Le por­trait de Bal­das­sare Cas­ti­glione peint par Raphaël est consi­dé­ré, à juste titre, comme un des plus beaux tableaux de la Renais­sance. Pour­quoi ? Plu­sieurs rai­sons à cela que nous allons étu­dier : d’a­bord parce que c’est le tableau d’une époque, mais parce que c’est aus­si un tableau qui raconte une très belle his­toire d’a­mi­tié, entre autres choses… Sans ren­trer dans le détail et au pre­mier coup d’œil, il est évident qu’on est en pré­sence d’un tableau tout à fait excep­tion­nel, sim­ple­ment parce qu’il fait appel à notre sens de l’es­thé­tique.

Cette très belle toile date de 1514 ou 1515, mesure 82x67cm, elle est expo­sée au Musée du Louvre et avec l’Auto­por­trait avec un ami, c’est l’une des deux seules toiles du peintre Raf­fael­lo San­zio. Éton­nam­ment, cette toile rem­pla­ça la Joconde dans le Salon Car­ré lorsque celle-ci fut volée en 1911 (volée en août, le tableau la rem­place en décembre lors­qu’on se rend à l’é­vi­dence qu’elle ne revien­dra pas) et ce n’est pas par hasard. Ce por­trait n’est-il pas le pen­dant mas­cu­lin de la Joconde ? Même posi­tion, même axe de rota­tion des épaules, même repos du bras sur l’ac­cou­doir d’un siège… Ce n’est pas la seule cita­tion que Raphaël fera de Vin­ci ni le seul héri­tage que le maitre lais­se­ra der­rière lui.

Plu­sieurs ver­sions de ce tableau ont été reprises par d’autres peintres, dont la plus célèbres qui a été pro­duite par Rubens qui en fit un tableau plus sombre, où l’on peut voir les mains du per­son­nage dans leur inté­gra­li­té et un air tour­men­té et peut-être quelques années de plus que l’o­ri­gi­nal ne porte pas.

On ver­ra aus­si Rem­brandt se ser­vir de la com­po­si­tion géné­rale pour com­po­ser l’un de ses auto­por­traits, des gra­vures, réa­li­sées d’a­près copies de copies, et des peintres aus­si célèbres que Dela­croix, Mau­rice Denis et Matisse auront cha­cun des inter­pré­ta­tions bien par­ti­cu­lières de cette fabu­leuse toile.

Sur la toile, vue de près, on peut admi­rer à quel point la maî­trise de l’art du peintre vient de son extrême finesse dans le des­sin. On sait que Raphaël en par­ti­cu­lier avait pour habi­tude d’exé­cu­ter bon nombre d’es­quisses pré­pa­ra­toires et cela se retrouve dans cette toile. Les traits de des­sin sont encore visible sous les couches de pein­ture extrê­me­ment fines sur la toile de lin à peine encol­lée ; il en résulte des effets de tex­tures très pro­fonds sur la toute sur­face du sujet. On sait éga­le­ment que Cas­ti­glione avait écrit un livre qui à l’é­poque lui appor­ta la gloire, Le livre du Cour­ti­san, dans lequel il exal­tait les ver­tus de l’homme de cour en par­ti­cu­lier à cette époque de la Renais­sance, mais aus­si les traits de carac­tère et la finesse d’es­prit dont on doit se pré­va­loir. Il y écrit éga­le­ment quelques mots sur la pein­ture et en ce sens, cette toile est une véri­table réponse en forme de miroir de Raphaël à son ami, illus­trant les mots de l’é­cri­vain et remet­tant en pers­pec­tive l’art du peintre.

Attar­dons-nous quelques ins­tants sur cet œil (cli­quez des­sus pour le voir en plus grand). On voit par­ti­cu­liè­re­ment sur la car­na­tion la finesse de la toile et com­ment le peintre exploite cette gra­nu­lo­si­té pour en faire une sur­face sen­sible. On dis­tingue encore les traits du pin­ceau lors­qu’il a tra­cé les contours, les traits blancs des reflets dans l’hu­mi­di­té de l’or­gane qui le rend incroya­ble­ment vivant, et sur­tout ce bleu d’a­zu­rite, la seule cou­leur pure de ce tableau. En par­lant des yeux, l’œil droit est plus petit pour accen­tuer la pers­pec­tive du visage vu de biais.
D’une manière glo­bale, la palette de ce tableau est plu­tôt réduite. Mais dans le détail, on assiste sur cer­tains sec­teurs à une flo­rai­son de nuances de cou­leurs qui se déploient dans une palette beau­coup moins res­treinte. C’est en tout cas ce qu’a révé­lé la res­tau­ra­tion de 1975. Encore une fois, la res­tau­ra­tion tra­hit l’es­prit d’o­ri­gine du tableau, et même si la toile était enduite d’un ver­nis très épais qui avec le temps avait pris des teintes rouges et s’o­pa­ci­fiait, nous voyons la toile aujourd’­hui telle que le Cas­ti­glione lui-même ne l’a jamais vue.

Le per­son­nage est vêtu d’un cos­tume d’hi­ver, ce qui per­met de dater un peu mieux la période d’exé­cu­tion de l’œuvre, dans une mode aus­tère et riche à la fois, gar­ni d’une casaque de petit gris, chaude et douce, dans le pur esprit de ce que Cas­ti­glione décrit lui-même dans son livre comme le bon goût à la mode espa­gnole, de pré­fé­rence dans des teintes sombres si le noir n’est pas pos­sible. Il est appuyé le bras sur l’ac­cou­doir d’un siège qu’on assi­mile à ce qui était autre­fois, dans une pein­ture plus clas­sique et plus ancienne, un “para­pet”, tour­né de trois quarts, nim­bé d’une lumière tra­di­tion­nelle d’a­te­lier, légè­re­ment tami­sée, jamais directe, qui vient d’en haut à gauche. Il est peint sur un fond uni et proche du dos du pro­ta­go­niste sur lequel se pro­jette son ombre por­tée.

Tra­çons main­te­nant une ligne médiane sur le tableau en par­tant du haut.

La ligne passe dans le coin de l’œil gauche. Faites la même chose avec les por­traits de Léo­nard de Vin­ci ou de Jan Van Eyck, vous serez cer­tain d’ar­ri­ver aux mêmes conclu­sions, c’est en cela que je disais que Raphaël emprunte plu­sieurs élé­ments de la pein­ture du maître. C’est ici une manière de com­men­cer son tableau. On com­mence par l’œil gauche pour com­men­cer la com­po­si­tion glo­bale et on se dirige ensuite vers les bords.

A pré­sent, tra­çons sim­ple­ment les dia­go­nales.

Voyez avec quelle sub­ti­li­té les bords du cha­peau sou­lignent la com­po­si­tion ! C’est à ce genre de chose qu’on recon­nait un maître. Ce cha­peau prend une forme dyna­mique assez excep­tion­nelle et vient s’ap­puyer sur la construc­tion en pointe for­mée par le buste. Tout ceci est très clas­sique, mais c’est ce qui en fait un bel objet.

Ce cha­peau jus­te­ment, dont le nom ver­na­cu­laire ita­lien m’é­chappe et dont la découpe sur la droite forme une encoche ren­dant par­ti­cu­liè­re­ment dyna­mique la com­po­si­tion, est en réa­li­té com­po­sé de deux par­ties ; une résille et un béret. Le béret à larges bords sur lequel sont accro­chés une plume et un médaillon est très à la mode en ce début de XVIème siècle et on le retrouve sur plu­sieurs tableaux de la même période. Mais alors, pour­quoi sous ce béret qui recouvre si bien la tête, se trouve une résille ? On apprend à la lec­ture des lettres de Cas­ti­glione qu’il était atteint d’alopécie pré­coce. Autre­ment dit, il est chauve. Seule­ment voi­là, c’est un homme de la Renais­sance à qui nous avons à faire et il est bar­bu et mon­trer un crâne chauve est tout sauf conve­nable. Cela peut paraître étrange à dire comme cela, mais l’homme du début de la Renais­sance ne porte pas la barbe, il est glabre, signe de son raf­fi­ne­ment. Seule­ment nous sommes à une époque char­nière. La Renais­sance est une époque de redé­cou­verte du monde antique, de la Grèce et de la Rome et Raphaël lui-même ira sur les chan­tiers archéo­lo­giques pour faire des des­sins et de rele­vés et ce bar­bu a une fonc­tion ; c’est l’i­mage du sage, de l’homme puis­sant et intel­lec­tuel­le­ment grand. Cas­ti­glione, cet homme bar­bu est l’homme d’une nou­velle géné­ra­tion, et il le porte sur son visage. Pen­sez à cet immense pein­ture du même Raphaël, l’École d’A­thènes (datant de 1510), où tous les grands hommes cen­sés repré­sen­ter la gran­deur de la civil­sa­tion grecque prennent les traits de peintres de l’é­poque de l’exé­cu­tant ! Ils sont tous bar­bus…

Sou­ve­nons-nous par la même occa­sion du pre­mier auto­por­trait de Raphaël datant de 1504–1506. Il est glabre et d’une belle jeu­nesse, et com­pa­rons-le à son auto­por­trait avec un ami, tableau datant de ses der­nières années…

Reve­nons au cha­peau de Cas­ti­glione et regar­dons-le de très près, ain­si que les bords du man­teau, en bas à droite.

Ces bords ont clai­re­ment été retou­chés par l’ar­tiste, qui les a cer­tai­ne­ment repris pour don­ner à l’i­mage de son ami une sil­houette plus svelte, moins sou­mise par la lour­deur de ses vête­ments. Pas besoin de radio­gra­phie pour voir que la par­tie du fond com­porte des traces de pin­ceau qui recouvre d’une cou­leur plus claire ce qui était plus sombre.

Venons-en aux mains à pré­sent. Regar­dez ces mains. Ramas­sées dans une posi­tion qui est tout sauf natu­relle, elles sou­lignent la sophis­ti­ca­tion du per­son­nage et le fait que c’est une per­sonne conte­nue. Mais alors pour­quoi sont-elles cou­pées ? Sim­ple­ment par effet esthé­tique : les mains cou­pées reportent l’at­ten­tion sur le visage, qui forment à eux deux les deux grands groupes de cou­leurs claires. Pro­fi­tons de ce moment pour par­ler du bord. Tout autour de la toile on constate avec une cer­taine cir­cons­pec­tion qu’une bande noire encadre le tableau. Ces bandes noires n’ont pas tou­jours exis­té pour qui regar­dait le tableau, car elles étaient camou­flées par un châs­sis plus petit qui les mas­quaient. On a détoi­lé le tableau pour ten­ter de com­prendre pour­quoi ces mains étaient cou­pées (car on croyait que la toile avait été redé­cou­pée) et on a décou­vert ces bandes noires.
On sait à peu près com­ment Raphaël pei­gnit sa toile. Il ten­dit d’a­bord la toile sur un grand châs­sis, puis l’en­col­la pour la pré­pa­rer. Une fois la toile ten­due par le séchage, il pei­gnit direc­te­ment des­sus en tra­çant à la pein­ture noire un cadre pour déli­mi­ter les contours de son œuvre. Ce n’est qu’en­suite qu’il la décou­pa pour l’a­dap­ter sur un châs­sis plus petit. Et c’est ain­si que nous voyons aujourd’­hui ces bandes que le peintre ne vou­lait pas qu’on voit appa­raître et qui n’é­taient pour lui que le contour de son esquisse.

Cette toile parle sur Cas­ti­glione, c’est le reflet de sa culture, de ses goûts et de ses orien­ta­tions morales. Il a le visage calme et serein, le regard confiant et désin­volte, car l’homme de cour de la Renais­sance ne doit sur­tout pas se lais­ser empor­ter par ses émo­tions et mon­trer en toute cir­cons­tance la maî­trise de sa per­son­na­li­té. La désin­vol­ture est l’a­gré­ment moral du gen­til­homme. Tou­te­fois, il porte sur le visage, une nuance de mélan­co­lie qui le rend atta­chant. On ima­gine par­fai­te­ment que lorsque Raphaël pei­gnit son ami, ce devait être dans un moment de confi­dence où Cas­ti­glione dit sa dou­leur de voir ses amis tous dis­pa­rus. Il ne lui reste que Raphaël. Nous sommes en pré­sence de pairs. Les deux hommes se connaissent depuis l’en­fance, ils sont égaux et se res­pectent. On le voit en regar­dant le tableau.

A par­tir de la Renais­sance, on peut dire que dans la plu­part des toiles se trouvent trois points ; le point de fuite, à par­tir duquel se des­sine la pers­pec­tive, le point de dis­tance, qui place le spec­ta­teur dans un rap­port de dis­tance par rap­port à l’œuvre et le point de vue, c’est à dire l’axe à par­tir duquel le spec­ta­teur regarde. Sur ce tableau, pas de point de fuite, car il n’y a pas de pers­pec­tive construite. Le point de dis­tance est assez proche, on voit clai­re­ment que le peintre était juste en face de son modèle à moins de deux mètres, ce qui exprime éga­le­ment la proxi­mi­té des deux hommes. Le point de vue est le plus inté­res­sant. Là où tous les por­traits des gens de cour peints par Raphaël sont peints avec un point de vue où le regard du sujet est haut et regarde le peintre et donc le spec­ta­teur depuis cette hau­teur, nous voyons ici que les deux hommes sont à la même hau­teur. Ils sont donc sur le même plan, réel et social. Il est en fait ni plus ni moins que le reflet du peintre lui-même, son double, une pein­ture gran­deur nature faite comme une marque éter­nelle d’a­mi­tié, c’est cer­tai­ne­ment ce qui le rend aus­si beau.

On sait aus­si que Cas­ti­glione por­tait ce tableau avec lui, qu’il ne le quit­tait jamais et que peu de temps après son exé­cu­tion le peintre mou­rut pré­co­ce­ment à l’âge de 37 ans. Cas­ti­glione en demeu­ra incon­so­lable et devait consi­dé­rer son propre por­trait comme le témoi­gnage unique de sa vie pas­sée, de ses amis dis­pa­rus, comme s’il avait trou­vé le moyen de magni­fier sa propre exis­tence au tra­vers de ce superbe cadeau que lui fit son ami.

Voir le por­trait gran­deur nature (82x65,5cm), 1.38Mo.

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