Pipes d’opium #7

Pipes d’opium #7

Où il est question d’un poète indien, d’une femme chinoise qui n’a jamais existé, des paroles du Bouddha et d’une chanteuse islandaise qui chante à la manière des scaldes.

Première pipe d’opium. Rabindranath Thakur dit Tagore (রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর), prix Nobel de littérature en 1913. Des mots trouvés au hasard dans les pages d’Élodie Bernard, que je ramène dans mon giron, des mots attrapés au vol, pour ne pas les perdre. On ne connait pas assez ces auteurs asiatiques…

J’essaie avec toute mon âme altérée d’une soif inapaisable de pénétrer ce mince mais insondable mystère, comme ces étoiles qui épuisent les heures, nuit après nuit, espoir de percer le mystère de la sombre nuit avec leur regard baissé qui ne dort pas et ne clignote pas.

Rabindranath Tagore, Gitanjali, l’offrande lyrique
Gallimard, 1971

 

Deuxième pipe d’opium. Tăng Tuyết Minh (Zēng Xuěmíng), la femme qui n’avait jamais existé. Dans la longue réécriture de l’histoire à laquelle s’est adonnée le peuple vietnamien pendant de longues années d’errances communistes (n’en est-on pas encore là aujourd’hui ?), il existe une histoire que j’ai découverte cet été tandis que je m’apprêtais à rendre visite à la dépouille immortelle de l’oncle Hồ… Celui qui fut le grand révolutionnaire, encore adulé aujourd’hui, d’un Vietnam fracturé par une guerre civile qui laisse encore des traces de nos jours, fut marié dès 1926 à une jeune fille chinoise et catholique de Guangzhou mais il furent séparés six mois plus tard tandis que Hồ Chí Minh pris la fuite suite au coup d’état des nationalistes mené par Tchang Kaï-chek. Malgré des tentatives nombreuses de l’une et de l’autre, les époux ne furent jamais réunis et tandis que Hồ s’éteignit en 1969, Tăng Tuyết Minh mourut en 1991 à l’âge de 86 ans. A ce jour, le gouvernement vietnamien fait toujours son possible pour que cette histoire d’amour ne figure pas au titre de l’histoire officielle, de la même manière qu’il est jeté un voile sombre sur les relations sexuelles qu’entretenait le leader avec des jeunes filles à peine pubères… D’ailleurs, c’est bien simple, Tăng Tuyết Minh n’a jamais existé…

Troisième pipe d’opium. Le Bouddha Shakyamuni a dit Celui qui interroge se trompe. Celui qui répond se trompe. Alors je ne m’interroge plus, je laisse faire, mais devant l’impassibilité du bouddhiste qui, pris dans le Mahāyāna, a cette fâcheuse tendance à ne pas vouloir déroger à l’ordre du monde établi et finit par tomber dans une sorte de fatalisme qui ne me convient pas, je cherche jour après jour à sortir du saṃsāra. Est-ce que ça compte vraiment si c’est soi-même qu’on interroge ? Et puis après tout, quel mal y a-t-il à vouloir sortir des cadres, surtout s’il est question de religion ? Je suis dans un état transitoire, pris entre l’envie de partir pour retrouver les sensations à présent disparues et l’envie de rester et de construire quelque chose ici, toujours dans un écart insoluble, alors je tente de retrouver au travers de mes carnets de voyage les lieux et les sensations, je reconstruis, je réélabore le voyage en imaginant ce qu’il aurait pu être. Je me souviens de mon troisième voyage en Turquie, en pleines émeutes du parc Gezi, dernière fois où j’y ai mis les pieds — le manque —, je me souviens des heures chaudes dans le parc historique de Sukhothai que je parcourais à vélo le long des larges avenues vides et entre les murs du Wat Si Chum — le manque —, je me souviens de Hanoï avec ses rues bruyantes et les vendeurs de rue assoupis sur le trottoir pendant que je me reposais sur les bords du lac de l’épée restituée, je me souviens de la moiteur du matin à Chiang Mai quand je sortais de ma chambre d’hôtel en même temps que les moines du Wat Chedi Luang et les chiens errants, au temps où dormir était une option inefficace — le manque. Mon corps a goûté les plaisirs de cette chair qui reste ancrée en moi comme le nom de Chulalongkorn.

Wat Sri Chum. Fantastique Bouddha de 14 mètres de haut dont la seule main est plus haute qu’un homme

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Quatrième pipe d’opium. Björk. Un amour de jeunesse qui m’accompagne depuis 1996 tandis que je découvrais avec un peu de retard l’album Debut. Jusqu’au jour où vous vous rendez compte que le nom de celle que vous appeliez de la même manière qu’une marque de produits alimentaires bio doit finalement se prononcer Beyerk

Björk c’est avant tout la ríma (rímur au pluriel), cette poésie scaldique venue d’Islande et qui se base sur une versification allitérative, comme le sont les plus anciens textes anglo-saxons comme Beowulf par exemple. La manière de réciter les rímur consiste à bien décoller les syllabes pour une compréhension aisée. Dans les chansons de Björk, on retrouve exactement cet art et cette diction toute particulière (on l’entend particulièrement bien dans cet extrait d’une émission de télévision islandaise où elle chante Unravel, simplement accompagnée d’une épinette), avec son anglais teinté d’un accent islandais dont elle n’arrivera jamais, et c’est tant mieux, à se départir.

Nous sommes le 21 janvier 2018, les arbres nus dégoulinent d’une pluie qui s’insinue partout et le soleil semble avoir disparu pour toujours. Cela me rappelle la lecture d’un livre somptueux mais triste, datant de 1937 et écrit par l’écrivain helvète Charles-Ferdinand Ramuz, Si le soleil ne revenait pas. Mais il reviendra, c’est écrit dans les livres. Personne n’a dit que ce sera facile, mais il reviendra.

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Pipes d’opium #6

Pipes d’opium #6

Où il est question d’une insolente en pays fermé, de confessions bretonnes, d’une grotte à peine connue et d’un cœur allemand qui s’épanche en larmes.

Première pipe d’opium. Elle s’appelle Élodie Bernard. Née en 1984, elle a ramené dans ses valises un ouvrage paru sous le nom de Le vol du paon mène à Lhassa. Jeunesse insolente, visage frondeur, œil vif et perçant, un air de combattante, Élodie Bernard porte sur elle les stigmates d’une vie de voyageuse, mais au-delà de son écrit qui relève de l’exploit puisqu’elle s’est infiltrée dans le Tibet interdit en pleine période des Jeux Olympiques de Pékin alors qu’elle n’avait que vingt-quatre ans, c’est avant tout un style insolent et riche qui n’est pas sans rappeler la plume acérée de Nicolas Bouvier. Style enlevé, plein d’une rage sourde dans une Lhassa assiégée et muselée, elle emporte le lecteur dans son aventure clandestine au cœur d’une ville qui n’a plus rien à voir avec les circuits touristiques. Plus qu’une lecture de voyage, plus qu’un récit engagé qui sonne comme un affront au pouvoir central de Pékin, c’est avant un tout un beau et grand livre qui ne fait pas que raconter.

Elodie Bernard par Djamilla Cochran

Dans les déserts tibétains comme dans tous les déserts du monde, on pourrait rêver de courir librement à travers les espaces. Mais dans quelle direction aller ? Impuissant face à l’illimité de l’horizon, l’esprit se calme. On ne désire plus atteindre un point prochain, on apprécie le moment présent. On s’harmonise pour un temps avec la nature et on touche au bonheur. Le désir chez un individu conduit à un état de souffrance et d’insatisfaction perpétuelle, précisent les Écritures bouddhiques. L’instant de quiétude effeuillé devient alors une éclaircie, le signe avant-coureur d’un possible changement à venir. En paix avec lui-même, le corps est davantage disposé à l’accueil aux autres, non qu’il s’adapte à l’environnement, mais plutôt qu’il se renforce et se recentre. Je m’abandonne toute entière, saisissant au vol cet écho venu d’un autre horizon.

Elodie Bernard, Le vol du paon mène à Lhassa
Gallimard, 2010

Deuxième pipe d’opium. C’est bien connu, l’air de la Bretagne invite à la confession. [perfectpullquote align=”right” bordertop=”false”]Une ville tout ecclésiastique, étrangère au commerce et à l’industrie, un vaste monastère ou nul bruit du dehors ne pénétrait, où l’on appelait vanité ce que les autres hommes poursuivent, et où ce que les laïques appellent chimère passait pour la seule réalité.[/perfectpullquote] On le sait quand on a vu les reliques de Saint-Yves dans la châsse dorée qui trône sur l’autel qui lui est dédié dans la cathédrale de Tréguier, on le sait depuis qu’on a lu ces mots durs d’Ernest Renan, natif de la ville, parler de son aspect rude… On le sait aussi depuis que l’on a entendu la cloche de Minihy-Tréguier sonner dans la campagne du soir, dans cette petite église où j’ai entendu un jour une messe chantée par des gens qui n’avaient aucun sens de l’harmonie, quelle qu’elle soit. On le sait depuis que l’on n’entend plus la Micheline passer au fond du jardin. Sons de la Bretagne, bruissements de voix, rumeurs crapoteuses incertaines… Tout ce qui se dit en breton ou en français n’est pas bon à entendre. D’autant que la distance avec la capitale n’est pas si grande…

Il reste l’estran, l’horizon sans mer, des bateaux couchés sur le flanc au jusant, le souvenir des jours passés au bord de la mer avec les grands-parents, l’enfance lointaine repliée comme un mot d’amour caché dans un portefeuille. Tout le reste n’a aucune importance. L’air de la Bretagne invite à la confession.

Estran

L’estran à Plougrescant. Photo prise en 2008 mais depuis, rien n’a vraiment changé.

Troisième pipe d’opium. Hang Sơn Đoòng, la plus grande grotte du monde. Découverte en 1991 et explorée en 2009, c’est un des lieux les plus magiques du monde. Située au cœur du Vietnam, à la frontière avec le Laos, elle a été sculptée pendant des millénaires par les fleuves souterrains qui ont fait de ce lieu gigantesque une merveille qui cache encore des secrets. Faune endémique et forêts souterraines sont autant de miracles qu’on peut observer dans cette grotte qui est en fait un immense labyrinthe de 9 kilomètres de long et dont le point culminant souterrain s’élève à plus de 200 mètres de haut sur cent mètres de large, ce qui correspond aux deux tiers de la hauteur de la Tour Eiffel, ou à la hauteur d’un immeuble de 40 étages.

Hang Sơn Đoòng

Quatrième pipe d’opium. Wiewohl mein Herz in Tränen schwimmt pour finir. La passion selon Saint Matthieu (BWV 244) de Johann Sebastian Bach. Ce ne sont que quelques notes, un récitatif limpide qu’il faut écouter en fermant les yeux.

[audio:BWV0244-18.xol]

Ce sera tout pour aujourd’hui car parler trop n’est en rien une vertu. Allongez-vous ici, fermez les yeux, laissez-vous bercer par l’onde gracieuse, laissez les autres s’empêtrer dans leurs mensonges crasseux, le soleil fait enfin son apparition.

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Pipes d’opium #4

Pipes d’opium #4

Première pipe d’opium. Cette photo-là, une photo mythique. Elle représente l’écrivain Nicolas Bouvier et son ami de toujours, Thierry Vernet. Bouvier est mort en 1998, Vernet en 1993. La femme présente sur la photo, c’est Floristella Stephani, celle qui deviendra l’épouse de Vernet. Cette photo fait partie de ma vie, elle représente quelque chose que je ne connais pas et que j’ai du mal à fixer parce que je n’en sais rien. Ni quand elle a été prise, ni dans quel lieu et encore moins dans quelles circonstances. On pourrait la croire mise en scène mais quelque chose me dit que non. C’est comme un aparté dans une moment de vie, un instant volé. Bouvier avec sa gueule d’ange amaigri et barbu, la moitié du visage dans l’ombre d’une lumière qui se love dans son dos, comme s’il refusait de s’y plier… Cette photo, je la rattache au livre Le poisson-scorpion, qui raconte sa lente descente mortelle aux enfers lors de son séjour à Galle, au 22, Hospital Street, dans une île qui s’appelait encore Ceylan.

… Pourquoi dans toutes nos langues occidentales dit-on «tomber amoureux»? Monter serait plus juste. L’amour est ascensionnel comme la prière. Ascensionnel et éperdu.
Nicolas Bouvier, Le poisson-scorpion, 1982

Deuxième pipe d’opium. Le Vietnam et l’oubli de Viet Thanh Nguyen. Une simple rappel que le Vietnam d’aujourd’hui est encore criblé des souffrances du passé et l’on a du mal à se remémorer les images mentales d’un pays traversé il y a peu sans avoir présent à l’esprit les cicatrices qui ont du mal à se refermer. Elles finissent par se refermer, mais le sang continue de couler.

Lo Manh Hung – Saigon – 1968. Photo journaliste âgé de 12 ans.

Nous ne pouvions pas oublier le goût de caramel du café glacé au sucre granulé ; les bols de soupe aux nouilles que l’on mangeait accroupi sur le trottoir ; les notes de guitare pincées par un ami pendant qu’on se balançait sur des hamacs, à l’ombre des cocotiers ; les matchs de football joués pieds et torse nus dans les ruelles, les squares, les parcs et les prés ; les colliers de perles de la brume du matin autour des montagnes ; la moiteur labiale des huîtres ouvertes sur une plage graveleuse ; le murmure d’un amoureux transi prononçant les mots les plus envoûtants de notre langue, anh oi ; le crissement du riz que l’on battait ; les travailleurs qui dormaient sur leurs vélotaxis dans la rue, réchauffés par le seul souvenir de leurs familles ; les réfugiés qui dormaient sur tous les trottoirs de toutes les villes ; les patients serpentins à moustiques qui se consumaient lentement ; la suavité et la fermeté d’une mangue à peine cueillie ; les filles qui refusaient de nous parler et dont nous nous languissions d’autant plus ; les hommes qui étaient morts ou qui avaient disparu ; les rues et les maisons éventrées par les bombes ; les ruisseaux où l’on nageait, tout nus et rigolards ; l’endroit secret où on espionnait les nymphes en train de se baigner et de barboter avec l’innocence des oiseaux ; les ombres projetées par la flamme d’une bougie sur les murs des huttes en clayonnage ; le tintement atonal des clochettes des vaches sur les routes boueuses et les chemins de campagne ; l’aboiement d’un chien famélique dans un village abandonné ; la puanteur appétissante du durian frais que l’on mangeait en pleurant ; le spectacle des orphelins hurlant près des cadavres de leur père et mère ; la moiteur des chemises l’après-midi, la moiteur des amants après l’amour ; les moments difficiles ; les couinements hystériques des cochons essayant de sauver leur peau, poursuivis par les villageois ; les collines embrasées par le crépuscule ; la tête couronnée de l’aurore émergeant des draps de la mer ; la main chaude de notre mère. Bien que cette liste pût s’allonger indéfiniment, l’idée était la suivante : la seule chose importante qu’on ne pourrait jamais oublier, c’est qu’on ne pouvait jamais oublier.

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant
Belfond, 2017

Troisième pipe d’opium. Hasui Kawase. En plein Shin-hanga (新版画), renouveau pictural japonais du début du XXè siècle, Hasui Kwase en est un des plus fervents représentants. Il a publié plus de 600 estampes, dont certaines ont été détruites pendant un tremblement de terre. Ce qui est étonnant, c’est que regardée de loin, ces estampes ressemblent à de vulgaires dessins qu’on pourrait croire coloriés au feutre. Ce n’est que lorsqu’on s’en approche qu’on découvre à la fois la subtilité du travail exécuté, mais également la patine que le temps a déposé sur ces œuvres. On peut retrouver la quasi-totalité des œuvres de Hasui Kawase sur Ukiyo-e.org.

Quatrième pipe d’opium. Alabama Shakes, Gimme all your love… La voix et la présence de Brittany Howard… une chanteuse comme on n’en fait plus, la force et la douceur…

Cinquième pipe d’opium. Cette fois-ci on n’en compte que cinq. C’est comme ça, ça se présente comme ça. C’est comme un poison dont on a finalement réussi à se défaire, une pollution qu’on a fini par jeter à la rivière. Des petits bouts de paroles d’une chanson, pris séparément, collés les uns avec les autres. Aujourd’hui, le brouillard recouvre la vallée, on ne voit que les feuilles dorées des bouleaux sur leur tronc lumineux et la rosée goutter, tomber sur le tapis de feuilles cramoisies, et comme par un effet de balancier, j’ai tout effacé…

Endormez-vous avant qu’on ne vous endorme…

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Pipes d’opium #3

Pipes d’opium #3

Où il est question d’un grand-père comptable transformé en photographe, d’un orgasme matinal du mois d’août, d’un hôtel construit par un architecte célèbre et qui aurait bien pu ne pas résister à un tremblement de terre, d’un arbre qui pousse les pieds dans l’eau, de l’initiation d’un chasseur, d’une harpiste de jazz d’une incroyable modernité, d’icônes à profaner et d’une abeille surgie du passé.

Première pipe d’opium. C’est un nom qui pourrait presque faire sourire. Georges-Auguste Marbotte, un nom qui évoque un grand-père barbu et tendre, à la rigueur un peintre qui aurait pu connaître Claude Monet, peut-être même un rongeur un peu poilu des montagnes. En réalité, c’est le nom d’une commune de la Meuse mais c’est aussi un nom lié au Yunnan et à la formidable œuvre qui a consisté à construire un chemin de fer entre le Tonkin et Yunnanfu, sur une longueur de 855 kilomètres, au travers d’un paysage qu’il a fallu percer, des révolutions qu’il a fallu éviter et des épidémies qui ont décimé les équipes. Sept longues années ont été nécessaires pour arriver au terme de l’aventure, une aventure jonchée des cadavres des ouvriers terrassés par les maladies les plus exotiques et les accidents de construction (à peine 12 000 ouvriers y ont laissé la vie), mais aussi de 3422 ponts et viaducs et 155 tunnels. Un défi colossal pour l’époque, mené d’une main de maître, par le Consul du Yunnan, un certain… Auguste François, ce même Auguste François qui posait en habit chinois, en fumeur d’opium… Si Auguste François apprécie la photographie, il n’a cure d’immortaliser le chantier, préférant focaliser son attention sur les mœurs de la campagne, immortalise les personnages qu’il côtoie, les simples quidams de son quotidien. Celui qui fera le travail de photographie du chemin de fer, c’est Marbotte. Lui n’est qu’un petit expert-comptable dans une des sociétés qui gère la construction du chantier. Il finit par devenir le photographe attitré de l’œuvre avec ses clichés totalement vertigineux, ses points de vue plongeant et la finesse de ses prises de vue, immortalisant ainsi un chantier dont on a tout oublié, jeté avec l’eau des remords colonialistes. Pourtant, la ligne fonctionne toujours, entre Kunming (昆明市) en Chine et Lào Cai (Nord Vietnam), jusqu’au port de Hải Phòng. De ces deux hommes, il reste des centaines de clichés, exposés récemment au Musée Guimet. A lire, cette histoire d’un dessinateur chinois qui découvre son histoire au travers de celle de Marbotte, mais aussi ces deux émouvantes expositions, l’une sur la famille Marbotte, l’autre sur la construction du chemin de fer.

Deuxième pipe d’opium. Je me réveille avec l’intérieur chamboulé. Dans la nuit, quelque chose m’a surpris, m’a réveillé et m’a tenu éveillé pendant de longues minutes pleines d’une souffrance inconnue – une douleur sourde et profonde – la seule chose qui me fait du bien c’est l’odeur de café – café en poudre sucré – comme à Bangkok au petit matin – mouillé avec de l’eau bouillie avant même de descendre prendre mon petit déjeuner. Et il me revient en souvenir le goût tout particulier de celui que je buvais au Light Hotel à Hanoï, je sais que ce n’était pas du vrai café, même pas du Cà Phê Phin, ni du Cà Phê Nấu, encore moins du Cà Phê Sữa. Ce n’était pas ce café préparé au filtre, un petit filtre en métal perforé et posé sur la tasse, ce qui ne fait en rien le goût si particulier. Juste du café d’hôtel, mais celui-ci avait quelque chose de particulier – les quelques jours où je suis resté à Hanoï ont tous commencé par cette délicate attention du café matinal, un café que dans mon esprit je me plaisais à dire si pur qu’il était certainement descendu seul des pentes enneigées de l’Himalaya, ou à défaut du Phan Xi Păng… Je n’ai jamais rien bu de tel et je n’en boirai peut-être plus jamais. Je me souviendrai toute ma vie de ce goût d’épices, de cannelle certainement, d’autres choses que je ne veux pas nommer de peur de rompre le charme. Cà Phê

Troisième pipe d’opium. Imperial Hotel, à Tokyo. Pas la peine de vouloir y réserver une chambre, c’est impossible. L’Imperial Hotel de Tokyo (帝国ホテル) était une pure merveille, un bâtiment presque incongru dans un Japon qui n’accepte que peu les écarts architecturaux, surtout lorsque ceux-ci viennent d’Occident. En l’occurrence, le projet somptueux qui a été conçu par l’architecte de renom, américain de surcroît, Frank Lloyd Wright avait tout d’une tentative de jonction entre l’Occident et l’Orient. Il ne reste aujourd’hui plus rien de l’hôtel, si ce n’est l’entrée principale qui est aujourd’hui conservée au Meiji-mura (博物館明治村). Le fait que les chambres étaient jugées trop petites et impossible à climatiser, et surtout que les fondations qui avaient pourtant résisté au séisme de 1923 avaient fini par s’enfoncer dans le sol, créant une étrange impression d’ondulation dans les couloirs menant aux chambres, ont eu raison de lui. En 1950, un autre hôtel, dans un style complètement différent et bien plus moderne, destiné à le remplacer, a été construit juste derrière, rendant définitivement caduc l’emploi du chef-d’œuvre qui sera détruit en 1968 après quarante-cinq ans de bons et loyaux services. Il ne reste aujourd’hui que les cartes postales et les dessins originaux de l’artiste pour savoir à quoi il pouvait ressembler. Les cartes postales à voir sur Old Tokyo et Field and Digital Times.

Frank Lloyd Wright – Tokyo Imperial Hotel – Lobby

Frank Lloyd Wright – Tokyo Imperial Hotel – Entrée principale

Quatrième pipe d’opium. Cajeputier (Melaleuca cajuputi) est un arbuste ou un arbre à feuilles persistantes, pouvant atteindre 30m de haut. L’écorce épaisse, blanchâtre, s’exfolie en larges bandes. Les rameaux sont couverts d’une pubescence de poils fins, assez denses et longs (description de Craven et Barlow, Wikipédia). L’huile de cajeput a des propriétés antiseptiques, mais le plus important, c’est qu’il existe sur cette planète une forêt entière de cajeputiers, à l’extrême sud du Vietnam, à la naissance du delta du Mékong et non loin de la frontière cambodgienne, à Châu Đốc, dans la forêt de Tra Su (Rừng Trà Sư). Un endroit qui pourrait ressembler au marais poitevin ou au bayou de la Nouvelle-Orléans, une mangrove dans les terres, à plus de cinquante kilomètres de la mer, une forêt plantée de cet arbre magique, un endroit incomparable…

Forêt de cajeputiers de Tra Su. Sud Vietnam

Cinquième pipe d’opium. Dimanche. Soleil d’automne – couleurs adéquates, vives et tendres – quelque chose se tapit quelque part comme un loir en sommeil. Je range mes pantalons d’été, tout le coton et les chemises en lin que j’ai pris soin de laver et de repasser avant de les remiser pour l’hiver. Je n’aurais pas l’occasion de les remettre de sitôt – à moins qu’une surprise se dessine au cours de l’hiver. Heureusement, il reste la littérature. Hier soir, au mitan de la nuit, j’ai terminé Le sympathisant de Viet Thanh Nguyen que je tenais depuis près d’un mois, mais cette fois-ci j’ai tout absorbé, lisant près de cent-cinquante pages en quelques heures. Étonnant. A présent, je suis tombé sur le livre de Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube.

Il lui apprit à repérer les traces avant de le laisser faire toute autre chose. « N’importe quel imbécile sait tirer au fusil, lui disait-il. Mais si tu suis assez longtemps la piste d’un animal tu arrives à connaître sa façon de penser, ce qu’il aime, quand il l’aime et tout ça. Tu ne chasses pas l’animal. Tu chasses les traces qu’il laisse. »

Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube
10/18, Editions Zoé, 2016

Sixième pipe d’opium. Dorothy Ashby. Harpiste mais pas classique, elle a collaboré avec Louis Armstrong, Bobby Womack et Stevie Wonder, mais avant tout c’est une musicienne hors pair avec des compositions d’une modernité incroyable comme ce superbe Essence of Sapphire, joué simplement avec contrebasse et batterie. Douceur et tendresse sortent de cet instrument au son maîtrisé, aux syncopes parfaites. On dirait la bande originale d’un film des années 50…

Septième pipe d’opium. Patrick Deville. Son ton hors-norme et son incroyable insolence, même dans les moments les plus solennels. Dernière salve d’un livre intimiste qui n’est qu’une histoire d’amour, entre les icônes du passé et celles du présent…

Des lambeaux de tissus multicolores et propitiatoires dansent au vent. Depuis mille ans, le lieu saint dresse ses formes idéales au sommet de la montagne et à l’aplomb de la rivière. A l’intérieur, des hommes au profil acéré, vêtus de chasubles noires, aux cheveux longs tirés en catogans, à la beauté sombre et maigre de christs crucifiés ou d’anarchistes russes, ânonnent depuis mille ans leur mélopée polyphonique autour d’une petite table où reposent en allégorie de la paix une miche de pain, du raisin, des tomates. A nouveau, parmi les quelques fidèles, une femme belle à ravir, fine bougie brune à la main et coiffée d’un foulard. On sort sur le promontoire vertigineux en cherchant une explication rationnelle à la curieuse beauté des femmes dans les églises orthodoxes, car le phénomène est patent, même à Nice ou à San Remo. On ne parvient qu’à élaborer des théories oiseuses et pseudo-freudiennes relatives à l’adoration de ces icônes, que sans doute on ne refuserait pas à profaner.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Huitième et dernière pipe d’opium. Le retour de l’abeille. Normalement, les abeilles reviennent au printemps, mais celle-ci a fait son retour à l’automne dans des circonstances que je ne m’explique pas vraiment. Au hasard d’une rencontre autour d’un discours, nous nous sommes retrouvés tous les deux à quelques mètres, à échanger des regards dans lesquels on pouvait savoir qu’il restait un souvenir lointain, presque inaudible, d’une histoire passée il y a très exactement vingt-six ans. Je dis souvent qu’il n’y a pas de hasard, il n’y a que des correspondances. Elle s’est approchée de moi en désarmant son appareil photo et m’a demandé si on se connaissait. Je lui ai simplement dit mon prénom et elle m’a répondu en riant “Oui… c’est bien ce qui me semblait… on s’est connus… on s’est même bien connus…” J’ai presque rougi… Ses yeux noisettes pétillants et son visage rond, ses mèches brunes frisées et ses lèvres à la moue boudeuse, elle était là, devant moi et nous nous sommes échangés nos numéros de téléphone en nous promettant de déjeuner ensemble, elle que j’ai recherchée si longtemps après que notre histoire fut terminée, dans la rue où je l’avais vue la dernière fois alors qu’elle était en fait partie faire ses études à Caen… Elle a fini par surgir à nouveau, l’abeille tendre…

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Pipes d’opium #2

Pipes d’opium #2

Où il est question d’un vieillard, d’un jeune Américain agaçant qui se trouve dans le périnée du temps, d’un soldat à qui est dédicacé le Petit prince qui se retrouve en Cochinchine, d’une roue de chariot sur laquelle urine un voleur, d’un Canadien dans une Asie disparue, d’un Français en Azerbaïdjan, d’une carte postale écrite à l’envers et de deux Annamites bien nonchalants… les bougres…

Première pipe d’opium. Me voici entouré de mes bouquins, que je n’arrive pas à lire… C’est comme une épine dans le pied, quelque chose dont on ne sait pas pourquoi elle nous empêche de marcher – quelque chose qu’on ne voit pas à l’œil nu. Et puis du jour au lendemain, la spécialiste des yeux vous demande si vous voyez bien les petits caractères de près, je lui réponds oui évidemment, vous êtes sûr, ben oui pourquoi cette question, c’est juste que les fabricants écrivent de plus en plus petit sur les étiquettes – non Monsieur, votre vue baisse – ah – et puis l’opticien vous fait essayer des lunettes, vous voyez bien de loin là ? oui évidemment – et de près là – oui bien sûr – normalement vous arrivez à lire les tout petits caractères en bas – oui évidemment, pourquoi je n’y arriverais pas – et maintenant retirez les lunettes et là… je ne vois plus rien – le couperet tombe, je suis atteint de presbytie (mot qui vient du grec πρέσβυς et qui signifie vieil homme) et en plus de ça c’est l’automne, comme si ça ne suffisait pas. Ce sont les premiers froids, les premières journées fraîches de l’année, sous un soleil jaune d’or et une clarté telle qu’on n’en trouve qu’en octobre. Moment privilégié dans l’année, instant de jonction entre le froid et le soleil, où se répand partout une odeur de bois fumé et de terre humide. Les radiateurs en fonte exhalent cette odeur typique de métal chauffé – flotte une légère odeur de cerise et de parquet en chêne.

Portrait de Benjamin Franklin chaussant des lunettes, peint par le peintre américain David Martin en 1797, dans le salon vert de la Maison Blanche. Face à lui se trouve le buste d’Isaac Newton (détail, cliquez sur l’image pour voir le tableau dans son ensemble).

Deuxième pipe d’opium. L’auteur est agaçant. Encore jeune, plutôt pas mal de sa personne, il collectionne les prix littéraires depuis 2016. Prix Edgar Allan Poe du premier roman en 2016, Prix Pulitzer 2016 de la fiction… Né en 1971 à Buôn Ma Thuột, non loin de Nha Trang, il a fait partie de ces populations arrivées aux États-Unis pour fuir la guerre du Vietnam. Son roman Le sympathisant est l’histoire d’un double qui aurait quelques années de plus que lui, qui se serait enfui du Vietnam parce que Sud-Vietnamien, et agent-double communiste. Une longue fresque peinte sur les reliques d’un pays encore endolori par une guerre qui a fait des milliers des morts (je parle du Vietnam, pas des Etats-Unis). Lecture minutieuse dont je fais durer le plaisir depuis près d’un mois (pendant ce temps-là, je continue d’accumuler les livres qui attendent).

Je me réveillai dans le périnée du temps, entre les toutes dernières heures de la nuit et les toutes premières du matin, avec une éponge immonde dans la bouche, effaré soudain par la tête coupée d’un insecte géant ouvrant sa grande gueule. Je m’aperçus que c’était simplement le meuble de la télévision en bois dont les antennes jumelles s’affaissaient. L’hymne national retentissait, la bannière étoile s’agitait et se fondait dans des plans panoramiques de majestueuses montagnes violettes et d’avions de chasse en vol. Lorsque le rideau de neige finit par tomber sur l’écran, je me traînai  jusqu’à la cuvette moussue des toilettes, puis jusqu’au plus bas des deux lits superposés, dans notre petite chambre. Bon s’était déjà hissé sur le lit d’en haut. Je m’allongeai et m’imaginai que nous roupillions comme des soldats, alors que le seul endroit proche de Chinatown où l’on pouvait acheter des lits superposés était le département enfants de ces horribles magasins de meubles tenus par des Mexicains, ou des gens qui avaient des têtes de Mexicains. J’étais incapable de voir les différences entre les gens ordinaires d’Amérique du Sud, mais ils n’avaient l’air de le prendre trop mal dans la mesure ou eux-mêmes me traitaient de chinetoque.

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant
Belfond, 2017

Viet Thanh Nguyen (Crédit LA Times)

Troisième pipe d’opium. Petite digression matinale en passant par l’ancienne Cochinchine et les pages écrites par le romancier et journaliste antimilitariste (mais soldat des tranchées) Léon Werth (1878 † 1955), à qui Le petit prince de Saint-Exupéry est dédicacé.

« À Léon Werth.

Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. J’ai une excuse sérieuse : cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde. J’ai une autre excuse : cette grande personne peut tout comprendre, même les livres pour enfants. J’ai une troisième excuse : cette grande personne habite la France où elle a faim et froid. Elle a besoin d’être consolée. Si toutes ces excuses ne suffisent pas, je veux bien dédier ce livre à l’enfant qu’a été autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. (Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) Je corrige donc ma dédicace :

À Léon Werth quand il était petit garçon »

1925, il part en Cochinchine, à l’époque appendice de la France, et se laisse complètement envelopper par un pays dont l’étrangèreté remet en cause chez lui les plus élémentaires conceptions de la notion d’étranger. Une lecture rare sur laquelle il faut s’arrêter quelques instants.
Le nom de Cochinchine dérive de l’usage par les Portugais de la ville de Cochin pour désigner l’Inde (d’où, plus tard, la dénomination Indochine) : les navigateurs occidentaux désignent alors du nom de Cochinchine la région de Đà Nẵng. Au XVIe siècle, d’autres dénominations telles que Chinecochin ou Champachine sont attestées. La dénomination se rattache ensuite à toute la partie méridionale de l’actuel Viêt Nam. (Wikipédia)

Phan Thiết.

La route de Saïgon à Phan-Thiet, la route entre deux brousses. Les grands arbres dont les noms donnent un effet d’exotisme et consacrent la réputation d’un voyageur. Le barbelé des bambous et des lianes. On comprend enfin le mot inextricable. Nature sans ménagements et sans réserve. Sans intimité non plus. Elle répète, renouvelle et multiplie ses poussées verticales, ses formes sèches, ses arêtes, ses géométriques découpages. Elle y ajoute ses enchevêtrements circulaires et ses spirales de lianes.
C’est la saison sèche. La végétation est sans exubérance. (Je crois qu’il faut un certain courage pour oser dire que la végétation n’est pas luxuriante. La végétation luxuriante étant un des dogmes du voyageur au départ d’Europe, pourquoi abandonnerait-il, au retour, ce dogme commode ?)
On voit donc les tiges des lianes. Cela fait un extraordinaire squelette proliférant.
A droite, à gauche, sur des cents kilomètres, la forêt continue. Elle procède par addition. Elle méprise de s’organiser en cathédrale. Une cathédrale c’est trop petit. Pourquoi pas en cai-nhà ?
Maintenant la forêt brûle. Qu’importe ! Elle repoussera. Elle brûle si bien qu’un arbre est tombé au travers de la route et que l’auto ne peut passer. Nous apportons des branches au milieu de la route, nous les entassons contre l’arbre et allumons un brasier. Quand l’arbre aura brûlé ou que nous pourrons déplacer un morceau du tronc, nous passerons. Heureusement, l’arbre est lent à brûler. L’auto me donnait le sentiment d’un voyage cinématographique. Nous voici pour une heure au moins au centre de la forêt, au centre de ses bruits. Et la nuit va tomber.

Léon Werth, Cochinchine (1926)
Editions Viviane Hamy, 1997

Quatrième pipe d’opium. La lune de Pejeng. C’est un tambour en bronze immense, dans la tradition des tambours fondus par la civilisation Đông Sơn, civilisation commerçante basée dans la péninsule indochinoise qui eut des échanges commerciaux jusqu’en Indonésie. La preuve en est, le plus grand de ces objets (diamètre 1,60 mètre, hauteur 1,86 mètre), la Lune de Pejeng, se trouve exposé dans le Pura Penataran Sasih dans le petit village de Pejeng sur l’île de Bali ; datant du IIIe siècle av. J.-C, il a été fondu d’une seule pièce et constitue le plus grand exemplaire de ce type d’objet au monde.
Son nom provient de la légende attachée à sa création. Selon celle-ci, une roue du chariot qui supportait la lune se serait détachée et serait tombée dans un arbre à Pejeng. Un voleur du lieu, effrayé par la lueur qu’elle dégageait, aurait uriné pour essayer de l’éteindre. La lune aurait alors explosé dans un bruit de tonnerre, tuant le voleur et tombant à terre sous sa forme actuelle. (Wikipédia)

Jeune danseuse balinaise de Legong © Stefan Magdalinski

Cinquième pipe d’opium. Greg Girard. Drôle de personnage, photographe de son état, Canadien accessoirement et surtout scrutateur d’une Asie en pleine transformation pendant ces trois dernières décennies. Ses terrains de jeu sont Hong-Kong et son quartier de Kowloon, qui a été rasé depuis, Shanghai ou Hanoï ; il y décrit sans concession un monde qui se transforme, qui devient de plus en plus dur pour certains. On pourra aussi le découvrir au Japon ou à Vancouver au travers de son site. Morceaux choisis.

Et au même moment, Fabienne me fait découvrir les photos de Liam Wong, des images traitées comme des planches extraites d’un film. Une belle découverte.

Sixième pipe d’opium. Patrick Deville dont il me reste encore quelques cartouches de La tentation des armes à feu. Une lecture qui reste comme le goût amour d’une viande trop cuite, carbonisée.

J’aimerais encore te dire ceci, mon amour, avant ton fantôme lui-même ne s’estompe : jamais comme cette nuit, seul dans cette gargote de Yanar dag, je n’aurai autant aimé souffrir de ton absence horrible et délicieuse.
Car de loin en loin nous avons ainsi rendez-vous et tu l’ignores, dans un restaurant de Con Con au Chili au-dessus des phoques neurasthéniques de la falaise ou dans une gargote de la presqu’île d’Apchéron devant la montagne enflammée, des lieux où il me semble pouvoir te consacrer la nuit, peut-être même t’écrire une lettre… Des ouvriers de la compagnie gazière ou des moujiks boivent en silence. Un poêle en faïence extrait une vapeur légère du plancher mouillé.

Patrick Deville. La tentation des armes à feu.
Seuil, collection Fictions & Cie. 2006

Septième pipe d’opium. Quand l’Indochine était française et que le Tonkin existait encore, quand on envoyait des cartes postales représentant des fumeurs d’opium, que les timbres étaient les mêmes qu’en France sauf qu’il était écrit Indochine, qu’on écrivait sur le côté imprimé, que Charlotte lui tournait la tête, qu’on ne se doutait pas que… et quand on… et…

Huitième et dernière pipe d’opium. Les jours passent. Il serait trompeur de croire que le changement arrive avec le temps. Rien n’advient seul, rien n’est provoqué par la longueur et l’enchaînement des jours et des heures, rien n’est le fruit du hasard. Tout est histoire de correspondances et de conséquences logiques de nos actes. Pour autant, le changement n’est pas forcément contrôlable, des tonnes de déconvenues peuvent venir bouleverser le champ des possibles.
Hey, mais franchement… On s’en fout non ?

Fumeurs d’opium à Saïgon, Émile Gsell

Photo d’en-tête © Bosen Yan (Village Xijiang de Mille Familles de Miao)

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