Portrait de Baldassare Castiglione par Raphaël

06/10/2012

Le portrait de Baldassare Castiglione peint par Raphaël est considéré, à juste titre, comme un des plus beaux tableaux de la Renaissance. Pourquoi ? Plusieurs raisons à cela que nous allons étudier : d’abord parce que c’est le tableau d’une époque, mais parce que c’est aussi un tableau qui raconte une très belle histoire d’amitié, entre autres choses… Sans rentrer dans le détail et au premier coup d’œil, il est évident qu’on est en présence d’un tableau tout à fait exceptionnel, simplement parce qu’il fait appel à notre sens de l’esthétique.

Cette très belle toile date de 1514 ou 1515, mesure 82x67cm, elle est exposée au Musée du Louvre et avec l’Autoportrait avec un ami, c’est l’une des deux seules toiles du peintre Raffaello Sanzio. Étonnamment, cette toile remplaça la Joconde dans le Salon Carré lorsque celle-ci fut volée en 1911 (volée en août, le tableau la remplace en décembre lorsqu’on se rend à l’évidence qu’elle ne reviendra pas) et ce n’est pas par hasard. Ce portrait n’est-il pas le pendant masculin de la Joconde ? Même position, même axe de rotation des épaules, même repos du bras sur l’accoudoir d’un siège… Ce n’est pas la seule citation que Raphaël fera de Vinci ni le seul héritage que le maitre laissera derrière lui.

Plusieurs versions de ce tableau ont été reprises par d’autres peintres, dont la plus célèbres qui a été produite par Rubens qui en fit un tableau plus sombre, où l’on peut voir les mains du personnage dans leur intégralité et un air tourmenté et peut-être quelques années de plus que l’original ne porte pas.

On verra aussi Rembrandt se servir de la composition générale pour composer l’un de ses autoportraits, des gravures, réalisées d’après copies de copies, et des peintres aussi célèbres que Delacroix, Maurice Denis et Matisse auront chacun des interprétations bien particulières de cette fabuleuse toile.

Sur la toile, vue de près, on peut admirer à quel point la maîtrise de l’art du peintre vient de son extrême finesse dans le dessin. On sait que Raphaël en particulier avait pour habitude d’exécuter bon nombre d’esquisses préparatoires et cela se retrouve dans cette toile. Les traits de dessin sont encore visible sous les couches de peinture extrêmement fines sur la toile de lin à peine encollée ; il en résulte des effets de textures très profonds sur la toute surface du sujet. On sait également que Castiglione avait écrit un livre qui à l’époque lui apporta la gloire, Le livre du Courtisan, dans lequel il exaltait les vertus de l’homme de cour en particulier à cette époque de la Renaissance, mais aussi les traits de caractère et la finesse d’esprit dont on doit se prévaloir. Il y écrit également quelques mots sur la peinture et en ce sens, cette toile est une véritable réponse en forme de miroir de Raphaël à son ami, illustrant les mots de l’écrivain et remettant en perspective l’art du peintre.

Attardons-nous quelques instants sur cet œil (cliquez dessus pour le voir en plus grand). On voit particulièrement sur la carnation la finesse de la toile et comment le peintre exploite cette granulosité pour en faire une surface sensible. On distingue encore les traits du pinceau lorsqu’il a tracé les contours, les traits blancs des reflets dans l’humidité de l’organe qui le rend incroyablement vivant, et surtout ce bleu d’azurite, la seule couleur pure de ce tableau. En parlant des yeux, l’œil droit est plus petit pour accentuer la perspective du visage vu de biais.
D’une manière globale, la palette de ce tableau est plutôt réduite. Mais dans le détail, on assiste sur certains secteurs à une floraison de nuances de couleurs qui se déploient dans une palette beaucoup moins restreinte. C’est en tout cas ce qu’a révélé la restauration de 1975. Encore une fois, la restauration trahit l’esprit d’origine du tableau, et même si la toile était enduite d’un vernis très épais qui avec le temps avait pris des teintes rouges et s’opacifiait, nous voyons la toile aujourd’hui telle que le Castiglione lui-même ne l’a jamais vue.

Le personnage est vêtu d’un costume d’hiver, ce qui permet de dater un peu mieux la période d’exécution de l’œuvre, dans une mode austère et riche à la fois, garni d’une casaque de petit gris, chaude et douce, dans le pur esprit de ce que Castiglione décrit lui-même dans son livre comme le bon goût à la mode espagnole, de préférence dans des teintes sombres si le noir n’est pas possible. Il est appuyé le bras sur l’accoudoir d’un siège qu’on assimile à ce qui était autrefois, dans une peinture plus classique et plus ancienne, un “parapet”, tourné de trois quarts, nimbé d’une lumière traditionnelle d’atelier, légèrement tamisée, jamais directe, qui vient d’en haut à gauche. Il est peint sur un fond uni et proche du dos du protagoniste sur lequel se projette son ombre portée.

Traçons maintenant une ligne médiane sur le tableau en partant du haut.

La ligne passe dans le coin de l’œil gauche. Faites la même chose avec les portraits de Léonard de Vinci ou de Jan Van Eyck, vous serez certain d’arriver aux mêmes conclusions, c’est en cela que je disais que Raphaël emprunte plusieurs éléments de la peinture du maître. C’est ici une manière de commencer son tableau. On commence par l’œil gauche pour commencer la composition globale et on se dirige ensuite vers les bords.

A présent, traçons simplement les diagonales.

Voyez avec quelle subtilité les bords du chapeau soulignent la composition ! C’est à ce genre de chose qu’on reconnait un maître. Ce chapeau prend une forme dynamique assez exceptionnelle et vient s’appuyer sur la construction en pointe formée par le buste. Tout ceci est très classique, mais c’est ce qui en fait un bel objet.

Ce chapeau justement, dont le nom vernaculaire italien m’échappe et dont la découpe sur la droite forme une encoche rendant particulièrement dynamique la composition, est en réalité composé de deux parties ; une résille et un béret. Le béret à larges bords sur lequel sont accrochés une plume et un médaillon est très à la mode en ce début de XVIème siècle et on le retrouve sur plusieurs tableaux de la même période. Mais alors, pourquoi sous ce béret qui recouvre si bien la tête, se trouve une résille ? On apprend à la lecture des lettres de Castiglione qu’il était atteint d’alopécie précoce. Autrement dit, il est chauve. Seulement voilà, c’est un homme de la Renaissance à qui nous avons à faire et il est barbu et montrer un crâne chauve est tout sauf convenable. Cela peut paraître étrange à dire comme cela, mais l’homme du début de la Renaissance ne porte pas la barbe, il est glabre, signe de son raffinement. Seulement nous sommes à une époque charnière. La Renaissance est une époque de redécouverte du monde antique, de la Grèce et de la Rome et Raphaël lui-même ira sur les chantiers archéologiques pour faire des dessins et de relevés et ce barbu a une fonction ; c’est l’image du sage, de l’homme puissant et intellectuellement grand. Castiglione, cet homme barbu est l’homme d’une nouvelle génération, et il le porte sur son visage. Pensez à cet immense peinture du même Raphaël, l’École d’Athènes (datant de 1510), où tous les grands hommes censés représenter la grandeur de la civilsation grecque prennent les traits de peintres de l’époque de l’exécutant ! Ils sont tous barbus…

Souvenons-nous par la même occasion du premier autoportrait de Raphaël datant de 1504-1506. Il est glabre et d’une belle jeunesse, et comparons-le à son autoportrait avec un ami, tableau datant de ses dernières années…

Revenons au chapeau de Castiglione et regardons-le de très près, ainsi que les bords du manteau, en bas à droite.

Ces bords ont clairement été retouchés par l’artiste, qui les a certainement repris pour donner à l’image de son ami une silhouette plus svelte, moins soumise par la lourdeur de ses vêtements. Pas besoin de radiographie pour voir que la partie du fond comporte des traces de pinceau qui recouvre d’une couleur plus claire ce qui était plus sombre.

Venons-en aux mains à présent. Regardez ces mains. Ramassées dans une position qui est tout sauf naturelle, elles soulignent la sophistication du personnage et le fait que c’est une personne contenue. Mais alors pourquoi sont-elles coupées ? Simplement par effet esthétique : les mains coupées reportent l’attention sur le visage, qui forment à eux deux les deux grands groupes de couleurs claires. Profitons de ce moment pour parler du bord. Tout autour de la toile on constate avec une certaine circonspection qu’une bande noire encadre le tableau. Ces bandes noires n’ont pas toujours existé pour qui regardait le tableau, car elles étaient camouflées par un châssis plus petit qui les masquaient. On a détoilé le tableau pour tenter de comprendre pourquoi ces mains étaient coupées (car on croyait que la toile avait été redécoupée) et on a découvert ces bandes noires.
On sait à peu près comment Raphaël peignit sa toile. Il tendit d’abord la toile sur un grand châssis, puis l’encolla pour la préparer. Une fois la toile tendue par le séchage, il peignit directement dessus en traçant à la peinture noire un cadre pour délimiter les contours de son œuvre. Ce n’est qu’ensuite qu’il la découpa pour l’adapter sur un châssis plus petit. Et c’est ainsi que nous voyons aujourd’hui ces bandes que le peintre ne voulait pas qu’on voit apparaître et qui n’étaient pour lui que le contour de son esquisse.

Cette toile parle sur Castiglione, c’est le reflet de sa culture, de ses goûts et de ses orientations morales. Il a le visage calme et serein, le regard confiant et désinvolte, car l’homme de cour de la Renaissance ne doit surtout pas se laisser emporter par ses émotions et montrer en toute circonstance la maîtrise de sa personnalité. La désinvolture est l’agrément moral du gentilhomme. Toutefois, il porte sur le visage, une nuance de mélancolie qui le rend attachant. On imagine parfaitement que lorsque Raphaël peignit son ami, ce devait être dans un moment de confidence où Castiglione dit sa douleur de voir ses amis tous disparus. Il ne lui reste que Raphaël. Nous sommes en présence de pairs. Les deux hommes se connaissent depuis l’enfance, ils sont égaux et se respectent. On le voit en regardant le tableau.

A partir de la Renaissance, on peut dire que dans la plupart des toiles se trouvent trois points ; le point de fuite, à partir duquel se dessine la perspective, le point de distance, qui place le spectateur dans un rapport de distance par rapport à l’œuvre et le point de vue, c’est à dire l’axe à partir duquel le spectateur regarde. Sur ce tableau, pas de point de fuite, car il n’y a pas de perspective construite. Le point de distance est assez proche, on voit clairement que le peintre était juste en face de son modèle à moins de deux mètres, ce qui exprime également la proximité des deux hommes. Le point de vue est le plus intéressant. Là où tous les portraits des gens de cour peints par Raphaël sont peints avec un point de vue où le regard du sujet est haut et regarde le peintre et donc le spectateur depuis cette hauteur, nous voyons ici que les deux hommes sont à la même hauteur. Ils sont donc sur le même plan, réel et social. Il est en fait ni plus ni moins que le reflet du peintre lui-même, son double, une peinture grandeur nature faite comme une marque éternelle d’amitié, c’est certainement ce qui le rend aussi beau.

On sait aussi que Castiglione portait ce tableau avec lui, qu’il ne le quittait jamais et que peu de temps après son exécution le peintre mourut précocement à l’âge de 37 ans. Castiglione en demeura inconsolable et devait considérer son propre portrait comme le témoignage unique de sa vie passée, de ses amis disparus, comme s’il avait trouvé le moyen de magnifier sa propre existence au travers de ce superbe cadeau que lui fit son ami.

Voir le portrait grandeur nature (82x65,5cm), 1.38Mo.

6 comments

  1. Comment by kowalsky

    kowalsky Reply 06/10/2012 at 22:17

    C’est vrai qu’il est agréable à regarder.

  2. Comment by Romuald

    Romuald Reply 07/10/2012 at 08:36

    Kow !!! ça me fait plaisir de te voir dans les parages.
    Mais je sais que tu dis ça parce que tu trouves un air de famille 🙂

  3. Comment by kowalsky

    kowalsky Reply 07/10/2012 at 17:46

    C’est marrant mais maintenant que tu le dis, en effet, sauf pour le nez.
    Et oui, toujours dans les parages 🙂

  4. Comment by Hélène

    Hélène Reply 10/10/2012 at 19:43

    Merci pour ce billet très complet , ton analyse est très agréable à lire .J’espère pouvoir admirer ce tableau lors d’un prochain passage à Paris . Fait-il partie de l’expo permanente du Louvre ou seulement dans le cadre de l’expo sur Raphaël qui se termine le 14 janvier ?

  5. Comment by Romuald

    Romuald Reply 11/10/2012 at 06:22

    Je t’avoue que je n’en sais rien. Selon le cartel, il n’est pas actuellement exposé au public (http://cartelfr.louvre.fr/cartelfr/visite?srv=car_not_frame&idNotice=13961&langue=fr) mais est-ce que ce n’est pas pour préparer l’expo ? Je suis quasiment certain qu’il y sera là pour l’expo étant donné que ça ne concerne que les années de maturité mais après je ne sais pas…

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