What power art thou…

What power art thou…

What power art thou

Henry Purcell et Klaus Nomi

Qui se souvient ?

Qui se souvient d’Henry Purcell et de son King Arthur, un opéra pour le moins original puisque les personnages principaux n’y sont représentés qu’en toile de fond, les personnages secondaires étant les seuls à chanter. C’est un semi-opéra, une œuvre profonde et magistrale dont le principal aria est What power art thou (acte III, scène 2), un air lugubre chanté par le génie du froid (the cold genius).

Mais qui souvient aussi ?

Que celui qui a fait connaître cet air dans la sphère de la musique pop est un chanteur allemand qui fut quelques temps choriste de David Bowie, un chanteur disposant d’une voix hors norme, s’étendant du baryton-basse au contre-ténor et dont la carrière fut aussi brillante que brève, fauchée par le HIV.

Klaus Sperber, né en Autriche, plus connu sous le nom de Klaus Nomi, fut celui qui émerveilla de sa voix haut perchée l’aria de Purcell avec une version qu’on pourrait qualifier de baroque postmoderne.
En 1981, sur l’album nommé simplement… Klaus Nomi… The Cold Song est une version librement inspirée de King Arthur, réorchestrée, toute personnelle et parfaitement mémorable, lugubre à souhait et placée au millimètre.

Personnage un peu figé dans le temps (figé tout court), hautement improbable et surtout iconique, il aura eu une carrière fulgurante mais qui reste dans la mémoire de ceux qui ont connu les années 80 et la vague new-wave.

Pendant ce temps… En Mongolie ou ailleurs…

Pendant ce temps… En Mongolie ou ailleurs…

Pendant ce temps

En Mongolie, ou ailleurs

Nous avons perdu le sens des réalités, le sens de l’humanité. Nous avons perdu le sens de la bienveillance et de l’autre. Je ne sais pas comment on a pu en arriver là. Il faut continuer les lectures et l’aventure des mots coule dans mes veines, que ce soit un poison ou une ambroisie. Ce fut une année de peu de lectures, un peu courte et chaotique, où quelques livres ont trouvé grâce à mes yeux fatigués.

J’ai lu un livre du Japonais Keisuke Hada, un livre étrange et dans la veine des nouveaux écrivains nippons, une histoire tordue. J’ai lu le très beau livre d’Elodie Bernard, voyageuse clandestine à Lhassa dans un pays sous contrôle et en voie d’acculturation. J’ai lu le livre triste et nostalgique de Suat Derwish (Hatice Saadet Baraner), la féministe socialiste turque morte en 1972, décrivant une époque révolue, pendant laquelle la Turquie était en train de se réveiller avant de s’endormir à nouveau dans les ténèbres. J’ai beaucoup ri avec le livre de Mikael Bergstrand au pays du thé Darjeeling et vu la vie du bon côté pendant ses aventures. J’ai rêvé à l’Afrique chaude avec J.M.G. Le Clézio et j’ai appris quelques secrets de cuisine vietnamienne avec le livre de Kim Thúy. J’ai vécu quelques tranches de vie dans un Hong-Kong hors du temps, des intrigues policières alambiquées avec un inspecteur rusé avec le livre de Chan Ho-kei. Et puis je suis parti en Islande, du côté sombre de la nuit polaire, dans un pays inconnu et aux facettes parfois endormies avec les livres de Ragnar Jónasson et d’Arnaldur Indriðason. Mais surtout, j’ai lu le dernier tome (on peut supposer, mais peut-être pas) des aventures du policier mongol Yeruldelgger, inventé par Ian Manook, certainement le plus abouti, le plus intense, mais aussi le plus désespéré. Étrangement, le personnage principal n’y apparaît que peu, et parfois sous forme de fantôme et de légende, donnant au récit un air d’épopée mythologique à l’heure de la mondialisation galopante qui détruit un pays de nomades désormais parqués dans des bidonvilles.

Mais avant de partir sur les traces de Yeruldelgger, il faut écouter la voix de larynx de Kaigal-ool Khovalyg, le berger touvain (le Touva est une région frontalière de la Russie, la plus septentrionale de la Sibérie orientale, et du nord-est de la Mongolie) devenu chanteur du désormais célèbre groupe de khöömeizhis Huun Huur Tu. Le khöömii est un chant diphonique faisant ressortir deux tons à une octave d’intervalle, basé sur la tension des cordes vocales. Kargyraa, le titre de cette chanson traditionnelle, signifie poitrine, là d’où le son vient.

Ils avaient cuisiné à l’extérieur, assis dans l’herbe, en regardant au loin passer des chevaux en liberté, poussant le feu à mesure que l’après-midi fraîchissait. Odval avait écrasé un éclat de brique de thé dans l’eau froide assaisonnée d’une pincée de sel qu’elle avait portée à ébullition. Tsetseg avait prélevé un peu d’eau tiède pour la mélanger à sa farine et pétrir une pâte molle et lisse qu’elle avait laissé reposer, le temps de regarder Yeruldelgger préparer la farce. Il avait puisé dans ses réserves du bœuf et du mouton un peu gras qu’il avait hachés menu au grand couteau. Puis il avait ciselé un bel oignon et des herbes aromatiques en refusant de révéler le secret de son mélange. Il avait ensuite écrasé une grosse gousse d’ail du plat de sa lame et mélangé le tout à la viande dans une cuvette de plastique jaune. Tout en se moquant de lui, Odval avait fait bouillir du lait dans une gamelle, puis mélangé le lait au thé avant de porter à nouveau le mélange à ébullition. Tsetseg, de son côté, avait découpé des petits ronds dans la pâte à l’aide d’un verre renversé. Yeruldelgger avait malaxé encore quelques instants sa farce, l’allongeant d’un soupçon de lait pour faire crier les deux femmes jurant qu’il ne fallait utiliser que de l’eau, puis il avait posé une pincée de son mélange, qu’il n’avait pas salé mais bien poivré, sur le côté de chaque rond de pâte. Il n’avait laissé à personne le soin de refermer les ravioles pour y marquer son dessin. Du coin de l’œil, les femmes avaient approuvé d’un sourire discret chacun de ses gestes. Comme il n’allait pas plonger les bansh dans de la friture, il n’avait pas besoin d’en chasser l’air avant de sceller la pâte entre ses doigts. Quand il eut fini, Odval passa le thé au lait à travers une toile. Elle le porta de nouveau à ébullition, y jeta une grosse pincée de sel, et laissa Yeruldelgger y plonger les bansh qu’ils surveillèrent en parlant de choses et d’autres : de leur enfance, et de ce que leur mère savait cuisiner de meilleur que toutes les autres mères de Mongolie. Voire du monde. Après que la pâte eut levé et que les bansh furent petit à petit remontés ballotter à la surface du bouillon, ils avaient dîné en silence, se brûlant les lèvres au plat goûteux de leur enfance, au cœur de la prairie où lézardaient encore les derniers rayons paresseux du soleil d’été, face aux dunes de sable qui commençaient à chanter dans la brise. Ils s’étaient régalés et la pénombre qui montait du sol avait rapproché les deux femmes dans une complicité de petits rires étouffés et de longs conciliabules.

Ian Manook, La mort nomade
Albin Michel, 2016 

Nous serons assis autour du feu en écoutant le chant des dunes en humant la bonne odeur de graisse des ravioles de mouton gras, et nous chanterons encore cet air qui vient des poumons.

– Tais-toi !
– Quoi ?
– Ferme-la et écoute !
Djebe, surpris, obéit et se tut, devinant soudain la longue plainte que portait le vent depuis les hautes dunes devant eux. Un son rugueux bientôt accompagné d’un autre plus pur pour devenir une obsédante mélopée.
– Ce sont les dunes qui chantent ? demanda Djebe, incrédule.
– Oui, confirma Yeruldelgger, le regard soudain heureux et absent.
– Je le savais, mais je ne les avais encore jamais entendue.
– Au Maroc, celles du Sahara chantent une seule et même note. Un sol dièse. C’est une longue plainte lugubre que craignent les touristes égarés. A Oman au contraire, le désert chante plus de neuf tonalités différentes. Ce sont des mélodies enivrantes pour lesquelles les voyageurs se perdent dans les sables. Il est rare que notre Gobi chante aussi fort deux notes différentes. Cette dune est peut-être à un kilomètre de nous, mais si nous étions sur place, son chant nous tournerait la tête tellement il hurle fort.
– Je n’avais jamais rien entendu d’aussi magique, admit Djebe, admiratif.
– Il n’y a rien de magique dans le chant des dunes, répondit Yeruldelgger. Il suffit qu’un banc de sable très fin et bien sec, vernissé d’une microscopique couche de calcite et d’argile, s’écoule sur la face la plus pentue d’une dune pour provoquer ce bruit qui ressemble quelquefois à une voix humaine. En glissant tous à la même vitesse dans la pente, les grains s’écartent d’abord les uns des autres et l’air se glisse dans les interstices, puis les grains se rapprochent à nouveau dans leur glissade et expulsent tous ensemble à l’unisson l’air qui se met à vibrer. Rien de magique, mon pauvre garçon, pas plus que ton Delgger Khan.
Djebe resta un long moment silencieux, hypnotisé par les deux notes de la mélopée.
– Je sais à quoi tu penses, dit doucement Yeruldelgger en regardant le sable qui recouvrait maintenant ses pieds jusqu’au-dessus des mollets et le haut de ses cuisses. Tu te dis que je me trompe, et que ça en peut pas être un hasard si cette dune du Gobi psalmodie deux notes simultanées comme nos chants diphoniques traditionnels. Eh bien tu as tort : au Maroc, une seule taille de grains, donc une seule note. A Oman, plusieurs tailles de grains, donc plusieurs combinaisons de notes. Je suppose qu’à trier le sable de cette dune, on ne trouverait que deux diamètres de grains différents. Alors ne va pas chercher la magie et la légende là où elles n’existent pas, tout ici n’est que la mécanique des fluides et équations d’acoustique.

Ian Manook, La mort nomade
Albin Michel, 2016 

Et quand nous serons habitués aux sons de la steppe, nous irons écouter Sainkho Namtchylak et sa voix si particulière, une des seules femmes khöömeizhi.

Ca trù, la pureté vietnamienne

Ca trù, la pureté vietnamienne

Ca Trù

La pureté en musique

Un chant venu du Vietnam

De ces deux syllabes qu’on prononce avec des sons longs, on n’entend pas grand-chose, pas plus qu’on en connaît. Pourtant, le Ca trù est inscrit sur la Liste du patrimoine immatériel nécessitant une sauvegarde urgente de l’UNESCO. Apparu au XIè siècle sous la dynastie Lý, l’acculturation liée à la colonisation française et aux guerres ont quasiment fait disparaître cet art millénaire de la poésie chantée.

Généralement, une chanteuse joue du Phách, une tige de bambou frappée par un morceau de bois, et le groupe est composé d’un joueur de luth, le Đàn đáy et d’un joueur de tambour d’éloges, le Trống chầu.

Il n’y a finalement pas beaucoup à en dire, mais entendre une chanteuse de Ca trù (Ka tchou) avec ses envolées plaintives et ses trilles enchantées, a quelque chose d’un peu magique, rythmée par le son sec du bambou frappé. Le mieux est encore d’écouter cet art sensuel venu du nord du Vietnam.

A voir, pour aller plus loin, les très belles photos de Tewfic el-Sawy avec sa série sur les chanteuses de Ca trù.

La machine à billes de Wintergatan

La machine à billes de Wintergatan

La Machine à billes

De Wintergatan

Une incroyable machine infernale

Et pourtant, c’est avant tout quelque chose qui peut faire penser aux orgues de Barbarie, avec son mécanisme tout aussi intrigant et sa manivelle qui actionne un tapis sur lequel des billes montent jusqu’en haut pour pouvoir frapper un métallophone, les cordes d’une basse et autres cymbales. 2000 billes et 3000 pièces constituent cet ensemble relevant vraiment du génie.

Martin Molin, l’artiste qui a construit cette machine, ne s’est pas seulement amusé, mais il a développé un véritable chef-d’œuvre d’ingénierie, dont il ne suffit pas simplement de savoir actionner le mécanisme ; il faut réellement être musicien pour pouvoir créer quelque chose.

Laissons l’artiste à l’œuvre pour nous montrer ce qu’il sait faire… Sur cette vidéo, vous pourrez voir toutes les phases de construction de cet engin démoniaque.

Pipes d’opium #9

Pipes d’opium #9

Première pipe d’opium. On devrait tous lire — ou relire — Saint Augustin d’Hippone, le célèbre auteur des Confessions.

Il est des choses qui ne sont pas des choses et d’autres qui sont aussi des signes […] Parmi ces signes, certains sont seulement des signaux, d’autres sont des marques ou des attributs, d’autres encore sont des symboles.

Vittore Carpaccio dans la chapelle San Giorgio degli Schiavoni, Venise – Saint Augustin

Dans les premières années du XVIè siècle, les anciens de la guilde de San Giorgio degli Schiavoni, commandèrent à l’artiste Vittore Carpaccio une série de scènes illustrant la vie de saint Jérôme, ce grand érudit et lecteur du IVè siècle. Le dernier tableau, peint en haut et à droite quand on entre dans la petite salle obscure, ne représente pas saint Jérôme mais saint Augustin, son contemporain. Une tradition répandue au Moyen Âge raconte que, saint Augustin s’étant assis devant son bureau pour écrire à saint Jérôme afin de lui demander son opinion sur la question de la béatitude éternelle, la pièce fut emplie de lumière et Augustin entendit une voix qui lui annonçait que l’âme de Jérôme était montée au ciel.

Alberto Manguel, in L’ordinateur de saint Augustin
traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 1997

Deuxième pipe d’opium. Naftule Brandwein. Les amateurs de klezmer connaissent forcément Naftule, Yom lui-même y fait souvent référence comme était le maître de la clarinette klezmer. L’homme reste peu connu, peu de documents attestent de sa vie, et le peu qu’on sait de lui c’est qu’il fut un musicien très demandé notamment dans les mariages juifs. Après une courte carrière discographique, il finit sa vie dans une misère et un anonymat parfait, entouré des brumes de l’alcool qu’il consommait en plus grande quantité que le musique. On sait aussi de lui qu’il ne connaissait rien à la musique écrite et qu’il ne parlait que yiddish, mais également que cela ne lui posait pas de problème d’éthique de jouer pour des concerts privés pour Murder Inc., la célèbre mafia de la Yiddish Corporation.

Troisième pipe d’opium. Antonio Corradini, l’orfèvre du marbre. C’est un artiste qu’on connaît peu mais qui réalisa nombre d’œuvres sculpturales à l’aspect très aérien, affublés de voiles, dans une des pierres les plus dures qui soit, le marbre. Comme un point d’orgue à sa carrière, Corradini sculpte à la fin de sa vie, en 1751, une statue, œuvre allégorique représentant la Pudicité, pour le tombeau de Cécilia Gaetani à l’intérieur de la chapelle Sansevero de Naples. Évidemment, la technique de Corradini consistant à rendre présente l’extrême légèreté d’un tissu transparent posé sur la peau, il faut pour cela que le marbre soit poli avec une certaine patience pour arriver à ce résultat si fin. Le résultat est époustouflant de beauté, mais le sujet censé représenter la pudicité, est pour le coup tout sauf pudique. La femme a les yeux mi-clos sous son voile qui laisse deviner la forme avantageuse de sa poitrine qu’elle porte fièrement bombée en avant. On aurait voulu torturer un peu plus l’âme chagrine d’un croyant que le sculpteur n’aura pas pu s’y prendre autrement, et c’est certainement en cela que réside le génie de Corradini.

Antonio Corradini – la pudicité (Pudicizia Velata) 1751 – Chapelle Sansevero – Naples

Quatrième pipe d’opium. Le christianisme, religion de l’oubli. Le christianisme ne sait même pas d’où il vient, il s’imagine être né à Rome et ne raconter qu’une vague histoire d’hommes crucifiés sur une colline dans un monde lointain, alors qu’il est est né dans le désert, bien loin des marbres de Rome.

Le christianisme est depuis longtemps associé à la Méditerranée et à l’Europe occidentale. Cela résulte en partie de l’emplacement du gouvernement de l’Église, les principales figures des Églises catholiques, anglicanes et orthodoxes se trouvant respectivement à Rome, Canterbury et Constantinople (la moderne Istambul). Or en réalité, dans tous ses aspect, la première chrétienté fut asiatique. Son point focal géographique était bien sûr Jérusalem, ainsi que les autres sites liés à la naissance, à la vie et à la crucifixion de Jésus ; sa langue originelle était l’araméen, l’une des langues sémitiques originaires du Proche-Orient ; son arrière-plan théologique et sa trame spirituelle étaient fournis par le judaïsme, formé en Israël puis durant les exils égyptien et babylonien ; ses histoires étaient modelées par des déserts, des crues, des sécheresses et des famines méconnues de l’Europe.

Peter Frankopan, Les routes de la soie, traduit de l’anglais par Guillaume Villeneuve
Editions Nevicata, 2015

Cinquième pipe d’opium. 萨顶顶. Sa Dingding. Elle est belle comme tout, elle est Chinoise, née en Mongolie et de culture han et mongole et chante en tibétain ou en sanskrit. A l’heure où la Chine fait du Tibet une forteresse acculturée, on peut dire qu’elle a un sacré culot.

Sixième pipe d’opium. Mettre un peu d’ordre dans ses affaires, et dans sa vie par la même occasion. Ce n’est pas grand-chose, juste quelques lignes à bouger. Faire le vide, reprendre les quelques outils habituels avec lesquels on fait les choses d’ordinaires, du papier et des stylos, jeter ce qui ne sert à rien. Si on ne touche pas à un objet pendant plus d’un mois, c’est qu’il ne sert à rien, autant ne pas le garder, se déposséder de tout ce qui encombre. Fermer les yeux et se concentrer sur un souvenir qu’on a tout fait pour fixer comme étant hors du temps pour revivre des sensations agréables. Évacuer les souvenirs douloureux. Imaginer toutes les vies qu’on n’a pas pu vivre est une forme de souffrance à ne surtout pas garder niché au creux de soi, un poison à faire sortir. Il n’y aura peut-être plus de pipes d’opium pour s’endormir dans les rêves de dragons, dans les volutes de cette fumée blanche qui n’est qu’un écran masquant les vrais souffrances qu’il suffit de chercher à éviter, et puis on finira bien par se réveiller un matin, les yeux un peu gonflés, les muscles engourdis et l’haleine pâteuse, pour se rendre compte qu’on a marché trop longtemps et qu’on aurait mieux fait de s’arrêter pour prendre un peu le temps.

Fumeurs d'opium en 1880