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Une ferme à Nha Trang

Une ferme à Nha Trang

Lan­cé dans la lec­ture d’un qua­trième livre du même auteur, Patrick Deville, je plonge à corps per­du, len­te­ment pour­tant, avec pré­cau­tion, dans les uni­vers qu’il déve­loppe sous mes yeux. C’est le genre de lec­ture qui ne se dévore qu’à grandes lam­pées qu’on garde pour­tant long­temps dans la bouche pour en reti­rer toutes les saveurs, sucrées, amères, uma­mi (うま味)… Impos­sible pour moi d’y pas­ser trop peu de temps, ce serait faire affront, ce serait injuste…

Après (dans l’ordre) Kam­pu­chéa, Pura Vida et Equa­to­ria, c’est main­te­nant Peste et Cho­lé­ra. On s’in­ter­ro­ge­ra sur les titres de ses livres qui tous riment en « a ». Des livres puis­sants, des his­toires impro­bables nées des recoins de l’his­toire, celles qui ne s’ap­prend pas à l’é­cole de la Répu­blique. Quel pro­fes­seur aven­tu­reux aurait pour choix de s’ar­rê­ter un ins­tant sur le des­tin de la redé­cou­verte des temples d’Ang­kor par un orni­tho­logue mort de la fièvre jaune à Luang Pra­bang ? Quel fou impro­bable son­ge­rait à nar­rer les exploits piteux d’un jour­na­liste aven­tu­rier qui s’au­to-pro­cla­ma pré­sident du Nica­ra­gua dans une Amé­rique Cen­trale ron­gée par les vers de la guerre civile ? Quel petit éru­dit vou­dra par­ler de la période la plus sombre du Congo, où se mêlent le visage tran­quille de Savor­gnan de Braz­za et la grande entour­loupe dont il fut vic­time et la ter­rible sta­ture de ce salo­pard de Léo­pold II de Bel­gique qui vou­lait faire d’une terre afri­caine son pré car­ré ? Patrick Deville s’ar­rête sur ces excrois­sances de la Grande His­toire et en tire une sève qui se lit comme un beau roman de voyage, avec ses tics de lan­gage (une manière de…) et ses his­toires d’a­mour qui émaillent ses pages, comme autant d’in­ten­si­tés brusques, sur­gies tan­dis qu’il se rend sur place, à la manière des grands repor­ters. On sent dans le cou la souffle rauque d’Al­bert Londres…

Alexandre Yersin (1863-1943) © Institut Pasteur

Alexandre Yer­sin (1863–1943) © Ins­ti­tut Pasteur

Avec Peste et Cho­lé­ra, Deville nous emmène à Paris, dans les labo­ra­toires asep­ti­sés d’un Ins­ti­tut Pas­teur nais­sant, dans la moi­teur de Nha Trang, sur les navires de com­merce qui sillonnent le sud-est asia­tique, dans un tour­billon d’his­toires, met­tant en scène un per­son­nage pour le moins étrange ; Alexandre Yer­sin. Hel­vète, méde­cin bac­té­rio­lo­giste, il a modes­te­ment décou­vert le bacille de la peste et dans la fou­lée un sérum capable d’en anéan­tir les effets… Une paille, comme disait mon grand-père. Pour­tant, l’his­toire retien­dra plu­tôt les noms de Pas­teur, Roux, Cal­mette… Peu importe. L’homme est un ori­gi­nal, il goûte son suc­cès aus­si bien qu’il n’en fait que peu de cas, pré­fère vivre sa vie de soli­taire en construi­sant une mai­son car­rée à Nha Trang, reste insen­sible aux sol­li­ci­ta­tions de ses pairs pour aller com­battre les bacilles à tra­vers le monde, en Indo­chine, en Inde. Il fuit l’Inde devant le carac­tère hau­tain des auto­ri­tés bri­tan­niques… retourne dans sa mai­son car­rée, revient de temps en temps en Europe embras­ser sa mère, à Paris saluer Pas­teur. Il ne se fixe nulle part, court par­tout, rem­plit sa vie de petits plai­sirs et de petits riens comme on entasse des papiers dans une besace, sans faire le tri. L’homme reste dans l’ombre, invente conne­ment ce qui sera la pre­mière recette du coca-cola, fait for­tune dans le caou­tchouc avec lequel on fait les pre­miers pneus… Yer­sin, pour­tant, reste confi­né dans les archives de l’Ins­ti­tut Pas­teur, il aurait aimé ça. Et c’est comme ça qu’il envi­sa­gea sa vie. Loin de la recon­nais­sance et des fastes de la vie publique.

Le maître de Pas­teur était Biot. Étu­diant, il avait assis­té à sa céré­mo­nie de récep­tion à l’A­ca­dé­mie Fran­çaise et enten­du son dis­cours, ses conseils de vieux savant aux jeunes scien­ti­fiques, les exhor­tant à se mettre au ser­vice de la recherche pure : « Peut-être la foule igno­re­ra votre nom et ne sau­ra pas que vous exis­tez. Mais vous serez connus, esti­més, recher­chés d’un petit nombre d’hommes émi­nents, répar­tis sur toute la sur­face du globe, vos émules, vos pairs dans le sénat uni­ver­sel des intel­li­gences, eux seuls ayant le droit de vous appré­cier et de vous assi­gner un rang, un rang méri­té, dont ni l’in­fluence d’un ministre, ni la volon­té d’un prince, ni le caprice popu­laire ne pour­ront vous faire des­cendre, comme ils ne pour­raient vous y éle­ver, et qui demeu­re­ra, tant que vous serez fidèles à la science qui vous le donne.»

Oui, défi­ni­ti­ve­ment, Yer­sin fait par­tie de ce genre d’hommes. On l’ap­pelle de part le monde pour appor­ter ses lumières là où on a besoin de lui, mais lui se cache, joue la fille de l’air, s’oc­cupe de sa ferme à Nha Trang et fait for­tune sans vrai­ment le faire exprès. C’est peut-être ça le génie, l’in­com­pa­rable modes­tie des labo­rieux pour qui les décou­vertes scien­ti­fiques sont comme pour le com­mun des mor­tels le ques­tion­ne­ment du pour­quoi du com­ment de l’in­can­des­cence d’un fila­ment dans une ampoule. Et ampoule, ça rime avec poule…

On déroule sou­vent l’his­toire des sciences comme un bou­le­vard qui mène­rait droit de l’i­gno­rance à la véri­té mais c’est faux. C’est un lacis de voies sans issue où la pen­sée se four­voie et s’empêtre. Une com­pi­la­tion d’é­checs lamen­tables et par­fois rigo­los. Elle est com­pa­rable en cela à l’his­toire des débuts de l’a­via­tion. Eux-mêmes contem­po­rains des débuts du ciné­ma. De ces films sac­ca­dés en noir et blanc où l’on voit se bri­ser et se déchi­rer de la toile. Des rêveurs ica­riens har­na­chés d’ailes en tutu courent les bras écar­tés comme des bal­le­rines vers le bord d’une falaise, se jettent dans le vide et tombent comme des cailloux, s’é­crasent en bas sur la grève.
[…]
Pour­tant, ça ne suf­fit pas, et il faut encore une fois en venir au micro­scope, aux revues scien­ti­fiques. Assis à son bureau, dans son fau­teuil en rotin, Yer­sin étu­die l’embryologie, et le prin­cipe de Hae­ckel, selon lequel le déve­lop­pe­ment d’un seul être, l’on­to­gé­nèse, réca­pi­tule en embryo­lo­gie du pous­sin celui de toute l’es­pèce, la phy­lo­gé­nèse, et qu’en accé­lé­ré, à l’in­té­rieur de l’œuf, le fœtus par­court à grande vitesse l’é­vo­lu­tion des gal­li­na­cés depuis le rep­tile. Parce qu’il aime les œufs, parce qu’il aime sa sœur, Yer­sin vou­drait savoir com­ment avec du jaune et du blanc d’œuf on obtient un bec, des plumes, des pattes, bien­tôt dans l’as­siette l’aile ou la cuisse et par­fois des frites. Quand il s’y met, il ne fait rien à moi­tié et retrousse les manches de sa blouse blanche. Il faut tou­jours qu’il sache tout, Yer­sin, c’est plus fort que lui. Le vain­queur de la peste ne bais­se­ra pas les bras devant le poulet.
[…]
Pen­dant qu’on patauge à Nha Trang dans la merde de poule, les prix Nobel com­mencent à pleu­voir sur les pas­teu­riens de Paris. Lave­ran pour ses tra­vaux sur la mala­ria. Metch­ni­koff pour ses recherches sur le sys­tème immu­ni­taire. Yer­sin met fin à l’ex­pé­rience aviaire et consigne ses conclu­sions, dont il envoie une copie à Émi­lie. Il pré­co­nise, pour obte­nir de meilleures pon­deuses en Indo­chine, de métis­ser les anna­mites avec des wyan­dottes. Il invente une ali­men­ta­tion équi­li­brée pour les gal­li­na­cés, bien pré­fé­rable au Full-o-Pep amé­ri­cain, plus éco­no­mique, et adap­tée aus­si à la Suisse, une mix­ture à base de farine de hari­cot, de sang séché et de poudre de feuilles de sen­si­tive, écrit une note là-des­sus mais pas de quoi décro­cher le Nobel.

Encore un livre sublime de la part de Deville, tou­jours dans ce style à la fois enjoué et désin­volte, c’est à la fois une écri­ture de dan­dy désa­bu­sé et d’é­ru­dit sans pédan­te­rie. A pré­sent, il ne m’en reste plus qu’un à lire. Il faut main­te­nant prendre la plume pour remer­cier l’au­teur et l’in­ci­ter à continuer…

Patrick Deville, Peste et choléra
Seuil, col­lec­tions Fic­tions & Cie, 2012

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Car­net de voyage en Tur­quie : Balades poé­tiques et visages stambouliotes

Car­net de voyage en Tur­quie : Balades poé­tiques et visages stambouliotes

Épi­sode pré­cé­dent : Car­net de voyage en Tur­quie : L’église cachée (Saklı Kilise), la val­lée de Pan­carlık et le rama­dan à İstanbul

Bul­le­tin météo de la jour­née (same­di 18 août 2012) :
10h00 : 28.8°C / humi­di­té : 52% / vent 22 km/h
14h00 : 31°C / humi­di­té : 46% / vent 28 km/h
22h00 : 28,9°C / humi­di­té : 54% / vent 22 km/h

C’est aujourd’­hui le der­nier jour du rama­dan (rama­zan), un jour vécu à la fois comme une libé­ra­tion et comme un renou­veau, après un mois lunaire éprou­vant pour les corps et les esprits, un mois cen­sé mettre son âme à l’é­preuve et puri­fier. Demain, ce sera la fête. Je plains ces hommes et ces femmes qui s’as­treignent à ne pas man­ger et sur­tout à ne pas boire pen­dant ces longues jour­nées tor­rides. Rama­dan, c’est aus­si l’oc­ca­sion de se retrou­ver tous ensemble dans la rue et par­ta­ger ensemble dans une ambiance cha­leu­reuse son repas dès lors que le muez­zin a com­men­cé sa longue com­plainte, qui sur l’hip­po­drome, entre Sul­ta­nah­met Camii et Sainte-Sophie, dure près de 8 minutes… une éter­ni­té qui trans­perce le cœur et donne la chair de poule, mal­gré la sueur qui conti­nue de dégou­li­ner sur mon corps et la cha­leur insen­sée. Je regar­dais hier soir les belles femmes endi­man­chées (ou plu­tôt enra­ma­da­nées) dans leurs man­teaux longs traî­nant par terre, bou­ton­nés jus­qu’au col dans lequel est coin­cé un fou­lard ser­ré qui leur enserre le visage. Com­ment sup­por­ter la cha­leur dans ces condi­tions ? Cer­taines sont visi­ble­ment à l’aise finan­ciè­re­ment, mais on sent clai­re­ment le poids de la tra­di­tion ; ce n’est pas ici que traîne la jeu­nesse stam­bou­liote émancipée.

Il fait nuit, une nuit noire, mais cer­tai­ne­ment pas calme. Les mina­rets de Sul­tu­nah­met, ten­dus comme des chan­delles vers le haut, ne sont qu’à 50 mètres de la chambre. A un peu plus de 4 heures du matin, j’en­tends comme un cra­que­ment dans l’air calme de la nuit, le micro est ouvert et le muez­zin entame sa longue plainte en sup­pliant le nom d’Al­lah. Le nez dans l’o­reiller, un œil à moi­tié ouvert, il ne me vien­drait jamais à l’i­dée de me lever à cette heure-ci pour prier, mais la magie opère quand-même, mal­gré l’heure, mal­gré la fatigue et je me ren­dors avant que les der­niers mots soient prononcés.

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 001 - Sultanahmet

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 005 - Marmara

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 007 - Hippodrome

Avant d’al­ler déjeu­ner, je m’ins­talle quelques ins­tants sur le toit d’hô­tel où per­sonne ne vient, le soleil a déjà com­men­cé à chauf­fer le zinc des toi­tures sur les­quelles les pattes des cor­beaux (kuz­gun) grincent dans un petit cli­que­tis désa­gréable. Le monde s’ar­rête ici, comme dans tous les lieux sur les­quels je me suis repo­sé pen­dant ce voyage. Je me sens vidé, inca­pable d’en absor­ber davan­tage ; la cou­pure devient inévi­table. Mar­ma­ra brûle à main droite, lais­sant pan­te­lantes les sil­houettes des car­gos qui attendent leur tour pour fran­chir le Bos­phore, dans un air mâti­né des traces de gas-oil consu­mé. Sul­ta­nah­met Camii, à main gauche et du haut de ses six mina­rets, flam­boie comme une armée de lances au len­de­main de la vic­toire et mal­gré sa pierre grise et sombre, ren­voie une lumière aveu­glante qui fait pleu­rer mes yeux fatigués.

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 010 - Tombeau du Sultan Ahmed Ier

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 019 - Tombeau du Sultan Ahmed Ier

J’i­rai voir ce matin le tom­beau de celui qui a don­né son nom à la grande Mos­quée Bleu, le Sul­tan Ahmet Ier, juste en face de Sainte-Sophie et der­rière la fon­taine. Il était encore en tra­vaux la der­nière fois que je suis venu et je m’en­gouffre dans ce mau­so­lée spa­cieux où reposent le Sul­tan, son épouse et ses enfants dans de tout petits cer­cueils recou­verts de feu­trine verte et à la tête des­quels se trouvent les tur­bans blancs indi­quant leur rang. Je suis plus ému par les faïences et les motifs des­si­nés sur le plâtre que par le lieu lui-même. Quand on a visi­té les tom­beaux qu’on peut voir dans l’en­ceinte de Sainte-Sophie, celui-ci paraît bien pâle, bien peu charmant…

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 022 - Tombeau du Sultan Ahmed Ier

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 023 - Tombeau du Sultan Ahmed Ier

Mais je repère quand-même quelques dou­ceurs à me mettre sous la dent. Le détail des motifs nacrés de la porte majes­tueuse me donne à voir des étoiles de bois incrus­té d’i­voire et de nacre, dans un mélange éton­nant de cou­leurs simples, pri­mi­tives, asso­cié au cuivre des poi­gnées et des gonds, des ser­rures et des orne­ments. La céra­mique d’Iz­nik com­mence à me sor­tir par les yeux, même si je recon­nais que la mul­ti­pli­ci­té des motifs m’im­pres­sionne à chaque fois un peu plus, sur­tout depuis que je sais que les vrais car­reaux authen­tiques sont fabri­qués à la vitesse du temps qui passe à l’ombre des ton­nelles de la ville médi­ter­ra­néenne. Pas moins de vingt-sept opé­ra­tions sont néces­saires pour pro­duire ces motifs à la sim­pli­ci­té enfantine.

Pour ce der­nier jour, j’ai déci­dé de visi­ter à nou­veau Sainte-Sophie ; cette église exerce sur moi un attrait incom­pré­hen­sible. La plus grande église du monde en dehors du monde chré­tien est une ode aux croyances bar­bares, un lieu saint qui a sur­vé­cu aux hommes, aux reli­gions, aux trem­ble­ments de terre — qui sait pour com­bien de temps encore. J’y reviens parce que je suis atteint du syn­drome de Jéru­sa­lem. Au contact des lieux sacrés, peu importe de quelle reli­gion il est ques­tion, je me sens comme enva­hi par une force qui me dépasse et me laisse pan­te­lant sur le bas-côté, vidé de ma sub­stance au pro­fit de quelque chose que je ne peux contrô­ler et dont la puis­sance m’é­treint. C’est peut-être ce que Mir­cea Eliade appelle le sacré. Vivre des épi­pha­nies qui res­semblent à des orgasmes spi­ri­tuels à chaque coin de rue n’est pas don­né à tout le monde. Cer­tains en sont même morts dans d’a­troces souffrances.

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 027 - Hippodrome

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 028 - Sainte-Sophie

Sous le soleil écra­sant, les dômes de plomb du ham­mam Hase­ki Hür­rem sont d’une gri­saille épous­tou­flante, les petits bubons de verre étin­ce­lant sur cette pesante cara­pace. Au pied de la plus grande église du monde chré­tien orien­tal, les empiè­te­ments des mina­rets paraissent comme les pieds gigan­tesques d’une sta­tue d’empereur romain que le temps aurait façon­né jus­qu’à ce qu’on n’en voit plus que l’ar­ma­ture. L’in­gé­nio­si­té de cette archi­tec­ture qui trans­forme une base car­rée en tour ronde dans une dou­ceur de bak­la­va est là le véri­table génie de ceux qui ont des­si­né la beau­té de cette Istan­bul otto­mane. La brique rose dans l’ombre du bâti­ment semble fraîche comme des bis­cuits de Reims dans une char­lotte à la fram­boise, mais ce n’est qu’une illu­sion. Le soleil écrase tout.

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Dans le jar­din qui entoure l’é­glise, je m’at­tarde sur les piliers des colonnes qui ornaient autre­fois les alen­tours et qui, recou­verts par une terre tas­sée par les années de conquête, ont été pré­ser­vés des sac­cages. Sur cer­tains d’entre eux, on peut encore voir gra­vé le nom de Théo­dose, l’empereur bâtis­seur et der­nier empe­reur romain à avoir régné sur l’Em­pire d’O­rient uni­fié. Des colonnes au cha­pi­teau sculp­té dans un style corin­thien pur se retrouvent affu­blées sur leur fut d’une croix latine, absur­di­té com­plète qu’on ne voit qu’ici.

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L’ef­fet est tou­jours le même quand on rentre dans l’é­glise, ou non, il est à chaque fois ampli­fié, parce qu’on s’at­tend à ce qu’on va y trou­ver. Une ambiance bar­bare, brute, sau­vage, l’élé­ment le plus repré­sen­ta­tif de l’art byzan­tin dans toute sa splen­deur, en terre musul­mane de sur­croît. Tout ici fait vaciller les sens, parce qu’on n’y com­prend plus rien, si tant est qu’on tente de per­cer le mys­tère. On est accueilli par un Christ sur son trône, qui semble, de son regard sévère nous lan­cer un aver­tis­se­ment. Son impo­sante sta­ture écrase celui qui entre ici. Misé­rable ver­mis­seau, pros­terne-toi… Les lourdes portes de bronze incitent à ne pas res­ter trop long­temps ; per­sonne ne son­ge­rait à tam­bou­ri­ner des­sus pour l’ou­vrir. Cer­taines portes laté­rales du nar­thex ne sont plus de style byzan­tin mais pré­sentent une forme d’o­give telle qu’on en voit sur les bâti­ments otto­mans. Qui brouille ain­si les pistes ?

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Dans ce nar­thex déjà par­cou­ru, mon regard se perd dans les marbres colo­rés, vei­nés comme une peau dia­phane sous laquelle on ver­rait le sang cou­ler alors que ce sont cer­tai­ne­ment des litres et des litres de sang qui, sur le sol, ont été répan­dus suite aux que­relles des images et aux inva­sions suc­ces­sives… Sous les pilastres bor­dés d’une frise flo­rale repré­sen­tant cer­tai­ne­ment des vignes, sym­bole chris­tique par excel­lence, ce sont des plaques incrus­tées de cou­leurs qui déjà annoncent les volutes flo­rales des céra­miques d’Iz­nik, les contours des portes sont capi­ton­nés de gros clous de bronze, cen­sés tenir la struc­ture pour des siècles ; la preuve par l’exemple, tout tient par­fai­te­ment en place. Sur une porte en bronze, un vase conte­nant deux feuilles sty­li­sées et confron­tées, des palmes ? Le long des fenêtres, des mosaïques faites de tout petits car­reaux dorés, recou­vrant savam­ment les ren­fle­ments de la struc­ture, s’ornent par­fois de feuilles enrou­lées, motifs qui alternent un peu avec les croix omni­pré­sentes. Ici c’est un trou de ser­rure qui m’in­trigue, lais­sant sup­po­ser des salles secrètes qui n’ont peut-être jamais été ouvertes, là c’est une vasque en marbre ornée d’é­cri­tures arabes, recou­verte d’une chape de bronze. Tous les maté­riaux d’i­ci sont des matières hau­te­ment nobles. Le bronze, la pierre, le marbre de Pro­con­nèse, le por­phyre rouge sang, la lumière, l’or.

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Ici encore, ce sont des plaques mar­que­tées de marbres, un vert sombre et gra­nu­leux pour le fond, un vei­né jaune et rouge pour don­ner du relief, un por­phyre pour rem­plir un disque, un vert fin et clair pour les volutes flo­rales… Au des­sus d’un pilastre, c’est ici une repro­duc­tion d’é­glise en minia­ture, cer­tai­ne­ment Sainte-Sophie elle-même, une croix repré­sen­tée au milieu, entre des rideaux qu’on ima­gine être de pourpre impé­riale. Entre cha­cune des plaques de marbres, c’est un frise faite de car­rés alter­nés don­nant l’im­pres­sion d’une den­telle ; lorsque la pierre se fait tissu…

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Et puis, chan­ge­ment de décor, nous sommes dans une mos­quée. Der­rière les cuivres décou­pés d’é­toiles, les pointes des flèches ten­dues vers le ciel se ter­mi­nant par un crois­sant de lune, lui aus­si poin­tant vers le haut, ce sont les médaillons dans lequel on peut lire en arabe le nom d’Al­lah, les vitraux d’un pur style otto­man. Un coup d’œil en arrière et l’on tombe à nou­veau sur la den­telle de pierre grise, fleurs infi­nies qui donnent le ver­tige, sur le sol à nou­veau, de gigan­tesques disques de marbres colo­rés qui font comme des bulles sous le vide immense de la cou­pole. Une pièce est ouverte sur le côté du nar­thex et j’ac­cède à une pièce que je n’ai jamais vue : il me semble que c’est l’horo­lo­gion, là où se trouvent les psau­tiers. Ici encore les pistes sont brouillés. Dans cette petite enclave sacrée, les murs sont recou­verts de céra­miques otto­manes. Au pla­fond, je découvre des anneaux scel­lés dans la pierre. Que font-ils là ? Sur les marbres bleus et dans la lumière qui filtre au tra­vers des lucarnes, un chat reste là, assis, se lais­sant cares­ser par tous ces gens gros­siers qui osent venir ici.

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Sur un autre pilastre, je découvre, là où devait se trou­ver autre­fois une porte, la trace d’une main prise dans la cou­leur de la pierre. Fas­ci­nant, et sur­tout, incom­pré­hen­sible. C’est là que réside le mys­tère de ce magni­fique monu­ment, dans toutes les petits choses cachées qu’il faut se don­ner la peine de décou­vrir. Ces lustres impo­sants des­cen­dant du ciel comme des sou­coupes volantes, rap­pe­lant les plus grands mys­tères des livres d’E­ze­chiel et d’Enoch…

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Cer­taines des colonnes sont cer­clées, les autres pas. Et puis au bas des cer­taines d’entre elles, des frises grecques qui, aux join­tures sont comme des swas­ti­kas. Est-ce que les autres regardent aus­si par terre ? Par là où la lumière entre, la pierre prend une teinte irréelle. Il se passe quelque chose ici qu’on ne voit nulle part ailleurs. Des motifs de vigne que j’ai vus quelques jours aupa­ra­vant dans les tré­fonds de la Cap­pa­doce, notam­ment à Mus­ta­fa­paşa sur l’é­glise Saint Constan­tin et Sainte Hélène. De la loge impé­riale on voit les arches de sou­tè­ne­ment en pierre sèche raclées par le soleil crû. Je suis épui­sé de tous ces détails, j’ai l’im­pres­sion de vaciller et l’es­pace d’un ins­tant, ma vue se trouble, j’ai comme mal au cœur ; le désir de par­tir d’i­ci est le plus fort. La cha­leur m’a rin­cé, exté­nué, l’é­mo­tion a, quant à elle, été la plus forte et encore main­te­nant me détruit. Il n’y a plus rien, plus rien. Je dois m’as­seoir pour ne pas tom­ber… Quelques instants…

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Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 135 - Sainte-Sophie

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 138 - Sainte-Sophie

Au centre d’un des séra­phins brûle un cœur d’or. Les séra­phins, ces êtres redou­tables, divins et pour­tant tou­jours des­truc­teurs, objets de fan­tasmes, déli­ca­te­ment repré­sen­tés par des plumes bleues ten­ta­trices… Sous mes mains, sur la ram­barde de marbre, une ins­crip­tion en grec que je n’ar­rive plus à déchif­frer. Peut-être une reven­di­ca­tion d’un insur­gé de l’é­poque de la Sédi­tion Nika… Et puis au-des­sus de ma tête cette étrange mosaïque noire et or dans les ren­fle­ments entre les arcades. Encore un petit coin étrange. Je pro­fite des fenêtres ouvertes pour m’ex­ta­sier depuis ici sur ces mina­rets ten­dus comme des arcs, dépas­sant des rotondes. Sur les murs du nar­thex, on trouve les plaques gra­vées des déci­sions finales du fameux synode de 1165, dans un grec presque com­pré­hen­sible. Mono­grammes, croix, chrismes, le nom d’Al­lah, de petits cro­chets au-des­sus des portes qui devaient rete­nir autre­fois des ten­tures, his­toire de ne pas don­ner un air trop évident aux choses. Chaque émo­tion en son temps. Cette fois-ci, je dois sor­tir de l’é­glise et j’emprunte une sor­tie que je ne connais­sais pas, la Belle Porte sur le fron­ton duquel se dresse une mosaïque de la Vierge en majes­té. Dehors, c’est le bap­tis­tère que je découvre avec sa bai­gnoire immense, taillée dans un seul bloc de marbre. C’est ici qu’é­taient immer­gés les empe­reurs de l’Em­pire Romain d’O­rient, dans cette cuve que per­sonne ne visite guère. Et pour­tant, c’est tout un symbole.

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 146 - Sainte-Sophie

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 149 - Sainte-Sophie

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 151 - Sadık au Grand Bazar

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 152 - Marché aux livres

Pour reprendre mon souffle, je m’as­sois à l’ombre, englou­tis­sant toute l’eau de ma bou­teille, et je me pose pour écou­ter le chant du muez­zin. Je reprends mon che­min pour m’en­fon­cer vers le Grand Bazar. J’ai un ren­dez-vous non loin de Beyazıt Camii avec Sadık, le ven­deur de cuivres. Il m’a fait pro­mettre de reve­nir pour m’of­frir un kebab que nous man­geons, assis dans son échoppe, sur une des tables qu’il est cen­sé vendre et qu’il a posée en plein milieu. Il ferme la porte, his­toire de faire com­prendre que c’est fer­mé pen­dant l’heure du repas, impro­vi­sée. J’ai peur qu’il fasse chaud, mais il me montre une trappe au pla­fond, un simple van­tail qu’il ouvre avec une corde. Il se marre en disant « otto­man air condi­tion­ning !! ». Malin comme un singe le Sadık… Contrai­re­ment à ma der­nière visite, il a lais­sé pous­sé sa barbe qui dit bien ce qu’il est, un homme indé­pen­dant qui se fiche de ce qu’on pense de lui. Sa mous­tache se perd avec le reste des poils de son visage ; il a l’œil mali­cieux et tendre. Nous échan­geons quelques mots dans un anglais qu’il mai­trise moins bien que moi, mais tout passe par les yeux et pen­dant ce temps, l’ayran coule à flots… Dehors, près du mar­ché aux livres, je retrouve le même petit chat que j’a­vais pris dans mes bras au mois d’a­vril. Il a gran­di à pré­sent, mais c’est le même, j’en suis cer­tain. Il pas­se­ra peut-être sa vie ici s’il ne se fait pas écra­ser par une voi­ture sur Divan Yolu.

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 153 - Au pied de Beyazıt Camii

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 155 - Au pied de Beyazıt Camii

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 157 - Au pied de Beyazıt Camii

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 158 - Au pied de Beyazıt Camii

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 161 - Au pied de Beyazıt Camii

Au pied de la belle mos­quée Beyazıt Camii, la mos­quée construite par le sul­tan Baja­zed II, suc­ces­seur du conqué­rant Meh­met II et des­ti­tué par son fils Selim, se trouve un mar­ché d’un genre par­ti­cu­lier, car ici on y trouve des billets de tous les pays, et sur­tout un incroyable mar­ché au tes­bih, ces cha­pe­lets le plus sou­vent faits de billes de bois, que les hommes (les femmes aus­si, mais pas à Istan­bul) s’a­musent à égre­ner toute la jour­née pour s’oc­cu­per les mains. Ici, on échange des regards, on négo­cie ferme, on s’en­gueule et on s’empoigne, les billets de lires turques passent de mains en mains et les tes­bih rejoignent les mains caleuses de leurs nou­veaux pro­prié­taires. Je m’a­muse à regar­der les visages des hommes, cer­tains éma­ciés et buri­nés, d’autres avec un seul œil res­tant, cer­tains ron­douillards et bon-enfant, d’autres durs, mal rasés, inquié­tants presque. Ces visages soit bar­bus, soit mous­ta­chus, soit pas vrai­ment rasés, ont par­fois la dou­ceur des heures débonnaires.

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 165 - Dans le tramway

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 167 - Yeni Camii, Eminönü

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 170 - Yeni Camii, Eminönü

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 174 - Eminönü

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 175 - Eminönü

La fin de jour­née arrive, la cha­leur, elle, ne des­cend pas. Le soleil tanne ma peau bien bru­nie par plus trois semaines pas­sés dans cette four­naise turque ; pas aus­si fort tou­te­fois que dans la baie de Keko­va ou sur les hau­teurs de Pamuk­kale. Devant la Yeni Camii qui prend les teintes renardes du soleil décrois­sant, les gens cir­culent en ne jetant même plus un coup d’œil à ce monu­ment majes­tueux qui assied la place. Sur les bords de la Corne d’Or, l’o­deur des maque­reaux grillés refoule vers les quais. C’est presque un bon­heur de sen­tir cette odeur âcre reve­nir me cha­touiller les naseaux. Je n’ar­rive plus à quit­ter cette place qui, déci­dé­ment, reste mon lieu d’a­mar­rage pré­fé­ré. Ici, tout semble conver­ger ; ceux qui des­cendent du Grand Bazar, ceux qui viennent de Sul­ta­nah­met par le tram, ceux qui viennent de Gala­ta depuis l’autre côté du pont… Car­re­four inévi­table, croi­se­ment de toutes les inten­tions, c’est Eminönü. Je reste à m’ex­ta­sier devant les vapu­ru qui patientent sur le quai en cra­chant leur immonde fumée cras­seuse, por­tant cha­cun des noms de per­son­na­li­tés de la ville, puis devant les ven­deurs de simits, les petits gitans qui étalent leurs kilims à même le sol pour vendre des petites pochettes pec­to­rales cou­sues de sequins brillants et les ven­deurs de moules déme­su­rées qu’on mange crues avec une giclée de jus de citron, comme on man­ge­rait des huîtres sur le port de Can­cale. Dans une rue un peu recu­lée, je mange un bak­la­va accom­pa­gné d’un thé et d’un Sir­ma au citron. Je m’a­muse en regar­dant les voi­tures dans les­quelles s’en­tassent par­fois une bonne dizaine de per­sonnes sous les cris des corbeaux.

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 176 - Eminönü

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 178 - Eminönü

Turquie - jour 23 - Balades poétiques et visages stambouliotes - 182 - Sous le pont de Galata

Je décide, une fois n’est pas cou­tume, d’al­ler diner sous le pont de Gala­ta. Une mul­ti­tude de res­tau­rants s’est ins­tal­lée sous la route, un étage infé­rieur qui fait pen­ser aux anciens ponts pari­siens ou au Ponte Vec­chio de Flo­rence, sauf qu’i­ci on passe sur une cour­sive d’où pendent les fils en nylon des pêcheurs juste au-des­sus de nos têtes. Je m’ar­rête à une ter­rasse qui donne du côté le plus étroit de la Corne d’Or, sous une enseigne colo­rée qui donne au Bos­phore une cou­leur rouge sang. C’est un de ces res­tau­rants qui ne sert pas d’al­cool, rama­dan ou pas. Moi qui vou­lait boire une Efes Pil­sen, je me conten­te­rai ce soir d’un jus d’a­bri­cot (Kayısı suyu) et d’un maque­reau grillé. La fatigue me tance, le bruit des voi­tures pas­sant au-des­sus et les cris des gamins, enro­bés dans les mélo­pées des hauts-par­leurs ven­dant leur Bos­pho­rus tour !!!! Bos­pho­rus tour !!!! com­mencent à me taper sur les nerfs. Je ne sup­porte plus le bruit de cette ville infer­nale que j’aime tant. Il est temps pour moi de par­tir. Qui a dit que les vacances étaient faites pour se repo­ser ? Il y a les week-ends pour ça. Les voyages sont faits pour vous érein­ter, vous esso­rer comme ces car­pettes éli­mées qu’on lave à grande eau et à la brosse à pont sur les pro­me­nades sétoises.

Je retourne à l’hô­tel, en emprun­tant le tun­nel dévas­té pas­sant sous la route d’E­minönü, en pas­sant devant un reste de mur byzan­tin, au pied de la Mos­quée Bleue, devant des manières de mai­sons kurdes qui sont en réa­li­té la façade d’un res­tau­rant d’où sort une plainte douce accom­pa­gnée par un ud magique. Demain soir, je ne serai plus à Istan­bul et je me demande déjà com­ment je vais faire pour reve­nir à Paris. Je veux dire, com­ment je vais faire pour reve­nir dans mon élé­ment natu­rel après autant de cham­bar­de­ments et d’é­mo­tions. La pro­chaine que je vien­drai ici, je cher­che­rai les mor­ceaux de moi que j’ai lais­sés sur place.

Voir les 184 pho­tos de cette jour­née sur Fli­ckr.

Épi­sode sui­vant : Car­net de voyage en Tur­quie : les tristes ves­tiges et la fin du voyage

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Tom­bouc­tou amai­grie et flottante

Tom­bouc­tou amai­grie et flottante

On lui avait pour­tant dit qu’il ne ser­vait à rien de se rendre à Tom­bouc­tou, qu’il n’y ver­rait rien que du sable et du désert, des mai­sons qui tombent sous le vent et des murs de terre qu’une simple éponge mouillée suf­fi­rait à faire plier, mais le voya­geur est un bau­det, un ani­mal têtu qui ne s’at­tarde pas à écou­ter les mau­vais cou­cheurs, prompts à bri­ser les rêves d’a­ven­ture de celui qui ne peut faire autre­ment que de s’y accro­cher. Même si c’est la réa­li­té, il s’ac­croche, conti­nue, perce le mys­tère, quitte à se rendre compte qu’on avait rai­son, que tout n’y est que façade et mort, déla­bre­ment, fac­ti­ci­té. Au moins, voya­geur, tu auras vu et tu auras vu plus que ceux qui t’ont décou­ra­gé, alors qu’eux-mêmes n’y sont peut-être jamais allés et ont fini par com­pen­ser leur paresse par une manière d’ai­greur conta­gieuse. Écou­tez ceux qui ont vu, ceux qui ont fait, et vous res­te­rez coin­cé dans votre cana­pé, entou­ré de votre magique quo­ti­dien. Écou­tez, et vous ne ferez plus rien.

Cepen­dant, l’im­pres­sion que laisse Tom­bouc­tou est très forte. C’est la fin du monde noir, de la beau­té des corps, des gras pâtu­rages, de la joie de vivre, du bruit, des rires : ici com­mence l’Is­lam avec sa silen­cieuse séré­ni­té, sa décré­pi­tude : pas une culture, pas une irri­ga­tion, mal­gré le Niger à quelques kilo­mètres, pas un édi­fice ni une route, ni un ouvrage d’art. Le sable y fait éter­nuer comme du poivre, assèche et étouffe les pou­mons. Les pas feu­trés sur ce sable, qui amor­tit tout bruit, les mai­sons sans fenêtres, qu’on dirait for­ti­fiées, le vent cou­pant du désert, des têtes sinistres vous épiant der­rière les grillages de bois peint, der­rière les portes clou­tées comme des coffres-forts, les ter­rains vagues, les rues tor­tueuses, les entrées dis­po­sées en chi­cane et les places désertes où seuls quelques méha­ris reposent à l’ombre, gar­dés par un Toua­reg voi­lé, maigre comme un chèvre, la bouche bar­rée de noir, je n’ou­blie­rai plus cela.

Ne pas pou­voir oublier la pauvre rudesse de sa propre expé­rience. Vivre avec cela plu­tôt qu’a­vec les on-dit, voi­là ce qu’a fait Paul Morand, à la suite de René Caillé, en péné­trant Tom­bouc­tou la noire, la rebelle, Tom­bouc­tou entou­rée de ses mys­tères, de son voile d’im­pé­né­tra­bi­li­té. Capi­tale des déserts, capi­tale des Toua­regs pour­tant nomades, cette ville n’a ces­sé de fas­ci­ner, ne serait-ce que parce que ses murs de pisé ren­ferment la plus grande col­lec­tion au monde d’é­crits sur l’Is­lam. Der­rière ses portes capi­ton­nées, on devine des richesses insoup­çon­nées, le charme des femmes au buste nu cares­sées par les doux cou­rants d’air dus aux miracles d’une archi­tec­ture pleine de recoins, ven­ti­lée, et pour­tant, dehors, il y a tant de sécheresse…
Il cite Félix Dubois qui vint ici en 1895 :

« L’ha­bi­tant trans­forme ses vête­ments et sa mai­son, maquille sa vie et sa ville […] Au lieu de tur­bans blancs […] en tis­su scin­tillant comme du mica, la popu­la­tion ne se coif­fa plus que de loques peu ten­tantes et de bon­nets sans prix. On s’at­ti­fa de vieux vête­ments étri­qués dont la mal­pro­pre­té était le seul orne­ment et n’é­veillait pas la ten­ta­tion. Dans leurs rares sor­ties, les femmes se cou­vraient d’é­toffes gros­sières et quit­taient leurs orne­ments d’or et d’ambre […]. Les habi­ta­tions se tra­ves­tirent comme leurs pro­prié­taires. On se gar­da de répa­rer quoi que ce soit ; mais à l’ex­té­rieur seule­ment. A l’in­té­rieur on conti­nuait la cou­tume de l’en­tre­tien annuel. Tout s’é­miet­tait par les rues, sauf les portes cepen­dant, ces portes bar­dées et si obs­ti­né­ment closes qui étonnent aus­si­tôt le voya­geur […]. Le même mys­tère s’é­ten­dit natu­rel­le­ment aux occu­pa­tions com­mer­ciales, on pro­fi­tait du moment où aucun Toua­reg n’é­tait signa­lé en ville pour aller trai­ter les affaires. »
Belles mai­sons déla­brées, portes cade­nas­sées même dans la jour­née, qui obligent le visi­teur à par­le­men­ter à tra­vers la ser­rure, riches dégui­sés en pauvres afin de ne pas éveiller l’at­ten­tion. J’ai déjà vu cela à Leningrad.

Rues pous­sié­reuses, ensa­blées, triste regard sur les cou­leurs qu’un ciel dément pul­vé­rise pour n’en faire que de la pous­sière, il est loin le temps où Tom­bouc­tou fai­sait rêver par la parole, par les men­songes véhi­cu­lés sur ses palais d’or et de pierres pré­cieuses. Il n’y a ici que le désert et la mort au coin de la rue. Si on n’y regarde pas d’as­sez près. Les tré­sors ne se laissent pas sai­sir si faci­le­ment, il faut les méri­ter, savoir regar­der et infil­trer les rues sombres comme un mau­vais virus dans le corps de la cité.

Tom­bouc­tou est pétrie de la matière même du désert. Voi­ci la diane qui donne le réveil non seule­ment des casernes, mais de la ville, car celle-ci a gar­dé son aspect de place mili­taire ; tout y est pro­vi­soire et pri­mi­tif. Qui dirait que les Malin­kés ont régné ici au XIVè, les Toua­regs au XVè, les Son­ghaï au XVIè, les Maro­cains aux XVIIè et XVIIIè, les Peuls et les Tou­cou­leurs au XIXè ? Qu’en reste-t-il ? Du sable, cou­leur de la pous­sière de l’Écriture.

Paul Morand n’au­ra ces­sé de ne pas écou­ter les mau­vaises langues qui le dis­sua­dèrent de s’y rendre, sans quoi il per­drait son temps dans les rues déla­brées. A peine les arcades d’une meder­sa pour se rafraî­chir à l’ombre, à peine de quoi boire pour étan­cher une soif ardente, sau­ver sa langue pleine de sable… Pour­tant rien ne l’a fait recu­ler, rien n’a fait recu­ler en lui l’âme du voya­geur obs­ti­né, celui qui veut voir. D’ailleurs, j’aime à pré­su­mer que le mot voyage vient de voir. Mais non, c’est plus terre à terre que ça. Voyage vient de via­ti­cum, l’argent qu’on garde dans sa poche pour aller sur les routes (via)…

Toutes les cita­tions : Paul Morand, in Paris-Tom­bouc­tou, 1928. Robert Laf­font, col­lec­tion Bouquins.

Pho­to d’en tête © UNA­MID

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Les tré­sors de la Mer Rouge #1

Les tré­sors de la Mer Rouge #1

Mépri­sez quel­qu’un pen­dant des géné­ra­tions et vous avez une bonne chance de le rendre mépri­sable, jus­qu’au jour où, les armes à la main, il recon­quiert sa digni­té… Il me regarde avec ce sou­rire infor­mé de ceux qui, pour avoir été trop long­temps pri­vés de digni­té, finissent par acqué­rir une sorte de com­pré­hen­sion ignoble du cœur humain.

Romain Gary

Les tré­sors de la mer Rouge, Gal­li­mard, 1971

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Moka au bar de la Com­pa­gnie Mari­time des Char­geurs Réunis d’Indochine

Moka au bar de la Com­pa­gnie Mari­time des Char­geurs Réunis d’Indochine

L’é­cri­ture sur le tard. Une fois n’est pas cou­tume, j’en­tends Marc Lévy dire à la radio (Bon Dieu, mais qu’est-ce qu’il fout sur ma sta­tion pré­fé­rée qui m’a­vait habi­tué à mieux) qu’ayant com­men­cé à écrire à qua­rante ans, ce n’est pas si tard que ça. Qua­rante ans. Com­men­cer à écrire ? Et si on a com­men­cé avant mais que rien de bon n’est en sor­ti ? Manque d’or­ga­ni­sa­tion ? De per­sé­vé­rance ? Et que viennent faire les évé­ne­ments de la vie là-dedans ? Et puis qui ça inté­resse en réa­li­té ? Les états d’âme des autres ne sont que des sco­ries qu’il faut savam­ment savoir épous­se­ter, je pense qu’on a bien assez à faire avec les siennes, quitte à ce qu’on balaie tran­quille­ment d’un revers de la main, ou qu’on les dis­si­mule avec déli­ca­tesse sous le tapis du salon et qu’on retrou­ve­ra au pro­chain net­toyage de prin­temps, toutes fenêtres ouvertes, l’o­deur de la javel irri­tant sérieu­se­ment notre sensibilité.

Pour­tant, dans l’ombre, dans le secret des jours qui s’é­tirent et des nuits qui n’en peuvent plus de se cher­cher, dans les petits inter­stices du quo­ti­dien qui a par­fois du mal à se mon­trer sous son meilleur jour et ne se mani­feste plus que comme un empi­le­ment de faits sans rap­ports entre eux, dans ces ombres qui se meuvent sous les voiles de ce qui obli­tère l’es­prit, par­fois, il y a comme des épi­pha­nies pen­dant les­quels les mots s’as­semblent natu­rel­le­ment et la manière de dire les choses est tout à coup lim­pide, en connexion directe avec les limbes de l’es­prit. Le style ? Le style se niche dans les méandres des intes­tins, au plus pro­fond des ven­tri­cules du cœur, à la sur­face de la rate, sous la pel­li­cule fine de la plèvre ; le seul moyen d’ar­rê­ter la ven­ti­la­tion du style est de ficher une balle de 9mm entre les deux yeux pour stop­per net ce qu’on n’ex­plique pas.

Compagnie maritime des Chargeurs Réunis d'Indochine

Après le déjeu­ner, tan­dis que le bus chauffe au soleil sous nos yeux, les hommes mâchent le bétel et je me sou­viens de la démons­tra­tion de mon ami Thien­gi sur la route des élé­phants. On enduit la demi-sur­face de cette feuille cor­di­forme d’un lait de chaux, dûment pré­pa­ré dans un vase dont on a chan­gé l’eau tous les jours pen­dant un mois. Une jeune Bir­mane aux joues tein­tées de tha­na­ka m’a ému par la dex­té­ri­té, le pro­fes­sion­na­lisme dont elle fai­sait preuve dans cette pré­pa­ra­tion, au petit matin d’une jour­née qu’elle orga­ni­sait avec entrain sur son petit étal. Après le coup de spa­tule chau­lant la feuille, elle dépose en son centre un mor­ceau de noix d’a­rec, quelques graines de car­da­mome, un peu de tabac — pas n’im­porte lequel. D’un geste agile, elle replie la feuille sur ces tré­sors et hop, dans un petit sac ! Et c’est grâce à cette science que tous les hommes qui vien­dront lui sou­rire (elle est jolie !) au cours de la jour­née lui décou­vri­ront une bouche san­glante, comme s’ils ren­traient d’une rixe avec quelques dents en moins. Mais pour ces jeunes dieux, qui en mâchonnent autant que nos fumeurs grillent de ciga­rettes, que de dou­ceurs, que d’é­pices, que d’a­mer­tume astrin­gente, enfin que de tex­tures à se mettre sous la dent, sur­tout quand on n’a pas grand-chose d’autre à pla­cer à cet endroit !
Mes com­pa­gnons de voyage en font, à cette heure qui invite un Euro­péen à la sieste, une médi­ta­tion silen­cieuse, ponc­tuée de jets copieux et pré­cis qui enjambent la ter­rasse de béton et vont se recro­que­viller dans la pous­sière blanche comme des gru­meaux dans la pâte à crêpe.

Jean-Pierre Poi­nas, Dépêches du Myan­mar, au fil des jours dans la Bir­ma­nie singulière
Edi­tions Ely­tis, 2014

Quel étrange désir que celui de lire, un désir qui tâche les dents de ce sang dont parle Poi­nas, qui rend aus­si dépen­dant aux pages des livres qu’un enfant qui vient de naître l’est au sein de sa mère. C’est une drogue que ces pages qui se suc­cèdent, une tâche sans fin, car dès l’ou­vrage ter­mi­né on ne songe plus qu’à en ouvrir un autre et conti­nuer de plus belle, comme si l’on chan­geait de train pour par­tir plus loin encore. Plus dur est le retour, assu­ré­ment. Rien ne doit venir me dis­traire dans ma lec­ture. J’ai besoin de calme, de silence, du repos des yeux, d’une belle lumière de soleil levant sur les monts de l’est, d’une cha­leur enve­lop­pante comme les bras d’une femme, alors silence… Il n’y a plus rien. Autre­fois, dans les trains, sans arrêt dis­trait par les conver­sa­tions, par les éclats de voix, ou les jambes d’une femme pas­sant dans mon champ de vision, un regard échan­gé qui ne signi­fie rien de plus que ce que je veux y voir… il n’en fal­lait guère plus que je patine dans les pages et que je perde bien vite le fil.

Lec­ture des temps, lire est une drogue sacrée, une frag­men­ta­tion de l’é­ter­ni­té qu’on emporte dans sa poche pour fina­le­ment la faire voya­ger dans le temps. Pas cer­tain que ce soit les livres qui nous fassent voya­ger, mais bien plu­tôt nous qui fai­sons voya­ger les livres. Sans lec­teurs, qui dépla­ce­rait ces tonnes de livres qui prennent la pous­sière dans les rayon­nages pous­sié­reux des grandes biblio­thèques publiques ?

Rue Catinat, Saïgon - Souvenirs de la Cochinchine et du Cambodge par L. Crespin - 1922

Rue Cati­nat, Saï­gon — Sou­ve­nirs de la Cochin­chine et du Cam­bodge par L. Cres­pin — 1922

Pen­dant ce temps, on se met à rêver d’In­do­chine, des palaces de la rue Cati­nat à Saï­gon, où tout, déci­dé­ment, n’est plus comme avant, comme sur ces étranges sté­no­pés cou­leur sépia qui pour­rissent dans les car­tons d’un centre cultu­rel qui n’est plus que l’ombre de ce qu’il fut il y a un siècle, où les pousse-pousse attendent ceux qui consi­dèrent que mar­cher est fran­che­ment vul­gaire. Cati­nat, les salons mar­brés de l’Hô­tel Majes­tic, on y voit l’ombre de Depar­don et Guille­baud pre­nant le thé, pre­nant le temps, en devi­sant sur les noms des rues qui ont chan­gé. Saï­gon n’est plus Saï­gon mais Hô-Chi-Minh-Ville, Cati­nat a pris le nom impro­non­çable de Đồng Khởi, avec ces lettres fran­gées dont on ne sait même s’il y a un équi­valent en fran­çais ; alors par faci­li­té, on dira tout sim­ple­ment Dong Khoi, qui veut peut-être dire tout autre chose. Dans le port résonne la corne qui annonce le départ du navire, le Cachar, qui rejoin­dra le port de Mar­seille dans trois semaines. Il est temps de partir.

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