Cette ville est un autre monde, dedans, un monde florissant (2ème partie)

11 juin 2010

Paris n’a pas toujours été un lieu prestigieux dont l’image rayonne aux quatre coins du monde, qui décentralise ses musées en province et dans les émirats arabes, qui fait de l’Avenue des Champs-Élysée la plus belle avenue du monde (en réalité la plus vulgaire, et de loin) ou qui devient capitale de la mode. Au Moyen-Âge, lorsque la ville devient la plus grande ville du monde occidental, c’est un véritable coupe-gorge et un lieu de perdition, mais remis dans son contexte de l’époque, Paris est loin d’être une ville riche. Les nobles s’entassent dans les palais, jamais bien loin du roi, tandis que les notables et les bourgeois développent les villages de Paris (Saint-Laurent, Saint-Germain des Prés, Saint-Marcel, etc.) avec l’argent florissant du commerce et de l’industrie - finalement, rien de nouveau. Au milieu de tout ce beau monde, une belle proportion de la population vit dans la misère la plus crasse, et comme dans toute situation de crise, les réseaux mafieux s’installent, la prostitution s’institutionnalise, le crime se propage…

Loin de Pigalle, des abords du bois de Boulogne (de cette banlieue dont le nom vient du ban, la loi seigneuriale, et la lieue, l’unité de mesure qui définit l’espace à partir du centre de la ville sur lequel s’étend l’autorité du seigneur) et de la rue Saint-Denis, en remontant dans le passé, on trouve des hauts-lieux de la prostitution aux noms évocateurs. Parmi les plus connus, on citera la rue de Glatigny sur l’île de Cité, le fameux Val d’Amour, qui fut à l’origine de l’expression “fille de Glatigny”, mais on trouve également trace dans une ordonnance du prévôt de Paris, datée de 1367, d’un état de la situation qui force les autorités à prendre des mesures et tentent de circonscrire les filles de joie dans leurs périmètres, sans grand effet :

Que toutes les femmes prostituées, tenant bordel en la ville de Paris, allassent demeurer et tenir leurs bordels en places et lieux publics à ce ordonnés et accoutumés, selon l’ordonnance de Saint Louis. C’est à savoir : à L’Abreuvoir de Mascon (à l’angle du pont Saint-Michel et de la rue de la Huchette), en La Boucherie (voisine de la rue de la Huchette), rue Froidmentel, près du clos Brunel (à l’est du Collège de France aboutissant au carrefour du Puits-Certain), en Glatigny (rue nommée Val d’Amour dans la Cité), en la Court-Robert de Pris (rue du Renard-Saint-Merri), en Baille-Hoë (près de l’église Saint-Merri et communiquant avec la rue Taille-Pain et à la rue Brise-Miche), en Tyron (rue entre la rue Saint-Antoine et du roi de Sicile), en la rue Chapon (aboutissant rue du Temple) et en Champ-Flory (rue Champ-Fleury, près du Louvre). Si les femmes publiques, d’écris ensuite cette ordonnance, se permettent d’habiter des rues ou quartiers autres que ceux ci-dessus désignés, elles seront emprisonnées au Châtelet puis bannies de Paris. Et les sergents, pour salaire, prendront sur leurs biens huit sous parisis…

Source Insecula.
On reconnait aisément des rues au nom évocateur : rue Taille-Pain et rue Brise-Miche, qui n’ont rien à voir avec le métier de boulanger. Aujourd’hui encore certaines rues portent des noms qui ne sont que la déformation respectable de noms fleuris : La rue des Poitevins, hormis quelques noms sans intérêt (Gui le queux, Gérard aux Poitevins, etc.) a porté successivement et cela jusqu’au XVè siècle les noms de rue du Pet, rue du Petit-Pet et rue du Gros-Pet. Tout un poème. La rue du Pélican s’est appelée rue Purgée, mais surtout Rue du Poil-au-con. L’actuelle rue Marie Stuart s’appelait autrefois rue du Tire-Boudin (pas besoin de dire que le boudin en question n’est nullement bourré de viande de porc) et rue du Tire-Vit, elle aurait apprécié, j’en suis certain.
Une partie de l’actuelle rue de Beaubourg (ce nom même, ironique, indiquait que cette partie de la ville a longtemps eu mauvaise réputation) a porté le nom de rue Trace-Putain, et la rue du Petit-Musc (nom évocateur qui pourrait faire penser au parfum) s’appelait en réalité rue Pute-y-musse (pute s’y cache).

1ère partie
3ème partie
4ème partie

7 comments

  1. Comment by hélène

    hélène Reply 13 juin 2010 at 08:14

    Un ami vient d’ouvrir son restaurant rue Marie Stuart , cela va le faire sourire de savoir que cette rue s’appelait rue du Tire-boudin , même si cela n’a rien à voir avec la cuisine :-)

  2. Comment by Le Perroquet Suédois

    Le Perroquet Suédois Reply 13 juin 2010 at 10:38

    J’espère que ce n’est pas un resto de spécialités antillaises :D

  3. Comment by hélène

    hélène Reply 13 juin 2010 at 13:37

    Non ce n’est pas un resto antillais ! mais du coup je perçois d’une autre façon le nom qu’il a choisi : “Une poule sur un mur …”:-)

  4. Comment by Le Perroquet Suédois

    Le Perroquet Suédois Reply 14 juin 2010 at 10:31

    Alors c’est très marrant ça parce que figure-toi qu’une légende (fausse) dit la rue Réaumur porte ce nom en raison de la position des dames qui jonchaient le trottoir, la raie au mur… Ç’eut été drôle si la rue n’avait pas pris le nom de René-Antoine Ferchault de Réaumur (oui, c’est beaucoup moins fun)

  5. Comment by fabienne

    fabienne Reply 16 juin 2010 at 08:50

    les “dames qui jonchaient le trottoir” ? bien sûr, la prostitution n’est pas un métier glamour, mais un peu de respect, quand même; ces femmes ne sont pas des ordures. tss.

  6. Comment by Le Perroquet Suédois

    Le Perroquet Suédois Reply 16 juin 2010 at 09:21

    Je trouve que joncher est plutôt un joli mot qui signifie à la base recouvrir de branchages et de feuilles (de joncs) une allée à l’occasion d’une fête champêtre, il y a une notion de profusion. Mais si tu veux, je pouvais dire avec moins de recherche “parcouraient” :)

  7. Comment by fabienne

    fabienne Reply 16 juin 2010 at 10:49

    tu fais ce que tu veux. je relève simplement que quand on parle de prostitution, on a tendance à, justement, poétiser ce qui est fondamentalement une condition sordide, ou au contraire, à utiliser des termes fortement péjoratifs

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