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Mata­lon — Cha­pitres 9 à 12

Mata­lon — Cha­pitres 9 à 12

Mata­lon

Mata­lon

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Le cimetière

Elias ne vint pas à l’hô­tel le len­de­main. Il envoya un mes­sage par l’in­ter­mé­diaire d’An­dréas — un mes­sage oral, comme au siècle pré­cé­dent, parce qu’E­lias n’a­vait pas de télé­phone por­table, ou n’en vou­lait pas, ce qui reve­nait au même.

— Mon­sieur Sal­tiel dit qu’il vous attend à la porte de l’u­ni­ver­si­té Aris­tote, à dix heures. L’en­trée prin­ci­pale, sur Egnatia.

Noor y fut à dix heures moins dix. La rue Egna­tia — la Via Egna­tia, l’an­cienne voie romaine qui tra­ver­sait l’empire d’ouest en est, de Durrës à Constan­ti­nople — était un fleuve de bruit et de die­sel, une artère à quatre voies satu­rée de bus, de taxis, de moby­lettes, bor­dée de maga­sins de chaus­sures et de bou­tiques de télé­pho­nie mobile. L’en­trée de l’u­ni­ver­si­té s’ou­vrait sur la droite — un por­tail en fer, des bâti­ments modernes en béton clair, des arbres, des étu­diants en t‑shirt qui fumaient sur les marches.

Elias était là, appuyé sur sa canne, à l’ombre d’un pla­tane. Il por­tait le même cos­tume en lin, mais pas de cha­peau — il avait mis à la place une cas­quette en toile beige, qui lui don­nait un air de vieux capi­taine à la retraite. Il ne sou­rit pas en la voyant. Il hocha la tête, comme on acquiesce à quelque chose qui va de soi.

— Venez, dit-il. Je vais vous mon­trer quelque chose.

Ils entrèrent dans le cam­pus. Mar­chèrent le long d’une allée bor­dée de lau­riers, entre des bâti­ments uni­ver­si­taires — facul­té de phi­lo­so­phie, facul­té de droit, biblio­thèque. Des étu­diants pas­saient en sens inverse, absor­bés par leurs écrans, leurs écou­teurs, leurs conver­sa­tions. Per­sonne ne regar­dait le vieil homme à la canne et la femme brune qui mar­chait à ses côtés, trop len­te­ment pour la cha­leur, comme si chaque pas comptait.

Elias s’ar­rê­ta au milieu d’une grande espla­nade. Dalles de béton, bancs en pierre, quelques arbres. Un bâti­ment admi­nis­tra­tif sur la gauche, un par­king sou­ter­rain dont l’en­trée bâillait comme une bouche. Des pou­belles, des vélos atta­chés à des poteaux, un chat roux qui dor­mait sur un mur bas. L’en­droit le plus ordi­naire du monde. Le genre d’en­droit qu’on tra­verse sans le voir.

— Regar­dez par terre, dit Elias.

Noor bais­sa les yeux. Les dalles. Du béton gris, usé, taché par endroits, fis­su­ré. Et entre les dalles, ici et là, quelque chose d’autre — des mor­ceaux de pierre plus claire, inté­grés dans le sol, comme les pièces d’un puzzle mal assor­ti. Elle s’ac­crou­pit. Regar­da de plus près. Les mor­ceaux de pierre claire por­taient des traces — des lettres, à moi­tié effa­cées. Des carac­tères hébraïques.

— C’est du marbre, dit Elias. Du marbre de pierres tombales.

Noor se rele­va. Regar­da l’es­pla­nade autour d’elle — les bancs, les dalles, le par­king, le bâti­ment admi­nis­tra­tif. Regar­da Elias.

— Ici, dit-il. Sous vos pieds. Sous les bâti­ments, sous les allées, sous le par­king, sous tout ça. Il y avait le plus grand cime­tière juif d’Eu­rope. Trois cents ans de morts. Trois cent mille tombes. Peut-être plus — per­sonne ne sait exac­te­ment. Il s’é­ten­dait sur une sur­face immense, des dizaines d’hec­tares, de là-bas — il poin­ta sa canne vers le sud — jus­qu’à là — il poin­ta vers l’est. Tout ce que vous voyez. L’u­ni­ver­si­té, les rési­dences, les rues, les immeubles. Tout ça, c’est le cimetière.

Noor ne dit rien. Elle regar­dait le sol. Le sol ordi­naire, gris, quo­ti­dien, pié­ti­né chaque jour par des mil­liers d’é­tu­diants, de pro­fes­seurs, de pas­sants. Le sol sous lequel des cen­taines de mil­liers de morts étaient enfouis, sans tombes, sans noms, sans rien.

— Les Nazis l’ont détruit en 1942, conti­nua Elias. D’une voix sans inflexion, la voix de quel­qu’un qui a racon­té cela tant de fois que les mots ont per­du leur tran­chant. Mais les mots res­taient là, cou­pants sous leur usure, comme des lames rouillées qui blessent encore. — Ils ont ordon­né la des­truc­tion du cime­tière. Les auto­ri­tés grecques ont obéi. Les pierres tom­bales ont été arra­chées, bri­sées, trans­por­tées. Cer­taines ont ser­vi à construire des trot­toirs. D’autres ont été uti­li­sées pour répa­rer des églises endom­ma­gées par le trem­ble­ment de terre de 1978. D’autres encore ont été récu­pé­rées pour des murs de sou­tè­ne­ment, des fon­da­tions, des ter­rasses. On a construit une ville avec les os des morts.

Il tapo­ta le sol de sa canne. Le bruit — un cla­que­ment sec, métal­lique — réson­na dans l’air chaud.

— Et après la guerre, quand les Juifs sur­vi­vants sont reve­nus — les rares qui sont reve­nus — le cime­tière n’exis­tait plus. Il avait été rasé, apla­ni, recou­vert. L’u­ni­ver­si­té a été construite des­sus dans les années cin­quante. Per­sonne n’a deman­dé la per­mis­sion aux morts.

Noor pen­sa aux tombes de ses propres morts. Le cime­tière du Jel­laz, à Tunis, sur la col­line — les tombes blanches sous le soleil, les cyprès, les femmes en sef­sa­ri qui venaient le ven­dre­di prier sur les sépul­tures. Le cime­tière où Hichem avait été enter­ré en 2003, avec les prières musul­manes, la sou­rate Yasin, les poi­gnées de terre jetées dans la fosse. Un enter­re­ment musul­man pour un homme qui s’ap­pe­lait peut-être Navarro.

Et ici, à Thes­sa­lo­nique, les tombes des Navar­ro — le grand-père d’Es­trel­la, le père de Noor si on remon­tait assez loin — avaient dis­pa­ru sous du béton.

— Venez, dit Elias.

Il la gui­da à tra­vers le cam­pus, len­te­ment, en s’ar­rê­tant tous les cin­quante mètres pour reprendre son souffle. La cha­leur était féroce — le béton irra­diait, l’air vibrait, les arbres eux-mêmes sem­blaient épui­sés. Elias trans­pi­rait sous sa cas­quette mais ne se plai­gnait pas. Il mar­chait avec la déter­mi­na­tion d’un homme qui a une destination.

Ils arri­vèrent devant un muret bas, en pierre, à demi caché par des buis­sons. Elias s’ar­rê­ta. Écar­ta une branche. Der­rière le muret, appuyées contre un mur de béton, trois dalles de marbre blanc. Des pierres tom­bales. Intactes, ou presque — les lettres étaient lisibles, gra­vées en hébreu, avec des dates, des noms.

— Les étu­diants les trouvent, dit Elias. De temps en temps, quand on creuse pour poser un câble, pour répa­rer un tuyau, on tombe des­sus. Des frag­ments. Des mor­ceaux de marbre avec des noms. On les met là, contre ce mur, et per­sonne ne sait quoi en faire. Il n’y a pas de cime­tière où les remettre. Il n’y a plus de cimetière.

Noor s’ac­crou­pit devant les dalles. Pas­sa ses doigts sur les lettres gra­vées. Le marbre était chaud — la cha­leur du soleil, mais aus­si une autre cha­leur, une cha­leur qui venait d’en des­sous, de la terre, de la masse com­pacte des morts sous le cam­pus. Elle lut les noms sans les com­prendre — des noms en hébreu, qu’elle ne savait pas déchif­frer. Mais les dates, oui. 1847. 1903. 1921. Des gens qui avaient vécu et qui étaient morts et qui avaient été enter­rés ici, dans ce sol, avec des prières et des larmes et des pierres gra­vées, et dont les tombes avaient été arra­chées et les pierres dis­per­sées et le lieu effacé.

— Navar­ro, dit-elle. Est-ce qu’il y a des Navar­ro là-dessous ?

— Cer­tai­ne­ment. Les Navar­ro étaient une grande famille. Plu­sieurs branches. Le cime­tière devait conte­nir des dizaines de tombes de Navar­ro. Le grand-père d’Es­trel­la, l’ar­rière-grand-père, et avant eux, d’autres encore. Mais on ne sau­ra jamais les­quels, ni où exac­te­ment. Tout a été mélan­gé, bri­sé, dispersé.

Elias s’as­sit sur le muret. Ôta sa cas­quette. Son crâne, presque chauve, lui­sait de sueur. Il res­pi­rait avec dif­fi­cul­té — la marche, la cha­leur, l’é­mo­tion peut-être, ou les trois. Noor lui offrit sa bou­teille d’eau. Il but une gor­gée, s’es­suya la bouche du revers de la main.

— Je venais ici avec ma mère, dit-il. Avant la guerre. Tous les ven­dre­dis avant le Shab­bat, on venait se recueillir sur la tombe de mon grand-père. C’é­tait là-bas — il dési­gna un point vague, vers l’est, der­rière un bâti­ment uni­ver­si­taire — à côté d’un grand cyprès. Le cyprès n’est plus là. La tombe n’est plus là. Tout ce qui reste, c’est moi. Et quand je ne serai plus là, il ne res­te­ra rien.

Il dit ça sans pathos, sans tré­mo­lo. Comme un fait. Comme on dit qu’il fait chaud, ou que la mer est bleue. La voix d’un homme qui a dépas­sé le cha­grin et qui se trouve main­te­nant dans un ter­ri­toire au-delà — un ter­ri­toire où les choses sont sim­ple­ment ce qu’elles sont, et où la tris­tesse n’est plus un sen­ti­ment mais un état, un élé­ment, comme la gravité.

Noor s’as­sit à côté de lui sur le muret. Ils res­tèrent là un moment, côte à côte, dans la cha­leur, sans par­ler. Des étu­diants pas­saient devant eux — rires, conver­sa­tions, musique sor­tant des télé­phones. Des vivants sur les morts. Le pré­sent sur le pas­sé. Le béton sur le marbre.

— Quand j’é­tais enfant, dit Noor, ma grand-mère me par­lait des djinns. Elle disait que les djinns habitent les lieux aban­don­nés. Les mai­sons vides, les ruines, les cime­tières oubliés.

Elias la regarda.

— Alors cet endroit doit être plein de djinns.

Il avait dit ça avec un demi-sou­rire — le même qu’au salon de l’Ex­cel­sior, quand il avait par­lé du bâti­ment qui décide. Un sou­rire qui n’é­tait ni de l’i­ro­nie ni de la com­pli­ci­té mais quelque chose entre les deux — la recon­nais­sance que les fron­tières entre les mondes sont poreuses, que les morts et les vivants coha­bitent, que le sol sous les pieds n’est jamais tout à fait solide.

— Est-ce que vous les enten­dez ? deman­da Noor. Dans le bâti­ment. Est-ce que vous enten­dez les voix ?

Elias ne répon­dit pas tout de suite. Il remit sa cas­quette, reprit sa canne, se leva.

— Je suis vieux, dit-il. Les vieux entendent beau­coup de choses. Des voix, des bruits, des musiques. Les méde­cins disent que c’est l’âge, que c’est le cer­veau qui se dégrade, que ce sont des hal­lu­ci­na­tions audi­tives. Peut-être qu’ils ont raison.

Il fit une pause. Regar­da le cam­pus, les bâti­ments, les arbres, le parking.

— Mais quand j’entre dans le bâti­ment Mata­lon — dans l’Ex­cel­sior, comme vous l’ap­pe­lez — j’en­tends des choses que je n’en­tends nulle part ailleurs. Des choses qui res­semblent à des voix. Des voix qui parlent une langue que je connais.

Il se tour­na vers Noor.

— Est-ce que ce sont des djinns, des fan­tômes, des hal­lu­ci­na­tions, ou la mémoire des murs ? Je n’en sais rien. Et je me fiche de le savoir. Ce qui compte, c’est qu’ils parlent. Et que quel­qu’un les entende.

Ils quit­tèrent le cam­pus en silence. Mar­chèrent le long de la Via Egna­tia, dans le vacarme des bus et des klaxons, deux sil­houettes inégales — le vieil homme voû­té sur sa canne, la femme brune avec son sac et son médaillon — qui avan­çaient len­te­ment dans la cha­leur blanche de midi, au-des­sus d’un cime­tière invi­sible, au milieu d’une ville qui avait oublié ses morts, ou qui fai­sait sem­blant de les avoir oubliés.

Devant l’hô­tel, Elias s’arrêta.

— Demain, dit-il. Les deux der­nières lettres. Vous êtes prête ?

— Je ne sais pas.

— C’est la bonne réponse.

Il tour­na les talons et dis­pa­rut dans la rue Kom­ni­non, sa canne cla­quant sur le trot­toir à inter­valles régu­liers, comme un métro­nome, comme un cœur.

Cha­pitre 10 — L’appel

Elle appe­la sa mère le soir même. Pas depuis la chambre 312 — elle ne pou­vait pas, pas dans cette pièce, pas avec Estrel­la dans les murs. Elle des­cen­dit dans la rue, mar­cha jus­qu’au front de mer, s’as­sit sur un banc face au golfe, et com­po­sa le numéro.

Souad décro­cha à la deuxième son­ne­rie. Ce qui signi­fiait qu’elle ne dor­mait pas, ce qui signi­fiait qu’elle atten­dait, ce qui signi­fiait qu’elle savait — à un cer­tain niveau, dans une cer­taine couche de sa conscience de mère — que cet appel allait venir.

— Noor ? C’est toi ? Ça fait dix jours que tu ne m’ap­pelles pas. J’ai failli appe­ler la police.

La voix de Souad. Aiguë, rapide, char­gée de reproches qui n’é­taient que de l’in­quié­tude retour­née comme un gant. Noor fer­ma les yeux. Devant elle, le golfe était noir, avec les lumières du port qui trem­blaient à la sur­face comme des pièces d’or jetées dans l’eau.

— Je suis à Thes­sa­lo­nique, maman.

Silence. Un silence d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — pas l’ab­sence de bruit, mais la pré­sence d’une pen­sée qui se forme, qui cherche sa forme, qui hésite entre plu­sieurs formes.

— En Grèce ? Qu’est-ce que tu fais en Grèce ?

— J’ai trou­vé une boîte. Der­rière l’é­ta­gère de l’ar­rière-bou­tique. Une boîte que papa avait cachée.

Silence encore. Plus long. Noor enten­dait la res­pi­ra­tion de sa mère — une res­pi­ra­tion qui s’é­tait modi­fiée, qui avait per­du sa régu­la­ri­té, qui tra­his­sait quelque chose.

— Qu’est-ce qu’il y avait dans la boîte ?

— Tu le sais, maman.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Noor l’a­vait dit comme Elias disait les choses — comme un fait, sans orne­ment, sans détour. Et le silence qui sui­vit, le plus long de tous, lui don­na rai­son. Souad savait.

— Des lettres, dit Noor. En ladi­no. Tu sais ce que c’est, le ladino ?

— Oui.

Un seul mot. Pro­non­cé à voix basse, presque un mur­mure. Oui. Souad savait ce qu’é­tait le ladi­no. Souad, qui n’a­vait jamais lu un livre de sa vie, qui regar­dait des feuille­tons turcs à la télé­vi­sion et qui s’en­dor­mait avec de la tisane de ver­veine, savait ce qu’é­tait le ladino.

— Depuis quand ? deman­da Noor.

— Depuis quand quoi ?

— Depuis quand tu sais. Pour papa.

La res­pi­ra­tion de Souad se fit plus rapide. Noor l’i­ma­gi­na dans son salon de la Haf­sia — le cana­pé en velours vert, la table basse avec le nap­pe­ron en den­telle, la pho­to de Hichem sur le buf­fet, dans un cadre en argent, la seule pho­to de lui qu’elle avait gar­dée en évi­dence, un por­trait en noir et blanc pris dans les années quatre-vingt où il avait les che­veux noirs et un sou­rire timide et des yeux qui regar­daient légè­re­ment à côté de l’ob­jec­tif, comme s’il ne vou­lait pas être vu de face.

— Il me l’a dit une fois, dit Souad. Une seule fois. C’é­tait en 1995 ou 1996, je ne sais plus. On regar­dait la télé­vi­sion, il y avait un repor­tage sur Israël, je ne sais plus quoi exac­te­ment, et il a dit — il a dit que sa famille venait de Grèce. Qu’ils étaient juifs. Que son père — ton grand-père — s’ap­pe­lait autre­ment avant. Il a dit ça et puis il s’est tu. Il ne m’a pas regar­dée. Il regar­dait la télé­vi­sion mais il ne voyait plus la télé­vi­sion. Et moi je n’ai rien dit. Je n’ai pas posé de ques­tions. Je n’ai rien demandé.

— Pour­quoi ?

— Parce que j’a­vais peur, Noor. J’a­vais peur de ce que ça vou­lait dire. Si ton père était juif — si sa famille était juive — alors quoi ? Notre mariage n’é­tait pas valide ? Ton père m’a­vait men­ti ? Toi, tu étais quoi — musul­mane, juive, les deux, ni l’un ni l’autre ? J’a­vais peur que tout s’ef­fondre. Alors j’ai fait comme si je n’a­vais pas enten­du. Et lui, il a fait comme si il n’a­vait rien dit. Et on n’en a plus jamais par­lé. Jamais. Pen­dant huit ans, jus­qu’à sa mort, on n’en a plus jamais parlé.

La voix de Souad s’é­tait mise à trem­bler. Pas de colère — de quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond, un trem­ble­ment qui venait du socle, des fon­da­tions, du sol sur lequel elle avait construit sa vie avec Hichem Bel­hadj, libraire de la rue Zar­koun, homme dis­cret, homme tendre, homme qui cachait dans un mur ce qu’il ne pou­vait pas dire à voix haute.

— Il t’ai­mait, dit Souad. Ça, tu le sais. Quoi qu’il ait caché, quoi qu’il n’ait pas dit, il t’ai­mait. Et moi aus­si il m’ai­mait. À sa façon. Avec son silence.

Noor pleu­rait. Les larmes cou­laient sur ses joues, tom­baient sur ses mains, et le golfe noir devant elle se brouillait, se dédou­blait, les lumières du port nageaient dans l’eau de ses yeux. Elle pleu­rait pour Souad, pour sa mère qui avait pas­sé quinze ans à vivre avec un secret qu’elle ne pou­vait par­ta­ger avec per­sonne, qu’elle avait enfoui comme Hichem avait enfoui la boîte — der­rière un meuble, dans un recoin, dans l’obscurité.

— Pour­quoi tu ne m’as rien dit après sa mort ?

— Pour te pro­té­ger. Pour te lais­ser ta vie. Tu avais vingt-cinq ans, tu repre­nais la librai­rie, tu avais assez de choses à por­ter sans ajou­ter ça. Et puis — com­ment dire une chose pareille ? Com­ment dire à sa fille que son père n’é­tait pas celui qu’elle croyait ? Que son nom n’est pas son nom ? Que sa reli­gion n’est peut-être pas sa religion ?

— Tu aurais dû me le dire.

— Oui. J’au­rais dû.

Souad pleu­rait aus­si, main­te­nant. Noor l’en­ten­dait — les reni­fle­ments, les ins­pi­ra­tions sac­ca­dées, le bruit d’un mou­choir en papier qu’on froisse. Elles pleu­raient ensemble, à deux mille kilo­mètres l’une de l’autre, de chaque côté de la mer qui avait por­té les bateaux des Séfa­rades et les secrets des pères et les silences des mères.

— Com­ment il s’ap­pe­lait ? deman­da Noor. Le vrai nom de papa. Tu le sais ?

— Non. Il ne me l’a pas dit. Il a dit que sa famille venait de Grèce et qu’ils étaient juifs. C’est tout. Il n’a pas dit le nom.

— Navar­ro. Il s’ap­pe­lait Navarro.

Silence. Souad répé­ta le nom, len­te­ment, comme si elle le goûtait.

— Navar­ro. C’est espagnol.

— C’est séfa­rade. C’est la même chose.

Un long silence. Le bruit de la mer, très doux, venait du rivage à quelques mètres du banc — un cla­po­tis lent, régu­lier, comme une res­pi­ra­tion. La même mer à Tunis. La même mer ici. La même mer qui reliait tout ce que les hommes avaient séparé.

— Tu rentres quand ? deman­da Souad.

— Bien­tôt. Demain ou après-demain. Il me reste quelque chose à faire.

— Quoi ?

— Deux lettres. Il reste deux lettres à lire.

Souad ne deman­da pas quelles lettres. Elle ne posa pas de ques­tions. Elle dit seulement :

— Fais atten­tion à toi, ma fille.

Et elle rac­cro­cha. Et Noor res­ta sur le banc, le télé­phone contre sa cuisse, le visage mouillé de larmes séchant dans la cha­leur de la nuit, à regar­der le golfe Ther­maïque qui ne bou­geait pas, qui ne par­lait pas, qui ne cachait rien.

*

Elle mar­cha long­temps, cette nuit-là. Le long du front de mer, vers l’est, dépas­sant la Tour Blanche — illu­mi­née, mas­sive, blanche comme un os plan­té dans la nuit — puis conti­nuant sur la pro­me­nade qui lon­geait le lit­to­ral, la Nea Para­lia, avec ses sculp­tures modernes, ses jar­dins géo­mé­triques, ses bancs où des couples s’embrassaient dans l’obs­cu­ri­té. L’air était chaud, salé, char­gé des odeurs du golfe — algues, sel, die­sel, pois­son — et la ville, der­rière elle, bour­don­nait encore de sa vie noc­turne, les ter­rasses de Lada­di­ka, les bars de Valao­ri­tou, la musique qui s’é­chap­pait des fenêtres ouvertes.

Elle mar­chait et elle pen­sait à rien. Ou plu­tôt elle pen­sait à tout en même temps, et tout se mélan­geait — Estrel­la, Souad, Hichem, les djinns, le cime­tière, le miroir, les lettres, le médaillon — et le résul­tat n’é­tait pas une pen­sée mais un bruit, un bour­don­ne­ment, une fré­quence conti­nue qui vibrait dans sa tête comme le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion de la chambre 312.

Elle s’ar­rê­ta devant une sta­tue. Un homme en bronze, assis sur un socle, le regard tour­né vers la mer. Elle lut la plaque : Aris­tote. Le phi­lo­sophe. Celui qui avait ensei­gné que la connais­sance com­mence par l’é­ton­ne­ment. Noor regar­da la sta­tue et pen­sa que l’é­ton­ne­ment était un mot trop doux pour ce qu’elle éprou­vait. Ce qu’elle éprou­vait res­sem­blait davan­tage à un séisme — le sol qui bouge, les murs qui craquent, les objets fami­liers qui tombent de leurs éta­gères et se brisent sur le carrelage.

Elle reprit sa marche. Revint vers l’hô­tel par les petites rues — Proxe­nou Koro­mi­la, Kala­po­tha­ki, des rues étroites et mal éclai­rées où des chats fouillaient dans les pou­belles et où les bal­cons des immeubles déver­saient une lumière jaune et des odeurs de cui­sine. Elle croi­sa un groupe de jeunes qui riaient en sor­tant d’un bar, une vieille femme qui arro­sait ses plantes sur un bal­con du pre­mier étage, un chien errant qui la regar­da pas­ser avec des yeux d’une dou­ceur insoutenable.

Elle arri­va devant l’Ex­cel­sior à minuit pas­sé. Leva la tête vers la façade. Les fenêtres du troi­sième étage étaient noires — sa chambre, la 312, était éteinte, elle l’a­vait lais­sée éteinte en par­tant. Mais pen­dant une seconde — une seconde — elle crut voir quelque chose à la fenêtre. Une sil­houette. Non — un reflet. Non — rien. La façade était blanche et vide, les bal­cons Art déco des­si­naient leurs courbes dans la nuit, et il n’y avait personne.

Elle entra, mon­ta, se cou­cha. Et cette nuit-là, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, le bâti­ment fut silen­cieux. Pas un mur­mure, pas une voix, pas un souffle. Comme si les murs, après avoir tant par­lé, avaient besoin eux aus­si de reprendre leur souffle. Ou comme si, ayant été enten­dus, ils pou­vaient enfin se taire.

Cha­pitre 11 — La der­nière visite d’Elias

Le vent souf­flait du nord quand Elias arri­va pour la der­nière fois. Le Var­da­ris — le vent du Var­dar, celui qui des­cend de la val­lée, celui qui avait por­té les flammes en août 1917 — par­cou­rait les rues de Thes­sa­lo­nique en longues rafales chaudes et sèches qui fai­saient cla­quer les stores et sou­le­vaient la pous­sière entre les immeubles. Le golfe, pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Noor, avait des vagues — de petites crêtes blanches, ner­veuses, qui cou­raient vers le rivage comme des mes­sages pressés.

Elias était dif­fé­rent. Noor le vit dès qu’il entra dans le hall de l’Ex­cel­sior — quelque chose dans sa démarche, dans la manière dont il s’ap­puyait sur sa canne, plus lour­de­ment que d’ha­bi­tude, comme si la canne por­tait davan­tage de poids. Son visage aus­si avait chan­gé. Les rides sem­blaient plus pro­fondes, les yeux plus enfon­cés, la peau plus trans­pa­rente, presque trans­lu­cide, comme du papier qui laisse devi­ner la lumière der­rière lui. Il avait vieilli de dix ans en une nuit. Ou peut-être qu’il avait tou­jours eu cet âge-là et que les jours pré­cé­dents, l’éner­gie de la tra­duc­tion, l’ex­ci­ta­tion de retrou­ver le ladi­no vivant dans des lettres, l’a­vait momen­ta­né­ment rajeu­ni, et que main­te­nant, la tâche presque ter­mi­née, son corps repre­nait ses droits.

Il s’as­sit dans le fau­teuil blanc. Posa sa canne. Ne reti­ra pas son chapeau.

— Le Var­da­ris, dit-il. Vous le sentez ?

— Oui. Tout bouge.

— C’est le vent de l’in­cen­die. Le même. Il souffle trois ou quatre fois par été, tou­jours du nord, tou­jours chaud, tou­jours sec. Quand j’é­tais enfant, les vieux disaient qu’il por­tait encore l’o­deur du feu. Qu’il n’a­vait jamais oublié le chemin.

Il regar­da Noor. Ses yeux étaient clairs, mal­gré tout — d’une clar­té presque exces­sive, comme si la fatigue du corps avait eu pour effet de puri­fier le regard, de le débar­ras­ser de tout ce qui n’é­tait pas essentiel.

— Les deux der­nières lettres, dit-il.

Noor les posa sur la table. Les deux der­nières. Les deux qu’E­lias avait refu­sé de lire lors de leur deuxième ren­contre, parce que l’é­cri­ture avait chan­gé, parce que quelque chose était dif­fé­rent. Noor les avait regar­dées, depuis, dans la chambre, le soir, en tenant les feuilles devant la lampe. L’é­cri­ture d’Es­trel­la avait effec­ti­ve­ment chan­gé — les lettres étaient plus petites, plus ser­rées, plus trem­blantes, comme si la main qui les tra­çait avait per­du de sa force ou de sa certitude.

Elias prit la pre­mière des deux. Chaus­sa ses lunettes. Lut en silence, les lèvres bou­geant à peine. Puis il leva les yeux et Noor vit quelque chose dans son regard qu’elle n’a­vait pas vu avant — de la surprise.

— Cette lettre est datée de 1941, dit-il. Avril 1941. Le mois de l’in­va­sion allemande.

Il tra­dui­sit.

Ma fille. Les Alle­mands sont entrés dans la ville ce matin. Ils sont venus par la route de l’est, en colonnes, avec des camions et des motos. Les gens les regar­daient depuis les bal­cons. Per­sonne ne disait rien. Le silence était le bruit le plus fort que j’aie jamais enten­du. Je suis vieille main­te­nant, j’ai soixante et onze ans, et mes mains tremblent quand j’é­cris, et mes yeux ne voient plus bien les lettres. Mais je vou­lais t’é­crire une der­nière fois de cet apar­ta­men­to. Je ne sais pas ce qui va arri­ver. Les gens disent que les Alle­mands ne sont pas comme les Grecs, qu’ils ne veulent pas seule­ment nos maga­sins et nos mai­sons, qu’ils veulent autre chose. Je ne veux pas croire à ça. Je ne peux pas croire à ça. Nous avons sur­vé­cu à l’In­qui­si­tion, nous avons sur­vé­cu au fue­go, nous avons sur­vé­cu à tout. Com­ment ne sur­vi­vrions-nous pas à cela aus­si ? Le bâti­ment est solide. Les murs sont épais. Le señor Pley­ber a bien construit. Je reste ici, dans l’a­par­ta­men­to, avec les meubles de ton père et les livres de ton père et la lumière du matin qui entre par les ven­ta­nas. Si quelque chose arrive, sache que je suis morte ici, dans cette pièce, en pen­sant à toi. Ta mère, Estrella.

Elias posa la lettre. Ses mains trem­blaient — pas du trem­ble­ment habi­tuel, le trem­ble­ment fin de l’âge, mais d’un trem­ble­ment plus pro­fond, qui venait de plus loin, qui mon­tait des os.

— Elle savait, dit Noor.

— Elle savait et elle ne savait pas. Comme tout le monde. En avril 1941, per­sonne à Thes­sa­lo­nique ne savait ce que les Nazis allaient faire. Per­sonne n’i­ma­gi­nait Ausch­witz. Mais ils sen­taient quelque chose. Les vieux, sur­tout. Les vieux sen­taient que cette fois, c’é­tait différent.

Il prit la der­nière lettre. La sep­tième. La regar­da long­temps avant de l’ou­vrir — et Noor com­prit qu’il hési­tait. Que ce vieil homme de quatre-vingt-dix ans, qui avait sur­vé­cu aux dépor­ta­tions, qui avait vu dis­pa­raître sa com­mu­nau­té, qui lisait le ladi­no comme on res­pire, hési­tait devant une feuille de papier jauni.

— Celle-ci n’est pas d’Es­trel­la, dit-il.

Noor le regarda.

— L’é­cri­ture est dif­fé­rente. Plus jeune, plus ferme. Une autre main.

Il lut.

Chère madame. Je m’ap­pelle Dimi­tra Papa­do­pou­los. J’ha­bite au deuxième étage du bâti­ment Mata­lon. Je vous écris pour vous dire que votre mère, madame Estrel­la Navar­ro, est par­tie avec les autres, le 15 mars 1943. Ils les ont emme­nés à la gare, avec les valises. Elle m’a­vait don­né les clés de l’a­par­ta­men­to la veille, et elle m’a­vait deman­dé de vous envoyer cette lettre si un jour je trou­vais votre adresse. Je l’ai trou­vée dans un des livres de votre père — une adresse à Tunis, écrite sur un mor­ceau de papier, glis­sée dans un livre de prières. Je n’ai pas pu la pro­té­ger. J’au­rais vou­lu. Elle était bonne, votre mère. Elle me don­nait des gâteaux aux amandes pour mes enfants et elle chan­tait le soir, je l’en­ten­dais à tra­vers le plan­cher. Elle chan­tait des chan­sons que je ne com­pre­nais pas, dans sa langue, et c’é­tait beau. Je vous envoie cette lettre avec les six lettres que j’ai trou­vées dans l’a­par­ta­men­to. Elle les avait gar­dées — elle n’a­vait pas pu les envoyer, ou elle n’a­vait pas vou­lu, je ne sais pas. Peut-être qu’elle vou­lait les empor­ter mais qu’elle n’a pas eu le temps. Par­don­nez-moi de ne rien avoir pu faire. Que Dieu ait son âme. Dimi­tra Papa­do­pou­los, Thes­sa­lo­nique, sep­tembre 1945.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence. C’é­tait un gouffre. Un trou dans le tis­su du temps, un espace où les mots n’exis­taient plus, où le lan­gage lui-même se reti­rait, vain­cu, insuf­fi­sant, obscène.

Estrel­la n’a­vait pas envoyé les lettres. Elle les avait écrites — toutes les six, sur des années, des décen­nies, de 1924 à 1941 — et elle les avait gar­dées. Dans l’ap­par­te­ment. Dans la pièce. Peut-être dans une boîte, peut-être dans un tiroir, peut-être sous un oreiller. Elle avait écrit à sa fille par­tie à Tunis, et elle n’a­vait pas pos­té les lettres. Pour­quoi ? Parce qu’elle ne connais­sait pas l’a­dresse exacte ? Parce que les lettres n’ar­ri­vaient plus ? Parce qu’é­crire suf­fi­sait — parce que l’acte d’é­crire, de poser les mots sur le papier, de s’a­dres­ser à sa fille absente, était en soi une forme de lien, une prière sans des­ti­na­taire, un fil lan­cé dans le vide qui n’a­vait pas besoin d’ar­ri­ver pour exister ?

Et c’é­tait Dimi­tra, la voi­sine grecque du deuxième étage, qui avait trou­vé les lettres après le départ d’Es­trel­la — le départ, le mot était obs­cène, c’é­tait une dépor­ta­tion, un convoi vers Ausch­witz, le 15 mars 1943 — et qui avait cher­ché l’a­dresse, et qui avait fini par la trou­ver dans un livre de prières, et qui avait tout envoyé à Tunis, en sep­tembre 1945, quand la guerre était finie et qu’il n’y avait plus rien à sauver.

Et les lettres étaient arri­vées à Tunis. Et quel­qu’un les avait reçues — la fille d’Es­trel­la, ou Isaac, ou un des­cen­dant — et les avait gar­dées. Et quel­qu’un d’autre les avait mises dans une boîte en car­ton, avec la pho­to et le médaillon, et avait caché la boîte der­rière une éta­gère dans une librai­rie de la rue Zar­koun. Et la boîte était res­tée là pen­dant trente, qua­rante, cin­quante ans, dans le noir, dans la pous­sière, en attendant.

Noor prit la lettre de Dimi­tra. La relut, en silence, avec ses propres yeux, bien qu’elle ne com­prît pas les mots. Mais elle n’a­vait pas besoin de com­prendre les mots. Elle com­pre­nait le geste. Une femme grecque qui écrit à une incon­nue tuni­sienne pour lui dire que sa mère a été emme­née. Qui garde des lettres pen­dant deux ans, dans un appar­te­ment vide, pen­dant l’Oc­cu­pa­tion, alors que gar­der les affaires d’une famille juive était dan­ge­reux, peut-être mor­tel. Qui cherche une adresse dans un livre de prières. Qui envoie tout, sans rien gar­der, sans rien deman­der en retour.

— Dimi­tra, dit Noor. Est-ce qu’on sait ce qu’elle est devenue ?

— Non, dit Elias. Il y avait des mil­liers de Papa­do­pou­los à Thes­sa­lo­nique. Ce serait impos­sible à retrou­ver. Mais elle a fait ce qu’elle a fait. Et c’est grâce à elle que vous êtes assise ici, avec ces lettres, dans ce bâti­ment, soixante-sept ans plus tard.

Elias reti­ra ses lunettes. Cette fois, il ne les essuya pas. Il les posa sur la table, à côté des lettres, et ses yeux nus — sans le filtre des verres — étaient d’une vul­né­ra­bi­li­té que Noor ne leur avait pas vue. Des yeux de très vieil homme. Des yeux qui avaient trop vu et qui voyaient encore, mal­gré tout, avec une acui­té douloureuse.

— Il y a une chose que je ne vous ai pas dite, dit-il.

Noor atten­dit.

— Je connais­sais des Navar­ro. Quand j’é­tais enfant. Avant la guerre. Mon père ache­tait ses livres chez un libraire du bâti­ment Mata­lon — un homme grand, maigre, avec des lunettes rondes et une voix douce. Il s’ap­pe­lait Navar­ro. Yaa­kov Navar­ro. Mon père l’ai­mait beau­coup. Ils jouaient aux échecs ensemble, le dimanche, dans le salon du pre­mier étage. Et la femme de ce Navar­ro — elle s’ap­pe­lait Estrel­la, je crois — fai­sait des gâteaux aux amandes. Des tra­va­dos. Je m’en sou­viens parce que ma mère disait que c’é­taient les meilleurs tra­va­dos de Salo­nique, et ma mère ne fai­sait jamais de compliments.

Il eut un sou­rire — pas le demi-sou­rire habi­tuel, un vrai sou­rire, un sou­rire com­plet qui éclai­ra son visage de rides et lui don­na, pen­dant une seconde, l’air du petit gar­çon qu’il avait été quatre-vingts ans plus tôt, man­geant des gâteaux aux amandes dans un salon du bâti­ment Mata­lon pen­dant que son père jouait aux échecs avec un libraire nom­mé Navarro.

— Le bâti­ment se sou­vient, dit-il. Mieux que moi, mieux que les livres, mieux que les plaques com­mé­mo­ra­tives. Les murs gardent tout — les voix, les odeurs, les gestes. On peut repeindre, on peut réno­ver, on peut poser du marbre neuf et du par­quet blond et des toiles d’ar­tistes contem­po­rains. Mais en des­sous, tout est là. Tout attend. Et quand quel­qu’un vient — quel­qu’un qui a le droit d’en­tendre, quel­qu’un à qui les murs ont quelque chose à dire — alors les murs parlent.

Il se leva. Plus dif­fi­ci­le­ment que les fois pré­cé­dentes — il dut s’y reprendre à deux fois, la canne glis­sant sur le sol en marbre. Noor fit un geste pour l’ai­der, il l’ar­rê­ta d’un mou­ve­ment de la main.

— Je suis vieux, pas infirme. Pas encore.

Il mit son cha­peau. Prit sa canne. Regar­da autour de lui — le hall, l’es­ca­lier en marbre, les feuilles rouges du lustre, les murs blancs. Il regar­dait le bâti­ment comme on regarde quel­qu’un qu’on ne rever­ra peut-être pas.

— N’ayez pas peur des voix, dit-il. Ce ne sont pas des djinns. Ce ne sont pas des fan­tômes. Ce sont des gens. Des gens qui ont vécu ici, qui ont aimé ici, qui ont cui­si­né et chan­té et pleu­ré et joué aux échecs ici. Ils ne veulent pas vous faire du mal. Ils veulent être enten­dus. C’est tout ce que veulent les morts — être entendus.

Il s’ap­pro­cha de Noor. De très près. Elle sen­tit son odeur — du savon, de la naph­ta­line, et en des­sous, l’o­deur de la vieillesse, sucrée et un peu aigre, l’o­deur d’un corps qui se défait len­te­ment. Il leva la main et tou­cha le médaillon qu’elle por­tait au cou. Ses doigts trem­blants effleu­rèrent l’é­toile de David, et il dit quelque chose en ladi­no — quelques mots, à voix basse, que Noor ne com­prit pas.

— Qu’est-ce que vous avez dit ?

Ke el Dió te guadre. Que Dieu te garde. C’est ce que disaient les mères à Salo­nique quand leurs enfants par­taient en voyage. Estrel­la a dû le dire à sa fille, le jour où elle est par­tie pour Tunis. Et main­te­nant c’est moi qui vous le dis.

Il la regar­da une der­nière fois. Et dans ce regard, Noor vit pas­ser toute l’his­toire — les bateaux de 1492, les syna­gogues de Salo­nique, le feu de 1917, les gâteaux aux amandes, les par­ties d’é­checs, les lettres qu’on n’en­voie pas, les noms qu’on efface, les cime­tières qu’on recouvre, les voix qu’on n’en­tend plus. Tout tenait dans ce regard. Tout le poids de cinq siècles de pré­sence et d’un demi-siècle d’absence.

— Adieu, made­moi­selle Navar­ro, dit-il.

Navar­ro. C’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un l’ap­pe­lait par ce nom. Le vrai nom. Le nom d’a­vant le nom.

Puis il sor­tit. La porte vitrée se refer­ma. Et le Var­da­ris l’emporta dans la rue, son cha­peau de paille et sa canne et son cos­tume en lin, comme une feuille arra­chée à un arbre très ancien, le der­nier arbre d’une forêt qui n’existe plus.

Cha­pitre 12 — Matalon

La der­nière nuit, Noor ne dor­mit pas.

Elle ne cher­cha pas à dor­mir. Elle res­ta assise sur le lit de la chambre 312, la boîte ouverte à côté d’elle, les sept lettres éta­lées sur le des­sus-de-lit comme un jeu de cartes dont elle connais­sait main­te­nant toutes les figures. Les six lettres d’Es­trel­la et celle de Dimi­tra. Sept feuilles de papier jau­ni, sept voix, sept moments d’un monde dis­pa­ru. Elle les tou­cha une à une, du bout des doigts, sans les lire — elle n’a­vait pas besoin de les lire, elle les por­tait en elle, tra­duites par la voix d’E­lias, dépo­sées dans sa mémoire comme des cailloux au fond d’une rivière.

La fenêtre était ouverte. Le Var­da­ris avait ces­sé, et l’air de la nuit entrait dans la chambre, chaud, humide, char­gé de toutes les odeurs de Thes­sa­lo­nique — le sel du golfe, le jas­min des ter­rasses, le die­sel des taxis, la graisse des souv­la­kis, et en des­sous, cette autre odeur, celle que Noor avait appris à recon­naître, l’o­deur de cendres anciennes que la ville por­tait comme un par­fum de deuil que le temps ne par­ve­nait pas à dissiper.

Elle se leva. Mar­cha pieds nus jus­qu’à la fenêtre. Se pen­cha sur le bal­con Art déco, les mains sur la balus­trade en fer for­gé dont les motifs géo­mé­triques, elle le savait main­te­nant, avaient été des­si­nés par Eli Has­sid Fer­nan­dez en 1924. Le fer était encore tiède de la cha­leur du jour. En bas, la rue Kom­ni­non était déserte — une voi­ture garée, un chat qui tra­ver­sait, les halos jaunes des réver­bères. Et au bout de la rue, la mer. On ne la voyait pas dans le noir, mais on la sen­tait — sa pré­sence immense, patiente, son souffle lent qui mon­tait entre les immeubles.

Noor pen­sa à Estrel­la, debout à cette même fenêtre. Pas cette fenêtre exac­te­ment — la fenêtre d’a­vant, celle de l’ap­par­ta­men­to, avant la réno­va­tion, avant l’hô­tel. Mais le même empla­ce­ment. Le même rec­tangle décou­pé dans la façade, ouvrant sur la même rue, le même bout de mer, le même ciel. Estrel­la avait regar­dé cette vue pen­dant vingt ans — de 1924, année de la construc­tion du bâti­ment, à 1943, année de la dépor­ta­tion. Vingt ans de matins où la lumière entrait par les ven­ta­nas. Vingt ans de soirs où le golfe virait au noir. Et puis un jour de mars, on était venu la cher­cher, et elle était par­tie avec sa valise, et la fenêtre était res­tée ouverte der­rière elle, et per­sonne ne l’a­vait plus jamais regar­dée avec les mêmes yeux.

Jus­qu’à maintenant.

*

Le matin arri­va comme il arri­vait tou­jours à Thes­sa­lo­nique en juillet — d’un coup, sans tran­si­tion, le noir cédant au blanc en quelques minutes, le soleil sur­gis­sant der­rière les mon­tagnes de l’est avec une bru­ta­li­té joyeuse qui ne tenait aucun compte des insom­nies ni des cha­grins. Noor n’a­vait pas fer­mé les rideaux. La lumière l’at­tei­gnit de plein fouet, et elle la lais­sa faire, assise sur le lit, les yeux ouverts, le visage offert.

La lumière est belle dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage, sur­tout le matin quand le soleil entre par les ven­ta­nas de la façade.

Elle se dou­cha. S’ha­billa. Ran­gea ses affaires dans la valise — les robes en lin, les san­dales, le livre qu’elle n’a­vait pas lu, la crème solaire, le char­geur de télé­phone. Et la boîte. Elle prit les lettres, les replia une à une, les remit dans la boîte avec la pho­to et la lettre de Dimi­tra. Le médaillon, elle le gar­da au cou. Elle fer­ma la boîte, la glis­sa dans son sac. Puis elle fit le tour de la chambre — la salle de bains, le pla­card, le bureau — pour véri­fier qu’elle n’ou­bliait rien. La chambre 312 était vide. Propre, nue, prête pour le pro­chain occu­pant. On ne voyait aucune trace de son pas­sage. On ne voyait aucune trace du pas­sage de personne.

Elle des­cen­dit. Ren­dit la carte magné­tique à Andréas, qui était der­rière le comp­toir, sou­riant, en che­mise blanche, comme le pre­mier jour.

— Vous par­tez ? dit-il. J’es­père que vous avez aimé Thessalonique.

— J’ai aimé Thessalonique.

Elle paya la note. Andréas lui pro­po­sa un taxi. Elle refu­sa. Elle vou­lait mar­cher. Elle avait le temps — son vol ne par­tait qu’en fin d’après-midi.

— Madame Belhadj ?

Elle se retourna.

— Le mon­sieur — mon­sieur Sal­tiel — il est pas­sé ce matin, très tôt, avant l’ou­ver­ture. Il a lais­sé quelque chose pour vous.

Andréas lui ten­dit un petit paquet enve­lop­pé dans du papier kraft, fice­lé avec une ficelle blanche. Noor le prit. Il pesait presque rien.

— Il a dit que vous sau­riez quoi en faire.

Elle ouvrit le paquet dans le hall, debout devant l’es­ca­lier en marbre. À l’in­té­rieur, un livre. Très petit, très vieux, relié en cuir sombre, la cou­ver­ture cra­que­lée, les pages jau­nies et gon­do­lées par le temps. Elle l’ou­vrit. Du texte en carac­tères hébraïques — du ladi­no, cer­tai­ne­ment. Et sur la page de garde, à l’encre bleue, une ins­crip­tion manus­crite, en fran­çais cette fois, de l’é­cri­ture trem­blante d’Elias :

Pour Noor Navar­ro. Ce livre de prières appar­te­nait à mon père. Il n’a plus per­sonne à qui prier. Peut-être qu’entre vos mains, il retrou­ve­ra une voix. E.S.

Elle refer­ma le livre. Le ser­ra contre elle un ins­tant, puis le glis­sa dans son sac, à côté de la boîte.

*

Elle sor­tit de l’hô­tel. Posa sa valise sur le trot­toir. Et fit ce qu’elle n’a­vait pas fait le pre­mier jour, parce que le pre­mier jour elle ne savait rien : elle se retour­na et regar­da le bâtiment.

Le bâti­ment Mata­lon. L’Ex­cel­sior. Quatre étages de pierre blanche, les bal­cons Art déco, les fenêtres néo­clas­siques, la façade rava­lée, les joints frais. Le même bâti­ment que sur la pho­to de 1932 — et pas le même. Le même et un autre. Comme elle. Noor Bel­hadj et Noor Navar­ro. La même femme et une autre. Deux noms, deux his­toires, deux rives de la même mer, super­po­sés dans un même corps comme les couches de cette ville étaient super­po­sées dans un même sol.

Elle tou­cha la façade. Posa sa paume à plat contre la pierre. La pierre était déjà tiède — le soleil de huit heures, la cha­leur qui s’ins­tal­lait. Et sous la tié­deur, la pierre. Et sous la pierre, l’his­toire. Et sous l’his­toire, les voix. Et sous les voix, le silence. Et sous le silence, quelque chose qui n’a­vait pas de nom — quelque chose qui était ni mémoire ni oubli, ni pré­sence ni absence, mais l’empreinte de tout ce qui avait été vécu entre ces murs, de toutes les mains qui avaient tou­ché cette pierre, de tous les regards qui avaient tra­ver­sé ces fenêtres, de toutes les prières et de toutes les ber­ceuses et de tous les gâteaux aux amandes et de toutes les par­ties d’é­checs et de toutes les lettres qu’on n’a­vait pas envoyées.

Noor reti­ra sa main. Prit sa valise. Com­men­ça à mar­cher vers la rue Tsi­mis­ki, où elle trou­ve­rait un bus pour l’aéroport.

Elle mar­chait vite, comme tou­jours, trop vite pour la cha­leur. Le soleil tapait déjà. Les bou­tiques ouvraient, les rideaux de fer se levaient dans un fra­cas métal­lique, les pre­miers cafés fumaient sur les ter­rasses. Thes­sa­lo­nique se réveillait, recom­men­çait, fai­sait ce que les villes font chaque matin — effa­cer la nuit et repar­tir de zéro.

Mais Noor savait main­te­nant que les villes ne repartent jamais de zéro. Que sous chaque matin il y a tous les matins pré­cé­dents. Que sous chaque trot­toir il y a un cime­tière. Que sous chaque nom il y a un autre nom. Et que les murs ne sont pas des murs — ce sont des mémoires, des archives, des biblio­thèques silen­cieuses qui conservent tout et qui attendent, patiem­ment, qu’un lec­teur pousse la porte.

Elle arri­va au croi­se­ment de Tsi­mis­ki et d’A­ris­to­té­lous. La grande place s’ou­vrit devant elle, avec ses arcades, ses ter­rasses, la mer au bout. Elle s’ar­rê­ta un ins­tant. Regar­da la mer — le golfe Ther­maïque, bleu pâle dans la brume de cha­leur, étale, patient, la même mer qu’à Tunis, la même mer qu’à Bar­ce­lone, la même mer que celle sur laquelle les Séfa­rades avaient navi­gué en 1492 avec leurs clés de mai­son et leurs livres de prières et leurs recettes de travados.

Elle pen­sa à Estrel­la. Elle pen­sa à Elias. Elle pen­sa à Dimi­tra, la voi­sine du deuxième étage. Elle pen­sa à son père, Hichem, qui fre­don­nait des airs en ladi­no en ran­geant les livres. Elle pen­sa à sa mère, Souad, qui avait gar­dé un secret pen­dant quinze ans par amour et par peur. Elle pen­sa aux djinns de Fat­tou­ma, qui habitent les murs des mai­sons abandonnées.

Et elle pen­sa au bâti­ment Mata­lon, der­rière elle, dont elle s’é­loi­gnait à chaque pas. Elle ne se retour­na pas. Mais elle sen­tit — ou crut sen­tir, ou vou­lut sen­tir, la dif­fé­rence impor­tait de moins en moins — que le bâti­ment la regar­dait par­tir. Comme il avait regar­dé par­tir Estrel­la, un jour de mars 1943. Comme il regar­dait par­tir tous ceux qui avaient vécu entre ses murs et qui s’en allaient, les uns après les autres, vers des des­ti­na­tions dont cer­taines avaient des noms et d’autres n’en avaient pas.

Le bus pour l’aé­ro­port arri­va. Noor mon­ta, s’as­sit côté fenêtre, posa son sac sur ses genoux. Le bus démar­ra. La ville défi­la — les immeubles, les églises, les mina­rets, les ruines romaines, les par­kings construits sur les syna­gogues, les trot­toirs construits sur les tombes. Puis la ville s’ef­fa­ça, les immeubles devinrent des entre­pôts, les entre­pôts devinrent des champs, et la mer disparut.

Dans le sac, contre sa hanche, la boîte et le livre de prières d’E­lias. Au cou, le médaillon d’Es­trel­la. Dans la tête, les voix — non pas les voix du bâti­ment, celles-là s’é­taient tues, mais d’autres voix, plus proches, plus intimes : la voix d’E­lias tra­dui­sant le ladi­no, la voix de Souad disant il t’ai­mait, la voix d’An­dréas disant c’est ici, la voix de son père fre­don­nant dans la librai­rie un air qu’elle recon­nais­sait enfin, un air qu’elle n’a­vait jamais su nom­mer et dont elle savait main­te­nant qu’il venait de très loin, de très long­temps, d’une ville au bord d’une mer où les gens par­laient comme des Espa­gnols et priaient comme des Juifs et vivaient comme des Grecs.

Noor fer­ma les yeux. L’a­vion l’at­ten­dait. Tunis l’at­ten­dait. La librai­rie l’at­ten­dait, avec ses éta­gères, ses car­tons, son odeur de papier et de jas­min. Et der­rière une de ces éta­gères, le ren­fon­ce­ment dans le mur, vide main­te­nant, où la boîte avait dor­mi pen­dant des décen­nies, un petit rec­tangle d’ombre dans le plâtre, la forme exacte d’une absence.

Elle y remet­trait les lettres. Ou peut-être pas. Peut-être qu’elle les gar­de­rait sur elle, dans un tiroir de sa table de nuit, pour les relire, pour apprendre le ladi­no, pour com­prendre les mots d’Es­trel­la sans avoir besoin d’E­lias. Ou peut-être qu’elle les enca­dre­rait et les accro­che­rait au mur de la librai­rie, entre Kateb Yacine et Albert Mem­mi, à l’en­droit exact où la lumière de l’a­près-midi entrait par la fenêtre. Ou peut-être qu’elle ferait autre chose encore — quelque chose qu’elle ne pou­vait pas encore ima­gi­ner, quelque chose que le voyage avait ren­du pos­sible mais pas encore visible, comme une graine qu’on a plan­tée et dont on ne voit pas encore la tige.

L’a­vion décol­la. Noor regar­da par le hublot. La ville réap­pa­rut, vue d’en haut — blanche, grise, éta­lée le long du golfe, avec le doigt de la Tour Blanche et la tache verte du cam­pus et, quelque part dans le centre, invi­sible d’i­ci mais pré­sent, un bâti­ment blanc aux bal­cons Art déco qui por­tait deux noms, comme elle, et qui gar­dait dans ses murs la mémoire de ceux qui l’a­vaient habi­té, et de ceux qui l’ha­bi­te­raient, et de ceux qui n’y feraient que pas­ser, le temps de dix nuits, le temps d’en­tendre les voix, le temps d’ap­prendre son propre nom.

La mer appa­rut. Le golfe Ther­maïque, étale, immense, bleu d’acier.

Puis les nuages. Et puis plus rien.

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Cha­pitre 5 — La chaleur

Les jours sui­vants furent des jours de cha­leur et de marche.

Noor sor­tait le matin, tôt, quand le soleil était encore bas et que l’air avait conser­vé un peu de la fraî­cheur de la nuit — une fraî­cheur toute rela­tive, vingt-huit ou vingt-neuf degrés, mais qui sem­blait presque douce com­pa­rée aux qua­rante de l’a­près-midi. Elle mar­chait. Elle ne fai­sait que ça. Elle mar­chait dans Thes­sa­lo­nique avec la pho­to dans son sac et le médaillon autour du cou — elle avait com­men­cé à le por­ter, sans y pen­ser, le deuxième ou le troi­sième jour, et ne l’a­vait plus enle­vé — et elle mar­chait comme on fouille, en pas­sant et repas­sant sur les mêmes lieux, en élar­gis­sant pro­gres­si­ve­ment le cercle.

Le matin du qua­trième jour, elle mon­ta vers Ano Poli. La ville haute. On y accé­dait par des esca­liers raides, des ruelles en pente bor­dées de mai­sons en bois et en brique — les mai­sons otto­manes, les seules qui avaient sur­vé­cu à l’in­cen­die de 1917 parce qu’elles se trou­vaient au-des­sus de la zone détruite. En mon­tant, Noor sen­tait la ville chan­ger sous ses pieds. Les immeubles en béton cédaient la place à des construc­tions plus basses, plus anciennes, avec des encor­bel­le­ments, des jar­dins clos, des chats par­tout — des chats jaunes, des chats noirs, des chats tigrés qui dor­maient au soleil avec une impu­dence sou­ve­raine. L’o­deur chan­geait aus­si. En bas, c’é­taient les pots d’é­chap­pe­ment, les souv­la­kis, la mer. En haut, c’é­tait le jas­min, le figuier, la pous­sière de brique chaude et, par endroits, le thym sau­vage qui pous­sait entre les pierres des rem­parts byzantins.

Les rem­parts. Noor les lon­gea un moment — de hautes murailles cré­ne­lées, en brique et en pierre, qui enser­raient la ville haute comme une cou­ronne usée. De là-haut, on voyait tout : la ville en contre­bas, blanche et grise, qui s’é­ta­lait jus­qu’au rivage, et au-delà le golfe, immense, immo­bile, d’un bleu presque blanc sous le soleil de onze heures. Et très loin, au fond, à l’ho­ri­zon, une forme majes­tueuse, irréelle — le mont Olympe, dont le som­met était encore ennei­gé en juillet, une tache blanche sus­pen­due dans le ciel comme un mirage.

Noor s’as­sit sur un muret, à l’ombre d’un cyprès. Elle but de l’eau tiède de la bou­teille qu’elle traî­nait dans son sac. La sueur cou­lait dans son dos, sur ses tempes, entre ses seins. La cha­leur de Thes­sa­lo­nique n’é­tait pas celle de Tunis. À Tunis, la cha­leur était sèche, cou­pante, un rasoir de lumière. Ici, elle était humide, molle, étouf­fante — la cha­leur du golfe, de l’eau pié­gée entre les côtes, qui ne s’é­va­po­rait pas mais res­tait là, sus­pen­due dans l’air comme une éponge invi­sible, et on avait beau res­pi­rer, on avait l’im­pres­sion de ne pas avoir assez d’oxy­gène, de nager plu­tôt que de marcher.

Cette cha­leur fai­sait quelque chose à son corps. Elle le ramol­lis­sait, l’ou­vrait, dis­sol­vait les mem­branes qui sépa­raient d’or­di­naire le dedans du dehors. Noor avait l’im­pres­sion que sa peau deve­nait per­méable — que les odeurs, les sons, les cou­leurs de la ville entraient en elle sans filtre, s’in­fil­traient direc­te­ment dans les tis­sus, dans le sang. Ce n’é­tait pas désa­gréable. C’é­tait effrayant. Comme si la cha­leur, en dis­sol­vant les défenses du corps, dis­sol­vait aus­si celles de l’es­prit, et que des pen­sées qui auraient dû res­ter enfouies remon­taient à la sur­face, intactes, brûlantes.

*

Le cin­quième jour, elle com­men­ça à mon­trer la photo.

Elle ne l’a­vait pas pré­vu. Elle buvait un café dans une kafenío de la rue Tsi­mis­ki — un de ces vieux cafés grecs où les hommes jouent aux cartes et au tric­trac en fumant des ciga­rettes qui sentent le miel — et le patron, un type mas­sif à la mous­tache jau­nie par le tabac, lui avait deman­dé d’où elle venait. De Tunis, avait-elle dit. Il avait hoché la tête — Tunis, Tunis — et il avait dit quelque chose en grec qu’elle n’a­vait pas com­pris, puis, en anglais : Good city. My grand­fa­ther sold tobac­co to Tuni­sia. Et Noor, sans réflé­chir, avait sor­ti la photo.

Le patron l’a­vait regar­dée, avait dit : Old Thes­sa­lo­ni­ki, avait haus­sé les épaules. Il ne recon­nais­sait pas le bâti­ment, ne recon­nais­sait pas les gens. Il avait pas­sé la pho­to à un vieux qui jouait au tric­trac à la table du fond — le vieux avait mis ses lunettes, avait regar­dé lon­gue­ment, avait dit quelque chose en grec, et le patron avait tra­duit : He says it’s the Mata­lon buil­ding. Near Aris­to­te­lous. He says his father had a shop there, before the war. Avant la guerre. Les trois mots les plus lourds de la langue grecque à Thes­sa­lo­nique — avant la guerre, c’est-à-dire avant l’Oc­cu­pa­tion, avant les dépor­ta­tions, avant l’effacement.

Noor avait repris la pho­to, remer­cié, payé son café, et était sor­tie. Mais quelque chose s’é­tait ouvert. Un canal. Un cir­cuit. Elle mon­trait la pho­to, et les gens par­laient. Pas beau­coup, pas tou­jours, mais ils parlaient.

Le sixième jour, elle la mon­tra à une fleu­riste de la rue Kom­ni­non — la rue de l’hô­tel. La femme, jeune, les bras cou­verts de pétales, regar­da la pho­to et dit : Ah, l’Ex­cel­sior. Elle ne savait rien de plus, mais elle appe­la sa mère au télé­phone, par­la en grec pen­dant deux minutes, rac­cro­cha, et dit à Noor : Ma mère dit que sa tante tra­vaillait dans ce bâti­ment, dans les années cin­quante. Il y avait un hor­lo­ger, un notaire, et une cou­tu­rière qui fai­sait les plus belles robes de mariée de Thes­sa­lo­nique. Ma mère dit que le bâti­ment avait une drôle d’at­mo­sphère. Les gens disaient qu’il était hanté.

Han­té. Noor avait sou­ri — un sou­rire ner­veux, contrac­té — et avait remercié.

Le sep­tième jour, elle mon­tra la pho­to à un pope. Elle l’a­vait croi­sé devant l’é­glise Agia Sofia — pas la grande, pas celle d’Is­tan­bul, mais la petite, la byzan­tine, un joyau de brique rouge et de cou­poles basses plan­té au milieu de la ville comme un caillou sacré que per­sonne n’a­vait osé dépla­cer. Le pope était vieux, bar­bu, vêtu de noir mal­gré la cha­leur — com­ment fai­saient-ils, ces hommes en noir, pour ne pas fondre ? — et il par­lait un fran­çais éton­nam­ment fluide, appris chez les Pères assomp­tion­nistes dans les années soixante. Il regar­da la pho­to, regar­da le médaillon que Noor por­tait au cou, et dit :

— Vous cher­chez des Juifs.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, pro­non­cé sans hos­ti­li­té mais sans cha­leur non plus, avec cette neu­tra­li­té un peu lasse des Grecs quand on leur parle de la com­mu­nau­té juive — un mélange de res­pect, de culpa­bi­li­té dif­fuse, et de las­si­tude, comme si le sujet avait été abor­dé trop de fois, ou pas assez, et qu’au­cune conver­sa­tion ne pou­vait de toute façon être à la hauteur.

— Je cherche ma famille, dit Noor.

Le pope hocha la tête. Il ne deman­da pas de pré­ci­sions. Il la regar­da avec des yeux qui avaient vu beau­coup de choses et qui n’en jugeaient aucune, et il dit :

— Cette ville est pleine de gens qui cherchent leur famille. Ils viennent de Tel-Aviv, de Bue­nos Aires, de Paris, de New York. Ils ont des pho­tos, des lettres, des noms. Ils cherchent des tombes et il n’y a pas de tombes. Ils cherchent des mai­sons et les mai­sons sont deve­nues des par­kings. Ils cherchent des visages et les visages sont dans les musées, der­rière des vitres.

Il fit une pause. Le soleil tapait sur le par­vis de l’é­glise, et l’ombre du pope s’é­ti­rait sur les dalles comme une flaque noire.

— Que Dieu vous aide, dit-il. Ou Allah. Ou qui vous voudrez.

*

La rumeur cir­cu­lait. Noor le sen­tait — dans les regards, dans les petits signes de tête, dans la façon dont cer­tains com­mer­çants du quar­tier la recon­nais­saient désor­mais quand elle pas­sait. L’é­tran­gère qui cherche. La Tuni­sienne avec la pho­to. Thes­sa­lo­nique était une grande ville, mais le centre fonc­tion­nait comme un vil­lage, et dans un vil­lage, les nou­velles voyagent vite, por­tées par les ser­veurs des cafés, les mar­chands du Modia­no, les voi­sins qui se parlent d’un bal­con à l’autre dans la cha­leur du soir.

Elle ne s’en ren­dait pas compte, ou pas entiè­re­ment. Elle était trop absor­bée par ce qu’elle décou­vrait — chaque jour, une couche de plus, une strate sup­plé­men­taire de cette ville qui ne ces­sait de révé­ler ce qu’elle cachait. Le sep­tième jour, en se pro­me­nant près du port, elle tom­ba sur une plaque com­mé­mo­ra­tive dis­crète, presque invi­sible, au pied d’un immeuble moderne : Ici se trou­vait la syna­gogue Etz Haïm, détruite en 1943. Le hui­tième jour, dans un parc, une autre plaque : En mémoire des 46 000 Juifs de Thes­sa­lo­nique dépor­tés et assas­si­nés à Ausch­witz-Bir­ke­nau. Et chaque fois, la même sen­sa­tion — un sol qui se dérobe, une ville qui se dédouble, le pré­sent qui se fen­dille et laisse voir, en des­sous, un autre pré­sent, anté­rieur, effacé.

*

Le hui­tième soir, la deuxième manifestation.

Noor était ren­trée à l’hô­tel vers neuf heures, après avoir dîné seule dans une taverne de Lada­di­ka — l’an­cien quar­tier de l’huile d’o­live, deve­nu le quar­tier des res­tau­rants et des bars, un laby­rinthe de rues pavées bor­dées de bâti­ments du dix-neu­vième siècle aux façades colo­rées. Elle avait man­gé du poulpe grillé et bu du tsi­pou­ro, l’eau-de-vie locale, qui lui avait brû­lé la gorge et mis les joues en feu. La nuit était chaude, lourde, sans un souffle de vent. Le golfe était noir.

Dans l’as­cen­seur, elle se regar­da dans les miroirs — les mêmes miroirs, les mêmes Noor mul­ti­pliées à l’in­fi­ni, mais quelque chose avait chan­gé. Son visage. Huit jours de soleil et de marche l’a­vaient bru­ni, les cernes s’é­taient un peu résor­bés, et le médaillon à l’é­toile de David brillait dans l’é­chan­crure de sa robe. Elle res­sem­blait moins à une femme en deuil qu’à une femme en quête. La dif­fé­rence était sub­tile mais réelle.

Elle entra dans la chambre 312. Allu­ma la lumière. Et l’o­deur la frappa.

Du brû­lé.

Pas l’o­deur des pots d’é­chap­pe­ment ou des grillades de la rue — une odeur plus ancienne, plus pro­fonde, une odeur de bois cal­ci­né, de pierre chauf­fée à blanc, de cendres mouillées. L’o­deur d’un incen­die, mais pas d’un incen­die récent. D’un incen­die ancien, fos­si­li­sé, dont l’o­deur aurait été conser­vée dans les murs comme un insecte dans l’ambre et qui se libé­rait sou­dain, d’un coup, dans l’air cli­ma­ti­sé de la chambre.

Noor res­ta figée sur le seuil. L’o­deur était intense, pal­pable, elle emplis­sait la pièce entière — le lit, les rideaux, le par­quet, le pla­fond. Elle véri­fia le cou­loir — rien, l’o­deur n’é­tait pas là. Elle ren­tra dans la chambre, fer­ma la porte, et l’o­deur était tou­jours là. Elle ouvrit la porte de la salle de bains — l’o­deur là aus­si, par­tout, comme si les murs la sécrétaient.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre, l’ou­vrit. L’air chaud de la nuit entra — l’o­deur de la ville, les voi­tures, la mer. Mais sous cet air du dehors, l’o­deur de brû­lé per­sis­tait. Elle venait de l’in­té­rieur. De l’in­té­rieur des murs.

Noor fer­ma la fenêtre. S’as­sit sur le lit. Son cœur bat­tait fort, pas de peur exac­te­ment — de recon­nais­sance. Comme si une par­tie d’elle savait. Comme si la par­tie de Fat­tou­ma, celle des djinns, celle de la Haf­sia, disait : tu vois, je t’a­vais pré­ve­nue. Les lieux se sou­viennent. Les murs gardent tout. Et ce bâti­ment se sou­vient de l’in­cen­die de 1917. Ce bâti­ment a été construit sur les cendres et les cendres sont encore là, sous le par­quet blond, sous le marbre neuf, sous la pein­ture fraîche.

Elle res­ta assise un long moment, immo­bile, les mains à plat sur le des­sus-de-lit, à res­pi­rer l’o­deur. Puis l’o­deur se dis­si­pa. Len­te­ment, par degrés, comme elle était venue. En dix minutes, il ne res­tait plus rien. L’air de la chambre avait retrou­vé sa neu­tra­li­té cli­ma­ti­sée — san­tal, agrumes, rien.

Noor ne bou­gea pas. Elle res­ta assise sur le lit, les yeux ouverts dans la lumière de la lampe de che­vet, et elle pen­sa à août 1917. Un same­di. Une femme qui fait griller des auber­gines. Une étin­celle. Le vent du Var­dar. Et trente-deux heures plus tard, les deux tiers de la ville en cendres.

Est-ce que l’o­deur qu’elle avait sen­tie était celle-là ? L’o­deur de cet incen­die-là, vieux de quatre-vingt-treize ans, conser­vée dans la mémoire miné­rale du lieu ? Ou est-ce que c’é­tait son propre cer­veau qui pro­dui­sait des fan­tômes, parce qu’elle avait trop mar­ché, trop lu, trop absor­bé de soleil et de tsi­pou­ro et de véri­tés insoutenables ?

Elle n’en savait rien. Elle ne le sau­rait jamais avec cer­ti­tude. Et c’é­tait peut-être ça, le plus effrayant — non pas que le bâti­ment soit han­té, mais que la fron­tière entre le han­té et le non-han­té soit si mince, si per­méable, si facile à fran­chir dans un sens comme dans l’autre.

Elle étei­gnit la lumière. Se cou­cha. Fer­ma les yeux.

La voix ne revint pas, cette nuit-là. Mais dans la seconde qui pré­cé­da le som­meil, Noor crut sen­tir quelque chose de très léger — un souffle, un effleu­re­ment, comme une main qui se serait posée sur sa joue et reti­rée aus­si­tôt. La main d’une femme. Fraîche, douce, rapide.

Elle dor­mit.

Cha­pitre 6 — Elias

Le neu­vième jour, il pleut.

Pas une pluie franche — une brume chaude, grise, qui enve­lop­pait la ville comme un tis­su mouillé et qui ne rafraî­chis­sait rien. Au contraire, elle ajou­tait une couche d’hu­mi­di­té à l’air déjà satu­ré, et Thes­sa­lo­nique bai­gnait dans une vapeur lai­teuse qui effa­çait les contours, brouillait les dis­tances, ren­dait le golfe invi­sible. On ne voyait plus la mer. On ne voyait plus le mont Olympe. On ne voyait que les façades des immeubles les plus proches, lui­santes de pluie tiède, et les pié­tons qui mar­chaient vite, sans para­pluie, parce que les para­pluies n’a­vaient aucun sens dans cette pluie-là — elle ne tom­bait pas, elle flottait.

Noor ne sor­tit pas. Elle res­ta à l’hô­tel, dans le salon du Mez­za­nine, au pre­mier étage, avec un livre qu’elle ne lisait pas et un café qu’elle lais­sait refroi­dir. Elle avait choi­si un fau­teuil près de la fenêtre, d’où elle voyait la rue Mitro­po­leos en contre­bas, les voi­tures, les pas­sants, et au-delà, la brume. Le salon était presque vide — un couple de tou­ristes alle­mands, un homme d’af­faires grec qui tapait sur son ordi­na­teur, et elle. Une musique de jazz jouait en sour­dine, quelque chose de doux et de neutre, du genre de musique que les hôtels cinq étoiles mettent pour com­bler le silence sans déran­ger personne.

Elle pen­sait à sa mère. Depuis neuf jours, elle n’a­vait pas appe­lé Souad. C’é­tait inha­bi­tuel — en temps nor­mal, elles se par­laient tous les deux ou trois jours, des conver­sa­tions courtes, uti­li­taires, où Souad racon­tait ses dou­leurs aux genoux et les intrigues de son immeuble, et où Noor écou­tait en disant oui maman à inter­valles régu­liers. Mais depuis son arri­vée à Thes­sa­lo­nique, Noor n’a­vait pas pu. Chaque fois qu’elle pre­nait le télé­phone pour com­po­ser le numé­ro, quelque chose l’ar­rê­tait — non pas la peur de par­ler, mais la peur de ce qui sor­ti­rait si elle com­men­çait à par­ler. Les ques­tions. Les accu­sa­tions. Tu savais, maman ? Tu savais qu’il cachait des lettres en ladi­no der­rière une éta­gère ? Tu savais qu’il y avait une étoile de David dans un tiroir ? Tu savais que ton mari — mon père — n’é­tait peut-être pas celui qu’il disait être ?

Elle ne pou­vait pas poser ces ques­tions au télé­phone, depuis une chambre d’hô­tel à deux mille kilo­mètres. Ou peut-être que si, elle pou­vait, mais elle ne vou­lait pas entendre la réponse. Pas encore. Pas tant qu’elle n’a­vait pas elle-même com­pris ce qu’il y avait à comprendre.

Elle but une gor­gée de café froid. Regar­da la pluie. Pen­sa à rien.

*

Il était là quand elle se retourna.

Assis dans un fau­teuil blanc, de l’autre côté du salon, près de l’es­ca­lier en marbre. Comme s’il y avait tou­jours été. Un très vieil homme, très droit, avec une canne posée contre l’ac­cou­doir et un cha­peau de paille sur les genoux. Il por­tait un cos­tume en lin clair, frois­sé mais propre, une che­mise blanche bou­ton­née jus­qu’au col mal­gré la cha­leur, et des chaus­sures noires impec­ca­ble­ment cirées qui juraient avec le reste — on aurait dit les chaus­sures d’un autre homme, ou d’une autre époque, des chaus­sures de céré­mo­nie posées au bout de jambes amai­gries par l’âge.

Il la regardait.

Noor sou­tint son regard. Le vieil homme avait un visage extra­or­di­naire — pas beau, pas laid, mais d’une inten­si­té qui ren­dait ces caté­go­ries sans objet. Des yeux noirs, enfon­cés dans les orbites, très brillants, très mobiles, sous des sour­cils blancs épais comme des haies. Un nez fort, bus­qué, la peau du visage tan­née par le soleil et plis­sée en mille plis fins qui des­si­naient une car­to­gra­phie de rides d’une com­plexi­té stu­pé­fiante. La bouche mince, un peu ren­trée — il avait per­du des dents, ou les avait rem­pla­cées, et la mâchoire s’é­tait rétrac­tée, ce qui lui don­nait un air de sagesse invo­lon­taire. Il devait avoir quatre-vingt-dix ans, peut-être plus. Il était maigre, sec, et pour­tant il se tenait droit dans le fau­teuil avec une rai­deur presque mili­taire, le dos ne tou­chant pas le dos­sier, les mains posées à plat sur les cuisses.

Il se leva. Len­te­ment, en pre­nant appui sur la canne, avec cette len­teur déli­bé­rée des très vieux qui ne font rien par acci­dent et qui ont appris à éco­no­mi­ser chaque geste. Il tra­ver­sa le salon, pas­sa devant le couple alle­mand qui ne le remar­qua pas, et s’ar­rê­ta devant le fau­teuil de Noor.

— C’est vous, la Tunisienne.

Il par­lait fran­çais. Un fran­çais d’un autre temps — pré­cis, un peu for­mel, avec des construc­tions de phrase qui évo­quaient la IIIe Répu­blique et les manuels de la com­mu­nale. Mais en des­sous du fran­çais, on enten­dait autre chose, une mélo­die, un rythme, quelque chose de chan­tant et de mélan­co­lique qui n’ap­par­te­nait à aucune langue que Noor connaissait.

— Oui, dit-elle. C’est moi.

— Elias Sal­tiel. On m’a dit que vous aviez des lettres.

Il ne sou­rit pas. Il ne ten­dit pas la main. Il énon­çait des faits, avec une éco­no­mie qui n’é­tait pas de la froi­deur mais de la pré­ci­sion — la pré­ci­sion d’un homme qui a vécu si long­temps qu’il n’a plus de temps à perdre en politesses.

— Asseyez-vous, dit Noor. S’il vous plaît.

Elias s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle, posa sa canne contre la table basse, et reti­ra ses lunettes de sa poche de poi­trine — de vieilles lunettes rondes, à la mon­ture en écaille, qu’il posa sur son nez avec soin. Puis il la regar­da de nou­veau, à tra­vers les verres, et cette fois son regard était dif­fé­rent — plus doux, plus scru­ta­teur, comme s’il la déchiffrait.

— Vous ne par­lez pas grec, dit-il.

— Non.

— Ni ladino.

— Non. Je ne savais même pas ce que c’é­tait, il y a une semaine.

Quelque chose pas­sa sur le visage d’E­lias — un fré­mis­se­ment, une ombre, trop bref pour être iden­ti­fié. De la tris­tesse, peut-être. Ou de la rési­gna­tion. Ou sim­ple­ment la consta­ta­tion, faite pour la mil­lième fois, qu’une langue peut mou­rir comme meurt une per­sonne, en lais­sant der­rière elle des gens qui ne savent même pas qu’elle a existé.

— Mon­trez-moi les lettres, dit-il.

*

Noor n’a­vait pas les lettres sur elle. Elles étaient dans la chambre 312. Elle s’ex­cu­sa, mon­ta les cher­cher — trois minutes dans l’as­cen­seur, les miroirs, les Noor mul­ti­pliées — et redes­cen­dit avec la boîte entière. En la posant sur la table basse du salon, entre les tasses de café et le sucrier en inox, elle eut une sen­sa­tion étrange : la boîte était à sa place. Ici. Dans ce bâti­ment. Elle reve­nait chez elle.

Elias prit la pre­mière lettre. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — un trem­ble­ment fin, régu­lier, que l’âge avait ins­tal­lé et que rien ne pou­vait cal­mer — mais ses doigts, en tou­chant le papier jau­ni, eurent un geste d’une déli­ca­tesse abso­lue, la déli­ca­tesse de quel­qu’un qui sait ce que vaut le papier, ce que vaut l’encre, ce que vaut chaque mot écrit dans une langue que presque plus per­sonne ne parle.

Il appro­cha la lettre de ses yeux. Ses lèvres bou­gèrent — il lisait en silence, mais ses lèvres for­maient les mots, et Noor vit les mots pas­ser sur ce visage de quatre-vingt-dix ans comme des ombres de nuages sur un paysage.

Puis il posa la lettre et la regarda.

— C’est du ladi­no. Écrit en rachi, en carac­tères hébraïques cur­sifs. L’é­cri­ture est belle — une main de femme, je dirais. Édu­quée. Les lettres sont régu­lières, l’encre est de bonne qua­li­té. Ce n’est pas une pay­sanne qui a écrit ça.

— Qu’est-ce que ça dit ?

Elias reprit la lettre. Ses lèvres bou­gèrent de nou­veau. Puis il tra­dui­sit, len­te­ment, en choi­sis­sant ses mots comme on choi­sit des pierres pour tra­ver­ser un ruisseau.

Ma chère fille. Nous sommes bien ins­tal­lés dans le nue­vo bâti­ment de Kom­ni­non. Ton père a ouvert le maga­sin la semaine pas­sée, les affaires sont lentes mais les voi­sins sont bons. Le señor Mata­lon nous a don­né des condi­tions favo­rables pour le loyer. La lumière est belle dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage, sur­tout le matin quand le soleil entre par les ven­ta­nas de la façade. Ta sœur Rei­na gran­dit bien. Elle te res­semble de plus en plus. Nous pen­sons à toi chaque jour et nous prions que tu sois heu­reuse dans la nue­va tier­ra. Que le Dió te bénisse et te garde. Ta mère qui t’aime, Estrella.

Le silence qui sui­vit était un silence d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — dense, char­gé, presque solide. La musique de jazz conti­nuait en sour­dine. Les tou­ristes alle­mands riaient de quelque chose. L’homme d’af­faires tapait sur son cla­vier. Et Noor était assise dans un fau­teuil blanc, dans le salon du pre­mier étage de l’hô­tel Excel­sior, au troi­sième étage duquel se trou­vait la chambre 312, qui avait été autre­fois l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage du bâti­ment Mata­lon, celui où la lumière était belle le matin quand le soleil entrait par les fenêtres de la façade. Celui où Estrel­la avait vécu.

— Estrel­la, dit Noor. C’est ma — c’est une aïeule ?

— C’est ce que les lettres semblent dire. Cette lettre est adres­sée à sa fille, une fille qui est par­tie — la nue­va tier­ra, la nou­velle terre. La Tuni­sie, peut-être. Ou la Pales­tine. Ou la France. Beau­coup de Juifs de Thes­sa­lo­nique sont par­tis après l’in­cen­die de 1917. Et puis d’autres après le pogrom de Camp­bell, en 1931. Et puis d’autres encore dans les années trente, quand les choses ont com­men­cé à se gâter.

Elias prit une autre lettre. Lut. Traduisit.

— Celle-ci est plus tar­dive. L’é­cri­ture a chan­gé — c’est la même main, mais plus pres­sée, plus ner­veuse. Ma fille ché­rie. Les choses ici ne sont pas bonnes. On nous regarde de tra­vers. Le maga­sin a été van­da­li­sé, ils ont cas­sé la vitri­na et écrit des mots sur le mur. Ton père ne dit rien mais il ne dort plus. Rei­na a peur de sor­tir. Le señor Mata­lon dit que ça va se cal­mer mais je ne le crois pas. Je regrette que tu sois loin mais je remer­cie le Dió que tu sois par­tie à temps. Si nous pou­vions, nous par­ti­rions aus­si. Mais ton père ne veut pas. Il dit que Salo­nique est notre mai­son. Il dit que nous avons sur­vé­cu au fue­go et que nous sur­vi­vrons à cela aus­si. Je prie qu’il ait rai­son. Ta mère, Estrella.

El fue­go. Le feu. L’in­cen­die de 1917. Noor sen­tait les mots se dépo­ser en elle comme des pierres au fond d’un puits — len­te­ment, lour­de­ment, sans bruit. Chaque lettre ajou­tait du poids. Chaque phrase aug­men­tait la gravité.

— Il y en a cinq autres, dit-elle.

— Je sais. Mais pas aujourd’hui.

Elias reti­ra ses lunettes. Les essuya avec un mou­choir qu’il sor­tit de sa poche — un mou­choir en tis­su, blanc, bor­dé de bleu, plié en quatre avec une méti­cu­lo­si­té d’un autre âge. Ses mains trem­blaient tou­jours, mais ses yeux, quand il les posa sur Noor, étaient d’une clar­té parfaite.

— Ces lettres sont pré­cieuses, dit-il. Il ne faut pas les lire en une fois. Il faut les lire comme elles ont été écrites — une à une, avec du temps entre chaque. Estrel­la ne les a pas écrites le même jour. Elle les a écrites sur des mois, peut-être des années. Il faut res­pec­ter ce temps.

Noor hocha la tête. Elle ne pro­tes­ta pas. Il y avait dans la voix d’E­lias une auto­ri­té qui ne souf­frait pas la dis­cus­sion — non pas l’au­to­ri­té du pou­voir, mais celle de l’ex­pé­rience, de la mémoire, de quel­qu’un qui a vécu assez long­temps pour savoir que la véri­té ne se révèle pas d’un coup, qu’elle a besoin d’es­pace, de silence, de patience.

— Vous revien­drez ? deman­da Noor.

— Demain. Si le temps le per­met. Et si le bâti­ment le veut.

Il avait dit ça avec un demi-sou­rire — le pre­mier — et Noor ne sut pas si c’é­tait une plai­san­te­rie ou autre chose. Le bâti­ment le veut. Comme si le bâti­ment avait une volon­té. Comme si les murs décidaient.

Elias se leva, reprit sa canne, mit son cha­peau de paille. Debout, il était plus grand qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né — grand et sec, un peu voû­té par l’âge mais avec cette impres­sion de soli­di­té, d’an­crage, de quel­qu’un que le vent ne peut pas ren­ver­ser parce que ses racines vont trop profond.

— Une chose, dit-il en s’ar­rê­tant à mi-che­min de la porte.

Noor leva les yeux.

— Vous êtes dans la chambre 312.

— Com­ment le savez-vous ?

— Andréas me l’a dit. Le troi­sième étage, côté façade. C’est là qu’é­tait l’ap­par­te­ment des loca­taires du bâti­ment Mata­lon, dans les années vingt et trente. Les familles y vivaient. Le maga­sin en bas, l’ap­par­te­ment en haut. Si Estrel­la a écrit ses lettres quelque part, c’est là. Dans la pièce où vous dormez.

Il la regar­da une der­nière fois, par-des­sus ses lunettes rondes, avec cette inten­si­té qui n’é­tait ni de la curio­si­té ni de la com­pas­sion mais quelque chose de plus ancien, de plus essen­tiel — le regard d’un homme qui a vu trop de morts et pas assez de retours, et qui recon­naît, dans le visage d’une étran­gère, la trace de ceux qui sont partis.

— Dor­mez bien, dit-il. Et n’ayez pas peur des bruits.

Puis il sor­tit dans la brume chaude, et la porte vitrée se refer­ma sur lui, et il dis­pa­rut dans la rue Kom­ni­non comme s’il n’a­vait jamais été là.

Cha­pitre 7 — Les lettres

Elias revint le len­de­main, à la même heure, comme s’il avait un ren­dez-vous avec le bâti­ment plu­tôt qu’a­vec elle. Même cos­tume en lin, même canne, même cha­peau de paille. Mais cette fois, il por­tait un petit sac en toile qu’il posa sur la table basse avec pré­cau­tion — à l’in­té­rieur, Noor le ver­rait plus tard, il y avait un dic­tion­naire de ladi­no-fran­çais, relié en cuir brun, tel­le­ment usé que les coins étaient ronds et que le dos avait per­du ses lettres dorées.

— Au cas où ma mémoire flanche, dit-il en tapo­tant le sac. Elle flanche de plus en plus sou­vent. C’est l’in­con­vé­nient de vivre aus­si vieux — on finit par avoir plus de sou­ve­nirs que de cer­veau pour les ranger.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il fai­sait de l’hu­mour. Un humour sec, fac­tuel, sans cha­leur par­ti­cu­lière, mais Noor sou­rit mal­gré elle. Elle avait dis­po­sé les cinq lettres res­tantes sur la table, dans l’ordre qu’elle sup­po­sait chro­no­lo­gique — d’a­près la cou­leur du papier, l’é­tat de l’encre, la ner­vo­si­té crois­sante de l’é­cri­ture. Elias les regar­da, les tou­cha du bout des doigts, les réor­don­na légè­re­ment — il en dépla­ça deux, inter­ver­tit la troi­sième et la qua­trième — et dit :

— Voi­là. C’est mieux. L’ordre, c’est impor­tant. Estrel­la n’é­cri­vait pas au hasard.

Il prit la troi­sième lettre. Chaus­sa ses lunettes rondes. Ses lèvres bougèrent.

— Celle-ci est datée. Regar­dez, ici, en haut à droite — les chiffres. Elul 5693. C’est le calen­drier hébraïque. En gré­go­rien, ça donne sep­tembre 1933.

Sep­tembre 1933. Hit­ler était au pou­voir depuis huit mois. Noor fit le cal­cul sans le vou­loir — les dates de l’His­toire s’é­taient mises à cou­ler dans sa tête comme un fleuve sou­ter­rain, depuis le musée, depuis les plaques com­mé­mo­ra­tives, depuis les jours de marche dans la chaleur.

Elias tra­dui­sit.

Ma fille. Je t’é­cris cette lettre pour te dire des choses que je n’ai jamais dites à voix haute. Ton père est mort le mois pas­sé, un mar­di matin, dans le maga­sin. Le cœur. Il est tom­bé entre les éta­gères et les car­tons, et quand je l’ai trou­vé il avait encore un livre dans la main. On l’a enter­ré au cime­tière, dans la par­celle des Navar­ro, à côté de son père et de sa mère. Le rab­bin a dit les prières. Il y avait du monde — les voi­sins, le señor Mata­lon, les Ben­ve­niste, les Alha­deff. Tout le quar­tier est venu.

Elias s’ar­rê­ta. Regar­da Noor.

— Navar­ro, dit-il. C’est un nom séfa­rade. Très cou­rant à Thes­sa­lo­nique. Il y avait des Navar­ro par­tout — des com­mer­çants, des arti­sans, des pro­fes­seurs. Le grand rab­bi­nat avait des Navar­ro dans ses registres depuis le sei­zième siècle.

Navar­ro. Noor répé­ta le nom dans sa tête. Navar­ro. Le nom de son arrière-grand-père, mort un mar­di matin dans un maga­sin du bâti­ment Mata­lon, un livre à la main. Mort comme son père Hichem mour­rait soixante-dix ans plus tard, un dimanche matin, entre la table et le réfri­gé­ra­teur. Un cœur qui s’ar­rête. Deux hommes qui tombent. La même mort, à deux géné­ra­tions d’é­cart, dans deux pays dif­fé­rents, comme un motif qui se répète.

— Conti­nuez, dit-elle.

Elias reprit la lettre.

Main­te­nant que ton père n’est plus là, je peux te dire ce que je n’ai pas pu te dire avant. J’au­rais vou­lu par­tir avec toi. Quand tu es par­tie pour Tunis avec Isaac, j’au­rais vou­lu vous suivre. Mais ton père refu­sait. Il disait que Salo­nique était notre ville, que les Navar­ro y étaient depuis quatre cents ans, que la bou­tique était là, que les morts étaient là. Com­ment quit­ter une ville où les morts vous attendent ? Il avait rai­son et il avait tort. Les morts ne nous pro­tègent de rien. Main­te­nant il est par­mi eux et je suis seule dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage et la lumière du matin entre tou­jours par les ven­ta­nas mais il n’y a plus per­sonne pour la voir avec moi.

Le silence, cette fois, dura long­temps. Noor sen­tait les larmes mon­ter mais elles ne tom­baient pas — elles res­taient là, sus­pen­dues, comme la cha­leur de Thes­sa­lo­nique, comme la brume de la veille, entre le dedans et le dehors.

Isaac. Sa fille était par­tie pour Tunis avec un homme nom­mé Isaac. Isaac Navar­ro, pro­ba­ble­ment. Le fils, ou le frère, ou le cou­sin du mari d’Es­trel­la. Quel­qu’un qui avait quit­té Thes­sa­lo­nique — quand ? dans les années vingt ? au début des années trente ? — et qui avait emme­né la fille d’Es­trel­la à Tunis. Et cette fille — la fille d’Es­trel­la, la petite-fille du libraire mort entre les éta­gères — était la grand-mère de Noor. Ou l’ar­rière-grand-mère. La chaîne se refor­mait, maillon par maillon, dans le salon d’un hôtel cinq étoiles posé sur les os du bâti­ment Matalon.

— La qua­trième, dit Noor.

Elias prit la lettre sui­vante. Celle-ci était plus courte, l’é­cri­ture plus hâtive, les lignes des­cen­daient vers la droite comme si la main qui tenait la plume avait per­du l’horizontale.

Ma fille. Rei­na est malade. Le doc­teur Ama­ri­glio dit que c’est les pou­mons. Je ne sais pas si elle va gué­rir. Il fait froid, il n’y a pas de char­bon, le maga­sin est fer­mé depuis la semaine pas­sée. Les temps sont mau­vais. Je t’en­voie cette lettre avec le señor Alha­deff qui part demain pour Le Pirée, de là il pren­dra un bateau pour Tunis. Je ne sais pas si cette lettre arri­ve­ra. Je ne sais plus si les lettres arrivent. Prie pour Rei­na. Prie pour nous. Ta mère.

— Rei­na, c’est la sœur ?

— La sœur de votre — de la fille d’Es­trel­la. Celle qui est res­tée. Rei­na, ça veut dire reine en ladi­no. En espa­gnol aus­si. C’est le même mot.

Elias prit la cin­quième lettre. Avant de la lire, il la regar­da long­temps — le papier, l’encre, la den­si­té de l’é­cri­ture. Puis il dit, à voix basse, presque pour lui-même :

— Celle-ci est la der­nière qu’elle a écrite d’i­ci. De cet endroit. De cette pièce.

Il lut.

Ma fille bien-aimée. Rei­na est morte. Elle est morte un ven­dre­di soir, à l’heure du Shab­bat, et je n’ai même pas pu allu­mer les bou­gies parce qu’il n’y avait pas de bou­gies. Elle avait vingt-sept ans. Je l’ai enter­rée à côté de son père. Le cime­tière est le seul endroit de cette ville où l’on nous laisse tran­quilles. Je suis seule main­te­nant dans l’a­par­ta­men­to. Le señor Mata­lon est par­ti pour Athènes. Les Ben­ve­niste sont par­tis pour la Pales­tine. Il n’y a presque plus per­sonne dans le bâti­ment. Les Grecs ont repris les maga­sins du bas. Ils ne sont pas méchants mais ils ne nous connaissent pas. Ils ne savent pas que nous étions là avant eux. Ils ne savent pas que cette ville nous appar­te­nait. Par­donne-moi cette colère. Par­donne-moi tout. Je t’en­voie avec cette lettre le médaillon de ma mère. Il a tra­ver­sé la mer d’Es­pagne, il a sur­vé­cu au fue­go, il sur­vi­vra à cela aus­si. Garde-le. Ne l’ou­blie pas. Et si un jour tu as une fille, dis-lui d’où nous venons. Dis-lui qu’il y avait une ville, au bord d’une mer, où les gens par­laient comme des Espa­gnols et priaient comme des Juifs et vivaient comme des Grecs, et que cette ville s’ap­pe­lait Salo­nique. Ta mère, Estrella.

Elias posa la lettre. Reti­ra ses lunettes. Ses yeux étaient secs — d’une séche­resse miné­rale, celle des gens qui ont épui­sé leurs larmes il y a très long­temps et à qui il ne reste que la clar­té. Il ne dit rien. Il regar­da le mur du salon de l’Ex­cel­sior — le mur blanc, lisse, orné d’une toile abs­traite en rouge et noir — et Noor com­prit qu’il ne voyait pas le mur. Il voyait à tra­vers. Il voyait le mur d’a­vant, le mur de plâtre et de chaux du bâti­ment Mata­lon, le mur contre lequel Estrel­la s’é­tait peut-être appuyée en écri­vant cette lettre, le dos contre la pierre, la plume à la main, seule dans un appar­te­ment vide au troi­sième étage d’un immeuble qui se vidait.

Noor tenait le médaillon dans sa main. Le médaillon qu’Es­trel­la avait envoyé à sa fille, qui l’a­vait emme­né à Tunis, qui l’a­vait don­né — à qui ? à son fils ? à sa fille ? — et qui avait fini dans une boîte der­rière une éta­gère, dans une librai­rie de la rue Zar­koun, où Hichem Bel­hadj, né peut-être Navar­ro, l’a­vait caché comme on cache un cœur trop fra­gile pour être expo­sé à l’air.

— Il reste deux lettres, dit-elle.

— Oui. Mais pas aujourd’hui.

— Pour­quoi ?

Elias la regar­da. Il y avait dans ses yeux quelque chose de nou­veau — non plus la pré­ci­sion du tra­duc­teur, mais une dou­ceur, une fatigue, la même que celle de Noor, la même que celle d’Estrella.

— Parce que les deux der­nières sont dif­fé­rentes. Je le vois à l’é­cri­ture. Quelque chose a chan­gé. Et il faut que vous digé­riez ce que vous avez enten­du avant d’en­tendre la suite. Estrel­la vous a envoyé ces lettres à tra­vers le temps, made­moi­selle. Quatre-vingts ans de temps. Le moins qu’on puisse faire, c’est de ne pas les bâcler.

Il se leva. Reprit sa canne, son cha­peau, son sac avec le dic­tion­naire. À la porte du salon, il se retourna.

— Votre père, dit-il. Com­ment s’appelait-il ?

— Hichem Belhadj.

— Bel­hadj. C’est arabe.

— Oui.

— Mais son vrai nom, c’é­tait Navar­ro. Ou quelque chose de proche. Isaac Navar­ro a emme­né une fille d’Es­trel­la à Tunis, et quel­qu’un, à un moment, a chan­gé de nom. C’est ce qui se pas­sait. C’est ce qui se passe tou­jours. On change de nom pour sur­vivre. On perd le nom pour gar­der la vie. Et puis un jour, quel­qu’un retrouve une boîte der­rière une éta­gère, et le nom revient.

Il mit son cha­peau. La lumière de la brume, qui entrait par les fenêtres du salon, des­si­nait son pro­fil en ombre chi­noise — le nez bus­qué, la mâchoire ren­trée, le dos raide.

— Demain, dit-il. Même heure.

Et il partit.

*

Noor res­ta seule dans le salon. Le couple alle­mand était par­ti. L’homme d’af­faires avait fer­mé son ordi­na­teur. Le jazz jouait tou­jours, imper­tur­bable, indif­fé­rent. Elle prit les lettres, les repla­ça dans la boîte, refer­ma le cou­vercle. Ses mains ne trem­blaient pas. Quelque chose en elle s’é­tait sta­bi­li­sé — pas cal­mé, sta­bi­li­sé, comme un navire qui a trou­vé son assiette après une longue période de roulis.

Elle savait main­te­nant. Pas tout, mais assez. Elle s’ap­pe­lait Navar­ro. Ou elle aurait dû s’ap­pe­ler Navar­ro. Quelque part dans la chaîne — Isaac, la fille d’Es­trel­la, et puis d’autres, son grand-père, son père — quel­qu’un avait effa­cé le nom, et avec le nom, tout le reste. La langue, la reli­gion, la mémoire, le fil. Cou­pé. Et recol­lé, ailleurs, sous un autre nom, dans un autre monde, avec un tel soin qu’il avait fal­lu qua­rante ans et un démé­na­ge­ment d’é­ta­gère pour que la sou­dure craque.

Elle mon­ta dans la chambre 312. Se plan­ta devant la fenêtre, côté façade. Regar­da la lumière du matin — non, de l’a­près-midi, mais une lumière qui entrait par les mêmes fenêtres, les mêmes ven­ta­nas, celles qu’Es­trel­la avait décrites dans sa pre­mière lettre. La lumière est belle dans l’a­par­ta­men­to du troi­sième étage, sur­tout le matin quand le soleil entre par les ven­ta­nas de la façade.

Noor posa sa main à plat contre le mur. Le mur était tiède. Tiède de soleil, tiède de cli­ma­ti­sa­tion, tiède de quatre-vingt-six ans de cha­leur accu­mu­lée. Et sous la tié­deur, sous le plâtre neuf et la pein­ture blanche, il y avait la pierre. La pierre de 1924. La pierre de Pley­ber et Fer­nan­dez. La pierre posée sur les cendres de 1917. Et sous les cendres, le quar­tier séfa­rade. Et sous le quar­tier séfa­rade, la ville otto­mane. Et sous la ville otto­mane, la ville byzan­tine. Couche après couche, siècle après siècle, mort après mort.

Noor reti­ra sa main. Elle avait cru sen­tir — mais non. Elle n’a­vait rien sen­ti. Juste le mur. Juste la tié­deur. Juste la pierre.

Elle s’al­lon­gea sur le lit et fixa le pla­fond. Elle pen­sa à Estrel­la, seule dans cette pièce, écri­vant des lettres à une fille qu’elle ne rever­rait jamais. Elle pen­sa à Hichem, seul dans sa librai­rie, fre­don­nant des airs en ladi­no que per­sonne ne recon­nais­sait. Et elle pen­sa à elle-même, seule sur ce lit, dans cette chambre, dans ce bâti­ment, avec un médaillon autour du cou et un nom qu’elle n’a­vait pas su être le sien.

Dehors, la brume se levait. Le soleil per­çait. La cha­leur reve­nait, fidèle, impla­cable, comme un sou­ve­nir qui refuse de s’éteindre.

Cha­pitre 8 — Les djinns de Salonique

Cette nuit-là, tout bascula.

Noor s’é­tait cou­chée tôt, épui­sée par les lettres d’Es­trel­la, par le poids des noms — Navar­ro, Rei­na, Isaac — qui tour­naient dans sa tête comme des oiseaux cap­tifs. Elle avait tiré les rideaux, éteint les lumières, mis la cli­ma­ti­sa­tion au maxi­mum, et s’é­tait enfon­cée dans le lit comme dans un ter­rier. Dor­mir. Elle vou­lait seule­ment dormir.

Le som­meil vint. Il vint vite, d’un coup, comme un rideau qui tombe. Et pen­dant deux ou trois heures, il n’y eut rien — un noir com­pact, sans rêves, sans formes, le noir répa­ra­teur des corps qui ont trop mar­ché et des esprits qui ont trop absor­bé. Noor dor­mait. Le bâti­ment veillait.

Elle se réveilla à deux heures du matin. D’un coup, les yeux ouverts dans le noir, le cœur rapide, avec la cer­ti­tude abso­lue — pas le soup­çon, pas l’im­pres­sion, la cer­ti­tude — que quel­qu’un se trou­vait dans la chambre.

Elle ne bou­gea pas. Res­ta allon­gée sur le dos, les bras le long du corps, les yeux grand ouverts. Le noir était total — la cli­ma­ti­sa­tion ron­ron­nait, un filet de lumière pas­sait sous la porte du cou­loir, et c’é­tait tout. Pas de sil­houette. Pas de mou­ve­ment. Et pour­tant la cer­ti­tude ne fai­blis­sait pas. Il y avait une pré­sence. Pas à côté du lit, pas au pied du lit — par­tout. Autour d’elle, au-des­sus d’elle, dans les murs, dans le pla­fond, dans l’air lui-même. La chambre était pleine.

Puis les voix commencèrent.

Pas une seule voix, cette fois. Plu­sieurs. Un mur­mure col­lec­tif, comme une assem­blée qui parle à voix basse, chaque voix dis­tincte et pour­tant fon­due dans les autres, un tis­su sonore fait de dizaines de fils entre­la­cés. Des voix de femmes, d’hommes, d’en­fants peut-être. Et elles par­laient dans une langue que Noor ne com­pre­nait pas — mais qu’elle recon­nais­sait. Les sono­ri­tés du ladi­no. Les mêmes sons qu’E­lias avait pro­non­cés en tra­dui­sant les lettres d’Es­trel­la — ces voyelles ouvertes, ces consonnes douces, ce rythme entre l’es­pa­gnol et l’hé­breu, cette musique qui n’ap­par­te­nait à aucun pays parce qu’elle appar­te­nait à tous les ports de la Méditerranée.

Noor s’as­sit dans le lit. Les voix ne s’ar­rê­tèrent pas. Elles conti­nuaient, régu­lières, patientes, comme si elles avaient atten­du long­temps — des années, des décen­nies — que quel­qu’un les entende, et que main­te­nant qu’une oreille était là, elles ne vou­laient plus se taire. Ce n’é­taient pas des cris, pas des plaintes. C’é­taient des conver­sa­tions. Des frag­ments de vie quo­ti­dienne — une femme qui appe­lait un enfant, un homme qui dis­cu­tait du prix de quelque chose, un rire bref, une chan­son esquis­sée puis inter­rom­pue. Les bruits d’un immeuble habi­té. Les bruits du bâti­ment Mata­lon tel qu’il avait été, avec ses familles, ses com­merces, ses esca­liers par­cou­rus de pas et de voix, avant que le silence ne vienne tout recouvrir.

Noor ten­dit la main vers la lampe de che­vet. L’al­lu­ma. La lumière jaune inon­da la chambre — le lit, le bureau, la chaise, l’ar­moire, tout était en place, tout était nor­mal, il n’y avait per­sonne. Mais les voix conti­nuaient. Elles étaient dans les murs. Elles venaient de l’in­té­rieur de la struc­ture, des espaces entre les cloi­sons, des cavi­tés que la réno­va­tion n’a­vait pas tou­chées, des pro­fon­deurs du bâti­ment où le vieux coha­bi­tait avec le neuf.

Noor posa les pieds sur le par­quet. Le bois était tiède, presque chaud, comme si un feu brû­lait dans les étages infé­rieurs. Elle mar­cha jus­qu’à la salle de bains. Ouvrit la porte. Alluma.

Le miroir.

Son visage était là, dans le miroir au-des­sus du lava­bo, éclai­ré par les spots encas­trés dans le pla­fond — son visage fami­lier, les cernes, les che­veux défaits, les yeux agran­dis par l’in­som­nie. Mais quelque chose n’al­lait pas. Pen­dant une frac­tion de seconde — une frac­tion si brève qu’elle ne dura peut-être pas, qu’elle fut peut-être rêvée, ima­gi­née, pro­duite par le cer­veau épui­sé d’une femme qui n’a­vait pas assez dor­mi — le reflet changea.

Ce n’é­tait plus tout à fait son visage. C’é­tait le même et c’é­tait un autre — les mêmes pom­mettes, le même front, les mêmes yeux sombres, mais enca­drés dif­fé­rem­ment. Un fou­lard. Un fou­lard sombre noué sous le men­ton, à la manière des femmes séfa­rades sur les pho­tos du musée. Et la peau un peu plus claire. Et les yeux un peu plus enfon­cés dans les orbites. Et autour du cou, le même médaillon — le même exac­te­ment, l’é­toile de David en argent noirci.

Noor recu­la d’un pas. Heur­ta le mur de la salle de bains. Le reflet dans le miroir était rede­ve­nu le sien — pas de fou­lard, pas de visage étran­ger, juste Noor Bel­hadj, qua­rante ans, libraire à Tunis, ter­ri­fiée dans une salle de bains d’hô­tel à deux heures du matin.

Les voix avaient cessé.

Le silence revint d’un coup, comme une eau qui se referme. Il n’y avait plus rien — plus de mur­mures, plus de conver­sa­tions en ladi­no, plus rien que le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion et le bat­te­ment de son propre sang dans ses oreilles.

*

Noor retour­na dans la chambre. S’as­sit sur le lit. Ses mains trem­blaient. Pas de froid — de quelque chose d’autre, quelque chose de plus pro­fond que la peur, une sorte de trem­ble­ment onto­lo­gique, comme si les fon­da­tions de ce qu’elle savait être vrai venaient de rece­voir un coup.

Elle prit son télé­phone. Com­po­sa le numé­ro de sa mère. Deux heures du matin à Thes­sa­lo­nique, une heure du matin à Tunis — Souad dor­mait, bien sûr, Souad dor­mait depuis dix heures du soir, comme tou­jours, avec ses bou­chons d’o­reille et son masque de nuit et sa tisane de ver­veine. Le télé­phone son­na. Quatre fois, cinq fois, six fois. Pas de réponse. La messagerie.

Vous êtes bien sur le por­table de Souad. Lais­sez un message.

Noor rac­cro­cha. Rap­pe­la. Lais­sa son­ner. Pas de réponse.

Elle posa le télé­phone sur le lit et se prit le visage dans les mains. Les djinns. C’é­tait le seul mot qui lui venait. Les djinns de Fat­tou­ma, les djinns de la Haf­sia, les créa­tures qui vivent entre les murs des mai­sons aban­don­nées et qui n’aiment pas qu’on les dérange. Sauf que ce bâti­ment n’a­vait pas été aban­don­né — il avait été vidé, net­toyé, réno­vé, trans­for­mé. On avait chan­gé les cloi­sons, refait les sols, posé du plâtre neuf sur les murs anciens. On avait cru qu’en recou­vrant, on effa­çait. Mais les djinns — ou ce qui leur res­sem­blait, ou ce qui por­tait un autre nom dans une autre langue — étaient restés.

Et ils par­laient ladino.

Cette pen­sée aurait dû être absurde. Elle aurait dû la faire rire, ou au moins sou­rire de sa propre cré­du­li­té. Mais Noor ne riait pas. Elle était assise sur un lit d’hô­tel, en t‑shirt et en culotte, les mains trem­blantes, le médaillon d’Es­trel­la contre sa poi­trine, et elle pen­sait aux djinns de sa grand-mère et aux fan­tômes de Salo­nique, et elle ne trou­vait aucune dif­fé­rence entre les deux. Aucune. Les djinns et les fan­tômes étaient la même chose — les traces des vivants dans les lieux qu’ils avaient habi­tés, l’empreinte sonore des voix qui avaient réson­né entre ces murs, la mémoire du bâti­ment qui remon­tait à la sur­face comme une nappe phréa­tique qu’on ne peut pas contenir.

Mais si les djinns et les fan­tômes étaient la même chose — alors quoi ? Alors le monde de Fat­tou­ma et le monde d’Es­trel­la se super­po­saient. L’is­lam de Tunis et le judaïsme de Salo­nique se rejoi­gnaient dans un même sou­ter­rain. La prière et la prière se tou­chaient sous la sur­face, comme les racines de deux arbres plan­tés de part et d’autre d’un mur.

Noor essaya de réci­ter la Fati­ha. C’é­tait ins­tinc­tif — un réflexe d’en­fance, un geste de pro­tec­tion, la pre­mière chose que fai­sait Fat­tou­ma quand elle sen­tait la pré­sence des djinns. Bis­mil­lah ar-Rah­man ar-Rahim. Al-ham­du lil­la­hi Rab­bi l‑alamin. Les mots vinrent, les pre­miers, auto­ma­tiques, gra­vés dans la mémoire mus­cu­laire de la bouche. Mais à la troi­sième ligne, les mots se brouillèrent. Ils ne venaient plus. Noor cher­cha — Mali­ki yawm ad-din — oui, voi­là — mais la suite se déro­bait, les syl­labes se mélan­geaient, et ce qui sor­tit de sa bouche n’é­tait ni la Fati­ha ni autre chose, c’é­tait un mur­mure informe, un bruit blanc, un souffle.

La prière ne mar­chait plus.

Non — la prière mar­chait tou­jours, mais c’é­tait Noor qui ne mar­chait plus avec elle. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en elle depuis les lettres d’Es­trel­la, depuis Navar­ro, depuis le médaillon, depuis le visage dans le miroir. Les mots de la prière étaient tou­jours là, intacts, mais ils ne s’a­dres­saient plus au même ciel. Ou plu­tôt — le ciel était le même, mais Noor ne savait plus d’où elle par­lait. Du sol tuni­sien ? Du sol de Salo­nique ? Du troi­sième étage d’un bâti­ment construit par un archi­tecte juif sur les cendres d’un quar­tier séfa­rade ? De quel sol prie-t-on quand on ne sait plus qui on est ?

Elle s’al­lon­gea. Ne fer­ma pas les yeux. Fixa le pla­fond blanc, lisse, neuf, et essaya d’i­ma­gi­ner le pla­fond d’a­vant — le pla­fond de l’a­par­ta­men­to, avec ses mou­lures peut-être, ses fis­sures, ses taches d’hu­mi­di­té, son odeur de plâtre vieux et de cui­sine, l’o­deur de la vie quo­ti­dienne des Navar­ro, de leur repas du ven­dre­di soir, des bou­gies du Shab­bat, du pain tres­sé, du vin rouge, des prières en hébreu que per­sonne ne priait plus dans cette pièce depuis soixante-dix ans.

Et c’est à ce moment-là — allon­gée sur le dos, les yeux ouverts, la prière en miettes dans sa bouche — que Noor com­men­ça à pleu­rer. Pas les larmes conte­nues des jours pré­cé­dents, pas les yeux humides qu’elle rava­lait d’un bat­te­ment de cils. Des larmes véri­tables, abon­dantes, chaudes, qui cou­laient des deux côtés du visage et tom­baient sur l’o­reiller blanc avec un bruit infime, un bruit de pluie sur du tis­su. Elle pleu­rait sans bruit, ou presque sans bruit, et elle ne savait pas pour­quoi elle pleu­rait — pour son père, pour Estrel­la, pour Rei­na morte à vingt-sept ans, pour la ville effa­cée, pour elle-même, pour le nom per­du, pour la prière qui ne mar­chait plus, pour les djinns qui par­laient une langue qu’elle ne com­pre­nait pas.

Elle pleu­ra long­temps. Puis elle s’en­dor­mit, les joues mouillées, le médaillon ser­ré dans son poing comme une clé.

*

Au matin, le soleil entrait par les fenêtres de la façade. La lumière était belle. Estrel­la avait raison.

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Cha­pitre 1 — L’arrivée

L’a­vion s’in­cli­na sur l’aile gauche et Noor vit la mer.

Elle était là, d’un coup, à tra­vers le hublot rayé — une immen­si­té plate, métal­lique, sans une ride, comme si quel­qu’un avait éta­lé du plomb fon­du entre les côtes et qu’il avait oublié de le reprendre. Le golfe Ther­maïque. Elle ne savait pas encore qu’il s’ap­pe­lait ain­si. Elle savait seule­ment que cette mer ne res­sem­blait pas à la sienne, celle de La Gou­lette ou de Sidi Bou, tou­jours un peu agi­tée, un peu sale, un peu vivante. Celle-ci était immo­bile avec une espèce de majes­té épui­sée, comme un ani­mal très ancien cou­ché au soleil.

L’a­vion des­cen­dit encore. Les mai­sons appa­rurent, blanches et grises, empi­lées le long du rivage dans un désordre com­pact qui rap­pe­lait Tunis par endroits — les mêmes immeubles en béton, les mêmes antennes para­bo­liques, les mêmes ter­rasses encom­brées de linge. Mais quelque chose dif­fé­rait. Une lumière. Plus dure, plus blanche, plus impi­toyable que celle qu’elle connais­sait. La lumière de juillet en Grèce, qui ne laisse rien dans l’ombre.

Noor fer­ma les yeux. Elle avait mal dor­mi dans l’a­vion, un vol avec escale à Athènes, six heures de tran­sit dans un aéro­port cli­ma­ti­sé où elle avait bu trois cafés en lisant sans lire un roman qu’elle avait pris sur l’é­ta­gère de la librai­rie avant de par­tir. La librai­rie. Elle y pen­sa avec un pin­ce­ment bref — Meh­di s’en occu­pait pen­dant son absence, Meh­di qui avait vingt-trois ans et qui confon­dait encore Camus et Kateb Yacine, mais qui savait tenir une caisse et sou­rire aux clients. Elle lui avait dit qu’elle par­tait une semaine, dix jours peut-être. Il n’a­vait pas posé de ques­tions. Per­sonne n’a­vait posé de ques­tions, d’ailleurs, parce que per­sonne ne savait qu’elle par­tait, à l’ex­cep­tion de Meh­di et de sa voi­sine Fat­ma à qui elle avait confié les clés pour arro­ser les plantes.

Thes­sa­lo­nique. Elle pro­non­ça le mot dans sa tête, en fran­çais, puis en arabe — Salūnīk — et le mot arabe était plus ancien, plus usé, comme une pièce de mon­naie pas­sée de main en main pen­dant des siècles. Elle ne savait presque rien de cette ville. Un port. Au nord de la Grèce. La deuxième ville du pays. C’est tout. Elle n’a­vait pas fait de recherches, pas lu de guide, pas regar­dé de pho­tos sur inter­net. C’é­tait une déci­sion — ou plu­tôt une absence de déci­sion, un refus d’an­ti­ci­per, comme si pré­pa­rer le voyage aurait été admettre qu’elle savait pour­quoi elle venait, et elle ne vou­lait pas l’ad­mettre. Pas encore.

L’a­vion tou­cha le sol avec une secousse sèche. Les pas­sa­gers applau­dirent — une habi­tude médi­ter­ra­néenne qu’elle connais­sait bien, ce besoin de remer­cier le ciel ou le pilote d’être encore en vie — et Noor rou­vrit les yeux.

*

La cha­leur, dehors, était un mur.

Elle la sen­tit avant même de quit­ter le ter­mi­nal, dans le cou­loir vitré qui menait aux taxis, une cha­leur épaisse, grasse, char­gée de kéro­sène et de sel marin, qui col­lait aux tempes et ralen­tis­sait les gestes. Tunis en août pou­vait être suf­fo­cante, mais cette cha­leur-là avait quelque chose de dif­fé­rent. Une den­si­té. Comme si l’air lui-même avait une consis­tance, une matière, et qu’il fal­lait la tra­ver­ser phy­si­que­ment pour avancer.

Le taxi sen­tait le tabac froid et la vanille syn­thé­tique. Le chauf­feur, un homme énorme avec une mous­tache de morse et des bras cou­verts de poils noirs, lui par­la en grec, puis en anglais quand il com­prit qu’elle ne répon­dait pas. Elle lui mon­tra l’a­dresse sur son télé­phone. Kom­ni­non 10, angle Mitro­po­leos. Il hocha la tête et démarra.

La route lon­geait la mer un moment. Noor regar­da par la vitre, les yeux mi-clos, la joue contre le verre brû­lant. Des immeubles défi­laient — du béton, du béton, encore du béton, per­cé ici et là par un mina­ret, un dôme byzan­tin, une ruine romaine coin­cée entre deux par­kings comme si quel­qu’un l’a­vait oubliée là. La ville entière sem­blait construite sur des couches de choses oubliées. Des grues tour­naient len­te­ment dans la brume de cha­leur, et la mer, sur la gauche, res­tait immo­bile, d’un bleu d’a­cier que le soleil ne par­ve­nait pas à rendre joyeux.

Le chauf­feur mit la radio. Du rebe­ti­ko — Noor ne connais­sait pas le mot, mais elle recon­nut l’es­prit : des ins­tru­ments à cordes, une voix d’homme nasillarde et plain­tive, quelque chose qui res­sem­blait au malouf tuni­sien dans sa manière de tour­ner autour d’une dou­leur sans jamais la nom­mer. La Médi­ter­ra­née, pen­sa-t-elle. Par­tout la même musique, ou presque. La même plainte. Les mêmes fils ten­dus entre les ports.

Le taxi s’ar­rê­ta devant un bâti­ment blanc.

Noor paya, sor­tit sa valise du coffre, et leva la tête. La façade de l’Ex­cel­sior mon­tait devant elle — quatre étages de pierre claire, des bal­cons en fer for­gé aux courbes Art déco, de grandes fenêtres néo­clas­siques qui reflé­taient le ciel blanc. L’im­meuble avait quelque chose de fran­çais, ou peut-être d’i­ta­lien, cette élé­gance un peu solen­nelle des bâti­ments colo­niaux qu’elle connais­sait à Tunis, sur l’a­ve­nue Habib-Bour­gui­ba. Mais en plus neuf. Trop neuf. Les joints étaient frais, la pierre récem­ment rava­lée, les bal­cons repeints. On aurait dit un vieil homme qui venait de se raser pour la pre­mière fois depuis des années — le visage lisse, presque mécon­nais­sable, mais les yeux, les yeux res­taient ceux d’avant.

Elle pous­sa la porte vitrée.

*

Le hall était blanc et froid. L’air condi­tion­né souf­flait avec une puis­sance qui lui gla­ça les bras. Après la four­naise du dehors, c’é­tait comme entrer dans un réfri­gé­ra­teur, et Noor eut un fris­son qui n’é­tait pas seule­ment dû à la tem­pé­ra­ture. Le sol en marbre clair reflé­tait son image de bas en haut — une femme de qua­rante ans, brune, les che­veux tirés en arrière, un peu trop mince, avec une valise noire et un sac en cuir pas­sé sur l’é­paule qui conte­nait la boîte. Elle por­tait une robe en lin gris frois­sée par le voyage et des san­dales plates. Elle ne res­sem­blait pas à une tou­riste. Elle ne savait pas à quoi elle ressemblait.

Au pla­fond du hall, une sus­pen­sion monu­men­tale — de grandes feuilles rouges en verre ou en résine, qui pen­daient comme un lustre végé­tal au-des­sus du mobi­lier blanc et moderne. L’es­ca­lier en marbre, sur la droite, mon­tait en courbe vers les étages avec une len­teur majes­tueuse. Tout était neuf, impec­cable, lus­tré. Et pour­tant. Noor sen­tit quelque chose sous le neuf. Quelque chose d’an­cien, de sou­ter­rain, qui n’a­vait pas de nom. L’o­deur, peut-être. Sous le par­fum d’am­biance — bois de san­tal, agrumes — il y avait autre chose. Une odeur de pierre vieille, de murs qui avaient res­pi­ré pen­dant quatre-vingt-six ans, de chaux et de pous­sière com­pacte que nulle réno­va­tion ne pou­vait tout à fait effacer.

Elle s’ap­pro­cha de la récep­tion. Un jeune homme, che­veux noirs, che­mise blanche, sou­rire auto­ma­tique, lui dit quelque chose en grec. Elle répon­dit en fran­çais. Il pas­sa à un fran­çais approxi­ma­tif, char­mant, avec des accents sur les mau­vaises syllabes.

— Bien­ve­nue à l’Ex­cel­sior, madame. Vous avez une réservation ?

— Noor Bel­hadj. Dix nuits.

Il tapa sur son écran. Dix nuits. Elle avait réser­vé dix nuits sans savoir pour­quoi dix. Pas sept, pas qua­torze. Dix. Un chiffre qui n’a­vait rien de rond, rien de logique. Mais quand elle avait cli­qué sur le site de l’hô­tel — trou­vé par hasard, le moins cher des quatre ou cinq hôtels du centre-ville — ses doigts avaient tapé dix, et elle n’a­vait pas corrigé.

— Chambre 312, troi­sième étage. Avec vue sur la rue.

Il lui ten­dit une carte magné­tique. Elle prit l’as­cen­seur — un habi­tacle minus­cule tapis­sé de miroirs, dans lequel elle se vit mul­ti­pliée à l’in­fi­ni, Noor de face, Noor de pro­fil, Noor de dos, une armée de femmes fati­guées avec la même valise noire et le même sac conte­nant la même boîte.

*

La chambre était petite, claire, bien faite. Par­quet en bois blond, murs blancs, un lit large cou­vert d’un des­sus-de-lit imma­cu­lé, une salle de bains en marbre gris avec des fla­cons de savon ali­gnés comme des sol­dats. La porte-fenêtre ouvrait sur un bal­con étroit — un de ces bal­cons Art déco qu’elle avait vus depuis la rue, avec une balus­trade en fer for­gé aux motifs géo­mé­triques. Elle sortit.

La cha­leur la reprit immé­dia­te­ment, lourde, moite, char­gée. Mais de là-haut, elle voyait. La rue Kom­ni­non des­cen­dait vers la mer en pente douce, et au bout, entre les immeubles, le golfe appa­rais­sait — une bande d’eau plate et brillante, comme une lame posée à plat. Sur la gauche, les toits de la ville s’é­ta­geaient en mon­tant vers ce que le plan dans le hall appe­lait la ville haute — Ano Poli — où l’on devi­nait des murailles, des cyprès, des cou­poles. À droite, la masse car­rée d’un bâti­ment moderne mas­quait par­tiel­le­ment la vue, mais on aper­ce­vait les mâts des bateaux dans le port.

L’o­deur de la mer mon­tait par bouf­fées, mêlée à l’o­deur des pots d’é­chap­pe­ment, des cui­sines — quel­qu’un fai­sait griller de la viande quelque part en des­sous — et d’autre chose encore, quelque chose de plus âcre, de plus pro­fond, que Noor ne sut pas iden­ti­fier. Plus tard, beau­coup plus tard, elle se dirait que c’é­tait l’o­deur de la ville elle-même, l’o­deur que Thes­sa­lo­nique porte depuis 1917, une odeur de cendres très anciennes mêlées au sel, que la mer et le vent n’ont jamais tout à fait réus­si à laver.

Elle ren­tra dans la chambre, posa sa valise sur le lit, et sor­tit la boîte du sac.

La boîte était en car­ton brun, de la taille d’une boîte à chaus­sures, main­te­nue fer­mée par un élas­tique qui avait per­du son élas­ti­ci­té depuis long­temps. Elle l’a­vait trou­vée six semaines plus tôt, le 15 mai exac­te­ment, en dépla­çant une éta­gère dans l’ar­rière-bou­tique de la librai­rie. L’é­ta­gère était là depuis tou­jours — depuis que son père tenait la bou­tique, depuis avant elle, peut-être depuis l’ou­ver­ture en 1971. Der­rière l’é­ta­gère, dans un ren­fon­ce­ment du mur que le meuble dis­si­mu­lait, il y avait la boîte.

Elle ne l’a­vait pas ouverte tout de suite. Elle l’a­vait posée sur le comp­toir, elle avait regar­dé la pous­sière qui la recou­vrait — une pous­sière si ancienne qu’elle avait dur­ci, qu’elle for­mait une croûte grise et grasse comme une peau — et elle avait atten­du. Trois jours. Trois jours pen­dant les­quels la boîte était res­tée sur le comp­toir de la librai­rie, entre la caisse enre­gis­treuse et le pot de sty­los, et Noor pas­sait devant elle cent fois par jour en détour­nant les yeux. Puis, le troi­sième soir, après la fer­me­ture, seule dans la bou­tique avec l’o­deur du jas­min qui entrait par la fenêtre et le bruit des moby­lettes dans la rue Zar­koun, elle avait fait sau­ter l’élastique.

Ce qu’elle avait trou­vé à l’in­té­rieur — les lettres, la pho­to, le nom — elle le regar­de­rait de nou­veau demain. Ce soir, elle était trop fati­guée. Elle tira les rideaux, s’al­lon­gea sur le lit tout habillée, et fer­ma les yeux. Le bruit de la cli­ma­ti­sa­tion cou­vrait le bruit de la rue. La chambre 312, troi­sième étage du bâti­ment Mata­lon — mais ça, elle ne le savait pas encore — était silen­cieuse comme un puits.

Noor s’en­dor­mit. Et dans son som­meil, très loin, très fai­ble­ment, quelque chose bou­gea dans les murs.

Cha­pitre 2 — La boîte

Elle se réveilla à cinq heures du matin, déso­rien­tée, la bouche sèche, le corps tor­du dans une posi­tion qui n’en était pas une. La robe en lin avait impri­mé ses plis sur sa peau. Par la fente des rideaux, une lumière blanche, déjà intense, décou­pait un rec­tangle sur le parquet.

Elle se leva, but de l’eau au robi­net de la salle de bains — l’eau avait un goût de cal­caire et de tuyau­te­rie neuve — et s’as­sit au bord du lit. La boîte était sur la table de nuit, là où elle l’a­vait posée avant de s’en­dor­mir. Dans la lumière crue du matin, elle avait l’air de ce qu’elle était : un vieux car­ton fati­gué, sans aucun mys­tère appa­rent, le genre de chose qu’on jette sans ouvrir quand on fait du tri.

Noor la prit sur ses genoux. Fit sau­ter l’é­las­tique mort. Sou­le­va le couvercle.

Les lettres étaient au nombre de sept. Sept feuilles de papier jau­nâtre, pliées en deux, cou­vertes d’une écri­ture ser­rée, de droite à gauche, dans un alpha­bet qu’elle avait d’a­bord pris pour de l’a­rabe. Mais ce n’é­tait pas de l’a­rabe. Les lettres étaient simi­laires, presque fami­lières — des courbes, des points, des liga­tures — et pour­tant quelque chose n’al­lait pas, les mots ne for­maient aucune com­bi­nai­son qu’elle connais­sait, le rythme des lignes était dif­fé­rent, plus sac­ca­dé, avec des espaces étranges. Elle avait pas­sé des heures, à Tunis, à tour­ner les feuilles dans tous les sens, à cher­cher un mot, un seul, qu’elle pour­rait recon­naître. En vain. C’é­tait une langue écrite dans un alpha­bet proche du sien mais qui lui res­tait aus­si opaque qu’un mur.

Sous les lettres, la pho­to. Noor la sor­tit de la boîte et la tint devant ses yeux. Un tirage en noir et blanc, petit for­mat, aux bords den­te­lés, jau­ni par le temps. On voyait un bâti­ment — une façade claire à quatre étages, des bal­cons, de grandes fenêtres. Devant le bâti­ment, sur le trot­toir, trois per­sonnes. Un homme en cos­tume sombre, une femme en robe longue avec un cha­peau, et entre eux, un enfant. L’i­mage était trop petite, trop dégra­dée pour dis­tin­guer les visages. Mais les corps disaient quelque chose — la manière dont l’homme se tenait très droit, la main de la femme posée sur l’é­paule de l’en­fant, la lumière vive qui pro­je­tait leurs ombres courtes sur le sol, indi­quant un midi d’été.

Au dos de la pho­to, au crayon, une écri­ture dif­fé­rente de celle des lettres — une écri­ture latine, cette fois, mais trem­blante, mal­adroite, comme si la main qui tenait le crayon n’é­tait pas habi­tuée à ces carac­tères : Mata­lon, 1932.

Et puis il y avait le troi­sième objet. Au fond de la boîte, sous les lettres et la pho­to, enve­lop­pé dans un mor­ceau de tis­su bleu marine que le temps avait ren­du rêche : un petit médaillon en argent noir­ci, ovale, avec sur une face une étoile à six branches en relief, et sur l’autre face, gra­vés en lettres minus­cules, deux mots que Noor ne pou­vait pas lire.

Elle avait mon­tré le médaillon à Meh­di, le len­de­main de sa décou­verte. Il avait dit : C’est une étoile de David, non ? Et Noor avait dit oui, c’est une étoile de David, et elle avait remis le médaillon dans la boîte, et elle n’en avait plus par­lé à personne.

*

Son père s’ap­pe­lait Hichem Bel­hadj. Il avait tenu la librai­rie de la rue Zar­koun pen­dant trente-deux ans, de 1971 à 2003, année de sa mort. Un dimanche matin de mars, à l’heure où il sor­tait d’ha­bi­tude ache­ter le pain et le jour­nal — il lisait La Presse en dia­go­nal et décou­pait les articles sur la lit­té­ra­ture, qu’il punai­sait sur un pan­neau de liège dans l’ar­rière-bou­tique — son cœur s’é­tait arrê­té. Comme ça. Sans pré­ve­nir. Il avait soixante et un ans. Il était tom­bé dans la cui­sine, entre la table et le réfri­gé­ra­teur, et c’est la voi­sine Fat­ma, aler­tée par le bruit, qui l’a­vait trouvé.

Noor avait vingt-cinq ans. Elle reve­nait de Paris, où elle avait fait des études de lettres qu’elle n’a­vait pas ter­mi­nées — un mas­ter aban­don­né en deuxième année, un mémoire sur Kateb Yacine lais­sé en plan, une his­toire d’a­mour ratée avec un Algé­rien de Mon­treuil qui citait Fanon en fai­sant la vais­selle. Elle était ren­trée à Tunis pour l’en­ter­re­ment, et elle n’é­tait plus repar­tie. La librai­rie avait besoin de quel­qu’un. Sa mère, Souad, qui n’a­vait jamais lu un livre de sa vie — elle s’en van­tait avec un mélange de fier­té et de honte — ne pou­vait pas la tenir. Noor avait pris la suite, pro­vi­soi­re­ment, et le pro­vi­soire avait duré quinze ans.

De son père, elle gar­dait des images nettes et des zones d’ombre. Les images nettes : ses mains longues qui mani­pu­laient les livres avec une ten­dresse presque amou­reuse, le bout des doigts pas­sant sur les cou­ver­tures comme s’il lisait en braille. Sa voix grave, un peu voi­lée, qui pro­non­çait le fran­çais avec un accent tuni­sien à peine per­cep­tible — il avait fait ses études au lycée Car­not et en avait gar­dé une dic­tion soi­gnée, presque désuète. Sa manie de fre­don­ner en ran­geant les rayons — des mélo­dies qu’elle n’a­vait jamais iden­ti­fiées, ni malouf ni varié­té fran­çaise, quelque chose d’autre, des airs lents et plain­tifs dans une tona­li­té mineure qu’il inter­rom­pait dès qu’il se sen­tait écouté.

Les zones d’ombre : tout le reste. D’où venait-il exac­te­ment ? Il disait Tunis, le quar­tier de la Haf­sia. Ses parents à lui, les grands-parents de Noor — elle ne les avait pas connus, morts tous les deux avant sa nais­sance. Pas de pho­tos d’eux, ou si peu. Pas d’oncles, pas de tantes, pas de cou­sins. Une famille réduite à rien, à un homme seul qui avait épou­sé Souad en 1966 et ouvert une librai­rie en 1971. Quand Noor, enfant, posait des ques­tions — et ton papa, il fai­sait quoi ? et ta maman, elle s’ap­pe­lait com­ment ? — Hichem répon­dait briè­ve­ment, sans brus­que­rie mais sans cha­leur, et chan­geait de sujet. Noor avait fini par com­prendre qu’il y avait une porte, dans son père, qui ne s’ou­vrait pas. Elle avait ces­sé de frapper.

Et main­te­nant, assise sur un lit d’hô­tel à Thes­sa­lo­nique, à deux mille kilo­mètres de la rue Zar­koun, elle tenait dans ses mains ce qui se trou­vait peut-être der­rière cette porte. Sept lettres en carac­tères illi­sibles, une pho­to de 1932, un médaillon avec une étoile de David. Le conte­nu exact de ce que son père avait caché dans le mur d’une arrière-bou­tique pen­dant trente-deux ans, peut-être davantage.

Elle ran­gea tout dans la boîte. Se dou­cha, s’ha­billa — une autre robe en lin, plus claire, des san­dales, des lunettes de soleil. Elle glis­sa la pho­to et le médaillon dans son sac, lais­sa les lettres dans la chambre, et sortit.

*

Thes­sa­lo­nique, à sept heures du matin, était déjà brûlante.

Noor mar­cha vers la mer. La rue Kom­ni­non des­cen­dait en pente douce, bor­dée de bâti­ments néo­clas­siques alter­nant avec des construc­tions en béton des années soixante-dix, et au bout de la rue, la lumière s’ou­vrait — un éclat blanc, violent, la mer. La pro­me­nade du front de mer s’é­ten­dait devant elle, large, plan­tée de pal­miers rabou­gris, avec des bancs et des bornes métal­liques et des cyclistes déjà en nage. Le golfe était là, étale, immense, d’un gris-bleu pâle que le soleil du matin ne par­ve­nait pas à réchauffer.

Elle mar­cha le long de l’eau. L’o­deur de la mer était forte — sel, algues, gasoil des fer­ries — mêlée à celle du café qui sor­tait des ter­rasses en train d’ou­vrir. Des vieux étaient assis sur les bancs, en maillot de corps, le visage cuit par le soleil, avec des cha­pe­lets d’ambre qu’ils fai­saient tour­ner entre leurs doigts — les kom­bo­loï, elle l’ap­pren­drait plus tard. Ils la regar­dèrent pas­ser avec une curio­si­té pla­cide. Une femme seule, brune, qui n’é­tait ni tou­riste ni locale, qui mar­chait trop vite pour la chaleur.

La place Aris­to­té­lous s’ou­vrit sur sa droite — vaste, en arc de cercle, avec des arcades et des bâti­ments à colon­nades qui des­cen­daient vers la mer en ter­rasses. C’é­tait beau, har­mo­nieux, presque trop — un décor de ciné­ma ita­lien, pen­sa-t-elle, une mise en scène de place médi­ter­ra­néenne idéale. Des pigeons occu­paient le centre, indif­fé­rents. Un kiosque à jour­naux ven­dait des cartes pos­tales, des bou­teilles d’eau, des jour­naux grecs dont les titres en lettres capi­tales évo­quaient la crise — ΚΡΙΣΗ, le mot reve­nait par­tout, sur toutes les unes, comme un cri.

Elle conti­nua. Remon­ta la rue Ermou vers l’in­té­rieur de la ville. Les bou­tiques n’a­vaient pas encore ouvert, les rideaux de fer étaient bais­sés, et dans cette absence de com­merce, la ville révé­lait son sque­lette : les murs, les façades, les couches. Ici, un bâti­ment otto­man, bas, en bois et en brique, coin­cé entre deux immeubles modernes. Là, une église byzan­tine minus­cule, à peine plus grande qu’une cha­pelle, avec un dôme en brique rouge et des fresques visibles par la porte entrou­verte — des visages de saints aux yeux immenses, dorés, qui regar­daient la rue avec une inten­si­té insou­te­nable. Et là, der­rière une grille, les restes d’un mur romain, des pierres mas­sives cou­vertes de mousse que le soleil chauf­fait depuis deux mille ans.

La ville était un palimp­seste. Noor connais­sait le mot, elle l’a­vait lu cent fois dans les livres de sa librai­rie, mais ici, pour la pre­mière fois, elle le voyait. Chaque pas révé­lait une couche sous la couche, un siècle sous le siècle. Romains, Byzan­tins, Otto­mans, Grecs — et d’autres, dont elle ne savait encore rien, dont les traces avaient été si soi­gneu­se­ment effa­cées qu’il ne res­tait rien, rien de visible, rien en surface.

L’o­deur chan­gea quand elle entra dans le mar­ché Modia­no. Du pois­son. Du pois­son et des herbes, de l’o­ri­gan accro­ché en bou­quets secs aux étals, de la menthe fraîche dans des seaux d’eau, des olives noires lui­sant dans des bacs en inox. Les mar­chands criaient en grec, et le mar­ché cou­vert — une halle de fer et de verre, construite dans les années vingt — réson­nait comme un ins­tru­ment. Noor se lais­sa por­ter. Elle ache­ta une bou­gat­sa à un comp­toir — un feuille­té four­ré de crème, sau­pou­dré de sucre et de can­nelle, qu’elle man­gea debout, les doigts pois­seux, le sucre fon­dant sur ses lèvres. C’é­tait bon, élé­men­taire, réconfortant.

Et c’est à ce moment-là, debout dans le mar­ché Modia­no, avec la bou­gat­sa dans une main et les bruits du mar­ché autour d’elle, qu’une pen­sée la tra­ver­sa pour la pre­mière fois, une pen­sée si nette qu’elle en fut presque effrayée : mon père a peut-être mar­ché ici.

Non. Pas son père. Quel­qu’un d’a­vant son père. Quel­qu’un dont elle ne connais­sait pas le nom, dont elle ne connais­sait pas le visage, et qui ache­tait peut-être du pois­son dans ce même mar­ché, sous cette même ver­rière, dans les mêmes odeurs de sel et de menthe, avant. Avant l’in­cen­die, avant les guerres, avant tout ce qu’elle igno­rait. Quel­qu’un de sa lignée — si la boîte disait vrai, si les lettres disaient ce qu’elle croyait qu’elles disaient, si le médaillon à l’é­toile de David signi­fiait ce que les étoiles de David signifient.

Le mar­ché Modia­no. Elle appren­drait plus tard — au musée, ou par Elias, ou dans un livre — que ce mar­ché por­tait le nom de Eli Modia­no, un riche Juif séfa­rade de Thes­sa­lo­nique, et qu’il avait été construit dans les années 1920 sur l’emplacement du Tal­mud Torah Haga­dol, la grande école tal­mu­dique de la com­mu­nau­té, détruite dans l’in­cen­die de 1917. Un mar­ché sur une école reli­gieuse. Des pois­sons et des olives sur les cendres d’un lieu de prière. Thes­sa­lo­nique tout entière fonc­tion­nait ain­si — chaque sur­face recou­vrait une absence, chaque bâti­ment était le masque d’un bâti­ment disparu.

Mais pour l’ins­tant, elle ne savait rien de tout cela. Elle man­geait sa bou­gat­sa et elle sen­tait, sans com­prendre, que quelque chose dans cette ville la concernait.

*

Elle ren­tra à l’hô­tel en début d’a­près-midi, vain­cue par la cha­leur. Le soleil était au zénith, l’air trem­blait au-des­sus du bitume, les rues s’é­taient vidées — les Grecs avaient dis­pa­ru, enfer­més dans leurs appar­te­ments cli­ma­ti­sés pour la sieste, et il ne res­tait dehors que les chats, les tou­ristes et les fous. Noor appar­te­nait peut-être aux trois catégories.

Le hall de l’Ex­cel­sior la reçut dans sa fraî­cheur méca­nique. Elle tra­ver­sa le lob­by, mon­ta au troi­sième étage, et entra dans la chambre 312 avec le sen­ti­ment de ren­trer dans un lieu déjà fami­lier — ce qui était absurde, elle n’é­tait là que depuis la veille.

Les lettres étaient sur la table de nuit, là où elle les avait lais­sées. Elle les reprit, s’al­lon­gea sur le lit, et les tint au-des­sus de son visage, les unes après les autres, en essayant de les lire par la seule force de la volon­té, comme si le sang pou­vait déchif­frer ce que les yeux ne com­pre­naient pas. Les carac­tères dan­saient dans la lumière fil­trée par les rideaux — des signes anciens, patients, qui avaient atten­du dans le noir d’une boîte en car­ton pen­dant des décen­nies et qui atten­draient encore, aus­si long­temps qu’il fau­drait, que quel­qu’un les lise.

Noor pen­sa à son père. À ses mains sur les livres. À ses mélo­dies sans nom qu’il fre­don­nait en ran­geant les rayons. Et pour la pre­mière fois, elle se deman­da : est-ce que c’é­tait du ladino ?

Le mot lui était incon­nu. Elle ne l’a­vait jamais enten­du. Elle ne savait même pas ce qu’il dési­gnait. Mais il vien­drait, ce mot, dans les jours sui­vants, et quand il vien­drait, il chan­ge­rait tout.

Elle posa les lettres sur sa poi­trine, fer­ma les yeux, et écou­ta le silence de la chambre 312. Le bour­don­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion. Le bruit assour­di de la rue, en bas. Et autre chose, peut-être. Un son très faible, très loin­tain, comme le mur­mure d’une foule der­rière un mur très épais. Mais elle dor­mait déjà, ou presque, et elle ne l’en­ten­dit pas vraiment.

Cha­pitre 3 — Les pre­miers signes

La nuit ne tom­bait pas à Thes­sa­lo­nique. Elle s’ins­tal­lait, len­te­ment, par couches, comme un ani­mal qui tourne long­temps autour de sa place avant de se cou­cher. Le ciel pas­sait du blanc au jaune, du jaune à l’o­range, de l’o­range à un vio­let pro­fond qui durait une éter­ni­té, et c’est seule­ment vers dix heures du soir que le noir arri­vait enfin — un noir incom­plet, d’ailleurs, troué par les enseignes lumi­neuses, les phares des voi­tures, la lueur dif­fuse du front de mer. Noor avait dîné seule au res­tau­rant de l’hô­tel, le Mez­za­nine, un étage au-des­sus du hall — quelques bou­chées d’un pois­son grillé dont elle avait oublié le nom grec, un verre de vin blanc très froid, et la sen­sa­tion d’être obser­vée par les ser­veurs qui ne savaient pas trop quoi faire de cette femme seule qui ne sou­riait pas et ne lisait pas et ne regar­dait pas son télé­phone. Elle man­geait, c’est tout. Elle mâchait en regar­dant les murs.

Les murs du res­tau­rant étaient cou­verts d’œuvres d’art contem­po­rain — des toiles abs­traites, des cou­leurs vives, des formes géo­mé­triques. Le site de l’hô­tel par­lait de « jeunes artistes grecs émer­gents ». Noor les regar­dait sans les voir. Ce qu’elle voyait, c’é­taient les murs der­rière les toiles. La matière. La pierre. L’é­pais­seur de ce qui avait été là avant les toiles, avant le res­tau­rant, avant l’hô­tel, avant. Elle avait l’im­pres­sion d’être assise à l’in­té­rieur d’un corps vivant — un corps très ancien, endor­mi, dont la peau avait été refaite mais dont les os n’a­vaient pas changé.

Elle remon­ta dans sa chambre vers onze heures. Se désha­billa, enfi­la un t‑shirt, se bros­sa les dents. Le miroir de la salle de bains lui ren­voya son visage — les cernes, le teint brouillé par la fatigue et la cha­leur, les che­veux défaits. Elle res­sem­blait à sa mère. C’é­tait une pen­sée qui la tra­ver­sait de temps en temps, avec une pointe d’a­ga­ce­ment : à qua­rante ans, les traits de Souad remon­taient dans les siens, la bouche un peu trop fine, les pom­mettes hautes, le regard qui pou­vait pas­ser en un ins­tant de la dou­ceur à quelque chose de plus dur, de plus fer­mé. Mais les mains, les mains étaient celles de son père. Longues, fines, ner­veuses. Des mains de libraire.

Elle étei­gnit la lumière. Se coucha.

Le som­meil ne vint pas.

*

Il fai­sait chaud. La cli­ma­ti­sa­tion ron­ron­nait, mais la cha­leur s’in­fil­trait quand même — par les fentes des fenêtres, par les murs eux-mêmes, qui avaient emma­ga­si­né le soleil de la jour­née et le res­ti­tuaient à pré­sent, len­te­ment, comme un four qu’on vient d’é­teindre. Noor se tour­nait et se retour­nait dans les draps trop blancs, trop neufs, trop lisses. Le déca­lage horaire — une heure seule­ment avec Tunis, ce n’é­tait rien, et pour­tant son corps refu­sait de s’a­dap­ter. Ou alors c’é­tait autre chose.

La chambre, dans le noir, était dif­fé­rente. Les formes fami­lières du jour — le bureau, la chaise, l’ar­moire — étaient deve­nues des masses sombres, ambi­guës, qui sem­blaient avoir légè­re­ment bou­gé de place. Noor ne croyait pas à ces choses-là. Elle avait lu Freud, elle avait lu Bache­lard, elle savait que l’obs­cu­ri­té active une par­tie du cer­veau que la rai­son ne contrôle pas, que les ombres sont des pro­jec­tions et que les bruits noc­turnes ont tou­jours une expli­ca­tion. Elle le savait. Et pourtant.

La chambre 312 respirait.

Ce n’é­tait pas un bruit. C’é­tait moins qu’un bruit — une vibra­tion, une pul­sa­tion sourde, presque inau­dible, qui sem­blait venir des murs eux-mêmes, comme si la struc­ture du bâti­ment se contrac­tait et se dila­tait imper­cep­ti­ble­ment dans la cha­leur de la nuit. Noor ten­dit l’o­reille. Rien. Le ron­ron­ne­ment de la cli­ma­ti­sa­tion, un klaxon très loin dans la rue. Elle refer­ma les yeux.

Et c’est alors qu’elle enten­dit la voix.

Très fai­ble­ment. Très loin. Pas dans la chambre — dans le cou­loir, ou der­rière le mur, ou plus loin encore, quelque part dans les étages. Une voix de femme. Qui chan­tait. Non — pas chan­tait. Fre­don­nait. Un air sans paroles, ou dont les paroles étaient trop basses pour être dis­tin­guées, une mélo­pée lente, ber­çante, dans une tona­li­té qui des­cen­dait et remon­tait, des­cen­dait et remon­tait, comme le mou­ve­ment d’un ber­ceau. Une berceuse.

Noor ouvrit les yeux. S’as­sit dans le lit. Écouta.

La voix conti­nuait, régu­lière, patiente, douce. Elle ne venait pas d’une chambre voi­sine — le son était trop dif­fus, trop étouf­fé, comme s’il tra­ver­sait plu­sieurs épais­seurs de mur. On aurait dit qu’il venait de l’in­té­rieur du bâti­ment lui-même, des entrailles de la pierre, des conduites et des cavi­tés et des espaces morts entre les cloisons.

Noor se leva. Pieds nus sur le par­quet tiède, elle mar­cha jus­qu’à la porte, col­la son oreille contre le bois. Le cou­loir, de l’autre côté, était silen­cieux. La voix, elle, conti­nuait — mais d’où ? Elle ne pou­vait plus la loca­li­ser. Elle sem­blait venir de par­tout et de nulle part, comme si les murs de la chambre 312 la sécré­taient, la suin­taient, la lais­saient fil­trer par les pores de leur sur­face neuve.

Elle ouvrit la porte.

Le cou­loir était vide. Éclai­ré par des appliques murales qui dif­fu­saient une lumière chaude, dorée, le tapis gris s’é­ten­dait dans les deux direc­tions, impec­cable, désert. Quatre portes de chaque côté, toutes fer­mées. Le silence était total. La voix avait ces­sé — ou peut-être que le bruit de la porte l’a­vait cou­verte, ou peut-être qu’elle n’a­vait jamais existé.

Noor res­ta un moment sur le seuil, le cœur bat­tant un peu trop vite, à regar­der le cou­loir vide. Elle pen­sa aux djinns.

*

Les djinns. Sa grand-mère Fat­tou­ma — la mère de Souad, pas celle du côté pater­nel, celle-là n’exis­tait pas, n’a­vait jamais exis­té dans les récits fami­liaux — les connais­sait bien. Elle en par­lait avec un natu­rel désar­mant, comme on parle de voi­sins un peu dif­fi­ciles. Ils habi­taient les endroits délais­sés, disait-elle : les mai­sons vides, les ruines, les ham­mams fer­més, les puits, les gre­niers. Ils n’é­taient ni bons ni mau­vais — ou plu­tôt, il y en avait des bons et des mau­vais, comme chez les humains. Ils vivaient entre les murs, dans les espaces que les gens avaient aban­don­nés, et ils n’ai­maient pas qu’on les dérange. Quand on enten­dait des bruits la nuit, c’é­taient eux. Quand un objet tom­bait sans rai­son, c’é­taient eux. Quand un enfant pleu­rait sans s’ar­rê­ter, c’est qu’un djinn l’a­vait tou­ché. Il fal­lait brû­ler du ben­join, réci­ter une sou­rate, ne pas avoir peur. La peur les nourrissait.

Noor avait gran­di avec les djinns. Pas au sens lit­té­ral — Souad, sa mère, levait les yeux au ciel quand Fat­tou­ma racon­tait ses his­toires, et Hichem ne disait rien, ne confir­mait rien, ne démen­tait rien. Mais Noor avait enten­du ces his­toires des dizaines de fois, assise sur les genoux de Fat­tou­ma dans la mai­son de la Haf­sia, et quelque chose s’é­tait dépo­sé en elle, un sédi­ment, une strate — la convic­tion, jamais for­mu­lée, jamais exa­mi­née, que les lieux ont une mémoire, que les murs entendent, que les espaces aban­don­nés ne sont pas vides.

Elle n’en avait jamais par­lé à per­sonne. À Paris, pen­dant ses études, elle avait lu des livres sur le ratio­na­lisme, le désen­chan­te­ment du monde, la mort de Dieu, et elle avait acquies­cé à tout cela avec la par­tie édu­quée de son cer­veau. Mais l’autre par­tie, celle de Fat­tou­ma, celle de la Haf­sia, celle des nuits de Tunis quand le siroc­co souf­flait et que les volets bat­taient — cette par­tie-là n’a­vait jamais été convaincue.

Et main­te­nant, debout dans le cou­loir du troi­sième étage de l’hô­tel Excel­sior, pieds nus sur le tapis gris, elle sen­tait les deux par­ties de son cer­veau se regar­der. La par­tie édu­quée disait : c’est la cli­ma­ti­sa­tion, c’est un bruit de tuyau­te­rie, c’est une cliente qui chante sous sa douche. La par­tie de Fat­tou­ma disait : il y a quelque chose dans ce bâtiment.

Noor refer­ma la porte. Retour­na se cou­cher. Tira les draps jus­qu’au men­ton, ce qui était absurde par cette cha­leur, mais les draps for­maient une fron­tière, une mem­brane, quelque chose entre elle et le reste.

La voix ne revint pas. Elle finit par s’en­dor­mir, vers trois heures du matin, d’un som­meil agi­té, peu­plé de rêves où son père ran­geait des livres dans une librai­rie qui n’é­tait pas la sienne, dans une ville qu’elle ne recon­nais­sait pas, et il fredonnait.

*

Le matin la trou­va dans le hall de l’Ex­cel­sior, assise sur un des fau­teuils blancs, avec un café dans une main et la pho­to dans l’autre. Le même jeune récep­tion­niste de la veille était der­rière le comp­toir. Il s’ap­pe­lait Andréas — elle avait lu son badge. Elle atten­dit qu’il soit libre, puis s’approcha.

— Excu­sez-moi. Vous pou­vez me dire quelque chose sur ce bâtiment ?

Andréas regar­da la pho­to qu’elle lui ten­dait. Fron­ça les sour­cils. Regar­da Noor, regar­da la pho­to, regar­da de nou­veau Noor.

— C’est ici, dit-il.

— Com­ment ça, ici ?

— C’est ce bâti­ment. L’Ex­cel­sior. Enfin — le bâti­ment avant qu’il soit un hôtel. Regar­dez les bal­cons, là. Et les fenêtres. C’est la même façade.

Noor prit la pho­to et la retour­na. Mata­lon, 1932. Elle la remit à l’en­droit et com­pa­ra men­ta­le­ment l’i­mage avec ce qu’elle avait vu dehors — les bal­cons Art déco, les fenêtres néo­clas­siques, la hau­teur, les pro­por­tions. Andréas avait rai­son. C’é­tait le même bâti­ment. C’é­tait ici.

— Mata­lon, dit-elle. Ça vous dit quelque chose ?

— C’est l’an­cien nom du bâti­ment. L’im­meuble Mata­lon. Il a été construit en 1924, je crois. Avant qu’on le trans­forme en hôtel, c’é­taient des bureaux, des com­merces. Des notaires, des tailleurs, des hor­lo­gers. Il y avait même un libraire, je crois.

Un libraire. Noor sen­tit quelque chose se dépla­cer à l’in­té­rieur de sa poi­trine — pas une dou­leur, plu­tôt un glis­se­ment, comme une plaque tec­to­nique qui bouge d’un mil­li­mètre. Un libraire dans le bâti­ment Mata­lon, à Thes­sa­lo­nique. Et son père, libraire dans la rue Zar­koun, à Tunis. Et la pho­to, cachée der­rière une éta­gère de la librai­rie. Et le médaillon avec l’é­toile de David.

— Et Mata­lon, c’est quoi ? Un nom de famille ?

Andréas hési­ta.

— Je ne suis pas sûr. Un nom séfa­rade, peut-être. Il y avait beau­coup de Juifs ici, avant. Avant la guerre. C’é­taient eux, la majo­ri­té. Thes­sa­lo­nique était une ville juive, en fait. La Jéru­sa­lem des Bal­kans, on disait. Mais ça, c’est fini depuis longtemps.

Il dit ça sans gra­vi­té, sans émo­tion par­ti­cu­lière, comme on évoque un fait his­to­rique sans consé­quence — le temps qu’il a fait un mar­di de 1932, la cou­leur d’un mur qu’on a repeint. Noor ne lui en vou­lut pas. Il avait vingt-cinq ans, il tra­vaillait à la récep­tion d’un hôtel cinq étoiles, et l’his­toire de la com­mu­nau­té séfa­rade de Thes­sa­lo­nique était pour lui ce que l’his­toire des Phé­ni­ciens était pour Meh­di à Tunis : une chose vague, loin­taine, sans prise sur le présent.

— Il y a un musée, ajou­ta-t-il. Le Musée juif. C’est tout près, à cinq minutes à pied. Si vous vou­lez en savoir plus.

Noor le remer­cia. Reprit la pho­to. Tra­ver­sa le hall, pas­sa devant l’es­ca­lier en marbre et les grandes feuilles rouges du lustre, pous­sa la porte vitrée et sor­tit dans la chaleur.

*

Elle ne prit pas la direc­tion du Musée juif. Pas tout de suite. Elle tra­ver­sa la rue et se retour­na pour regar­der la façade de l’Ex­cel­sior — le bâti­ment Mata­lon — comme si elle le voyait pour la pre­mière fois.

C’é­tait le même bâti­ment que sur la pho­to. Les mêmes bal­cons, les mêmes fenêtres, les mêmes pro­por­tions. Mais réno­vé, res­tau­ré, blan­chi, asti­qué. La pho­to mon­trait un immeuble vivant, habi­té, un peu défraî­chi — on devi­nait du linge aux fenêtres, des stores, une vie. Le bâti­ment actuel était impec­cable, lisse, sans une fis­sure. Un bâti­ment qui avait été vidé de tout ce qu’il conte­nait, net­toyé jus­qu’à l’os, et rem­pli de neuf.

Et pour­tant, la nuit der­nière, quelque chose avait chanté.

Noor leva les yeux vers le troi­sième étage. Sa fenêtre, la 312, avec son bal­con en fer for­gé. Der­rière cette fenêtre, cette nuit, une voix avait fre­don­né une ber­ceuse. Et main­te­nant, en plein jour, sous le soleil blanc de Thes­sa­lo­nique, avec les klaxons et les moby­lettes et les tou­ristes et la rumeur de la ville, la chose sem­blait impos­sible, ridi­cule, le pro­duit évident de la fatigue et du déca­lage et de la cha­leur. Un bruit de tuyau. Une voi­sine insom­niaque. La cli­ma­ti­sa­tion qui fai­sait des siennes dans un hôtel qui venait d’ou­vrir et dont les ins­tal­la­tions n’é­taient pas encore par­fai­te­ment rodées. Voilà.

Mais Noor res­tait plan­tée sur le trot­toir, en plein soleil, la pho­to dans une main, l’autre main en visière au-des­sus de ses yeux, à regar­der la façade du bâti­ment Mata­lon. Et elle pen­sait à deux choses en même temps. Elle pen­sait aux djinns de Fat­tou­ma, qui habitent les murs des mai­sons aban­don­nées. Et elle pen­sait à ce qu’a­vait dit Andréas : Thes­sa­lo­nique était une ville juive. Mais ça, c’est fini depuis longtemps.

Fini. Effa­cé. Recou­vert. Comme les murs de ce bâti­ment — net­toyés, repeints, habillés de neuf. Mais en des­sous, la même pierre. Les mêmes os.

Un bus pas­sa en gron­dant, cra­chant un nuage de die­sel chaud. Noor ran­gea la pho­to dans son sac et mar­cha vers la mer, puis lon­gea le front de mer en direc­tion de l’est, vers une petite rue per­pen­di­cu­laire dont Andréas lui avait indi­qué le nom. Le Musée juif de Thes­sa­lo­nique. C’é­tait là, peut-être, que les lettres com­men­ce­raient à parler.

La cha­leur mon­tait. L’air trem­blait au-des­sus du bitume. L’o­deur de la mer se mêlait à l’o­deur des gyros qui tour­naient dans les vitrines des snacks, et à une autre odeur, en des­sous, que Noor com­men­çait à recon­naître — cette odeur de cendres anciennes, impal­pable, qui flot­tait dans cer­taines rues de Thes­sa­lo­nique comme un par­fum que la ville n’ar­ri­vait pas à oublier.

Elle mar­chait vite, mal­gré la cha­leur. Quelque chose la tirait en avant. Elle avait la sen­sa­tion — irra­tion­nelle, absurde, impos­sible à for­mu­ler — que le bâti­ment la regar­dait s’éloigner.

Cha­pitre 4 — Matalon

Le Musée juif de Thes­sa­lo­nique occu­pait un bâti­ment dis­cret, coin­cé entre une phar­ma­cie et un maga­sin de chaus­sures, dans une rue per­pen­di­cu­laire au front de mer. Rien ne le signa­lait, ou presque — une plaque en marbre, un dra­peau bleu et blanc, une porte vitrée der­rière laquelle on devi­nait un comp­toir d’ac­cueil et des bro­chures. Noor pous­sa la porte et entra dans le froid.

C’é­tait un froid dif­fé­rent de celui de l’hô­tel. Plus sec, plus aus­tère, le froid des musées qui conservent des choses fra­giles — du papier, des tis­sus, des pho­to­gra­phies. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, che­veux gris cou­pés court, lunettes rec­tan­gu­laires, l’ac­cueillit en anglais. Noor répon­dit en fran­çais. La femme sou­rit — un sou­rire bref, un peu triste — et pas­sa au fran­çais, avec un accent qui n’é­tait ni grec ni fran­çais mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, de flot­tant, comme une langue qui aurait pous­sé entre deux langues.

— Vous êtes la pre­mière visi­teuse de la jour­née. Pre­nez votre temps.

Le musée tenait en quelques salles. Noor les tra­ver­sa len­te­ment, dans l’ordre chro­no­lo­gique, et chaque salle était un siècle, et chaque siècle était un monde.

La pre­mière salle racon­tait l’ar­ri­vée. 1492 — la même année que Colomb, pen­sa Noor, et cette coïn­ci­dence lui parut sou­dain ver­ti­gi­neuse. Les Rois Catho­liques expulsent les Juifs d’Es­pagne, et les Juifs des­cendent vers les ports, embarquent sur des navires, tra­versent la Médi­ter­ra­née, et échouent à Salo­nique, où le sul­tan otto­man les accueille. Ils apportent avec eux leur langue — le cas­tillan du quin­zième siècle, qui va deve­nir le judéo-espa­gnol, le ladi­no — leurs recettes, leurs chan­sons, leurs noms de famille, leurs clés de mai­son. Cer­tains gardent les clés de leur mai­son de Tolède, de Cor­doue, de Séville, pen­dant des géné­ra­tions. Des clés qui n’ouvrent plus rien.

Noor s’ar­rê­ta devant une vitrine. Des clés, jus­te­ment. Quatre ou cinq clés en fer for­gé, noir­cies, expo­sées sur du velours bleu, avec une éti­quette : Clés de mai­sons d’Es­pagne conser­vées par des familles séfa­rades de Thes­sa­lo­nique, XVe-XXe siècles. Elle les regar­da long­temps. L’i­dée de gar­der une clé pen­dant cinq cents ans, une clé dont on sait qu’elle n’ou­vri­ra plus jamais la porte qu’elle était faite pour ouvrir — cela la bou­le­ver­sa plus qu’elle ne l’au­rait cru. C’é­tait absurde et magni­fique. C’é­tait exac­te­ment ce que font les gens qui refusent d’ac­cep­ter qu’un monde est fini.

La deuxième salle était celle de l’âge d’or. Des pho­tos de la ville au dix-neu­vième siècle, au début du ving­tième — des rues étroites, des mai­sons en bois, des syna­gogues, des écoles, des impri­me­ries. Le port de Salo­nique fer­mé le jour du Shab­bat parce que les dockers étaient juifs. Les jour­naux en ladi­no — des fac-simi­lés sous verre, des colonnes de texte en carac­tères hébraïques qui res­sem­blaient, qui res­sem­blaient énor­mé­ment à l’é­cri­ture des lettres de la boîte. Le cœur de Noor s’ac­cé­lé­ra. Elle appro­cha son visage de la vitrine, com­pa­ra men­ta­le­ment les carac­tères — oui, c’é­taient les mêmes. Les mêmes lettres. Les mêmes formes. Ce n’é­tait pas de l’a­rabe, ce n’é­tait pas de l’hé­breu moderne — c’é­tait du ladi­no. Du judéo-espa­gnol écrit en alpha­bet hébraïque.

Son père avait caché des lettres en ladi­no der­rière une étagère.

Noor res­ta immo­bile devant la vitrine, les bras le long du corps, et lais­sa l’in­for­ma­tion faire son che­min. Du ladi­no. La langue des Juifs expul­sés d’Es­pagne, arri­vés à Salo­nique en 1492, et qui avaient vécu là pen­dant quatre siècles et demi. Si son père pos­sé­dait des lettres en ladi­no, si la pho­to mon­trait le bâti­ment Mata­lon avec l’ins­crip­tion 1932, si le médaillon por­tait une étoile de David — alors son père, ou le père de son père, ou quel­qu’un avant encore, appar­te­nait à cette com­mu­nau­té. Appar­te­nait à ce monde.

Elle conti­nua.

La troi­sième salle était celle du feu. Août 1917. Des pho­tos de l’in­cen­die — des rues en flammes, des façades effon­drées, des colonnes de fumée noire au-des­sus des toits. Un plan de la ville mon­trant en rouge la zone détruite — les deux tiers du centre, presque tout le quar­tier juif. Des chiffres : 52 000 Juifs sans abri, 32 syna­gogues détruites, 10 biblio­thèques rab­bi­niques, les archives com­mu­nau­taires, les impri­me­ries, les écoles. Tout brû­lé en trente-deux heures, un same­di d’août, à cause d’une étin­celle dans une cuisine.

Et puis la recons­truc­tion. Les pho­tos d’a­près — le ter­rain nu, les décombres, et les nou­veaux bâti­ments qui s’é­lèvent, néo­clas­siques, euro­péens, modernes. Le plan Hébrard — l’ar­chi­tecte fran­çais char­gé de redes­si­ner la ville. Les grandes ave­nues, les places, les bâti­ments blancs. Et par­mi ces bâti­ments blancs, le bâti­ment Mata­lon. 1924. Construit sur les cendres du quar­tier séfa­rade par Joseph Pley­ber, ingé­nieur fran­çais, et Eli Has­sid Fer­nan­dez, archi­tecte juif. Un Juif de Salo­nique qui construit un immeuble sur les ruines de sa propre com­mu­nau­té. Noor lut la notice deux fois, trois fois, pour être sûre de comprendre.

La qua­trième salle était celle de la fin. Les pho­tos de la place Elef­thería, été 1942 — des mil­liers d’hommes juifs ras­sem­blés en plein soleil, for­cés de faire des exer­cices phy­siques sous les rires des sol­dats alle­mands et les regards des pas­sants grecs. Les visages. Noor regar­da les visages. Des hommes jeunes, des hommes vieux, cer­tains en che­mise, d’autres torse nu, le crâne rasé ou les che­veux en désordre, et dans leurs yeux quelque chose qu’elle ne sup­por­ta pas — non pas la peur, mais l’in­com­pré­hen­sion. Ils ne com­pre­naient pas encore ce qui leur arrivait.

Puis les dépor­ta­tions. Mars à août 1943. Les wagons. Les chiffres. 46 000 Juifs de Thes­sa­lo­nique dépor­tés à Ausch­witz-Bir­ke­nau. 96% de la com­mu­nau­té. Moins de 1 500 sur­vi­vants. Noor lut les chiffres et les relut et ils ne devinrent pas plus sup­por­tables. 46 000. Elle pen­sa à Tunis — 46 000 per­sonnes, c’é­tait la moi­tié de la Médi­na, c’é­tait tout un quar­tier, c’é­taient des rues entières vidées d’un coup, des bou­tiques fer­mées à jamais, des voix éteintes.

Dans une vitrine, des objets récu­pé­rés. Un chan­de­lier à sept branches. Un rou­leau de Torah car­bo­ni­sé. Un peigne en ivoire. Des papiers d’i­den­ti­té. Et des lettres — des lettres écrites en ladi­no, en carac­tères hébraïques, trou­vées dans les mai­sons aban­don­nées après les dépor­ta­tions. Les mêmes carac­tères que ceux de la boîte. Les mêmes que ceux que son père avait cachés dans un mur.

*

Noor trou­va la femme aux lunettes rec­tan­gu­laires dans le bureau à l’en­trée, der­rière un ordinateur.

— Excu­sez-moi. Est-ce que vous pour­riez regar­der quelque chose ?

Elle sor­tit la pho­to du sac. La posa sur le comp­toir. La femme la prit déli­ca­te­ment, par les bords, comme on tient un objet fra­gile ou dangereux.

— C’est le bâti­ment Mata­lon, dit-elle aussitôt.

— Oui. On me l’a dit. Mais les gens sur la pho­to — vous savez qui c’est ?

La femme retour­na la pho­to. Lut l’ins­crip­tion au dos. Mata­lon, 1932. Regar­da de nou­veau l’i­mage, plis­sa les yeux.

— Non. Je ne peux pas iden­ti­fier les per­sonnes. La pho­to est trop petite. Mais le bâti­ment, oui, c’est bien le Mata­lon. Il est tou­jours debout — c’est l’hô­tel Excel­sior, aujourd’­hui. Vous le saviez ?

— Je le sais depuis ce matin.

La femme leva les yeux sur Noor. Quelque chose pas­sa dans son regard — une atten­tion plus aiguë, une curio­si­té professionnelle.

— Vous avez trou­vé cette pho­to dans des affaires de famille ?

— Oui.

— Il y a autre chose ?

Noor hési­ta. Puis elle sor­tit le médaillon. Le posa sur le comp­toir, à côté de la pho­to. La femme le prit, le retour­na, exa­mi­na l’é­toile de David, ten­ta de lire les mots gra­vés au dos.

— C’est du ladi­no, dit-elle. Mazal bue­no. Bonne for­tune. C’est un objet cou­rant dans les familles séfa­rades de Thes­sa­lo­nique — un médaillon de pro­tec­tion, on le don­nait aux enfants, aux jeunes mariés. Il y en a plu­sieurs dans nos collections.

Elle repo­sa le médaillon et regar­da Noor avec cette atten­tion qui n’é­tait plus de la curio­si­té mais quelque chose de plus grave, de plus respectueux.

— Et les lettres ? Vous avez des lettres aussi ?

— Oui. Sept. En carac­tères hébraïques. Je ne peux pas les lire.

— Du ladi­no écrit en rachi, pro­ba­ble­ment. Il ne reste presque plus per­sonne qui sache lire ça cou­ram­ment. La plu­part des locu­teurs du ladi­no à Thes­sa­lo­nique sont morts pen­dant la Shoah, et les rares sur­vi­vants sont très âgés.

Silence. Le mot rachi ne disait rien à Noor, mais elle com­prit l’es­sen­tiel : les lettres de son père étaient écrites dans une langue mou­rante, une langue qui avait sur­vé­cu à l’In­qui­si­tion espa­gnole mais pas à Ausch­witz. Une langue qui s’é­tei­gnait, lettre par lettre, avec chaque vieux qui mourait.

— Il en reste quelques-uns, reprit la femme. Des très vieux. La com­mu­nau­té est toute petite, aujourd’­hui — quelques cen­taines de per­sonnes. Mais il y a un homme, en par­ti­cu­lier. Elias. Elias Sal­tiel. Il a plus de quatre-vingt-dix ans et il lit le ladi­no comme vous et moi lisons le fran­çais. Si quel­qu’un peut déchif­frer vos lettres, c’est lui.

— Com­ment est-ce que je peux le trouver ?

La femme eut un sourire.

— Vous ne le trou­ve­rez pas. C’est lui qui vous trou­ve­ra. Il est comme ça, Elias. Il cir­cule. Il passe au musée, à la syna­gogue, chez l’un, chez l’autre. Il a son propre emploi du temps et il n’en rend compte à per­sonne. Lais­sez-moi pas­ser le mot. Si ça l’in­té­resse, il viendra.

*

Noor sor­tit du musée dans la lumière du début d’a­près-midi. La cha­leur n’a­vait pas bais­sé — elle avait aug­men­té, si c’é­tait pos­sible, et l’air au-des­sus du trot­toir vibrait comme au-des­sus d’une plaque de cuis­son. Elle se sen­tait étour­die, pas seule­ment par la cha­leur. Par le volume de ce qu’elle venait d’ap­prendre. Par la dis­pro­por­tion entre la peti­tesse de la boîte en car­ton et l’im­men­si­té de ce qu’elle contenait.

Elle mar­cha vers la mer, ins­tinc­ti­ve­ment, parce que la mer était la seule chose dans cette ville qui ne cachait rien. La mer était là, plate, étale, avec ses odeurs de sel et de gasoil, et elle ne men­tait pas, elle ne recou­vrait pas de couches, elle ne dis­si­mu­lait pas de strates. La mer était la même qu’à Tunis. C’é­tait peut-être pour ça que les Séfa­rades expul­sés d’Es­pagne avaient choi­si les ports — parce que la mer, au moins, ne chan­geait pas d’identité.

Elle s’as­sit sur un banc du front de mer, face au golfe. Le soleil lui brû­lait les bras. Un ven­deur ambu­lant pas­sa devant elle avec un cha­riot de maïs grillé et elle en ache­ta un épi, qu’elle man­gea sans faim, les grains chauds et salés écla­tant sous ses dents. Des enfants cou­raient sur la pro­me­nade. Un couple de vieux se tenait par la main sur le banc d’à côté, silen­cieux, avec cette immo­bi­li­té des vieux qui n’ont plus besoin de parler.

Noor pen­sa à son père. À Hichem Bel­hadj, libraire de la rue Zar­koun, mort un dimanche matin de mars 2003 entre la table et le réfri­gé­ra­teur. Hichem Bel­hadj — mais s’ap­pe­lait-il vrai­ment Bel­hadj ? Si la boîte disait vrai, si les lettres étaient en ladi­no, si le médaillon disait mazal bue­no, si la pho­to mon­trait une famille séfa­rade devant le bâti­ment Mata­lon en 1932 — alors Bel­hadj était peut-être un nom d’emprunt, un nom de cou­ver­ture, un nom qu’on prend quand on veut dis­pa­raître dans un pays arabe et musul­man sans lais­ser de traces. Un nom pour deve­nir invisible.

Son père avait été invi­sible toute sa vie. Un homme doux, dis­cret, qui ne par­lait jamais de ses parents, qui n’a­vait pas de famille, qui tenait une librai­rie dans une rue tran­quille de Tunis et qui fre­don­nait des airs que per­sonne ne recon­nais­sait. Et main­te­nant Noor com­pre­nait — ou com­men­çait à com­prendre, dans une sorte de brouillard, avec des éclairs de luci­di­té sui­vis de zones d’ombre — que cette invi­si­bi­li­té n’é­tait pas un trait de carac­tère. C’é­tait une stra­té­gie de sur­vie. Son père ne s’é­tait pas effa­cé par timi­di­té. Il s’é­tait effa­cé par néces­si­té. Il avait effa­cé une iden­ti­té pour en construire une autre, comme Thes­sa­lo­nique avait effa­cé ses syna­gogues pour construire des mar­chés, ses cime­tières pour construire des universités.

Le maïs refroi­dis­sait dans sa main. Elle le jeta dans une pou­belle, se leva, et mar­cha le long du front de mer en direc­tion de l’est. Quelque part par là, il y avait la Tour Blanche, le sym­bole de la ville — une tour otto­mane mas­sive, ronde, au bord de l’eau. Elle la voyait au loin, dans la brume de cha­leur, comme un phare tra­pu. Elle mar­cha vers elle sans rai­son, ou pour la seule rai­son qu’il fal­lait mar­cher, qu’il fal­lait bou­ger, que res­ter assise avec tout ça à l’in­té­rieur de la tête était impossible.

L’o­deur de la mer l’ac­com­pa­gnait, lourde, salée, orga­nique. L’o­deur de la même mer qui bai­gnait Tunis, qui bai­gnait Bar­ce­lone, qui bai­gnait Haï­fa, qui avait por­té les bateaux des Séfa­rades il y a cinq siècles et qui por­te­rait d’autres bateaux demain, indif­fé­rente, éter­nelle, sans mémoire.

Noor mar­chait, et elle ne savait plus si elle mar­chait dans Thes­sa­lo­nique ou dans Tunis, si elle était en 2010 ou en 1932, si elle était elle-même ou quel­qu’un d’autre, une femme qu’elle ne connais­sait pas encore, une femme d’a­vant, une femme de la pho­to, avec un fou­lard sur la tête et la main posée sur l’é­paule d’un enfant devant un bâti­ment blanc aux bal­cons Art déco.

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Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 15 août) : La Cap­pa­doce vue des airs et les cités sou­ter­raines de Tat­la­rin et Derinkuyu

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 15 août) : La Cap­pa­doce vue des airs et les cités sou­ter­raines de Tat­la­rin et Derinkuyu

Épi­sode pré­cé­dent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 14 août) : Çavuşin, Ava­nos, Mus­ta­fa­paşa et en dehors des routes tracées

Bul­le­tin météo de la jour­née (mer­cre­di) :

10h00 : 25°C / humi­di­té : 49% / vent 4 km/h
14h00 : 29°C / humi­di­té : 21% / vent 11 km/h
22h00 : 23°C / humi­di­té : 34% / vent 6 km/h

Ce matin est un jour par­ti­cu­lier. Je me lève à 4h00 dans la nuit turque pour faire quelque chose que je n’ai encore jamais fait. Dans un pre­mier temps, je cède à la grande faran­dole des tou­ristes en sui­vant leur mou­ve­ment, et dans un deuxième temps, je vais mon­ter dans une mont­gol­fière pour par­cou­rir la Cap­pa­doce depuis les airs. Je ne cache pas que chez moi, le ver­tige est une don­née aléa­toire. Inca­pable de pré­voir quand ça va se déclen­cher, je garde à la fois le — très bon — sou­ve­nir d’un jeune homme qui mar­chait au bord des falaises des gorges de l’Ar­dèche et le très mau­vais du jeune homme un peu plus âgé qui trans­pi­rait toute l’eau de son corps au pied des colosses de pho­no­lite de Bort-les-Orgues, comme en haut du bar­rage sur lequel avait tra­vaillé mon grand-père. Une ter­reur panique, tota­le­ment irra­tion­nelle s’é­tait alors empa­ré de moi et moi qui suis géné­ra­le­ment d’un natu­rel à ne pas me lais­ser sub­mer­ger par les émo­tions, j’a­vais dû me résoudre à faire demi-tour tel­le­ment les scé­na­rios catas­trophes com­men­çaient à prendre forme de manière tota­le­ment absurde. Même his­toire dans l’es­ca­lier métal­lique qui des­cend au centre du Gouffre de Padi­rac quelques années plus tard. Du coup, je n’ar­rive pas à savoir si mon­ter dans une mont­gol­fière est réel­le­ment une bonne idée. Mais j’ai réser­vé ma place, je dois partir.

Je des­cends à la récep­tion où je trouve un couple de jeunes Fran­çais habillés comme s’ils allaient à l’hip­po­drome de Long­champ. Ça sent le voyage de noces de bonne famille, petit ber­mu­da à motif et col Mar­tine. Le mini­bus vient me cher­cher vers 4h30 juste à l’en­trée de l’hô­tel, même pas un pas à faire. Je dors encore à moi­tié et dans l’obs­cu­ri­té je n’ar­rive pas à com­prendre quel che­min nous pre­nons ni où nous arri­vons, tou­jours est-il que je me retrouve dans un champ immense où les pre­miers bal­lons sont en train d’être gon­flés. Les mini­bus déversent tous ceux qui partent ce matin et je constate avec une cer­taine sur­prise et effa­re­ment aus­si que plus de la moi­tié des gens pré­sents ici sont des Chi­nois. Des tables sont ins­tal­lées en plein milieu du champ dans la pénombre de l’aube, des crois­sants et du café sur des nappes en papier, décor sur­réa­liste si l’on ne sait pas ce qu’il se trame ici. Dans une demi-heure, tout ce petit monde sera en l’air, même les Chi­nois qui eux ont le droit à des nouilles déshy­dra­tés au lieu des crois­sants et qui n’ar­rivent pas à se décol­ler du buffet.

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Pen­dant que les esto­macs se rem­plissent, je reste à côté des bal­lons cou­chés dans les phares des 4x4, à deux pas des flammes qui me chauffent le visage dans cette atmo­sphère encore un peu fraiche. Le jour se lève petit à petit, de manière presque pal­pable et déjà quelques uns des bal­lons sont debout, amar­rés, n’at­ten­dant plus que leur car­gai­son humaine. On me dirige vers les deux bal­lons sur les­quels est écrit en gros Cihan­gi­roğ­lu Bal­loons, sans oublier évi­dem­ment de me faire pas­ser devant un type avec un lec­teur de carte ban­caire qui réclame le prix non négli­geable du vol et que par décence, je tai­rai. On nous invite à mon­ter dans le bal­lon encore atta­ché en nous don­nant deux ou trois conseils pour l’at­ter­ris­sage, mais abso­lu­ment rien en cas de pro­blème. Cela dit, la ques­tion peut être vite élu­dée puis­qu’au cas où le bal­lon tombe, il n’y a pas grand chose à faire, sinon attendre que la nacelle touche le sol et espé­rer que le corps d’un autre amor­tisse sa propre masse. Pour ma part, je me retrouve coin­cé entre un vieux Chi­nois plus grand que moi et sa gre­luche qui a moins de la moi­tié de son âge. J’é­voque ce pas­sage main­te­nant pour évi­ter d’en repar­ler plus parce que ça reste pour moi un des moments les plus désa­gréables de ces vacances. Le type a pas­sé son temps à m’é­cra­ser les pieds, à prendre exac­te­ment les mêmes pho­tos que moi, me pous­sant par­fois pour que je rate mes pho­tos. J’ai haï le peuple chi­nois dans son ensemble pen­dant toute la durée du vol, en me disant que ce type n’é­tait qu’une raclure avec sa catin qu’il avait dû payer pour se marier et qu’il sera très content de reve­nir dans son pays pour faire des soi­rées dia­po avec ses col­lègues de tra­vail en se gar­ga­ri­sant d’a­voir dépen­sé si peu pour cette petite excur­sion. Je me suis quand-même mar­ré quand j’ai vu que le bal­lon le plus haut dans le ciel ce matin-là, était lar­dé d’i­déo­grammes chi­nois. Je me suis dit que ça devait être cultu­rel, tou­jours pas­ser devant les autres, faire mieux, plus, etc. Je me suis encore plus mar­ré quand le pilote du bal­lon nous a dit qu’il était mon­té trop haut et qu’il aurait du mal à redes­cendre… J’ai tou­jours un peu de mal avec ces gens qui ne font aucun effort pour connaître les habi­tants et dans le regard des­quels se lit la peur d’être sub­mer­gé par un autre peuple que le leur. Page tournée.

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Le bal­lon s’en­vole tout dou­ce­ment et je com­mence à être pris d’an­goisse, tout sim­ple­ment parce que j’ai peur d’a­voir le ver­tige, mais tout semble se pas­ser très sage­ment ; je ne sais pas pour­quoi mais rien ne vient, le fait qu’il n’y ait aucun bruit autre que celui du brû­leur et la dou­ceur du dépla­ce­ment de cet étrange aéro­stat me rem­plit de bien être. Les pre­mières choses que je vois sous mes pieds sont des tombes musul­manes dans un cime­tière ouvert, puis très vite, c’est la ville entière de Çavuşin qui appa­raît. Je ne suis vrai­ment pas si loin que ça de mon point de départ et je découvre alors cette petite ville que je ne visi­te­rai que plus tard. L’air est encore gris, le soleil encore caché der­rière l’ho­ri­zon et le bal­lon prend de plus en plus de hau­teur. De là-haut, on découvre tout un tas de recoins tro­glo­dytes qu’on n’i­ma­gine même pas et dont on a peine à ima­gi­ner qu’on puisse y accé­der facilement.

Le mieux est encore de regar­der ce que ça donne en vidéo pour se rendre compte. Une vidéo de 11′24″ réglée au mil­li­mètre avec la très belle musique d’Omar Faruk Tek­bi­lek (From emp­ti­ness) sur l’al­bum Fata Morgana,

Le bal­lon passe à proxi­mi­té du pla­teau de Çavuşin et laisse voir cette pierre si belle tein­tée de cou­leurs spec­trales et à son pied, des ver­gers, des champs culti­vés où ne voit pas trop bien com­ment un trac­teur pour­rait accé­der. Nous sommes main­te­nant suf­fi­sam­ment hauts pour voir un bel hori­zon déga­gé. La han­tise de ce genre de jour­née serait de décol­ler dans les nuages. L’air se réchauffe dou­ce­ment et le soleil pointe le bout de son nez der­rière les mon­tagnes. C’est un ins­tant bref, mais qu’on a l’a­van­tage de vivre quelques secondes avant ceux qui sont res­tés à terre. Un moment pri­vi­lé­gié, de pure grâce, pen­dant lequel per­sonne ne parle, tout le monde se tient extrê­me­ment silen­cieux de peur peut-être de déran­ger l’astre dans son exer­cice mati­nal. Le spec­tacle est magni­fique, au-delà de ce qu’on peut ima­gi­ner et je com­prends mieux main­te­nant pour­quoi ces nuées de bal­lons ont trou­vé dans cette région un lieu pro­pice à la ballade.

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Sous mes pieds, des mou­tons énormes des­sinent des formes mou­vantes sur la terre sèche par leurs dépla­ce­ments. Les che­mi­nées des fées se dressent comme des doigts poin­tés vers nos âmes envo­lées et les pics de tuf sont autant d’a­ver­tis­se­ments qui disent de ne pas venir s’y frot­ter. Dans l’air pur et silen­cieux, on peut entendre les brû­leurs chauf­fer l’air des autres ballons.

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Le bal­lon monte haut et le pilote, Nigel, un amé­ri­cain venu ici exer­cer ses talents d’aé­ros­tier, nous annonce dans son anglais mâché que nous nous trou­vons actuel­le­ment à 1500 mètres d’al­ti­tude. Une simple ram­barde en osier tres­sé me sépare d’un vide qui pour­rait me ter­ro­ri­ser, mais je n’é­prouve qu’une simple dou­ceur, emmi­tou­flé dans mes ori­peaux d’é­té, le regard per­du à l’ho­ri­zon devant le spec­tacle qui ne cesse de bou­ger de quelques mil­li­mètres dans le vide. Des deux côtés, je peux voir clai­re­ment les contours des deux prin­ci­pales mon­tagnes qui entourent la Cap­pa­doce, le Hasan dağı et l’Erciyes dağı, et juste au-des­sous, les innom­brables petites val­lées creu­sées par l’eau qui s’est infil­trée depuis des mil­liers d’an­nées, dans les­quelles cer­tains bal­lons s’a­ven­turent pour aller voir au plus près. Cette mul­ti­tude de bal­lons est un spec­tacle à la fois gros­sier et impres­sion­nant. J’i­ma­gine que ce bal­let inces­sant qui crible les lieux de ces masses gon­flées d’air doit cer­tai­ne­ment aga­cer les habi­tants de la région pen­dant la haute sai­son. L’in­con­vé­nient de ces grosses bau­druches, c’est qu’il faut bien qu’elles se posent quelque part, et comme le dit très bien Nigel, we go where the wind takes us… Ce qui veut dire aus­si qu’on atter­rit là où on peut et là où le vent veut bien ces­ser de pos­sé­der la toile. Par­fois, on atter­rit dans des champs de par­ti­cu­liers. Mais c’est la ran­çon de la gloire.

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Le bal­lon redes­cend tout dou­ce­ment sans qu’on se rende vrai­ment compte de la vitesse ou de la dis­tance et en peu de temps, on se retrouve au ras du sol, en train de frô­ler des arbustes, des buis­sons, quelques pics de tuf qui ne demandent qu’à vio­len­ter la nacelle et plu­sieurs fois Nigel se retrouve à balan­cer de l’air chaud pour remon­ter au der­nier moment. Ce type est un as, il connaît son aéro­stat et le manœuvre au cen­ti­mètre comme s’il avait la direc­tion assis­tée sur une grosse cylin­drée. Le soleil rasant déchire les vagues de pierre blanche qu’on pour­rait croire tendre comme de la gui­mauve. Dans mes yeux, après Çavuşin, on passe près de la cita­delle de pierre natu­relle d’Üçhi­sar, on sur­vole la val­lée des pigeon­niers (Güver­cin­lik Vadi­si), cer­tai­ne­ment la plus connue des val­lées des envi­rons et enfin Göreme, avec son bourg ramas­sé dans sa val­lée, sur les toits duquel nous pou­vons poser nos regards indis­crets et silen­cieux ; nous pas­sons ici comme des cor­beaux mes­sa­gers qu’au­cun regard ne vient troubler.

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Dans un pre­mier champs, nous avions cru que le bal­lon finis­sait sa course, mais à peine la nacelle posée, la voi­ci sou­le­vée à nou­veau et nous repar­tons un peu plus loin. Deuxième essai, cette fois-ci est la bonne, la nacelle se pose vio­lem­ment après avoir arra­ché un buis­son d’é­pi­neux. Le voyage se ter­mine là. Nigel nous demande d’at­tendre que la nacelle soit bien posi­tion­née sur la remorque du camion qui nous a cou­ru après pour nous retrou­ver dans les champs de Göreme. Le bal­lon s’é­crase au sol et immé­dia­te­ment, une armée d’hommes en bleu s’af­faire à replier la car­casse dégon­flée. Nigel fume un clope, appa­rem­ment fier de lui, puis nous buvons un coup d’une espèce de pétillant sans alcool — rama­dan oblige — que je suis loin de pré­fé­rer à une bonne coupe de cham­pagne pour ce bap­tême de l’air hors du com­mun. Il est à peine 8h00 du matin et la jour­née est loin d’être ter­mi­née. Le mini­bus me ramène à l’hô­tel, où je prends à nou­veau un déjeu­ner copieux, avant d’al­ler dor­mir un peu pour rat­tra­per cette nuit un peu courte.

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Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 144 - Nigel Jeffrey Jovey

Après une bonne douche — voler dans les airs rem­plit de pous­sière — je reprends la voi­ture pour me diri­ger vers une petite ville qui se trouve bien après Nevşe­hir en allant vers l’ouest, ville que je tra­verse en essayant de trou­ver un dis­tri­bu­teur d’argent de la banque par­te­naire de la mienne, mais j’ai beau tour­ner, entrer dans les petites rues encom­brées et pous­sié­reuses, je n’ar­rive pas à trou­ver l’a­gence. La route jus­qu’à Tat­la­rin me réserve quelques sur­prises. C’est une petite route de cam­pagne qui n’ar­rête pas de tour­ner autour du tra­cé des champs et j’y ren­contre des femmes bien élé­gantes, voi­lées, assises sur un trac­teur, d’autres dans des car­rioles tirées par des ânes souf­fre­teux, trois hommes assis sur la même moto pous­sive, des ven­deurs de patates sur le bord de la route, loin de tout, au beau milieu de rien, à dix kilo­mètres de la pre­mière maison.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 150 - Route de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 152 - Route de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 156 - Cité souterraine de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 166 - Cité souterraine de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 172 - Tatlarin

La petite ville de Tat­la­rin est per­due, rude et pauvre. C’est une petite ville de cam­pagne en dehors des cir­cuits tou­ris­tiques et lorsque je me gare devant la cité sou­ter­raine (Tat­la­rin yeraltı şeh­ri), qui est d’ailleurs très bien indi­quée (en turc), je me pose tout à coup la ques­tion de savoir si c’est ouvert. Par chance, je vois un type pos­té devant l’en­trée, ou plu­tôt, qui dort dans un recoin. C’est un grand bon­homme mous­ta­chu, racé, en cos­tume, che­mise impec­ca­ble­ment repas­sée, et chaus­sures de villes bri­quées, un spec­tacle un peu déton­nant dans ce décor pous­sié­reux et d’une pau­vre­té mani­feste. Il m’emmène d’a­bord dans l’é­glise de la cité. La pre­mière par­tie est inté­gra­le­ment recou­verte de pein­tures splen­dides, une cru­ci­fixion abî­mée recou­vrant la nef, la seconde est beau­coup plus sobre. Quelques vieilles ampoules à incan­des­cence illu­minent les par­ties les plus belles, lais­sant le reste dans une pénombre qui tranche avec la lumi­no­si­té du dehors.

Les deux pho­tos de l’in­té­rieur de cette église sont dis­po­nibles sur CNRS édi­tions.

Le guide referme la porte der­rière moi, lais­sant cette église du XIè siècle dans l’obs­cu­ri­té des siècles, là où il m’a été impos­sible de prendre la moindre pho­to à cause des inter­dic­tions écrites par­tout. Par­fois, je me mau­dis de voir que je ne peux rap­por­ter que des sou­ve­nirs gra­vés dans ma mémoire au lieu de faire comme ceux qui ne res­pectent pas les règles. Au moins ai-je ma conscience pour moi.
Il m’emmène dans une deuxième salle fer­mée par une porte blin­dée ; le cœur de l’an­tique cité creu­sée dans le roc.

Dans son Ana­base, Xéno­phon, au VIè siècle av. J.-C. décri­vait déjà ces habi­ta­tions rupestres.

Les habi­ta­tions étaient sous terre. Leur ouver­ture res­sem­blait à celle d’un puits, mais l’in­té­rieur était spa­cieux. Il y avait pour le bétail des entrées creu­sées en terre ; les gens des­cen­daient par une échelle. Dans ces habi­ta­tions, il y avait des chèvres, des mou­tons, des vaches, de la volaille et les petits de ces ani­maux. Tout le bétail était nour­ri de foin à l’in­té­rieur. Il y avait aus­si du blé, de l’orge, des légumes et du vin d’orge dans des cra­tères. Les grains d’orge même nageaient à la sur­face et il y avait dedans des cha­lu­meaux sans noeuds, les uns plus grand les autres plus petits. Quand on avait soif, il fal­lait prendre ces cha­lu­meaux entre les lèvres et aspi­rer. Cette bois­son était très forte, si l’on y ver­sait pas d’eau. Elle était fort agréable quand on en avait pris l’habitude.

XÉNO­PHON, Ana­base, livre IV, cha­pitre V, tra­duc­tion P. Cham­bry, éd. Garnier

Si les habi­ta­tions affleu­rant sur les falaises de Tat­la­rin étaient visibles, l’en­trée de cette cité n’a été décou­verte qu’en 1975, en rai­son des ébou­lis qui mas­quaient son entrée. Depuis son ouver­ture en 1991, on peut admi­rer l’en­fi­lade de salles qui la com­posent. Les cou­loirs, par­fois pas plus hauts qu’un petit mètre, per­mettent d’at­teindre au plus pro­fond ces salles. La pre­mière semble être une salle de vie, large, spa­cieuse, avec une échelle qui per­met de rejoindre un sys­tème de ven­ti­la­tion qui remonte jus­qu’à la sur­face. Cel­lier, chambres, tout y est. On y voit même des toi­lettes. On peut éga­le­ment encore voir les meules qui ser­vaient à fer­mer les issues en cas d’at­taques, ce qui rend le lieu fon­ciè­re­ment oppres­sant. Un tout petit cou­loir qui tourne à angle droit par deux fois où je rampe der­rière mon guide m’emmène dans une seconde salle dont le pla­fond est à peine plus haut que moi. Il m’in­dique une bouche d’aé­ra­tion qui conti­nue pen­dant une tren­taine de mètres : l’ou­ver­ture fait 70cm de haut, mais là, c’est trop pour moi, je m’en­gouffre avec ma lampe torche, et avec le gou­lot qui se res­sert, je suis pris d’une crise d’an­goisse. Impos­sible de me retour­ner, je fais demi-tour le cul en l’air, à toute vitesse, la lampe torche coin­cée entre les dents… Mon guide se marre comme une baleine en mar­mon­nant quelques mots en turc. Je finis par me mar­rer aus­si, pas bien cer­tain que ce soit à cause de mon geste ou que ce soit un rire ner­veux. Je sors d’i­ci avec un cer­tain empressement.

Depuis l’es­pla­nade du par­king, je regarde la vie du vil­lage s’é­brouer ten­dre­ment avec l’in­dis­cré­tion du point de vue en hau­teur ; un camion char­gé de sacs de jute, qui doublent sa hau­teur, une jeune femme joue avec ses enfants dans la cour de sa mai­son. Cer­taines des mai­sons sont creu­sées dans le roc et n’af­fleurent que par les voûtes à moi­tié enfouies sous la terre.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 180 - Nevşehir

Je reprends mon che­min vers Nevşe­hir sur une route défon­cée, un autre che­min que celui de l’al­ler, un revê­te­ment fait de pierres noires qui criblent le bas de caisse de la voi­ture dans un bruit de gre­naille aga­çant. Dans les champs, des courges spa­ghet­tis et des tour­ne­sols immenses. De retour aux abords de Nevşe­hir, je m’ar­rête quelques ins­tants sur les contre­forts d’un quar­tier aban­don­né où je peux voir clai­re­ment une église ortho­doxe avec son plan en croix grecque, aban­don­née elle aus­si, meur­trie par l’his­toire. Ici devaient vivre les popu­la­tions grecques dépla­cées. Le quar­tier n’a visi­ble­ment jamais été réinvesti.

Je prends la route qui des­cend vers le sud, vers la ville de Derin­kuyu où se trouve une autre cité sou­ter­raine (Derin­kuyu yeraltı şeh­ri). Celle-ci est plus impres­sion­nante encore, elle s’é­tend sur 9 étages et des­cend à plus de 35 mètres sous le sol plat d’une ville au creux d’une val­lée ; c’est la plus grande de Tur­quie, ce qui fait qu’elle est éga­le­ment plus fré­quen­tée que celle de Tat­la­rin, mais tant pis, le dépla­ce­ment vaut le coup.

Cette cité avait une capa­ci­té maxi­male de 50 000 per­sonnes mais en abri­tait en moyenne 10 000, ce qui est abso­lu­ment énorme. On pense qu’un tun­nel caché devait rejoindre l’autre grande cité sou­ter­raine de Cap­pa­doce, celle de Kay­maklı, dis­tante de 9km de celle-ci. Un puits cen­tral per­met la cir­cu­la­tion de l’air, prin­ci­pal point de sur­vie des habi­tants. On trouve au der­nier sous-sol une immense salle capi­tu­laire, qui fai­sait office de monas­tère. L’am­biance y est oppres­sante quand on sait qu’on a toutes ces tonnes de rochers au-des­sus de nos têtes. La des­cente est éprou­vante pour les nerfs, la remon­tée, un soulagement.

Billet d'entrée - Derinkuyu yeraltı şehri

Billet d’en­trée — Derin­kuyu yeraltı şehri

Plan de coupe de la cité souterraine de Derinkuyu

Plan de coupe de la cité sou­ter­raine de Derinkuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 187 - Cité souterraine de Derinkuyu

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Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 196 - Cité souterraine de Derinkuyu

Je ne cache pas que je me sens mieux à l’ex­té­rieur, sous le soleil piquant. Tout près de la sor­tie de la cité, se trouve une grande et belle église ortho­doxe construite en croix grecque. Per­sonne ne se trouve dans l’en­clos autour, sauf une petite fille que j’ai vu deux minutes aupa­ra­vant qui avait essayé de me vendre une pou­pée en laine. Ce qui m’a éton­né chez elle, c’est son air farouche, ses che­veux blonds et ses grands yeux bleus mali­cieux. Cer­tai­ne­ment une gitane comme il en reste tant ici, au milieu des popu­la­tions, vivant dis­crè­te­ment leur vie nomade. Lorsque j’entre dans l’en­clos, je la sur­prends hon­teuse en train de pis­ser contre le mur l’église.

Par le trou de la ser­rure de la grande porte en bronze, j’ar­rive à sai­sir l’in­té­rieur de l’é­glise déla­brée. Piliers ouvra­gés, fenêtres en forme de croix, c’est un lieu obs­cur et mys­té­rieux, mais encore char­gé d’é­mo­tions et de spi­ri­tua­li­té. Dom­mage que je ne puisse y entrer. Le sol est en revanche par­fai­te­ment arasé.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 198 - Derinkuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 204 - Derinkuyu

Je quitte la ville un peu trop vite à mon goût, n’ayant pas eu le temps de prendre le temps. Je m’ex­ta­sie devant le chant du muez­zin cra­ché par des hauts-par­leurs accro­chés aux poteaux d’é­clai­rage et devant une ancienne église recon­ver­tie en mos­quée. Ici, les mai­sons sont clai­re­ment de style grec, faites avec ses pierres blanches qu’on voit par­tout. A la sor­tie de la ville, je m’ar­rête dans une sta­tion essence aban­don­née pour pis­ser. Bien éle­vé, je vais dans les toi­lettes, enfin, ce qu’il en reste.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 211 - Route de Derinkuyu

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Je repasse par Nevşe­hir, je m’ar­rête encore, je prends en pho­to des barres d’im­meubles modernes lais­sées en jachère et qui pour le coup semblent aus­si incon­grues que ces mai­sons encore debout mais aban­don­nées. Les temps anciens et la moder­ni­té de cette région ne sont fina­le­ment que deux facettes d’une même identité.

Un peu affa­mé, je rejoins Göreme où je m’ar­rête pour man­ger un peu au Cap­pa­do­cia Kebap Cen­ter, recom­man­dé par le Rou­tard. Ser­vice fran­che­ment désa­gréable, nour­ri­ture dégueu­lasse et chiche, c’est dans ce « res­tau­rant » que j’ai vu des Fran­çais s’in­sur­ger et quit­ter la table parce que le ser­veur refu­sait de leur ser­vir du vin, en plein rama­dan. Mau­dits Fran­çais qui col­portent notre répu­ta­tion dans le monde entier… Un ins­tant, je me suis pris à avoir honte de par­ler la même langue que ces gens.

Je repasse par l’hô­tel pour souf­fler un peu. Abdul­lah m’ac­cueille une fois encore avec ses grands bras dont il m’en­lace pour m’embrasser ; il m’in­vite à m’as­seoir sur la ter­rasse et me fait appor­ter un jus d’a­bri­cot (kayısı suyu) du jar­din. Ses abri­cots sont encore un peu jeunes et pas assez sucrés, mais j’a­dore son inten­tion et je lui demande de venir s’as­seoir avec moi. Nous échan­geons quelques mots en anglais, lui en turc ; avec les gestes, nous finis­sons par nous com­prendre. A l’ombre de la ter­rasse, un petit vent frais rafraî­chit ma peau cuite de soleil. Abdul­lah me demande où je vais après. Je lui dit que j’ai­me­rais bien voir la val­lée que j’ai vu des­cendre au pied de la cita­delle. Il me dit que c’est la Val­lée Blanche (Bağlı Dere) et m’in­dique en bre­douillant quelques mots d’an­glais, puis en deman­dant à Bukem de l’ai­der, com­ment m’y rendre. Je ne com­prends pas tout, mais après avoir gobé mon jus, je me remets en route.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 216 - Bağlıdere Vadisi

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Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 238 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 242 - Bağlıdere Vadisi

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Je me retrouve à prendre un che­min dont je ne sais pas où il peut me mener, sur les pla­teaux qui sur­plombent les petites val­lées de tuf creu­sé. Je trouve sur ces che­mins des poi­riers por­tant de tout petits fruits, des abri­co­tiers sur les­quels je me sers fru­ga­le­ment, dont les fruits regor­geant de sucre me font oublier le jus d’Ab­dul­lah. Je trouve des plantes por­tant des gousses gon­flées d’air, des fleurs d’un bleu pro­fond, deux tor­tues qui rentrent leurs membres sous leur cara­pace quand elles me voient arri­ver vers elle, des hiron­delles qui découpent le ciel, une terre aux cou­leurs ocres et vertes tota­le­ment incon­grues… Je ne sais pas où se trouve exac­te­ment la Bağlı Dere mais peu importe, je suis bien ici et je ter­mine cette jour­née en jouis­sant de cet ins­tant pré­cieux, four­bu de fatigue, rom­pu jus­qu’aux os, dans la lumière du soleil déclinant.

C’est ce soir là que je fais la connais­sance de Biş­ra, la jeune ser­veuse de chez Özlem, où je déguste une fan­tas­tique tes­ti kebap, cuit et ser­vi dans son pot en terre fen­du en deux que le patron vient lui-même appor­ter avec sa manique et le manche du mar­teau avec lequel il fen­dille l’ou­ver­ture avec toute la théâ­tra­li­té dont il est capable. Biş­ra est une belle jeune fille à qui je ne don­ne­rais pas plus de vingt-ans et avec qui j’é­chan­ge­rai quelques mots lorsque je revien­drai en mai de l’an­née d’après.

C’est ce soir là que je me rends compte que tant qu’on dit mer­ci (teşekkür ede­rim) quand les plats arrivent, on nous répond cette étrange for­mule : Afiyet olsun, qu’on peut vite tra­duire par bon appé­tit, mais qui pré­cise qu’on puisse appré­cier ce qui vient de nous être ser­vi. Il ne faut donc pas s’é­ton­ner qu’on nous le répète à chaque fois qu’on remer­cie pour l’ar­ri­vée d’une cor­beille de pain ou d’une bière.

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Loca­li­sa­tion sur Google Maps :

Épi­sode sui­vant : Car­net de voyage en Tur­quie : Les val­lées aux églises de Çavuşin et la route des thermes de Bayramhacı 

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