L’arrivée à Ayutthaya

L’arrivée à Ayutthaya

Il me semble que la Thaïlande m’appelle encore… Tout est prêt, tout est déjà bouclé. Billets d’avion, valise, appareil photo, carnets, enregistreur, pas grand-chose à se mettre sur le dos, une brosse à dent et quelques bahts en poche. C’est la troisième fois que je pars dans cet autre bout du monde, alors la peur des territoires inconnus, je la laisse à la maison.

Je pars de Roissy, terminal 2A porte A43, vol sur un Airbus A330-300 d’Oman Air. C’est la première fois que je vais faire escale à Mascate. Dans l’avion, il fait déjà chaud, et il flotte une légère odeur d’alcool. Certainement mon voisin qui me demande en anglais s’il peut prendre la place près de l’allée ; il est mal à l’aise, angoissé. Je comprends qu’il ne veuille pas se mettre près du hublot… d’autant que je suis en queue d’avion, là où ça secoue le plus. Vol WY132. Je commence à sentir l’anesthésie tomber ; mon rendez-vous chez le dentiste n’était peut-être pas une bonne idée mais au moins je suis certain de ne pas avoir de problèmes là-bas, alors je me cale dans mon fauteuil en sentant mes lèvres reprendre leurs sensations, ma joue se tendre à nouveau et j’avale de quoi faire passer une éventuelle douleur qui pourrait se réveiller. A 21h13, l’avion quitte la taxi puis décolle dans la nuit qui avance, un décollage tout en douceur. Il traverse la plaque de nuages gris mais laisse voir comme des décorations de Noël posées sur le soleil noir de cette terre qui s’éloigne. Des dessins espacés d’une jolie couleur tapissent le sol tandis que je m’envole vers Mascate, la chaleur et le matin. Je sais que dormir cette nuit va être compliqué pour moi, je ne peux pas dormir assis.

3h00 du matin, je n’ai quasiment pas fermé l’œil et j’ai mal au cul à force d’être assis. La nausée me monte à la gorge, je donnerais n’importe quoi pour sortir de cette carlingue dans laquelle j’ai tantôt froid à cause de la climatisation, tantôt chaud à cause des réflexes de mon corps qui s’emballe… Je capitule, et je reste le regard fixé sur l’itinéraire de l’avion sur l’écran fiché sur le fauteuil de devant. Nous sommes au-dessus de l’Iran, entre deux villes dont je n’arrive pas à déchiffrer le nom puisque c’est écrit en arabe. Trois grands feux illuminent la nuit. Tout est étrange sous mes pieds, l’intensité des lumières, leur disposition, rien ne ressemble à l’idée que je me fais des villes du monde. L’avion avance au-dessus du Golfe Persique et moi, je suis hors d’usage…

Dans l’avion entre Mascate et Bangkok, j’ai finalement réussi à dormir un peu, exténué, mais ça ressemble plus à un sommeil de condamné qu’à un sommeil réparateur. Deux ou trois heures de sommeil sur une trentaine d’heure, voilà de quoi en terrasser plus d’un…

Aéroport Suvarnabhumi, Bangkok. Enfin la chaleur, des odeurs connues, les marécages, les fruits. J’achète une carte SIM et de quoi manger sur le pouce, une petite dame vide les mégots du cendrier à l’aide d’un chinois en métal. J’attrape un taxi et annonce au chauffeur, Mr Wiparan, ma destination : Ayutthaya. Quand on prend le taxi en Thaïlande, on connait le nom de celui qui vous conduit, car sa carte professionnelle est affichée bien en évidence sur le tableau de bord, même si souvent, la photo ne ressemble pas du tout à la personne qui est assise à côté de vous. La ville se trouve à plus de quatre-vingts kilomètres d’ici, mais il en faut plus pour décourager un taxi thaï… certains en France feraient bien d’en prendre de la graine. Si le cœur vous en dit, on peut traverser toute la Thaïlande en taxi sans que ça n’occasionne la moindre grimace de mécontentement sur le visage de votre chauffeur. Certains font Bangkok-Chiang Mai sans sourciller… à condition d’allonger les bahts…

Ayutthaya – Wat Maha That

J’arrive à l’hôtel après 23h00 et avoir tourné un peu avec un chauffeur de taxi complètement perdu dans la vieille ville à la recherche de l’adresse. Je fais même un arrêt devant un poste de police qui semble être le dernier recours.
Évidemment, le resto est fermé mais je me défoule sur un 7/11 où j’achète un pack de Singha, des amandes et des snacks épicés, du taro, des lamelles de mangue séchées et épicées. Sur le trottoir je m’arrête près du barbecue d’un couple qui n’a pas encore fini de travailler, devant l’enseigne d’une grande banque, et je leur prends deux brochettes de poulet et de Saint-Jacques avec de la sauce épicée. Ma chambre d’hôtel est certainement la plus belle et la plus grande de toute la ville. C’est une suite qui se trouve à l’extrémité de ce petit hôtel caché derrière les frondaisons de grands palmiers, que rien ne distinguerait d’un autre bouiboui. Terrasse immense donnant sur le fleuve, hamac, il y a un salon avec un bureau, un lit large comme un camion, une salle de bain ouverte avec douche et baignoire, le tout sur environ 80m2, et décoré avec soin dans le plus pur style de la région. Comme je savais que je n’allais pas rester longtemps à Ayutthaya, je me suis fait plaisir avec cette chambre à 150€ la nuit ; une fortune ici… Sur la terrasse, je bois ma bière en picorant mes snacks, en me faisant dévorer par les moustiques… qui ne résistent pas longtemps à mon remède. De l’autre côté de la Chao Phraya (qui coule ici dans une circonvolution qu’on a un peu de mal à comprendre puisque la ville est entourée d’eau, qui est en réalité la confluence de deux fleuves qui s’embrassent ; la Chao Phraya et la Pa Sak), les chedi blancs du Wat Phutthaisawan encore éclairés à cette heure tardive de la nuit thaïlandaise. Légèrement ivre, de bière et de fatigue, la bouche ravagée par les épices, je plonge dans mon lit king size en prenant soin de laisser la climatisation sur une température de 27°C (il n’y a que comme ça qu’on s’habitue à la chaleur), histoire de pouvoir profiter un peu de la journée du lendemain…

Ayutthaya – Wat Maha That

Je n’ai aucune idée de ce qui m’attend dans cette ville. Tout ce que je sais, c’est que je me situe à environ 80 kilomètres au nord de Bangkok, qui se trouve elle-même à plus de 9000 kilomètres de chez moi. Ayutthaya fait partie des hauts-lieux historiques de la Thaïlande, au même titre que Chiang Mai ou Sukhothaï, et comme tous les lieux importants pour l’histoire, ils le sont aussi pour la religion, chose que l’on ne peut nier. J’apprendrai demain que mon hôtel se situe dans un quartier à forte majorité musulmane, ce qui me fera découvrir une bien curieuse spécialité locale, le Roti Sai Mai.
Comme toujours, je vis dans ces moments intenses avec une certaine inquiétude face à l’inconnu, peut-être par peur d’être déçu, ou malmené par mes sensations, mais cette légère peur ne me fait pas reculer, bien au contraire, elle m’apprend chaque fois un peu plus à me départir de mes oripeaux d’Occidental et à aller un peu plus loin, dans ce qui me désarme, dans ce qui me détache de mon monde connu, dans ce qui me déconstruit et me rend humble. Hier encore, j’étais à Paris. Aujourd’hui, je suis perdu en Thaïlande, et je ne compte absolument pas faire en sorte de retrouver mon chemin.

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Paritta

Paritta

D’aussi loin que nous sommes de l’Asie, nous connaissons finalement assez peu de choses du bouddhisme, si ce n’est tous les clichés qu’on peut construire autour de ce que nous ne connaissons pas. Divisé en deux branches majeures, d’un côté le theravāda, le petit véhicule, religion des origines, primitive et conservatrice, qui reste au plus proche des paroles du Bouddha Śākyamūni et répandu dans toute l’Asie du Sud-est, de l’autre côté, le mahāyāna ou grand véhicule, plus développé en Chine et en Corée. L’un reste concentré sur le salut de l’individu (d’où le “petit” véhicule), l’autre sur le salut de tous les êtres (d’où le terme un peu condescendant de petit véhicule par ceux qui pratiquent le grand véhicule). Si le theravāda est la religion majoritaire dans l’aire d’expansion la plus proche de son berceau, l’Inde, c’est aussi à mon sens le plus chargé en mystères, en constructions de l’esprit, mais aussi en rites différenciés et magiques. C’est une religion destinée à être appropriée par ses fidèles, qui n’hésitent pas à en faire une chose personnelle, en dehors des canons et des dogmes.

La particularité du theravāda, c’est qu’il est s’appuie sur les Trois Corbeilles, plus connues sous le nom sanskrit de tipitaka, ou tripitaka (dont j’ai déjà parlé ici, en loccurrence à propos d’un tripitaka coréen). Selon la légende, les trois sections (Sutta Pitaka, Vinaya Pitaka et Abhidharma Pitaka), ou corbeilles de ce corpus de textes sacrés, auraient été écrits sur des feuilles de palme déposées dans des corbeilles tressées. Sans rentrer dans le détail, la première corbeille contient les règles de la vie monastique et les mythes de la création, la seconde les paroles du Bouddha et la troisième est un ensemble de textes analytiques des paroles du Bouddha (Dharma étant la doctrine, Abhidharma est ce qui se trouve au-dessus de la doctrine). Et c’est là que les choses se compliquent, car si la science du tipitaka est réservée à une élite monastique, elle n’est pas écrite dans une langue commune. Ni les Thaïs, ni les Birmans, ni les Khmers ne peuvent la lire dans leur langue de naissance, car le tipitaka est écrit en pali, une langue indo-aryenne autrefois parlée en Inde et assez proche du sanskrit. D’ailleurs, le tipitaka est également appelé canon pali. Le pali aurait été la langue de naissance du Bouddha, ce qui explique pas mal de choses.

L’expression la plus actuelle du pali, c’est la récitation des paritta, ou pirit et ça, pour le coup, on peut l’entendre partout dans les temples d’Asie du Sud-est, puisque ces récitations qui sont des chants de protection sont les chants que les moines récitent un peu partout dans cette région du monde. Chants étonnants, ânonnés parfois, langoureux et suaves, ils sont parfois entêtants jusqu’à l’évanouissement. Cette monotonie est régulière et symptomatique d’une absence volontaire de fantaisie. On comprend aisément pourquoi la transe n’est jamais loin. Si les chants sont appris par cœur, leur sens réel n’est pas toujours connu de ceux qui les entonnent. Ce sont également les paroles de ces paritta que l’on trouve sur les tatouages sacrés thaïlandais que l’on appelle Sak Yant ou sur les inscriptions protectrices que l’on trouve au-dessus de la tête de tout chauffeur de taxi qui se respecte (et qui doit, dans certains cas leur faire croire qu’ils peuvent se permettre de ne pas faire attention à la manière dont ils conduisent).

C’est ce chant que j’ai réussi à capter en fin de journée au Wat Pho, dans le temple principal qu’on appelle Bôt ou Ubosoth, le temple d’ordination des moines. Mais ce soir, parce que Bangkok n’est décidément pas une ville comme les autres, c’était un chant d’un genre particulier que l’on pouvait entendre puisque c’était le chant des femmes, les moniales de la communauté qui vit dans l’enceinte du temple. Vêtues de blanc, le crâne rasé comme celui des hommes, elles officiaient, les pieds nus tournés vers l’entrée du temple, jamais vers le Bouddha, elles chantaient avec un certain entrain. L’une d’elle s’est tournée vers moi et m’a souri chaleureusement comme pour me remercier d’être là et de m’émerveiller de ce chant si particulier.

[audio:thai/paritta.mp3]

On peut écouter toutes sortes de paritta sur le site pirith.org.

Homme tatoué de Sak Yant à Nonthaburi – Photo © croqueta titirimundi

Photo d’en-tête : Bouddha de Wat Si Chum (วัดศรีชุม) – Sukhothaï – 31 juillet 2016

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Le récit du Gange à la lumière du Râmâyana

Le récit du Gange à la lumière du Râmâyana

La lecture est un souffle qui nous transporte sur des rivages dont on ne voit pas toujours les contours, mais finit toujours par nous faire toucher terre, et certains livres arrivent là un peu par hasard, sans qu’on en comprenne vraiment la raison.

Lors de ce voyage en Thaïlande, je me suis plongé à corps perdu dans la lecture d’un livre sacré : le Râmâyana. Épopée fondamentale dans la religion hindoue, c’est un long poème relatant la voie de Rama, au sens de parcours. Quel rapport entre la Thaïlande et le Râmâyana ? Une longue histoire à laquelle les gens sont attachés dans tout le bassin de l’Asie du sud-est, et ce, jusqu’à Bali, îlot hindouiste au cœur du plus grand pays musulman du monde. Pourtant la Thaïlande est majoritairement bouddhiste, mais le bouddhisme et l’hindouisme ne sont pas très éloignés, puisque le Bouddha Shakyamuni, Siddhārtha Gautama, est un personnage dont l’existence est attestée ; né sur la route de Kapilavastu, à Lumbini exactement, entre 1029 et 383 av; J.-C. dans l’actuel Népal, il passe une grande partie de sa vie en Inde du Nord. La diffusion de la pensée qui deviendra religion majoritaire en Asie du sud-est (de la Chine au Japon, et de la Mongolie à la Malaisie) prend donc ses sources en Inde, et même au cœur de la religion hindouiste. Aucun paradoxe dans tout cela. Le bouddhisme, longtemps considéré comme une religion déviante de la part des hindous, a été au centre d’une longue période iconoclaste, pendant laquelle les visages du Bouddha ont été burinés, les têtes fracassées, les corps pilonnés. Aujourd’hui, les intrications des deux religions ne sont plus considérées que comme naturelles…

Il faut noter également que l’actuelle dynastie régnante de Thaïlande (l’actuel roi Bhumibol Adulyadej, Rama IX, est le souverain qui a régné le plus longtemps jusqu’à présent puisqu’il est sur le trône depuis plus de 70 ans), les Chakri, portent tous le nom dynastique de Rama, depuis 1782, et que le premier souverain de la dynastie, Rama Ier (Buddha Yodfa Chulaloke) a réécrit l’épopée du Râmâyana pour la transposer dans le contexte thaïlandais sous le nom de Ramakien.

Alors ce fameux Râmâyana, que j’ai retrouvé dans les danses balinaises des palais d’Ubud ou dans les ruines de Prambanan, sur les murs des temples thaïlandais ou dans les ruelles sombres de Bangkok où l’on arrive encore à trouver de très beaux masques en bois à l’effigie du roi Ramā et de sa femme Sītā, du singe Hanumān et du démon Rāvaṇa, et encore à plusieurs reprises dans les masques et les représentations en terre cuite du Suan Pakkad Palace, qu’est-ce exactement ? C’est un récit mythologique autour d’un personnage qui a peut-être existé, un poème faisant partie de la tradition orale hindouiste et dans lequel est relatée la vie pour le moins tourmentée du prince Ramā qui n’est autre que le septième avatar du dieu Vishnu. Mis à part le fait que le récit qu’en livre Serge Démétrian au travers de la version qu’il a rédigée est d’une lecture tout à fait agréable, le Râmâyana est un mythe au travers duquel sont mis en lumière les quatre buts de la vie pour tout hindouiste (Puruṣārtha), c’est à dire :

  • Dharma : le sens du devoir et de la justice, le sens moral, la loi et la vertu, c’est ce qui est à l’origine de l’harmonie universelle.
  • Artha : injustement traduit parfois sous le terme de richesse, il s’agit plutôt de faire en sorte de maintenir ses moyens de subsistances et de les faire évoluer, ce qui implique la sécurité financière plutôt que l’enrichissement.
  • Kama : la recherche du plaisir, de l’émotion esthétique, de la beauté. Il n’y a dans ce terme aucune connotation sexuelle. Le Kama qui violerait le Dharma et l’Artha empêcherait d’atteindre le Moksha.
  • Moksha : la libération finale, la délivrance du cycle des réincarnations, mais on peut y entendre également le fait de se réaliser soi-même et de s’émanciper des tutelles extérieures.

Selon la tradition, ce livre a été écrit par le poète indien Vâlmîki, lequel se met lui-même en scène dans le récit puisqu’il devient le précepteur des deux enfants de Ramā. La rédaction du livre est estimée de manière assez peu sure entre 500 et 100 avant J.-C. et comporte sept parties distinctes :

  1. Bâlakânda (बालकाण्डम्) ou le Livre de la jeunesse
  2. Ayodhyâkânda (अयोध्याकाण्डम्) ou le Livre d’Ayodhyâ
  3. Aranyakânda (अरण्यकाण्डम्) ou le Livre de la forêt
  4. Kishkindhâkânda (किष्किन्धाकाण्डम्) ou le Livre de Kishkindhâ (le royaume des singes)
  5. Sundarakânda (सुन्दरकाण्डम्) ou le Livre de Sundara (un autre nom d’Hanuman)
  6. Yuddhakânda (युद्धकाण्डम्) ou le Livre de la guerre (de Lanka)
  7. Uttarakânda (उत्तरकाण्डम्) ou le Livre de l’au-delà

Si la lecture de ce très grand livre m’a emporté pendant une bonne partie de mes vacances, elle m’a permis également d’avoir un sujet de discussion supplémentaire avec plusieurs personnes tout à fait étonnées que je puisse ne serait-ce que connaître les noms de Phra Ramā et de Sītā. J’y ai également trouvé le très beau récit de la dérive du Gange que je reproduis ici, issu du premier livre (Bâlakânda), qui nous permet de comprendre pourquoi le Gange est un fleuve si important dans la religion hindoue. C’est une épopée dans l’épopée, un récit florissant et merveilleux qui donne le ton du reste du livre. On est emporté comme dans le flot des ondes légères de la rivière Gangâ…

Ramayana – Le départ de Rama. Wat Phra Khaew. Bangkok

Le lendemain, Râma, Lakshama, Vishvâmitra et leurs compagnons partirent donc vers Mithilâ. Ils retraversèrent le Gange ; au crépuscule, Râma interrogea Vishvâmitra : « Pourquoi, grand sage, Gangâ, la très sainte rivière, coule-t-elle à travers les Trois Mondes, avant de se mêler à l’Océan ? »
Vishvâmitra, en réponse à la curiosité de Râma, commença ainsi :

« Au nord de notre vaste pays, Râma, s’élève l’Himâlaya, la reine des montagnes. Himavat, le puissant esprit qui l’anime, avait deux filles, Gangâ, l’ainée, et Ûma, la cadette. Gangâ était un fleuve capable de purifier tous les êtres de leurs péchés les plus sombres. Connaissant ce don merveilleux, les dieux prièrent Himavat de leur prêter Gangâ pour un temps : ses eaux laveraient le firmament entier de ses souillures. Le père de Gangâ accepta. Montée au ciel, Gangâ brilla à travers la voûte étoilée, là où tu peux la voir aujourd’hui encore. »

Vishvâmitra leva la main vers le firmament et désigna à Ramâ le Gange céleste, la Voie lactée, avant de reprendre :

« Pendant ce temps, Sagara, un autre roi de la dynastie solaire, un de tes ancêtres, privé d’enfants, se dirigea vers l’Himâlaya en compagnie de ses épouses. Sagara souhaitait rencontrer Bhrigu, le grand sage. Arrivé devant lui, le roi se prosterna et implora sa bénédiction pour que lui naissent des héritiers. Bhrigu, satisfait de la soumission du roi d’Ayodhyâ, déclara ; “Tes épouses seront mères, mais de manière différente. L’une mettra au monde un seul fils : il prolongera ta lignée ; l’autre donnera naissance à soixante mille fils. A elles de choisir le sort qui leur agréé.”
La première des deux épouses royales avoua qu’elle serait heureuse avec un seul fils ; la seconde préféra l’autre voie. Bhrigu les bénit, et Sagara revint satisfait dans sa capitale.
Le temps accompli, une des reines enfanta le fils promis ; il s’appela Asamañja. L’autre accoucha d’une boule de la grosseur d’une calebasse. A l’intérieur dormaient soixante mille semences humaines qui devinrent autant d’enfants mâles. Une armée de nourrices prit soin de tous ces fils de Sagara. Des années passèrent. Si les soixante mille devinrent tous de beaux princes, Asamañja, lui, à l’âge adulte, montra des signes de folie. Son passe-temps favori était d’attraper des petits enfants et de les jeter dans la rivière ; il riait en les voyant se débattre et périr noyés.
Haï par le peuple, ce dément cruel fut banni de la cité. Au soulagement des citoyens, son fils Amshumân ne ressemblait en rien à son père : courageux, plein de droiture, il parlait avec douceur.
Vers la fin de son règne, le vieux roi Sagara décida d’accomplir le sacrifice du cheval1. Le prince Amshumân devait surveiller de près le cheval choisi pour la cérémonie. Mais Indra2, changé en démon, s’empara du coursier. Le roi Sagara fut désespéré. Il appela ses soixante mille fils et leur parla ainsi : “La perte de l’offrande n’est pas seulement un obstacle majeur au bon déroulement du sacrifice, elle représente pour nous tous un péché, une honte. Partez retrouver le cheval ; n’épargnez aucun effort.”
Ses vaillants soixante mille fils parcoururent le monde de long en large, mais le quadrupède était introuvable. Ils commencèrent alors à fouiller tous les recoins, à retourner la Terre en tous sens. Ils causèrent nombre d’ennuis aux animaux et aux hommes et ne réussirent qu’à élargir les limites de l’Océan. Penauds, ils revinrent à Ayodhyâ.
“Il nous faut l’animal coûte que coûte. Cherchez-le dans les mondes d’en bas, leur enjoignit Sagara, descendez, si nécessaire, jusqu’aux profondeurs des enfers.”
Les princes partirent aussitôt, décidés à ramener le cheval, fût-ce au péril de leur vie. De leurs armes, ils se mirent à creuser un trou long de trois lieues sur trois. Sourds aux cris et aux protestations des serpents et autres reptiles des régions souterraines, ils avançaient dans les entrailles de la Terre et parvinrent au Rasâtala, le quatrième enfer. Là, ils aperçurent dans un coin Kapila, le grand sage, assis en méditation, et le cheval du sacrifice qui paissait alentour. C’était Indra qui, à dessein, avait caché l’animal en ce lieu. Les princes se précipitèrent sur le sage en criant : “Voilà donc le voleur qui se dit ermite !”
Kapila, troublé dans sa méditation, ouvrit les yeux ; à l’instant même, les soixante mille guerriers furent transformés en autant de poignées de cendre, brûlés par le courroux de l’ascète.
Pendant ce temps, Sagara attendait toujours ses fils. Troublé par leur retard, il s’adressa à son petit-fils, Amshumân : “Je suis inquiet ; mes soixante mille fils s’attardent. Tu es courageux : va et découvre si quelque malheur ne leur serait pas arrivé.”
Amshumân prit ses armes et descendit vaillamment dans le trou béant par lequel avaient disparu ses oncles.
Le chemin s’enfonçait de plus en plus ; il le conduisit au quatrième enfer. Là, Amshumân décrouvrit le cheval du sacrifice paissant comme si de rien n’était, parmi soixante mille petits tas de cendre. Amshumân resta figé de douleur : était-ce là ce qui restait de ses malheureux oncles ? Garuda, l’aigle divin, se tenait, comme par hasard, perché sur un arbre tout proche.
“Noble prince, lui expliqua l’oiseau, tu contemples les restes de tes propres oncles. Ils ont été réduits en cendres par le regard courroucé de Kapila. Sache cette vérité : les âmes des fils de Sagara ne connaîtront pas la paix si Gangâ ne descend pas de la voûte céleste pour laver et purifier leurs cendres.”
Amshumâ emmena le cheval, le conduisit en hâte à la surface de la terre et rapporta au roi les mots mêmes de Garuda. Sagara accomplit le sacrifice tant désiré, mais peu après mourut inconsolé : pourrait-on jamais entraîner le Gange divin au fond des enfers ?
Amshumân succéda à Sagara sur le trône d’Ayodhyâ. Bien que toute sa vie il eût réfléchi et prié sans cesse, il ne put découvrir le moyen de faire descendre le Gange du ciel.
Le fils d’Amshumân poursuivit les efforts de son père, mais en vain ; lui aussi quitta le monde des vivants sans avoir réussi à sauver les âmes de ses ancêtres.
Son fils, Baghîratha, lui succéda sous l’ombrelle blanche de la royauté. Baghîratha était un vaillant jeune homme ; il résolut de tenter l’impossible. Il renonça à sa famille, laissa le royaume au soin de ses ministres, et s’en vint dans la solitude pour pratiquer des austérités. Juché sur un pic de l’Himâlaya, il se tint des années durant au milieu de quatre feux ; un cinquième, le Soleil, brûlait au-dessus de sa tête. Ces ascèses, accomplies dans un noble but, contraignirent Brahmâ, le Créateur, à se montrer aux yeux de Baghîratha.
“Je suis satisfait de tes efforts, Baghîratha, déclara le Père des mondes : quel est ton désir ?”
Les mains jointes, celui-ci répondit : “Si j’ai pu contenter le Créateur, que les fils de Sagara reçoivent l’eau de Gangâ ; une fois les cendres purifiées par le divin fleuve, les âmes de mes aïeux gagneront enfin la paix céleste. Je te prie également de m’accorder un fils, car j’ai renoncé à ma famille et la race des Ikshvâku menace de s’éteindre.
– Qu’il soit fait selon ton désir, approuva Brahmâ, mais je t’avertis : Gangâ, en dévalant des cieux, risque d’anéantir le monde, ce que je ne permettrait jamais. Sollicite donc le secours de Shiva.”
Baghîratha, sans hésiter, reprit ses ascèses. Il resta si longtemps sans nourriture et sans eau qu’il réussit à gagner la bienveillance du Grand Dieu, Shiva. Celui-ci fit son apparition et déclara à Baghîratha : “Gangâ peut arriver, je protégerai le monde.”
Les dieux envoyèrent alors Gangâ des cieux sur la Terre. Telle une colonne de cristal liquide, Gangâ coulait à travers les espaces ; la gigantesque cataracte de lumière bousculait les étoiles. Un bruit de plus en plus assourdissant accompagnait la chute.
Gangâ s’approchait de la Terre et les immortels commençaient à s’inquiéter lorsque Shiva intervint. Il prit des proportions immenses et, coupant la route de Gangâ, reçut sans broncher le fleuve sur la tête. Shiva était apparu si vite que Gangâ n’avait pas eu le temps de changer de direction ; la rivière se perdit donc dans les cheveux emmêlés du Grand Dieu, où elle erra plusieurs années. La Terre respira, soulagée. Mais Baghîratha était désespéré. Il implora Shiva de libérer Gangâ, prisonnière de sa chevelure. Emu de compassion à l’égard de Baghîratha, qui ne songeait qu’aux âmes de ses soixante mille aïeux, Celui-aux-trois-yeux permit au divin fleuve de quitter sa prison pour descendre sur terre.
Gangâ suivait, en dansant, le char de Baghîratha. L’eau limpide scintillait comme parcourue de millions d’éclairs. Parfois, le fleuve se gonflait en tourbillons d’écume, hauts comme des montagnes ; l’instant d’après, il glissait doucement, puis on le voyait s’écraser contre des rochers ou s’enfoncer dans quelque gouffre. Gangâ éclaboussait joyeusement de ses perles humides le peuple des dieux accourus pour l’admirer.
Gangâ coulait ainsi par jeu, soit dans l’espace, soit sur la Terre, lorsqu’elle abîma par mégarde l’autel du sacrifice où Jahnu, un grand sage, se préparait à officier. Celui-ci, pour lui donner un leçon, prit le gigantesque torrent dans la paume de sa main et le but d’un seul trait. Gangâ disparut encore une fois. La tristesse de Baghîratha fut indicible ; il pleurait de désespoir !
Alors les dieux et les sages célestes, s’approchant de Jahnu, le prièrent de pardonner sa faute à Gangâ. Apaisé, le sage consentit à ce que Baghîratha arrive au bout de ses peines ; il permit à l’immense fleuve de couler par ses oreilles. Et les dieux, joyeux, bénirent ainsi Gangâ retrouvée : “Sortie du corps de Jahnu comme du sein d’une mère, tu porteras désormais le nom de Jâhnavî, fille de Jahnu.”
Gangâ ne rencontra plus aucun obstacle sur sa route. Elle descendit, à la suite de Baghîratha, dans le trou profond creusé par les fils de Sagara ; elle pénétra dans l’enfer nommé Rasâtala. Là, avec son eau sanctifiée par le toucher divin de Shiva, Baghîratha put s’acquitter des rites funéraires de ses soixante milles aïeux. Purifiées, rendues légères, leurs âmes bienheureuses s’élevèrent dans les cieux.

Depuis ce jour, termina Vishvâmitra, le fleuve Gange s’appelle également Baghîrathî en souvenir de Baghîratha, celui qui n’épargna aucune peine pour sauver les siens. »
Pendant ce récit, le Soleil, entouré d’un nuage de poudre d’or, avait glissé lentement vers l’horizon.
« Le roi du jour se couche, murmura Vishvâmitra ; dirigeons nos prières du soir vers Gangâ, le divin fleuve, conduit par ton ancêtre du séjour des immortels sur la terre des hommes. »

Notes :

1 – Ashvamedha. Sacrifice réservé au roi, lui permettant d’assurer sa prospérité et la longévité de sa lignée.
2 – Indra, roi des dieux, seigneur du ciel.

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L’incitation au voyage

L’incitation au voyage

Je déteste ces journées fraîches qui suivent les plus ardentes chaleurs de l’été, qui font passer de la fièvre au frisson en l’espace d’une nuit orageuse et bruyante, refermant les espoirs de pouvoir se reposer un peu de l’accablante fournaise. Elles sont tristes, bien qu’offrant un répit de courte durée, même si les chaleurs sous nos latitudes ne sont que des pics qui ne durent jamais bien longtemps. Je préfère ces chaleurs constantes et lourdes qui ne laissent aucun répit, aucune chance d’en réchapper.

Je me sens comme empli d’une humanité radieuse et sur mes cahiers à petits carreaux, je m’amuse à répéter indéfiniment les motifs des tuiles marocaines ou des arabesques andalouses qu’on ne peut fabriquer qu’en ayant compris deux choses ; d’une part que les motifs sont l’expression d’une géométrie divine, que le tout est contenu dans le tout, que le motif participe de l’harmonie universelle, et d’autre part, que l’abstraction furtive dans laquelle se cachent les motifs ne sont qu’une autre voix pour dire l’étendue de l’universalité du monde.

Et puis loin du monde, loin de la folle actualité qui émaille le fil continu des mauvaises nouvelles, je me tais. Trop de voix s’élèvent pour dire tout et n’importe quoi, une chose et son contraire ; la parole irraisonnée. Loin de la politique, loin des analyses parfois fumeuses des journaux télévisés, loin de la réaction à chaud, il y a un monde de douceur et d’espoir qui tient en quelques mots que du bout des lèvres, j’essaie de prononcer. Peut-être ces mots n’existent-ils pas encore, d’où l’incongrue perplexité dans laquelle je me suis plongé tout seul.

Au bout de la nuit, il y a le voyage. Repartir. Gravir de nouvelles montagnes, rencontrer des âmes lumineuses et croire qu’il existe encore sur terre des expériences qui ne sont pas uniquement extraites de la fange et de la haine. Je vais repartir. Loin. Très loin. A plus de 9000 km de chez moi, sur les terres sombres et verdoyantes de la Thaïlande où je retourne encore et encore, pour la quatrième ou cinquième fois, côtoyer le peuple du sourire et m’enfoncer dans une vie âcre et simple, faite de poussière et de pourriture, de pauvreté flamboyante dans laquelle tente jour après jour de survivre une nation qui ne sait plus dans quelle direction regarder. Je me retire de mon monde pour plonger les deux pieds dans le Monde, grandiose et fantasque. C’est peut-être bien la dernière fois que je m’y rends, avec la sensation d’avoir vécu ce que je voulais y vivre et l’envie d’autres choses. J’ai promis à mon ami Géorgien qu’un jour, dès lors que les conditions politiques lui seront favorables, je l’accompagnerai sur la terre de ses ancêtres, à Tbilissi et en Arménie, à la rencontre de ses parents et de sa famille. Une promesse engage, vérifiez vos capacités de remboursement…

Les jours filent leur toile au gré des heures que je n’arrive pas à retenir. A moins de dix jours du départ, je n’ai encore qu’une vague idée de ce que sera ce voyage. Il y aura Bangkok, assurément, sa chaleur et son atmosphère lourde, ses klongs puants et sa vie intense et désordonnée. Il y aura aussi Sukhothai avec ses temples magiques surgis d’un autre temps, ses ruines, colonnes et Bouddhas entourés de petits étangs parsemés de fleurs de lotus, ses chedi et ses statues encore honorées de nos jours. Il y aura aussi la nature champêtre de l’Isan, avec ses vieux temples khmers surgis de la jungle et préfigurant ce que peut être Angkor. Il y aura la mer intranquille de Phan Gan et ses jours sereins inspirant le repos et la méditation. Le tout dans un ordre indéfini et soumis aux aléas de la route, aux envies changeantes de mes courses folles et de mes déambulations hasardeuses.

Je pars léger ; aussi bien dans mon esprit que dans ma valise. Quelques livres, de quoi prendre des notes, plus que d’habitude, un passeport, une brosse à dent, un appareil photo et un enregistreur de sons. J’emmène dans ma besace une traduction du Râmâyana ; La prairie parfumée où s’ébattent les plaisirs, ces Mille et une nuits érotiques écrites par celui qui aujourd’hui passerait au fil de la mitrailleuse, Mouhammad al-Nafzâwî ; Leurs mains sont bleues de Paul Bowles, ainsi qu’un vieux coffret comprenant trois recueils de nouvelles du même auteur britannique, où l’on trouve les volumes L’écho, Le scorpion, et Un thé sur la montagne. Je pars loin et lorsque je reviendrai, j’emménagerai dans ma nouvelle maison, une fois les travaux terminés. Je me sens lâcher prise, ne retenant de mon souffle que quelques images qui restent imprimées dans mon esprit comme ces vieilles photos jaunies d’explorateurs perdus au beau milieu d’hostiles forêts tropicales. Déjà la réalité se perd au creux des jours qui défilent…

Je pars demain.

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Moka au bar dans le port de Hong Kong, au printemps, en attendant que le brume du matin se dissipe (semaine #2)

Moka au bar dans le port de Hong Kong, au printemps, en attendant que le brume du matin se dissipe (semaine #2)

Des livres partout, dans des cartons qui ne sont pas encore déballés, depuis toutes ces années, des livres que tu ne liras pas parce que tu n’en as plus rien à faire. Les livres t’accompagnent mais tu deviens de plus en plus difficile, avec l’âge, avec le temps qui passe et la vie qui prend des formes auxquelles tu ne t’attendais pas, alors tu regardes tout ce matériel d’un air un peu hautain en te disant que tu vas bien finir par faire le tri et bazarder tout ce qui est superflu. Des livres que tu ne liras plus jamais et qui ne serviront pas à la postérité. Ton fils voudra peut-être piocher dedans et naviguer comme toi, en d’autres temps, tu cherchais dans la bibliothèque de tes grands-parents de quoi te nourrir, même si en fin de compte, la lecture, pour toi, ça ne signifiait pas grand-chose. Faut-il lui laisser le choix ? Lui permettre cette porte ouverte au risque de t’encombrer pour rien ? Il fera ses propres choix, lira ce qu’il veut, s’il lit, piochera dans les meilleurs que tu auras gardés comme dans un sanctuaire. Les autres, tu vas les jeter, les donner, ça n’a plus d’importance pour toi. Seuls quelques uns valent vraiment la peine que tu te préoccupes d’eux. En regardant la liste de tout ce que tu as lu ces dernières années, tu te rends compte que tu ne te souviens même pas de certains. Ils se sont comme effacés de ta mémoire, disparus, tombé dans l’abîme (ou dans l’abyme si on a vécu avant 1990), ils ne sont plus rien pour toi et ne te rappelles même plus une époque, ou des odeurs, ou des lumières. Ils sont tombés du côté de l’obscurité.

Immanquablement, tu finissais par feuilleter les albums de photos qui remontaient à la nuit des temps, à ta nuit des temps, à une histoire antédiluvienne au regard de la tienne et qui semble aujourd’hui encore plus lointaine, comme la vie d’un autre, un illustre inconnu dont tu connais parfaitement la biographie à force d’avoir épluché les documents archivés dans les bibliothèques du savoir universel. Tu deviens Shakespeare à tes propres yeux, tu ne sais même pas s’il a existé et tu finis par fantasmer sa vie parce que tu ne sais pas lire les sources tellement divergentes qu’elles finissent par embrumer ton jugement, comme ta vue d’ailleurs. Ton regard se trouble. Des larmes te montent dans les yeux et tu ne sais plus. Ton histoire se perd.

Tu retrouves parmi les pages des albums cette photo qui a été prise en Guyane en 1983, comme cette même photo dont tu ne sais pas quoi dire. C’est ton grand-père à l’âge de 57 ans, avec ses belles chemises toujours bien repassées (c’est ta grand-mère qui les lui repassaient). Il porte un paresseux, un aï, et tu es bien en peine de trouver une réponse à cette question ; que fait-il avec un paresseux dans les bras ? Tu n’en sais rien du tout et cela te plonge dans l’abîme encore une fois. Ta grand-mère n’y était pas, elle est bien en peine elle aussi de te répondre. Et ton grand-père a disparu en 2010, il n’est plus là pour te répondre, car au fond, il était bien le seul à savoir. Le drame dans cette histoire, c’est que tu avais déjà posé la question à ton grand-père, plusieurs fois peut-être, mais tu as oublié, tu en as perdu le sens. Encore une fois.
Tu le sens bien embêté de porter l’animal dont on sait que les griffes sont tranchantes comme des rasoirs. Tu le sens à la fois embêté et pas très rassuré, mais regarde comme son regard est vif ! C’est le regard que tu lui verras jusqu’à ses derniers jours, tandis qu’il luttait de toutes ses forces contre la maladie, à bout de souffle.

Pépé…

Paresseux - Guyane

Il est temps de remettre un peu d’ordre dans tes affaires, de ranger ton bureau, de trier tout ce que tu as ramené de Thaïlande, des Fisherman’s friend qu’on ne trouve que là-bas, goût cerise, citron, mandarine, mais aussi des sachets entiers d’épices pour préparer le Laab Namtok, cette salade de porc épicée aux herbes fraîches, des centaines de bâtons d’encens, de cette même sorte que les bouddhistes utilisent à outrance dans les temples pour s’attirer les bonnes grâces du sort, et un kilo de lessive dont je ne connais ni l’emballage, ni le nom, cette lessive dont le parfum embaume les arrière-cours des rues de Phangan. Le reste, ce ne sont que des photos et des vidéos, quelques notes et des cheroots pour les soirées chaudes à venir.

Tu reprends doucement tes marques, et ces jours de mars ressemblent aux jours des printemps que tu aimes tant, quand le soleil est encore bas dans le ciel à midi et que tu comptes les heures en tournant les pages d’un livre d’Olivier Germain-Thomas ou de Nicolas Bouvier.

Le soir arrive dans cette belle journée un peu mouvementée. Tu regardes quelques jours en arrière et tu pourrais te dire que les jours de la semaine dernière avaient une bien meilleure saveur que ces jours-ci, mais non, tu as le mérite de reconnaître qu’on n’a pas vraiment le droit à la mélancolie qui vient après le retour. En plus, tu as la chance d’avoir de belles journées avec toi, le renouveau du printemps, de nouvelles odeurs que tu avais presque oubliées. Arrivé au soir, tu te prépares un Bloody Mary bien épicé au tabasco et poivré, tout en commençant à lire le récit d’un fou parti en Chine en train ; tu te demandes simplement quand est-ce que toi, tu sauteras le pas pour ce genre d’aventures.

Fan Ho, celui qui, jeune garçon photographiait Hong Kong comme d’autres photographient Paris dans les grandes largeurs, a également pris de nombreux clichés de sa ville en couleur.

Fan Ho - Marché de Hong Kong

Fan Ho – Marché de Hong Kong

Istanbul te manque, mais cette privation, et tu le sais bien, est la seule chose qui peut te désaccoutumer de ce que tu y as vécu. Créer en toi le phénomène de manque est le seul moyen pour que tu puisses y retourner sereinement. La dernière fois déjà, tu ne ressentais plus le même attrait, tu n’en as parlé à personne. Le temps n’était pas idéal, il a souvent plu et tu as découvert Istanbul envahie par les hordes de touristes français, ad nauseam… Vit encore en toi le chant du muezzin, expérience ultime qui t’a définitivement soudé à la ville. Les gens que tu y as rencontré te manquent aussi… Emin, Mehmet, Sumru, Sıtkı… Combien de jours, de semaines encore, avant que tu n’y retournes…

Nous marchons en silence. Soudain, s’élève un appel venant de toutes les maisons et des rues de la vieille ville, un seul cri qui se répète comme un tir de mitraillette : Allah Akhbar ! Allah Akhbar ! Allah Akhbar !  Les lampadaires s’éteignent ; on voit à peine les visages ; l’ivresse des mots se propage comme un feu poussé par le mistral tandis que des groupes se forment et convergent vers la place. Des femmes habillées en noir comme des nonnes rejoignent le courant montant : Allah Akhbar ! Puis le chant du muezzin se mêle aux cris ; il saute par-dessus les toits et nous enveloppe. L’islam est une religion de l’ivresse. Une lourde exaltation s’empare de la foule comme si elle était saoule. Elle l’est : de mots et de passion pour Dieu. Contre cette pulsion absolue, aucun rationalisme ne peut jamais avoir de prise, aucun canon ne pourra arrêter ces flots en furie qui se réveillent à la tombée du jour. Nous ne sommes plus des individus faits d’hésitation et d’équilibre, nous sommes un mouvement unanime en marche vers les sources.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Turquie - jour 1 - Istanbul - 33 - Eminönü, Yeni Camii

Eminönü, Yeni Camii (Mosquée nouvelle) – 27 juillet 2012 à Istanbul

Tu te rappelles ces derniers jours du mois de juillet 2012, lorsque tu es parti un jour avant tes collègues, persuadés que la semaine se terminait plus tôt… Le soir même tu étais déjà à nouveau dans les rues d’Istanbul à écouter l’ezan retentir au-dessus des flots outremer du Bosphore. Il faisait une chaleur incroyable, sèche, et tu buvais du thé sur la place d’Eminönü en reniflant les effluves âcres des maquereaux que le serveur t’apportait entre deux tranches de pain, le fameux balık ekmek qui te laisse d’aussi bons souvenirs, mais moins encore que le Turşu suyu. Tout te revient, là, ce matin, tandis que devant ton écran d’ordinateur tu tentes de retrouver ces sensations et que tu te perds en te tartinant une tranche de pain au maïs d’une époisse coulante… Ne t’interdis rien, tu as bien raison. Il te suffit simplement de t’ajuster entre les souvenirs vivants et la sensation un peu piquante qu’il te manque quelque chose. Encore une fois, le vide créé le désir, et ce que tu essaies de maintenir vivant.

La nuit s’éteint et les bruits de la ville reviennent à la réalité, inexorablement. La nuit s’éteint et avec elle, ses rêves qui s’effacent à la moindre paupière qui s’ouvre. Il va falloir retrouver la vie du dehors, regarder bouger les ombres qui s’agitent autour de toi, parfois sans but.

Près d’un confluent, dans un remous un peu agité, on m’indique le lieu où la première femme de Chulalongkorn, sœur des reines actuelles, a péri malheureusement. C’était la plus jolie et la plus aimée de ses jeunes sœurs, qu’il a toutes épousées, selon l’usage. Or, un jour qu’elle se rendait à Bang Pan In, traînée par un remorqueur, c’était au temps où les Siamois n’avaient pas encore l’expérience de la vapeur et du remorquage, son bateau-salon a été renversé. Elle était entourée de sa cour et de ses serviteurs, de tout un peuple qui nage comme le poisson ; mais personne n’avait le droit de toucher à la reine. Scrupuleux observateurs de la loi, ils l’ont laissée se noyer sous leurs yeux plutôt que de mettre la main sur elle. Peut-être son sauveur eût-il payé de la vie sa hardiesse ? Le roi cependant, tout en respectant la coutume et la déplorant sans doute, a dégradé le mandarin qui commandait.

Isabelle Massieu, Thaïlande
Magellan & Cie, collection Heureux qui comme… , numéro 87 , (mars 2014)

Tu te rends compte en rentrant chez toi, aux abords de la vaste plaine de Montesson, que ce qui te plaît dans ces allers et retours, c’est de passer de l’ordre au désordre. Non pas au chaos, mais au désordre. Tu retrouves les saveurs des rues échevelées dans tes souvenirs, te souviens des fils électriques emmêlés dans un inextricable foutoir, des trottoirs qui n’en sont pas et sur lesquels personne ne marche car même pour faire quelques dizaines de mètres, il y a toujours un deux-roues dans la partie, raison pour laquelle on t’interpelle sans cesse pour te proposer taxi, tuk-tuk, skylab ou même moto-drop… toi qui vas à pied, jalan-jalan comme disent les Indonésiens en bahasa… Ces mondes sont des mondes du désordre, tout tient de guingois, tout branle et chavire, et c’est ce qui te plaît, mais ce qui te plaît aussi, c’est retrouver l’austère rectitude de tes rues et de tes villes, les trottoirs propres, les avenues droites et majestueuses, en comparaison, tu trouves ta ville “flamande” tellement elle est éloignée de ce que tu as connu là-bas, et tu te rends compte à quel point cela te convient, de passer de l’un à l’autre, chacun nourrissant en creux les défauts de l’autre. C’est ce qu’on appelle l’équilibre, quelque chose de l’ordre de l’harmonie, tu l’as trouvé dans l’espace entre ces deux espaces.

Ici le sexe de cette jolie danseuse de Mathura est patiné à cause de l’hommage rendu par tant de visiteurs. Le poète grec qui disait que le marbre ne jouit pas n’était jamais allé de ce côté-ci des montagnes. Je sens la danseuse frémir au doux attouchement. Le gardien ne dit rien, il est du pays.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Voilà, cette fois-ci tu peux fêter la fin de tes affaires, tout est réglé, les papiers, les actes, les transactions bancaires. Tout est terminé. Tu bois un fond de Champagne qu’il restait au frigo en imaginant une nouvelle vie, faite de beaucoup moins de contraintes, une vie légère et détachée. Tu en profites pour fêter autre chose ; tu as repris des billets d’avion pour cet été. Et là, ton esprit vagabonde déjà vers de nouveaux horizons…

Cocon doux. Tu te drapes de tes désirs, le petit matin t’enveloppes aussi dans ses voiles délicats ; la fièvre s’en est allée depuis quelques temps déjà et tu sens en toi une grande santé t’envahir ; la peur de retomber te titille de temps en temps, mais tu essaies de laisser ces pensées dans des Égyptes de l’esprit… Voilà. A la fin de cette semaine, tu vas laisser un peu les choses couler. Tu voulais reprendre pied dans l’écriture, mais tu as d’autres choses à faire ; toujours autre chose à faire et le temps, cette histoire de temps. La prochaine fois tu ne t’endormiras pas et tu profiteras bien mieux. Plus que jamais tu rejettes les râleurs, les inconstants, les geignards qui te hérissent le poil ; laisse-les dans leur marasme, qu’il s’apitoient sur eux-mêmes s’ils ne savent faire autre chose. Ta route est devant toi, elle s’ouvre lorsque le ciel change de couleur au petit matin, entre la nuit et le jour, il n’y a qu’un écart de couleurs.

Une vieille femme m’accueille. Nous ne pouvons nous comprendre mais mon état se comprend aisément. Elle me donne du lait chaud et me couche sur la terre de l’unique pièce. Je m’abandonne ; je sens la fièvre monter.
Elle tire mon sac jusqu’à sa maison puis me rassure avec son sourire édenté. Elle me pose sa main noire et fripée sur le visage. Je me sens bien. Je n’ai plus peur ; elle est là avec ses seins vides qui pendent sous son sari déchiré, ses bracelets sur ses bras ridés, sa main aux veines gonflées, ses doigts calleux qui touchent mon front brûlant. Je lui dis merci et merci dans ma langue. Elle me répond dans la sienne avec des sortes de gloussements car ma manière de parler la fait rire.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes

Wat Chai Watthanaram - วัดไชยวัฒนาราม

Bouddha décapité (mars 2016) – Thaïlande – Phra Nakhon Si Ayutthaya, Wat Chai Watthanaram – วัดไชยวัฒนาราม

Voilà. La semaine ne s’éternise pas. Elle se boucle comme on attache sa ceinture sur un siège d’avion. Elle se replie doucement comme une serviette à la fin du repas. Tout se calme, tout s’apaise, retombe dans le silence. Tu laisses derrière toi cette semaine pendant laquelle tu auras repris la plume et noirci des pages sur le carnet que tu as ramené de Bangkok. Recouvert d’un tissu de style “Sukhothaï”, doré et ponctué de taches violettes, de petites fleurs blanches qu’on pourrait croire immortelles, il contient toutes tes notes de voyage, modestement rassemblées au même endroit. Tu regardes par la fenêtre et tu comprends vite que ce matin, tu ne verras pas le soleil se lever. L’horizon est bouché par les brumes d’une nuit épaisse, éparse. Il te reste les odeurs de la Chao Phraya, le souvenir des nuits chaudes au bord de la rivière où le silence est de temps en temps brisé par le ronron d’un remorqueur tuberculeux, mais vit en toi également le souvenir des autres pays, des autres rencontres. Tu refermes tout cela comme une boulette de riz dans une feuille de pandan cuite à la vapeur. Un sourire te revient en mémoire, celui d’un jeune moine vietnamien perdu dans la jungle de Bangkok, un sourire à la fois tendre et innocent, une simple ride sur le visage qui contient à elle seule toute l’énigme du monde possible.

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