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Velours noir — Cha­pitres 11 à 15

Velours noir — Cha­pitres 11 à 15

Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 11 à 15

Cha­pitre 11

Le palaz­zo Zor­zi brû­lait de mille feux.

Des torches flam­baient aux angles de la façade, pro­je­tant des ombres dan­santes sur les vieilles pierres. Des lan­ternes de papier étaient sus­pen­dues aux fenêtres, des guir­landes de bou­gies ser­pen­taient le long des bal­cons. On aurait dit qu’un incen­die avait pris le bâti­ment, mais un incen­die joyeux, maî­tri­sé, qui ne détrui­sait rien et illu­mi­nait tout.

Les gon­doles arri­vaient par le rio San Gio­van­ni, déver­sant leurs car­gai­sons d’in­vi­tés sur l’embarcadère pri­vé. Des femmes en robes de soi­rée, des hommes en smo­king, des masques par­fois — Alvise avait sug­gé­ré le dégui­se­ment sans l’im­po­ser, et cer­tains avaient joué le jeu. On enten­dait la musique depuis le canal, un orchestre qui jouait des valses et des tan­gos dans le pia­no nobile.

Luna et Livia arri­vèrent ensemble, dans une gon­dole ten­due de velours rouge.

Luna por­tait la robe de velours noir aux reflets pourpres. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon com­plexe, quelques mèches enca­drant son visage. Elle avait aux oreilles des pen­dants d’a­mé­thyste que Livia lui avait prê­tés, et autour du cou un col­lier de perles fines qui avait appar­te­nu à la mère de Livia. Elle était belle — non pas d’une beau­té conve­nue, mais d’une beau­té grave, véni­tienne, qui sem­blait sor­tir d’un tableau ancien.

— Vous êtes par­faite, lui dit Livia comme elles des­cen­daient de la gondole.

Luna ne répon­dit pas. Elle regar­dait le palaz­zo, les torches, les invi­tés qui mon­taient le grand esca­lier. Ses mains trem­blaient légèrement.

— N’ayez pas peur, dit Livia. Vous êtes chez vous.

Elles entrèrent.

Le hall du palaz­zo était un tumulte de cou­leurs et de sons. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des pla­teaux de cham­pagne, des groupes se for­maient et se défai­saient, les rires mon­taient vers les fresques du pla­fond où des nymphes dan­saient avec des satyres. Alvise Zor­zi accueillait ses invi­tés au pied de l’es­ca­lier, vêtu d’un cos­tume de doge véni­tien — la corne, le man­teau d’her­mine, les bro­carts dorés — qu’il por­tait avec un mélange d’i­ro­nie et de solennité.

— Mes chères ! s’ex­cla­ma-t-il en les voyant. Livia, tu es divine comme tou­jours. Et cette jeune per­sonne doit être la Conta­ri­ni dont tu m’as tant parlé.

Il prit la main de Luna, la por­ta à ses lèvres avec une galan­te­rie surannée.

— Bien­ve­nue dans ma modeste demeure, dit-il. Les fan­tômes de mes ancêtres sont ravis de vous accueillir.

Luna sou­rit, trou­blée par l’ex­tra­va­gance de tout cela. Livia la gui­da vers l’es­ca­lier, l’en­traî­na dans les salons du pre­mier étage.

La fête bat­tait son plein. Des dizaines de per­sonnes — peut-être cent, peut-être plus — cir­cu­laient dans les pièces en enfi­lade, admi­rant les tableaux, com­men­tant les fresques, échan­geant des nou­velles et des médi­sances. On par­lait de la Bien­nale, de la poli­tique, des der­niers scan­dales. Un pia­niste jouait du Cho­pin dans un coin, igno­ré par presque tout le monde.

Livia pré­sen­tait Luna à des gens, comme elle l’a­vait fait au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, Luna était plus assu­rée. Elle répon­dait aux ques­tions, sou­riait aux com­pli­ments, tenait sa place. La trans­for­ma­tion que Livia avait orches­trée por­tait ses fruits.

Et puis elle le vit.

Ingo Fischer était au centre d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs, près de la grande che­mi­née du salon prin­ci­pal. Il por­tait un smo­king sombre, une pochette de soie blanche, et ce sou­rire car­nas­sier qui était sa signa­ture. Il racon­tait une anec­dote — quelque chose sur Ber­lin, sur l’art, sur les fous qui gou­ver­naient son pays — et les gens autour de lui riaient, captivés.

Luna s’ar­rê­ta. Son cœur bat­tait plus vite.

Comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo tour­na la tête. Leurs yeux se croi­sèrent de nou­veau, comme au palaz­zo Bar­ba­ro. Mais cette fois, il ne se conten­ta pas de sou­rire. Il s’ex­cu­sa auprès de son groupe et mar­cha vers elle.

Livia vit la scène se dérou­ler comme au ralen­ti. Ingo qui appro­chait, Luna qui rou­gis­sait, les regards des autres invi­tés qui se tour­naient vers eux.

— Nous nous sommes déjà vus, dit Ingo en s’ar­rê­tant devant Luna. Au palaz­zo Bar­ba­ro, n’est-ce pas ?

— Oui, mur­mu­ra Luna. Je… je me souviens.

— Vous ne m’a­vez pas dit votre nom.

— Luna. Luna Contarini.

Il répé­ta le nom, le savou­rant comme on savoure un vin rare.

— Conta­ri­ni. Un beau nom. Un nom vénitien.

Livia s’é­tait légè­re­ment écar­tée, lais­sant les deux se faire face. Elle obser­vait la scène avec une atten­tion féroce, notant chaque geste, chaque inflexion.

— Vous êtes peintre, dit Luna. J’ai vu des articles sur vous.

— Des articles. On dit tant de choses. La moi­tié est vraie, l’autre moi­tié est inven­tée. Par­fois je ne sais plus moi-même laquelle est laquelle.

Il par­lait avec cet accent alle­mand qui adou­cis­sait ses consonnes, don­nait à son ita­lien une étran­ge­té musi­cale. Luna l’é­cou­tait, fas­ci­née mal­gré elle.

— Me per­met­triez-vous de vous appor­ter une coupe de cham­pagne ? demanda-t-il.

— Je… oui. Merci.

Il s’é­loi­gna vers un ser­veur. Luna se tour­na vers Livia, les joues en feu.

— Je ne sais pas quoi lui dire.

— Vous n’a­vez rien à dire. Lais­sez-le par­ler. Les hommes comme lui aiment s’écouter.

Ingo revint avec deux coupes. Il en ten­dit une à Luna, leva la sienne dans un toast silen­cieux. Ils burent. Livia s’ex­cu­sa, pré­tex­tant avoir vu une connais­sance, et s’éloigna.

Elle ne s’é­loi­gna pas vrai­ment. Elle se pos­ta dans l’embrasure d’une porte, d’où elle pou­vait obser­ver sans être vue. Elle regar­dait Ingo par­ler, Luna écou­ter. Elle voyait le charme opé­rer, les défenses tom­ber, l’in­no­cence se lais­ser séduire.

C’é­tait exac­te­ment comme elle l’a­vait prévu.

L’heure pas­sa. Ingo ne quit­tait pas Luna. Il l’a­vait entraî­née vers un cana­pé près de la fenêtre, où ils par­laient à voix basse, iso­lés de la foule. Par­fois il lui tou­chait le bras, se pen­chait vers elle, riait de ses réponses. Luna buvait ses paroles, ses coupes de cham­pagne, son atten­tion. Elle brillait.

Livia cir­cu­lait dans les salons, par­lant à des gens, jouant son rôle de mon­daine véni­tienne. Mais son regard reve­nait tou­jours vers eux — le peintre et sa proie, l’a­rai­gnée et la mouche.

Vers onze heures, elle vit Ingo se lever, tendre la main à Luna. Ils se diri­gèrent vers la sor­tie du salon principal.

Livia les sui­vit à distance.

Ils tra­ver­sèrent une enfi­lade de pièces moins éclai­rées, s’é­loi­gnant du bruit et de la foule. Luna riait de quelque chose qu’In­go avait dit. Elle sem­blait heu­reuse, insou­ciante, libé­rée du poids de sa vie ordinaire.

Livia savait où ils allaient. Elle le savait avant qu’ils y arrivent.

Elle les vit prendre le petit esca­lier qui menait au deuxième étage. Elle les vit dis­pa­raître dans l’obs­cu­ri­té du cou­loir aux portraits.

Puis elle attendit.

Son cœur bat­tait fort — plus fort qu’elle ne l’au­rait vou­lu. Ses mains trem­blaient légè­re­ment. Elle prit une coupe de cham­pagne sur le pla­teau d’un ser­veur qui pas­sait, la vida d’un trait.

Quelque part au-des­sus d’elle, dans la log­gia del Moro, Luna mon­trait à Ingo Fischer la vue magni­fique sur le canal. Les reflets des torches dan­saient sur l’eau noire. La balus­trade de pierre, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, atten­dait le poids d’un corps.

Livia fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à tout ce qui l’a­vait menée là — la tra­hi­son, la honte, les années de patience, les mois de pré­pa­ra­tion. Elle pen­sa à Luna, inno­cente sacri­fiée sur l’au­tel de sa ven­geance. Elle pen­sa à Ingo, qui ne savait pas encore qu’il vivait ses der­nières minutes.

Puis elle enten­dit le cri.

Un cri de femme — aigu, déchi­rant, qui tra­ver­sa le brou­ha­ha de la fête comme une lame. Un cri qui disait l’hor­reur, l’in­com­pré­hen­sion, la ter­reur pure.

Le cri de Luna.

Livia rou­vrit les yeux.

Autour d’elle, les invi­tés se figeaient. La musique s’ar­rê­ta. Des voix s’é­le­vèrent, confuses, inquiètes. Quel­qu’un deman­da ce qui se pas­sait. Quel­qu’un d’autre cou­rut vers l’escalier.

Livia ne bou­gea pas.

Elle res­ta par­fai­te­ment immo­bile, sa coupe de cham­pagne vide à la main, pen­dant que le chaos se répan­dait autour d’elle. Elle regar­da les gens cou­rir, crier, se bous­cu­ler. Elle enten­dit d’autres cris, des excla­ma­tions, puis le mot qui cir­cu­la de bouche en bouche :

« Il est tom­bé. Le peintre alle­mand. Il est tom­bé dans le canal. »

Livia posa sa coupe sur une console, lis­sa le tis­su de sa robe.

C’é­tait fait.

Elle se diri­gea vers l’es­ca­lier, len­te­ment, avec la foule des curieux. Elle mon­ta les marches une à une, le visage com­po­sé en une expres­sion de curio­si­té inquiète.

Mais dans sa poi­trine, quelque chose bat­tait — quelque chose qui n’é­tait pas du sou­la­ge­ment, pas de la joie, pas de la paix.

Quelque chose qui res­sem­blait ter­ri­ble­ment au vide.

Cha­pitre 12

Ce qui s’é­tait pas­sé, Luna ne le com­pren­drait jamais vraiment.

Un ins­tant, ils étaient là, tous les deux, sur cette ter­rasse mira­cu­leuse que Livia lui avait décrite. L’air était frais, char­gé de l’o­deur des canaux. En bas, les reflets des torches dan­saient sur l’eau comme des âmes en peine. Le bruit de la fête leur par­ve­nait, assour­di, comme venu d’un autre monde.

Ingo s’é­tait appro­ché de la balus­trade. Il regar­dait la vue avec ces yeux de peintre qui voyaient ce que les autres ne voyaient pas — les cou­leurs, les ombres, les lignes invisibles.

— C’est magni­fique, avait-il dit. Com­ment connais­sez-vous cet endroit ?

— Une amie me l’a mon­tré, avait répon­du Luna.

Elle se tenait en retrait, près de la porte. Elle ne savait pas trop ce qu’elle fai­sait là, pour­quoi elle l’a­vait sui­vi, ce qu’il atten­dait d’elle. Le cham­pagne lui brouillait un peu l’es­prit, tout sem­blait irréel, comme un rêve dont elle n’é­tait pas sûre de vou­loir se réveiller.

Ingo s’é­tait retour­né vers elle, avait souri.

— Venez voir. On dirait un tableau de Canaletto.

Luna avait hési­té, puis s’é­tait appro­chée. Elle s’é­tait arrê­tée à côté de lui, sans tou­cher la balus­trade. Elle regar­dait le canal, les toits noirs contre le ciel d’encre, la lune qui se levait der­rière les cheminées.

— Vous êtes dif­fé­rente des autres femmes, avait dit Ingo. Vous avez quelque chose… quelque chose de vrai. De non fabriqué.

Luna n’a­vait pas su quoi répondre. Per­sonne ne lui avait jamais par­lé ainsi.

— Je vou­drais vous peindre, avait-il conti­nué. Un jour. Si vous acceptez.

Son cœur s’é­tait mis à battre plus fort. Elle, sur une toile, comme les modèles des grands maîtres. Elle, vue par cet homme célèbre, immor­ta­li­sée par son regard.

— Je… je ne sais pas, avait-elle murmuré.

Ingo s’é­tait pen­ché vers elle. Pas pour l’embrasser — pas encore — mais pour être plus proche, pour par­ler plus bas.

— On ne sait jamais, au début. C’est ce qui rend la chose excitante.

Et puis il s’é­tait appuyé sur la balustrade.

Luna se sou­ve­nait du bruit — un cra­que­ment sec, comme une branche qui casse. Elle se sou­ve­nait du regard d’In­go, cet ins­tant de sur­prise pure, de totale incom­pré­hen­sion. Elle se sou­ve­nait de la pierre qui cédait, du vide qui s’ou­vrait, du corps qui basculait.

Elle avait ten­du la main pour le rete­nir. Ses doigts avaient effleu­ré le tis­su de sa veste, n’a­vaient rien saisi.

Et puis il était tombé.

Le cri était sor­ti de sa gorge avant qu’elle ait conscience de le pous­ser. Un cri ani­mal, pri­mal, qui n’a­vait rien d’hu­main. Elle s’é­tait jetée en avant, avait regar­dé par-des­sus ce qui res­tait de la balustrade.

En bas, trois étages plus bas, l’eau noire du canal avait englou­ti le corps d’In­go Fischer. Des bulles remon­taient à la sur­face, argen­tées dans la lumière des torches. Puis plus rien. Le silence. L’eau qui se refer­mait comme si rien ne s’é­tait passé.

Luna avait conti­nué à crier.

Elle ne savait pas com­bien de temps s’é­tait écou­lé avant que quel­qu’un arrive. Des secondes ? Des minutes ? Le temps avait per­du toute signi­fi­ca­tion. Elle était age­nouillée sur les dalles de la log­gia, le visage bai­gné de larmes, les mains agrip­pées aux restes de la balus­trade, inca­pable de bouger.

Des gens l’a­vaient entou­rée. Des voix confuses. Des mains qui essayaient de la rele­ver. Elle ne com­pre­nait pas ce qu’ils disaient. Elle ne voyait que l’eau noire, les reflets des torches, le vide.

— Il est tom­bé, répé­tait-elle. La pierre a cédé. Il est tombé.

Quel­qu’un l’a­vait prise dans ses bras. Une étreinte fami­lière, un par­fum qu’elle connais­sait. Livia.

— Je suis là, mur­mu­rait Livia. Je suis là. Tout va bien.

Mais rien n’al­lait bien. Rien n’i­rait plus jamais bien.

On l’a­vait emme­née loin de la log­gia, des­cen­due par un autre esca­lier, ins­tal­lée dans un fau­teuil d’un salon à l’é­cart. Quel­qu’un lui avait don­né de l’eau, un verre d’al­cool fort qu’elle avait bu sans le sen­tir. Les gens allaient et venaient autour d’elle, par­laient à voix basse. Livia res­tait à ses côtés, lui tenant la main.

— Ce n’é­tait pas votre faute, disait-elle. La balus­trade était vieille. Un acci­dent. Ce n’é­tait pas votre faute.

Luna l’en­ten­dait à peine. Elle revoyait le visage d’In­go au moment où il avait com­pris — cette frac­tion de seconde où il avait su qu’il allait mou­rir, où la ter­reur avait rem­pla­cé le charme, où l’homme s’é­tait défait der­rière le masque.

Elle l’a­vait vu mou­rir. Elle avait vu la mort entrer dans ses yeux.

Et elle ne pour­rait jamais oublier.

Des hommes étaient des­cen­dus au bord du canal. On avait repê­ché le corps — Luna l’a­vait appris plus tard, par frag­ments, par les mur­mures qui cir­cu­laient. Ingo Fischer était mort sur le coup, pro­ba­ble­ment. La chute, l’im­pact sur l’eau, les pierres du fon­de­ment. Il n’a­vait pas souf­fert, disaient les méde­cins. Une conso­la­tion dérisoire.

La police était venue. Un com­mis­saire aux yeux fati­gués avait posé des ques­tions à Luna — où étiez-vous, que s’est-il pas­sé, l’a­vez-vous tou­ché, l’a­vez-vous pous­sé ? Elle avait répon­du comme elle pou­vait, entre deux san­glots, avec Livia à ses côtés qui cor­ro­bo­rait, qui ras­su­rait, qui protégeait.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni est sous le choc, avait dit Livia. Elle a assis­té à un drame hor­rible. Vous ne pou­vez pas la trai­ter comme une suspecte.

Le com­mis­saire avait hoché la tête. L’ex­pli­ca­tion était simple — la balus­trade, vieille de plu­sieurs siècles, mal entre­te­nue, s’é­tait effon­drée sous le poids de l’homme. Des dizaines de témoins avaient vu Luna et Ingo mon­ter ensemble vers la log­gia. Aucun signe de lutte. Aucun motif. Un acci­dent tra­gique, comme Venise en connais­sait parfois.

Alvise Zor­zi était effon­dré. Son palaz­zo, sa fête, sa répu­ta­tion — tout s’é­crou­lait en même temps que la balus­trade. On le voyait errer dans les salons, le cos­tume de doge défait, répé­tant qu’il ne savait pas, qu’il ne pou­vait pas savoir, que cette log­gia était fer­mée depuis des années.

Mais Luna savait. Luna savait que Livia lui avait par­lé de cette log­gia, lui avait dit qu’elle était magni­fique, qu’on y voyait les reflets des torches sur l’eau. Livia savait que cet endroit exis­tait, que cette vue exis­tait, que cette balus­trade existait.

Et pour­tant, quand Luna la regar­dait, elle ne voyait rien. Pas de culpa­bi­li­té, pas de triomphe, pas de satis­fac­tion. Juste ce masque de sol­li­ci­tude, ces gestes de récon­fort, cette voix douce qui répé­tait que ce n’é­tait pas sa faute.

Luna était trop cho­quée pour réflé­chir. Trop bri­sée pour soupçonner.

Vers trois heures du matin, Livia la rame­na chez elle en gon­dole. L’aube com­men­çait à blan­chir l’ho­ri­zon quand elles arri­vèrent devant le petit pont de Can­na­re­gio. La mère de Luna les atten­dait à la fenêtre, pré­ve­nue par on ne savait qui.

— Je revien­drai demain, dit Livia en aidant Luna à des­cendre. Repo­sez-vous. Essayez de dormir.

Luna la regar­da — cette femme qui l’a­vait sau­vée de l’obs­cu­ri­té, qui lui avait offert des robes et des rêves, qui l’a­vait conduite vers le désastre. Elle vou­lait dire quelque chose, poser une ques­tion, mais les mots ne venaient pas.

— Mer­ci, mur­mu­ra-t-elle fina­le­ment. Pour tout.

Livia sou­rit — ce sou­rire étrange qu’elle avait par­fois, indéchiffrable.

— Il n’y a pas de quoi, dit-elle.

La gon­dole s’é­loi­gna. Luna mon­ta chez elle, se lais­sa désha­biller par sa mère, s’ef­fon­dra sur son lit étroit.

Elle ne dor­mit pas. Elle res­ta les yeux ouverts dans l’obs­cu­ri­té, revoyant sans cesse la même scène — le cra­que­ment, le regard, la chute, l’eau noire qui se refermait.

Et quelque part, au fond de son esprit, une ques­tion com­men­çait à se for­mer. Une ques­tion qu’elle n’o­sait pas encore for­mu­ler, dont elle avait peur de connaître la réponse.

Pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette loggia ?

Pour­quoi pré­ci­sé­ment celle-là ?

Cha­pitre 13

Le corps d’In­go Fischer fut repê­ché au petit matin.

Des gon­do­liers l’a­vaient remon­té avec des gaffes, tiré hors de l’eau comme un bal­lot de mar­chan­dises ava­riées. Il flot­tait face contre l’onde, les bras écar­tés, le smo­king détrem­pé épou­sant les formes d’un corps qui ne res­pi­rait plus. On l’a­vait dépo­sé sur la fon­da­men­ta, cou­vert d’un drap blanc que l’hu­mi­di­té ren­dait translucide.

Le com­mis­saire Marin — un homme las, proche de la retraite, qui avait vu trop de noyés pour s’en émou­voir — super­vi­sa les opé­ra­tions. Il fit prendre des pho­to­gra­phies, inter­ro­gea les témoins, exa­mi­na la log­gia d’où le peintre était tombé.

La balus­trade s’é­tait effon­drée sur un mètre envi­ron. La pierre était ancienne, ron­gée par les siècles et le sel. Des experts furent appe­lés, des maçons, des ingé­nieurs. Tous conclurent la même chose : acci­dent. La struc­ture était com­pro­mise depuis long­temps, un miracle qu’elle ait tenu aus­si long­temps, n’im­porte qui aurait pu tom­ber à la place de l’Allemand.

Le comte Zor­zi fut inter­ro­gé lon­gue­ment. Il pleu­ra, se lamen­ta, affir­ma qu’il ne savait rien de l’é­tat de la log­gia, qu’elle était fer­mée depuis des années, que per­sonne n’y allait jamais. La police le crut. Alvise Zor­zi était excen­trique, pas cri­mi­nel. Son palaz­zo tom­bait en ruine, comme la moi­tié des palais de Venise. Ces choses arrivaient.

La presse s’empara de l’af­faire. Les jour­naux ita­liens en firent leur une — « Un peintre alle­mand meurt tra­gi­que­ment à Venise » — avec des détails sur la fête, la Bien­nale, l’art dégé­né­ré, l’exil. Les jour­naux étran­gers reprirent l’his­toire, l’am­pli­fiant au pas­sage. Ingo Fischer, qui n’a­vait jamais été très célèbre de son vivant, devint sou­dain l’i­cône d’une époque trou­blée — le mar­tyr de l’art, vic­time d’un des­tin cruel après avoir échap­pé à la bar­ba­rie nazie.

Livia sui­vait tout cela de sa suite au Bauer.

Elle lisait les jour­naux le matin, décou­pait les articles, les ran­geait dans un dos­sier qu’elle conser­ve­rait peut-être, ou qu’elle brû­le­rait plus tard. Elle rece­vait des visites — des connais­sances venues aux nou­velles, des curieux qui vou­laient savoir ce qui s’é­tait vrai­ment pas­sé. Elle jouait son rôle de témoin cho­quée, par­lait de la tra­gé­die avec les mots qu’il fal­lait, ver­sait par­fois une larme bien placée.

Per­sonne ne la soup­çon­nait. Pour­quoi l’au­rait-on fait ? Elle était Livia Giran­del­lo, une femme res­pec­table, une grande dame de Venise. Elle connais­sait à peine le peintre alle­mand — de vue, de répu­ta­tion, comme tout le monde. Sa pro­té­gée, la jeune Conta­ri­ni, avait eu le mal­heur de se trou­ver là au mau­vais moment. Rien de plus.

Le com­mis­saire Marin vint l’in­ter­ro­ger le len­de­main de l’ac­ci­dent. Elle le reçut dans le salon de sa suite, lui offrit du café, répon­dit à ses ques­tions avec une patience courtoise.

— Vous connais­siez la signo­ri­na Conta­ri­ni depuis com­bien de temps ?

— Quelques semaines. Je l’a­vais remar­quée au Bauer, où elle tra­vaillait. Une jeune femme de bonne famille tom­bée dans la dif­fi­cul­té. J’ai vou­lu l’aider.

— Et le signor Fischer ?

— Je ne le connais­sais pas. De répu­ta­tion, bien sûr. Qui ne connaît pas Ingo Fischer ? Mais je ne lui avais jamais par­lé avant la fête.

Le com­mis­saire pre­nait des notes dans un car­net usé. Ses yeux fati­gués cher­chaient quelque chose — une faille, une contra­dic­tion, un men­songe. Mais Livia était impec­cable. Elle avait eu des années pour pré­pa­rer ce moment.

— La signo­ri­na Conta­ri­ni dit que vous lui aviez par­lé de cette log­gia, dit le com­mis­saire. Avant la fête.

Un ins­tant de silence. Livia sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine, mais son visage res­ta impassible.

— C’est pos­sible, dit-elle. Je connais le palaz­zo Zor­zi depuis l’en­fance. J’ai dû men­tion­ner qu’il y avait de beaux endroits à voir. Mais je n’ai pas par­lé spé­ci­fi­que­ment de cette loggia.

— La signo­ri­na semble pen­ser le contraire.

— La signo­ri­na est en état de choc. Elle a vécu quelque chose de ter­rible. Il est natu­rel que ses sou­ve­nirs soient confus.

Le com­mis­saire hocha la tête, refer­ma son car­net. Il n’a­vait rien — pas de mobile, pas de preuve, pas de témoin qui aurait vu Livia faire quoi que ce soit de sus­pect. L’af­faire était clas­sée avant même d’a­voir commencé.

— Mer­ci pour votre coopé­ra­tion, signo­ra Girandello.

— C’est la moindre des choses, commissaire.

Il par­tit. Livia res­ta seule dans sa suite, regar­dant par la fenêtre le Grand Canal qui scin­tillait dans la lumière de midi. Les bateaux pas­saient, les tou­ristes pre­naient des pho­to­gra­phies, la vie conti­nuait. Comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Comme si Ingo Fischer n’a­vait jamais existé.

C’é­tait ce qu’elle avait vou­lu. C’é­tait exac­te­ment ce qu’elle avait prévu.

Alors pour­quoi ne res­sen­tait-elle rien ?

Elle s’é­tait atten­due à quelque chose — du sou­la­ge­ment, de la satis­fac­tion, la paix enfin. Mais il n’y avait que ce vide, ce silence inté­rieur, cette absence de sen­ti­ment qui res­sem­blait à la mort.

Elle pen­sa aux années qu’elle avait pas­sées à attendre, à pla­ni­fier, à haïr. Toute cette éner­gie, toute cette patience, toute cette vie dépen­sée pour un seul but — et main­te­nant que le but était atteint, il ne res­tait rien. La haine avait été son car­bu­rant, sa rai­son de se lever le matin, le fil qui la reliait au monde. Sans elle, que lui restait-il ?

Livia s’as­sit dans un fau­teuil, fer­ma les yeux.

Elle pen­sa à Luna. La jeune femme qu’elle avait sacri­fiée, uti­li­sée, bri­sée. Luna qui avait vu un homme mou­rir sous ses yeux, qui por­te­rait ce sou­ve­nir pour le reste de sa vie. Luna qui, peut-être, com­men­çait à comprendre.

Elle aurait dû res­sen­tir de la culpa­bi­li­té. Elle le savait. Mais même cela lui était refu­sé. Elle ne res­sen­tait rien — ni remords ni jus­ti­fi­ca­tion, ni regret ni fier­té. Juste ce vide immense qui la dévo­rait de l’intérieur.

Le télé­phone son­na. C’é­tait Alvise, hys­té­rique, qui vou­lait lui par­ler de la catas­trophe, des jour­na­listes, de sa répu­ta­tion rui­née. Livia l’é­cou­ta patiem­ment, fit les bruits qu’il fal­lait, pro­mit de venir le voir bien­tôt. Puis elle rac­cro­cha et retour­na à sa fenêtre.

L’eau du Grand Canal était verte et opaque, comme tou­jours. Des siècles de secrets dor­maient sous cette sur­face — des corps, des bijoux, des lettres d’a­mour, des armes du crime. Venise gar­dait tout, digé­rait tout, oubliait tout. Un noyé de plus ou de moins ne chan­geait rien à son éternité.

Livia pen­sa à l’eau noire du rio San Gio­van­ni, celle qui avait englou­ti Ingo Fischer. Elle pen­sa au bruit de son corps tom­bant, au cri de Luna, aux bulles qui remon­taient à la sur­face. Elle avait ima­gi­né cette scène des cen­taines de fois pen­dant des mois. Et main­te­nant qu’elle s’é­tait pro­duite, elle lui sem­blait irréelle, comme un rêve dont on se sou­vient au réveil mais qui s’ef­face peu à peu.

Le soleil des­cen­dait sur Venise. Les ombres s’al­lon­geaient sur les palais, les reflets sur l’eau viraient à l’or et au cuivre. Quelque part, dans un dépôt funé­raire, le corps d’In­go Fischer atten­dait d’être rapa­trié en Alle­magne. Sa famille avait été pré­ve­nue. Ses admi­ra­teurs pleu­raient. Le monde continuait.

Et Livia Giran­del­lo res­tait assise dans sa suite du Bauer, aus­si vide que les canaux à marée basse, aus­si silen­cieuse que les églises abandonnées.

Elle avait gagné.

Alors pour­quoi avait-elle l’im­pres­sion d’a­voir tout perdu ?

Cha­pitre 14

Les jours qui sui­virent eurent la tex­ture des rêves — flous, lents, pri­vés de substance.

L’en­quête fut close en moins d’une semaine. Acci­dent. La balus­trade était vétuste, le palaz­zo mal entre­te­nu, la res­pon­sa­bi­li­té incom­be­rait à la suc­ces­sion Zor­zi si la famille Fischer déci­dait de pour­suivre. Per­sonne ne pour­sui­vit. En Alle­magne, on avait d’autres sou­cis que de ven­ger un artiste dégé­né­ré mort à l’étranger.

Le corps fut rapa­trié par train, dans un cer­cueil de zinc, accom­pa­gné d’un fonc­tion­naire du consu­lat et d’une gerbe de fleurs envoyée par la Bien­nale. Les jour­naux publièrent de brèves nécro­lo­gies, puis pas­sèrent à autre chose. Le monde avait la mémoire courte, sur­tout en 1938, sur­tout quand l’Eu­rope entière sen­tait venir la catastrophe.

Livia reprit sa vie.

Elle quit­ta le Bauer au bout de quelques jours, retour­na dans son palaz­zo du Grand Canal. Elle y retrou­va ses domes­tiques, ses habi­tudes, ses rituels immuables. Le café le matin, la cor­res­pon­dance l’a­près-midi, les récep­tions le soir. Venise conti­nuait à tour­ner autour d’elle comme un manège dont elle connais­sait tous les chevaux.

Mais quelque chose avait changé.

Elle dor­mait mal. Des rêves la réveillaient en sur­saut — des rêves où elle tom­bait, où elle se noyait, où des mains l’a­grip­paient depuis des eaux noires. Elle se levait avant l’aube, mar­chait dans les pièces vides du palaz­zo, regar­dait le canal par les fenêtres jus­qu’à ce que le jour se lève.

Le vide qu’elle avait res­sen­ti après la mort d’In­go ne se com­blait pas. Elle avait cru que la ven­geance lui appor­te­rait la paix, mais il n’y avait pas de paix — seule­ment ce silence, cette absence, ce manque qui n’a­vait plus d’objet.

Pen­dant neuf ans, elle avait vécu pour un but. Main­te­nant que le but était atteint, elle ne savait plus pour­quoi vivre.

Elle pen­sa à Luna souvent.

Elle avait essayé de la revoir, les pre­miers jours. Elle avait envoyé des mes­sages, des fleurs, des pro­po­si­tions de visite. Luna n’a­vait pas répon­du. Sa mère avait fait dire qu’elle était souf­frante, qu’elle ne rece­vait per­sonne, qu’elle avait besoin de temps.

Livia com­pre­nait. Luna savait quelque chose — pas tout, peut-être pas l’es­sen­tiel, mais assez pour sen­tir que quelque chose n’al­lait pas. La ques­tion qu’elle avait dû se poser dans la gon­dole du retour — pour­quoi Livia lui avait-elle par­lé de cette log­gia ? — cette ques­tion n’a­vait pas de réponse innocente.

Et pour­tant, Luna ne dirait rien. Livia en était cer­taine. Pas parce qu’elle n’o­sait pas, mais parce qu’elle ne vou­lait pas savoir. Il y a des véri­tés qu’on pré­fère igno­rer, des portes qu’on pré­fère ne pas ouvrir. Luna avait sur­vé­cu à l’ef­fon­dre­ment de sa famille, à la pau­vre­té, à l’hu­mi­lia­tion. Elle sur­vi­vrait à cela aus­si, en enfouis­sant le doute au fond d’elle-même, en le lais­sant pour­rir dans l’obscurité.

C’é­tait peut-être le pire crime de Livia — non pas d’a­voir tué Ingo Fischer, mais d’a­voir plan­té dans l’es­prit de Luna un poi­son qui ne la quit­te­rait jamais.

Les semaines pas­sèrent. L’au­tomne s’ins­tal­la sur Venise, appor­tant les pre­mières brumes, les pre­miers froids, l’ac­qua alta qui inon­dait les places basses. Les tou­ristes se fai­saient rares. La ville se repliait sur elle-même, retrou­vant ses secrets et ses silences.

Livia fit fer­mer la chambre du Grand Hôtel des Bains. La signo­ra Marin ces­sa d’exis­ter. Elle ne retour­na plus au Lido, ne prit plus le vapo­ret­to de l’aube, ne tra­ver­sa plus la lagune en direc­tion de cette île où elle avait tra­mé sa ven­geance. Ce cha­pitre de sa vie était clos.

Elle reprit ses acti­vi­tés mon­daines — les thés, les récep­tions, les œuvres de cha­ri­té. Elle sou­riait aux mêmes visages, pro­non­çait les mêmes phrases, jouait le même rôle qu’elle jouait depuis des décen­nies. Per­sonne ne remar­qua de chan­ge­ment. Livia Giran­del­lo était tou­jours Livia Giran­del­lo — élé­gante, dis­tante, impénétrable.

Mais la nuit, seule dans son palaz­zo, elle se regar­dait dans les miroirs et ne se recon­nais­sait plus.

Elle avait cru que la mort d’In­go la libé­re­rait du pas­sé. Elle avait cru que la ven­geance effa­ce­rait la tra­hi­son, que le sang lave­rait la honte. Mais rien n’é­tait effa­cé. Tout était tou­jours là — les tableaux, l’hu­mi­lia­tion, les regards qui l’a­vaient sui­vie dans les salons. La bles­sure était tou­jours ouverte. Elle ne sai­gnait plus, mais elle ne gué­ris­sait pas non plus.

Et main­te­nant, il y avait autre chose. Le visage de Luna dans la gon­dole, ce regard trou­blé, cette ques­tion infor­mu­lée. Le sou­ve­nir d’une jeune femme qu’elle avait sau­vée et sacri­fiée, éle­vée et bri­sée, tout cela en même temps.

Livia avait fait d’une inno­cente la com­plice invo­lon­taire d’un meurtre. Elle l’a­vait mar­quée à vie, aus­si sûre­ment qu’In­go l’a­vait mar­quée autre­fois avec ses tableaux. Elle avait repro­duit le crime dont elle avait été vic­time — trans­for­mer quel­qu’un en matière, en ins­tru­ment, en chose.

En décembre, elle reçut une lettre.

L’é­cri­ture lui était incon­nue — une main mal­ha­bile, peu habi­tuée à manier la plume. Elle l’ou­vrit sans attente particulière.

C’é­tait Luna.

« Signo­ra Girandello,

Je ne revien­drai pas au Bauer. J’ai trou­vé un tra­vail ailleurs, dans une bou­tique de Mura­no. Ma mère et moi avons quit­té Can­na­re­gio pour nous ins­tal­ler sur l’île. C’est mieux ainsi.

Je ne sais pas ce qui s’est pas­sé vrai­ment le soir de la fête Zor­zi. Je ne sais pas pour­quoi vous m’a­vez par­lé de cette log­gia, pour­quoi vous m’a­vez ame­née là-bas, pour­quoi tout cela est arri­vé. Peut-être que ce sont des coïn­ci­dences. Peut-être que non.

Je ne veux pas savoir.

Ce que je sais, c’est que je vous ai fait confiance et que quelque chose de ter­rible s’est pro­duit. Ce que je sais, c’est qu’un homme est mort sous mes yeux et que je le vois encore chaque nuit quand je ferme les yeux. Ce que je sais, c’est que je ne serai plus jamais la même.

Je ne vous accuse de rien. Je ne dirai rien à per­sonne. Mais je ne veux plus vous voir. Je ne veux plus de vos robes, de vos leçons, de votre bon­té qui n’en était peut-être pas.

Adieu.

Luna Conta­ri­ni »

Livia lut la lettre trois fois.

Puis elle la plia soi­gneu­se­ment, la glis­sa dans un tiroir de son bureau, et alla s’as­seoir près de la fenêtre qui don­nait sur le Grand Canal.

Dehors, la nuit tom­bait sur Venise. Les lumières s’al­lu­maient aux fenêtres des palais, les gon­doles glis­saient dans l’obs­cu­ri­té, les cloches son­naient l’an­gé­lus. Tout était comme tou­jours, comme depuis des siècles, comme pour des siècles encore.

Livia ne pleu­ra pas. Elle n’en avait plus la capacité.

Elle res­ta sim­ple­ment assise là, dans le cré­pus­cule, à regar­der la ville qui l’a­vait faite et qui l’a­vait brisée.

Et elle atten­dit que la nuit l’engloutisse.

Cha­pitre 15

Luna tra­vaillait main­te­nant dans une ver­re­rie de Murano.

C’é­tait un tra­vail simple — embal­ler les objets fra­giles, tenir la bou­tique quand le patron était occu­pé, répondre aux ques­tions des rares tou­ristes qui s’a­ven­tu­raient sur l’île en hiver. Elle gagnait peu, mais assez pour vivre. Sa mère bro­dait encore, dans leur petit appar­te­ment qui don­nait sur le canal des Vetrai. La nuit, on enten­dait le cré­pi­te­ment des fours qui ne s’é­tei­gnaient jamais.

C’é­tait une vie dif­fé­rente. Plus modeste, plus silen­cieuse, débar­ras­sée des rêves qui l’a­vaient briè­ve­ment habi­tée. Luna ne par­lait plus de doges ni de palais. Elle ne pen­sait plus aux robes de velours, aux récep­tions dans les grands salons, aux noms anciens qui ouvraient les portes. Tout cela appar­te­nait à un pas­sé révo­lu, aus­si loin­tain que les gloires de la Sérénissime.

Elle avait vingt-quatre ans main­te­nant. Quelques mois seule­ment s’é­taient écou­lés depuis la fête chez Zor­zi, mais elle se sen­tait vieillie de plu­sieurs décennies.

Les cau­che­mars persistaient.

Chaque nuit, ou presque, elle revoyait la même scène. Le cra­que­ment de la pierre. Le regard d’In­go Fischer. La chute. L’eau noire qui se refer­mait. Elle se réveillait en sueur, le cœur bat­tant, et res­tait des heures à fixer le pla­fond avant de retrou­ver le sommeil.

Le méde­cin qu’elle avait consul­té — un vieux pra­ti­cien de Mura­no qui soi­gnait les brû­lures des ver­riers — lui avait don­né des gouttes pour dor­mir. Elles aidaient par­fois. Pas toujours.

Elle n’a­vait par­lé à per­sonne de ses soup­çons concer­nant Livia.

Que pou­vait-elle dire ? Qu’une grande dame de Venise avait peut-être — peut-être — sabo­té une balus­trade pour tuer un peintre alle­mand ? Qu’elle-même avait été uti­li­sée comme appât, comme leurre, sans le savoir ? C’é­tait absurde. C’é­tait invé­ri­fiable. C’é­tait le genre d’his­toire qu’on raconte dans les romans, pas dans la vraie vie.

Et pour­tant.

Les ques­tions reve­naient, obsé­dantes, dès qu’elle bais­sait la garde. Pour­quoi Livia l’a­vait-elle choi­sie, elle pré­ci­sé­ment ? Pour­quoi lui avait-elle par­lé de cette log­gia, de cette vue magni­fique sur le canal ? Pour­quoi l’a­vait-elle pous­sée vers Ingo Fischer, l’a­vait-elle encou­ra­gée à accep­ter son atten­tion, lui avait-elle dit de « lais­ser faire » ?

Luna ne trou­vait pas de réponses. Ou plu­tôt, elle n’en trou­vait qu’une seule — et celle-là était trop ter­rible pour être envisagée.

Elle pré­fé­rait ne pas savoir.

Elle se l’é­tait juré le matin où elle avait écrit sa lettre à Livia. Elle enfoui­rait le doute au fond d’elle-même, comme on enterre un corps. Elle vivrait avec ce poids, cette ombre, cette ques­tion sans réponse. Elle appren­drait à mar­cher cour­bée, à ne jamais regar­der en arrière, à accep­ter l’in­cer­ti­tude comme prix de sa survie.

C’é­tait la seule façon de continuer.

Les mois pas­sèrent. L’hi­ver céda la place au prin­temps, puis à l’é­té. Les tou­ristes revinrent à Venise, moins nom­breux qu’a­vant — on par­lait de guerre, de ten­sions, de pays qui s’ar­maient. Mais Mura­no res­tait à l’é­cart des agi­ta­tions du monde, occu­pée par ses fours et son verre, par ses tra­di­tions immémoriales.

Luna se fit une vie. Elle apprit les noms des ouvriers de la ver­re­rie, les secrets des dif­fé­rentes cou­leurs, l’art de recon­naître un bon verre d’un mau­vais. Elle se lia d’a­mi­tié avec la fille du patron, une jeune femme de son âge qui rêvait de par­tir pour l’A­mé­rique. Elles par­laient par­fois le soir, assises sur les marches du fon­da­men­ta, regar­dant les étoiles au-des­sus de la lagune.

Elle ne par­la jamais de Livia. Jamais de la fête. Jamais de l’homme qui était mort sous ses yeux.

Cer­taines bles­sures ne se par­ta­geaient pas.

Un jour d’août, alors que la cha­leur écra­sait l’île et que même les mouettes sem­blaient trop lasses pour voler, un homme entra dans la boutique.

Il por­tait un cos­tume de lin frois­sé par la tra­ver­sée, un cha­peau de paille qu’il ôta en entrant. Il avait le visage tan­né des gens qui vivent au soleil, et un accent qu’elle ne recon­nut pas tout de suite — anglais, peut-être, ou américain.

— Bon­jour, dit-il dans un ita­lien hési­tant. Je cherche… des verres. Pour boire. Beaux.

Luna sou­rit mal­gré elle. Les tou­ristes qui ne par­laient pas la langue avaient tous cette façon de s’ex­pri­mer en mots iso­lés, comme des enfants qui apprennent.

— Venez, dit-elle. Je vais vous montrer.

Elle lui fit faire le tour de la bou­tique, lui expli­qua les dif­fé­rentes tech­niques, les cou­leurs, les formes. Il écou­tait avec atten­tion, posait des ques­tions, sem­blait sin­cè­re­ment inté­res­sé. Il finit par ache­ter un ensemble de six verres bleus, qu’elle embal­la avec soin.

— Vous êtes de Venise ? deman­da-t-il au moment de payer.

— De Mura­no main­te­nant. Mais oui, je suis vénitienne.

— C’est une belle ville. Triste, mais belle.

Luna hocha la tête. Elle ne savait pas quoi répondre à cela.

— Je revien­drai peut-être, dit l’homme en pre­nant son paquet. Pour ache­ter autre chose.

Il sou­rit — un sou­rire simple, sans arrière-pen­sée — et sortit.

Luna le regar­da s’é­loi­gner sur le fon­da­men­ta, sa sil­houette se décou­pant contre le soleil de l’a­près-midi. Elle ne savait pas pour­quoi, mais quelque chose dans cette ren­contre banale lui avait fait du bien. Un moment ordi­naire, sans pas­sé ni ave­nir, sans ombre ni secret.

Elle retour­na der­rière son comp­toir, reprit son travail.

La vie conti­nuait. Pas celle qu’elle avait rêvée, pas celle que Livia lui avait fait miroi­ter, mais une vie quand même. Une vie à elle, modeste, silen­cieuse, loin des palais et des grandes familles.

Le soir, en ren­trant chez elle, Luna s’ar­rê­ta sur le petit pont qui enjam­bait le canal. Elle regar­da l’eau — verte ici, pas noire comme celle des canaux véni­tiens. Des pois­sons nageaient près de la sur­face, des reflets de soleil dan­saient sur les vagues légères.

Elle pen­sa à Livia, quelque part dans son palaz­zo du Grand Canal, seule avec ses miroirs et ses secrets. Elle pen­sa à Ingo Fischer, dont le corps repo­sait main­te­nant dans un cime­tière alle­mand. Elle pen­sa à elle-même, à la jeune femme qu’elle avait été il y a quelques mois, pleine d’es­poir et de naïveté.

Cette femme-là était morte aus­si, d’une cer­taine façon. Morte le soir où la balus­trade avait cédé, où elle avait vu un homme tom­ber dans le vide. Ce qui res­tait était quel­qu’un d’autre — plus dur, plus pru­dent, plus silencieux.

Mais vivant.

Luna reprit sa marche vers l’ap­par­te­ment où sa mère l’attendait.

Der­rière elle, le soleil se cou­chait sur la lagune, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles. Venise n’é­tait qu’une sil­houette à l’ho­ri­zon, trem­blante dans la cha­leur de l’é­té, à la fois proche et infi­ni­ment lointaine.

Luna ne se retour­na pas pour la regarder.

*Fin*

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Velours noir — Cha­pitres 11 à 15

Velours noir — Cha­pitres 6 à 10

Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 6 à 10

Cha­pitre 6

C’é­tait en 1929. Livia avait trente-trois ans.

Elle se sou­ve­nait de tout — les cou­leurs, les odeurs, la tex­ture de l’air ce prin­temps-là. Venise sor­tait d’un hiver rigou­reux et les jar­dins explo­saient de fleurs, les ter­rasses se rem­plis­saient, les tou­ristes reve­naient avec leurs appa­reils pho­to­gra­phiques et leur émer­veille­ment facile. Livia régnait sur les salons de la ville avec cette assu­rance tran­quille des femmes qui n’ont jamais connu le doute.

Ingo Fischer était arri­vé par le train de Munich, avec une lettre de recom­man­da­tion d’un gale­riste alle­mand et une répu­ta­tion qui le pré­cé­dait. On disait qu’il était génial. On disait qu’il était dan­ge­reux. On disait beau­coup de choses, et Livia, qui n’é­cou­tait jamais les ragots, avait déci­dé de se faire sa propre opinion.

Ils s’é­taient ren­con­trés chez les Moce­ni­go, lors d’une soi­rée où l’on pré­sen­tait de jeunes artistes. Il était grand, blond, avec des yeux d’un bleu impos­sible qui sem­blaient vous désha­biller avant même qu’il ait ouvert la bouche. Il par­lait un ita­lien approxi­ma­tif, mâti­né d’ac­cent bava­rois, et cette mal­adresse lin­guis­tique ajou­tait à son charme — elle le ren­dait vul­né­rable, acces­sible, presque touchant.

Livia l’a­vait trou­vé beau. C’é­tait aus­si simple que cela. Après des années de pré­ten­dants conve­nables qu’elle avait écon­duits l’un après l’autre, elle avait enfin res­sen­ti quelque chose — ce pin­ce­ment au cœur, cette cha­leur dans le ventre, cette stu­pi­di­té déli­cieuse qu’on appelle le désir.

Lui l’a­vait regar­dée comme on regarde une œuvre d’art. Avec inten­si­té, avec faim, avec cette concen­tra­tion totale qu’ont les vrais artistes devant leur sujet. Elle s’é­tait sen­tie vue pour la pre­mière fois de sa vie — non pas comme une Giran­del­lo, non pas comme un nom ou une for­tune, mais comme une femme, un mys­tère à déchiffrer.

Ils avaient com­men­cé à se voir. D’a­bord en public, dans les cafés et les récep­tions. Puis en pri­vé, dans l’a­te­lier qu’il avait loué du côté de San Polo, un gre­nier encom­bré de toiles et de pots de pein­ture où la lumière entrait par une ver­rière pous­sié­reuse. C’est là qu’il l’a­vait peinte pour la pre­mière fois.

Elle se sou­ve­nait de ces séances. La cha­leur de l’a­te­lier, l’o­deur de la téré­ben­thine, le bruit du pin­ceau sur la toile. Il lui deman­dait de poser des heures, immo­bile, pen­dant qu’il tra­vaillait avec une fureur silen­cieuse. Par­fois il s’in­ter­rom­pait, s’ap­pro­chait d’elle, lui tou­chait le visage pour cor­ri­ger un angle ou une expres­sion. Ces contacts la brûlaient.

Le pre­mier tableau avait été un por­trait, presque clas­sique. Livia assise près d’une fenêtre, le regard per­du au loin, vêtue d’une robe sombre qui fai­sait res­sor­tir la pâleur de sa peau. Elle l’a­vait trou­vé magni­fique. Il avait cap­tu­ré quelque chose d’elle qu’elle ne savait pas mon­trer — une mélan­co­lie, une profondeur.

Puis les choses avaient changé.

Il lui avait deman­dé de poser nue. Elle avait hési­té, rou­gi, refu­sé d’a­bord. Mais il avait insis­té avec cette dou­ceur qui était sa plus grande arme, lui expli­quant que le corps était le seul lan­gage qui ne men­tait pas, qu’il vou­lait la peindre entière, sans masque, sans armure. Et elle avait cédé.

Elle se sou­ve­nait de la pre­mière fois où elle avait lais­sé tom­ber sa robe dans l’a­te­lier. La vul­né­ra­bi­li­té, la honte, puis — à mesure que le tra­vail avan­çait — une forme étrange de libé­ra­tion. Sous le regard d’In­go, elle ces­sait d’être Livia Giran­del­lo. Elle deve­nait autre chose, quelque chose de plus pri­mi­tif, de plus vrai. Elle deve­nait matière.

Ils étaient deve­nus amants, bien sûr. C’é­tait inévi­table. Les séances de pose se ter­mi­naient sur le lit défait qu’il gar­dait dans un coin de l’a­te­lier, et Livia décou­vrait avec lui des choses qu’elle n’a­vait jamais ima­gi­nées. Il était inven­tif, exi­geant, par­fois bru­tal. Elle aimait cela. Elle aimait tout de lui.

Les tableaux s’ac­cu­mu­laient. Cinq, six, peut-être davan­tage. Des nus vio­lents, expres­sion­nistes, où son corps était défor­mé, tor­du, écla­té en cou­leurs agres­sives. Elle ne les voyait pas tous — il ne lui mon­trait que ceux qu’il jugeait ache­vés, et encore, pas tou­jours. Elle lui fai­sait confiance. Elle croyait que ce qui se pas­sait entre eux appar­te­nait à eux seuls.

L’é­té était venu. Ingo avait par­lé de repar­tir pour l’Al­le­magne, d’ex­po­ser ses nou­velles œuvres à Ber­lin. Elle avait vou­lu l’ac­com­pa­gner. Il avait dit non — pas encore, pas main­te­nant, il y avait des com­pli­ca­tions, une ancienne liai­son pas tout à fait réso­lue. Elle avait accep­té d’attendre.

Il était par­ti en août. Les lettres avaient été rares au début, puis de plus en plus espa­cées, puis inexis­tantes. Livia avait atten­du, d’a­bord avec patience, puis avec inquié­tude, puis avec une angoisse qui lui ron­geait le som­meil. En octobre, n’y tenant plus, elle avait pris le train pour Berlin.

Elle n’a­vait pas trou­vé Ingo. Mais elle avait trou­vé autre chose.

Une gale­rie sur Unter den Lin­den expo­sait la « série véni­tienne » du peintre alle­mand Ingo Fischer. Livia y était entrée par hasard, atti­rée par une affiche. Et elle s’é­tait retrou­vée face à elle-même — nue, offerte, écla­tée sur des toiles immenses que des dizaines de per­sonnes contem­plaient en murmurant.

Il y avait des cata­logues. Son nom n’y figu­rait pas, mais tout le reste y était — des des­crip­tions détaillées de leur liai­son, à peine voi­lées, où l’on par­lait de « la Véni­tienne » avec des sous-enten­dus gra­ve­leux. On racon­tait com­ment elle s’é­tait don­née, com­ment elle avait posé, com­ment le grand artiste l’a­vait « cap­tu­rée » dans sa véri­té la plus intime.

Les cri­tiques étaient dithy­ram­biques. On saluait le génie de Fischer, sa capa­ci­té à révé­ler l’âme à tra­vers le corps, sa cruau­té magni­fique. Per­sonne ne par­lait de tra­hi­son. Per­sonne ne par­lait de consen­te­ment. Ce n’é­tait qu’une femme, après tout. Une Véni­tienne ano­nyme. De la matière première.

Livia était res­tée long­temps devant les tableaux. Elle avait recon­nu chaque pose, chaque moment. Elle s’é­tait sou­ve­nue de ce qu’elle avait res­sen­ti en les pre­nant — l’a­mour, la confiance, l’a­ban­don. Et elle avait com­pris que tout cela n’a­vait été qu’un jeu, une mani­pu­la­tion, un pillage.

Elle était ren­trée à Venise sans cher­cher à le revoir.

Les mois sui­vants avaient été les pires de sa vie. Les tableaux avaient voya­gé — Munich, Paris, Londres. Par­tout, des gens qui la connais­saient les voyaient. Les mur­mures avaient com­men­cé. On la regar­dait dif­fé­rem­ment dans les salons. Des femmes qui avaient été ses amies détour­naient les yeux. Des hommes qui l’a­vaient cour­toi­sée sou­riaient d’un air entendu.

On ne lui disait rien en face, bien sûr. On était trop bien éle­vé pour cela. Mais elle savait. Elle sen­tait les regards, les silences, les portes qui ne s’ou­vraient plus aus­si faci­le­ment. Le scan­dale ne l’a­vait pas détruite — son nom était trop ancien, sa for­tune trop solide — mais il l’a­vait fêlée. Quelque chose s’é­tait bri­sé en elle qui ne se répa­re­rait jamais.

Elle avait ces­sé de voir du monde pen­dant un an. Elle s’é­tait cloî­trée dans le palaz­zo Giran­del­lo, refu­sant les visites, sor­tant à peine. Sa mère était morte cette année-là, peut-être de cha­grin — qui pou­vait le dire ? Son père avait ces­sé de lui par­ler. Elle était res­tée seule avec sa honte, sa rage, et ce vide immense que l’a­mour tra­hi laisse der­rière lui.

Puis, len­te­ment, elle s’é­tait reconstruite.

Elle avait appris à por­ter le masque. À sou­rire comme si rien ne s’é­tait pas­sé. À tra­ver­ser les salons avec cette assu­rance froide qui décou­ra­geait les ques­tions. Elle avait trans­for­mé sa bles­sure en armure, sa dou­leur en patience. Elle était rede­ve­nue Livia Giran­del­lo — plus dure, plus silen­cieuse, plus dan­ge­reuse qu’avant.

Et elle avait attendu.

Les années avaient pas­sé. Ingo Fischer avait conti­nué sa car­rière, connu d’autres suc­cès, d’autres scan­dales. Le régime nazi l’a­vait ban­ni, et il s’é­tait refait une vir­gi­ni­té en exil, jouant les mar­tyrs de l’art. Livia avait sui­vi son par­cours de loin, sans jamais inter­ve­nir, sans jamais se mani­fes­ter. Elle avait le temps. Elle avait tou­jours eu le temps.

Et main­te­nant, neuf ans plus tard, il était reve­nu à Venise.

C’é­tait comme si la ville elle-même lui offrait enfin sa ven­geance. Comme si les eaux noires de la lagune, les pierres ron­gées des palaz­zi, les ombres des églises aban­don­nées conspi­raient avec elle pour refer­mer le piège.

Livia se leva de son fau­teuil, alla regar­der par la fenêtre de sa suite.

Le Grand Canal scin­tillait dans la lumière du soir. Quelque part dans cet hôtel, à quelques étages de là, Ingo Fischer pré­pa­rait pro­ba­ble­ment sa pro­chaine conquête. Il ne savait pas qu’elle était là. Il ne savait pas qu’elle savait.

Il ne savait pas qu’il allait mourir.

Elle pen­sa à Luna — cette jeune femme qu’elle façon­nait avec tant de soin, ce visage de Véni­tienne qui res­sem­blait à ce qu’elle avait été autre­fois. Elle pen­sa à ce qu’elle allait lui faire, à elle aus­si. À l’in­no­cente qu’elle sacri­fiait sur l’au­tel de sa vengeance.

Res­sen­tait-elle de la culpa­bi­li­té ? Peut-être. Un reste d’hu­ma­ni­té qui bat­tait encore quelque part, sous les couches de glace.

Mais pas assez pour s’arrêter.

Livia fer­ma les yeux, res­pi­ra pro­fon­dé­ment, et lais­sa le sou­ve­nir s’éloigner.

Le pas­sé était le pas­sé. Ce qui comp­tait main­te­nant, c’é­tait l’a­ve­nir — et l’a­ve­nir d’In­go Fischer se comp­tait désor­mais en jours.

Cha­pitre 7

La pluie tom­bait sur le Lido, une pluie fine et froide qui brouillait l’ho­ri­zon et trans­for­mait la plage en une éten­due grise où plus rien ne se dis­tin­guait. Les cabines de bain étaient fer­mées pour la sai­son, leurs portes cla­quant par­fois sous les rafales de vent. L’A­dria­tique rou­lait des vagues courtes, ragueuses, qui venaient mou­rir sur le sable avec un bruit de papier froissé.

Livia mar­chait le long du rivage, le col de son man­teau rele­vé, un para­pluie noir à la main. Elle aimait ce temps. Il vidait l’île de ses der­niers pro­me­neurs, ne lais­sait que les mouettes et les chiens errants, ren­dait le monde à une soli­tude qui lui convenait.

Elle avait pris le pre­mier vapo­ret­to du matin, celui de six heures qui ne trans­por­tait que des ouvriers et des pêcheurs. Per­sonne ne l’a­vait recon­nue. Per­sonne ne la recon­nais­sait jamais, sur cette ligne-là, à cette heure-là. Elle était une sil­houette par­mi d’autres, une femme sans nom qui tra­ver­sait la lagune pour des rai­sons que nul ne cher­chait à connaître.

La chambre du Grand Hôtel des Bains l’at­ten­dait, inchan­gée. Le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle y avait pas­sé une heure, reli­sant ses notes, véri­fiant chaque détail du plan. Puis elle était sor­tie, mal­gré la pluie, parce qu’elle avait besoin de mar­cher, de res­pi­rer, de mettre de l’ordre dans ses pensées.

Le soir même, elle devait voir l’homme de San Michele — celui que Beppe lui avait trou­vé, celui qui savait tra­vailler la pierre. Il vien­drait à l’hô­tel après la tom­bée de la nuit, par l’en­trée de ser­vice. Ils par­le­raient peu. Elle lui don­ne­rait les der­nières ins­truc­tions, l’argent, et il dis­pa­raî­trait pour faire ce qu’il avait à faire.

Ensuite, il ne res­te­rait qu’à attendre.

Livia s’ar­rê­ta au bout de la plage, là où les digues de pierre s’a­van­çaient dans la mer. L’eau écu­mait contre les rochers, pro­je­tant des embruns qui lui mouillaient le visage. Elle res­ta là un long moment, immo­bile, regar­dant l’ho­ri­zon vide.

Elle pen­sa à ce qu’elle était en train de faire.

Tuer un homme. Les mots étaient simples, presque abs­traits. Mais la réa­li­té était autre chose — un corps qui tombe, un cri peut-être, le bruit de l’eau qui se referme. Un silence ensuite. Un vide définitif.

Elle n’a­vait jamais tué per­sonne. Elle n’a­vait jamais pen­sé qu’elle en serait capable. Mais quelque chose s’é­tait éteint en elle, au fil des années, qui ren­dait la chose pos­sible. Non pas le sens moral — elle savait que ce qu’elle fai­sait était mal, elle le savait par­fai­te­ment. Mais la capa­ci­té à s’en sou­cier. À lais­ser cette conscience l’arrêter.

Ingo Fischer méri­tait-il de mou­rir ? La ques­tion était absurde. Per­sonne ne mérite vrai­ment de mou­rir. Mais il avait détruit quelque chose en elle qui ne pou­vait pas être répa­ré autre­ment. Il avait pris sa confiance, son amour, son corps, et il en avait fait un spec­tacle. Il l’a­vait trans­for­mée en matière pre­mière pour son art, puis il était par­ti sans se retourner.

Et il n’a­vait jamais payé. C’é­tait cela, fina­le­ment, qui la ren­dait folle. Non pas la tra­hi­son elle-même — les hommes tra­his­saient, c’é­tait dans leur nature — mais l’im­pu­ni­té. Le fait qu’il ait pu conti­nuer sa vie, connaître d’autres suc­cès, d’autres femmes, d’autres admi­ra­teurs, pen­dant qu’elle ram­pait dans les décombres de la sienne.

L’in­jus­tice était into­lé­rable. Et si le monde refu­sait de la répa­rer, elle le ferait elle-même.

Livia reprit sa marche, lon­geant la digue jus­qu’au bout. Le vent souf­flait plus fort ici, char­gé de sel et de pluie. Elle fer­ma les yeux, lais­sa les élé­ments la battre un moment. Puis elle fit demi-tour et ren­tra vers l’hôtel.

Dans le hall du Grand Hôtel des Bains, quelques clients pre­naient le thé près des grandes fenêtres. Des femmes élé­gantes qui par­laient à voix basse, des hommes en cos­tume qui lisaient des jour­naux. On jouait du pia­no quelque part, une musique douce et triste qui conve­nait au temps. Livia tra­ver­sa sans s’ar­rê­ter, mon­ta dans sa chambre.

Elle pas­sa l’a­près-midi à se préparer.

Elle relut les notes sur le palaz­zo Zor­zi — les entrées, les sor­ties, les cou­loirs qui menaient à la log­gia del Moro. Elle mémo­ri­sa les noms des invi­tés qu’Al­vise lui avait com­mu­ni­qués, cher­chant ceux qui pour­raient être des obs­tacles ou des témoins. Elle visua­li­sa le dérou­le­ment de la soi­rée, minute par minute, anti­ci­pant les imprévus.

Luna serait là, bien sûr. Luna dans sa robe de velours noir, Luna qui ne savait rien, Luna qui atti­re­rait le regard d’In­go Fischer comme un papillon attire une flamme. Il la remar­que­rait dès son entrée. Il s’ap­pro­che­rait, lui par­le­rait, la sédui­rait avec cette faci­li­té qui était sa marque de fabrique. Et Luna, éblouie, flat­tée, inno­cente, le suivrait.

Livia lui avait par­lé de la log­gia. Elle lui avait décrit la vue magni­fique sur le canal, les reflets des torches sur l’eau noire, ce coin secret du palaz­zo que seuls les intimes connais­saient. Elle avait plan­té cette image dans l’es­prit de Luna, sachant qu’au moment venu, la jeune femme s’en sou­vien­drait et y condui­rait l’homme qui la désirait.

C’é­tait cruel. C’é­tait cal­cu­lé. Et c’é­tait nécessaire.

Livia ne se fai­sait pas d’illu­sions sur ce qu’elle était en train de deve­nir. Elle savait qu’elle sacri­fiait une inno­cente pour atteindre un cou­pable. Elle savait que Luna por­te­rait les cica­trices de cette nuit pour le reste de sa vie — la ter­reur, la culpa­bi­li­té, les cau­che­mars. Elle savait tout cela, et elle conti­nuait quand même.

Parce qu’il n’y avait pas d’autre moyen. Parce qu’In­go Fischer ne serait jamais seul, jamais vul­né­rable, jamais acces­sible — sauf dans les bras d’une femme. Et Livia ne pou­vait pas être cette femme. Pas après ce qui s’é­tait pas­sé. Il la recon­naî­trait, se méfie­rait, fuirait.

Il fal­lait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de neuf, de pur, de crédible.

Il fal­lait Luna.

Le soir tom­ba. La pluie ces­sa, lais­sant place à un brouillard épais qui mon­tait de la lagune et enve­lop­pait l’île d’un voile coton­neux. Les réver­bères de la pro­me­nade n’é­taient plus que des halos jaunes dans la grisaille.

À neuf heures, on frap­pa à la porte de Livia. Trois coups brefs, espacés.

Elle ouvrit. L’homme qui se tenait là ne res­sem­blait à rien — ni grand ni petit, ni beau ni laid, un visage qu’on oubliait dès qu’on l’a­vait vu. C’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui le ren­dait utile.

— Signo­ra, dit-il d’une voix sans timbre.

— Entrez.

Il s’ap­pe­lait Nino, ou du moins c’é­tait le nom que Beppe lui avait don­né. Il tra­vaillait au cime­tière de San Michele, dans les vieilles cha­pelles où l’on ne fai­sait plus de visites. Il savait res­tau­rer la pierre — et il savait aus­si la fragiliser.

Livia lui mon­tra le plan du palaz­zo Zor­zi, lui indi­qua la loggia.

— La balus­trade doit tenir jus­qu’au 18, dit-elle. Pas plus longtemps.

— Elle tien­dra, signo­ra. Mais si quel­qu’un s’y appuie vraiment…

— C’est ce que je veux.

Nino hocha la tête. Il ne posa pas de ques­tions. Il n’é­tait pas payé pour cela.

— Il fau­dra que je puisse entrer dans le palaz­zo, dit-il. Avant la fête.

— Le comte Zor­zi orga­nise des visites pour les res­tau­ra­teurs. Je m’ar­ran­ge­rai pour que vous en fas­siez partie.

Elle lui ten­dit une enve­loppe. Il la prit, la glis­sa dans sa veste sans la compter.

— Le 17, dit-elle. Vous aurez accès au palaz­zo le 17 dans l’a­près-midi. Les domes­tiques seront occu­pés par les pré­pa­ra­tifs de la fête. Per­sonne ne vous remarquera.

— Et après ?

— Après, vous oubliez tout. Vous ne me connais­sez pas. Vous n’êtes jamais venu ici.

Nino la regar­da un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait rien — ni curio­si­té, ni juge­ment, ni peur. C’é­tait un homme qui avait vu trop de morts pour s’é­mou­voir d’une de plus.

— Ce sera fait, signora.

Il sor­tit aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était venu. Livia res­ta seule dans la chambre, face au plan du palaz­zo éta­lé sur la table.

Tout était en place.

Dans deux jours, Nino tra­vaille­rait la pierre de la log­gia del Moro. Le len­de­main, Alvise Zor­zi don­ne­rait sa fête. Et dans le chaos des masques et des bou­gies, sous le regard de Venise endor­mie, Ingo Fischer bas­cu­le­rait dans le vide.

Livia plia le plan, le ran­gea dans sa valise. Elle des­cen­dit au bar de l’hô­tel, com­man­da un verre de vin blanc, le but len­te­ment en regar­dant le brouillard par la fenêtre.

Demain, elle retour­ne­rait à Venise. Elle rever­rait Luna, l’ai­de­rait à se pré­pa­rer pour la fête, la ras­su­re­rait sur sa beau­té, son élé­gance, sa place dans le monde. Elle joue­rait son rôle de bien­fai­trice jus­qu’au bout.

Et Luna ne sau­rait jamais — pas avant qu’il soit trop tard — qu’elle était le der­nier pion d’un jeu com­men­cé neuf ans plus tôt, dans un ate­lier de San Polo où une femme avait fait l’er­reur de tom­ber amoureuse.

Livia ter­mi­na son vin, remon­ta dans sa chambre.

Cette nuit-là, elle dor­mit sans rêves.

Cha­pitre 8

Le palaz­zo Bar­ba­ro ouvrait ses portes pour un cock­tail en l’hon­neur des artistes de la Bien­nale. Livia y avait été invi­tée, comme toutes les grandes familles véni­tiennes. Elle y avait emme­né Luna.

C’é­tait le soir du 16 octobre, deux jours avant la fête chez Zor­zi. La soi­rée n’é­tait qu’un pré­lude, une façon de faire cir­cu­ler les visages, de nouer les fils qui se res­ser­re­raient plus tard. Mais pour Luna, c’é­tait le pre­mier pas dans un monde qu’elle croyait avoir per­du à jamais.

Elle por­tait une robe de soie verte que Livia lui avait offerte la veille — moins somp­tueuse que celle de velours noir réser­vée au palaz­zo Zor­zi, mais assez élé­gante pour ne pas déton­ner. Ses che­veux étaient rele­vés, quelques mèches savam­ment échap­pées enca­drant son visage. Elle mar­chait avec cette rai­deur des gens qui ont peur de trébucher.

— Res­pi­rez, mur­mu­ra Livia en lui pre­nant le bras. Vous êtes chez vous.

Elles mon­tèrent le grand esca­lier du palaz­zo, pas­sèrent sous les lustres de Mura­no qui pro­je­taient des éclats de lumière sur les fresques de Tie­po­lo. Des ser­veurs cir­cu­laient avec des coupes de pro­sec­co. Des groupes se for­maient et se défai­saient, par­lant en ita­lien, en fran­çais, en anglais. On enten­dait des rires, des excla­ma­tions, le bruis­se­ment des robes et le tin­te­ment des verres.

Luna regar­dait tout avec des yeux immenses. Elle recon­nais­sait cer­tains visages — des noms qu’elle avait lus dans les jour­naux, des familles dont sa grand-mère lui avait racon­té l’his­toire. Ils étaient là, vivants, à quelques mètres d’elle. Et elle était par­mi eux, non plus comme domes­tique invi­sible, mais comme invitée.

— Com­tesse Moro­si­ni, dit Livia en s’ap­pro­chant d’une femme âgée cou­verte de perles. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter Luna Conta­ri­ni. Sa famille et la vôtre ont des liens anciens, je crois.

La com­tesse leva son lor­gnon, exa­mi­na Luna avec cette curio­si­té sans gêne des aristocrates.

— Conta­ri­ni del Bovo­lo, dit-elle. Je me sou­viens de votre grand-mère. Une femme remar­quable. Elle jouait du cla­ve­cin, n’est-ce pas ?

— Oui, madame, répon­dit Luna d’une voix qu’elle espé­rait ferme.

— On ne voit plus votre famille nulle part. Que sont-ils devenus ?

Un silence. Luna sen­tit le rouge lui mon­ter aux joues. Mais avant qu’elle puisse répondre, Livia intervint :

— Les Conta­ri­ni ont tou­jours pré­fé­ré la dis­cré­tion à l’os­ten­ta­tion. C’est une qua­li­té rare, de nos jours.

La com­tesse hocha la tête, satis­faite de cette réponse qui ne répon­dait à rien. Elle s’é­loi­gna vers d’autres connais­sances, et Luna res­pi­ra de nouveau.

— Mer­ci, murmura-t-elle.

— Ne me remer­ciez pas. Appre­nez. La pro­chaine fois, vous sau­rez quoi dire.

Elles cir­cu­lèrent dans les salons pen­dant une heure. Livia pré­sen­tait Luna à des dizaines de per­sonnes — des comtes, des ambas­sa­deurs, des col­lec­tion­neurs, des artistes. Chaque fois, elle trou­vait une façon de men­tion­ner le nom des Conta­ri­ni, de rap­pe­ler leur gran­deur pas­sée, de sug­gé­rer que Luna était une héri­tière en attente de renais­sance plu­tôt qu’une domes­tique déguisée.

Et les gens le croyaient. Ils voyaient ce qu’ils vou­laient voir — une jeune femme bien née, un peu timide peut-être, mais avec cette grâce natu­relle qui ne s’ap­pre­nait pas. Per­sonne ne la recon­nais­sait. Per­sonne ne fai­sait le lien avec la femme de chambre du Bauer.

Luna com­men­çait à se détendre quand elle le vit.

Il était de l’autre côté du salon, entou­ré d’un groupe d’ad­mi­ra­teurs. Grand, les che­veux gri­son­nants, vêtu d’un cos­tume sombre qui ne res­sem­blait à rien de ce que por­taient les Ita­liens. Il par­lait avec de grands gestes, riait fort, occu­pait l’es­pace comme si le monde lui appartenait.

— C’est lui, mur­mu­ra Livia à son oreille. Ingo Fischer.

Luna le regar­da. Elle avait vu sa pho­to­gra­phie dans les jour­naux, mais la réa­li­té était dif­fé­rente. Il y avait quelque chose de magné­tique en lui, une éner­gie qui atti­rait les regards. Même à cette dis­tance, même sans entendre ce qu’il disait, on com­pre­nait pour­quoi les gens l’écoutaient.

— Il est célèbre ? demanda-t-elle.

— Très. Et très dan­ge­reux. Sou­ve­nez-vous de ce que je vous ai dit.

Luna hocha la tête. Mais elle ne pou­vait pas déta­cher ses yeux de lui. Et à ce moment pré­cis, comme s’il avait sen­ti son regard, Ingo Fischer tour­na la tête.

Leurs yeux se croisèrent.

Ce ne fut qu’un ins­tant — deux, trois secondes peut-être. Mais Luna sen­tit quelque chose pas­ser entre eux, un cou­rant invi­sible, une recon­nais­sance. Il la regar­dait comme per­sonne ne l’a­vait jamais regar­dée — avec une inten­si­té qui la met­tait à nu, qui lui disait qu’il voyait au-delà de la robe et du maquillage, au-delà du nom et des conventions.

Puis il sou­rit. Un sou­rire qui n’é­tait adres­sé qu’à elle.

Luna détour­na les yeux, le cœur bat­tant. À côté d’elle, Livia obser­vait la scène avec une expres­sion indéchiffrable.

— Il vous a remar­quée, dit-elle simplement.

— Je n’ai rien fait.

— Vous n’a­vez pas besoin de faire quoi que ce soit. Vous êtes exac­te­ment ce qu’il cherche.

Luna ne com­pre­nait pas. Elle ne savait pas ce que cela signi­fiait, être ce qu’un homme comme lui cher­chait. Mais quelque chose en elle, quelque chose qu’elle n’au­rait pas su nom­mer, fré­mis­sait à cette idée.

Elles prirent congé peu après. Livia pré­tex­ta la fatigue, gui­da Luna vers la sor­tie, la fit mon­ter dans une gon­dole qui les atten­dait au pied du palaz­zo. L’air froid de la nuit véni­tienne leur fouet­ta le visage.

— Vous l’a­vez vu, dit Livia dans l’obs­cu­ri­té de la gon­dole. Main­te­nant, vous devez l’oublier.

— L’ou­blier ?

— Jus­qu’à la fête de Zor­zi. Il ne faut pas qu’il vous revoie avant. L’at­tente le ren­dra plus impa­tient, plus imprudent.

Luna ne dit rien. Elle regar­dait les façades des palaz­zi défi­ler dans la nuit, les lumières trem­blantes des fenêtres, les ombres qui dan­saient sur l’eau. Elle pen­sait au regard d’In­go Fischer, à ce sou­rire qui lui avait été destiné.

— Que va-t-il se pas­ser, à la fête ? deman­da-t-elle enfin.

Livia ne répon­dit pas tout de suite. La gon­dole glis­sait en silence, le gon­do­lier ramait avec une régu­la­ri­té hypnotique.

— Il vien­dra vous par­ler, dit-elle enfin. Il vous sédui­ra. C’est ce qu’il fait. Ce qu’il a tou­jours fait.

— Et moi, que dois-je faire ?

— Rien. Être vous-même. Accep­ter son atten­tion. Le lais­ser croire qu’il vous plaît.

— Et s’il me plaît vraiment ?

Le silence qui sui­vit fut long, lourd d’un sens que Luna ne pou­vait pas déchiffrer.

— Alors vous serez en dan­ger, dit Livia d’une voix très basse. Comme je l’ai été autrefois.

Luna se tour­na vers elle, surprise.

— Vous le connais­siez ? Avant ?

Mais Livia ne répon­dit pas. La gon­dole s’en­ga­geait dans un canal étroit, les murs des mai­sons se rap­pro­chaient de chaque côté. Les étoiles avaient dis­pa­ru der­rière un voile de brume.

— Ren­trez chez vous, dit Livia quand la gon­dole s’ar­rê­ta près d’un petit pont de Can­na­re­gio. Repo­sez-vous. Je vien­drai vous cher­cher le 18 à six heures. La robe de velours sera prête.

Luna des­cen­dit, res­ta sur le quai à regar­der la gon­dole s’é­loi­gner. La sil­houette de Livia dis­pa­rut dans l’obs­cu­ri­té, absor­bée par la nuit vénitienne.

Elle ren­tra chez elle, mon­ta les esca­liers qui sen­taient le chou bouilli, entra dans l’ap­par­te­ment où sa mère l’at­ten­dait en brodant.

— Com­ment c’é­tait ? deman­da la vieille femme sans lever les yeux de son ouvrage.

— C’é­tait… étrange, dit Luna.

Elle ne savait pas com­ment décrire ce qu’elle avait vécu. Le palaz­zo, les invi­tés, le regard d’In­go Fischer. C’é­tait comme si elle avait tra­ver­sé un miroir et décou­vert un monde paral­lèle où elle était quel­qu’un d’autre.

— Fais atten­tion, dit sa mère. Les Giran­del­lo n’ont jamais rien fait pour rien.

Luna ne répon­dit pas. Elle alla dans sa chambre, s’al­lon­gea sur son lit étroit, fixa le pla­fond craquelé.

Le visage d’In­go Fischer lui reve­nait, ses yeux bleus, son sou­rire. Elle savait qu’elle aurait dû avoir peur. Livia l’a­vait pré­ve­nue. Mais ce qu’elle res­sen­tait n’é­tait pas de la peur.

C’é­tait autre chose. Quelque chose qui res­sem­blait à de l’ex­ci­ta­tion, à de l’im­pa­tience. L’en­vie d’être vue encore, d’être regar­dée comme il l’a­vait regardée.

Elle fer­ma les yeux, essaya de dormir.

Dans deux jours, elle le reverrait.

Et elle ne savait pas encore que ce serait la der­nière fois qu’elle le ver­rait vivant.

Cha­pitre 9

Le palaz­zo Zor­zi se pré­pa­rait à la fête comme un vieux comé­dien se pré­pare à mon­ter sur scène — avec fébri­li­té, avec mémoire, avec cette exci­ta­tion des corps qui n’ont plus l’ha­bi­tude mais n’ont rien oublié.

Alvise Zor­zi super­vi­sait les opé­ra­tions depuis le pia­no nobile, vêtu d’une robe de chambre en soie pourpre, une ciga­rette per­pé­tuel­le­ment fichée entre ses doigts jau­nis. Il avait soixante ans, peut-être plus, mais refu­sait de les comp­ter. Sa vie était une suc­ces­sion de fêtes, d’a­mants, de dettes et de récon­ci­lia­tions, et il n’a­vait pas l’in­ten­tion de chan­ger maintenant.

— Plus de bou­gies dans l’es­ca­lier, ordon­na-t-il à un domes­tique. Je veux qu’on se croie au XVIIe siècle. Et débou­chez le vin main­te­nant, il doit respirer.

Le palaz­zo était un laby­rinthe de salons en enfi­lade, de cor­ri­dors obs­curs, d’es­ca­liers qui ne menaient nulle part. Construit au XVe siècle par un ancêtre qui avait fait for­tune dans le com­merce avec l’O­rient, il avait été agran­di, modi­fié, défi­gu­ré par les géné­ra­tions suc­ces­sives, jus­qu’à deve­nir ce dédale inco­hé­rent où les styles se heur­taient et les époques se confondaient.

Alvise aimait ce désordre. Il cor­res­pon­dait à sa vision du monde — un chaos magni­fique où seuls les gens d’es­prit savaient naviguer.

Livia arri­va en milieu d’a­près-midi, seule. Elle por­tait une robe simple, des gants de daim, un cha­peau qu’elle ôta dès l’en­trée. Alvise l’ac­cueillit avec des baise­mains et des exclamations.

— Ma chère Livia ! Tu viens ins­pec­ter le champ de bataille ?

— Je viens m’as­su­rer que tu n’as rien oublié.

— Oublier ? Moi ? J’ai fait venir des musi­ciens de Padoue, un chef de Vérone, et assez de cham­pagne pour noyer le Grand Conseil. Ce sera la fête du siècle.

Livia sou­rit. Elle connais­sait Alvise depuis l’en­fance — ils avaient dan­sé ensemble à leur pre­mier bal, s’é­taient confié des secrets d’a­do­les­cents, s’é­taient per­dus de vue puis retrou­vés comme savent le faire les Véni­tiens, par les liens invi­sibles qui unissent les vieilles familles.

— Et ton peintre alle­mand ? deman­da-t-elle d’un ton léger. Il viendra ?

— Fischer ? Bien sûr qu’il vien­dra. Il a accep­té avec enthou­siasme. Il paraît que la Bien­nale l’en­nuie à mou­rir — trop de dis­cours, pas assez de chairs fraîches. Il cherche l’ins­pi­ra­tion, dit-il.

— L’ins­pi­ra­tion.

— Tu sais ce qu’il veut dire. Mais qu’im­porte ! Il fera sen­sa­tion. Tous les jour­na­listes de Venise seront là.

Livia hocha la tête. Elle fit quelques pas dans le salon prin­ci­pal, admi­rant les fresques au pla­fond — des dieux de l’O­lympe dans des poses las­cives, peints par un artiste oublié du XVIIIe siècle. La lumière de l’a­près-midi entrait par les grandes fenêtres, pro­je­tant des rec­tangles dorés sur le par­quet usé.

— J’ai­me­rais visi­ter le palaz­zo, dit-elle. Cela fait si long­temps que je ne suis pas venue.

— Fais comme chez toi. Tu connais le chemin.

Alvise retour­na à ses pré­pa­ra­tifs, criant des ordres à des domes­tiques qui cou­raient dans tous les sens. Livia mon­ta l’es­ca­lier prin­ci­pal, croi­sant des femmes de ménage qui por­taient des bras­sées de fleurs, des hommes qui ins­tal­laient des candélabres.

Elle prit à gauche au pre­mier étage, sui­vit un cou­loir étroit dont les murs étaient cou­verts de por­traits noir­cis. Les ancêtres Zor­zi la regar­daient pas­ser avec leurs yeux morts, leurs fraises empe­sées, leurs expres­sions de juges. Elle les ignora.

Au bout du cou­loir, un petit esca­lier mon­tait vers le deuxième étage. Livia s’y enga­gea, comp­tant les marches comme elle l’a­vait fait sur le plan de Beppe. Qua­torze marches, un palier, sept autres marches. Puis une porte basse, à peine visible dans la pénombre.

Elle l’ou­vrit.

La log­gia del Moro s’é­ten­dait devant elle, bai­gnée de la lumière grise de l’a­près-midi. C’é­tait un espace étroit, une ter­rasse cou­verte qui sur­plom­bait le rio San Gio­van­ni. La vue était belle — les toits de tuiles, les che­mi­nées, le clo­cher d’une église au loin. On enten­dait le cla­po­tis de l’eau contre les murs du palazzo.

Livia s’ap­pro­cha de la balustrade.

Elle était en pierre d’Is­trie, sculp­tée de motifs flo­raux que les siècles avaient éro­dés. À pre­mière vue, elle sem­blait solide — mas­sive, ancienne, immuable comme tout ce qui exis­tait à Venise depuis des siècles.

Mais Livia savait regarder.

Elle pas­sa la main sur la pierre, sen­tit les fis­sures sous ses doigts. Les intem­pé­ries avaient creu­sé des sillons, l’eau salée avait ron­gé la matière de l’in­té­rieur. Cer­taines par­ties son­naient creux quand on les tapo­tait. Le temps avait fait son œuvre, len­te­ment, patiemment.

Nino ferait le reste.

Elle se pen­cha légè­re­ment, regar­da en bas. Le canal était étroit, pro­fond, presque noir même en plein jour. Trois étages plus bas, l’eau cla­po­tait contre les pierres mous­sues du fon­de­ment. Une chute de cette hauteur…

Livia recu­la, res­pi­ra profondément.

C’é­tait réel. Cela allait vrai­ment se passer.

Elle res­ta un long moment sur la log­gia, mémo­ri­sant chaque détail — la dis­tance jus­qu’à la porte, l’angle de la balus­trade, les zones d’ombre et de lumière. Le soir de la fête, il y aurait des torches quelque part en bas, leurs reflets dan­se­raient sur l’eau. Ce serait beau. Roman­tique, même.

Par­fait pour un ren­dez-vous galant.

Elle redes­cen­dit par où elle était venue, croi­sa Alvise dans l’es­ca­lier principal.

— Alors ? deman­da-t-il. Le palaz­zo te plaît toujours ?

— Il est magni­fique. Comme toujours.

— Tu as vu la log­gia del Moro ? On dit qu’elle est han­tée, tu sais. L’es­prit du ser­vi­teur tué revient les nuits de pleine lune.

— Des superstitions.

— Bien sûr. Mais elles font par­tie du charme. Je compte allu­mer des bou­gies là-haut, demain soir. Ça crée­ra une atmosphère.

Livia sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer, mais son visage res­ta impassible.

— Excel­lente idée, dit-elle. Les invi­tés pour­ront s’y réfu­gier s’ils veulent un peu d’intimité.

Alvise rit.

— C’est pour ça que je t’a­dore, Livia. Tu com­prends tout.

Elle prit congé peu après, pré­tex­tant des pré­pa­ra­tifs de son côté. Alvise la rac­com­pa­gna jus­qu’à l’embarcadère pri­vé du palaz­zo, où une gon­dole l’attendait.

— À demain, ma chère. Et amène ta pro­té­gée — cette jeune Conta­ri­ni dont tu m’as par­lé. J’ai hâte de voir si elle est aus­si belle que tu le dis.

— Elle l’est, dit Livia. Plus encore.

La gon­dole s’é­loi­gna. Livia regar­da le palaz­zo Zor­zi rape­tis­ser dans la dis­tance, sa façade gothique ron­gée par les siècles, ses fenêtres aux volets de bois écaillé. Demain soir, il serait illu­mi­né de mille bou­gies, plein de musique et de rires. Et quelque part dans ce laby­rinthe, dans une log­gia oubliée, quelque chose de ter­rible se produirait.

Elle fer­ma les yeux, lais­sa le balan­ce­ment de la gon­dole la bercer.

Tout était en place. Nino vien­drait ce soir, par l’en­trée de ser­vice, pen­dant qu’Al­vise dor­mi­rait. Il tra­vaille­rait la pierre, fra­gi­li­se­rait ce qui devait l’être. Et demain, quand Ingo Fischer s’ap­puie­rait sur la balus­trade pour regar­der la vue avec Luna…

Livia rou­vrit les yeux.

Le soleil se cou­chait sur Venise, pro­je­tant des reflets orange et roses sur les eaux de la lagune. Les cou­poles et les clo­chers se décou­paient contre le ciel embra­sé, sil­houettes noires dans un océan de feu.

C’é­tait beau. Ter­ri­ble­ment beau.

Elle pen­sa à Luna, qui ne savait rien, qui atten­dait la fête avec l’ex­ci­ta­tion d’une enfant. Elle pen­sa à Ingo Fischer, qui n’a­vait aucune idée de ce qui l’at­ten­dait. Elle pen­sa à elle-même, neuf ans plus tôt, jeune et amou­reuse et tel­le­ment stupide.

Le monde tour­nait. Les vic­times deve­naient bour­reaux. Les inno­cents payaient pour les coupables.

C’é­tait injuste, peut-être. Mais c’é­tait ainsi.

La gon­dole accos­ta devant le Bauer. Livia mon­ta dans sa suite, s’as­sit près de la fenêtre, et atten­dit la nuit.

Demain, tout serait terminé.

Cha­pitre 10

Le matin du 18 octobre, Livia prit le pre­mier vapo­ret­to pour le Lido.

La lagune était calme, d’un gris nacré qui annon­çait une jour­née sans nuages. Quelques mouettes sui­vaient le bateau, criant dans le silence de l’aube. Les pas­sa­gers étaient rares — un prêtre qui lisait son bré­viaire, deux ouvriers qui som­no­laient, une femme qui ser­rait un panier de légumes contre sa poitrine.

Livia s’ins­tal­la à l’ar­rière, comme tou­jours, et regar­da Venise s’éloigner.

C’é­tait la der­nière fois qu’elle fai­sait ce tra­jet. Après ce soir, elle n’au­rait plus besoin de la chambre du Grand Hôtel des Bains, plus besoin du nom de signo­ra Marin, plus besoin de cette double vie qu’elle menait depuis des mois. Tout serait fini. Le compte serait soldé.

Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce qu’elle res­sen­ti­rait demain matin, quand elle se réveille­rait dans un monde où Ingo Fischer n’exis­te­rait plus. Du sou­la­ge­ment ? De la joie ? De la paix, enfin ?

Elle n’é­tait sûre de rien. Peut-être ne res­sen­ti­rait-elle rien du tout. Peut-être que la ven­geance, une fois accom­plie, lais­se­rait le même vide qu’a­vant — un trou dans sa poi­trine que rien ne pour­rait combler.

Mais il était trop tard pour recu­ler. Les pièces étaient en place, le méca­nisme enclen­ché. Ce soir, Luna condui­rait Ingo Fischer vers la log­gia del Moro. Et la balus­trade, fra­gi­li­sée par Nino dans la nuit, céde­rait sous son poids.

Un acci­dent. Tra­gique, mais pas sur­pre­nant dans un vieux palaz­zo mal entre­te­nu. Les jour­naux en par­le­raient quelques jours, puis on oublie­rait. Ingo Fischer rejoin­drait la longue liste des étran­gers que Venise avait englou­tis au fil des siècles.

Le vapo­ret­to accos­ta au Lido. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Grand Hôtel des Bains dans la lumière pâle du matin. L’île était silen­cieuse, presque déserte. La sai­son était finie depuis long­temps ; seuls res­taient quelques rési­dents per­ma­nents et les fan­tômes des étés passés.

Elle mon­ta dans sa chambre, celle de la signo­ra Marin. Tout était exac­te­ment comme elle l’a­vait lais­sé — le lit fait, les rideaux tirés, le car­net dans le tiroir de la com­mode. Elle s’as­sit près de la fenêtre, regar­da la mer.

L’A­dria­tique était d’un bleu sombre, presque vio­let, striée de vagues longues qui venaient mou­rir sur la plage vide. Au loin, un bateau de pêche tra­çait une ligne blanche sur l’horizon.

Livia pen­sa à sa vie d’a­vant — avant Ingo Fischer, avant la tra­hi­son, avant tout cela. Elle avait été une femme heu­reuse, autre­fois. Pas joyeuse peut-être, pas exu­bé­rante, mais satis­faite de ce qu’elle avait. Elle aimait Venise, ses rituels, ses beau­tés, ses cruau­tés. Elle aimait sa soli­tude choi­sie, ses ami­tiés anciennes, ses plai­sirs tranquilles.

Et puis il était arri­vé, avec ses pin­ceaux et ses pro­messes, et il avait tout détruit.

Non — elle devait être hon­nête avec elle-même. Il n’a­vait pas tout détruit. Elle avait par­ti­ci­pé. Elle s’é­tait offerte, s’é­tait lais­sée peindre, avait cru à l’a­mour qu’il pré­ten­dait lui por­ter. Elle avait été naïve, aveugle, stupide.

C’é­tait peut-être cela, fina­le­ment, qu’elle ne pou­vait pas par­don­ner. Non pas ce qu’il lui avait fait, mais ce qu’elle avait per­mis. Sa propre fai­blesse, sa propre cré­du­li­té. L’i­mage de cette femme qu’elle avait été et qu’elle ne pou­vait plus regar­der sans dégoût.

En le tuant, elle tuait aus­si cette par­tie d’elle-même. Le pas­sé serait enter­ré, noyé dans les eaux noires d’un canal véni­tien. Elle pour­rait recommencer.

Ou pas. Peut-être que le pas­sé ne se lais­sait jamais enter­rer vrai­ment. Peut-être qu’il remon­tait tou­jours, comme les corps que la lagune reje­tait par­fois sur ses plages.

Livia secoua la tête, chas­sa ces pensées.

Elle pas­sa la jour­née au Lido, mar­chant sur la plage, lisant dans le salon de l’hô­tel, déjeu­nant seule dans la salle à man­ger presque vide. Elle obser­vait les heures pas­ser comme on observe une marée mon­ter — avec cette conscience aiguë que quelque chose d’ir­ré­ver­sible approchait.

À quatre heures, elle mon­ta faire sa valise. Elle ne lais­se­rait rien dans cette chambre — ni vête­ments, ni objets, ni traces. La signo­ra Marin dis­pa­raî­trait aus­si com­plè­te­ment qu’elle était appa­rue, et per­sonne ne ferait jamais le lien avec Livia Girandello.

Elle prit le car­net, le feuille­ta une der­nière fois. Toutes les notes qu’elle avait prises au fil des mois — les plans, les noms, les horaires. Tout ce tra­vail patient, méti­cu­leux, qui abou­tis­sait ce soir.

Elle déchi­ra les pages une à une, les brû­la dans le cen­drier de la chambre. Les flammes dévo­rèrent le papier, ne lais­sant que des cendres grises qu’elle dis­per­sa par la fenêtre. Le vent les empor­ta vers la mer.

À cinq heures, elle des­cen­dit régler sa note. Le récep­tion­niste, un homme âgé qui l’a­vait vue arri­ver et repar­tir des dizaines de fois, lui sou­hai­ta un bon voyage sans poser de ques­tions. C’é­tait l’a­van­tage des bons hôtels — on y res­pec­tait le silence des clients.

Le vapo­ret­to de cinq heures trente l’emmena vers Venise. La tra­ver­sée fut dif­fé­rente cette fois — plus lente, plus solen­nelle, comme si le bateau lui-même savait que quelque chose pre­nait fin. Le soleil des­cen­dait vers l’ho­ri­zon, embra­sant le ciel de cou­leurs impos­sibles — orange, rose, pourpre, or.

Venise appa­rut comme une vision, ses dômes et ses clo­chers décou­pés contre l’in­cen­die du cou­chant. Livia la regar­da appro­cher avec un sen­ti­ment étrange — de l’a­mour peut-être, ou quelque chose qui y res­sem­blait. Cette ville l’a­vait faite, défaite, refaite. Elle lui devait tout, y com­pris la capa­ci­té de haïr.

Le bateau accos­ta à San Zac­ca­ria. Livia des­cen­dit, mar­cha vers le Bauer dans la lumière décli­nante. Les rues s’a­ni­maient — les Véni­tiens sor­taient de chez eux, les res­tau­rants allu­maient leurs enseignes, les gon­do­liers appe­laient les der­niers tou­ristes. La ville se pré­pa­rait à la nuit comme elle le fai­sait depuis mille ans.

Dans sa suite, Livia trou­va la robe qu’elle por­te­rait ce soir — une créa­tion de soie noire, sobre, élé­gante, le genre de vête­ment qu’on remar­quait sans pou­voir dire pour­quoi. Elle se bai­gna, se coif­fa, se maquilla avec soin. Chaque geste était un rituel, une préparation.

À six heures, elle envoya un mes­sage à Luna par l’in­ter­mé­diaire d’un groom. La gon­dole serait là à sept heures. Tout était prêt.

Elle s’as­sit devant son miroir, regar­da son propre reflet.

Une femme de qua­rante-deux ans, tou­jours belle, tou­jours élé­gante, avec quelque chose de dur dans le regard que le maquillage ne pou­vait pas mas­quer. Une femme qui s’ap­prê­tait à tuer.

— Ce soir, mur­mu­ra-t-elle à son reflet. Ce soir, tout sera fini.

Le reflet ne répon­dit pas. Il se conten­ta de la regar­der avec ces yeux qui avaient trop vu, trop atten­du, trop souffert.

Livia se leva, enfi­la sa robe, mit ses boucles d’o­reilles — des perles noires, anciennes, qui avaient appar­te­nu à sa mère. Puis elle des­cen­dit dans le hall du Bauer, sor­tit dans la nuit véni­tienne, et mar­cha vers l’embarcadère où la gon­dole l’attendait.

La fête chez Zor­zi pou­vait commencer.

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Velours noir — Cha­pitres 11 à 15

Velours noir — Cha­pitres 1 à 5

Velours noir

Velours noir

Cha­pitres 1 à 5

Cha­pitre premier

Il y avait deux hôtels dans la vie de Livia Giran­del­lo, comme il y avait deux femmes en elle, et peut-être deux Venise — celle qu’on montre et celle qui engloutit.

Le Bauer occu­pait le cœur de la pre­mière. Elle aimait s’as­seoir à la ter­rasse du pia­no nobile, là où l’aile gothique rejoi­gnait l’ex­ten­sion moderne dans une cou­ture que seul un œil véni­tien pou­vait per­ce­voir. D’un côté, les fenêtres ogi­vales du palaz­zo d’o­ri­gine, leurs colon­nettes tor­sa­dées, leurs cha­pi­teaux où gri­ma­çaient des lions usés par le sel ; de l’autre, les lignes épu­rées des années qua­rante, le marbre clair, les baies vitrées qui ne s’ex­cu­saient pas de leur jeu­nesse. Livia trou­vait dans cette greffe archi­tec­tu­rale quelque chose qui lui res­sem­blait. Une élé­gance faite de ruptures.

Ce matin d’oc­tobre, elle regar­dait le Grand Canal sans le voir. L’eau avait cette cou­leur d’é­tain que pre­naient les lagunes à l’ap­proche de l’hi­ver, quand la lumière ces­sait de men­tir. Les vapo­ret­ti pas­saient avec leur char­ge­ment de tou­ristes déjà moins nom­breux, de Véni­tiens pres­sés, de malles et de secrets. Elle por­tait une robe de soie anthra­cite, simple, coû­teuse, le genre de vête­ment qui dit tout sans rien affir­mer. Ses che­veux étaient rele­vés en un chi­gnon que sa femme de chambre avait mis une demi-heure à per­fec­tion­ner. Rien ne dépas­sait. Rien ne trahissait.

Un ser­veur s’ap­pro­cha, dépo­sa une tasse de café sur la table de marbre. Livia ne le remer­cia pas — non par mépris, mais parce qu’elle avait oublié qu’il exis­tait. Son esprit était ailleurs, dans un cal­cul que per­sonne autour d’elle n’au­rait pu deviner.

Elle avait qua­rante-deux ans. À cet âge, une femme de son rang était cen­sée pré­si­der des œuvres de cha­ri­té, marier des neveux, entre­te­nir un salon où les mêmes visages échan­geaient les mêmes phrases depuis des décen­nies. Livia fai­sait tout cela. Elle le fai­sait admi­ra­ble­ment. Les épouses des diplo­mates la consul­taient sur les usages véni­tiens. Les jeunes filles de bonne famille rêvaient de lui res­sem­bler. On la disait froide, ce qui était une façon polie de dire qu’on ne l’a­vait jamais vue faillir.

Ce que per­sonne ne savait — ce que per­sonne ne pou­vait savoir — c’est qu’il exis­tait une chambre au Grand Hôtel des Bains du Lido, réser­vée au nom d’une cer­taine signo­ra Marin, où Livia Giran­del­lo ces­sait par­fois d’exister.

Elle but son café, repo­sa la tasse, et son regard s’ar­rê­ta sur une gon­dole qui pas­sait en contre­bas. Le gon­do­lier chan­tait une vieille chan­son, quelque chose de triste et d’obs­cène à la fois, comme savait en pro­duire cette ville. Livia pen­sa que Venise était le seul endroit au monde où la beau­té et la pour­ri­ture avaient exac­te­ment la même odeur.

Un groom tra­ver­sa la ter­rasse, un pla­teau d’argent à la main. Il s’ar­rê­ta devant elle, s’in­cli­na légèrement.

— Un mes­sage pour la signo­ra Girandello.

L’en­ve­loppe était crème, sans armoi­ries, l’é­cri­ture ano­nyme. Livia la prit, congé­dia le groom d’un geste imper­cep­tible. Elle n’ou­vrit pas le pli tout de suite. Elle le sou­pe­sa, comme on sou­pèse une arme avant de s’en servir.

Autour d’elle, le Bauer bruis­sait de sa vie ordi­naire. Dans le hall, des Amé­ri­cains négo­ciaient une excur­sion à Mura­no. Au bar, un indus­triel mila­nais com­man­dait son troi­sième Negro­ni de la mati­née. Quelque part dans les étages, une femme de chambre refai­sait un lit en pen­sant à autre chose. L’hô­tel res­pi­rait, digé­rait, oubliait — cette grande machine à effa­cer les pré­sences qui fai­sait de chaque client un fan­tôme confortable.

Livia ouvrit l’enveloppe.

Le mes­sage tenait en deux lignes, tra­cées d’une main qu’elle ne recon­nais­sait pas : « Ingo Fischer arrive le 15. Il loge ici. Pavillon de l’Al­le­magne le 18. »

Elle relut ces mots trois fois, len­te­ment, comme on déchiffre une par­ti­tion oubliée dont on retrouve sou­dain les notes. Puis elle plia le papier, le glis­sa dans son sac, et son visage ne chan­gea pas. C’é­tait là son génie — cette capa­ci­té à absor­ber les séismes sans qu’une ride ne vienne trou­bler la surface.

Ingo Fischer.

Elle n’a­vait pas pro­non­cé ce nom depuis des années, même dans le silence de sa pen­sée. Elle l’a­vait muré quelque part, dans une cave inté­rieure dont elle avait jeté la clé. Et voi­là qu’il remon­tait, por­té par ces deux lignes d’encre noire, avec tout ce qu’il char­riait de cendres et de verre brisé.

Il serait là dans cinq jours. Dans cet hôtel même, peut-être à quelques chambres de celle qu’elle occu­pait par­fois. Il tra­ver­se­rait ce hall, s’as­sié­rait peut-être à cette ter­rasse, regar­de­rait ce même canal avec ses yeux de peintre qui voyaient tout et ne res­pec­taient rien.

Livia fit signe au ser­veur, deman­da l’ad­di­tion. Ses gestes étaient calmes, pré­cis, par­fai­te­ment maî­tri­sés. Mais quelque chose s’é­tait mis en mou­ve­ment der­rière le masque — un méca­nisme patient, une hor­lo­ge­rie froide dont elle seule connais­sait les rouages.

Elle quit­ta la ter­rasse, tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne, et sor­tit dans la lumière pâle de Venise. Le cam­po San Moi­sè s’ou­vrait devant elle avec sa petite église baroque, sur­char­gée, presque gro­tesque dans son excès d’or­ne­ments. Elle aimait cette église. Elle res­sem­blait à un men­songe tel­le­ment énorme qu’il en deve­nait vrai.

Ses pas la menèrent vers l’embarcadère du vapo­ret­to. La ligne 1 des­ser­vait le Lido. La tra­ver­sée durait une qua­ran­taine de minutes — assez pour deve­nir quel­qu’un d’autre, pour lais­ser Livia Giran­del­lo sur le quai des Schia­vo­ni et la reprendre au retour, intacte, comme un man­teau qu’on aurait mis à sécher.

Elle mon­ta à bord, s’ins­tal­la à l’ar­rière, là où le regard porte sur la ville qui s’é­loigne. Les cou­poles, les clo­chers, les façades de marbre com­men­cèrent à rape­tis­ser, à se fondre en une ligne trem­blante entre l’eau et le ciel. Bien­tôt Venise ne fut plus qu’une sil­houette, un sou­ve­nir de ville, quelque chose qu’on pour­rait croire imaginé.

Livia sor­tit le mes­sage de son sac, le relut une der­nière fois.

Ingo Fischer.

L’homme qui l’a­vait peinte nue, offerte, démem­brée en cou­leurs vio­lentes sur des toiles que l’Eu­rope entière avait admi­rées. L’homme qui avait fait de leur amour un spec­tacle et de son corps une œuvre publique. L’homme qui avait conti­nué à sou­rire dans les ver­nis­sages pen­dant qu’elle appre­nait à sur­vivre à la honte.

Il avait quit­té l’Al­le­magne depuis, fuyant un régime qui n’ai­mait pas son art. On le disait exi­lé, cou­ra­geux, vic­time. On le plai­gnait dans les salons de Zurich et de Paris. Il s’é­tait refait une vir­gi­ni­té poli­tique sur les décombres de sa réputation.

Mais Livia savait. Elle savait ce qu’il était vrai­ment — un homme qui pre­nait ce qu’il vou­lait et trans­for­mait le reste en matière. Un homme qui n’a­vait jamais payé pour rien.

Le vapo­ret­to contour­na la pointe de Sant’E­le­na, s’en­ga­gea dans la lagune ouverte. L’eau chan­gea de cou­leur, devint plus claire, presque verte. Au loin, la bande de sable du Lido appa­rut, avec ses grands hôtels endor­mis, ses plages désertes, sa mélan­co­lie de sta­tion bal­néaire hors saison.

Livia déchi­ra le mes­sage en petits mor­ceaux, les lais­sa tom­ber un à un dans le sillage du bateau. L’eau les ava­la sans bruit.

Cinq jours.

Dans cinq jours, Ingo Fischer serait à Venise. Et Livia Giran­del­lo serait prête.

Elle ne savait pas encore exac­te­ment ce qu’elle ferait. Elle savait seule­ment que quelque chose allait se ter­mi­ner — quelque chose qui aurait dû finir depuis long­temps, mais que Venise, dans sa patience de ville éter­nelle, avait gar­dé en sus­pens pour elle.

Le Grand Hôtel des Bains appa­rut sur la droite, avec sa façade Liber­ty, ses colonnes blanches, ses sou­ve­nirs de Vis­con­ti et de Mann. Livia des­cen­dit à l’embarcadère, mar­cha sur le sable froid en direc­tion de l’entrée.

À la récep­tion, on la salua comme la signo­ra Marin. Elle mon­ta dans sa chambre — une chambre simple, presque ano­nyme, si dif­fé­rente de la suite qu’elle occu­pait au Bauer. Ici, per­sonne ne la connais­sait. Ici, elle pou­vait penser.

Elle s’as­sit près de la fenêtre qui don­nait sur la mer Adria­tique. L’ho­ri­zon était vide, d’un gris uni­forme qui effa­çait la fron­tière entre l’eau et le ciel. Quelque part der­rière elle, invi­sible main­te­nant, Venise atten­dait avec ses palais, ses canaux, ses secrets.

Livia fer­ma les yeux.

L’i­mage d’In­go Fischer lui revint — non pas telle qu’elle l’a­vait connue, jeune, ardente, aveu­glée par ce qu’elle pre­nait pour de l’a­mour, mais telle qu’elle l’i­ma­gi­nait aujourd’­hui : un homme de cin­quante ans, le visage mar­qué par une vie qu’il avait tra­ver­sée en pré­da­teur, sûr de son charme, de son talent, de son impunité.

Elle rou­vrit les yeux.

Sur la table de nuit, il y avait un car­net qu’elle gar­dait là, sous le nom de Marin. Elle l’ou­vrit, par­cou­rut les notes qu’elle y avait consi­gnées au fil des mois. Des noms, des adresses, des horaires. Un plan du palaz­zo Zor­zi qu’Al­vise lui avait mon­tré un soir en riant, sans savoir qu’elle en mémo­ri­sait chaque détail. La liste des invi­tés de sa der­nière fête.

Tout était là, épars, atten­dant d’être assemblé.

Livia prit un sty­lo et, pour la pre­mière fois, écri­vit le nom d’In­go Fischer dans le carnet.

Puis elle ajou­ta, en des­sous, deux mots qui res­sem­blaient à une sentence :

« Le 18. »

Le jour du ver­nis­sage. Le jour où il serait célé­bré, admi­ré, absous par un monde qui ne savait rien.

Le jour, peut-être, où quelque chose com­men­ce­rait à changer.

Dehors, la mer conti­nuait son res­sac mono­tone. Le vent d’au­tomne fai­sait cla­quer les dra­peaux de l’hô­tel. Quelque part sur la plage, un chien aboyait après les mouettes.

Livia refer­ma le car­net et le ran­gea dans le tiroir.

Elle avait cinq jours pour trans­for­mer des frag­ments en plan, des rêves de ven­geance en réa­li­té. Cinq jours pour deve­nir ce qu’elle n’a­vait jamais été — non plus une vic­time qui sur­vit, mais une femme qui décide.

Elle se leva, arran­gea ses che­veux devant le miroir, et redescendit.

Il y avait quel­qu’un à voir au Lido. Quel­qu’un qui savait des choses sur les vieux palaz­zi véni­tiens — leurs fai­blesses, leurs secrets, ce qui pou­vait tenir et ce qui pou­vait céder.

La signo­ra Marin avait du travail.

Cha­pitre 2

Les cou­loirs de ser­vice du Bauer for­maient un monde paral­lèle, invi­sible aux clients, où cir­cu­laient les femmes de chambre avec leurs cha­riots de draps blancs, les gar­çons d’é­tage char­gés de pla­teaux, les gou­ver­nantes qui ne sou­riaient jamais. C’é­tait un laby­rinthe de pas­sages étroits, d’es­ca­liers déro­bés, de portes bat­tantes qui sépa­raient le luxe de ceux qui le pro­dui­saient. On y par­lait à voix basse, en véni­tien ou en dia­lectes du Sud, et l’air y sen­tait le savon, l’eau de Javel, la fatigue.

Luna Conta­ri­ni pous­sait son cha­riot dans ce dédale depuis trois ans. Elle connais­sait chaque rac­cour­ci, chaque pla­card à balais, chaque recoin où l’on pou­vait s’ar­rê­ter une minute pour reprendre son souffle sans être vue. Elle savait quels clients lais­saient des pour­boires et les­quels lais­saient des désordres qu’on ne racon­tait pas. Elle avait appris à frap­per aux portes d’une cer­taine façon, à entrer sans regar­der, à refaire les lits comme si per­sonne n’y avait jamais dormi.

Ce matin-là, elle était assi­gnée au troi­sième étage de l’aile gothique — les suites anciennes, celles qui don­naient sur le canal, avec leurs pla­fonds à cais­sons et leurs miroirs piqués de rouille. C’é­taient les chambres les plus belles et les plus dif­fi­ciles : les clients qui les occu­paient avaient des exi­gences, des habi­tudes, des humeurs qu’il fal­lait devi­ner sans jamais poser de questions.

Luna entra dans la suite 312 après avoir frap­pé trois coups brefs. La cliente était sor­tie — une Amé­ri­caine qui voya­geait seule et lais­sait des vête­ments sur tous les meubles, comme si elle avait explo­sé en entrant. Luna com­men­ça à ran­ger, plier, dis­po­ser. Ses gestes étaient pré­cis, éco­nomes, appris par néces­si­té. Elle ne pen­sait à rien. Elle avait décou­vert que ne pen­ser à rien était le seul moyen de sup­por­ter les journées.

Mais par­fois, mal­gré elle, son regard s’ar­rê­tait sur un détail — un fla­con de par­fum fran­çais, une paire de boucles d’o­reilles oubliée sur la coif­feuse, une lettre com­men­cée puis frois­sée — et quelque chose remuait en elle, un sou­ve­nir de ce qu’elle aurait dû être.

Luna avait vingt-trois ans. Elle était née dans un appar­te­ment du palaz­zo Conta­ri­ni del Bovo­lo, celui de l’es­ca­lier en coli­ma­çon que les tou­ristes venaient pho­to­gra­phier. Sa famille occu­pait le der­nier étage depuis deux siècles, dans des pièces de plus en plus petites à mesure que la for­tune s’a­me­nui­sait. Son père avait ven­du les der­niers tableaux l’an­née de sa nais­sance. Sa mère avait ven­du les bijoux quand Luna avait dix ans. À quinze ans, il ne res­tait plus que le nom et quelques meubles trop lourds pour être emportés.

Elle avait gran­di par­mi les fan­tômes de la gran­deur — des ancêtres en per­ruque qui la regar­daient depuis des por­traits noir­cis, des his­toires de doges et d’am­bas­sa­deurs que sa grand-mère racon­tait le soir comme des contes de fées, sauf que les fées étaient mortes depuis long­temps et que le châ­teau tom­bait en ruine. On l’a­vait éle­vée pour un monde qui n’exis­tait plus. On lui avait appris à tenir une conver­sa­tion en fran­çais, à recon­naître les peintres véni­tiens, à dan­ser la valse — des accom­plis­se­ments par­fai­te­ment inutiles pour une jeune fille sans dot, sans rela­tions, sans avenir.

À dix-huit ans, son père était mort. Les dettes avaient ache­vé de dévo­rer ce qui res­tait. Luna et sa mère avaient quit­té le palaz­zo pour un appar­te­ment minus­cule à Can­na­re­gio, près du ghet­to, dans un immeuble où les esca­liers sen­taient le chou et où l’on enten­dait les voi­sins à tra­vers les murs. Sa mère s’é­tait mise à bro­der pour les mai­sons de cou­ture, des tra­vaux minu­tieux qui lui abî­maient les yeux. Luna avait cher­ché du travail.

Le Bauer l’a­vait enga­gée parce qu’elle par­lait bien, parce qu’elle savait se tenir, parce qu’elle avait ce genre de visage que les clients riches trou­vaient ras­su­rant. On lui avait don­né un uni­forme noir, un tablier blanc, et on lui avait expli­qué qu’elle était invisible.

Trois ans plus tard, elle l’é­tait devenue.

Elle finis­sait de refaire le lit de la suite 312 quand elle enten­dit des voix dans le cou­loir — non pas des voix de ser­vice, basses et pres­sées, mais une voix de cliente, claire et posée, qui par­lait avec la gou­ver­nante en chef. Luna ne prê­ta pas atten­tion. Elle lis­sa le couvre-lit, arran­gea les oreillers, recu­la pour véri­fier la symétrie.

C’est alors que la porte s’ouvrit.

La femme qui entra n’é­tait pas l’A­mé­ri­caine. C’é­tait quel­qu’un d’autre — grande, mince, vêtue d’une robe grise dont la sim­pli­ci­té disait le prix. Elle avait le visage de ces Véni­tiennes qu’on voit dans les tableaux du Cin­que­cen­to, des traits nets, une pâleur presque trans­lu­cide, des yeux qui sem­blaient voir au-delà de ce qu’ils regardaient.

Luna se figea, le cœur bat­tant. Elle n’au­rait pas dû être là. La cliente n’au­rait pas dû entrer. Quelque chose n’al­lait pas.

— Par­don­nez-moi, signo­ra, dit-elle en bais­sant les yeux. Je ter­mine immédiatement.

Mais la femme ne bou­gea pas. Elle res­ta sur le seuil, la tête légè­re­ment incli­née, et son regard se posa sur Luna avec une inten­si­té étrange — non pas le regard qu’on pose sur une domes­tique qu’on veut congé­dier, mais celui qu’on pose sur un objet qu’on évalue.

— Vous êtes véni­tienne, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Luna hocha la tête, troublée.

— Votre nom ?

— Luna, signo­ra. Luna Contarini.

Quelque chose pas­sa dans les yeux de la femme — une lueur, un inté­rêt sou­dain, peut-être même une ombre d’amusement.

— Conta­ri­ni, répé­ta-t-elle. De quels Contarini ?

Luna hési­ta. Per­sonne ne lui posait jamais cette ques­tion. Per­sonne ne s’in­té­res­sait à ce que son nom avait pu signi­fier. Elle faillit men­tir, dire n’im­porte quoi, mais quelque chose dans le regard de cette femme l’en empêcha.

— Conta­ri­ni del Bovo­lo, signora.

— L’es­ca­lier, mur­mu­ra la femme. Je vois.

Elle entra dans la chambre, len­te­ment, comme si elle pre­nait pos­ses­sion des lieux. Ses gestes avaient cette aisance par­ti­cu­lière des gens qui n’ont jamais dou­té de leur place dans le monde. Elle s’ar­rê­ta devant la fenêtre, regar­da le canal un ins­tant, puis se retour­na vers Luna qui n’a­vait tou­jours pas bougé.

— Cette chambre n’est pas la mienne, dit-elle. Je me suis trom­pée d’é­tage. Mais je ne regrette pas l’erreur.

Luna ne sut pas quoi répondre. Elle ser­ra le bord de son tablier entre ses doigts, atten­dant d’être congédiée.

— Vous tenez bien votre rang, obser­va la femme. Pour quel­qu’un qui fait les chambres.

— Je fais mon tra­vail, signora.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

La femme s’ap­pro­cha. De près, Luna pou­vait voir les détails de son visage — les rides très fines autour des yeux, le grain de la peau, le par­fum dis­cret qui éma­nait d’elle, quelque chose de fleu­ri et de sombre à la fois. Elle devait avoir le double de son âge, peut-être plus, mais il y avait en elle une vita­li­té qui ren­dait les années insignifiantes.

— Les Conta­ri­ni del Bovo­lo ont don­né des ambas­sa­deurs à la Répu­blique, dit la femme. Et une sainte, si je ne me trompe pas.

— Cate­ri­na, mur­mu­ra Luna mal­gré elle. Elle n’a jamais été cano­ni­sée. Seule­ment béatifiée.

— Vous connais­sez votre histoire.

— C’est tout ce qui nous reste, signora.

Les mots étaient sor­tis avant que Luna puisse les rete­nir. Elle rou­git, furieuse contre elle-même. On ne par­lait pas ain­si aux clientes. On ne disait pas « nous » comme si on appar­te­nait encore à quelque chose.

Mais la femme sou­rit — un sou­rire étrange, presque tendre, qui trans­for­ma son visage austère.

— Je m’ap­pelle Livia Giran­del­lo, dit-elle. J’oc­cupe la suite 408. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hé­si­tez pas à me le faire savoir.

Et elle sor­tit, lais­sant der­rière elle ce par­fum de fleurs sombres et une phrase qui n’a­vait aucun sens. Une cliente qui disait à une femme de chambre de venir la trou­ver si elle avait besoin de quelque chose — c’é­tait le monde à l’en­vers, un ren­ver­se­ment des règles que Luna ne com­pre­nait pas.

Elle res­ta immo­bile un long moment, le cœur bat­tant, essayant de reprendre pied dans la réa­li­té ordi­naire. Puis elle ter­mi­na son tra­vail, pous­sa son cha­riot vers la chambre sui­vante, et ten­ta d’oublier.

Mais elle n’ou­blia pas.

Les jours sui­vants, elle guet­ta mal­gré elle la sil­houette de Livia Giran­del­lo dans les cou­loirs du Bauer. Elle la vit tra­ver­ser le hall, prendre le thé à la ter­rasse, mon­ter dans un motos­ca­fo pri­vé avec cette grâce qui sem­blait lui coû­ter si peu. Et chaque fois, elle sen­tait le regard de la femme la cher­cher, la trou­ver, s’at­tar­der une seconde de trop — comme si un fil invi­sible les reliait désor­mais, ten­du à tra­vers les étages et les conventions.

Luna en par­la à sa mère, un soir, dans leur appar­te­ment de Can­na­re­gio. Elle lui racon­ta la ren­contre, les ques­tions sur leur nom, cette invi­ta­tion absurde.

Sa mère leva les yeux de sa bro­de­rie, les sour­cils froncés.

— Giran­del­lo, répé­ta-t-elle. C’est un vieux nom. Très riche. On dit qu’elle ne s’est jamais mariée.

— Qu’est-ce qu’elle peut me vouloir ?

— Rien de bon, probablement.

Mais sa mère retour­na à son ouvrage sans ajou­ter un mot, et Luna com­prit qu’elle n’en sau­rait pas plus. Les vieilles Véni­tiennes avaient cette façon de taire ce qu’elles savaient, comme si le silence était une forme de protection.

Une semaine pas­sa. Luna conti­nuait son tra­vail, ses chambres, ses draps blancs qui effa­çaient toutes les traces. Elle com­men­çait à croire qu’elle avait ima­gi­né l’im­por­tance de cette ren­contre quand, un après-midi, elle trou­va une enve­loppe glis­sée sous la porte de ser­vice du troi­sième étage.

Son nom était écrit des­sus, d’une écri­ture élé­gante qu’elle ne connais­sait pas.

Elle l’ou­vrit avec des doigts tremblants.

« Chère Luna,

Je donne un petit thé demain à quatre heures, dans ma suite. Rien de for­mel — quelques amies, une conver­sa­tion. J’ai­me­rais beau­coup que vous vous joi­gniez à nous.

Il me semble que vous méri­tez mieux que les cou­loirs de service.

Livia Giran­del­lo »

Luna relut le mes­sage trois fois. Puis elle le plia soi­gneu­se­ment, le glis­sa dans la poche de son tablier, et conti­nua à pous­ser son cha­riot comme si rien ne s’é­tait passé.

Mais quelque chose s’é­tait pas­sé. Quelque chose qu’elle ne com­pre­nait pas encore, et qui res­sem­blait au pre­mier mou­ve­ment d’une vague — imper­cep­tible à la sur­face, mais capable de tout emporter.

Le len­de­main, à quatre heures moins dix, Luna Conta­ri­ni frap­pa à la porte de la suite 408.

Elle por­tait sa seule robe conve­nable — une robe bleue que sa mère avait retou­chée trois fois, si sou­vent lavée que le tis­su en était deve­nu presque trans­pa­rent aux coudes. Elle avait rele­vé ses che­veux du mieux qu’elle pou­vait, sans miroir, dans les toi­lettes du per­son­nel. Elle savait qu’elle n’a­vait pas l’air d’une invi­tée. Elle savait qu’on la pren­drait pour ce qu’elle était — une fille pauvre qui jouait à être autre chose.

Mais quand Livia Giran­del­lo ouvrit la porte, elle sou­rit comme si Luna était exac­te­ment ce qu’elle attendait.

— Vous êtes venue, dit-elle sim­ple­ment. Entrez.

La suite 408 était bai­gnée de lumière. De grandes fenêtres don­naient sur le Grand Canal, et l’eau pro­je­tait des reflets mou­vants sur le pla­fond à fresques. Des femmes étaient assises dans des fau­teuils de velours, des tasses de thé à la main, vêtues de robes que Luna n’au­rait pas pu s’of­frir en dix ans de tra­vail. Elles se turent à son entrée, la regar­dèrent avec cette curio­si­té polie qui res­sem­blait à du mépris.

Livia prit Luna par le bras et la gui­da vers un siège près de la fenêtre.

— Mes­dames, dit-elle d’une voix claire, je vous pré­sente Luna Conta­ri­ni. Sa famille a don­né huit doges à Venise. Elle me fait l’hon­neur de sa visite.

Il y eut un silence. Puis les conver­sa­tions reprirent, et Luna se retrou­va assise avec une tasse de thé entre les mains, le cœur bat­tant si fort qu’elle crai­gnait qu’on l’entende.

Elle ne com­pre­nait tou­jours pas ce que cette femme lui voulait.

Mais elle com­men­çait à com­prendre qu’elle était prête à le découvrir.

Cha­pitre 3

Le vapo­ret­to de la ligne 1 quit­tait San Zac­ca­ria toutes les vingt minutes. Livia connais­sait les horaires par cœur, comme elle connais­sait les visages des mari­nai qui ne la recon­nais­saient jamais — ou fai­saient sem­blant de ne pas la recon­naître, ce qui reve­nait au même.

Ce soir-là, elle mon­ta à bord juste avant le départ, quand la pas­se­relle trem­blait déjà sous les pieds des retar­da­taires. Elle por­tait un man­teau sombre, un fou­lard noué bas sur le front, des lunettes qu’elle n’ô­te­rait qu’une fois au large. Rien de théâ­tral — sim­ple­ment les pré­cau­tions d’une femme qui ne vou­lait pas être vue.

Le bateau s’é­bran­la avec cette secousse fami­lière, ce gron­de­ment de moteur qui fai­sait vibrer les bancs de bois. Livia s’ins­tal­la à l’ar­rière, sur le pont décou­vert, là où le vent d’oc­tobre mor­dait les joues et décou­ra­geait les bavards. Quelques tou­ristes pre­naient des pho­to­gra­phies de la Riva degli Schia­vo­ni qui s’é­loi­gnait. Un vieux Véni­tien lisait son jour­nal en fumant. Per­sonne ne fai­sait atten­tion à elle.

La tra­ver­sée jus­qu’au Lido durait qua­rante minutes — assez pour que Venise devienne un songe, une ligne de cou­poles et de cam­pa­niles trem­blant sur l’ho­ri­zon comme un mirage qu’on aurait pu inven­ter. Livia aimait ce moment où la ville ces­sait d’être réelle, où elle flot­tait entre deux mondes, n’ap­par­te­nant plus à l’un et pas encore à l’autre.

Elle regar­dait l’eau.

La lagune avait cette cou­leur d’ar­doise que pre­naient les soirs d’au­tomne, quand le soleil des­cen­dait der­rière les nuages sans jamais les per­cer. Des pieux de bois mar­quaient le che­nal, ali­gnés comme des sen­ti­nelles, et par­fois une mouette se posait sur l’un d’eux, indif­fé­rente au pas­sage des bateaux. L’air sen­tait le sel, le mazout, quelque chose de végé­tal qui venait des îles.

Livia sor­tit une ciga­rette de son sac, l’al­lu­ma à l’a­bri de sa main. Elle fumait rare­ment — une habi­tude qu’elle avait prise dans sa jeu­nesse et qu’elle avait presque aban­don­née. Mais sur le vapo­ret­to, entre Venise et le Lido, elle s’au­to­ri­sait ce petit vice. La signo­ra Marin pou­vait fumer. Livia Giran­del­lo ne le fai­sait jamais.

Le bateau contour­na l’île de Sant’E­le­na, lon­gea les Giar­di­ni où se tenait la Bien­nale. Livia aper­çut les pavillons natio­naux entre les arbres — des construc­tions dis­pa­rates, cer­taines élé­gantes, d’autres bru­tales, toutes char­gées de ce que les nations vou­laient mon­trer d’elles-mêmes. Dans quelques jours, Ingo Fischer serait là, dans le pavillon alle­mand, célé­bré comme un mar­tyr de l’art, applau­di par des gens qui ne savaient rien.

Elle tira sur sa ciga­rette, lais­sa la fumée s’en­vo­ler dans le vent.

Le Lido appa­rut bien­tôt — une langue de sable éti­rée entre la lagune et l’A­dria­tique, bor­dée de grands hôtels qui som­meillaient en atten­dant l’é­té. Hors sai­son, l’île avait quelque chose de fan­to­ma­tique. Les plages étaient désertes, les cabines fer­mées, les pro­me­nades vides. On croi­sait par­fois un chien soli­taire, une vieille dame qui mar­chait contre le vent, un pêcheur qui répa­rait ses filets. Le reste du temps, le Lido appar­te­nait au silence.

Livia des­cen­dit à l’embarcadère prin­ci­pal, celui qui fai­sait face au Grand Hôtel des Bains. La façade Liber­ty se dres­sait devant elle, blanche et mas­sive, avec ses colonnes, ses bal­cons, ses grandes fenêtres qui reflé­taient le ciel gris. C’é­tait un hôtel bâti pour les fastes de la Belle Époque, pour les curistes et les mon­dains qui venaient prendre les eaux, pour les familles aris­to­cra­tiques qui fuyaient la cha­leur de l’é­té véni­tien. Aujourd’­hui, il res­sem­blait à un paque­bot échoué sur le sable, trop grand pour la sai­son, trop vide pour être vrai­ment vivant.

Livia tra­ver­sa le hall sans s’ar­rê­ter à la récep­tion. On la connais­sait ici comme la signo­ra Marin, une cliente dis­crète qui payait à l’a­vance et ne deman­dait jamais rien. Elle avait une chambre au deuxième étage, avec vue sur la mer — pas une suite, rien d’os­ten­ta­toire, juste un lit, une armoire, une table près de la fenêtre. L’a­no­ny­mat avait un prix, et ce prix était la modestie.

Elle mon­ta par l’es­ca­lier de ser­vice, évi­tant l’as­cen­seur où l’on pou­vait croi­ser d’autres clients. Le cou­loir du deuxième étage était silen­cieux, éclai­ré par des appliques qui dif­fu­saient une lumière jau­nâtre. Ses pas ne fai­saient aucun bruit sur la moquette épaisse.

Elle entra dans sa chambre, ôta son man­teau, son fou­lard, ses lunettes. Dans le miroir de l’ar­moire, elle vit son propre visage — celui de Livia Giran­del­lo, pas celui de la signo­ra Marin. Les deux se res­sem­blaient, bien sûr, mais quelque chose chan­geait dans l’ex­pres­sion, dans la ten­sion des mâchoires, dans la façon dont les yeux regar­daient. La signo­ra Marin était plus libre. Elle n’a­vait pas d’his­toire, pas de nom à por­ter, pas de bles­sures à cacher.

Livia s’as­sit près de la fenêtre. La mer était grise, presque noire par endroits, striée de vagues courtes que le vent sou­le­vait. Au loin, on devi­nait la sil­houette d’un car­go qui pas­sait, char­gé de mar­chan­dises venues d’ailleurs. L’ho­ri­zon était une ligne floue où le ciel et l’eau se confondaient.

Elle atten­dait quelqu’un.

À sept heures pré­cises, on frap­pa à la porte — trois coups brefs, espa­cés, un code qu’ils avaient éta­bli dès le début. Livia se leva, alla ouvrir.

L’homme qui entra était petit, sec, avec un visage buri­né par le sel et le soleil. Il devait avoir soixante ans, peut-être plus. Ses mains étaient celles d’un arti­san — larges, cal­leuses, tachées de choses qu’on ne deman­dait pas. Il s’ap­pe­lait Beppe, ou du moins c’é­tait le nom qu’il don­nait. Il répa­rait les bateaux du côté de Mala­moc­co, là où per­sonne n’al­lait, et il savait des choses que les autres ignoraient.

— Signo­ra, dit-il en s’as­seyant sur la chaise qu’elle lui désignait.

— Beppe.

Elle lui ser­vit un verre de grap­pa — une bou­teille qu’elle gar­dait dans le tiroir de la com­mode, jamais ouverte sauf pour lui. Il but une gor­gée, s’es­suya la bouche du revers de la main.

— Vous avez les plans ? demanda-t-elle.

Il hocha la tête, sor­tit de sa veste un rou­leau de papier jau­ni qu’il déplia sur la table. C’é­tait un plan du palaz­zo Zor­zi — pas un plan offi­ciel, mais quelque chose de plus ancien, plus pré­cis, avec des anno­ta­tions manus­crites qui dataient d’un autre siècle. On y voyait chaque pièce, chaque esca­lier, chaque pas­sage dérobé.

— Le comte me l’a prê­té il y a des années, dit Beppe. Pour des tra­vaux sur la façade. Je ne l’ai jamais rendu.

Livia se pen­cha sur le docu­ment. Ses yeux cher­chaient quelque chose de pré­cis — et ils le trou­vèrent. Au deuxième étage, sur l’aile qui don­nait sur le rio, il y avait une log­gia. Un petit bal­con de pierre qui sur­plom­bait l’eau noire.

— Celle-là, dit-elle en posant le doigt dessus.

Beppe regar­da, fron­ça les sourcils.

— La log­gia del Moro. On l’ap­pelle comme ça parce qu’un ancêtre des Zor­zi y a tué un ser­vi­teur maure, il y a trois cents ans. Jeté par-des­sus la balustrade.

— La balus­trade, jus­te­ment. Dans quel état est-elle ?

Beppe la regar­da avec ces yeux qui avaient vu trop de choses pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

— Vieille, dit-il. Comme tout le reste du palaz­zo. La pierre est ron­gée. Le comte n’en­tre­tient plus rien depuis des années.

— Pour­rait-elle céder ?

Le silence qui sui­vit fut long. Beppe but une autre gor­gée de grap­pa, repo­sa son verre avec précaution.

— Tout peut céder, signo­ra. Avec le temps. Ou avec un peu d’aide.

Livia ne répon­dit pas. Elle conti­nuait à regar­der le plan, à mémo­ri­ser les dis­tances, les angles, les che­mins qu’on pou­vait emprun­ter pour arri­ver jus­qu’à cette log­gia sans être vu.

— J’au­rais besoin que quel­qu’un véri­fie l’é­tat de cette balus­trade, dit-elle enfin. Quel­qu’un qui s’y connaît en pierre. Qui sau­rait, par exemple, ce qu’il fau­drait faire pour qu’elle tienne encore un peu… ou pour qu’elle ne tienne plus du tout.

Beppe la fixa un long moment. Dans ses yeux, il n’y avait ni juge­ment ni sur­prise — seule­ment cette las­si­tude des gens qui ont vu le monde tel qu’il est et qui ont ces­sé de croire aux apparences.

— Je connais quel­qu’un, dit-il.

— Quel­qu’un de discret.

— Quel­qu’un de muet, signo­ra. Il tra­vaille à San Michele, le cime­tière. Il sait ce que pèse le silence.

Livia hocha la tête. Elle sor­tit de son sac une enve­loppe épaisse, la posa sur la table entre eux.

— Pour lui. Et pour vous.

Beppe prit l’en­ve­loppe sans la comp­ter. Il savait qu’elle conte­nait ce qu’il fal­lait — elle n’é­tait pas du genre à marchander.

— Quand ? demanda-t-il.

— Le comte donne une fête le 18. Il fau­drait que tout soit prêt avant.

— C’est dans dix jours.

— Oui.

Beppe rou­la le plan, le glis­sa dans sa veste, se leva.

— Ce sera fait, signora.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil, la main sur la poi­gnée. Pen­dant un ins­tant, Livia crut qu’il allait dire quelque chose — un aver­tis­se­ment, une ques­tion, peut-être même un conseil. Mais il ne dit rien. Il ouvrit la porte, sor­tit, et ses pas s’é­loi­gnèrent dans le cou­loir silencieux.

Livia res­ta seule.

Elle retour­na s’as­seoir près de la fenêtre. La nuit tom­bait sur le Lido, effa­çant la mer, effa­çant le ciel, ne lais­sant que le bruit des vagues et le vent qui fai­sait trem­bler les volets. Quelque part en bas, dans le res­tau­rant de l’hô­tel, des gens dînaient, par­laient, vivaient leur vie ordi­naire. Elle les enten­dait à peine.

Elle pen­sa à Ingo Fischer.

Elle essaya de se sou­ve­nir de ce qu’elle avait res­sen­ti pour lui, autre­fois — cet élan, cette fièvre, cette cer­ti­tude d’a­voir trou­vé quel­qu’un qui la voyait vrai­ment. Elle fouilla dans sa mémoire, cher­chant la cha­leur, la ten­dresse, tout ce qui fait qu’on aime. Mais elle ne trou­va rien. C’é­tait comme regar­der une pièce où l’on avait vécu et n’y voir que des murs nus, des meubles par­tis, des traces de tableaux sur le plâtre.

Il avait tout pris. Même les souvenirs.

Il ne res­tait que la bles­sure — froide main­te­nant, cris­tal­li­sée, dure comme la pierre des palaz­zi. Une bles­sure qui ne sai­gnait plus mais qui ne gué­ris­sait pas non plus. Une bles­sure qui attendait.

Livia allu­ma une autre ciga­rette, la fuma jus­qu’au filtre.

Dans dix jours, il serait mort.

Et elle, elle repren­drait le vapo­ret­to vers Venise, elle remon­te­rait dans sa suite du Bauer, elle com­man­de­rait un Bel­li­ni au bar, et per­sonne ne sau­rait jamais ce qui s’é­tait pas­sé dans la log­gia del Moro.

C’é­tait un plan simple. Les meilleurs le sont toujours.

Elle écra­sa sa ciga­rette, se désha­billa, se glis­sa entre les draps frais de l’hô­tel des Bains. La chambre était sombre, silen­cieuse, imper­son­nelle. Exac­te­ment ce qu’il lui fallait.

Demain, elle retour­ne­rait à Venise. Elle rever­rait Luna Conta­ri­ni. Elle conti­nue­rait à tis­ser sa toile, fil après fil, avec une patience d’araignée.

Et quand tout serait prêt, quand chaque pièce serait à sa place, elle regar­de­rait Ingo Fischer tomber.

Cette pen­sée l’ac­com­pa­gna dans le som­meil — non pas comme un cau­che­mar, mais comme une berceuse.

Cha­pitre 4

Le motos­ca­fo pri­vé fen­dit les eaux du Grand Canal avec cette arro­gance des bateaux qui savent qu’on les regarde. À la proue, debout mal­gré le tan­gage, Ingo Fischer contem­plait Venise comme un conqué­rant reve­nu d’exil.

Il avait vieilli. Ses che­veux, autre­fois d’un blond véni­tien, avaient blan­chi aux tempes et se clair­se­maient sur le som­met du crâne. Son visage s’é­tait creu­sé, mar­qué par les années et par quelque chose d’autre — cette amer­tume des hommes qui croient méri­ter davan­tage que ce que la vie leur donne. Mais ses yeux étaient res­tés les mêmes : bleus, per­çants, avec cette inten­si­té de pré­da­teur qui avait fait sa répu­ta­tion et son charme.

Il por­tait un man­teau de cache­mire sombre, une écharpe de soie blanche, des gants de cuir fin. À cin­quante-deux ans, il culti­vait l’é­lé­gance de ceux qui ont appris à se com­po­ser un per­son­nage. L’ar­tiste mau­dit. L’exi­lé cou­ra­geux. Le génie incom­pris par son propre pays.

Le bateau pas­sa sous le pont de l’A­ca­dé­mie, lon­gea les façades ocre et roses des palaz­zi endor­mis. Ingo recon­nais­sait chaque pierre, chaque fenêtre, chaque reflet. Il était venu sou­vent à Venise, autre­fois — pour peindre, pour expo­ser, pour séduire. La ville l’a­vait tou­jours ins­pi­ré. Quelque chose dans cette lumière, dans cette eau omni­pré­sente, dans cette beau­té qui pour­ris­sait len­te­ment, cor­res­pon­dait à sa vision du monde.

— Nous arri­vons, signore, dit le pilote en ralentissant.

Le Bauer appa­rut sur la droite, avec son étrange archi­tec­ture double — le palaz­zo gothique gref­fé à l’aile moderne. Ingo sou­rit. Il aimait cette contra­dic­tion, ce refus de choi­sir entre le pas­sé et le pré­sent. C’é­tait un hôtel pour les gens comme lui, ceux qui n’ap­par­te­naient à aucune époque.

Le motos­ca­fo accos­ta à l’embarcadère pri­vé. Des por­teurs en livrée se pré­ci­pi­tèrent pour prendre les bagages — trois malles, deux valises, un étui de cuir qui conte­nait ses pin­ceaux et ses car­nets. Ingo des­cen­dit avec la len­teur cal­cu­lée des hommes qui savent qu’on les attend.

Dans le hall, le direc­teur l’ac­cueillit per­son­nel­le­ment. On lui avait réser­vé une suite au qua­trième étage, avec vue sur le canal et le cam­po San Moi­sè. Tout avait été pré­pa­ré selon ses exi­gences : des fleurs fraîches, du cham­pagne fran­çais, un che­va­let ins­tal­lé près de la fenêtre au cas où l’ins­pi­ra­tion viendrait.

— Le pavillon alle­mand vous attend demain à onze heures, signor Fischer, dit le direc­teur en l’ac­com­pa­gnant vers l’as­cen­seur. Le com­mis­saire de l’ex­po­si­tion est impa­tient de vous rencontrer.

— Je suis sûr qu’il l’est, répon­dit Ingo avec un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux.

La Bien­nale de 1938 serait dif­fé­rente des pré­cé­dentes. L’Al­le­magne offi­cielle l’a­vait ban­ni, ses œuvres avaient été reti­rées des musées, cer­taines détruites dans les auto­da­fés de l’art dégé­né­ré. Mais ici, à Venise, on l’ex­po­sait comme un mar­tyr, un résis­tant, un sym­bole de tout ce que le régime vou­lait écra­ser. Les cri­tiques fran­çais et amé­ri­cains s’ap­prê­taient à le célé­brer. Les col­lec­tion­neurs fai­saient la queue pour acqué­rir ses toiles. Son exil était deve­nu sa meilleure publicité.

Il entra dans sa suite, congé­dia le por­teur d’un geste, res­ta seul.

La pièce était vaste, déco­rée dans ce style véni­tien char­gé qu’il avait tou­jours trou­vé légè­re­ment vul­gaire — trop de dorures, trop de velours, trop de miroirs qui reflé­taient des miroirs. Mais la lumière était belle. Elle entrait par les grandes fenêtres, se bri­sait sur l’eau du canal, pro­je­tait des reflets mou­vants sur le pla­fond à fresques. C’é­tait une lumière qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs, une lumière qui men­tait magnifiquement.

Ingo ôta son man­teau, s’ap­pro­cha de la fenêtre.

En bas, Venise conti­nuait sa vie immé­mo­riale — les gon­doles qui glis­saient, les cris des mar­chands, les cloches qui son­naient l’an­gé­lus. Rien n’a­vait chan­gé depuis sa der­nière visite, huit ans plus tôt. La ville était immuable, indif­fé­rente aux drames qui se jouaient entre ses murs. Elle avait vu des empires naître et mou­rir, des amours éclore et se flé­trir, des hommes se croire impor­tants puis dis­pa­raître dans l’ou­bli. Un peintre de plus ou de moins ne fai­sait aucune différence.

Il pen­sa à Livia.

C’é­tait étrange — il n’a­vait pas pen­sé à elle depuis des années, et voi­là que son image lui reve­nait, convo­quée par les pierres de cette ville. Livia Giran­del­lo, la belle Véni­tienne aux yeux sombres, celle qui l’a­vait aimé avec une inten­si­té qui l’a­vait d’a­bord flat­té, puis étouf­fé. Il l’a­vait peinte cinq fois, peut-être six. Des toiles vio­lentes, fié­vreuses, où il avait mis tout ce qu’il voyait en elle — le désir, la pos­ses­si­vi­té, cette noir­ceur qui affleu­rait sous la sur­face parfaite.

Ces tableaux l’a­vaient ren­du célèbre. La série véni­tienne, comme on l’ap­pe­lait dans les cata­logues. Des cri­tiques avaient écrit des pages entières sur la femme sans nom qui han­tait ces toiles, sur la ten­sion éro­tique, sur la cruau­té du regard que le peintre posait sur son modèle. Per­sonne ne s’é­tait deman­dé ce que le modèle en pensait.

Ingo haus­sa les épaules. C’é­tait il y a long­temps. Livia avait dû refaire sa vie, se marier, oublier. Les femmes oubliaient tou­jours. Elles n’a­vaient pas le choix.

Il se détour­na de la fenêtre, ouvrit une des malles, en sor­tit une bou­teille de whis­ky qu’il avait appor­tée de Zurich. Il se ser­vit un verre, le but len­te­ment, savou­rant la brû­lure dans sa gorge.

Demain, il irait au pavillon alle­mand. Il ser­re­rait des mains, sou­ri­rait aux pho­to­graphes, dirait les mots qu’on atten­dait de lui sur la liber­té de l’art et la bar­ba­rie des régimes. Il joue­rait son rôle, comme il l’a­vait tou­jours fait. Et les gens croi­raient ce qu’ils vou­laient croire, parce que c’é­tait plus simple que de regar­der la véri­té en face.

La véri­té, c’é­tait qu’In­go Fischer n’a­vait jamais été un résis­tant. Il avait quit­té l’Al­le­magne non par convic­tion, mais par ins­tinct de sur­vie. Il avait vu le vent tour­ner, com­pris que son art ne plai­rait plus, cal­cu­lé qu’il valait mieux par­tir avant d’y être for­cé. À Zurich, puis à Paris, il s’é­tait inven­té un pas­sé de dis­si­dent, semé des allu­sions à des per­sé­cu­tions qui n’a­vaient jamais eu lieu, lais­sé entendre qu’il avait ris­qué sa vie pour ses convictions.

Et les gens l’a­vaient cru. Parce qu’il était beau, parce qu’il par­lait bien, parce que son art avait cette vio­lence qui res­sem­blait à du courage.

Ingo ter­mi­na son whis­ky, s’en ser­vit un autre.

Il pen­sa aux jours à venir. La Bien­nale, les récep­tions, les col­lec­tion­neurs. Et peut-être autre chose aus­si — une nou­velle muse, une nou­velle ins­pi­ra­tion. Venise regor­geait de belles femmes, sur­tout en cette sai­son où les tou­ristes se fai­saient rares et où les Véni­tiennes repre­naient pos­ses­sion de leur ville. Il suf­fi­sait de regar­der, de choi­sir, de tendre la main.

Quel­qu’un frap­pa à la porte. Un ser­veur, pro­ba­ble­ment, avec le cham­pagne com­man­dé. Ingo alla ouvrir.

Ce n’é­tait pas un ser­veur. C’é­tait une femme — jeune, brune, vêtue d’un uni­forme noir de femme de chambre. Elle tenait une pile de ser­viettes blanches et le regar­dait avec des yeux légè­re­ment effrayés.

— Par­don­nez-moi, signore, dit-elle. Je croyais la suite vide. Je revien­drai plus tard.

Mais Ingo ne la lais­sa pas par­tir. Il la regar­dait avec cette inten­si­té qui fai­sait son charme et son dan­ger — ce regard qui désha­billait, qui éva­luait, qui pre­nait possession.

— Vous êtes véni­tienne, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. La jeune femme hocha la tête, mal à l’aise.

— Com­ment vous appelez-vous ?

— Maria, signore.

Elle men­tait, il le voyait. Mais peu impor­tait. Ce qui l’in­té­res­sait, c’é­tait autre chose — la ligne de son cou, la façon dont la lumière tom­bait sur sa joue, cette grâce invo­lon­taire des filles qui ne savent pas qu’elles sont belles.

— Reve­nez dans une heure, Maria, dit-il avec un sou­rire. J’au­rai besoin de ser­viettes propres.

La jeune femme s’in­cli­na, s’en­fuit presque. Ingo refer­ma la porte, retour­na à son whisky.

Venise ne l’a­vait pas déçu. Elle lui offrait déjà ce qu’il était venu cher­cher — la lumière, l’ins­pi­ra­tion, et cette chair fraîche qui fai­sait tour­ner le monde.

Il leva son verre vers la fenêtre, vers les reflets dorés du cou­chant sur les eaux du Grand Canal.

— À toi, Venise, mur­mu­ra-t-il. Tu m’as manqué.

Quelque part dans les étages du Bauer, une femme de chambre nom­mée Luna Conta­ri­ni ran­geait son cha­riot sans savoir qu’elle venait de croi­ser l’homme qui chan­ge­rait sa vie. Et dans une suite du même hôtel, Livia Giran­del­lo buvait son thé en regar­dant la même lumière, le même canal, les mêmes reflets — et pen­sait exac­te­ment la même chose, mais avec des inten­tions très différentes.

La nuit tom­bait sur Venise. Dans les églises, on allu­mait les cierges. Dans les palaz­zi, on fer­mait les volets. Et quelque part sur la lagune, un vapo­ret­to tra­ver­sait l’obs­cu­ri­té vers le Lido, por­tant des pas­sa­gers qui ne se connais­saient pas encore et qui, peut-être, ne se connaî­traient jamais.

Mais cer­tains fils étaient déjà noués. Cer­taines tra­jec­toires déjà tracées.

Et le compte à rebours avait commencé.

Cha­pitre 5

Les jours qui sui­virent furent pour Luna comme un rêve dont elle crai­gnait de se réveiller.

Livia l’in­vi­tait régu­liè­re­ment dans sa suite — pour le thé, pour le déjeu­ner, pour des conver­sa­tions qui duraient des heures. Elles par­laient de Venise, de l’his­toire des grandes familles, des palaz­zi qui s’ef­fon­draient et de ceux qui tenaient encore. Livia sem­blait tout savoir — les alliances, les scan­dales, les for­tunes per­dues et les répu­ta­tions bri­sées. Elle racon­tait comme d’autres lisent, avec cette aisance des gens pour qui le pas­sé est aus­si vivant que le présent.

Luna buvait ses paroles. Pour la pre­mière fois depuis des années, quel­qu’un lui par­lait de ce monde qu’elle avait per­du — non pas comme d’une relique, mais comme d’une chose qui exis­tait encore, qui res­pi­rait, à laquelle on pou­vait appartenir.

— Vous avez été éle­vée pour cela, lui dit Livia un après-midi. Ce n’est pas parce que les cir­cons­tances vous ont fait des­cendre que vous n’êtes plus ce que vous êtes.

— Je fais les chambres, signora.

— Vous faites les chambres en atten­dant. Ce n’est pas la même chose.

Luna ne savait pas ce qu’elle atten­dait. Elle ne savait même pas si elle atten­dait quelque chose. Mais les mots de Livia s’in­si­nuaient en elle, réveillaient des espoirs qu’elle croyait morts.

Livia lui offrit d’a­bord des livres — des romans fran­çais, de la poé­sie, des essais sur l’art véni­tien. Luna les dévo­rait le soir, dans sa chambre de Can­na­re­gio, pen­dant que sa mère bro­dait en silence. Puis vinrent les vête­ments. Une robe d’a­bord, en soie bleue, que Livia pré­sen­ta comme un cadeau ano­din. Puis une autre, plus élé­gante. Des chaus­sures. Un châle de cache­mire. Des gants.

— Je ne peux pas accep­ter, disait Luna chaque fois.

— Vous pou­vez et vous devez, répon­dait Livia. Consi­dé­rez cela comme un investissement.

Un inves­tis­se­ment dans quoi, Luna ne le deman­dait pas. Elle avait peur de la réponse, ou peut-être peur qu’il n’y en ait pas.

Livia lui apprit à mar­cher autre­ment — non pas la démarche pres­sée des domes­tiques, mais le pas lent des femmes qui savent qu’on les regarde. Elle lui apprit à s’as­seoir, à tenir une tasse de thé, à sou­rire sans mon­trer les dents. Elle lui apprit les codes invi­sibles de ce monde qu’elle avait quit­té — com­ment saluer une com­tesse, com­ment décli­ner une invi­ta­tion, com­ment dire non en ayant l’air de dire oui.

— Vous appre­nez vite, obser­va Livia un soir. C’est parce que vous n’ap­pre­nez pas vrai­ment. Vous vous souvenez.

C’é­tait vrai. Luna sen­tait remon­ter en elle des gestes, des réflexes, des façons d’être qu’elle croyait avoir oubliés. Sa grand-mère les lui avait ensei­gnés dans l’ap­par­te­ment du palaz­zo Conta­ri­ni, quand elle était enfant, quand l’a­ve­nir sem­blait encore pos­sible. Tout était là, enfoui sous des années de ser­vi­tude, atten­dant d’être réveillé.

Par­fois, au milieu d’une leçon, Livia s’in­ter­rom­pait et la regar­dait avec une inten­si­té étrange — presque de la ten­dresse, mais pas tout à fait. Luna ne savait pas lire ce regard. Elle y voyait de la bien­veillance, cer­tai­ne­ment, et peut-être une forme de recon­nais­sance. Comme si Livia retrou­vait en elle quelque chose qu’elle avait perdu.

— Pour­quoi faites-vous tout cela ? deman­da Luna un jour.

Elles étaient assises près de la fenêtre de la suite 408, regar­dant le Grand Canal dans la lumière décli­nante de l’a­près-midi. Une théière vide entre elles, des miettes de gâteau sur les assiettes. L’in­ti­mi­té de ces heures par­ta­gées avait ren­du la ques­tion possible.

Livia ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait l’eau, les reflets, les bateaux qui passaient.

— Quand j’a­vais votre âge, dit-elle enfin, quel­qu’un m’a aidée. Une femme plus âgée, plus sage. Elle m’a appris des choses que per­sonne d’autre ne pou­vait m’enseigner.

— Et vous vou­lez faire la même chose pour moi ?

— Quelque chose comme ça.

Luna sen­tit qu’il y avait autre chose, quelque chose que Livia ne disait pas. Mais elle n’in­sis­ta pas. On n’in­siste pas avec les gens qui vous sauvent.

Les semaines pas­sèrent. Luna conti­nuait son tra­vail au Bauer — les chambres, les draps, l’in­vi­si­bi­li­té — mais quelque chose avait chan­gé. Elle mar­chait dif­fé­rem­ment dans les cou­loirs de ser­vice. Elle regar­dait les clientes avec d’autres yeux, non plus avec l’en­vie sourde des exclus, mais avec la patience de ceux qui savent que leur tour viendra.

Les autres femmes de chambre remar­quèrent le chan­ge­ment. Elles chu­cho­taient sur son pas­sage, échan­geaient des regards enten­dus. Luna les igno­rait. Elle avait tou­jours été seule ; elle pou­vait le rester.

Un soir, Livia lui annon­ça qu’il y aurait une réception.

— Le comte Alvise Zor­zi donne une fête dans son palaz­zo, dit-elle. La plus belle fête de la sai­son, dit-on. J’ai­me­rais que vous m’accompagniez.

Luna la regar­da, incrédule.

— Moi ? Mais je ne peux pas… Je ne suis personne.

— Vous êtes Luna Conta­ri­ni. Votre famille a don­né huit doges à la Répu­blique. Vous êtes plus véni­tienne que la moi­tié des gens qui seront là.

— Ils me recon­naî­tront. Ils savent que je tra­vaille ici.

— Ils ver­ront une jeune femme élé­gante, au bras d’une Giran­del­lo. Ils ver­ront ce qu’ils vou­dront voir. Les gens voient tou­jours ce qu’ils veulent voir.

Luna hési­ta. L’i­dée était folle — retour­ner dans ce monde en impos­ture, ris­quer l’hu­mi­lia­tion, la décou­verte. Mais quelque chose en elle brû­lait de le faire. Quelque chose qui avait été éteint trop longtemps.

— J’au­rai besoin d’une robe, murmura-t-elle.

Livia sou­rit — ce sou­rire étrange qu’elle avait par­fois, qui res­sem­blait à de la satisfaction.

— La robe est déjà prête.

Elle se leva, alla ouvrir l’ar­moire de la chambre. Et Luna vit.

C’é­tait une robe de soi­rée, longue, en velours noir avec des reflets pourpres. Le décol­le­té était sobre mais pré­cis, les manches s’ar­rê­taient aux coudes, la coupe épou­sait le corps sans le contraindre. C’é­tait une robe faite pour être regar­dée — pour arrê­ter les conver­sa­tions quand on entrait dans une pièce.

— Je l’ai fait faire pour vous, dit Livia. Par la cou­tu­rière des Moce­ni­go. Elle n’a pas posé de questions.

Luna s’ap­pro­cha, tou­cha le tis­su du bout des doigts. C’é­tait la plus belle chose qu’elle avait jamais vue — et elle lui était destinée.

— Je ne sais pas com­ment vous remer­cier, dit-elle d’une voix étranglée.

— Ne me remer­ciez pas encore. La fête sera dans quatre jours. D’i­ci là, nous avons du travail.

Les jours sui­vants furent intenses. Livia fit venir une coif­feuse, une maquilleuse, quel­qu’un qui ensei­gna à Luna les der­nières danses à la mode. Elle lui apprit les noms des gens qui seraient pré­sents, leurs his­toires, leurs fai­blesses. Elle lui expli­qua com­ment navi­guer dans une conver­sa­tion mon­daine, com­ment s’é­clip­ser quand il le fal­lait, com­ment res­ter mystérieuse.

— Il y aura quel­qu’un d’im­por­tant à cette fête, dit Livia la veille au soir. Un peintre alle­mand, très célèbre. Ingo Fischer.

Luna hocha la tête. Elle avait enten­du ce nom — on en par­lait dans les jour­naux, à cause de la Biennale.

— C’est un homme dan­ge­reux, conti­nua Livia. Char­mant, brillant, mais dan­ge­reux. Il a l’ha­bi­tude de prendre ce qu’il veut.

— Pour­quoi me dites-vous cela ?

Livia la regar­da longuement.

— Parce qu’il vous remar­que­ra. Un homme comme lui remarque tou­jours les femmes comme vous. Et je veux que vous soyez prête.

Luna ne com­pre­nait pas très bien ce que cela signi­fiait. Prête à quoi ? À résis­ter ? À céder ? Livia ne pré­ci­sa pas.

— Soyez sim­ple­ment vous-même, dit-elle. C’est tout ce que je vous demande.

Cette nuit-là, Luna ren­tra chez elle à Can­na­re­gio et ne dor­mit pas. Elle res­ta allon­gée dans le noir, les yeux ouverts, pen­sant à tout ce qui s’é­tait pas­sé depuis que Livia Giran­del­lo avait pous­sé la porte de la suite 312 par erreur.

Elle ne croyait pas au hasard. Per­sonne à Venise ne croyait au hasard. La ville était trop vieille, trop rusée, pour lais­ser les choses arri­ver par acci­dent. Si Livia l’a­vait trou­vée, c’é­tait pour une rai­son. Si elle l’a­vait choi­sie, c’é­tait pour quelque chose.

Mais quoi ?

Luna fer­ma les yeux, essaya de dormir.

Dans quatre jours, elle entre­rait au palaz­zo Zor­zi au bras de Livia Giran­del­lo, vêtue de velours noir, et le monde la ver­rait enfin.

Elle ne savait pas encore que ce monde la briserait.

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Le laza­ret de Pove­glia, l’île mau­dite de Venise

Le laza­ret de Pove­glia, l’île mau­dite de Venise

Le laza­ret de Poveglia

L’île mau­dite de Venise

On ne dénombre plus les his­toires de fan­tômes dans les palais de la Séré­nis­sime, comme celle de la Ca’ Dario, que Monet a peint en son temps, ou celle du Casi­no degli Spi­ri­ti que l’on voit appa­raître dans l’al­bum d’Hu­go Pratt, Fable de Venise. Celle du laza­ret de Pove­glia est d’une toute autre dimension.

Mais avant de racon­ter cette his­toire, lais­sons-nous empor­ter dans la Venise mys­té­rieuse par la musique mys­té­rieuse de Nino Rota qui illus­tra en 1976 le Casa­no­va de Fede­ri­co Fel­li­ni, joué par un Donald Suther­land méconnaissable.

O vene­zia, vena­ga, venusia

by Nino Rota

Com­men­çons par ce mot étrange. Laza­ret. On y entend le nom de Lazare, ce per­son­nage biblique à deux facettes. Le vrai Lazare dont il est ques­tion est celui de la para­bole de l’é­van­gile de Saint-Luc, celui qui fut lais­sé pour mort à la porte du mau­vais riche. Cou­vert d’ul­cères, on peut sup­po­ser qu’il était atteint de la peste. D’ailleurs, le mot “ladre” est une défor­ma­tion de Lazare, et c’est ain­si qu’on a pu for­mer le mot malade, ladre­rie et mala­dre­rie. Comme par hasard (et non par Lazare), Saint Lazare est la saint patron des ladres, les malades de la lèpre. Ce Lazare n’a rien à voir avec Lazare de Bétha­nie qui, lui, revint d’entre les morts selon l’é­van­gile de Saint Jean. Chose éton­nante éga­le­ment on appelle ladre­rie l’a­va­rice, mau­vaise mala­die dont était visi­ble­ment atteint celui qui lais­sa mou­rir le pes­ti­fé­ré au seuil de sa maison.

Pove­glia s’ap­pe­lait autre­fois Popi­lia, l’île des peu­pliers. Avant d’être trans­for­mée en laza­ret, son his­toire fut tour­men­tée et sa popu­la­tion comp­ta au XIVè siècle près de huit cents mai­sons, sur un lopin de terre même pas grand comme un hameau.

Pove­glia pose sa forme étrange à l’ouest de la grande île du Lido, à moins d’un kilo­mètre de ses plages. En fait d’une île, ce sont trois îles. Une appe­lée l’otta­go­no, l’oc­to­gone, en réa­li­té des­ti­née à une bat­te­rie d’ar­tille­rie. Les deux autres sont en forme de tra­pèze, don­nant l’im­pres­sion d’un éven­tail ouvert sur la mer.

Tan­dis que la peste noire déci­mait l’Eu­rope, Venise ten­ta de se pro­té­ger de l’é­pi­dé­mie en trans­for­mant la petite île en laza­ret. Avant de débar­quer hommes et biens dans l’ar­chi­pel, les navires pas­saient par ce petit bout de terre afin d’être pla­cés en qua­ran­taine. Par la suite le laza­ret connut une his­toire tra­gique, car lors de la grande épi­dé­mie du XVIème siècle, c’est sur celle île qu’on enter­ra et brû­la près de 160 000 cadavres de pes­ti­fé­rés. D’im­menses char­niers ont été mis à jour. On raconte éga­le­ment que cer­taines per­sonnes pré­sen­tant les symp­tômes de la peste étaient envoyées direc­te­ment sur l’île sans autre forme de pro­cès pour y être brû­lées vives.

En 1922, l’île fut trans­for­mé en asile psy­chia­trique, mais éton­nam­ment, aucune archive écrite ne per­met de confir­mer cette fonc­tion. Quelques simples lettres peintes à la main sur un mur défraî­chi et ron­gé par la mousse atteste l’é­vé­ne­ment. On raconte que les malades étaient har­ce­lés en per­ma­nence par les voix des âmes des pes­ti­fé­rés qui n’ont pas trou­vé le repos, et que le direc­teur de l’hô­pi­tal, lui-même visi­té par les fan­tômes se jeta du haut de la tour du campanile.

En 1968, l’a­sile fut trans­for­mé en mai­son de conva­les­cence pour per­sonnes âgées, mais fut vite aban­don­né, vic­time de sa mau­vaise répu­ta­tion. Il ne reste aujourd’­hui dans ces murs que l’am­biance ter­rible de l’a­ban­don… Alors que les terres sont aujourd’­hui uti­li­sées pour l’a­gri­cul­ture et la viti­cul­ture (le vin des morts) et inter­dites au tou­risme, une légende veut que ce soit le lieu le plus han­té du monde.

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Gas­pare Van­vi­tel­li, védu­tiste pré­coce venu de Hollande

Gas­pare Van­vi­tel­li, védu­tiste pré­coce venu de Hollande

L’homme est connu sous plu­sieurs noms ; Cas­par van Wit­tel naît à Ames­foort, en Hol­lande en 1653 et meurt à Rome en 1736, connu alors sous le nom de Gas­pare Van­vi­tel­li, et Gas­pa­ro degli Occhia­li. Exi­lé volon­taire depuis son plat pays avec sa famille, il s’ins­talle à Rome et entre­prend alors un tour des plus belles villes d’I­ta­lie, qu’il peint avec fer­veur, expor­tant son savoir faire acquis auprès des maîtres hol­lan­dais de la pein­ture des pay­sages pour l’ap­pli­quer sur les vues qu’il tra­verse. On le consi­dère, à juste titre, comme le père du védu­tisme ita­lien au tra­vers de ses œuvres pic­tu­rales venant de Venise. Si Van­vi­tel­li, qui s’est payé le luxe d’i­ta­lia­ni­ser son nom, n’a­vait jamais fait le voyage, on se demande si les peintres Bel­lot­to, Guar­di et sur­tout Cana­let­to auraient ren­con­tré le suc­cès qu’on leur connaît. D’autre part, son fils Lui­gi a été nom­mé par le Pape alors qu’il n’a­vait que 28 ans, archi­tecte offi­ciel de Saint-Pierre de Rome. Une influence ita­lienne non négligeable.

Van­vi­tel­li est sur­tout connu pour ses études de San­ta Maria del­la Salute, des des­sins superbes, simples lavis sur du papier qua­drillé et jau­ni, d’une force expres­sive hors du commun.

 

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