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Brazza

Le visage de Savorgnan de Brazza

J’ai trouvé un jour un livre sur les explorateurs* sur la couverture duquel figurait un visage très beau, énigmatique, figé, le visage de quelqu’un qui m’était complètement inconnu. Cet argument aurait en fait suffi à ce que j’achète ce livre, la publicité en était savamment faite. Et puis, je l’ai oublié, jusqu’à hier soir où je suis tombé sur un article sur Pierre Savorgnan de Brazza, né Pietro Paolo Savorgnan di Brazzà à Castel Gandolfo. J’ai immédiatement reconnu ce visage incomparable qui m’a beaucoup troublé. Si je connais peu Brazza pour son action et pour son rôle dans les débuts de la colonisation française, je sais qu’il est très aimé au Congo, pays auquel il a laissé un héritage précieux ; le nom de sa capitale. Héros tragique, anti-esclavagiste, officier de marine un peu romantique, dandy un peu ténébreux, il est décédé suite à de fortes fièvres que d’aucun diront causées par un empoisonnement. On ne pouvait décider mort plus romantique pour un aventurier de sa trempe.
Dans ce visage au nez busqué, aux yeux sages, au visage lisse, à la barbe en pointe, il y a quelque chose de profondément calme, de visiblement à la fois doux et grave. Sa tête penchée sur le côté n’est pas qu’une simple pose qu’il prend pour le photographe, c’est le signe de celui qui sait écouter mais aussi de ceux qui se noient de leur magnifique solitude.

A écouter sur France Inter, Les renaissances de Savorgnan de Brazza dans La marche de l’histoire.

Notes :
* Aventuriers du monde : Les grands explorateurs français sous l’oeil des premiers photographes (1866-1914)

La route vers l’Orient

Le célèbre missionnaire basque Saint François-Xavier (dont le vrai nom est tout de même Francisco de Jasso y Azpilicueta) a débarqué sur les côtés du Japon, en août 1549, à Kagoshima dans le but de convertir ces terres extrêmes au culte du Dieu unique (et accessoirement d’ouvrir quelques routes commerciales profitables avec ces peuples qui n’étant pas chrétiens se trouvaient être dans le plus grand dénuement spirituel, donc sauvages) avec le succès qu’on connaît puisque les Japonais sont pour la plupart… bouddhistes shintō. Le pari de convertir un peuple dont la religion tient presque de la philosophie animiste et qui place en toute chose un esprit doué de volonté propre était un vrai challenge.
Il reste aujourd’hui au Japon quelques églises garnies de tatamis, mais il y a tout de même quelques 537 000 japonais qui se déclarent aujourd’hui Kirishitan (chrétien).
Jordi Savall et l’ensemble Hespèrion XXI, ainsi que la Capella Reial de Catalunya se sont associés pour restituer l’ambiance musicale de cette période au travers d’une expérience mettant en scène des musiciens “occidentaux” sur les pièces de musique sacrée et des musiciens japonais pour les pièces de l’époque dite du commerce Namban ou Nanban (ou période du commerce avec les barbares du sud - 南蛮貿易時代).

Nanban (南蛮, littéralement « Barbare du Sud », aussi retranscrit Namban) est un mot japonais qui désigne à l’origine la population d’Asie du Sud et du Sud-Est, suivant un usage chinois pour lesquels les peuples « barbares » situés dans les quatre directions ont une désignation spécifique en fonction de celle-ci. Au Japon, le mot prend un nouveau sens pour désigner les Européens lorsque ceux-ci arrivent au Japon à partir de 1543, d’abord du Portugal, puis d’Espagne, puis plus tard des Pays-Bas et d’Angleterre. Les Néerlandais, Anglais et Russes sont alors plus souvent surnommés Kōmō (紅毛), ce qui signifie « cheveux rouges ». Le mot Nanban est alors considéré comme approprié pour les nouveaux visiteurs, dans la mesure où ils viennent du Sud par bateau, et dans celle où leurs manières sont considérées comme non sophistiquées par les Japonais. (Wikipedia)

Voici une très belle pièce de cet album, composée par Cristóbal de Morales, une pièce méditative représentative de ce superbe travail orchestré par Jordi Savall.
Regum cui, invitatorium.

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Tamanrasset-Thulé

Lorsqu’en 1948 Jean Malaurie apprend qu’il peut enfin partir au Groenland, il le raconte à la manière d’un de ces écrivains presque lyrique du dix-neuvième siècle. Il vient de recevoir un télégramme de l’ambassadeur de France à Copenhague et s’il veut embarquer, il doit quitter sa mission hivernale dans le Hoggar. Il nous raconte ici avec couleurs son départ et ce qui ressemblerait presque à une croisière… parfois même, on se croirait dans un roman d’Agatha Christie.
Jean Malaurie est un gentleman explorateur, il est de ces hommes qu’on aime écouter parler de n’importe quoi, car ce sont des raconteurs d’histoires.

Une paisible vie de croisière nous attendait. C’est confortablement étendu que l’on se prépare à affronter, en effet, les « sauvages mers boréales ». Monotonie d’un voyage trois fois répété. Des mouettes agitées criaillent autour des déchets que vomit la coque. Du mess-hall montent à contre-temps des airs de polka qu’un piano au rythme mécanique s’efforce d’accorder au martèlement sourd des machines.
« Heures sans contenu ni contours. »
La matin, dès huit heures, des stewardesses empressées parcourent d’un pas élastique les coursives. Les dizaines de gisants que nous sommes s’ébrouent dans le ventre du navire. Belle matinée en vérité. Sur le pont, comme surgies des profondeurs, de jeunes Danoises dorées, aux seins triomphants, s’étirent au soleil et achèvent de donner au cargo un air de vacances.
Laconique, le capitaine, d’une punaise, pointe la position sur la carte du fumoir. Bientôt, nous prenons place à table, une vraie table scandinave surchargée de plats de crevettes roses, de poissons crus et de charcuterie, de verts condiments, de bouteilles, de fleurs et de drapeaux, le tout dominé par les effigies benoîtes et polychromes de souverains.

Skoll ! skoll ! A se bien regarder, c’est un étrange spectacle. Un instituteur groenlandais, maigre et renfrogné, « voisine » l’épouse plantureuse d’un petit fonctionnaire, boudinée dans une robe à fleurs. Nous sommes entourés d’enfants, d’ouvriers en chemises à carreaux, le col ouvert.
Cinq alpinistes écossais se mêlent à des Esquimaux métissés, gauches et souriants, qui s’efforcent d’imiter les manières de leurs grands voisins. Propos amers de comptables. Désœuvrement général.
Quatorze heures, la sieste. Le long d’une banquette du fumoir, sous la clarté blanche d’une lampe électrique, un mécanicien affalé ronfle, la bouche ouverte. Près de lui, une femme de lettres, en mal de sensations, sourit à son livre d’aventures. Le regard lassé s’accroche, par-delà une eau noire et plate, à quelques icebergs malpropres. Lentement à la cadence de nos huit nœuds, ils défilent. Au loin, très au loin, dans une brume laiteuse, sous un ciel de violet et de garance, une poussière d’îles et de montagnes gris-blanc, une côte fauve, coiffé d’un immense glacier tout en longueur. Pas un arbre ; du rocher, rien que du rocher : The friendly Arctic ?

J’ai échangé ce matin, contre de la monnaie locale, mes dernières couronnes, une centaine de livres et des dollars. Nous approchons de la seule grande île du globe où l’on s’efforce farouchement encore d’ignorer la banque et dont la monnaie locale est inchangeable en dehors de l’île. Il y a huit jours que nous sommes en route ; quatre que mon voisin de cabine, un vénérable pasteur d’Oslo, gît sur sa couchette, nauséeux et désabusé. Il en reste environ quinze avant d’atteindre le but. Nous sommes au bord du S/S Disko, doyen des cargos de la ligne Copenhague-Disko, en vue du Groenland.

Jean Malaurie, Les derniers rois de Thulé
(édition de 1989)

Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent

Alexander von Humboldt est un des plus grands personnages que l’Allemagne des Lumières a porté en son sein. Naturaliste et géographe, il est avant tout explorateur et a sillonné l’Amérique avec Aimé Bonpland (c’est pratique pour voyager tranquille…) pour en rapporter 30 ouvrages fascinants de description du Nouveau Continent.

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 1 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 2 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3.Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, par Al. de Humboldt et A. Bonpland. Tome 2 / réd. par Alexandre de Humboldt
Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 4. Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques : faites pendant le cours d’un voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, depuis 1799 jusqu’en 1803. Partie 4 / Volume 1 / par A. de Humboldt ; rédigées et calculées d’après les tables les plus exactes par Jabbo Oltmanns
Voyage de Humboldt et Bonpland. 4.2, Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques : faites pendant le cours d’un voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, depuis 1799 jusqu’en 1803. Deuxième volume / par Alexandre de Humboldt ; réd. et calculées d’après les tables les plus exactes, par Jabbo Oltmanns
Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, par Al. de Humboldt et A. Bonpland. Tome 6 / réd. par Alexandre de Humboldt
[Illustrations de Voyage de Humboldt et Bonpland, première partie. Relation historique. Atlas géographique et physique du nouveau continent.] / Ozanne… [et al.], grav. ; Alexander von Humboldt

Et des comme ça, il en existe des floppées sur Gallica et Google Books.

Les méharées de vieux Théodore

L’aventure de Théodore Monod dans le Sahara, celle qui donne naissance au célèbre livre Méharées est avant tout une aventure scientifique. En cours de lecture, on se rend compte que l’intention n’est pas d’écrire un traité sur le désert, ni même un roman épique, et encore moins un livre qui serait le témoin d’une époque ou d’un exploit. C’est en fait un recueil de notes, une collection ordonnée d’une équipée scientifique dans un des milieux les plus hostiles qui soit sur Terre ; le style en est souvent enlevé, d’une précision et d’une rapidité absolument efficace.

3,11 m x 1,60 m, soit 5m² ; une cellule d’anachorète marin, à bord du Grimsby 877, en août 1923. Partout coquillages, étoiles de mer, bocaux, tubes, flacons, cuvette, tout un bric-à-brac océanographique, auquel viennent fraternellement se mêler, aux coups de roulis, quand on vient en travers pour filer ou virer le chalut, des livres mouillés, des paperasses gluantes, de l’eau de mer sale et des bottes en caoutchouc.

Canyon du Tassili - Photo © Josef Giral

Avec un langage d’une parfaite clarté, il dépeint ces paysages formant son quotidien, avec une certaine poésie confinant au mysticisme. Ses descriptions sont poignantes et plongent au cœur de ce milieu étonnant qui contrairement aux idées reçues n’est pas fait que de sables et n’est pas toujours écrasé par la chaleur implacable d’un soleil au zénith.

Sinistre pays. Le premier arbre — un petit acacia — est à quarante-cinq kilomètres d’ici. La terre nettoyée, décharnée jusqu’à l’os, pulvérisée au souffle des siècles, est morte. Le vent, qui siffle sur les dunes couronnées d’une légère buée de poussière, chante un cycle révolu et le repos définitif d’un sol qui ne connaîtra plus la pluie.

Mais lorsque le soleil est là, il est l’élément dominant, versant sans consistance face à l’autre problématique de la vie dans le désert ; le besoin d’eau. On en transpirerait presque à l’autre bout des pages….

Au milieu du jour, la fournaise flamboie ; le ciel est tout décoloré tant il est lumineux ; la chaleur, torride, s’abat d’un soleil vertical en nappes brûlantes ; elle monte du sable incandescent et des pierrailles surchauffées. Impossible alors de poser le pied nu par terre, quand le sol peut atteindre 80°C. Ma gandoura sent le brûlé, le linge où vient de se promener le fer de la repasseuse. Nulle ombre sur l’horizon, invariablement plat et monotone, où l’air chaud palpite et où le mirage étale les flaques d’impossibles et décevantes lagunes.

Sahara - Photo © LOPE

Surtout, malgré une réputation d’homme austère et peu causant, l’archétype imbécile du protestant aride, il nous apparaît au travers de son texte suavement drôle et cabot, un tantinet sarcastique, mais toujours d’un esprit d’à-propos très bien amené.

Pas de lit, bien entendu. C’est un engin d’air non agité — celui de la chambre, ou de la tente — pas de plein vent. Je sais qu’il existe des lits pliants, dits de camp (“Modèle renforcé pour les Explorateurs”, spécifie le catalogue), mais ce sont de pauvres ferrailles : a-t-on idée d’une affaire comme ça dressée sur un reg ?
Cas spéciaux : 1. Le sol inondé ? C’est bien rare et le lit-escalade, voire le lit flottant, ne sont pas d’usage courant. 2. Le cram-cram ? Oui à l’occasion, mais alors, ce n’est plus vraiment le Sahara. 3. Les bêtes ? — Quelles bêtes ? — Mais les “méchantes” (sic). — Inutile, depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui dorment, ils le font au Sahara, à même le sol. Nous ferons comme eux.
Dans le sable, c’est délicieux,  bien que la matière ne soit nullement compressible et qu’il faille prévoir le logement de la tête du fémur et de la tête iliaque. Dans le reg dur, ou dans les cailloux, c’est parfois moins voluptueux.

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Dans ce livre, les références bibliques sont légions, comme autant de points d’orgues venant apportant un éclairage nouveau à l’expédition scientifique de la méharée, et colorent le texte d’informations qui se télescopent avec la réalité. Ça donnerait presque envie de plonger dans l’Ancien Testament.

L’Ahmet est chaud en été. Il est aussi aéré. Vents de sable, re-vents de sable, re-re-vents de sable et ainsi de suite. Cela manque décidément de fantaisie : un vent de sucre en poudre, d’écailles de harengs, de pépins de cornichons, à la bonne heure, mais toujours et seulement de grains de quartz à la longue, cela se fait monotone.
Fin du monde ou début ? Genèse ou Apocalypse ? La terre, radeau ivre, plonge dans un chaos décoloré.

De l’érudition à en perdre la tête, et de l’humour, toujours…

[…] Je viens de découvrir dans la falaise une vaste grotte aux parois abondamment illustrées par des artistes préhistoriques ; des silhouettes d’animaux, des corps féminins stéatopyges, comme disent les ethnologues, ou, pour parler avec Jean Temporal, “ayant les parties du derrière pleines et moufflètes” […]

Si le livre de Monod est une ode à la joie du désert né d’un fort esprit scientifique, c’est avant tout un livre qui réhabilite les longues étendues de sable et cherche à balayer les préjugés. S’il trouve des coprolithes de crocodiles et des hameçons dans les amas de ruines de certains oueds, c’est pour prouver que la constitution géologique de l’endroit a un jour été quasiment identique à certains lieux européens. S’il parle du sel en grande quantité que l’on trouve sur certaines plaines, c’est pour mieux réfuter l’idée que le Sahara a un jour été une mer et rappeler que c’est le sel qui va à la mer et non la mer qui apporte le sel. Enfin, il dit que le désert n’est pas toujours chaud, que le sable gèle et que ses pieds prennent l’onglée et ses talons se crevassent sous l’effet du froid… On y apprend également, que les noyades dans le désert ne sont pas choses rares car les pluies y sont violentes que les rares ravines ont tôt fait de se transformer en lit de torrents. Les sales bêtes ? Rares sont ceux qui meurent de morsures de serpent ou de piqûres de scorpion.
Au-delà de l’anecdote, la thématique qui soutient souvent le texte, c’est la seule chose avec laquelle il faut compter, c’est l’eau. L’eau, source de vie, élément indispensable, objet de tous les combats, mais aussi souvent source de mort. Les puits sont souvent faits d’eau sale, croupie, souillée, affublée de nombre de qualificatifs aussi bigarrés que plaisant, c’est sans parler de l’eau “piquante”, “pourrie”, des puits souillés par les déjections animales, quand ce n’est pas carrément de cadavres.

Méharées, un grand livre qu’il faut prendre le temps de lire à l’ombre d’un palmier, sur le sable chaud, ou froid, selon l’envie du moment…

La voix du vieil homme au visage de sable, Wilfred Thesiger le nomade #5

Pour en finir avec Wilfred Thesiger, l’homme aura passé sa vie en dehors des sentiers battus, à la recherche de l’aventure, et toujours partant pour des aventures d’un soir qui durent toute une vie. Parti chasser le canard, il restera avec les Ma’dans quelques années. Parti sur les traces du gnou, il succombera au charme des plaines du Kenya et de la Tanzanie, et s’introduira dans des zones interdites. De l’ancienne Abyssinie aux montagnes du Nourestân ou Kafiristan (Rudyard Kipling en fera le décor de sa nouvelle L’homme qui voulut être roi), du cœur du roi des désert (Rub al-Khali) à Bornéo, en passant par l’Inde et les déserts arides du Ladakh, il aura été le témoin d’un monde qu’il se représentait avec une certaine virginité. Au fur et à mesure de ses expéditions, partout où il passera il vivra les derniers instants de civilisations qui aujourd’hui ne vivent plus de la même manière. Les Kikuyus eux, ne vivent plus à la manière traditionnelle. Les Ma’dans on l’a vu vivent désormais dans une région de marais, autrefois humide, aujourd’hui asséchée par Saddam Hussein. Les Bédouins du désert, les Rashid, ne vivent plus dans ce milieu incroyablement inhospitalier qu’est la Zone Vide et se sont sédentarisés à la lisière des étendues de sable. L’Afghanistan des hauts plateaux est aujourd’hui infesté de cruels Talibans.  Ce monde que connaissait Thesiger avec un don incroyable du mimétisme n’est plus. Il l’a foulé de ses pas, pris en photo et dit avec amertume d’une voix qu’on imagine rauque et rocailleuse que plus rien à présent ne subsiste des usages observés de par le passé. Un constat d’échec après une vie de voyages…

Billets sur Wilfred Thesiger:

Rendile et Turkana, Wilfred Thesiger le nomade #1
Églises monolithiques de Lalibela, Wilfred Thesiger le nomade #2
Sana’a et Shibam, au pays des mangeurs de qât, Wilfred Thesiger le nomade #3
Mudhif Ma’dan et Yazidi, Wilfred Thesiger le nomade #4

Sana’a et Shibam, au pays des mangeurs de qât, Wilfred Thesiger le nomade #3

Photo © Eesti

  1. Thesiger s’apprête à traverser le Désert des déserts, Rub al-Khali (الربع الخالي), la Zone Vide, constituant la partie la plus méridionale de la péninsule arabique, un véritable enfer sur terre avec des températures dépassant plus que souvent les 50°C. Il tirera de ses multiples traversées un livre éponyme et bâtira des amitiés longues avec les Bédouins du désert, des hommes féroces, sans pitié vivant de razzias, toujours armés de leur fusil et de leur poignard richement ornée enfoncé dans la ceinture, le Jambiya (جمبية). Avant d’entrer dans le désert brulant il fait halte dans la vieille ville de Sana’a, capitale du Yémen ( ﺍﻟﺠﻤﻬﻮﺭﯾّﺔ اليمنية) et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO pour ses hauts immeubles en pisé polychromes et déjà habitée il y a plus de 2500 ans. La vieille ville compte 6500 maisons toutes déjà présentes au XIè siècle créant la perspective vertigineuse d’un damier graphique à perte de vue.

Photo © Eesti

Une galerie de photos sur le site de l’UNESCO.
Localisation de Sana’a sur Google Maps.

Photo © Kebnekaise

Plus à l’est, une autre ville du Yémen, Shibam (شبام), dans l’Hamadraout (également inscrite au patrimoine mondial), construite au XVIè siècle. La cité suit un plan carré et son mur d’enceinte est constitué de hautes tours, préfigurant l’urbanisme en hauteur encore en vigueur aujourd’hui. Uniquement composée de tours en terre au sommet peint en blanc destiné à protéger la matière des intempéries, c’est un cas unique d’architecture. Son nom est souvent accompagné du surnom de “Manhattan du désert” et aujourd’hui encore elle est habitée, protégée et vénérée par 7000 résidents permanents.

Photo © Wilfred Thesiger - Pitt Rivers Museum

Photo © Art History Archive

D’autres clichés intéressants sur Toxel.
Localisation sur Google Maps.

Wilfred Thesiger, Visions d’un nomade, Plon, 1987, coll. Terre humaine.

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Églises monolithiques de Lalibela, Wilfred Thesiger le nomade #2

Sir Wilfred Patrick Thesiger a eu une chance folle. Tandis que son père Wilfred Gilbert exerce sa qualité de diplomate en Éthiopie au début du XXème siècle auprès du roi Ménélik II, le petit Wilfred Patrick nait dans une hutte traditionnelle aux alentours d’Addis-Abeba (አዲስ አበባ, nouvelle fleur en amharique). En 1930, après des études britanniques tout ce qu’il y a de plus conventionnelles, il retourne sur les terres abyssines pour la couronnement du nouveau Negusse Negest éthiopien, Ras Tafari Mekonnen, couronné sous le nom de Hailé Sélassié Ier (ቀዳማዊ ኃይለ ሥላሴ), où il est invité d’honneur. C’est de ce retour sur cette terre d’origine et d’une mission chez les féroces Danakils que naîtra une carrière d’explorateur bien remplie.
Durant cette période, il rapportera une ensemble de photographies d’un lieu absolument unique au monde, Lalibela (ላሊበላ). Située à 2 630 mètres d’altitude, la ville porte le nom du Négus de l’époque, Gebra Maskal Lalibela (1172 - 1212) qui avait fait du lieu sa capitale, remplaçant ainsi la belle et antique Aksoum (አክሱም). Le lieu n’a pas été choisi au hasard. On sait que le peuple éthiopien est en grande majorité de confession chrétienne orthodoxe, se disant à la fois fils de Makeda, Reine de Saba et du Roi Salomon. Aussi, sous la pression de l’expansion arabe sous le règne des  Fatimides, Jérusalem est de plus en plus difficile à atteindre et ce lieu sera la nouvelle Jérusalem (la Jérusalem noire) en raison de sa topographie. Symboliquement, elle représentera la Terre Sainte.
En tout, ce sont onze églises construites de part et d’autre du Yordanos (on y entend Jourdain) dont les plus célèbres sont celles de Saint-Georges (Bete Giyorgis), Bete Medhane Alem et Bete Emmanuel. Leur particularité est d’avoir été creusées à même le roc sous le niveau du sol, ce qui implique le déplacement de milliers de tonnes de pierre. Elles ont toutes été percées dans ces immenses blocs, ce qui en fait le plus grand ensemble monolithique fonctionnel au monde. Si certaines sont construites dans un style traditionnel orthodoxe, d’autres comme Bete Emmanuel, la plus massive, reprennent une ornementation typiquement axoumite.
Thesiger a rapporté de ce lieu et d’Afrique quelques photographies (1960). Lalibela sur Google Maps.

Beta Giyorgis vu d’en haut

Ethiopia, Lalibela, Beta Giyorgis

Beta Giyorgis vu d’en bas

Sculptures et polychromies de Bete Maryam

Sculptures et polychromies de Bete Maryam

Bet Medhane Alem

Les deux premières photos © Aluka, les trois suivantes © A. Davey.
Wilfred Thesiger, Visions d’un nomade, Plon, 1987, coll. Terre humaine.

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Rendile et Turkana, Wilfred Thesiger le nomade #1

Wilfred Thesiger, sage parmi les sages, homme aux semelles de vent parmi les hommes a parcouru pendant des années le sable brûlant du Kenya et de l’Éthiopie et ses lieux interdits, à la rencontre de ceux qui vivaient il y a encore quelques années sans avoir connu d’autres hommes que ceux de leur tribu — et ceux contre qui ils combattaient. Samburu, Kalenjin, Kikuyu, Rendile et Turkana, des noms qui chantent les grands hommes de la vallée du Rift et du Maasai Mara ou du Tanganyka, le lac le plus poissonneux du monde, des hommes longilignes, agressifs, belliqueux et fins, beaux et rebelles comme des femmes dont les traditions veulent qu’ils s’habillent avec les attributs féminins jusqu’à l’âge sacré de leur circoncision et portent dans les cheveux les plumes des petits oiseaux qu’ils ont tué avec leurs traits et un arc tout ce qu’il y a de plus artisanal. Tous les quatorze ans, un nouveau cycle de la vie commence et se fête dignement dans le berceau de l’humanité, qui est une des régions les plus giboyeuses d’Afrique.

Photos extraites de son livre Visions d’un nomade, chez Plon, 1987, coll. Terre humaine.

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