout est abri­té du soleil, créant une ombre oran­gée empê­chant l’air de cir­cu­ler. Tout dans cette ville semble être fait pour empê­cher de res­pi­rer nor­ma­le­ment ; quand ce n’est pas la pol­lu­tion, ce sont des espaces confi­nés dans un air sans vent, où le recours à un éven­tail semble être la seule solu­tion viable pour évi­ter un malaise. On vient ici se recueillir, que ce soit en ayant l’in­ten­tion de frap­per les cloches du temple ou alors de dépo­ser des offrandes devant les mul­tiples autels lar­dés de bâtons d’en­cens et de col­liers de fleurs orange, de pots plan­tés d’é­tranges plantes. A l’in­té­rieur d’une petite cabane, je découvre une sta­tue de cire éton­nam­ment vivante à tel point que je res­sors de là trou­blé, ne sachant s’il s’a­git d’un humain ou pas ; j’ap­pren­drai plus tard, dans un pre­mier temps pour avoir croi­sé de mul­tiples fois le visage buri­né de cet homme rabou­gri à l’in­té­rieur des temples, que c’est la sta­tue de Luang Pu Thuat (หลวงปู่ทวด), né en 1582 et mort cent ans plus tard et sur­tout connu pour avoir accom­pli des miracles. Il est éton­nant de voir à quel point les rois de la dynas­tie Cha­kri sont autant révé­rés que les per­sonnes reli­gieux les plus importants.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 15 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 16 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 19 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 25 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 21 - Wat Intharawihan

Il règne ici une ambiance à la fois fébrile autour des prières et des offrandes, mais éga­le­ment un cer­tain calme que chaque per­sonne en prière semble s’ap­pro­prier au beau milieu de cette ville endia­blée. Cha­cune de ces images donne l’im­pres­sion que nous nous trou­vons dans un grand centre de prière recu­lé sur une mon­tagne éloi­gnée de tout, un lieu de pèle­ri­nage hors du com­mun, mais ce n’est qu’un temple par­mi d’autres, comme il en existe des cen­taines au tra­vers de la ville, un temple très fré­quen­té car ici la reli­gion, contrai­re­ment à la France, même si nous avons tou­jours plus ou moins une église dans chaque ville, est omni­pré­sente. Une pause au tra­vail et hop on vient prier, une balade en famille et hop on passe par le temple… Tout ici semble étran­ge­ment banal, éton­nam­ment nor­mal, à part peut-être cette énorme sta­tue Boud­dha de 32 mètres de haut com­men­cée en 1867.

7 - Dans la jungle de Bangkok - 26 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 31 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 36 - Wat Intharawihan

7 - Dans la jungle de Bangkok - 40 - Wat Intharawihan

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Tri­pi­ta­ka Korea­na, biblio­thèque ou imprimerie ?

Tri­pi­ta­ka Korea­na, biblio­thèque ou imprimerie ?

C’est un grand monas­tère boud­dhiste entou­ré de rizières en ter­rasses niché au cœur du parc natio­nal de Gaya­san (가야산국립공원), au bout d’une route de mon­tagne, là où les âmes peuvent se repo­ser et s’ex­traire de la fièvre urbaine. Nous sommes au monas­tère de Haein­sa (Haein­sa Jang­gyeong Pan­jeon), le temple de l’o­céan Mudra (해인사, 海印寺), un des trois temples joyaux du boud­dhisme coréen et tête de l’ordre Jogye, dont la construc­tion remonte à l’an­née 802. Nous voi­ci arri­vés en plein cœur de la Corée du Sud. L’atmosphère est hau­te­ment spi­ri­tuelle et confi­née der­rière les murs en bois de ces bâtisses joli­ment peintes de cou­leurs vives, fer­mées par des volets verts ajus­tés entre des colonnes peintes en rouge sang et der­rière les cali­cots affi­chant avec fier­té les mes­sages du Boud­dha. Lorsque la neige n’a pas recou­vert ce pay­sage enchan­teur, c’est une nature ver­doyante qui enserre ce petit écrin joyeux et néces­sai­re­ment en dehors du temps.

Der­rière ces murs, à l’ombre du soleil esti­val et au son des clo­chettes tin­tin­na­bu­lantes, errent des ombres dra­pées de gris clair, une étole de corail savam­ment nouée autour d’une des deux épaules, arc­bou­tées sur un tré­sor dont elles sont les gar­diennes jalouses. Dans ses murs se trouve un des joyaux de la reli­gion coréenne ; le Tri­pi­ta­ka Korea­na, éga­le­ment connu sous le nom de Pal­man Dae­jang­gyeong. S’il est bien un endroit où l’on s’at­tend à trou­ver ce genre de tré­sor, c’est bien der­rière les murs d’un monas­tère plu­tôt que dans les caves cli­ma­ti­sées d’un musée natio­nal, car il s’a­git de la plus com­plète ver­sion et de la plus ancienne éga­le­ment du canon boud­dhique en écri­ture Han­ja (trans­crip­tion coréenne des carac­tères chi­nois). Si ce n’é­tait que ça, ce serait effec­ti­ve­ment un tré­sor ines­ti­mable, mais la par­ti­cu­la­ri­té de cette ver­sion est qu’elle n’est pas trans­crite sur papier, mais gra­vée sur des tablettes de bois, toutes réa­li­sées entre 1237 et 1248. Ce sont au total 81258 tablettes de 70x24cm, repré­sen­tant en tout 1496 titres et 6568 volumes. Cela semble pro­pre­ment ahu­ris­sant, d’au­tant que ce sont en tout 52 330 152 carac­tères han­ja ne com­pre­nant aucune faute d’or­tho­graphe ! L’é­pais­seur de chaque tablette variant entre 2.6 et 4 cm, cha­cune pèse entre 3 et 4 kilos.

Je n’ai pas dit toute la véri­té sur ce tré­sor. Si cette biblio­thèque de bois contient effec­ti­ve­ment la plus grande et la plus com­plète col­lec­tion de textes boud­dhiques, ce ne sont en réa­li­té pas de simples tablettes de bois sculp­té car si l’on prête atten­tion, on se rend compte que les carac­tères sont gra­vés à l’en­vers. En effet, le rôle qu’a pu tenir cet énorme stock de tablettes en bois est en réa­li­té d’a­voir pu être la source de tous les écrits boud­dhistes, repro­duc­tibles à l’in­fi­ni grâce à ces tablettes fai­sant office d’o­ri­gi­naux, dans le but de dif­fu­ser au plus grand nombre par simple appo­si­tion sur papier les paroles du Bouddha.

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Vedrò con mio dilet­to (RV 717), l’é­mo­tion vivaldienne

Vedrò con mio dilet­to (RV 717), l’é­mo­tion vivaldienne

Vedrò con mio dilet­to (RV 717) est une des plus belles œuvres de Vival­di, à des années-lumière de ce qu’on a l’ha­bi­tude d’en­tendre de la part du Prêtre roux (il Prete ros­so). Celui qu’on appe­lait il Furio­so était un maître vio­lo­niste habi­tué des envo­lées rapides et sac­ca­dées, mais c’est sur une pièce beau­coup plus lente et sur­tout d’une sen­si­bi­li­té extrême qu’on le découvre ici. L’o­pé­ra Il Gius­ti­no a été com­po­sé pour le Car­na­val de Venise en 1724 et offert au chant au cas­trat Gio­van­ni Ossi. Si Gius­ti­no est un des per­son­nages prin­ci­paux de l’o­pé­ra, c’est en réa­li­té l’empereur byzan­tin Anas­ta­sio le vrai héros de cette his­toire (Anas­tase Ier) dans laquelle il est marié à l’im­pé­ra­trice Ariane, veuve de son pré­dé­ces­seur Zénon. Cette pièce (RV 717), nom­mée Vedrò con mio dilet­to, ce qui veut dire à peu de choses près “je ver­rais cela avec mon bien-aimé” raconte le moment pré­cis où l’empereur Anas­ta­sio part pour le champ de bataille en s’é­loi­gnant de son épouse, cas­sant ain­si le code tra­di­tion­nel qui veut qu’on parte se battre sur un air de bra­voure. C’est au contraire ici une œuvre inti­miste et douce, empreinte de ten­dresse tra­gique, témoi­gnant d’une cer­taine huma­ni­té de la part d’un empe­reur. On découvre une œuvre toute en cordes et notes sac­ca­dées, légè­re­ment en contre­point, chan­tée par un des plus grands contre­té­nors actuels, Phi­lippe Jarouss­ky, dans une ver­sion orches­trée par Jean-Chris­tophe Spi­no­si et jouée par l’en­semble Matheus et qu’on peut retrou­ver sur l’al­bum Heroes, aux édi­tions de Virgin.

[audio:vedro.xol]

 

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