Une chance ou une malchance

Une chance ou une malchance

Certaines maximes sonnent comme des coups de tonnerre dans la nuit. Du fond de cette nuit, on entend les anciens raconter entre leurs dents déchaussées le vide entre deux rafales de vent. Sois patient, écoute encore jusqu’à temps que le silence t’assourdisse, pose ta tête sur l’enclume et attend que le son du marteau brise ton tympan. Souvenirs de nuits passées ailleurs, encore des mots qui résonnent entre les oreilles. Là-bas, un cyprès fend l’horizon, un chant monte, tendre et lascif. La Chine envahit la saveur des autres mondes.
Olivier Germain-Thomas raconte cette petite histoire qu’on lui a rapporté, et qu’il plaque ici dans les pages de son livre, La tentation des Indes, à la fin d’un chapitre comme pour ne pas laisser l’espace d’un débat possible, comme un prérequis à tout départ. Sache mesurer chaque chose, la pondérer, avant de partir…

Le voyageur doit avoir présent à l’esprit cette histoire chinoise racontée par Jean Grenier : « Un vieillard qui vivait avec son fils perdit un jour son cheval ! Les voisins vinrent lui exprimer leur sympathie pour ce malheur et le vieillard demanda : “Comment savez-vous que c’est un malheur ?” Quelques jours plus tard, le cheval revint, suivi de plusieurs chevaux sauvages, et les voisins retournèrent féliciter de cette chance le vieillard, qui répliqua : “Comment savez-vous que c’est une chance ?” Entouré de tant de chevaux, le fils se mit à les monter et, un jour, il se cassa la jambe. De nouveau les voisins exprimèrent leur sympathie et le vieillard répondit : “Comment savez-vous que c’est de la malchance ?” L’année suivante, il y eut une guerre et, parce que son fils était boiteux, il n’alla pas au front. » Lie-Tzeu.

Olivier Germain-Thomas, La tentation des Indes
Folio Gallimard, 2010

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Marginales chinoises

Marginales chinoises

Pour moi, pour plus tard, pour ceux qui y voient de l’intérêt…

Le Christ au tombeau, Hans Holbein dit Holbein Le Jeune, 1522

Le Christ au tombeau, Hans Holbein dit Holbein Le Jeune, 1522

DOSTOÏEVSKI EST FRAPPÉ D’UNE CRISE D’ÉPILEPSIE dans le musée de Bâle, devant le Christ mort de Holbein. La peinture occidentale, de Grünewald à Goya, de Greco à Van Gogh et à Munch, ne manque pas, il me semble, d’œuvres susceptibles de déclencher de semblables accidents dans des organismes hypersensibles. En revanche, il serait inconcevable, par définition même, qu’une peinture chinoise produisît pareil effet — même la violence d’un Xu Wei ou l’inquiétante bizarrerie d’un Wu Bin ou d’un Cheng Hongshou ne sauraient vraiment infirmer cette observation. Une seule exception cependant : l’angoissant Gong Xian de la collection Drenowatz (Mille pics et dix mille ravins, musée Ritberg, Zurich) : peinture si dense, que nul air n’y circule — le seul paysage suffocant que je connaisse.

CE QUI CIMENTE UN GROUPE SOCIAL, armé de tous les rites et instruments du pouvoir et de la religion, c’est moins une nécessité économique qu’un sentiment de terreur devant le mystère du monde et la menace des choses. Au fond, Lord of the Flies (Sa Majesté des mouches), de William Golding, est une sorte de paraphrase du propos d’Alain : « La société n’est pas fille de la faim, mais de la peur. »

Ça, c’est pour l’air du temps…

Au temps des Royaumes Combattants, la cavalerie avait une grande importance militaire, et aussi les divers souverains employaient-ils des experts pour leur procurer de bons chevaux. On prisait par-dessus tout le « super-cheval » (qian mi la), une monture capable de galoper mille lieues en un jour sans que ses sabots ne laissent de trace ni ne soulèvent de poussière. Pareils chevaux étaient très recherchés, mais ils étaient aussi excessivement rares, et difficiles à identifier — d’où le besoin de recourir aux services de connaisseurs spécialisés. Le plus célèbre de ces experts était un homme appelé Bole, et il était employé par le duc de Qin. Bole étant devenu finalement trop âgé pour poursuivre ses prospections aux quatre coins du pays, le duc lui demande s’il ne pouvait pas lui recommander un expert capable de le remplacer. « Si, lui répondit Bole, j’ai un ami, un colporteur qui vend des fagots au marché ; c’est un bon connaisseur de chevaux. » Sur les conseils de Bole , le duc chargea donc l’individu en question de se mettre en recherche d’un super-cheval. Trois mois plus tard, l’homme était de retour et annonça au duc : « J’ai trouvé votre animal dans tel village : c’est une jument brune. » Le duc envoya aussitôt ses gens, qui ne trouvèrent là qu’un étalon noir. Fort mécontent, le duc convoqua Bole : « Il n’est pas très compétent, votre ami ! Il ne sait même pas distinguer correctement la couleur et le sexe d’un cheval ! » En entendant ces mots, Bole s’exclama, stupéfait : « Formidable ! Il est encore plus fort que je ne pensais — il me surpasse cent et mille fois ! Ce qu’il détecte, c’est la nature interne de l’animal. Il recherche et voit seulement ce qu’il a besoin de voir, et il ignore tout le reste. Sans se laisser distraire par les apparences externes, il va droit à l’essence intérieure. La façon dont il juge ce cheval montre qu’il serait qualifié pour juger des choses plus importantes que des chevaux ! » Et, inutile de l’ajouter, l’animal en question se révéla être un super-cheval capable de galoper mille lieues en un jour, sans que ses sabots ne laissent de trace ni ne soulèvent de poussière.

千里马 - Qian li ma

Les trois citations sont extraites de Le bonheur des petits poissons, de Simon Leys.

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Splendeurs des Han, essor de l’empire céleste, au Musée Guimet

Splendeurs des Han, essor de l’empire céleste, au Musée Guimet

Vingt siècles nous séparent de la dynastie de Han, dont l’empereur Qin Shi Huang (秦始皇) reste le personnage le plus emblématique de cette période par son esprit visionnaire et son esprit unificateur. Cette exposition qui se termine le 1er mars 2015 au Musée Guimet montre une grande variété d’objets rituels funéraires d’une grande finesse. La pièce maîtresse de l’exposition reste ce superbe linceul de jade de la tombe du roi de Chu dont j’avais déjà parlé ici et qui est venu jusqu’à Paris. Statuettes de terre ou de bronze, brûle parfum Boshanlu, vases Hu, statuettes gracieuses de danseuses… tout un monde hiératique et mystérieux qui dit combien la société traditionnelle des Han était élaborée au travers de ses traditions funéraires.
Se laisser simplement bercer par des images comme si elles venaient d’un autre monde et le voyage commence déjà.

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Une cuillère de pensée chinoise à chaque repas

Une cuillère de pensée chinoise à chaque repas

Zhuang Zi, ou Zhuāng Zhōu (莊周/庄周) et plus connu en France sous le nom de Tchouang-tseu, a vécu au 4ème siècle avant notre ère, soit il y a quelque chose comme 24 siècles. 2400 ans nous séparent et séparent notre bien aimée pensée de cette pensée chinoise si mal connue en France, car jugée bien trop souvent chinoise. Dans notre langue, ne dit-on pas de quelqu’un qui tourne autour du pot sans arriver à fixer sa pensée qu’il chinoise ? Il y a pourtant bien des choses à y comprendre, des choses à y apprendre. De Victor Segalen à François Jullien et en passant par Simon Leys, on apprend à connaître cette pensée qui est, non pas radicalement, mais obliquement opposée à notre pensée occidentale. Un proverbe chinois dit : Faire du bruit à l’est pour attaquer à l’ouest. François Jullien (Chemin faisant, 2007) nous dit que ce proverbe vaut aussi bien pour l’art de la guerre que pour celui de la parole. De cette pensée complexe, mais qui tend vers la simplicité (pas de simplification), une nouvelle pensée est à l’œuvre, une pensée qui travaille et qui fait travailler dans les écarts de la pensée. Des petits pas de côtés, des gerbes foisonnantes de lyrisme bienvenu, des interstices inquiétants s’ouvrent et ne font que cette chose dont nous avons perdu dans notre quotidienneté l’habitude : nous étonner.
Déroutante, parfois drôlatique, toujours pertinente, c’est une pensée à la fois formulaire et diluée. Jullien pourrait en dire que c’est la pensée de l’inefficacité et de la fadeur, dont on aurait ôté tout présupposé péjoratif…

Zhuang Zi et le logicien Hui Zi se promenaient sur le pont de la rivière Hao. Zhuang Zi observa : « Voyez les petits poissons qui frétillent, agiles et libres ; comme ils sont heureux ! »
Hui Zi objecta : « Vous n’êtes pas un poisson ; d’où tenez-vous que les poissons sont heureux ?
– Vous n’êtes pas moi, comment pouvez-vous savoir ce que je sais du bonheur des poissons ?
– Je vous accorde que je ne suis pas vous et, dès lors, ne puis savoir ce que vous savez. Mais comme vous n’êtes pas un poisson, vous ne pouvez savoir si les poissons sont heureux.
– Reprenons les choses par le commencement, rétorqua Zhuang Zi, quand vous m’avez demandé “ d’où tenez-vous que les poissons sont heureux ” la forme même de votre question impliquait que vous saviez que je le sais. Mais maintenant, si vous voulez savoir d’je le sais — eh bien, je le sais du haut du pont. »

Cité par Simon Leys, in Le bonheur des petits poissons, Lettres des Antipodes
Jean-Claude Lattès, 2008

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Une soirée à la Guillotine : lectures de poèmes avec le poète chinois Yu Jian

Une soirée à la Guillotine : lectures de poèmes avec le poète chinois Yu Jian

La Guillotine est un lieu unique, située rue Robespierre, métro Robespierre, à Montreuil, une friche industrielle reconvertie en lieu de vie pour la poésie, un lieu pour qu’elle s’exprime librement, avec des vrais gens dedans, qui l’écrivent, la connaissent, la lisent et la partagent. Mon pote François m’y a invité et comme cela faisait quelques années-lumières que nous ne nous étions pas vus, j’ai dit oui. Je connais son goût pour la poésie chinoise, pour la poésie tout court, et pour la Chine tout court. Si les passions ne se partagent pas, à quoi bon les vivre ? Je suis un être de passion et je suis passionné par les passions des autres, de voir à quel point leur âme est transfigurée par ce qu’ils y mettent et la manière dont ils font vivre leur resplendissante vertu.

François m’a donc invité à venir écouter cette lecture de poésie de Yu Jian, poète dont il nous dit tout sur l’enregistrement et qu’il a lui-même traduit. Je ne connaissais pas la poésie chinoise, si ce n’est que quelques bribes qu’il m’avait donné à manger au travers de son site (Mâcher mes mots), et je connaissais encore moins Yu Jian, même s’il m’en avait déjà parlé. Mais tant qu’on n’est pas confrontés aux gens, ils ne sont que des ombres. J’ai donc rencontré l’homme, un peu impressionné, lui demandant simplement s’il pouvait poser pour une photo. La fille assise à côté de moi m’a demandé d’un air pénétré comment j’avais découvert l’auteur. Elle avait l’air très déçue que je lui réponde « je connais François qui connaît Yu Jian ». Elle a serré contre elle son exemplaire de Un vol publié chez Gallimard. J’ai crû bon d’en rajouter une couche. « C’est ce soir que je me fais déflorer. Il faut bien commencer un jour. » Elle n’a rien rajouté. J’ai souri presque exagérément.

Réponses donc, entre le poète, et ses lecteurs, Philippe, Anne et François. Avec l’autorisation de François qui m’a assuré que cela ferait plaisir à Yu Jian qu’il reste une trace de cette soirée sur un enregistrement audio, j’ai donc enregistré, puis reproduit ce moment de douceur dans la nuit montreuillaise, même si on entend bien le bruit de la circulation et parfois pas assez les récitants. Voici également, pour ceux qui lisent le chinois ou ceux qui veulent avoir le texte intégral, le programme que m’a fourni François.
Fermons les yeux et laissons nous porter. Merci Yu Jian.

1ère partie

[audio:Yu Jian 01.mp3]

Pause musicale

[audio:Yu Jian 02.mp3]
Soirée lecture avec Yu Jian - 23 octobre 2014 - 06

Projection de photos de la région de l’auteur

2ème partie

[audio:Yu Jian 03.mp3]
Soirée lecture avec Yu Jian - 23 octobre 2014 - 05

Yu Jian

Soirée lecture avec Yu Jian - 23 octobre 2014 - 03

Yu Jian et Anne Segal

Soirée lecture avec Yu Jian - 23 octobre 2014 - 02

Yu Jian et François Charton

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