Le manuscrit trouvé à Sarragosse de Jean Potocki

Il y avait bien longtemps que je n’avais partagé mes lectures. Aussi, voici un des derniers titres que j’ai lu, une œuvre étrange et bigarrée. Lire le Le manuscrit trouvé à Sarragosse de Jean Potocki, c’est à la fois plonger dans un univers fantastique coloré tel qu’on peut encore se le représenter dans les films de Sindbad le marin où l’on pouvait voir exceller les effets spéciaux de Ray Harryhausen, et c’est aussi se retrouver dans les pages fleuries d’un grand roman d’aventure comme savait par exemple en composer Robert Louis Stevenson. La première des analogies à laquelle j’ai d’ailleurs pensé fait référence aux Nouvelles mille et une nuits où l’on voit évoluer dans les nuits moites des grandes capitales européennes la silhouette fine du Prince Florizel de Bohême et de son Grand Écuyer, le colonel Geraldine.
Voici ce qu’on peut en lire sur Wikipedia:

Roman somme, le chef-d’œuvre de Potocki, tardivement découvert en France, a déjà fait couler beaucoup d’encre. Considéré par Roger Caillois et les surréalistes comme un des précurseurs de l’esthétique fantastique, il a longtemps été présenté aux lecteurs sous cet angle. Tzvetan Todorov, dans son Introduction à la littérature fantastique le désigne même comme le roman modèle de ce qu’il nomme le fantastique-étrange.
Mais les travaux plus récents et, surtout, la version complète du roman montrent que celui-ci va beaucoup plus loin. En effet, il n’emprunte pas seulement à la littérature gothique et fantastique mais explore aussi les voies du roman d’apprentissage, du roman libertin, du roman à tiroirs, philosophique, picaresque, et la liste est longue. Pour les chercheurs actuels, comme Dominique Triaire ou François Rosset, le
Manuscrit trouvé à Saragosse est, plus qu’un livre fantastique, un roman sur le discours et sur le roman lui-même.

Ce qui frappe au premier abord dans ce livre écrit en français, c’est la richesse du vocabulaire et des images créées. On s’étonne aussi du ton libertin qu’on ne retrouve à l’époque que dans les écrits d’un Sade. Le livre commence  par un avertissement de l’auteur qui tient lieu d’introduction car ce fameux manuscrit trouvé l’est par un officier emprisonné dont le geôlier est un parent du narrateur, un certain Alphonse Van Worden. Le récit s’écrit ensuite sur le modèle des Mille et une nuits, dans le style dit du “conte enchâssé” par lequel l’histoire se déroule lorsqu’une histoire est racontée par un protagoniste et dans lequel le personnage raconte lui-même une histoire, etc.

Le souper ne fut point gai et je ma hâtai de souhaiter le bonsoir à mes cousines. J’espérais les revoir dans ma chambre à coucher et réussir mieux à dissiper leur mélancolie.
Elles y vinrent aussi plus tôt que de coutume, et, pour comble de plaisir, elles avaient inleurs ceintures dans leurs mains. Cet emblème n’était pas difficile à comprendre. Cependant Émina prit la peine de me l’expliquer. Elle me dit :
— Cher Alphonse, vous n’avez point mis de borne à votre dévouement pour nous, nous ne voulons point en mettre à notre reconnaissance. Peut-être allons-nous être séparés pour toujours. Ce serait pour d’autres femmes, un motif d’être sévères, mais nous voulons vivre dans votre souvenir et, si les femmes que vous verrez à Madrid l’emportent sur nous pour les charmes de l’esprit et de la figure, elles n’auront du moins pas l’avantage de vous paraître plus tendres ou plus passionnées. Cependant, mon Alphonse, il faut encore que vous nous renouveliez le serment que vous avez déjà fait de ne point nous trahir, et jurez encore de ne pas croire le mal que l’on vous dira de nous.
Je ne pus m’empêcher de rire un peu de la dernière clause, mais je promis ce qu’on voulut et j’en fus récompensé par les plus douces caresses.

Le roman de Potocki fait appel à toutes les figures possibles du genre fantastique ; histoires de revenants, exorcisme, folie démoniaque, ésotérisme. On voit également apparaître des Gitans ou des kabbalistes, ce qui confère à l’ensemble une coloration qui le fait pencher du côté du roman initiatique. Mais avant tout, c’est un grand roman d’aventure un peu confus et difficile à suivre, mais d’une écriture limpide qui le rend agréable.

» Mais tel n’était point le fils unique du prévôt, Messire Thibaut de la Jacquière, guidon des hommes d’armes du roi. Gentil soudard et friand de la lame, grand pipeur de fillettes, rafleur de dés, casseur de vitres, briseur de lanternes, jureur et sacreur. Arrêtant maintes fois le bourgeois dans la rue pour troquer son vieux manteau contre un tout neuf, et son feutre usé contre un meilleur. Si bien qu’il n’était bruit que de Messire Thibaud, tant à Paris, qu’à Blois, Fontainebleau, et autres séjours du roi. Or donc, il advint que notre bon Sire de sainte mémoire François Ier fut enfin marri des déportements du jeune sousdrille, et le renvoya à Lyon, afin d’y faire pénitence, dans la maison de son père, le bon prévôt de La Jacquière, qui demeurait pour lors au coin de la place de Bellecour, à l’entrée de la rue Saint-Ramond.
» Le jeune Thibaud fut reçu dans la maison paternelle avec autant de joie que s’il y fût arrivé chargé de toutes les indulgences de Rome. Non seulement on tua pour lui le veau gras, mais le bon prévôt donna à ses amis un banquet qui coûta plus d’écus d’or qu’il ne s’y trouva de convives. On fit plus. On but à la santé du jeune gars, et chacun lui souhaita sagesse et résipiscence. Mais ces vœux charitables lui déplurent. Il prit sur la table une tasse d’or, la remplit de vin, et dit : « Sacre mort du grand diable, je lui veux dans ce vin bailler mon sang et mon âme, si je jamais je deviens plus homme de bien que je ne suis. » Ces affreuses paroles firent dresser les cheveux à la tête des convives. Ils se signèrent et quelques-uns se levèrent de table.

Le cinéaste Wojciech Jerzy Has en fit une adaptation cinématographique en 1965, qu’on peut encore trouver dans le repli de la couverture de l’édition limitée éditée chez Tel Gallimard.
L’étrangeté de l’œuvre tient à la personnalité complexe du personnage de Potocki, homme très instruit, ancien militaire et homme politique, subtilement lettré, certainement Franc-maçon, il écrivit de superbes carnets de voyage et posa les fondements de l’ethnologie. Son caractère complexe et passionné aura raison de lui et il sombrera dans une douce folie qui le mènera à sa perte pour le moins horrible, racontée par Roger Caillois.

En 1812, il se retire dans sa propriété de Uladowka, en Podolie, d’où il ne sort que pour travailler dans la bibliothèque de Krzemieniec. Il est neurasthénique, en proie à de fréquentes dépressions nerveuses, souffrant en outre de très douloureuses névralgies. Dans ces accès de mélancolie, il lime la boule d’argent qui surmonte le couvercle de sa théière. Le 20 novembre 1815, elle est à la dimension voulue. Une tradition veut qu’il l’ait fait bénir par le chapelain de son domaine (dérision ou concession, on ne sait). Il la glisse alors dans le canon de son pistolet et se fait sauter la cervelle. Les murs de la pièce en sont tout éclaboussés.

Liens:

Un agneau végétal

C’est l’été, il fait presque beau, j’ai décidé de ne pas trop écrire et de partager quelques textes originaux. En plein dans le texte de Colin Thubron, l’ombre de la route de la soie, j’exulte devant une série d’anecdotes délectables, comme l’histoire de l’agneau végétal.
Spring Lamb

Photo © Sarah Macmillan

La Chine et l’Ouest continuèrent pourtant à vivre dans l’ignorance l’une de l’autre pendant des siècles. Ainsi les Romains, connaissant le coton, s’imaginèrent que la soie poussait sur des arbres, pendant que les Chinois se fondaient sur ce qu’ils savaient du ver à soie pour en déduire que le coton provenait d’un animal. Ils s’inventèrent donc un « agneau végétal », une créature surgie du sol, laquelle broutait secrètement la nuit et mettaient bas des petits qui donnaient du coton. Les Romains voyaient dans les lointains Chinois un peuple doux et béni ;  simultanément, se répandait en Chine la rumeur, vague au départ, de l’existence d’une puissante monarchie élective, au-delà de la Perse, dotée de citoyens honnêtes et paisibles.

Colin Thubron, L’ombre de la route de la soie
Folio, 2006, p148

Avant que la terre ne dessine mollement ta forme de sa main fouisseuse

Dès la première lecture, certaines dédicaces vous promettent des voyages dont on ne revient pas indemnes. Pour la deuxième fois de ma vie, je tente de me replonger dans les lignes sombres de Les sept piliers de la sagesse, l’œuvre sublime de Thomas Edward Lawrence dont j’ai interrompu la lecture la première fois parce que j’ai donné mon livre à un ami. J’en avais oublié la dédicace, poème superbe écrit par l’auteur à l’attention d’un ami disparu (certainement Sheikh Ahmed connu aussi sous le nom de Dahoum), un texte en forme de programme qui donne toute l’envergure du personnage, à la fois passionné, mégalomane très certainement et chargé d’une puissance à la hauteur du désert qui l’accompagna une partie de sa vie. Sur ce visage solaire, rayonnant, figé, ne transparurent jamais les scarifications d’une souffrance intérieure qui ne put être soulagée que dans les mots de cette œuvre magistrale, et dans une vie en tous points marginale, qui se termina au détour d’un virage sur la moto qu’il avait surnommé George VII, alors qu’il tentait d’éviter deux cyclistes.

à S.A.

Parce que je t’aimais
J’ai pris dans mes mains ces marées d’hommes ;
Avec les étoiles qui le sillonnaient,
Sur le ciel, j’écrivis ma volonté.
A ce prix, j’obtins pour toi la liberté,
Demeure sacrée aux sept piliers :
Ainsi tes yeux brillaient-ils pour moi
A mon arrivée.

En route j’eus pour servante la mort.
Nous approchâmes et t’aperçûmes qui attendais.
A la vue de ton sourire, pleine d’envie et de larmes,
Elle me devança, te prit à part,
Te fit pénétrer dans sa paix.

L’amour, las du chemin, aveugle, s’avança vers toi pour te toucher,
Notre salaire en ce bref instant,
Avant que la terre ne dessine mollement
Ta forme de sa main fouisseuse,
Que les vers sans yeux ne s’engraissent de ton corps.

A la prière des hommes j’édifiai notre œuvre,
La maison inviolée,
En souvenir de toi.
Pourtant je mis en pièces ce monument indigne
Avant de l’achever.
Voici que maintenant les créatures infimes, timidement sortent
Se hourder des masures
Dans l’ombre souillée de mon offrande.

Thomas Edward Lawrence, les sept piliers de la sagesse
Traduction de Renée et André Guillaume, Livre de Poche collection Pochotèque
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Sobek à Kom Ombo

Toujours c’est quelque temple enfoui dans les sables jusqu’aux épaules et qu’on voit en partie, comme un vieux squelette déterré. Des dieux à tête de crocodile et d’ibis sont peints sur la muraille blanchie par les fientes des oiseaux de proie qui nichent entre les intervalles des pierres. Nous nous promenons entre les colonnes. Avec nos bâtons de palmier et nos songeries, nous remuons toute cette poussière. Nous  regardons à travers les brèches des temples le ciel qui cassepète de bleu. Le Nil coulant à pleins bords serpente au milieu du désert, ayant une frange de verdure à chaque rive. C’est toute l’Égypte.

Gustave Flaubert, in Correspondance

Voyage aux régions equinoxiales du Nouveau Continent

Alexander von Humboldt est un des plus grands personnages que l’Allemagne des Lumières a porté en son sein. Naturaliste et géographe, il est avant tout explorateur et a sillonné l’Amérique avec Aimé Bonpland (c’est pratique pour voyager tranquille…) pour en rapporter 30 ouvrages fascinants de description du Nouveau Continent.

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 1 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 2 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3.Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, par Al. de Humboldt et A. Bonpland. Tome 2 / réd. par Alexandre de Humboldt
Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 4. Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques : faites pendant le cours d’un voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, depuis 1799 jusqu’en 1803. Partie 4 / Volume 1 / par A. de Humboldt ; rédigées et calculées d’après les tables les plus exactes par Jabbo Oltmanns
Voyage de Humboldt et Bonpland. 4.2, Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques : faites pendant le cours d’un voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, depuis 1799 jusqu’en 1803. Deuxième volume / par Alexandre de Humboldt ; réd. et calculées d’après les tables les plus exactes, par Jabbo Oltmanns
Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, par Al. de Humboldt et A. Bonpland. Tome 6 / réd. par Alexandre de Humboldt
[Illustrations de Voyage de Humboldt et Bonpland, première partie. Relation historique. Atlas géographique et physique du nouveau continent.] / Ozanne… [et al.], grav. ; Alexander von Humboldt

Et des comme ça, il en existe des floppées sur Gallica et Google Books.

Lectures du voyage et de la science

Pour en savoir plus sur celui qui s’appelait Abu Abdullah Muhammad Ibn Abdullah Al Lawati Al Tanji Ibn Battuta (أبو عبد الله محمد ابن عبد الله اللواتي الطنجي بن بطوطة) et qui s’est fait connaître à travers le monde qu’il a parcouru sous le nom de Ibn Battuta, pas besoin d’aller bien loin, il suffit de passer par Wikipedia. En effet, dans les sources biographiques, on peut trouver des liens vers trois de ses œuvres majeures, des traductions tombées dans le domaine public (C. Defremery et B. R. Sanguinetti – 1858).

Voyages I. De l’Afrique du Nord à La Mecque
Voyages II. De La Mecque aux steppes russes
Voyages III. Inde, Extrême-Orient, Espagne & Soudan

Presque contemporain de Battûta, Abou Zeid Abd er-Rahman Ben Mohamed Ben Khaldoun el-Hadrami (أبو زيد عبد الرحمن بن محمد بن خالدأبو زيد عبد الرحمن بن محمد بن خالد بن شحش بن كليب القردي), plus connu sous de Ibn Khaldoun et qu’on nous présente déjà tôt à l’école sous le visage d’un des plus grands penseurs de la tradition arabe. De lui on pourra trouver ces titres:

Les méharées de vieux Théodore

L’aventure de Théodore Monod dans le Sahara, celle qui donne naissance au célèbre livre Méharées est avant tout une aventure scientifique. En cours de lecture, on se rend compte que l’intention n’est pas d’écrire un traité sur le désert, ni même un roman épique, et encore moins un livre qui serait le témoin d’une époque ou d’un exploit. C’est en fait un recueil de notes, une collection ordonnée d’une équipée scientifique dans un des milieux les plus hostiles qui soit sur Terre ; le style en est souvent enlevé, d’une précision et d’une rapidité absolument efficace.

3,11 m x 1,60 m, soit 5m² ; une cellule d’anachorète marin, à bord du Grimsby 877, en août 1923. Partout coquillages, étoiles de mer, bocaux, tubes, flacons, cuvette, tout un bric-à-brac océanographique, auquel viennent fraternellement se mêler, aux coups de roulis, quand on vient en travers pour filer ou virer le chalut, des livres mouillés, des paperasses gluantes, de l’eau de mer sale et des bottes en caoutchouc.

Canyon du Tassili – Photo © Josef Giral

Avec un langage d’une parfaite clarté, il dépeint ces paysages formant son quotidien, avec une certaine poésie confinant au mysticisme. Ses descriptions sont poignantes et plongent au cœur de ce milieu étonnant qui contrairement aux idées reçues n’est pas fait que de sables et n’est pas toujours écrasé par la chaleur implacable d’un soleil au zénith.

Sinistre pays. Le premier arbre — un petit acacia — est à quarante-cinq kilomètres d’ici. La terre nettoyée, décharnée jusqu’à l’os, pulvérisée au souffle des siècles, est morte. Le vent, qui siffle sur les dunes couronnées d’une légère buée de poussière, chante un cycle révolu et le repos définitif d’un sol qui ne connaîtra plus la pluie.

Mais lorsque le soleil est là, il est l’élément dominant, versant sans consistance face à l’autre problématique de la vie dans le désert ; le besoin d’eau. On en transpirerait presque à l’autre bout des pages….

Au milieu du jour, la fournaise flamboie ; le ciel est tout décoloré tant il est lumineux ; la chaleur, torride, s’abat d’un soleil vertical en nappes brûlantes ; elle monte du sable incandescent et des pierrailles surchauffées. Impossible alors de poser le pied nu par terre, quand le sol peut atteindre 80°C. Ma gandoura sent le brûlé, le linge où vient de se promener le fer de la repasseuse. Nulle ombre sur l’horizon, invariablement plat et monotone, où l’air chaud palpite et où le mirage étale les flaques d’impossibles et décevantes lagunes.

Sahara – Photo © LOPE

Surtout, malgré une réputation d’homme austère et peu causant, l’archétype imbécile du protestant aride, il nous apparaît au travers de son texte suavement drôle et cabot, un tantinet sarcastique, mais toujours d’un esprit d’à-propos très bien amené.

Pas de lit, bien entendu. C’est un engin d’air non agité — celui de la chambre, ou de la tente — pas de plein vent. Je sais qu’il existe des lits pliants, dits de camp (“Modèle renforcé pour les Explorateurs”, spécifie le catalogue), mais ce sont de pauvres ferrailles : a-t-on idée d’une affaire comme ça dressée sur un reg ?
Cas spéciaux : 1. Le sol inondé ? C’est bien rare et le lit-escalade, voire le lit flottant, ne sont pas d’usage courant. 2. Le cram-cram ? Oui à l’occasion, mais alors, ce n’est plus vraiment le Sahara. 3. Les bêtes ? — Quelles bêtes ? — Mais les “méchantes” (sic). — Inutile, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui dorment, ils le font au Sahara, à même le sol. Nous ferons comme eux.
Dans le sable, c’est délicieux,  bien que la matière ne soit nullement compressible et qu’il faille prévoir le logement de la tête du fémur et de la tête iliaque. Dans le reg dur, ou dans les cailloux, c’est parfois moins voluptueux.

Erg Admer – Photo © Ivan Sasu

Dans ce livre, les références bibliques sont légions, comme autant de points d’orgues venant apportant un éclairage nouveau à l’expédition scientifique de la méharée, et colorent le texte d’informations qui se télescopent avec la réalité. Ça donnerait presque envie de plonger dans l’Ancien Testament.

L’Ahmet est chaud en été. Il est aussi aéré. Vents de sable, re-vents de sable, re-re-vents de sable et ainsi de suite. Cela manque décidément de fantaisie : un vent de sucre en poudre, d’écailles de harengs, de pépins de cornichons, à la bonne heure, mais toujours et seulement de grains de quartz à la longue, cela se fait monotone.
Fin du monde ou début ? Genèse ou Apocalypse ? La terre, radeau ivre, plonge dans un chaos décoloré.

De l’érudition à en perdre la tête, et de l’humour, toujours…

[...] Je viens de découvrir dans la falaise une vaste grotte aux parois abondamment illustrées par des artistes préhistoriques ; des silhouettes d’animaux, des corps féminins stéatopyges, comme disent les ethnologues, ou, pour parler avec Jean Temporal, “ayant les parties du derrière pleines et moufflètes” [...]

Si le livre de Monod est une ode à la joie du désert né d’un fort esprit scientifique, c’est avant tout un livre qui réhabilite les longues étendues de sable et cherche à balayer les préjugés. S’il trouve des coprolithes de crocodiles et des hameçons dans les amas de ruines de certains oueds, c’est pour prouver que la constitution géologique de l’endroit a un jour été quasiment identique à certains lieux européens. S’il parle du sel en grande quantité que l’on trouve sur certaines plaines, c’est pour mieux réfuter l’idée que le Sahara a un jour été une mer et rappeler que c’est le sel qui va à la mer et non la mer qui apporte le sel. Enfin, il dit que le désert n’est pas toujours chaud, que le sable gèle et que ses pieds prennent l’onglée et ses talons se crevassent sous l’effet du froid… On y apprend également, que les noyades dans le désert ne sont pas choses rares car les pluies y sont violentes que les rares ravines ont tôt fait de se transformer en lit de torrents. Les sales bêtes ? Rares sont ceux qui meurent de morsures de serpent ou de piqûres de scorpion.
Au-delà de l’anecdote, la thématique qui soutient souvent le texte, c’est la seule chose avec laquelle il faut compter, c’est l’eau. L’eau, source de vie, élément indispensable, objet de tous les combats, mais aussi souvent source de mort. Les puits sont souvent faits d’eau sale, croupie, souillée, affublée de nombre de qualificatifs aussi bigarrés que plaisant, c’est sans parler de l’eau “piquante”, “pourrie”, des puits souillés par les déjections animales, quand ce n’est pas carrément de cadavres.

Méharées, un grand livre qu’il faut prendre le temps de lire à l’ombre d’un palmier, sur le sable chaud, ou froid, selon l’envie du moment…

Des livres en général et des énormes livres d’art en particulier

Il existe un moment critique, lorsqu’on n’a en tête que le doux bruissement des pages tournées au cœur de la bibliothèque (j’ai appris ce matin que le mot Bible venait de bibliothèque, et non le contraire – du grec ancien βιϐλία (Biblia),  mot neutre au pluriel qui signifie « livres », oui parce qu’en fait, c’est ce qu’est la Bible, une collection de livres, au cas où l’information soit passée inaperçue) sous la coupole immense, où l’on peut très vite se retrouver suspecté de n’être qu’un rat parmi les livres, dévorant des tonnes et des tonnes d’ouvrages collectés patiemment et sauvés de la brutalité du monde (oui, le monde est brutal, les gens aussi — j’entre en phase de rébellion structurelle), conservés pendant des centaines d’années par des êtres tout entier dévoués à la culture du papier (on reconnaît généralement le messie à son pull en acrylique rouge et un pantalon à pinces de couleur… indéfinissable) dans un contexte où très vite, on se voit taxé d’intello poussiéreux et fatiguant. Bref. J’ai découvert des livres fascinants et je me dois de vous faire partager ça sans quoi on aurait tôt fait de me faire un procès pour rétention d’information.

Tout d’abord, commençons avec ces livres édités dans les années 80 sous une couverture en toile et que je me souviens avoir compulsé dans plusieurs bibliothèques (désormais épuisés), c’est la Grammaire des formes et des styles. Ces livres, édités par l’Office Du Livre, sont de véritables mines d’or comme on n’en fait plus. Cette grammaire n’est ni plus ni moins qu’un inventaire visuel, gravures à l’appui, chaque volume est abondamment illustré et documenté et constitue un véritable puits de science pour toute personne s’intéressant à l’art. Comme je le disais précédemment en citant Malraux, avec l’apprentissage de l’art, rien ne vaut une savante documentation pratique faite d’images, d’icônes, de plans, coupe et élévation, que sais-je !! Abreuvez-nous et tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens !! (pardon, je m’emballe — à noter que le sac de Béziers n’est pas un accessoire de mode trendy). Voici les exemplaires que j’ai trouvé (impossible de trouver un catalogue exhaustif – mais non je ne mets pas ces liens au cas où vous auriez une irrépressible envie de me faire des cadeaux…):

Je viens de trouver également ce superbe livre de Jean Clottes (j’en ai parlé lors de mon exposé sur les chamanes de la préhistoire), L’art des cavernes préhistoriques. J’aime beaucoup l’approche très novatrice de Clottes pour qui l’art pariétal est en prise directe avec le chamanisme et pas simplement un art pour l’art, un art de “décoration” ou même fonctionnel. Il introduit une véritable perspective psychologique et religieuse dans l’art des cavernes. J’en parle avec la larme à l’œil et le vice chevillé au corps, car ce livre, édité par Phaidon, est épuisé en France. Seulement, samedi dernier, je l’ai trouvé dans un rayonnage et je compte bien faire main basse dessus (ne comptez pas sur moi pour vous dire où).

Enfin (je me suis fait confirmer par ma petite sœur étudiante en histoire de l’art que c’était une référence), les Manuels de l’Ecole du Louvre. Voici des livres pas faits comme les autres. Si on y trouve des fiches détaillées sur des œuvres clef, ces livres sont bourrés de cartes, plans, bibliographie détaillée, glossaire technique, de trucs et de machins très bien documentés et qui en font réellement un manuel de référence ; ce sont également de très beaux livres richement illustrés d’œuvres pour la plupart exposées dans des musées étrangers. Des livres vraiment très techniques.

Lors de ma visite dominicale à la Conciergerie, j’ai découvert sur un étalage de la boutique que les Editions du patrimoine avaient publié un “vocabulaire” typologique et technique des arts, de vrais bon gros bouquins dont le nombre d’illustrations est plus conséquent que le nombre de pages. Question prix, on avoisine les 75 euros, et là, ce n’est plus de l’ordre du raisonnable. Ce sont de véritables encyclopédies techniques à mon sens réservées à des spécialistes, mais qui restent de très beaux livres.

Pour terminer, j’avoue, j’ai craqué pour cette magnifique œuvre de Louis Massignon (4 tomes, 1952 pages, que mon âme de lecteur brule en enfer !). Ça tombait bien, moi qui avais l’intention de me fouetter avec des orties fraîchement coupées et faire pénitence…

Textes sacrés, contes traditionnels et littératures orales

Lorsque j’étais gamin et que j’étais en vacances  en Bretagne, au 216 rue de la gare à Plouaret, je me suis longtemps demandé pourquoi cette étrange maison avait son rez-de-chaussée rue François-Marie Luzel (Fañch an Uhel) alors que quand on montait au premier étage, on était encore au rez-de-chaussée, mais rue de la gare. Par contre, je ne me suis demandé que très très tard qui était François-Marie Luzel. Dans ma famille, du côté de mon père, tradition bigote et bretonne oblige, tout le monde porte au moins quelque part le prénom de la Vierge Marie, hommes, femmes ou animaux, alors que celui-ci s’appelle François-Marie ne m’a jamais choqué. Luzel, on retrouve son buste sur la place de l’église de Plouaret, mais cela ne dit en rien sa qualité et son histoire. Luzel était un personnage notable, né en 1821 au Vieux-Marché, commune voisine de Plouaret, au manoir de Keramborgne-Bras que l’on peut encore voir aujourd’hui (en cherchant bien, il faut vraiment connaître le coin). Ami d’Ernest Renan, celui-ci lui fournira l’appui nécessaire pour mener à bien son travail de collecte des littératures orales en Basse-Bretagne. A cette époque, les traditions orales sont réputées faire partie du quotidien, les soirs d’hiver sont dédiées aux veillées, ces moments d’intimité familiale où les langues se délient, où l’imagination court comme un korrigan(1) sur la lande et surtout, où l’on perpétue la mémoire des anciens et les récits dans lesquels sont encapsulés la morale, la tradition, des structures structurantes qui sont à la fois de l’ordre du politique, du culturel, de l’histoire, du social, du religieux et du psychologique.
C’est dans ce contexte, en faisant connaissance avec la fierté locale plouaretaise que plus globalement tout naturellement je me suis intéressé aux traditions orales.
Tout ceci tient du paradoxe: les littératures dites orales n’en sont en fait pas tant qu’elles ne sont pas écrites, auquel cas elles ne sont plus orales. Elles constituent un patrimoine énorme mais en rapide voie d’extinction, qui heureusement a été en partie sauvé et continue de l’être jour après jour grâce aux collecteurs qui battent la campagne aux quatre coins du monde.

Voici deux sources qui permettront de découvrir une multitude de textes, le premier site pour les textes sacrés mais qui reprend également des textes de William Jenkyn Thomas par exemple et nombre de recueils de légendes de tous les pays et de toutes les civilisations, le second est un site que je connais depuis longtemps, tenu par le Dr Ashliman est un index de bon nombre de textes mythologiques fondateurs et de contes traditionnels, classés selon les types du système Aarne-Thompson-Uther (à ma connaissance, c’est le seul site qui soit aussi complet au regard de cette classification) . Une mine d’or (uniquement en anglais).

  1. Sacred texts
  2. Folklore and Mythology Electronic Texts

Notes:
(1) Je viens d’apprendre le mot hypocoristique

J’ai également retrouvé un lien qui recense diverses histoires du Hodja cité dans un billet précédent.

L’univers des formes

Apprendre l’art nécessite plus que des descriptions. Son histoire est pétrie de toutes les diversités des peuples du monde et de mystères qui resteront peut-être à jamais scellés derrière le mortier des temples les plus anciens, et c’est précisément cela qui le rend attrayant. Toutefois, apprendre l’art sans le voir, c’est un peu comme rester au pied de la pyramide et ne pas pouvoir y entrer, une incroyable frustration, ça a besoin de texte mais aussi d’images, de reproductions qu’on idolâtre comme de saintes icônes parce que l’isolement dans les musées, leur éloignement et parfois même l’isolement dans des caves à l’abri de l’humidité, de la lumière et des yeux malveillants du public, tout ceci nous rend le témoignage du passé peu verbeux. Malraux avait cette vision des choses :

« Il appartient à l’histoire de donner aux œuvres toute leur part du passé, mais il appartient à certaines images d’en révéler l’énigmatique part de présent, sans laquelle l’histoire de l’art deviendrait sœur de celle du costume ou de l’ameublement. »

André Malraux, L’Univers des formes, Gallimard, 1960

Pour illustrer cette histoire, il a voulu une immense fresque de la plus belle histoire de notre humanité, qui se traduit aujourd’hui par une collection unique au monde, L’univers des formes, éditée par Gallimard en 42 volumes, vendue à ce jour à plus de 800 000 exemplaires.