Velours noir — Chapitres 11 à 15
Velours noir
Velours noir
Chapitres 11 à 15
Chapitre 11
Le palazzo Zorzi brûlait de mille feux.
Des torches flambaient aux angles de la façade, projetant des ombres dansantes sur les vieilles pierres. Des lanternes de papier étaient suspendues aux fenêtres, des guirlandes de bougies serpentaient le long des balcons. On aurait dit qu’un incendie avait pris le bâtiment, mais un incendie joyeux, maîtrisé, qui ne détruisait rien et illuminait tout.
Les gondoles arrivaient par le rio San Giovanni, déversant leurs cargaisons d’invités sur l’embarcadère privé. Des femmes en robes de soirée, des hommes en smoking, des masques parfois — Alvise avait suggéré le déguisement sans l’imposer, et certains avaient joué le jeu. On entendait la musique depuis le canal, un orchestre qui jouait des valses et des tangos dans le piano nobile.
Luna et Livia arrivèrent ensemble, dans une gondole tendue de velours rouge.
Luna portait la robe de velours noir aux reflets pourpres. Ses cheveux étaient relevés en un chignon complexe, quelques mèches encadrant son visage. Elle avait aux oreilles des pendants d’améthyste que Livia lui avait prêtés, et autour du cou un collier de perles fines qui avait appartenu à la mère de Livia. Elle était belle — non pas d’une beauté convenue, mais d’une beauté grave, vénitienne, qui semblait sortir d’un tableau ancien.
— Vous êtes parfaite, lui dit Livia comme elles descendaient de la gondole.
Luna ne répondit pas. Elle regardait le palazzo, les torches, les invités qui montaient le grand escalier. Ses mains tremblaient légèrement.
— N’ayez pas peur, dit Livia. Vous êtes chez vous.
Elles entrèrent.
Le hall du palazzo était un tumulte de couleurs et de sons. Des serveurs circulaient avec des plateaux de champagne, des groupes se formaient et se défaisaient, les rires montaient vers les fresques du plafond où des nymphes dansaient avec des satyres. Alvise Zorzi accueillait ses invités au pied de l’escalier, vêtu d’un costume de doge vénitien — la corne, le manteau d’hermine, les brocarts dorés — qu’il portait avec un mélange d’ironie et de solennité.
— Mes chères ! s’exclama-t-il en les voyant. Livia, tu es divine comme toujours. Et cette jeune personne doit être la Contarini dont tu m’as tant parlé.
Il prit la main de Luna, la porta à ses lèvres avec une galanterie surannée.
— Bienvenue dans ma modeste demeure, dit-il. Les fantômes de mes ancêtres sont ravis de vous accueillir.
Luna sourit, troublée par l’extravagance de tout cela. Livia la guida vers l’escalier, l’entraîna dans les salons du premier étage.
La fête battait son plein. Des dizaines de personnes — peut-être cent, peut-être plus — circulaient dans les pièces en enfilade, admirant les tableaux, commentant les fresques, échangeant des nouvelles et des médisances. On parlait de la Biennale, de la politique, des derniers scandales. Un pianiste jouait du Chopin dans un coin, ignoré par presque tout le monde.
Livia présentait Luna à des gens, comme elle l’avait fait au palazzo Barbaro. Mais cette fois, Luna était plus assurée. Elle répondait aux questions, souriait aux compliments, tenait sa place. La transformation que Livia avait orchestrée portait ses fruits.
Et puis elle le vit.
Ingo Fischer était au centre d’un groupe d’admirateurs, près de la grande cheminée du salon principal. Il portait un smoking sombre, une pochette de soie blanche, et ce sourire carnassier qui était sa signature. Il racontait une anecdote — quelque chose sur Berlin, sur l’art, sur les fous qui gouvernaient son pays — et les gens autour de lui riaient, captivés.
Luna s’arrêta. Son cœur battait plus vite.
Comme s’il avait senti son regard, Ingo tourna la tête. Leurs yeux se croisèrent de nouveau, comme au palazzo Barbaro. Mais cette fois, il ne se contenta pas de sourire. Il s’excusa auprès de son groupe et marcha vers elle.
Livia vit la scène se dérouler comme au ralenti. Ingo qui approchait, Luna qui rougissait, les regards des autres invités qui se tournaient vers eux.
— Nous nous sommes déjà vus, dit Ingo en s’arrêtant devant Luna. Au palazzo Barbaro, n’est-ce pas ?
— Oui, murmura Luna. Je… je me souviens.
— Vous ne m’avez pas dit votre nom.
— Luna. Luna Contarini.
Il répéta le nom, le savourant comme on savoure un vin rare.
— Contarini. Un beau nom. Un nom vénitien.
Livia s’était légèrement écartée, laissant les deux se faire face. Elle observait la scène avec une attention féroce, notant chaque geste, chaque inflexion.
— Vous êtes peintre, dit Luna. J’ai vu des articles sur vous.
— Des articles. On dit tant de choses. La moitié est vraie, l’autre moitié est inventée. Parfois je ne sais plus moi-même laquelle est laquelle.
Il parlait avec cet accent allemand qui adoucissait ses consonnes, donnait à son italien une étrangeté musicale. Luna l’écoutait, fascinée malgré elle.
— Me permettriez-vous de vous apporter une coupe de champagne ? demanda-t-il.
— Je… oui. Merci.
Il s’éloigna vers un serveur. Luna se tourna vers Livia, les joues en feu.
— Je ne sais pas quoi lui dire.
— Vous n’avez rien à dire. Laissez-le parler. Les hommes comme lui aiment s’écouter.
Ingo revint avec deux coupes. Il en tendit une à Luna, leva la sienne dans un toast silencieux. Ils burent. Livia s’excusa, prétextant avoir vu une connaissance, et s’éloigna.
Elle ne s’éloigna pas vraiment. Elle se posta dans l’embrasure d’une porte, d’où elle pouvait observer sans être vue. Elle regardait Ingo parler, Luna écouter. Elle voyait le charme opérer, les défenses tomber, l’innocence se laisser séduire.
C’était exactement comme elle l’avait prévu.
L’heure passa. Ingo ne quittait pas Luna. Il l’avait entraînée vers un canapé près de la fenêtre, où ils parlaient à voix basse, isolés de la foule. Parfois il lui touchait le bras, se penchait vers elle, riait de ses réponses. Luna buvait ses paroles, ses coupes de champagne, son attention. Elle brillait.
Livia circulait dans les salons, parlant à des gens, jouant son rôle de mondaine vénitienne. Mais son regard revenait toujours vers eux — le peintre et sa proie, l’araignée et la mouche.
Vers onze heures, elle vit Ingo se lever, tendre la main à Luna. Ils se dirigèrent vers la sortie du salon principal.
Livia les suivit à distance.
Ils traversèrent une enfilade de pièces moins éclairées, s’éloignant du bruit et de la foule. Luna riait de quelque chose qu’Ingo avait dit. Elle semblait heureuse, insouciante, libérée du poids de sa vie ordinaire.
Livia savait où ils allaient. Elle le savait avant qu’ils y arrivent.
Elle les vit prendre le petit escalier qui menait au deuxième étage. Elle les vit disparaître dans l’obscurité du couloir aux portraits.
Puis elle attendit.
Son cœur battait fort — plus fort qu’elle ne l’aurait voulu. Ses mains tremblaient légèrement. Elle prit une coupe de champagne sur le plateau d’un serveur qui passait, la vida d’un trait.
Quelque part au-dessus d’elle, dans la loggia del Moro, Luna montrait à Ingo Fischer la vue magnifique sur le canal. Les reflets des torches dansaient sur l’eau noire. La balustrade de pierre, fragilisée par Nino dans la nuit, attendait le poids d’un corps.
Livia ferma les yeux.
Elle pensa à tout ce qui l’avait menée là — la trahison, la honte, les années de patience, les mois de préparation. Elle pensa à Luna, innocente sacrifiée sur l’autel de sa vengeance. Elle pensa à Ingo, qui ne savait pas encore qu’il vivait ses dernières minutes.
Puis elle entendit le cri.
Un cri de femme — aigu, déchirant, qui traversa le brouhaha de la fête comme une lame. Un cri qui disait l’horreur, l’incompréhension, la terreur pure.
Le cri de Luna.
Livia rouvrit les yeux.
Autour d’elle, les invités se figeaient. La musique s’arrêta. Des voix s’élevèrent, confuses, inquiètes. Quelqu’un demanda ce qui se passait. Quelqu’un d’autre courut vers l’escalier.
Livia ne bougea pas.
Elle resta parfaitement immobile, sa coupe de champagne vide à la main, pendant que le chaos se répandait autour d’elle. Elle regarda les gens courir, crier, se bousculer. Elle entendit d’autres cris, des exclamations, puis le mot qui circula de bouche en bouche :
« Il est tombé. Le peintre allemand. Il est tombé dans le canal. »
Livia posa sa coupe sur une console, lissa le tissu de sa robe.
C’était fait.
Elle se dirigea vers l’escalier, lentement, avec la foule des curieux. Elle monta les marches une à une, le visage composé en une expression de curiosité inquiète.
Mais dans sa poitrine, quelque chose battait — quelque chose qui n’était pas du soulagement, pas de la joie, pas de la paix.
Quelque chose qui ressemblait terriblement au vide.
Chapitre 12
Ce qui s’était passé, Luna ne le comprendrait jamais vraiment.
Un instant, ils étaient là, tous les deux, sur cette terrasse miraculeuse que Livia lui avait décrite. L’air était frais, chargé de l’odeur des canaux. En bas, les reflets des torches dansaient sur l’eau comme des âmes en peine. Le bruit de la fête leur parvenait, assourdi, comme venu d’un autre monde.
Ingo s’était approché de la balustrade. Il regardait la vue avec ces yeux de peintre qui voyaient ce que les autres ne voyaient pas — les couleurs, les ombres, les lignes invisibles.
— C’est magnifique, avait-il dit. Comment connaissez-vous cet endroit ?
— Une amie me l’a montré, avait répondu Luna.
Elle se tenait en retrait, près de la porte. Elle ne savait pas trop ce qu’elle faisait là, pourquoi elle l’avait suivi, ce qu’il attendait d’elle. Le champagne lui brouillait un peu l’esprit, tout semblait irréel, comme un rêve dont elle n’était pas sûre de vouloir se réveiller.
Ingo s’était retourné vers elle, avait souri.
— Venez voir. On dirait un tableau de Canaletto.
Luna avait hésité, puis s’était approchée. Elle s’était arrêtée à côté de lui, sans toucher la balustrade. Elle regardait le canal, les toits noirs contre le ciel d’encre, la lune qui se levait derrière les cheminées.
— Vous êtes différente des autres femmes, avait dit Ingo. Vous avez quelque chose… quelque chose de vrai. De non fabriqué.
Luna n’avait pas su quoi répondre. Personne ne lui avait jamais parlé ainsi.
— Je voudrais vous peindre, avait-il continué. Un jour. Si vous acceptez.
Son cœur s’était mis à battre plus fort. Elle, sur une toile, comme les modèles des grands maîtres. Elle, vue par cet homme célèbre, immortalisée par son regard.
— Je… je ne sais pas, avait-elle murmuré.
Ingo s’était penché vers elle. Pas pour l’embrasser — pas encore — mais pour être plus proche, pour parler plus bas.
— On ne sait jamais, au début. C’est ce qui rend la chose excitante.
Et puis il s’était appuyé sur la balustrade.
Luna se souvenait du bruit — un craquement sec, comme une branche qui casse. Elle se souvenait du regard d’Ingo, cet instant de surprise pure, de totale incompréhension. Elle se souvenait de la pierre qui cédait, du vide qui s’ouvrait, du corps qui basculait.
Elle avait tendu la main pour le retenir. Ses doigts avaient effleuré le tissu de sa veste, n’avaient rien saisi.
Et puis il était tombé.
Le cri était sorti de sa gorge avant qu’elle ait conscience de le pousser. Un cri animal, primal, qui n’avait rien d’humain. Elle s’était jetée en avant, avait regardé par-dessus ce qui restait de la balustrade.
En bas, trois étages plus bas, l’eau noire du canal avait englouti le corps d’Ingo Fischer. Des bulles remontaient à la surface, argentées dans la lumière des torches. Puis plus rien. Le silence. L’eau qui se refermait comme si rien ne s’était passé.
Luna avait continué à crier.
Elle ne savait pas combien de temps s’était écoulé avant que quelqu’un arrive. Des secondes ? Des minutes ? Le temps avait perdu toute signification. Elle était agenouillée sur les dalles de la loggia, le visage baigné de larmes, les mains agrippées aux restes de la balustrade, incapable de bouger.
Des gens l’avaient entourée. Des voix confuses. Des mains qui essayaient de la relever. Elle ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Elle ne voyait que l’eau noire, les reflets des torches, le vide.
— Il est tombé, répétait-elle. La pierre a cédé. Il est tombé.
Quelqu’un l’avait prise dans ses bras. Une étreinte familière, un parfum qu’elle connaissait. Livia.
— Je suis là, murmurait Livia. Je suis là. Tout va bien.
Mais rien n’allait bien. Rien n’irait plus jamais bien.
On l’avait emmenée loin de la loggia, descendue par un autre escalier, installée dans un fauteuil d’un salon à l’écart. Quelqu’un lui avait donné de l’eau, un verre d’alcool fort qu’elle avait bu sans le sentir. Les gens allaient et venaient autour d’elle, parlaient à voix basse. Livia restait à ses côtés, lui tenant la main.
— Ce n’était pas votre faute, disait-elle. La balustrade était vieille. Un accident. Ce n’était pas votre faute.
Luna l’entendait à peine. Elle revoyait le visage d’Ingo au moment où il avait compris — cette fraction de seconde où il avait su qu’il allait mourir, où la terreur avait remplacé le charme, où l’homme s’était défait derrière le masque.
Elle l’avait vu mourir. Elle avait vu la mort entrer dans ses yeux.
Et elle ne pourrait jamais oublier.
Des hommes étaient descendus au bord du canal. On avait repêché le corps — Luna l’avait appris plus tard, par fragments, par les murmures qui circulaient. Ingo Fischer était mort sur le coup, probablement. La chute, l’impact sur l’eau, les pierres du fondement. Il n’avait pas souffert, disaient les médecins. Une consolation dérisoire.
La police était venue. Un commissaire aux yeux fatigués avait posé des questions à Luna — où étiez-vous, que s’est-il passé, l’avez-vous touché, l’avez-vous poussé ? Elle avait répondu comme elle pouvait, entre deux sanglots, avec Livia à ses côtés qui corroborait, qui rassurait, qui protégeait.
— La signorina Contarini est sous le choc, avait dit Livia. Elle a assisté à un drame horrible. Vous ne pouvez pas la traiter comme une suspecte.
Le commissaire avait hoché la tête. L’explication était simple — la balustrade, vieille de plusieurs siècles, mal entretenue, s’était effondrée sous le poids de l’homme. Des dizaines de témoins avaient vu Luna et Ingo monter ensemble vers la loggia. Aucun signe de lutte. Aucun motif. Un accident tragique, comme Venise en connaissait parfois.
Alvise Zorzi était effondré. Son palazzo, sa fête, sa réputation — tout s’écroulait en même temps que la balustrade. On le voyait errer dans les salons, le costume de doge défait, répétant qu’il ne savait pas, qu’il ne pouvait pas savoir, que cette loggia était fermée depuis des années.
Mais Luna savait. Luna savait que Livia lui avait parlé de cette loggia, lui avait dit qu’elle était magnifique, qu’on y voyait les reflets des torches sur l’eau. Livia savait que cet endroit existait, que cette vue existait, que cette balustrade existait.
Et pourtant, quand Luna la regardait, elle ne voyait rien. Pas de culpabilité, pas de triomphe, pas de satisfaction. Juste ce masque de sollicitude, ces gestes de réconfort, cette voix douce qui répétait que ce n’était pas sa faute.
Luna était trop choquée pour réfléchir. Trop brisée pour soupçonner.
Vers trois heures du matin, Livia la ramena chez elle en gondole. L’aube commençait à blanchir l’horizon quand elles arrivèrent devant le petit pont de Cannaregio. La mère de Luna les attendait à la fenêtre, prévenue par on ne savait qui.
— Je reviendrai demain, dit Livia en aidant Luna à descendre. Reposez-vous. Essayez de dormir.
Luna la regarda — cette femme qui l’avait sauvée de l’obscurité, qui lui avait offert des robes et des rêves, qui l’avait conduite vers le désastre. Elle voulait dire quelque chose, poser une question, mais les mots ne venaient pas.
— Merci, murmura-t-elle finalement. Pour tout.
Livia sourit — ce sourire étrange qu’elle avait parfois, indéchiffrable.
— Il n’y a pas de quoi, dit-elle.
La gondole s’éloigna. Luna monta chez elle, se laissa déshabiller par sa mère, s’effondra sur son lit étroit.
Elle ne dormit pas. Elle resta les yeux ouverts dans l’obscurité, revoyant sans cesse la même scène — le craquement, le regard, la chute, l’eau noire qui se refermait.
Et quelque part, au fond de son esprit, une question commençait à se former. Une question qu’elle n’osait pas encore formuler, dont elle avait peur de connaître la réponse.
Pourquoi Livia lui avait-elle parlé de cette loggia ?
Pourquoi précisément celle-là ?
Chapitre 13
Le corps d’Ingo Fischer fut repêché au petit matin.
Des gondoliers l’avaient remonté avec des gaffes, tiré hors de l’eau comme un ballot de marchandises avariées. Il flottait face contre l’onde, les bras écartés, le smoking détrempé épousant les formes d’un corps qui ne respirait plus. On l’avait déposé sur la fondamenta, couvert d’un drap blanc que l’humidité rendait translucide.
Le commissaire Marin — un homme las, proche de la retraite, qui avait vu trop de noyés pour s’en émouvoir — supervisa les opérations. Il fit prendre des photographies, interrogea les témoins, examina la loggia d’où le peintre était tombé.
La balustrade s’était effondrée sur un mètre environ. La pierre était ancienne, rongée par les siècles et le sel. Des experts furent appelés, des maçons, des ingénieurs. Tous conclurent la même chose : accident. La structure était compromise depuis longtemps, un miracle qu’elle ait tenu aussi longtemps, n’importe qui aurait pu tomber à la place de l’Allemand.
Le comte Zorzi fut interrogé longuement. Il pleura, se lamenta, affirma qu’il ne savait rien de l’état de la loggia, qu’elle était fermée depuis des années, que personne n’y allait jamais. La police le crut. Alvise Zorzi était excentrique, pas criminel. Son palazzo tombait en ruine, comme la moitié des palais de Venise. Ces choses arrivaient.
La presse s’empara de l’affaire. Les journaux italiens en firent leur une — « Un peintre allemand meurt tragiquement à Venise » — avec des détails sur la fête, la Biennale, l’art dégénéré, l’exil. Les journaux étrangers reprirent l’histoire, l’amplifiant au passage. Ingo Fischer, qui n’avait jamais été très célèbre de son vivant, devint soudain l’icône d’une époque troublée — le martyr de l’art, victime d’un destin cruel après avoir échappé à la barbarie nazie.
Livia suivait tout cela de sa suite au Bauer.
Elle lisait les journaux le matin, découpait les articles, les rangeait dans un dossier qu’elle conserverait peut-être, ou qu’elle brûlerait plus tard. Elle recevait des visites — des connaissances venues aux nouvelles, des curieux qui voulaient savoir ce qui s’était vraiment passé. Elle jouait son rôle de témoin choquée, parlait de la tragédie avec les mots qu’il fallait, versait parfois une larme bien placée.
Personne ne la soupçonnait. Pourquoi l’aurait-on fait ? Elle était Livia Girandello, une femme respectable, une grande dame de Venise. Elle connaissait à peine le peintre allemand — de vue, de réputation, comme tout le monde. Sa protégée, la jeune Contarini, avait eu le malheur de se trouver là au mauvais moment. Rien de plus.
Le commissaire Marin vint l’interroger le lendemain de l’accident. Elle le reçut dans le salon de sa suite, lui offrit du café, répondit à ses questions avec une patience courtoise.
— Vous connaissiez la signorina Contarini depuis combien de temps ?
— Quelques semaines. Je l’avais remarquée au Bauer, où elle travaillait. Une jeune femme de bonne famille tombée dans la difficulté. J’ai voulu l’aider.
— Et le signor Fischer ?
— Je ne le connaissais pas. De réputation, bien sûr. Qui ne connaît pas Ingo Fischer ? Mais je ne lui avais jamais parlé avant la fête.
Le commissaire prenait des notes dans un carnet usé. Ses yeux fatigués cherchaient quelque chose — une faille, une contradiction, un mensonge. Mais Livia était impeccable. Elle avait eu des années pour préparer ce moment.
— La signorina Contarini dit que vous lui aviez parlé de cette loggia, dit le commissaire. Avant la fête.
Un instant de silence. Livia sentit quelque chose se contracter dans sa poitrine, mais son visage resta impassible.
— C’est possible, dit-elle. Je connais le palazzo Zorzi depuis l’enfance. J’ai dû mentionner qu’il y avait de beaux endroits à voir. Mais je n’ai pas parlé spécifiquement de cette loggia.
— La signorina semble penser le contraire.
— La signorina est en état de choc. Elle a vécu quelque chose de terrible. Il est naturel que ses souvenirs soient confus.
Le commissaire hocha la tête, referma son carnet. Il n’avait rien — pas de mobile, pas de preuve, pas de témoin qui aurait vu Livia faire quoi que ce soit de suspect. L’affaire était classée avant même d’avoir commencé.
— Merci pour votre coopération, signora Girandello.
— C’est la moindre des choses, commissaire.
Il partit. Livia resta seule dans sa suite, regardant par la fenêtre le Grand Canal qui scintillait dans la lumière de midi. Les bateaux passaient, les touristes prenaient des photographies, la vie continuait. Comme si rien ne s’était passé. Comme si Ingo Fischer n’avait jamais existé.
C’était ce qu’elle avait voulu. C’était exactement ce qu’elle avait prévu.
Alors pourquoi ne ressentait-elle rien ?
Elle s’était attendue à quelque chose — du soulagement, de la satisfaction, la paix enfin. Mais il n’y avait que ce vide, ce silence intérieur, cette absence de sentiment qui ressemblait à la mort.
Elle pensa aux années qu’elle avait passées à attendre, à planifier, à haïr. Toute cette énergie, toute cette patience, toute cette vie dépensée pour un seul but — et maintenant que le but était atteint, il ne restait rien. La haine avait été son carburant, sa raison de se lever le matin, le fil qui la reliait au monde. Sans elle, que lui restait-il ?
Livia s’assit dans un fauteuil, ferma les yeux.
Elle pensa à Luna. La jeune femme qu’elle avait sacrifiée, utilisée, brisée. Luna qui avait vu un homme mourir sous ses yeux, qui porterait ce souvenir pour le reste de sa vie. Luna qui, peut-être, commençait à comprendre.
Elle aurait dû ressentir de la culpabilité. Elle le savait. Mais même cela lui était refusé. Elle ne ressentait rien — ni remords ni justification, ni regret ni fierté. Juste ce vide immense qui la dévorait de l’intérieur.
Le téléphone sonna. C’était Alvise, hystérique, qui voulait lui parler de la catastrophe, des journalistes, de sa réputation ruinée. Livia l’écouta patiemment, fit les bruits qu’il fallait, promit de venir le voir bientôt. Puis elle raccrocha et retourna à sa fenêtre.
L’eau du Grand Canal était verte et opaque, comme toujours. Des siècles de secrets dormaient sous cette surface — des corps, des bijoux, des lettres d’amour, des armes du crime. Venise gardait tout, digérait tout, oubliait tout. Un noyé de plus ou de moins ne changeait rien à son éternité.
Livia pensa à l’eau noire du rio San Giovanni, celle qui avait englouti Ingo Fischer. Elle pensa au bruit de son corps tombant, au cri de Luna, aux bulles qui remontaient à la surface. Elle avait imaginé cette scène des centaines de fois pendant des mois. Et maintenant qu’elle s’était produite, elle lui semblait irréelle, comme un rêve dont on se souvient au réveil mais qui s’efface peu à peu.
Le soleil descendait sur Venise. Les ombres s’allongeaient sur les palais, les reflets sur l’eau viraient à l’or et au cuivre. Quelque part, dans un dépôt funéraire, le corps d’Ingo Fischer attendait d’être rapatrié en Allemagne. Sa famille avait été prévenue. Ses admirateurs pleuraient. Le monde continuait.
Et Livia Girandello restait assise dans sa suite du Bauer, aussi vide que les canaux à marée basse, aussi silencieuse que les églises abandonnées.
Elle avait gagné.
Alors pourquoi avait-elle l’impression d’avoir tout perdu ?
Chapitre 14
Les jours qui suivirent eurent la texture des rêves — flous, lents, privés de substance.
L’enquête fut close en moins d’une semaine. Accident. La balustrade était vétuste, le palazzo mal entretenu, la responsabilité incomberait à la succession Zorzi si la famille Fischer décidait de poursuivre. Personne ne poursuivit. En Allemagne, on avait d’autres soucis que de venger un artiste dégénéré mort à l’étranger.
Le corps fut rapatrié par train, dans un cercueil de zinc, accompagné d’un fonctionnaire du consulat et d’une gerbe de fleurs envoyée par la Biennale. Les journaux publièrent de brèves nécrologies, puis passèrent à autre chose. Le monde avait la mémoire courte, surtout en 1938, surtout quand l’Europe entière sentait venir la catastrophe.
Livia reprit sa vie.
Elle quitta le Bauer au bout de quelques jours, retourna dans son palazzo du Grand Canal. Elle y retrouva ses domestiques, ses habitudes, ses rituels immuables. Le café le matin, la correspondance l’après-midi, les réceptions le soir. Venise continuait à tourner autour d’elle comme un manège dont elle connaissait tous les chevaux.
Mais quelque chose avait changé.
Elle dormait mal. Des rêves la réveillaient en sursaut — des rêves où elle tombait, où elle se noyait, où des mains l’agrippaient depuis des eaux noires. Elle se levait avant l’aube, marchait dans les pièces vides du palazzo, regardait le canal par les fenêtres jusqu’à ce que le jour se lève.
Le vide qu’elle avait ressenti après la mort d’Ingo ne se comblait pas. Elle avait cru que la vengeance lui apporterait la paix, mais il n’y avait pas de paix — seulement ce silence, cette absence, ce manque qui n’avait plus d’objet.
Pendant neuf ans, elle avait vécu pour un but. Maintenant que le but était atteint, elle ne savait plus pourquoi vivre.
Elle pensa à Luna souvent.
Elle avait essayé de la revoir, les premiers jours. Elle avait envoyé des messages, des fleurs, des propositions de visite. Luna n’avait pas répondu. Sa mère avait fait dire qu’elle était souffrante, qu’elle ne recevait personne, qu’elle avait besoin de temps.
Livia comprenait. Luna savait quelque chose — pas tout, peut-être pas l’essentiel, mais assez pour sentir que quelque chose n’allait pas. La question qu’elle avait dû se poser dans la gondole du retour — pourquoi Livia lui avait-elle parlé de cette loggia ? — cette question n’avait pas de réponse innocente.
Et pourtant, Luna ne dirait rien. Livia en était certaine. Pas parce qu’elle n’osait pas, mais parce qu’elle ne voulait pas savoir. Il y a des vérités qu’on préfère ignorer, des portes qu’on préfère ne pas ouvrir. Luna avait survécu à l’effondrement de sa famille, à la pauvreté, à l’humiliation. Elle survivrait à cela aussi, en enfouissant le doute au fond d’elle-même, en le laissant pourrir dans l’obscurité.
C’était peut-être le pire crime de Livia — non pas d’avoir tué Ingo Fischer, mais d’avoir planté dans l’esprit de Luna un poison qui ne la quitterait jamais.
Les semaines passèrent. L’automne s’installa sur Venise, apportant les premières brumes, les premiers froids, l’acqua alta qui inondait les places basses. Les touristes se faisaient rares. La ville se repliait sur elle-même, retrouvant ses secrets et ses silences.
Livia fit fermer la chambre du Grand Hôtel des Bains. La signora Marin cessa d’exister. Elle ne retourna plus au Lido, ne prit plus le vaporetto de l’aube, ne traversa plus la lagune en direction de cette île où elle avait tramé sa vengeance. Ce chapitre de sa vie était clos.
Elle reprit ses activités mondaines — les thés, les réceptions, les œuvres de charité. Elle souriait aux mêmes visages, prononçait les mêmes phrases, jouait le même rôle qu’elle jouait depuis des décennies. Personne ne remarqua de changement. Livia Girandello était toujours Livia Girandello — élégante, distante, impénétrable.
Mais la nuit, seule dans son palazzo, elle se regardait dans les miroirs et ne se reconnaissait plus.
Elle avait cru que la mort d’Ingo la libérerait du passé. Elle avait cru que la vengeance effacerait la trahison, que le sang laverait la honte. Mais rien n’était effacé. Tout était toujours là — les tableaux, l’humiliation, les regards qui l’avaient suivie dans les salons. La blessure était toujours ouverte. Elle ne saignait plus, mais elle ne guérissait pas non plus.
Et maintenant, il y avait autre chose. Le visage de Luna dans la gondole, ce regard troublé, cette question informulée. Le souvenir d’une jeune femme qu’elle avait sauvée et sacrifiée, élevée et brisée, tout cela en même temps.
Livia avait fait d’une innocente la complice involontaire d’un meurtre. Elle l’avait marquée à vie, aussi sûrement qu’Ingo l’avait marquée autrefois avec ses tableaux. Elle avait reproduit le crime dont elle avait été victime — transformer quelqu’un en matière, en instrument, en chose.
En décembre, elle reçut une lettre.
L’écriture lui était inconnue — une main malhabile, peu habituée à manier la plume. Elle l’ouvrit sans attente particulière.
C’était Luna.
« Signora Girandello,
Je ne reviendrai pas au Bauer. J’ai trouvé un travail ailleurs, dans une boutique de Murano. Ma mère et moi avons quitté Cannaregio pour nous installer sur l’île. C’est mieux ainsi.
Je ne sais pas ce qui s’est passé vraiment le soir de la fête Zorzi. Je ne sais pas pourquoi vous m’avez parlé de cette loggia, pourquoi vous m’avez amenée là-bas, pourquoi tout cela est arrivé. Peut-être que ce sont des coïncidences. Peut-être que non.
Je ne veux pas savoir.
Ce que je sais, c’est que je vous ai fait confiance et que quelque chose de terrible s’est produit. Ce que je sais, c’est qu’un homme est mort sous mes yeux et que je le vois encore chaque nuit quand je ferme les yeux. Ce que je sais, c’est que je ne serai plus jamais la même.
Je ne vous accuse de rien. Je ne dirai rien à personne. Mais je ne veux plus vous voir. Je ne veux plus de vos robes, de vos leçons, de votre bonté qui n’en était peut-être pas.
Adieu.
Luna Contarini »
Livia lut la lettre trois fois.
Puis elle la plia soigneusement, la glissa dans un tiroir de son bureau, et alla s’asseoir près de la fenêtre qui donnait sur le Grand Canal.
Dehors, la nuit tombait sur Venise. Les lumières s’allumaient aux fenêtres des palais, les gondoles glissaient dans l’obscurité, les cloches sonnaient l’angélus. Tout était comme toujours, comme depuis des siècles, comme pour des siècles encore.
Livia ne pleura pas. Elle n’en avait plus la capacité.
Elle resta simplement assise là, dans le crépuscule, à regarder la ville qui l’avait faite et qui l’avait brisée.
Et elle attendit que la nuit l’engloutisse.
Chapitre 15
Luna travaillait maintenant dans une verrerie de Murano.
C’était un travail simple — emballer les objets fragiles, tenir la boutique quand le patron était occupé, répondre aux questions des rares touristes qui s’aventuraient sur l’île en hiver. Elle gagnait peu, mais assez pour vivre. Sa mère brodait encore, dans leur petit appartement qui donnait sur le canal des Vetrai. La nuit, on entendait le crépitement des fours qui ne s’éteignaient jamais.
C’était une vie différente. Plus modeste, plus silencieuse, débarrassée des rêves qui l’avaient brièvement habitée. Luna ne parlait plus de doges ni de palais. Elle ne pensait plus aux robes de velours, aux réceptions dans les grands salons, aux noms anciens qui ouvraient les portes. Tout cela appartenait à un passé révolu, aussi lointain que les gloires de la Sérénissime.
Elle avait vingt-quatre ans maintenant. Quelques mois seulement s’étaient écoulés depuis la fête chez Zorzi, mais elle se sentait vieillie de plusieurs décennies.
Les cauchemars persistaient.
Chaque nuit, ou presque, elle revoyait la même scène. Le craquement de la pierre. Le regard d’Ingo Fischer. La chute. L’eau noire qui se refermait. Elle se réveillait en sueur, le cœur battant, et restait des heures à fixer le plafond avant de retrouver le sommeil.
Le médecin qu’elle avait consulté — un vieux praticien de Murano qui soignait les brûlures des verriers — lui avait donné des gouttes pour dormir. Elles aidaient parfois. Pas toujours.
Elle n’avait parlé à personne de ses soupçons concernant Livia.
Que pouvait-elle dire ? Qu’une grande dame de Venise avait peut-être — peut-être — saboté une balustrade pour tuer un peintre allemand ? Qu’elle-même avait été utilisée comme appât, comme leurre, sans le savoir ? C’était absurde. C’était invérifiable. C’était le genre d’histoire qu’on raconte dans les romans, pas dans la vraie vie.
Et pourtant.
Les questions revenaient, obsédantes, dès qu’elle baissait la garde. Pourquoi Livia l’avait-elle choisie, elle précisément ? Pourquoi lui avait-elle parlé de cette loggia, de cette vue magnifique sur le canal ? Pourquoi l’avait-elle poussée vers Ingo Fischer, l’avait-elle encouragée à accepter son attention, lui avait-elle dit de « laisser faire » ?
Luna ne trouvait pas de réponses. Ou plutôt, elle n’en trouvait qu’une seule — et celle-là était trop terrible pour être envisagée.
Elle préférait ne pas savoir.
Elle se l’était juré le matin où elle avait écrit sa lettre à Livia. Elle enfouirait le doute au fond d’elle-même, comme on enterre un corps. Elle vivrait avec ce poids, cette ombre, cette question sans réponse. Elle apprendrait à marcher courbée, à ne jamais regarder en arrière, à accepter l’incertitude comme prix de sa survie.
C’était la seule façon de continuer.
Les mois passèrent. L’hiver céda la place au printemps, puis à l’été. Les touristes revinrent à Venise, moins nombreux qu’avant — on parlait de guerre, de tensions, de pays qui s’armaient. Mais Murano restait à l’écart des agitations du monde, occupée par ses fours et son verre, par ses traditions immémoriales.
Luna se fit une vie. Elle apprit les noms des ouvriers de la verrerie, les secrets des différentes couleurs, l’art de reconnaître un bon verre d’un mauvais. Elle se lia d’amitié avec la fille du patron, une jeune femme de son âge qui rêvait de partir pour l’Amérique. Elles parlaient parfois le soir, assises sur les marches du fondamenta, regardant les étoiles au-dessus de la lagune.
Elle ne parla jamais de Livia. Jamais de la fête. Jamais de l’homme qui était mort sous ses yeux.
Certaines blessures ne se partageaient pas.
Un jour d’août, alors que la chaleur écrasait l’île et que même les mouettes semblaient trop lasses pour voler, un homme entra dans la boutique.
Il portait un costume de lin froissé par la traversée, un chapeau de paille qu’il ôta en entrant. Il avait le visage tanné des gens qui vivent au soleil, et un accent qu’elle ne reconnut pas tout de suite — anglais, peut-être, ou américain.
— Bonjour, dit-il dans un italien hésitant. Je cherche… des verres. Pour boire. Beaux.
Luna sourit malgré elle. Les touristes qui ne parlaient pas la langue avaient tous cette façon de s’exprimer en mots isolés, comme des enfants qui apprennent.
— Venez, dit-elle. Je vais vous montrer.
Elle lui fit faire le tour de la boutique, lui expliqua les différentes techniques, les couleurs, les formes. Il écoutait avec attention, posait des questions, semblait sincèrement intéressé. Il finit par acheter un ensemble de six verres bleus, qu’elle emballa avec soin.
— Vous êtes de Venise ? demanda-t-il au moment de payer.
— De Murano maintenant. Mais oui, je suis vénitienne.
— C’est une belle ville. Triste, mais belle.
Luna hocha la tête. Elle ne savait pas quoi répondre à cela.
— Je reviendrai peut-être, dit l’homme en prenant son paquet. Pour acheter autre chose.
Il sourit — un sourire simple, sans arrière-pensée — et sortit.
Luna le regarda s’éloigner sur le fondamenta, sa silhouette se découpant contre le soleil de l’après-midi. Elle ne savait pas pourquoi, mais quelque chose dans cette rencontre banale lui avait fait du bien. Un moment ordinaire, sans passé ni avenir, sans ombre ni secret.
Elle retourna derrière son comptoir, reprit son travail.
La vie continuait. Pas celle qu’elle avait rêvée, pas celle que Livia lui avait fait miroiter, mais une vie quand même. Une vie à elle, modeste, silencieuse, loin des palais et des grandes familles.
Le soir, en rentrant chez elle, Luna s’arrêta sur le petit pont qui enjambait le canal. Elle regarda l’eau — verte ici, pas noire comme celle des canaux vénitiens. Des poissons nageaient près de la surface, des reflets de soleil dansaient sur les vagues légères.
Elle pensa à Livia, quelque part dans son palazzo du Grand Canal, seule avec ses miroirs et ses secrets. Elle pensa à Ingo Fischer, dont le corps reposait maintenant dans un cimetière allemand. Elle pensa à elle-même, à la jeune femme qu’elle avait été il y a quelques mois, pleine d’espoir et de naïveté.
Cette femme-là était morte aussi, d’une certaine façon. Morte le soir où la balustrade avait cédé, où elle avait vu un homme tomber dans le vide. Ce qui restait était quelqu’un d’autre — plus dur, plus prudent, plus silencieux.
Mais vivant.
Luna reprit sa marche vers l’appartement où sa mère l’attendait.
Derrière elle, le soleil se couchait sur la lagune, embrasant le ciel de couleurs impossibles. Venise n’était qu’une silhouette à l’horizon, tremblante dans la chaleur de l’été, à la fois proche et infiniment lointaine.
Luna ne se retourna pas pour la regarder.
*Fin*






