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Une his­toire de boud­dhas (Les oubliés du pays doré #6)

Une his­toire de boud­dhas (Les oubliés du pays doré #6)

Une his­toire de bouddhas

Les oubliés du pays doré #6

Une his­toire de bouddhas

I

Jim Thomp­son dis­pa­raît le 26 mars 1967. Il part faire une pro­me­nade diges­tive après le déjeu­ner de Pâques. Il ne revien­dra jamais.

Cinq ans plus tôt, en jan­vier 1962, Thomp­son esca­lade une mon­tagne dans la pro­vince de Phet­cha­bun. Il cherche une grotte. Il a ache­té cinq têtes de Boud­dha en cal­caire blanc à des anti­quaires de Bang­kok. Elles sont extra­or­di­naires. Elles vau­draient cinq mille dol­lars pièce sur le mar­ché amé­ri­cain. Il veut savoir d’où elles viennent.

II

La Thaï­lande recense plus de trois mille neuf cents grottes. Celle de Tha Morat doit figu­rer par­mi les plus impor­tantes sur le plan artis­tique. Le Metro­po­li­tan Museum de New York lui-même le dit : cette grotte pos­sède l’un des pro­grammes sculp­tu­raux les plus vastes consa­crés aux Boud­dhas et bod­hi­satt­vas de l’A­sie du Sud-Est conti­nen­tale. Les sculp­tures remontent à plus de mille ans, entre 600 et 1000 de notre ère. Pour­tant, presque per­sonne ne la visite. Elle se trouve près du som­met d’une petite mon­tagne escar­pée, le Khao Amon Rat. Sa posi­tion exacte n’ap­pa­raît sur aucune carte.

Thomp­son gra­vit la pente avec deux amis, Ethan Emo­ry et un cer­tain Kurt dont le nom de famille s’est per­du. Ils se perdent eux-mêmes pen­dant un moment. Peut-être une répé­ti­tion géné­rale de la dis­pa­ri­tion à venir. Mais les guides locaux – un enfant de douze ans, quelques chas­seurs – finissent par crier : “La voi­là !” Une grande ouver­ture dans la falaise. Et là, le corps du grand Boud­dha, sans tête ni mains.

Thomp­son compte six figures dans cette grotte. Toutes déca­pi­tées et mutilées.

III

Quatre ans plus tôt, en avril 1958, Thomp­son roule vers le nord dans une jeep de l’ar­mée avec son ami Joe Huff­man. Ils cherchent “la pagode bir­mane per­due dans la jungle”. Au kilo­mètre 113, ils tournent à droite vers l’est, s’en­foncent dans la forêt. Ils tra­versent une petite rivière, des champs de riz dur­cis. Le guide dit de conti­nuer. Et sou­dain appa­raissent les restes de murailles en laté­rite. Un lac arti­fi­ciel. Une énorme tour de briques sur fon­da­tion de laté­rite. Une grande figure de Vish­nou. Un “Mont d’Or” khmer. C’est Si Thep – la Cité des Dieux. Un vieil homme leur dit que leur jeep est le pre­mier véhi­cule jamais entré dans la zone. Un “farang” – un étran­ger – était venu dix ans aupa­ra­vant. Dans un char à bœufs.

Cet étran­ger, c’é­tait Qua­ritch Wales, l’ex­plo­ra­teur bri­tan­nique qui avait recueilli en 1937 la légende locale. Sur une mon­tagne près de la ville vivaient jadis deux ermites, Œil-de-Feu et Œil-de-Bœuf. Œil-de-Feu avait pour élève un prince, fils du roi de Si Thep. L’er­mite lui par­la de deux puits, l’un d’eau mor­telle, l’autre d’eau vivi­fiante. Pour prou­ver son his­toire, il se bai­gna dans le puits de mort, fai­sant pro­mettre au prince de le rani­mer avec l’eau de vie. Mais le prince infi­dèle s’en­fuit vers la cité. Heu­reu­se­ment, Œil-de-Bœuf pas­sa par là, vit des bulles dans le puits, com­prit ce qui s’é­tait pas­sé et res­sus­ci­ta son compagnon.

Œil-de-Feu jura alors de se ven­ger. Il créa par magie un tau­reau qui tour­na sept jours autour de la ville puis se pré­ci­pi­ta à l’in­té­rieur. Le corps de la bête explo­sa. Le poi­son se répan­dit, détrui­sant tous les habi­tants. Ain­si périt Si Thep, pour ne jamais renaître.

Wales pense que cette légende cache peut-être une ter­rible épi­dé­mie de choléra.

IV

Les vil­la­geois parlent à Thomp­son de “grottes mer­veilleuses” – au plu­riel, notez bien – au som­met du Khao Amon Rat, rem­plies de belles sculp­tures. En 1958, la jungle dense et les pluies tor­ren­tielles empêchent l’as­cen­sion. Thomp­son rentre à Bang­kok. Il lit le récit de Wales. Il com­prend que la mon­tagne des deux ermites et la grotte dont parlent les vil­la­geois ne font qu’un.

Entre 1960 et 1961, cinq têtes magni­fiques arrivent entre ses mains. Les trois pre­mières, ache­tées en 1960, sont entiè­re­ment tri­di­men­sion­nelles. Les deux de 1961 sont plus plates. Il paie 2500 dol­lars à des anti­quaires locaux. Il enquête dis­crè­te­ment. Les têtes viennent pro­ba­ble­ment de la région de Si Thep. De la même grotte sur la mon­tagne. Aucun explo­ra­teur, aucun expert d’art ne l’a jamais décrite, docu­men­tée, ni même trouvée.

Thomp­son décide d’y aller.

V

Fin décembre 1961, début jan­vier 1962. Ils montent. “En avant et vers le haut”, écrit Thomp­son à son ancienne maî­tresse Lisa Lyons, deve­nue sa confi­dente artis­tique. Puis les guides crient. La grande ouver­ture. Le corps du grand Boud­dha sans tête ni mains. Six figures seule­ment dans cette grotte.

Mais Thomp­son écrit quelque chose de capi­tal à Lisa : “Une autre grotte à proxi­mi­té a été scel­lée et c’est sans doute de là que pro­viennent les trois pre­mières têtes que j’ai trou­vées avec toi et Carl.”

Dans sa lettre dac­ty­lo­gra­phiée d’oc­tobre 1962 au direc­teur géné­ral du Dépar­te­ment des Beaux-Arts thaï­lan­dais, il insiste : “Toutes les figures étaient en relief plu­tôt plat, et les trois pre­mières que j’ai acquises étaient presque en relief com­plet, et ne pou­vaient pas pro­ve­nir de cette grotte.”

Ils demandent au gar­çon de douze ans s’il existe une autre grotte sur la mon­tagne. Il répond oui, mais un naga géant – un ser­pent, un cobra – y vit et elle a été scel­lée. D’a­bord, les guides disent qu’ils les y emmè­ne­ront. Puis ils redes­cendent la mon­tagne sans tenir leur promesse.

VI

Thomp­son écrit à Lisa : “Nous avons pen­sé qu’il valait mieux ne pas des­cel­ler l’autre grotte.” Les guides sont super­sti­tieux. Il revien­dra bien­tôt. Trois semaines plus tard, il tombe malade. Ses amis y retournent sans lui. “On ne leur a pas mon­tré la deuxième grotte.”

Autres détails trou­blants dans les lettres : “L’ou­ver­ture de la grande grotte avait été dyna­mi­tée par la police pour l’é­lar­gir.” Et encore : “La police et l’ar­mée avaient toutes deux enle­vé des choses et dyna­mi­té l’endroit.”

La police. L’ar­mée. Dyna­mi­ter un site patri­mo­nial millénaire.

VII

En octobre 1962, c’est le scan­dale. Le direc­teur géné­ral des Beaux-Arts accuse Thomp­son de piller le patri­moine natio­nal. Thomp­son, lui, achète ce qu’il y a de mieux, le conserve, compte le léguer à la Siam Socie­ty et donc au peuple thaï­lan­dais par tes­ta­ment. Le direc­teur géné­ral exige la sai­sie immé­diate des têtes de Boud­dha en calcaire.

On orga­nise un spec­tacle public. “Des hordes de poli­ciers enva­hissent” la mai­son de Thomp­son avec “une meute de jour­na­listes et pho­to­graphes locaux”, rap­porte le Chi­ca­go Dai­ly News. Iro­nie : quelques mois plus tôt, le roi de Thaï­lande a déco­ré Jim Thomp­son de l’Ordre pres­ti­gieux de l’É­lé­phant Blanc.

Thomp­son est furieux. Il vend une par­tie consi­dé­rable de sa col­lec­tion d’art boud­dhiste thaï res­tante. Il ne retour­ne­ra jamais à Si Thep ni à la grotte. Il modi­fie son tes­ta­ment. Au lieu de tout lais­ser à la Siam Socie­ty, il lègue ses biens à son neveu en Amérique.

VIII

Mar­tin Ellis, expert bri­tan­nique du karst thaï­lan­dais, sug­gère une hypo­thèse jamais évo­quée par Thomp­son : et si tout était un coup mon­té ? La police ou l’ar­mée pille la grotte, béné­fi­cie de la vente des têtes à un anti­quaire. L’an­ti­quaire béné­fi­cie en reven­dant à Thomp­son à prix fort – avec peut-être une com­mis­sion aux pilleurs. Puis le Dépar­te­ment des Beaux-Arts béné­fi­cie en sai­sis­sant gra­tui­te­ment les têtes à Thomp­son, amé­lio­rant ain­si sa répu­ta­tion de chas­seur de cri­mi­nels, et reven­dant peut-être cer­tains arte­facts avec un pro­fit de cent pour cent, moins la com­mis­sion aux pilleurs ori­gi­naux. Le seul per­dant : Jim Thompson.

Tout cela est spé­cu­la­tif. Mais Ellis affirme que ce genre d’o­pé­ra­tion cri­mi­nelle n’est pas rare en Thaï­lande, même aujourd’hui.

IX

Un compte ren­du inédit des années 1960, écrit par un offi­cier du Ser­vice diplo­ma­tique amé­ri­cain en poste à Bang­kok, décrit une série de raids poli­ciers contre des anti­quaires. La police sait que les “sus­pects” sont inno­cents. Le plus gros tra­fi­quant cor­rom­pu, un cer­tain “Tha­da”, n’est pas inquié­té. Il est pro­té­gé par la police. Il est clair dans ce récit que Tha­da est très hos­tile à Thomp­son et à ses amies expertes en art, Connie Mang­skau et Lisa Lyons. Ces der­nières sont ciblées dans ces raids.

Peut-être Tha­da a‑t-il pié­gé Thomp­son en 1962. William War­ren, der­nier acteur vivant de cette his­toire, ne se sou­vient pas de ce per­son­nage obs­cur. Mais la petite-fille de Connie Mang­skau rap­porte que Connie fut pré­ve­nue du raid immi­nent d’oc­tobre 1962, bien avant qu’il n’ait lieu. Elle aver­tit Jim, qui ven­dit ou trans­fé­ra immé­dia­te­ment une grande par­tie de ses anti­qui­tés thaïes à des amis du corps diplo­ma­tique qui “les sor­tirent dis­crè­te­ment du pays”.

X

Jim Thomp­son, aigri, amer, conti­nue sa vie dorée à Bang­kok. Il reçoit tou­jours les stars de ciné­ma, les célé­bri­tés, les diri­geants mon­diaux. Sa mai­son-musée reste l’une des prin­ci­pales attrac­tions de la ville. Son entre­prise de soie pros­père. Mais quelque chose s’est brisé.

Trois semaines avant sa dis­pa­ri­tion, en mars 1967, il part en expé­di­tion vers des grottes au nord de Bang­kok pour “pho­to­gra­phier des pla­fonds de grottes à uti­li­ser pour des impres­sions de soie thaïe”.

Puis viennent les Came­ron High­lands. La pro­me­nade diges­tive. L’évaporation.

On ne retrou­ve­ra jamais rien.

XI

La deuxième grotte existe-t-elle ? En esca­la­dant le Khao Amon Rat, l’au­teur de l’ar­ticle tente d’in­ter­ro­ger son guide. Les réponses sont confuses. Soit une grotte exis­tait à l’in­té­rieur de la mon­tagne il y a très long­temps mais s’est effon­drée, soit il n’y a pas de deuxième grotte.

Mais une autre source appa­rem­ment fiable four­nit ces infor­ma­tions : il existe une deuxième grotte près de Tha Morat. Pas sur la même mon­tagne. Avec une entrée très petite, mais assez grande pour un homme, très dif­fi­cile à trou­ver. La grotte n’est pas “connue”. Une fois à l’in­té­rieur, on doit immé­dia­te­ment des­cendre une échelle. L’en­trée était autre­fois plus grande. La grotte s’est effon­drée sur elle-même dans un pas­sé lointain.

Cette deuxième grotte pour­rait conte­nir des sta­tues de Boud­dha ou des ves­tiges de temple, simi­laires à ceux de l’im­por­tante grotte de Tha Morat. Peut-être est-ce la source de cer­taines têtes en cal­caire blanc de Thompson.

Mais tout cela reste incertain.

XII

En 2017, cin­quante ans après la dis­pa­ri­tion, quel­qu’un grimpe enfin au Khao Amon Rat avec un GPS. Les coor­don­nées exactes de Tha Morat sont publiées pour la pre­mière fois. La grotte appa­raît enfin sur une carte. Elle n’é­tait nulle part aupa­ra­vant, comme si elle aus­si avait disparu.

L’as­cen­sion dure deux heures et quart, en comp­tant quelques pauses courtes. L’es­ti­ma­tion de “30 minutes” citée dans le guide d’El­lis est très opti­miste. Les der­niers soixante mètres sont si raides qu’une corde aide à se his­ser. Menaces en che­min : chi­cots de petits arbres ou bam­bous, rochers cal­caires tran­chants, chute dans le vide, occa­sion­nel grand mille-pattes brun. Risque d’é­pui­se­ment par la chaleur.

À l’in­té­rieur de la grotte, les six figures déca­pi­tées et endom­ma­gées se dressent tou­jours autour du pilier cen­tral. Des bâches blanches ont été dis­po­sées pour décou­ra­ger les mille-pattes. Les “ombres” des corps sculp­tés per­sistent dans la roche. Les têtes manquent tou­jours, conser­vées au Musée Natio­nal de Thaï­lande, sauf peut-être une, ven­due via un cer­tain “M. Wolfe” à Blan­chette Rockefeller.

Per­sonne n’a jamais prou­vé scien­ti­fi­que­ment que toutes les têtes pro­viennent de Tha Morat.

Per­sonne n’a jamais cher­ché la deuxième grotte avec détermination.

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Les vies des autres, par William War­ren (Les oubliés du pays doré #5)

Les vies des autres, par William War­ren (Les oubliés du pays doré #5)

Les vies de autres, par William Warren

Les oubliés du pays doré #5

Les vies des autres, par William Warren

I

William War­ren est mort à Bang­kok en 2011. Quatre-vingt-un ans. Une vie presque entière pas­sée en Thaï­lande. Quand on meurt à Bang­kok après soixante ans de rési­dence, est-on encore un expa­trié ? Ou devient-on autre chose – un hybride, un fan­tôme inver­sé, un Occi­den­tal deve­nu asia­tique par sédi­men­ta­tion lente ? William War­ren fait par­tie de ces ombres qui se perdent dans la lumière des soirs tropicaux.

Il était arri­vé en 1960. Vingt-neuf ans, diplô­mé de Yale, l’A­mé­rique dans les valises et aucune inten­tion d’y retour­ner vrai­ment. Les jeunes hommes intel­li­gents fuyaient l’A­mé­rique dans ces années-là. Trop confor­miste, trop étouf­fante. L’A­sie était une pro­messe d’autre chose. Même pas exo­tique, sim­ple­ment un ailleurs.

Bang­kok en 1960 : une ville de canaux encore, les taxis-bateaux plus nom­breux que les voi­tures, les temples dorés émer­geant d’une végé­ta­tion qui ten­tait de tout reprendre. War­ren tom­ba amou­reux immé­dia­te­ment. De la ville, de la lumière, de cette sen­sa­tion d’être ailleurs enfin.

Il ne savait pas qu’il pas­se­rait sa vie à racon­ter celle des autres.

II

Jim Thomp­son dis­pa­rut en mars 1967. Pro­me­nade dans la jungle malai­sienne, Came­ron High­lands. Il part mar­cher après le déjeu­ner. Ne revient jamais. Aucun corps, aucune trace, aucune expli­ca­tion. Comme si la jungle l’a­vait avalé.

À Bang­kok, c’est le choc. Thomp­son n’é­tait pas n’im­porte qui : ancien espion de l’OSS pen­dant la guerre, deve­nu entre­pre­neur dans la soie, col­lec­tion­neur com­pul­sif d’art asia­tique, hôte des célé­bri­tés de pas­sage. Sa mai­son était un musée vivant, son salon un car­re­four mon­dain. On y croi­sait des princes, des archéo­logues, des acteurs hollywoodiens.

War­ren, qui tra­vaillait alors pour l’a­gence de presse UPI, cou­vrit la dis­pa­ri­tion. Recherches, théo­ries, spé­cu­la­tions. Enlè­ve­ment com­mu­niste ? Meurtre ? Sui­cide dégui­sé ? Amné­sie ? Tigre dans la jungle ? Chaque hypo­thèse trou­vait ses par­ti­sans. Chaque par­ti­san avait son hypo­thèse, même les plus délirantes.

Mais aucune cer­ti­tude. Thomp­son était deve­nu une énigme, et les énigmes fas­cinent tou­jours plus que les réponses qu’on tente d’y apporter.

III

Dix ans plus tard, un édi­teur de Sin­ga­pour contacte War­ren. « Quel­qu’un devrait écrire un livre sur Jim Thomp­son. Vous le connais­siez, vous étiez là. Pour­quoi pas vous ? »

Pour­quoi pas lui, en effet ? War­ren avait ren­con­tré Thomp­son plu­sieurs fois, dîné dans la fameuse mai­son, inter­viewé des dizaines de per­sonnes qui l’a­vaient connu. Il était jour­na­liste, écri­vait bien, connais­sait Bang­kok comme sa poche.

Il accep­ta. Sans savoir que ce livre allait défi­nir sa vie.

“Jim Thomp­son: The Unsol­ved Mys­te­ry” parut en 1970. Suc­cès immé­diat. Le livre avait tout pour rendre heu­reux : exo­tisme, espion­nage, art, dis­pa­ri­tion inex­pli­quée. C’é­tait le par­fait mys­tère orien­tal pour lec­teurs occi­den­taux en quête de fris­sons policés.

War­ren devint « l’homme qui a écrit le livre sur Jim Thomp­son ». Une éti­quette qu’il por­te­rait jus­qu’à sa mort. Par­tout où il allait, on lui deman­dait : « Alors, que lui est-il vrai­ment arri­vé ? » Comme s’il déte­nait une véri­té secrète, un der­nier cha­pitre non publié.

Il répon­dait tou­jours la même chose : « Si je le savais, je l’au­rais écrit. » Et pour cause, il ne l’a pas fait.

IV

Mais qui était vrai­ment William War­ren ? Avant Thomp­son, avant Bang­kok, avant tout ça ?

Né en 1930 dans le Ten­nes­see. Famille aisée, édu­ca­tion clas­sique. Yale, lit­té­ra­ture anglaise. Il aurait pu deve­nir pro­fes­seur, cri­tique, édi­teur à New York. La tra­jec­toire nor­male d’un gar­çon intel­li­gent du Sud.

Mais War­ren était gay. Dans l’A­mé­rique des années cin­quante, c’é­tait une condam­na­tion. Pas léga­le­ment, pas tou­jours, mais socia­le­ment. Le pla­card ou l’exil. Beau­coup choi­sis­saient l’exil.

L’A­sie offrait une liber­té que l’Oc­ci­dent refu­sait. À Bang­kok, Sin­ga­pour, Hong Kong, on pou­vait vivre sans trop de ques­tions. Les Asia­tiques avaient d’autres prio­ri­tés que de sur­veiller les mœurs des étran­gers. Et la com­mu­nau­té expa­triée, com­po­sée elle-même de mar­gi­naux divers, pra­ti­quait une tolé­rance de fait.

War­ren ne par­la jamais publi­que­ment de sa sexua­li­té. Ce n’é­tait pas son genre. Dis­cret, élé­gant, iro­nique. Mais tous ceux qui le connais­saient savaient. Et s’en fichaient, la plu­part du temps.

Bang­kok était pleine de ces exi­lés volon­taires. Des hommes (tou­jours des hommes) qui avaient fui quelque chose : une famille étouf­fante, un mariage raté, une car­rière sans issue, une loi trop sévère. La Thaï­lande ne posait pas de ques­tions. Elle accueillait.

V

Après le livre sur Thomp­son, War­ren conti­nua d’é­crire. Articles pour les jour­naux locaux, guides de voyage, livres sur l’art thaï, l’ar­chi­tec­ture tro­pi­cale, les jar­dins asia­tiques. Il devint une auto­ri­té sur tout ce qui tou­chait à l’es­thé­tique thaïe.

Son appar­te­ment près du fleuve était un caphar­naüm orga­ni­sé : livres du sol au pla­fond, anti­qui­tés empi­lées, pho­to­gra­phies jau­nies, manus­crits en cours. Il tra­vaillait tous les jours, fumant ciga­rette sur ciga­rette, tapant sur une vieille machine puis, plus tard, sur un ordi­na­teur qu’il n’ai­mait pas vraiment.

« L’é­cri­ture est une ques­tion de dis­ci­pline », disait-il. Pas d’ins­pi­ra­tion roman­tique, pas d’at­tente de la muse. On s’as­soit, on écrit. Tous les jours. Comme un travail.

Cette éthique pro­tes­tante appli­quée à l’art. Très amé­ri­cain, en fin de compte. On peut fuir l’A­mé­rique géo­gra­phi­que­ment, mais on emporte tou­jours sa culture avec soi, comme un virus indétectable.

War­ren écri­vait sur la Thaï­lande pour les Occi­den­taux. Tra­dui­sait l’une pour les autres. C’é­tait son rôle : pas­seur, inter­prète, guide. Il expli­quait pour­quoi les toits des temples étaient cour­bés, ce que signi­fiaient les gestes des dan­seurs clas­siques, com­ment lire un jar­din thaï.

Tra­vail de péda­gogue, essen­tiel et ingrat. Car les expli­ca­tions ne cap­turent jamais vrai­ment l’es­sence d’une culture. Elles la ratio­na­lisent, la domes­tiquent pour la consom­ma­tion touristique.

VI

Je pense à War­ren en 1970, juste après la publi­ca­tion du livre sur Thomp­son. Qua­rante ans, célèbre sou­dai­ne­ment. Les inter­views, les invi­ta­tions, la recon­nais­sance. La tra­vail de toute une vie récompensé.

Mais aus­si la frus­tra­tion, peut-être. Être connu pour un seul livre, tou­jours le même. Les autres livres qu’il écri­rait – et il en écri­vit beau­coup – res­te­raient dans l’ombre du pre­mier. « L’au­teur de *Jim Thomp­son: The Unsol­ved Mystery*… »

C’est le piège de l’é­cri­vain à suc­cès : deve­nir pri­son­nier de son propre triomphe. On attend de vous que vous repro­dui­siez la for­mule gagnante. Mais un mys­tère non réso­lu, par défi­ni­tion, ne peut être repro­duit. Il est unique.

War­ren fut assez intel­li­gent pour ne pas essayer. Il chan­gea de registre, se fit his­to­rien de l’art, chro­ni­queur de l’ar­chi­tec­ture. Aban­don­na le thril­ler pour le beau livre.

Stra­té­gie de sur­vie littéraire.

VII

La mai­son de Jim Thomp­son, elle, devint un musée. La fon­da­tion créée après la dis­pa­ri­tion trans­for­ma la demeure en attrac­tion tou­ris­tique. Des mil­liers de visi­teurs chaque année, gui­dés à tra­vers les pièces rem­plies d’an­ti­qui­tés, écou­tant l’his­toire du mys­té­rieux Amé­ri­cain qui avait res­sus­ci­té l’in­dus­trie de la soie thaïe.

War­ren détes­tait ça, je crois. Cette muséi­fi­ca­tion, cette mise en scène. Thomp­son avait été son ami, ou du moins une connais­sance, une bonne connais­sance. Le voir trans­for­mé en per­son­nage de légende, en pro­duit tou­ris­tique, devait être étrange.

Mais c’est le des­tin de tous les mys­tères : être sim­pli­fiés, roman­cés, ven­dus. L’his­toire vraie – com­pli­quée, ambi­guë, déce­vante sou­vent – est rem­pla­cée par le mythe. Plus ven­deur, plus satis­fai­sant narrativement.

War­ren connais­sait la vraie his­toire, ou du moins une ver­sion plus nuan­cée. Thomp­son n’é­tait pas seule­ment l’a­ven­tu­rier gla­mour des bro­chures. C’é­tait aus­si un homme seul, vieillis­sant, peut-être dépres­sif, cer­tai­ne­ment fati­gué. Un homme qui avait tout construit – for­tune, répu­ta­tion, col­lec­tion – et qui se deman­dait peut-être pourquoi.

Dis­pa­raître dans la jungle est une façon de répondre à cette ques­tion. Ou de l’é­vi­ter définitivement.

VIII

War­ren écri­vit d’autres livres. *Thai Style*, sur l’ar­chi­tec­ture tra­di­tion­nelle. “The House on the Klong”, sur les mai­sons de Bang­kok. Des dizaines de guides, d’ar­ticles, de pré­faces. Il devint le chro­ni­queur offi­cieux du patri­moine thaï, un peu contre toute attente.

Tra­vail colo­nial, diraient cer­tains. Un Occi­den­tal s’ap­pro­priant la culture asia­tique, la tra­dui­sant pour d’autres Occi­den­taux, en tirant pro­fit. La cri­tique post­co­lo­niale n’aime pas les Warren.

Mais la réa­li­té était plus com­plexe. War­ren aimait sin­cè­re­ment la Thaï­lande. Il avait pas­sé plus de temps à étu­dier l’art thaï que la plu­part des Thaïs. Ses livres pré­ser­vaient une mémoire, docu­men­taient des styles archi­tec­tu­raux mena­cés par la modernisation.

Sans War­ren et quelques autres comme lui, com­bien de mai­sons tra­di­tion­nelles auraient été rasées sans trace ? Com­bien de tech­niques arti­sa­nales oubliées ?

Les pas­seurs cultu­rels sont tou­jours sus­pects. Trop occi­den­taux pour les Asia­tiques, trop asia­ti­sés pour les Occi­den­taux. Coin­cés entre deux mondes, n’ap­par­te­nant vrai­ment à aucun.

War­ren accep­tait cette posi­tion incon­for­table. Il en avait fait sa vie.

IX

Bang­kok chan­geait autour de lui. La ville de 1960 – pai­sible, pro­vin­ciale presque – deve­nait une méga­lo­pole. Les canaux com­blés pour faire des routes. Les gratte-ciel sur­gis­sant par­tout. Les centres com­mer­ciaux cli­ma­ti­sés rem­pla­çant les mar­chés en plein air.

War­ren docu­men­tait ces trans­for­ma­tions avec une mélan­co­lie dis­crète. Ses articles notaient la dis­pa­ri­tion des mai­sons en teck, l’u­ni­for­mi­sa­tion archi­tec­tu­rale, la perte du sens esthé­tique traditionnel.

Mais il n’é­tait pas nos­tal­gique au sens bête du terme. Il com­pre­nait que les villes doivent chan­ger pour sur­vivre. Bang­kok ne pou­vait res­ter un musée vivant pour satis­faire les fan­tai­sies des expa­triés. Les Thaïs vou­laient la moder­ni­té, et qui pou­vait le leur reprocher ?

Le dilemme de tout amou­reux de l’A­sie : vou­loir qu’elle reste « authen­tique » (c’est-à-dire pauvre, pit­to­resque, exo­tique) ou accep­ter qu’elle se moder­nise et perde ce qui la ren­dait unique.

War­ren choi­sit d’ac­cep­ter. Tout en conti­nuant de pho­to­gra­phier, des­si­ner, décrire ce qui dis­pa­rais­sait. Tra­vail d’ar­chi­viste du présent.

X

Il y eut d’autres dis­pa­ri­tions après Thomp­son. Des Occi­den­taux s’é­va­nouis­sant dans la nature thaï­lan­daise. Cer­tains retrou­vés morts, d’autres jamais. La Thaï­lande avait cette répu­ta­tion : un endroit où on pou­vait dis­pa­raître faci­le­ment. Géo­gra­phi­que­ment et métaphoriquement.

Par­fois, des jour­na­listes contac­taient War­ren. « Vous avez écrit sur Thomp­son. Qu’en pen­sez-vous ? Croyez-vous que… ? »

Il répon­dait poli­ment, don­nait son avis mesu­ré. Mais il en avait assez de ces his­toires. Assez des mys­tères, des théo­ries conspi­ra­tion­nistes, de l’ob­ses­sion occi­den­tale pour l’A­sie dan­ge­reuse et mystérieuse.

Il vou­lait par­ler de beau­té, pas de mort. D’ar­chi­tec­ture, pas de dis­pa­ri­tions. De créa­tion, pas de destruction.

Mais le public pré­fé­rait les mys­tères. Toujours.

XI

War­ren ne se maria jamais. Pas d’en­fants. Sa famille, c’é­taient ses amis expa­triés, ses col­lègues thaïs, ses édi­teurs, ses lec­teurs. Une famille choi­sie, éparse, internationale.

Il vieillis­sait dis­crè­te­ment. Les che­veux blancs, la démarche plus lente, mais tou­jours cette élé­gance, ce cos­tume impec­cable même sous la cha­leur. Tou­jours cette cour­toi­sie un peu désuète, cette iro­nie douce

Les jeunes expa­triés qui arri­vaient à Bang­kok ne le connais­saient pas tou­jours. Pour eux, il était un vieil homme par­mi d’autres, un ves­tige de l’é­poque colo­niale qui s’attardait.

Mais les anciens savaient. Ils saluaient War­ren avec res­pect quand ils le croi­saient au Forei­gn Cor­res­pon­dents’ Club, lui offraient un verre, écou­taient ses histoires.

Car War­ren avait connu tout le monde : les der­niers aven­tu­riers colo­niaux, les pre­miers rou­tards hip­pies, les jour­na­listes cou­vrant la guerre du Viet­nam depuis Bang­kok, les artistes, les escrocs, les saints et les fous. Soixante ans de vie à Bang­kok, c’é­tait une biblio­thèque vivante.

XII

En 2010, War­ren publia son der­nier livre. *Bang­kok*, un guide de la ville illus­tré de pho­to­gra­phies anciennes et récentes. Com­pa­rai­sons entre 1960 et 2010. La même rue, cin­quante ans d’é­cart. Canal deve­nu auto­route. Temple entou­ré de gratte-ciel. Mar­ché rem­pla­cé par mall.

Le livre était beau et triste. Une élé­gie dégui­sée en guide tou­ris­tique. War­ren savait qu’il écri­vait son adieu.

Il mou­rut l’an­née sui­vante. Crise car­diaque, rapide, nette. À la mai­son, entou­ré de ses livres. Belle mort pour un écrivain.

Les jour­naux thaïs publièrent des nécro­lo­gies élo­gieuses. « Un ami de la Thaï­lande », disaient-ils. Cette for­mule qu’on réserve aux étran­gers qui ont res­pec­té le pays, contri­bué à sa culture.

Les jour­naux occi­den­taux furent plus brefs. « Auteur de *Jim Thomp­son: The Unsol­ved Mys­te­ry* ». Tou­jours Thomp­son. Même mort, War­ren res­tait atta­ché à ce fantôme.

XIII

Que reste-t-il de quel­qu’un comme War­ren ? Des livres, évi­dem­ment. Une ving­taine, peut-être plus. Cer­tains épui­sés, d’autres réédi­tés. Ses guides de Bang­kok sont tou­jours ven­dus dans les librai­ries pour expatriés.

Mais les livres vieillissent. Les infor­ma­tions deviennent obso­lètes. Les styles d’é­cri­ture passent de mode. Dans cin­quante ans, qui lira encore Warren ?

Sa vraie contri­bu­tion fut peut-être ailleurs. Dans les conver­sa­tions, les ami­tiés, les encou­ra­ge­ments don­nés aux jeunes écri­vains. Dans sa pré­sence conti­nue, témoin et chro­ni­queur d’une époque.

War­ren incar­nait une cer­taine idée de l’ex­pa­tria­tion : res­pec­tueuse, curieuse, humble. Pas le colo­nia­liste arro­gant ni le hip­pie mépri­sant. Quelque chose entre les deux. Un amou­reux de l’A­sie qui res­tait conscient de sa posi­tion d’outsider.

Cette sagesse est rare. La plu­part des expa­triés deviennent soit cyniques, soit idéa­li­sa­teurs. War­ren gar­da un équi­libre pré­caire mais réel.

XIV

Je pense à lui dans son appar­te­ment la nuit. Vieux, seul, tapant sur son cla­vier. Par la fenêtre, le fleuve Chao Phraya. Les mêmes bruits qu’en 1960 : bateaux, gre­nouilles, ville au loin. Cer­taines choses ne changent pas.

Il écrit sur un temple qu’il a pho­to­gra­phié dans les années soixante. Le temple existe tou­jours, mais le quar­tier autour a été rasé. Gratte-ciel, routes à six voies. Le temple flotte dans un océan de béton, dans un ana­chro­nisme doré.

War­ren décrit le temple patiem­ment. Son his­toire, son archi­tec­ture, ses sculp­tures. Tra­vail de Béné­dic­tin. Per­sonne ne lira peut-être ces pages. Mais il les écrit quand même. Parce que c’est son tra­vail. Parce que quel­qu’un doit gar­der la mémoire.

L’é­cri­ture comme acte de résis­tance contre l’oubli.

XV

Il y a une pho­to de War­ren que j’aime. Années quatre-vingt pro­ba­ble­ment. Il est dans un jar­din thaï, car­net à la main, des­si­nant un pavillon. Che­veux gris, che­mise blanche, concen­tra­tion absolue.

Cette image résume tout : l’at­ten­tion, la patience, le res­pect. War­ren ne se conten­tait pas de pho­to­gra­phier. Il des­si­nait, notait, mesu­rait. Il vou­lait com­prendre com­ment les choses étaient faites, pour­quoi elles étaient belles.

Cette curio­si­té main­te­nue jus­qu’au bout. La vraie réus­site d’une vie : ne jamais ces­ser d’être curieux.

Jim Thomp­son dis­pa­rut dans la jungle et devint une légende. William War­ren vécut jus­qu’à quatre-vingt-un ans et res­ta rela­ti­ve­ment incon­nu. Lequel des deux eut la meilleure vie ? Ques­tion stu­pide, évi­dem­ment. Cha­cun choi­sit son chemin.

Mais je pré­fère les War­ren aux Thomp­son. Les chro­ni­queurs patients aux aven­tu­riers flam­boyants. Ceux qui res­tent et observent aux héros qui disparaissent.

War­ren col­lec­tion­nait les vies des autres – Thomp­son sur­tout, mais pas seule­ment. Il docu­men­tait, pré­ser­vait, racon­tait. C’é­tait sa façon d’ai­mer le monde.

Quand je suis à Bang­kok, par­fois je passe devant l’im­meuble où il vivait. Rien n’in­dique sa pré­sence. Pas de plaque, pas de mémo­rial. Juste un buil­ding quel­conque près du fleuve.

Mais je sais qu’il était là. Écri­vant, fumant, regar­dant le fleuve. Témoin fidèle d’une ville qui ne se sou­ve­nait déjà plus de lui.

C’est assez. C’est même beaucoup.

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La mai­son de Kam­thieng (Les oubliés du pays doré #4)

La mai­son de Kam­thieng (Les oubliés du pays doré #4)

La mai­son de Kamthieng

Les oubliés du pays doré #4

La mai­son de Kamthieng

I

Sur les rives de la Ping, dans le royaume de Lan­na que Bang­kok ne contrôle pas encore tout à fait, on élève une mai­son en teck. Les arti­sans choi­sissent les arbres en pal­pant l’écorce, en pres­sant l’oreille contre le tronc pour écou­ter la den­si­té du bois. Ils regardent les nœuds et y voient déjà la struc­ture de la construc­tion, forts de leur expé­rience. Cer­tains disent encore que le bois mur­mure quand il est prêt à quit­ter la forêt : un souffle imper­cep­tible, comme un consen­te­ment à se lais­ser emporter. 

La résine coule len­te­ment, chaude, avec cette odeur de miel brû­lé qui se mêle à la sciure fraîche.

Mae Kam­thieng n’a pas encore de nom dans l’histoire. Elle res­pire l’air de la rivière, lourd, humide, char­gé de pol­len. Elle est sim­ple­ment là, dans cette mai­son neuve où la pous­sière de teck flotte comme une brume dorée.

On raconte que les pre­mières nuits d’une mai­son Lan­na sont cru­ciales : les esprits du lieu, les phi, y prennent leurs marques, décident si la demeure leur convient, s’ils accep­te­ront leurs nou­velles condi­tions, ou s’ils vien­dront faire des ennuis.

Le teck vieillit len­te­ment. Il se dur­cit, noir­cit, trans­pire sous la mous­son. Les pluies d’été mar­tèlent les planches avec un bruit plein, presque char­nel. Le soleil les fend en veines fines. Mais tout tient. Cent dix-huit ans avant qu’on ne le démonte planche par planche.

On pour­rait com­men­cer autre­ment. Dire que tout com­mence en 1966, quand le roi Bhu­mi­bol ouvre offi­ciel­le­ment le musée. Mais les mai­sons res­pirent de leur propre his­toire : elles suivent la cadence lente du bois, l’odeur qui s’approfondit, la manière dont la lumière s’y pose — et la fidé­li­té de leurs esprits tutélaires.

II

Sukhum­vit Soi 21, Soi Asoke. Une rue où l’air chaud s’engouffre entre les tours, où le bitume relâche l’odeur acide de la ville. On cherche l’entrée dis­crète de la Siam Socie­ty, der­rière un por­tail de fer qui grince légèrement.

Une mai­son sur pilo­tis au milieu d’immeubles hauts. Un ana­chro­nisme par­fait, une contes­ta­tion silen­cieuse : ici, la brise tra­verse encore l’espace, sou­lève les rideaux, fait fré­mir les planches.

Les Thaïs disent que lorsqu’une mai­son sur­vit à un exil, c’est que ses phi l’ont sui­vie. Sans eux, le teck se fis­sure, le toit pleure, la char­pente se tord.

Les mai­sons exhalent ce qui les a façon­nées — et ceux qui les protègent.

III

Chiang Mai, donc. La rose du nord. Capi­tale d’un royaume indé­pen­dant pen­dant des siècles, aux cré­pus­cules mauves et aux mati­nées voi­lées de brume. Les Bir­mans l’avaient détruite au XVIIIe siècle ; on l’avait recons­truite avec une obs­ti­na­tion fri­sant la démence. Le bois du Lan­na a cette odeur de terre humide et de fumée d’herbes sèches.

Mae Kam­thieng vivait là. On ne sait presque rien d’elle, sinon qu’elle eut une fille, Mae Kim Haw, et que cette fille eut assez d’argent, ou assez d’attachement, pour don­ner la mai­son. Trois géné­ra­tions de femmes dont les noms flottent comme un par­fum loin­tain. On n’a gar­dé que leur geste : offrir une demeure, sa tex­ture, son souffle.

Dans cer­taines familles du Nord, on disait que lorsqu’une mai­son était don­née, les esprits domes­tiques la sui­vaient comme on suit un héri­tage. Ils se déplacent len­te­ment, comme des ombres patientes.

La Siam Socie­ty accep­ta le don de la fille  en 1963. Les Occi­den­taux auraient fait des plans et recons­truit une copie. Les Thaï­lan­dais démon­tèrent la vraie, planche par planche, au tou­cher, en recon­nais­sant les pièces à leur grain, à leur odeur. L’âme du bois — et ses esprits — voya­ge­raient avec lui.

IV

Le convoi des­cen­dit vers Bang­kok. Des camions sur des routes pous­sié­reuses, l’air chaud char­gé de l’odeur des rizières brû­lées. Le pay­sage glis­sait : mon­tagnes, col­lines, plaine. Le teck res­pi­rait encore le fleuve. Dans ses fibres, l’humidité de la Ping séchait lentement.

À Bang­kok, tout allait plus vite. Odeur d’essence, cha­leur qui monte des trot­toirs, fumées des échoppes. Sarit Tha­na­rat, le Pre­mier Ministre, venait de mou­rir. Les Amé­ri­cains construi­saient leurs bases. Les bars s’allumaient à Pat­pong. Le Siam deve­nait la Thaïlande.

On disait que les esprits mon­ta­gnards sup­por­taient mal la plaine, encore moins la ville. Mais cer­taines mai­sons — les plus anciennes, les mieux nées — avaient un souffle assez fort pour sur­vivre au vacarme des moteurs.

La Siam Socie­ty résis­tait, dans une cour silen­cieuse où l’air sem­blait plus dense.

V

Ils la remon­tèrent selon les règles. Les pilo­tis d’abord : ils s’enfoncèrent dans le sol meuble, avec un bruit sourd, presque orga­nique. Puis le plan­cher, ces larges planches lisses, polies par d’innombrables pieds nus. Leur odeur — mélange de pous­sière, de bois gras, de pluie — emplis­sait l’espace.

Les murs s’emboîtèrent sans clous. Le bois coui­nait légè­re­ment, comme s’il recon­nais­sait sa place. Le toit enfin, avec son Kalae, sombre, sculp­té, qui cap­tait la lumière d’une manière étran­ge­ment sensuelle.

Le Kalae n’est pas qu’un motif : il filtre les esprits. Il laisse entrer ceux du foyer et repousse les autres. On raconte que les plus anciens Kalae vibrent légè­re­ment au vent, comme des antennes de protection.

Le bois garde l’odeur des pluies anciennes — et la mémoire de ses esprits.

VI

Le gre­nier à riz : une cha­leur sèche, presque sucrée, s’y accu­mu­lait. L’économie domes­tique est une méta­phore : pré­voir, sto­cker, res­pi­rer lentement.

Les objets expo­sés racontent une vie tac­tile. Les pièges à pois­sons sentent le bam­bou humide. Les hottes en rotin gardent une odeur de fumée. Les mor­tiers portent encore la trace des épices écra­sées, un par­fum fan­tôme de citron­nelle et de galanga.

Dans les mai­sons du Nord, on croyait que les mor­tiers et les paniers absor­baient les prières, que le riz gar­dait l’écho des voix des femmes qui le triaient au crépuscule.

Les musées eth­no­gra­phiques trans­forment l’ordinaire en exo­tisme. Le quo­ti­dien devient un par­fum loin­tain. Les petits-enfants visitent en tou­ristes la vie de leurs grands-parents — et les esprits de leurs ancêtres, plus dis­crets que les vitrines.

VII

La Thaï­lande s’enrichit, Bang­kok explose. L’air se charge de pous­sière, d’essence, de cha­leur. Les jeunes partent. Les rizières s’assèchent de solitude.

La mai­son sur pilo­tis devient un refuge. La Siam Socie­ty entre­tient un jar­din tro­pi­cal : odeur d’humus, de feuilles écra­sées, d’eau stag­nante. Autour, Sukhum­vit hurle. Le Sky­train siffle, métal­lique, au-des­sus des embou­teillages. Les vapeurs de die­sel s’accrochent aux vêtements.

On dit que cer­taines mai­sons Lan­na, bien nées, res­pirent encore sous la cha­leur. Elles ont un souffle propre, un rythme inté­rieur qui ne se laisse pas étouffer.

La mai­son ignore tout cela. Le teck res­pire de l’intérieur, lentement.

VIII

Qu’est-ce qu’une mai­son Lan­na à Bang­kok ? Une nos­tal­gie par­fu­mée ? Une contes­ta­tion de la moder­ni­té ? Une blessure ?

On pour­rait la relier à d’autres mai­sons exi­lées. Les demeures japo­naises démon­tées. Les châ­teaux euro­péens ven­dus pierre par pierre. Les temples cam­bod­giens expa­triés dans des musées aseptisés.

Le patri­moine est tou­jours une forme de vol ou de sau­ve­tage. Mais c’est aus­si une manière de conser­ver une odeur de temps.

Dans les vil­lages du Nord, on dit par­fois que les mai­sons dépla­cées vieillissent plus vite, sauf si leurs esprits s’adaptent au nou­veau sol. Celui-ci, meuble, pol­lué, hos­tile, a pour­tant accep­té Mae Kam­thieng — pré­sage rare.

Si la mai­son était res­tée à Chiang Mai, le teck sen­ti­rait-il encore la pluie de la Ping ? Aurait-elle sur­vé­cu aux pro­mo­teurs ? On pré­fère dire oui. On sait que non.

IX

Les visi­teurs sont rares. Quelques étu­diants en archi­tec­ture. Des retrai­tés occi­den­taux. Des enfants qui baillent discrètement.

On enlève ses chaus­sures. Le bois est tiède. Sous les pieds, il y a cette dou­ceur sati­née propre au teck ancien. Le bruit du dehors s’étouffe d’un coup, rem­pla­cé par un souffle léger, presque sen­suel, celui de la ven­ti­la­tion naturelle.

Cer­tains disent sen­tir une pré­sence dis­crète, comme un cou­rant d’air venu d’ailleurs. Une mai­son qui a tra­ver­sé un fleuve porte tou­jours un peu de son eau en elle.

Dans une vitrine, des pho­tos jau­nies : la mai­son au bord de la Ping, des buffles, la boue, l’eau. On sent presque l’odeur du fleuve, un mélange de vase, de cha­leur et de végétation.

La mai­son ne retour­ne­ra jamais à Chiang Mai. Le bois a fait son deuil du fleuve — ou peut-être le fleuve veille encore, d’une manière qu’on ne com­prend plus.

X

Ce qui a dis­pa­ru avec Mae Kam­thieng : les chants de repi­quage, le goût de l’eau de la Ping sur les lèvres, les bruits du cré­pus­cule, l’odeur de fumée des cui­sines, les prières mur­mu­rées dans la cha­leur du soir, la langue du nord, les recettes, les nuits constellées.

Et peut-être aus­si les esprits d’ancêtres qui rôdaient sous le plan­cher, entre les jarres et les paniers.

Ce qui demeure : le teck, dense, odo­rant, patient. Les pilo­tis, le Kalae, les planches numé­ro­tées, le gre­nier à riz, l’ombre fraîche sous la mai­son, la mémoire têtue d’un monde lent.

Et un souffle presque imper­cep­tible, comme une res­pi­ra­tion venue du Nord.

Ce qui vien­dra : d’autres tours, d’autres oublis, d’autres réveils. Le teck dure­ra encore. Le béton vieilli­ra plus vite.

XI

Il est cinq heures. La Siam Socie­ty ferme. Le gar­dien ferme les fenêtres dans un bruit sec. La mai­son Kam­thieng reste seule. L’air devient plus frais, plus lourd, comme avant une pluie. Une chatte se glisse sous les pilo­tis, atti­rée par l’odeur de terre.

Sukhum­vit conti­nue son vacarme. La ville n’a pas besoin de mai­sons anciennes. Mais les mai­sons anciennes per­sistent, avec une sen­sua­li­té tran­quille, une obs­ti­na­tion héréditaire.

Les Thaïs disent que les vieilles mai­sons savent se défendre : elles ont des esprits qui bâillent comme des chats, ron­ronnent dans les poutres et soufflent sur les visi­teurs inattentifs.

Mae Kam­thieng est morte. Le fleuve est loin. Mais la mai­son est là, debout, ancrée dans le mau­vais sol de Bang­kok. Frag­ment de Nord trans­plan­té dans le chaos.

La nuit tombe. Les néons s’allument. La cha­leur de la jour­née reste pri­son­nière des murs de béton.

La mai­son Kam­thieng, elle, se laisse enva­hir par l’obscurité par­fu­mée du jar­din. Elle demeure, ce que font les mai­sons quand on leur en laisse le temps.

Elle demeure — avec, dans son bois noir­ci, la sen­sua­li­té tenace de tout ce qu’elle a traversé.

La mai­son Kam­thieng est actuel­le­ment en cours de res­tau­ra­tion.

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Dans l’ombre de Jim Thomp­son (Les oubliés du pays doré #3)

Dans l’ombre de Jim Thomp­son (Les oubliés du pays doré #3)

Dans l’ombre de Jim Thompson

Les oubliés du pays doré #3

Dans l’ombre de Jim Thompson

I

On com­mence tou­jours par Jim Thomp­son. C’est son nom qu’on cherche dans les bases de don­nées, les archives des jour­naux, les registres d’é­tat civil. Jim Thomp­son, l’A­mé­ri­cain, indus­triel qui fit renaître l’industrie ances­trale de la soie thaï­lan­daise. Jim Thomp­son, dis­pa­ru en 1967 dans les Came­ron High­lands de Malai­sie. Jim Thomp­son dont la mai­son-musée à Bang­kok attire encore les tou­ristes. Tou­jours plus de tou­ristes, autant fas­ci­nés par la beau­té de son inté­rieur que par le mys­tère qui l’entoure. Un his­toire qui n’a pas fini d’attirer et qui ne trouve aucun dénouement.

Mais avant Bang­kok, avant la soie, avant la dis­pa­ri­tion, il y a eu Patricia.

Patri­cia Mau­ry Thraves. Née en 1920. Morte en 1969. Entre ces deux dates, qua­rante-neuf ans. Une vie courte. Plus courte encore que celle de Thomp­son qui a dis­pa­ru à soixante et un ans. Avec son lot de mystère.

Le 30 juin 1943, ils se marient en Vir­gi­nie. Albe­marle Coun­ty selon cer­tains docu­ments. Fort Mon­roe selon d’autres. Il y a déjà quelque chose qui ne va pas dans cette his­toire. Les sources s’embrouillent. La guerre bat son plein. Thomp­son est dans l’OSS, les ser­vices secrets amé­ri­cains. Patri­cia est man­ne­quin chez John Robert Powers.

John Powers. L’a­gence la plus pres­ti­gieuse de New York dans les années qua­rante. Avant Ford, avant Elite, avant tout ce qui fait le gotha de la mode. Les filles de Powers font les cou­ver­tures de Vogue, de Har­per’s Bazaar. Elles incarnent l’A­mé­rique en guerre, l’A­mé­rique qui conti­nue de rêver mal­gré les res­tric­tions, mal­gré les fils et les maris au front et le bruit des canons en toile de fond.

II

Je cherche des pho­to­gra­phies de Patri­cia. Il doit bien en exis­ter quelque part. Une man­ne­quin de chez Powers, ça veut for­cé­ment dire des cam­pagnes publi­ci­taires, des édi­tos de mode, des por­traits en stu­dio. Mais son nom ne remonte rien dans les archives numé­riques. Presque rien, une vague nécro­lo­gie sans impor­tance. Peut-être était-elle connue sous un autre nom. Peut-être uti­li­sait-elle seule­ment “Patri­cia Mau­ry” ou sim­ple­ment “Patri­cia”. Les man­ne­quins n’a­vaient pas tou­jours besoin de nom de famille à l’é­poque. Un pré­nom suf­fi­sait. Patri­cia, comme des cen­taines d’autres Patri­cia, des Kel­ly et des Nelly.

Je consulte les registres de l’a­gence Powers. L’a­gence a fer­mé dans les années cin­quante. Les archives sont dis­per­sées et semblent dire que ces ins­ti­tu­tions ont dis­pa­ru avec leur temps. Cer­taines à la New York Public Libra­ry. D’autres per­dues. John Robert Powers lui-même est mort en 1977 dans un ano­ny­mat flasque . Il avait créé son agence en 1923. Il a vu défi­ler des mil­liers de filles. Patri­cia était l’une d’elles.

  1. Patri­cia a vingt-trois ans quand elle épouse Jim Thomp­son. Lui en a trente-neuf. Seize ans de dif­fé­rence. Ce n’est pas énorme pour l’é­poque, c’est même plu­tôt chose cou­rante. Thomp­son est archi­tecte de for­ma­tion. Il a tra­vaillé pour la légen­daire firme de Jim Thomp­son. Non, pas lui. Un autre Jim Thomp­son. Son homo­nyme. Thomp­son & Thomp­son. Quelle idée de por­ter un nom si courant…

III

Six mois. C’est le temps qu’ils passent ensemble après le mariage. Puis l’ar­mée envoie Thomp­son en Afrique du Nord. Opé­ra­tion Torch, un nom qui sonne comme la pro­messe du feu. Débar­que­ment allié en novembre 1942. Thomp­son arrive après, comme agent de l’OSS, comme une fleur. Il tra­vaille sur le ren­sei­gne­ment, la pro­pa­gande. Patri­cia reste à New York. Elle conti­nue de poser. Elle attend. Les lettres mettent des semaines à arri­ver, mais elles finissent par arriver. 

Je pense aux appar­te­ments new-yor­kais de cette époque. Les immeubles de brique rouge, les esca­liers de secours en fer for­gé et les rampes d’accès rétrac­tables. Patri­cia vivait-elle à Man­hat­tan ? À Brook­lyn ? Les man­ne­quins gagnaient bien leur vie mais pas assez pour les beaux quar­tiers et sur­tout pas ceux-là. Peut-être par­ta­geait-elle un appar­te­ment avec d’autres filles de l’a­gence. Le matin, les séances pho­to. Le soir, les cock­tails, les soi­rées, la vie mon­daine d’une méga­lo­pole en ébul­li­tion. La guerre ren­dait tout plus urgent. On vivait vite. On s’a­mu­sait davan­tage parce que demain n’é­tait pas garan­ti. En temps de guerre, rien n’est garanti.

Thomp­son rentre. C’est 1945. La guerre en Europe se ter­mine, on boucle tout. Puis celle du Paci­fique. Thomp­son est envoyé en Thaï­lande. Bang­kok. Il tombe amou­reux du pays. De ses temples, de ses canaux, de sa lumière. Il veut y retour­ner. Y vivre. Y créer quelque chose. Qui ne tom­be­rait pas amou­reux de la Thaïlande ?

Patri­cia dit non. Un non caté­go­rique. Ferme. Définitif.

IV

On ne sait pas com­ment la conver­sa­tion s’est dérou­lée. Si c’é­tait une dis­pute ou une dis­cus­sion calme. Si Patri­cia a essayé de com­prendre ou si elle a refu­sé d’emblée. La Thaï­lande en 1945 n’a rien de com­mun avec celle d’au­jourd’­hui. Pas de vols directs, pas de tou­risme, ou si peu que ça ne mérite même pas ce nom. Bang­kok est une ville tro­pi­cale, humide, pauvre, rava­gée par la guerre. Pas de grands hôtels et de malls pour assou­vir les besoins des Chi­nois qui ne connaissent même pas le mot tou­risme. Pour une New-Yor­kaise habi­tuée aux cock­tails du Pla­za et aux défi­lés de la Cin­quième Ave­nue, c’est trop exo­tique, trop incer­tain. Pas la vie rêvée pour un man­ne­quin épris de liberté.

Elle demande le divorce. 1946. Trois ans de mariage. Thomp­son est dévas­té selon les témoi­gnages. Il pen­sait qu’elle le sui­vrait. Il pen­sait que leur amour était plus fort que la dis­tance et des noms impro­non­çables sur une carte. Mais Patri­cia a vingt-six ans. Elle a une car­rière. Elle a des rêves qui ne passent pas par-des­sus le Pacifique.

Thomp­son part seul. Il s’ins­talle à Bang­kok. Il découvre la soie thaï­lan­daise. Il crée son entre­prise. Jim Thomp­son Thai Silk Com­pa­ny. Il devient vite riche, et moyen­ne­ment célèbre. Il construit sa mai­son légen­daire, où les tou­ristes en pan­ta­lons impri­mé élé­phant et débar­deurs défilent. Il col­lec­tionne les anti­qui­tés. Il devient une figure de Bang­kok, l’A­mé­ri­cain qui a sau­vé la soie thaïe et qui lui a redon­né ses lettres de noblesse.

Et Patri­cia dans tout ça ?

V

Vingt-trois ans. Entre le divorce de 1946 et sa mort en 1969, il y a vingt-trois ans. Presque un quart de siècle. Que fait une ancienne man­ne­quin de vingt-six ans dans l’A­mé­rique d’après-guerre ?

Peut-être se rema­rie-t-elle. Les rares docu­ments ne le disent pas. Peut-être retourne-t-elle dans sa famille. D’où vient-elle ? Le nom Thraves sug­gère des ori­gines bri­tan­niques ou irlan­daises. Mau­ry pour­rait être fran­çais. Mais ce sont des spé­cu­la­tions. Les archives sont muettes. Impos­sible de les faire par­ler, même à l’heure des réseaux numériques.

Je cherche dans les annuaires télé­pho­niques new-yor­kais des années cin­quante et soixante. Com­bien de Patri­cia Mau­ry Thraves peut-il y avoir ? Le nom n’est pas cou­rant. Mais les numé­ri­sa­tions sont incom­plètes. Les micro­films illi­sibles. Les pages manquantes.

  1. Patri­cia meurt. Elle a qua­rante-neuf ans. C’est jeune pour mou­rir en 1969. L’es­pé­rance de vie des femmes amé­ri­caines est de soixante-qua­torze ans. Patri­cia ne ver­ra pas les années soixante-dix. Elle ne ver­ra pas Water­gate, ni le dis­co, ni l’é­lec­tion de Rea­gan et encore moins la mode de ces années-là, qu’elle aurait pu suivre avec inté­rêt. Elle meurt avant l’homme qu’elle a épou­sé, qu’elle n’a pas suivi.

Car Thomp­son, lui, dis­pa­raît en 1967. Deux ans avant la mort de Patri­cia. Le 26 mars 1967, il part se pro­me­ner dans les Came­ron High­lands en Malai­sie. Il ne revient jamais. On ne retrouve pas son corps. Aucune trace. Rien. La jungle l’a ava­lé et les spé­cu­la­tions conti­nuent d’aller bon train. Même si on conti­nue de pen­ser qu’il aurait dis­pa­ru pour de bonnes raisons.

VI

Est-ce que Patri­cia a appris la dis­pa­ri­tion de Thomp­son ? Les jour­naux en ont par­lé. “Mil­lion­naire amé­ri­cain dis­pa­ru en Malai­sie.” “Le roi de la soie vola­ti­li­sé.” Elle a dû lire les articles. Se sou­ve­nir. Cet homme qu’elle avait épou­sé vingt-quatre ans plus tôt. Cet homme qui vou­lait l’emmener en Thaï­lande. Cet homme qu’elle avait quit­té. Et lui s’était volatilisé.

A‑t-elle res­sen­ti du remords ? Du sou­la­ge­ment de ne pas avoir été là-bas ? De la tris­tesse pour ce qui aurait pu être ?

On ne sait pas. On se sait rien finalement.

Deux ans plus tard, elle meurt à son tour. Les cir­cons­tances ne sont pas docu­men­tées. Mala­die ? Acci­dent ? On ne trouve pas sa notice nécro­lo­gique dans les grands jour­naux. Patri­cia Thraves n’é­tait plus une célé­bri­té. Elle était rede­ve­nue ano­nyme, peut-être même a‑t-elle fini dans la pau­vre­té. Une femme par­mi des mil­lions. Une ancienne man­ne­quin. Une ancienne épouse.

VII

Je pense sou­vent aux vies paral­lèles. Thomp­son à Bang­kok dans sa mai­son de teck, entou­ré de boud­dhas et de ses deux ser­vi­teurs. Patri­cia quelque part en Amé­rique, peut-être à New York, peut-être ailleurs. Deux vies qui se sont croi­sées pen­dant trois ans et qui ont ensuite diver­gé complètement.

Thomp­son est deve­nu une légende. Sa mai­son est un musée. Des livres ont été écrits sur lui. Des docu­men­taires. Des théo­ries conspi­ra­tion­nistes. Il fait par­tie de l’his­toire de la Thaï­lande moderne.

Patri­cia a dis­pa­ru sans lais­ser de traces. Ou presque. Son nom appa­raît dans quelques notes de bas de page. “Pre­mière épouse de Jim Thomp­son.” “Man­ne­quin new-yor­kaise.” Quelques lignes. Rien de plus.

VIII

L’a­gence John Powers employait des cen­taines de filles. Les plus belles jeunes femmes d’A­mé­rique pas­saient par ses bureaux. Powers avait un œil. Il savait recon­naître le poten­tiel. Un visage, une sil­houette, une démarche. Patri­cia avait quelque chose qui avait atti­ré son attention.

Les man­ne­quins des années qua­rante n’é­taient pas les super-modèles d’au­jourd’­hui. Elles n’a­vaient pas d’Ins­ta­gram, pas d’a­gents mil­lion­naires, pas de contrats avec des marques de luxe. Elles posaient pour des cata­logues, des publi­ci­tés de savon, des réclames de bas nylon et les canons de l’époque n’étaient pas ceux d’aujourd’hui. Le tra­vail était dur. Les jour­nées longues. La concur­rence féroce.

Mais c’é­tait un métier. Une indé­pen­dance. Pour une jeune femme en 1943, être man­ne­quin signi­fiait gagner son propre argent. Ne pas dépendre d’un père ou d’un mari. Avoir un appar­te­ment, des amies, une vie sociale. La guerre avait libé­ré les femmes amé­ri­caines mal­gré elle. Les hommes par­tis au front, elles avaient pris leur place dans les usines, les bureaux, les agences.

Patri­cia fai­sait par­tie de cette géné­ra­tion. La géné­ra­tion qui avait connu la Dépres­sion enfant, qui avait gran­di pen­dant la guerre, qui avait cru à un ave­nir dif­fé­rent et cer­tai­ne­ment meilleur.

IX

Je me demande si elle a regret­té son choix. Les soirs d’hi­ver à New York, les appar­te­ments sur­chauf­fés, le bruit de la rue. Thomp­son lui écri­vait peut-être. Des lettres de Bang­kok décri­vant les temples dorés, les mar­chés flot­tants, la dou­ceur du cli­mat. “Tu aurais dû venir. Tu ver­rais comme c’est beau.”

Mais Patri­cia avait fait son choix. Elle était res­tée. New York était sa ville. L’A­mé­rique était son pays. Elle ne vou­lait pas d’une vie d’ex­pa­triée dans un pays dont elle ne par­lait pas la langue, dont elle ne com­pre­nait pas la culture.

Avait-elle rai­son ? Avait-elle tort ? Les ques­tions n’ont pas de sens. On ne vit qu’une vie. On ne peut pas savoir ce qui se serait pas­sé si on avait pris l’autre chemin.

Thomp­son a eu une vie extra­or­di­naire à Bang­kok, une vie mon­daine et luxueuse, pas­sion­née. Mais il a dis­pa­ru dans la jungle malai­sienne. Son corps n’a jamais été retrou­vé. Sa fin reste un mys­tère soixante ans plus tard.

Patri­cia a vécu ses qua­rante-neuf ans. Pas de mys­tère. Pas de légende. Juste une vie ordi­naire. Et puis la mort en 1969.

X

Les archives de l’é­tat civil de New York sont désor­mais numé­ri­sées. On peut y cher­cher des actes de nais­sance, de mariage, de décès. Je tape “Patri­cia Thraves, 1969.” Le sys­tème mou­line. Aucun résul­tat. Je rées­saie avec des variantes. “Patri­cia Mau­ry Thraves.” “Patri­cia M. Thraves.” Rien.

Peut-être n’est-elle pas morte à New York. Peut-être en Cali­for­nie. Ou en Flo­ride. Ou ailleurs. L’A­mé­rique est vaste. Les gens démé­nagent. On perd leur trace. Et l’état-civil est encore un rien baroque.

Ou peut-être les docu­ments n’ont-ils pas été numé­ri­sés. Toutes les archives ne le sont pas. Il reste des boîtes dans des sous-sols humides, des micro­fiches illi­sibles, des registres ron­gés par les mites. Peut-être ont-elles été ense­ve­lies lors de des­truc­tions d’immeubles.

Patri­cia Thraves reste insaisissable.

XI

À Bang­kok, la mai­son de Jim Thomp­son est impec­cable. Les tou­ristes la visitent par cen­taines chaque jour. Les guides racontent son his­toire. L’ar­chi­tecte amé­ri­cain deve­nu mar­chand de soie. Le col­lec­tion­neur pas­sion­né. L’homme mys­té­rieu­se­ment dis­pa­ru. On montre son bureau, sa chambre, son salon. Tout est res­té comme en 1967. On pour­rait presque s’attendre à le voir entrer dans la pièce en cos­tume de lin beige, le front per­lé de sueur, prêt à reprendre pos­ses­sion des lieux.

Per­sonne ne parle de Patricia.

Elle n’a jamais mis les pieds dans cette mai­son. Elle n’a jamais vu les boud­dhas khmers, les por­ce­laines chi­noises, les ben­cha­rongs, les tis­sus de soie ten­dus sur les murs. Elle n’a jamais dor­mi sous la mous­ti­quaire, écou­té les geckos la nuit, sen­ti l’o­deur du jas­min dans le jardin.

C’est une autre femme qui a vécu dans cette mai­son avec Thomp­son. Pas une épouse. Une rela­tion. Les guides sont dis­crets sur ce sujet. Thomp­son était homo­sexuel ou bisexuel selon les témoi­gnages. Patri­cia l’a­vait-elle su ? Est-ce pour cela qu’elle avait deman­dé le divorce ?

Les rumeurs sont invé­ri­fiables. Les témoins sont morts. Ne res­tent que les spéculations.

XII

1920–1969. Qua­rante-neuf ans. Patri­cia naît après la Pre­mière Guerre mon­diale. Elle meurt avant qu’on marche sur la Lune. Entre les deux, elle aura connu la Pro­hi­bi­tion, la Dépres­sion, la Seconde Guerre mon­diale, la guerre froide, les années cin­quante, les sixties.

Elle aura été man­ne­quin dans l’âge d’or du man­ne­qui­nat amé­ri­cain. Elle aura épou­sé un homme qui devien­dra une légende. Elle aura dit non à l’a­ven­ture thaïlandaise.

Et puis elle sera morte. À qua­rante-neuf ans. Anonyme.

Je referme mes car­nets. Les pistes sont épui­sées, j’ai tout écu­mé, sans résul­tat. Patri­cia Thraves ne veut pas être trou­vée. Ou peut-être n’y a‑t-il rien à trou­ver. Peut-être que sa vie est des­ti­née à res­ter floue. Des sil­houettes à peine esquis­sées dans les marges de l’Histoire.

Jim Thomp­son a dis­pa­ru sans lais­ser de corps. Patri­cia Thraves a dis­pa­ru sans lais­ser de traces. À leur manière, tous deux se sont vola­ti­li­sés. Lui dans la jungle malaise. Elle dans l’A­mé­rique ordi­naire des années cin­quante et soixante.

Reste ce nom. Patri­cia Mau­ry Thraves. 1920–1969. Man­ne­quin. Épouse de Jim Thomp­son pen­dant trois ans. C’est peu. C’est tout ce qu’on sait.

XIII

Épi­logue.

Par­fois, tard le soir, je pense à elle. Patri­cia dans son appar­te­ment new-yor­kais en 1967, lisant dans le jour­nal la dis­pa­ri­tion de son ex-mari. Patri­cia se sou­ve­nant de leurs six pre­miers mois ensemble, avant que la guerre ne les sépare. Patri­cia se deman­dant ce qui serait arri­vé si elle avait dit oui.

Mais ce sont mes pro­jec­tions. Mes fan­tasmes. Patri­cia elle-même reste silen­cieuse. Les morts ne parlent pas. Les archives ne livrent rien.

Il ne reste que le vide. Et dans ce vide, toutes les vies pos­sibles de Patri­cia Thraves. La femme qu’elle a été. Celles qu’elle aurait pu être.

Bang­kok, 2016. Je visite la mai­son de Jim Thomp­son. Je regarde les pho­tos de lui. Grand, mince, élé­gant. Je cherche une pho­to d’elle. Il n’y en a pas. Le musée ne conserve aucune image de Patricia.

Elle a vrai­ment disparu.

Plus com­plè­te­ment encore que Jim Thompson.

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Les fan­tômes de l’O­rien­tal (Les oubliés du pays doré #2)

Les fan­tômes de l’O­rien­tal (Les oubliés du pays doré #2)

Les fan­tômes de l’Oriental

Les oubliés du pays doré #2

Les fan­tômes de l’Oriental

I

On arrive tou­jours à Bang­kok par le fleuve. Même aujourd’­hui, même en avion, c’est le Chao Phraya qui nous accueille, ser­pent brun et majes­tueux char­riant l’his­toire. En 1876, deux capi­taines danois, Han­sen et Ander­sen, com­prirent cela. Ils ache­tèrent une bâtisse au bord de l’eau. Un hôtel. Pour­quoi pas, après tout. Le Siam s’ou­vrait au monde comme on ouvre une fenêtre sur l’Orient. Avec un O majuscule.

Les capi­taines ne savaient pas qu’ils fon­daient un mythe.

Je suis arri­vé un soir de novembre, cent qua­rante ans plus tard. La navette flu­viale glisse sur l’eau noire. Les gratte-ciel de verre se reflètent, mais sur la rive de Thon­bu­ri, rien n’a chan­gé depuis Conrad. Des mai­sons sur pilo­tis. Des temples dorés. L’A­sie éter­nelle qui résiste.

L’O­rien­tal se dresse comme un inven­taire colo­nial, avec ses varangues blanches, son dra­peau qui claque au vent du fleuve. Je pense à tous ceux qui sont arri­vés avant moi. Les écri­vains sur­tout. Tou­jours les écri­vains. Comme si Bang­kok ne pou­vait se racon­ter qu’à tra­vers eux.

II

Somer­set Mau­gham débarque en 1923. Il a qua­rante-neuf ans, la tuber­cu­lose der­rière lui, le suc­cès devant. Il s’ins­talle dans une suite au pre­mier étage. Vue sur le fleuve, natu­rel­le­ment. Tous les matins, il écrit sur la véran­da. L’a­près-midi, il arpente les ruelles de Chi­na­town, col­lecte les his­toires, observe les visages d’ex­pa­triés ron­gés par le cli­mat et l’alcool.

De cette escale naî­tront plu­sieurs nou­velles. Des his­toires d’Eu­ro­péens per­dus sous les tro­piques, de femmes qui attendent des maris qui ne revien­dront pas, de plan­teurs qui sombrent dans l’o­pium et le déses­poir. Mau­gham avait com­pris que l’O­rient n’é­tait pas un décor mais un révé­la­teur. On ne vient pas ici impunément.

La suite Mau­gham existe tou­jours. Je l’ai visi­tée. Mobi­lier colo­nial, ven­ti­la­teurs au pla­fond, pho­to­gra­phies jau­nies. On a conser­vé son bureau, sa machine à écrire. Comme si l’é­cri­vain allait reve­nir, com­man­der un gin tonic, se remettre au travail.

Les fan­tômes de l’Oriental.

III

Joseph Conrad était pas­sé avant lui, dans les années 1880. Marin avant d’être écri­vain, Conrad connais­sait tous les ports d’A­sie. Bang­kok, Sin­ga­pour, Sai­gon. Le fleuve était sa route, les hôtels ses escales. À l’O­rien­tal, il ren­con­trait d’autres capi­taines, échan­geait des his­toires de typhons et de mutineries.

C’est peut-être ici qu’il a ima­gi­né Kurtz, ce per­son­nage qui remonte le fleuve pour som­brer dans la folie. L’A­sie était un miroir où l’Oc­ci­dent voyait ses démons. Conrad le savait mieux que personne.

Gra­ham Greene vien­dra plus tard, dans les années cin­quante, en pleine guerre d’In­do­chine. Il dort à l’O­rien­tal entre deux voyages au Viet­nam. Il prend des notes pour Un Amé­ri­cain bien tran­quille. Bang­kok est sa base arrière, son refuge. Le bar de l’hô­tel devient son bureau. Il y écrit des lettres, ren­contre des agents, des jour­na­listes, des espions peut-être.

Tous ces écri­vains ont com­pris la même chose : l’O­rient trans­forme. On n’é­crit pas les mêmes livres après avoir dor­mi dans cette chambre, regar­dé le fleuve char­rier ses barques, sen­ti l’o­deur du jas­min et de la pour­ri­ture mêlés. Ceux qui sont venus ici savent. L’odeur reste gravée.

IV

Mais avant les écri­vains, il y avait les pre­miers voya­geurs. Ceux qui arri­vaient en paque­bot après des semaines de mer. L’O­rien­tal était le pre­mier contact avec le Siam, le pre­mier lit après la houle, le pre­mier gin après le sel.

En 1887, le roi Chu­la­long­korn – le roi moder­ni­sa­teur, celui qui abo­lit l’es­cla­vage et envoya ses fils étu­dier en Europe – fit agran­dir l’hô­tel. Il com­pre­nait l’im­por­tance des sym­boles. Un grand hôtel, c’é­tait une décla­ra­tion : le Siam n’é­tait pas une colo­nie. Le Siam était un royaume indé­pen­dant, civi­li­sé, capable de rece­voir l’Oc­ci­dent à sa table.

Les archi­tectes ajou­tèrent des ailes, des véran­das, des jar­dins. Le style était un mélange curieux : colo­nial bri­tan­nique ren­con­trant l’es­thé­tique thaïe, stucs vic­to­riens côtoyant les toits poin­tus des temples. Un hybride archi­tec­tu­ral qui reflé­tait par­fai­te­ment le Bang­kok de l’é­poque, coin­cé entre tra­di­tion et modernité.

Dans le hall, on ins­tal­lait déjà ces grands ven­ti­la­teurs au pla­fond qui tournent encore aujourd’­hui, bras­sant la cha­leur moite, créant cette atmo­sphère par­ti­cu­lière des tro­piques colo­niales. Le temps sem­blait ralen­tir. On pou­vait croire que rien ne chan­ge­rait jamais.

V

J’ai dîné au Nor­man­die, le res­tau­rant fran­çais de l’hô­tel, au der­nier étage de la tour moderne. De là-haut, Bang­kok s’é­tale comme une métro­pole impos­sible, déme­su­rée. Dix-neuf mil­lions d’ha­bi­tants. Des gratte-ciel par­tout. Com­ment ima­gi­ner la ville de 1876 ? Les canaux au lieu des routes, les élé­phants au lieu des Mer­cedes, le silence au lieu de ce rugis­se­ment permanent.

Le maître d’hô­tel est thaï, mais il parle un fran­çais impec­cable. Il me raconte que le res­tau­rant existe depuis 1958. Tou­jours de la cui­sine fran­çaise clas­sique. Foie gras, homard, souf­flé. Une ano­ma­lie déli­cieuse. Pour­quoi venir à Bang­kok pour man­ger fran­çais ? Mais jus­te­ment, c’est ça l’O­rien­tal : un endroit hors du temps, hors du lieu. Une bulle.

On vient ici pour échap­per à Bang­kok, pour retrou­ver une idée fan­tas­mée de l’A­sie colo­niale qui n’a peut-être jamais exis­té. Les tou­ristes cherchent l’au­then­ti­ci­té, mais l’O­rien­tal leur offre quelque chose de plus pré­cieux : une fic­tion qui sent le par­tage, et un peu la vase des klongs.

VI

En 1985, le groupe Man­da­rin Orien­tal rachète l’hô­tel. Chan­ge­ment de nom, réno­va­tions, mise aux normes inter­na­tio­nales. Cer­tains ont crié à la tra­hi­son. On allait perdre l’âme du lieu, disaient-ils. Trans­for­mer ce bijou his­to­rique en palace standardisé.

Mais les nou­veaux pro­prié­taires furent habiles. Ils com­prirent que l’O­rien­tal n’é­tait pas seule­ment un hôtel, mais un sym­bole. Ils pré­ser­vèrent l’aile ori­gi­nale, res­tau­rèrent les suites his­to­riques, for­mèrent le per­son­nel à cet art de l’hos­pi­ta­li­té qui mêle dis­cré­tion bri­tan­nique et sou­rire thaï.

Le ser­vice à l’O­rien­tal est deve­nu légen­daire. Des dizaines d’employés tra­vaillent là depuis trente, qua­rante ans. Ils connaissent les habi­tués, leurs pré­fé­rences, leurs petites manies. Mon­sieur Dupont aime ses draps chan­gés deux fois par jour. Madame Schmidt veut des orchi­dées blanches, jamais roses. Le prince saou­dien occupe tou­jours la même suite.

Cette mémoire ins­ti­tu­tion­nelle crée une conti­nui­té. L’hô­tel devient une famille dys­fonc­tion­nelle où mil­liar­daires et femmes de chambre par­tagent les mêmes cou­loirs, les mêmes rituels.

VII

J’ai visi­té l’é­cole de cui­sine thaïe de l’hô­tel. Une ins­ti­tu­tion dans l’ins­ti­tu­tion. Depuis 1985, on y enseigne les secrets du pad thaï, du cur­ry vert, de la salade de papaye. Les tou­ristes viennent en groupes, tabliers blancs et enthou­siasme naïf.

Mais le pro­fes­seur, un vieux chef qui a appris son art dans les cui­sines du palais royal, prend sa tâche au sérieux. Il explique que la cui­sine thaïe est une ques­tion d’é­qui­libre. Le sucré, le salé, l’a­cide, le pimen­té. Trop de l’un, et tout s’ef­fondre. C’est une méta­phore de la Thaï­lande elle-même : un pays qui a tou­jours su trou­ver l’é­qui­libre entre les puis­sances, entre tra­di­tion et moder­ni­té, entre boud­dhisme et capitalisme.

Nous pré­pa­rons un cur­ry mas­sa­man. Le chef raconte que ce plat vient des mar­chands per­sans qui com­mer­cèrent avec le Siam au XVIIe siècle. Mus­lim man, homme musul­man, deve­nu mas­sa­man. L’his­toire de la Thaï­lande dans un plat : des influences étran­gères digé­rées, trans­for­mées, ren­dues thaïes.

Pen­dant que nous cui­si­nons, je pense aux cui­sines de l’O­rien­tal en 1890. Les chefs chi­nois, les ser­veurs bir­mans, les ingré­dients venus de par­tout. L’hô­tel a tou­jours été un carrefour.

VIII

Le spa. Bien sûr, il y a un spa. Tous les grands hôtels ont leur spa aujourd’­hui. Mais celui de l’O­rien­tal est dif­fé­rent. Il occupe deux mai­sons tra­di­tion­nelles thaïes, de l’autre côté du fleuve. On y accède par navette privée.

Je tra­verse le Chao Phraya. L’eau est tou­jours aus­si brune, aus­si opaque. Des cen­taines de bateaux la sillonnent : fer­rys publics, navettes d’hô­tels, barques de mar­chands. Le fleuve est une artère vivante. Bang­kok est née du fleuve, vit par le fleuve, mour­ra peut-être avec lui quand la mer mon­te­ra trop.

Le spa est un havre de silence. Jar­dins tro­pi­caux, bas­sins de lotus, pavillons de teck. On me conduit dans une salle de mas­sage. L’o­deur de citron­nelle et d’eu­ca­lyp­tus. Une mas­seuse en tenue tra­di­tion­nelle com­mence le rituel. Le mas­sage thaï n’a rien à voir avec le mas­sage occi­den­tal. C’est une danse, un com­bat ami­cal, une forme de médi­ta­tion à deux, entre les mains de la mas­seuse et le corps du massé.

Allon­gé là, les yeux fer­més, j’é­coute les bruits du dehors. Les oiseaux, le vent dans les bam­bous, le cla­po­tis du fleuve. Pour quelques ins­tants, je com­prends pour­quoi on vient ici. Pas pour le luxe. Pour cette sen­sa­tion d’être hors du monde.

IX

Le soir, le bar de l’hô­tel s’a­nime. Le Bam­boo Bar, ins­ti­tu­tion dans l’ins­ti­tu­tion. Jazz live tous les soirs depuis les années soixante. Les musi­ciens sont thaïs mais jouent du Duke Elling­ton, du Miles Davis. L’A­sie a tou­jours été douée pour l’ap­pro­pria­tion cultu­relle. Elle absorbe, trans­forme, restitue.

Je com­mande un cock­tail. Le bar­man, sans que je demande rien, me raconte l’his­toire de chaque ingré­dient. Le citron vert vient de Chiang Mai. Le rhum de Thaï­lande du Sud. Les herbes du jar­din de l’hô­tel. Même un cock­tail devient un récit, une géographie.

À la table d’à côté, un vieil homme seul lit le Bang­kok Post. Che­veux blancs, cos­tume de lin frois­sé. Il a l’air de sor­tir d’un roman de Greene. Peut-être est-il un ancien diplo­mate, un homme d’af­faires qui n’a jamais pu quit­ter l’A­sie, un espion à la retraite. Bang­kok est pleine de ces fan­tômes vivants, Occi­den­taux échoués loin de chez eux, inca­pables de rentrer.

Le pia­niste entame Autumn Leaves. La nos­tal­gie faite musique. Tout le monde ici est nos­tal­gique de quelque chose : d’un pays quit­té, d’une jeu­nesse per­due, d’une époque révolue.

X

L’aile des Auteurs, l’Au­thors’ Wing, est le bâti­ment ori­gi­nal de 1876. Trente suites seule­ment, réser­vées des mois à l’a­vance. Les chambres portent les noms des écri­vains qui ont séjour­né ici : Mau­gham, Conrad, Coward, Michener.

Je me demande si les écri­vains d’au­jourd’­hui viennent encore à l’O­rien­tal. Pro­ba­ble­ment pas. Trop cher, trop tou­ris­tique, trop éloi­gné de la « vraie » Bang­kok. Les écri­vains contem­po­rains pré­fèrent les gues­thouses de Khao San Road, les quar­tiers popu­laires, l’au­then­ti­ci­té supposée.

Mais ils se trompent. L’O­rien­tal est Bang­kok, autant que les temples et les mar­chés flot­tants. C’est Bang­kok vue par l’Oc­ci­dent, Bang­kok fan­tas­mé, Bang­kok comme étape d’un voyage ima­gi­naire qui com­mence à Paris ou Londres et ne finit jamais vraiment.

La lit­té­ra­ture colo­niale a inven­té cet Orient : exo­tique, dan­ge­reux, éro­tique. L’O­rien­tal a don­né un toit à cette inven­tion. Les fan­tômes de Mau­gham et Conrad hantent encore les cou­loirs, tout en per­pé­tuant le mythe.

XI

Un matin, je me réveille tôt. L’aube sur le fleuve. Je des­cends au bord de l’eau. Quelques employés pré­parent déjà la ter­rasse du petit-déjeu­ner. Ils dis­posent les nappes blanches, alignent les cou­verts d’argent, véri­fient que chaque orchi­dée est à sa place.

Le fleuve s’é­veille aus­si, même s’il ne dort jamais plus que la ville elle-même. Les pre­miers bateaux passent, char­gés de mar­chan­dises. Un moine en robe safran men­die sur un pon­ton. La ville mur­mure avant de rugir.

Je pense à tous les matins sem­blables depuis 1876. Com­bien de ser­veurs ont dres­sé ces mêmes tables ? Com­bien de clients ont regar­dé cette même aube ? L’hô­tel est une machine à répé­ter les gestes, les rituels. C’est ras­su­rant et ter­ri­fiant à la fois.

Un major­dome s’ap­proche. « Mon­sieur désire son café ? » Accent bri­tan­nique impec­cable, que je serais bien en dif­fi­cul­té d’imiter. Je dis oui. Il dis­pa­raît, revient deux minutes plus tard avec un pla­teau d’argent. Café, jus d’o­range, crois­sant tiède. Le crois­sant vient de la bou­lan­ge­rie fran­çaise de l’hô­tel, me pré­cise-t-il. On fait venir le beurre de Normandie.

Cette obses­sion du détail, cette volon­té de main­te­nir un cer­tain stan­ding même quand plus per­sonne ne s’en sou­cie vrai­ment. C’est beau et dérisoire.

XII

L’his­toire offi­cielle dit que l’O­rien­tal n’a jamais fer­mé. Même pen­dant la Seconde Guerre mon­diale, même pen­dant les coups d’É­tat mili­taires, même pen­dant les inon­da­tions catas­tro­phiques de 2011. L’hô­tel reste ouvert. C’est une ques­tion de principe.

Mais qu’est-ce que ça signi­fie, « res­ter ouvert » ? Pen­dant la guerre, quand les Japo­nais occu­paient Bang­kok, qui venait dor­mir à l’O­rien­tal ? Des offi­ciers de l’ar­mée impé­riale, cer­tai­ne­ment. Des col­la­bo­ra­teurs thaïs. Peut-être quelques civils chan­ceux. L’hô­tel ne choi­sit pas ses clients. Il accueille.

Cette neu­tra­li­té est suisse, presque immo­rale. Mais c’est aus­si ce qui a per­mis à l’O­rien­tal de tra­ver­ser les décen­nies, les régimes, les catas­trophes. Ne jamais prendre par­ti. Offrir un havre à tous, sans jugement.

Je lis dans un vieux livre sur l’hô­tel qu’en 1945, juste après la défaite japo­naise, des offi­ciers amé­ri­cains ont occu­pé les meilleures suites. Ils orga­ni­saient des fêtes, fai­saient venir des orchestres de jazz de Manille. Bang­kok sor­tait de la guerre, affa­mée, trau­ma­ti­sée. Mais à l’O­rien­tal, on dansait.

Cette indé­cence du luxe face à la misère du monde. Sujet infi­ni de romans.

XIII

J’ai quit­té l’hô­tel un après-midi de pluie. La mous­son tar­dive. Le ciel noir, le fleuve déchaî­né. Mon taxi met­tait une éter­ni­té à tra­ver­ser la ville inon­dée. Bang­kok se noie régu­liè­re­ment, mais refuse de mourir.

De la voi­ture, je regar­dais défi­ler les quar­tiers popu­laires : immeubles décré­pits, temples dorés, centres com­mer­ciaux clin­quants. Cette ville est un monstre impos­sible, une méga­lo­pole du tiers-monde qui rêve d’être une capi­tale globale.

L’O­rien­tal n’est qu’une infime par­tie de Bang­kok, mais il en dit beau­coup. Il raconte l’his­toire d’un pays qui a tou­jours su navi­guer entre les empires, adop­ter juste assez de l’Oc­ci­dent pour ne pas être colo­ni­sé, pré­ser­ver juste assez de ses tra­di­tions pour ne pas se dissoudre.

À l’aé­ro­port, j’ai ache­té un livre sur l’his­toire de l’hô­tel. Pho­tos en noir et blanc : l’O­rien­tal en 1900, l’O­rien­tal en 1950, l’O­rien­tal aujourd’­hui. Les bâti­ments changent, mais le fleuve reste. Tou­jours ce même fleuve brun, tou­jours ces mêmes barques.

XIV

Quelques mois plus tard, je suis à Paris. Je déjeune avec un ami qui me demande sur quoi je tra­vaille. Je lui parle de l’O­rien­tal, de cette idée de racon­ter l’his­toire d’un hôtel comme on racon­te­rait celle d’un personnage.

Il sou­rit. « Un hôtel n’est pas un per­son­nage. Un hôtel est un décor. »

Je ne suis pas d’ac­cord. Un hôtel comme l’O­rien­tal est plus qu’un décor. C’est un témoin, un acteur, presque un auteur. Il influence les his­toires qui s’y déroulent. Mau­gham n’au­rait pas écrit les mêmes nou­velles dans un autre hôtel. Conrad n’au­rait pas ima­gi­né les mêmes personnages.

Les lieux ont une agen­ti­vi­té, diraient les phi­lo­sophes. Ils agissent sur nous autant que nous agis­sons sur eux.

L’O­rien­tal a façon­né une cer­taine vision de l’A­sie : élé­gante, mys­té­rieuse, un peu déca­dente. Cette vision est fausse, bien sûr. Elle ne cor­res­pond à rien de réel. Mais elle a été si puis­sante qu’elle a fini par influen­cer la réa­li­té elle-même. La Thaï­lande s’est mise à res­sem­bler à l’i­dée que les Occi­den­taux s’en faisaient.

Le tou­risme est une pro­phé­tie autoréalisatrice.

XV

Je rêve par­fois que je retourne à l’O­rien­tal. Dans mon rêve, l’hô­tel est vide. Pas de clients, pas d’employés. Juste les cou­loirs déserts, les chambres silen­cieuses, la ter­rasse abandonnée.

Je marche dans les étages. Les suites des écri­vains sont ouvertes. Sur le bureau de Mau­gham, des pages manus­crites. Sur celui de Conrad, une carte marine. Dans la chambre de Greene, un verre de whis­ky à moi­tié vide.

Je com­prends que l’hô­tel n’a jamais eu besoin de clients. Il vit de sa propre mémoire, nour­ri par toutes les his­toires qui s’y sont dérou­lées. Les fan­tômes suffisent.

Je des­cends sur la ter­rasse. Le fleuve coule, imper­tur­bable. Une barque passe, char­gée de fruits. Le bate­lier me fait un signe. Je lui réponds. Puis je me réveille.

Dans quelques années, je retour­ne­rai à Bang­kok. Je réser­ve­rai une chambre à l’O­rien­tal. Je dîne­rai au Nor­man­die, boi­rai un verre au Bam­boo Bar, regar­de­rai l’aube sur le Chao Phraya.

Parce que cer­tains endroits nous appellent, encore et encore. Parce que l’O­rien­tal n’est pas seule­ment un hôtel, mais une idée. Mais cette idée est fausse, évidemment.

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