L’art crétois comme naturalisme triomphant

L’art crétois comme naturalisme triomphant

Vertige de la liste minoen par Fernand Braudel.

A la grande époque de l’art crétois — celle des seconds palais —, avant la période mycénienne qui figera toute cette liberté, le naturalisme est triomphant : bêtes et plantes sont partout sur les murs ou au flanc des vases de céramique ; un brin d’herbe, une touffe de crocus ou d’iris, un jet de lys blancs sur l’ocre d’un vase ou sur le rouge pompéien d’un stuc mural, des roseaux qui se marient et un motif continu, presque abstrait, un rameau d’olivier fleuri, les bras tordus d’un poulpe, des dauphins, une étoile de mer, un poisson bleu ailé, une ronde d’énormes libellules, autant de thèmes en soi, mais jamais traités avec la minutie botanique des herbes ou des violettes de Dürer. Ils sont le décor irréel d’un monde irréel ou un singe bleu cueille des crocus, un oiseau bleu se perche sur des rochers rouges, jaunes, bleus, jaspés de blanc, où fleurissent des églantiers ; un chat sauvage guette à travers des branches de lierre aériennes un oiseau innocent qui lui tourne le dos, un cheval traîne le char de deux jeunes déesses souriantes… La céramique se prête comme la fresque à cette fantaisie inventive. Il est curieux de voir le même thème végétal ou marin traité de mille façons différentes, sur tant de vases multipliés par le tour du potier et exportés par centaines. Comme si le peintre, chaque fois, exigeait le plaisir de la création.

Fernand Braudel : Les Mémoires de la Méditerranée (préhistoire et antiquité)
Livre de poche, collection Références
Éditions de Fallois, 1998

Voir la mer – avec Fernand Braudel

Voir la mer – avec Fernand Braudel

Turquie - jour 8 - Baie de Kekova - 139

Baie de Kekova, Lycie
Turquie, août 2012

Parmi les références qu’il fait avoir fait l’effort de lire, je pense sincèrement que Fernand Braudel fait partie de ceux qui ont le mieux dit l’Histoire, car il a toujours regardé l’Histoire des Hommes par une lorgnette absolument horizontale, ne se contentant pas de s’attacher à l’événement. Il va chercher l’histoire là où elle n’est pas, là où elle se cache, là où elle ne compte pas se dévoiler ; dans la climatologie, dans l’histoire des techniques, des apprentissages humains et par ce biais, il arrive à refonder une histoire qui devient tout à coup cohérente. J’ai lu cet été Les Mémoires de la Méditerranée (préhistoire et antiquité) — avec un peu d’ironie puisque je l’ai commencé en Bretagne au bord de la Manche et que je l’ai terminé en plein Golfe de Thaïlande — et j’en suis ressorti ébloui. En quelques lignes, il brosse l’histoire de la Méditerranée, de ses jeux de conflits, de ses constructions, de ses espoirs de civilisation et des chutes des grandes civilisations qui ont fait l’histoire de l’Europe méditerranéenne avec une clairvoyance incroyable et trace des lignes ouvrant au maximum le spectre des connaissances qui peuvent s’accumuler sur le sujet.
Mais avant tout, pour comprendre cette Méditerranée nourricière, multi-séculaire, il faut d’abord et avant tout voir la mer, en devenir l’esclave mental et le serviteur inconditionnel.

Sur l’immense passé de la Méditerranée, le plus beau des témoignages est celui de la mer elle-même. Il faut le dire, le redire. Il faut la voir, la revoir. Bien sûr, elle n’explique pas tout, à elle seule, d’un passé compliqué, construit par les hommes avec plus ou moins de logique, de caprice ou d’aberrance. Mais elle resitue patiemment les expériences du passé, leur redonne les prémices de la vie, les place sous un ciel, dans un paysage que nous pouvons voir de nos propres yeux, analogues à ceux de jadis. Un moment d’attention ou d’illusion : tout semble revivre.

A l’origine prévu pour constituer le premier tome d’une série historique sur le passé de la Méditerranée édité par Albert Skira, on en ressort fasciné par tant de clarté et d’exaltation, malgré quelques imprécisions nées de l’avancement des techniques de datation qui ont été remises à jour par ses successeurs dans un souci non de remise en cause, mais de clarification.

Fernand Braudel : Les Mémoires de la Méditerranée (préhistoire et antiquité)
Livre de poche, collection Références
Éditions de Fallois, 1998

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 8 août) : Arrivée à Patara, Gelemiş, Kumluova, le Lêtôon

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 8 août) : Arrivée à Patara, Gelemiş, Kumluova, le Lêtôon

Épisode précédent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Carnet de voyage en Turquie – 7 août) : Pamukkale, le château de coton et le martyrium de l’apôtre Philippe, Hiérapolis

Bulletin météo de la journée (mercredi) :

  • 10h00 : 35.8°C / humidité : 27% / vent 33 km/h
  • 14h00 : 38.9°C / humidité : 19% / vent 9 km/h
  • 22h00 : 39.6°C / humidité : 64% / vent 7 km/h

C’était mon dernier jour au Kaş Marin Hotel. Je quitte l’hôtel sans vraiment regretter. Je n’étais pas là pour faire bronzette, juste me poser un peu et avoir un point de chute dans les environs, guère plus. L’air mafieux du patron, le personnel à l’œil un peu torve, tout ceci était le cadet de mes soucis. Comme on m’a fait payer au début du séjour — on ne sait jamais, des fois que je me carapate à travers la Turquie avec une voiture immatriculée à Izmir — je prends mon petit déjeuner, je file à la chambre pour enfiler mon maillot de bain et je retourne ranger ma valise pour m’échapper loin de là après avoir déposé la clé sur le comptoir. J’évite soigneusement de regarder autour de moi. Dommage, je n’aurais pas laissé une bonne image du Français moyen, mais là, je rends la monnaie de ma pièce.

Turquie - jour 13 - Letôon, Kumluova - 001 - Kas

Il est quand même l’heure de déjeuner, alors je prends la direction de la ville, dans le petit restaurant où j’ai pris à manger à emporter (göturmek) avant-hier (au Lykia Café) et je suis à peine posé sous les ventilateurs que le muezzin commence à chanter, tandis que des petits chats font les imbéciles sous les tables. Je mange un plat d’Ev mantı (raviolis à la viande et à la crême) et une assiette de frites.

Je prends la route tranquillement. Il n’y a qu’une trentaine de kilomètres entre mes deux points de chute et je prends le temps, un peu, de regarder le paysage et je tourne lorsque je vois le panneau marron indiquant Patara. Patara n’est pas une ville en soi, mais le nom que le hameau a pris en relation avec le site archéologique qui se trouve au bout de la route. Il me semble, mais je n’en suis pas certain, que la petite ville est en fait la ville de Gelemiş. Ce n’est finalement qu’une route bordée de quelques maisons et d’hôtels, quelques commerçants et rien d’autre. En cherchant au premier abord l’hôtel, je me retrouve en cinq minutes tout au bout de la ville à remonter de l’autre côté de la vallée sur les hauteurs ; là, je peux constater l’étendue des dégâts. On sent que Patara n’est plus ce qu’elle était ; de grands hôtels désormais fermés, abandonnés, des bâtisses immenses désertées et qui ne retrouveront jamais leur faste d’antan. (more…)

Le « manchot de Lépante »

Le « manchot de Lépante »

Le 7 octobre 1571, dans le golfe de Lépante (l’actuelle Naupaktos), eut lieu une bataille qui eut une retentissement énorme dans le monde chrétien. La Sainte Ligue soulevée par le pape Pie V rassembla les marines vénitiennes et espagnoles pour contrer l’expansionnisme dévastateur de l’empire ottoman, alors au faîte de sa gloire. La prise de Constantinople date alors d’un petit siècle et le sultan alors en place est le fils de Süleyman le Magnifique, Selim II, un personnage idiot, fruste et alcoolique. Cet événement fait date car les Ottomans se sont pris une déculottée monumentale, perdant soixante-dix pour-cents de leur flotte et près de 30 000 hommes, pour la plupart des esclaves grecs employés aux rames.

Andries van Eertvelt - Navires en perdition pendant la bataille de Lépante (1571), 1623. Museum of Fine Arts, Ghent.

Le livre de Michel Lesure, simplement nommé Lépante, fait la lumière sur la bataille elle-même, ses préparatifs et son déroulement à grand renfort de documents d’époque et pour une fois, pas simplement des archives européennes, mais aussi de documents provenant des archives des sultans. Les choses prennent une autre coloration, car si l’on estime que suite à cette bataille navale d’envergure, mal menée par les Turcs, leur domination et la terreur qu’ils faisaient régner sur la Méditerranée s’arrêta net, c’est en réalité une défaite qui engendra le regain de la flotte dans un premier temps et dans un second l’arrêt de la poussée des pays chrétiens pour conquérir la Terre Sainte. Les Vénitiens dont l’économie basée sur ses échanges avec l’Orient et la Route de la Soie est exsangue et les Espagnols bien plus tournés vers les affaires de la religion que vers celles de la politique, suivis de loin par les Français empêtrés dans les retentissements du massacre de la Saint Barthélémy, n’ont plus guère d’intérêt pour partir au loin combattre pour récupérer ce qui leur a été depuis longtemps confisqué. Si la bataille de Lépante est une défaite des Ottomans, c’est avant tout la victoire de l’Islam sur l’Occident, une autre vision des choses.

Andrea Vicentino - La bataille de Lépante, 1603, Palazzo Ducale, Venise

Parmi les combattants de cette légendaire bataille se trouvait un homme qui raconte sa capture, un homme qui perdit l’usage de sa main gauche et qu’on finit par appeler le « manchot de Lépante ». Il resta captif pendant cinq ans dans les geôles du bey d’Alger. Cet homme s’appelle Miguel de Cervantes… Je ne sais pas pourquoi, mais en lisant son témoignage, je n’ai pas pu m’empêcher de sourire et de penser à Don Quichotte…

En ce jour où fut brisé l’orgueil ottoman, parmi tant d’heureux qu’il fit (car les chrétiens qui y périrent eurent plus de bonheur encore que ceux qui restèrent vivants et vainqueurs), moi seul je fus malheureux. Au lieu de recevoir comme au siècle de Rome une couronne navale, je me vis, dans la nuit qui suivit cette fameuse journée, avec des fers aux pieds et des menottes aux mains. Voici comment m’arriva cette cruelle disgrâce. Uchali, roi d’Alger, heureux et hardi corsaire, ayant attaqué et pris à l’abordage la galère capitane de Malte, où trois chevaliers restaient seuls vivants, et tous trois grièvement blessés, la capitane de Jean André. Doria vint à son secours. Je montai cette galère avec ma compagnie, et faisant ce que je devais en semblable occasion, je sautai sur le pont de la galère ennemie, mais elle s’éloigna brusquement de celle qui l’attaquait et mes soldats ne purent me suivre. Je restai seul, au milieu des ennemis, dans l’impuissance de résister longtemps à leur nombre. Ils me prirent à la fin, couvert de blessures, et comme vous savez, Seigneurs, que Uchali parvint à échapper avec toute son escadre, je restai son prisonnier. Ainsi je fus le seul triste parmi les heureux, le seul captif parmi tant de prisonniers.

Michel Lesure, Lépante
Folio Histoire
1972 (Julliard)

Typhon – Joseph Conrad

A Storm Brewing

Il y a longtemps que je voulais lire Typhon, un petit livre écrit par Joseph Conrad en 1900. Typhon, c’est un peu le Graal du roman maritime, mais contrairement à ce que pourrait penser, ce n’est pas un simple livre d’aventures maritimes, ni un livre catastrophe, mais bien plutôt un simple livre qui parle d’hommes sur un bateau. Le mauvais temps est à l’origine de cette ambiance poisseuse et les hommes qui cohabitent sur la nef chahutée par les flots et le vent vont se retrouver pris ensemble dans la tourmente.

Des lueurs pareilles à de longues flammes pâles tremblaient sur les surfaces polies du métal ; les énormes têtes des manivelles émergeaient tour à tour du parquet de chauffe en un éclair de cuivre et d’acier — et disparaissaient, tandis que les bielles aux jointures épaisses, pareil à des membres de squelette, semblaient les attirer, puis les rejeter avec une précision fatale. Et tout au fond, dans une demi-clarté, d’autres bielles allaient et venaient, s’esquivant délibérément, des traverses dodelinaient de la tête, des disques de métal glissaient sans frottement l’un contre l’autre, lents et calmes dans un tournoi de lueurs et d’ombres.

Le typhon, s’il est un des personnages principaux du livre, n’est même pas présent à l’extérieur du bateau mais bel et bien à l’intérieur, dans l’ambiance terriblement lourde entre les hommes d’équipage et les deux cents coolies qui y ont embarqué pour retourner au pays. Typhon est une pièce majeure, une des pièces maîtresses de l’œuvre de Conrad, trop court pour être un roman, trop long pour être une nouvelle, un pur joyau.

Une petite flamme brilla de nouveau sur le verre et le métal du baromètre au chef branlant. Les yeux de Mac Whirr s’y fixèrent. Il les fermait à demi pour concentrer son attention, comme épiant un signe imperceptible. Avec sa face grave, il ressemblait à un bonze difforme et botté en train de consulter un idole et lui brûlant au nez de l’encens. Il n’y avait pas d’erreur ; il n’avait jamais vu de sa vie le baromètre aussi bas.

Joseph Conrad, Typhon
Folio Gallimard
Traduction d’André Gide