Voi­ci un tableau qui a fait cou­ler beau­coup d’encre. J’ai lu beau­coup de choses à peu près toutes en oppo­si­tion sur ce tableau. Ce qui est cer­tain, c’est que c’est un auto­por­trait de Raphaël (Raf­fael­lo San­zio) qu’on trouve sur la gauche du tableau. L’i­den­ti­té de l’autre per­son­nage prête à cau­tion et sur ce sujet, entres autres, on trouve plu­sieurs hypo­thèses. Je ne vais pas m’a­mu­ser à tout lis­ter, mais il sem­ble­rait que les deux hypo­thèses les plus pro­bables soient d’un côté son ami Giu­lio Roma­no (Giu­lio Pip­pi de’ Jan­nuz­zi), peintre affi­lié à son ate­lier et ami proche, de l’autre son maître d’arme ou alors son exé­cu­teur tes­ta­men­taire.
Peu importe à vrai dire qui est l’autre per­son­nage. A mon sens. J’en repar­le­rai.
Le tableau est exé­cu­té sur toile, contrai­re­ment à la plu­part de ses œuvres com­man­di­tées qui sont peintes sur des pan­neaux de bois, ce qui est une marque de noblesse étant don­né le coût occa­sion­né par un tel sup­port. Les spé­cia­listes de Raphaël disent que c’est le tableau le plus véni­tien du peintre, car peint à la fin de sa vie, il fait par­tie des œuvres les plus dyna­mique et les plus dan­santes. Ceux qui connaissent le peintre recon­naî­tront que le reste de son œuvre est pas­sa­ble­ment plus lourd.

Le drame de cette toile qui com­mence à subir les assauts du temps est qu’elle a déjà sup­por­té plu­sieurs res­tau­ra­tions, accré­di­tant la thèse d’A­rasse selon laquelle une res­tau­ra­tion est l’ex­pres­sion d’un ana­chro­nisme. Il existe un temps de la toile, un temps pré­sent et un entre-deux qui sont trois tem­po­ra­li­tés dif­fé­rentes de fac­to. Ces mul­tiples retouchent ont un effet per­vers sur le pré­sent ; les zones abi­mées que sont les barbes (apla­ties, sans aucun relief), les bouches et les yeux sont irré­pa­rables dans l’é­tat actuel des connais­sances des tech­niques de res­tau­ra­tion. Le tableau risque donc de se décom­po­ser devant nos yeux au fur et à mesure des années alors qu’il a tra­ver­sé un demi-siècle qua­si­ment intact. Le tableau a éga­le­ment subi plu­sieurs chan­ge­ments de for­mat par des recoupes de la toile.

Quoi qu’il en soit, c’est une toile excep­tion­nelle qui démontre la vir­tuo­si­té de son des­sin, mais aus­si l’au­dace d’une com­po­si­tion d’un peintre rela­ti­ve­ment aca­dé­mique, ain­si qu’une palette d’une sim­pli­ci­té exem­plaire.

Per­sonne donc ne sait qui est le per­son­nage de droite et donc, à la rigueur, peu nous chaut. Ce qui est impor­tant c’est que c’est un tableau sans com­man­di­taire, un tableau per­son­nel, il est donc à peu près cer­tain que c’est un ami du peintre, comme on le ver­ra avec le por­trait de Bal­das­sare Cas­ti­glione. Ce qui nous en dit un peu plus, c’est la posi­tion des mains (je dis bien des mains) du peintre. La main gauche est posée sur l’é­paule de son ami dans un geste plein de ten­dresse. L’autre main, elle, est invi­sible, mais on la devine posée sur le flanc de l’homme — cer­tains y ont vu la pré­sence d’un cou­teau. Ce qui glo­ba­le­ment créé un geste dans lequel le peintre pour­rait (on n’en sait rien) pous­ser l’homme à entrer dans le cadre (là encore, Daniel Arasse a beau­coup appor­té). Le cadre est le lieu où le spec­ta­teur place son point de vue et Raphaël y pousse son ami, comme pour le pro­pul­ser au devant ; ici on pour­rait effec­ti­ve­ment pen­ser que c’est Roma­no. Remar­quez la posi­tion des deux amis… barbe courte, même type de vête­ment, ils sont à éga­li­té. Tou­te­fois, Raphaël est pla­cé plus haut. Ce type de tableau s’ap­pelle une « ami­tié inégale » puis­qu’un des per­son­nages occupe une posi­tion pré­do­mi­nante par sa posi­tion, ses vête­ments, son regard…

Trois repré­sen­ta­tions nous donnent donc des indices :

  1. la posi­tion de la main droite du peintre, cachée, sem­blant rete­nir le jeune homme.
  2. la posi­tion du peintre lui-même, en hau­teur.
  3. et enfin le jeu des regards. Raphaël nous regarde dans les yeux, cela conforte la posi­tion domi­nante, tan­dis que l’autre a le regard de côté, et si l’on regarde atten­ti­ve­ment ce regard n’at­teint pas son but. On pour­rait pen­ser que l’a­mi regarde le peintre, mais même pas, il est légè­re­ment déca­lé.

Quel mes­sage donne l’au­to­por­trai­tiste ? Il pro­pulse un ami dans le cadre, Roma­no ou un autre, dans une com­bi­nai­son de gestes avec les mains qui semblent l’in­vi­ter à prendre le devant de la scène. Le peintre garde sa posi­tion domi­nante, mais alors dans ce cas pour­quoi ris­quer de la perdre en disant “voi­ci mon suc­ces­seur” ? A mon sens, il ne reste plus que deux hypo­thèses qui ne se basent que sur les posi­tions. La pre­mière est “Je suis le peintre, voi­ci mon ami, ou mon suc­ces­seur, que j’in­tro­nise en l’in­tro­dui­sant dans le champs du tableau” mais les gestes disent aus­si à l’a­mi : “sou­viens-toi qui est le maître… en l’oc­cur­rence c’est moi et ne l’ou­blie pas”. La seconde hypo­thèse que j’é­mets va à l’en­contre dans le mou­ve­ment. Ce n’est plus Raphaël qui pousse son ami, mais l’a­mi qui se trouve déjà dans le cadre, comme s’il y était arri­vé seul et le peintre arrive alors, main sur l’é­paule, l’autre lui tenant le flanc ou alors lui tirant les vête­ments… ce qui change le sens de lec­ture. Ici on aurait plu­tôt quelque chose du genre “tu es à ma place, c’est ici chez moi, et c’est moi le maître”. D’où peut-être la sur­prise, l’a­mi se ren­dant compte que le maître est là, et le regard qui cherche un visage mais ne l’at­teint pas… et la main de l’a­mi, per­due dans un geste sus­pen­du… Dans ce cas, le tableau résonne plus comme un aver­tis­se­ment à un ami qui aurait ten­té de le dou­bler, ou n’im­porte quelle autre situa­tion révé­lée par cette méto­ny­mie. Encore une fois, peu importe. Le mys­tère est là, encap­su­lé dans une posi­tion.

Tout à l’heure, je disais que l’i­den­ti­té de la per­sonne importe peu, même si les his­to­riens conti­nuent secrè­te­ment de cher­cher dans les archives une indi­ca­tion. Je dis que cela importe peu parce qu’en exa­mi­nant le nom que porte le tableau (qui n’a pas été don­né par le peintre lui-même car à la Renais­sance les tableaux ne por­taient pas de nom et plu­part du temps n’é­taient même pas signés), la seule chose qui nous reste, c’est l’im­pres­sion de ten­dresse, par­ta­gée ou non, qui est éta­blie au tra­vers du tableau, à tel point qu’on l’a appe­lé Auto­por­trait avec un ami, car la seule chose dont on soit à peu près cer­tain, c’est que tout ici indique (et c’est cer­tai­ne­ment ce que Raphaël vou­lait nous dire par-des­sus tout) que les deux sont… amis.

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