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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 3

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 3

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 3

 

III

Trois jours pas­sèrent ain­si. Elle pre­nait ses repas dans la grande salle, mar­chait sur la digue aux heures conve­nables, s’as­seyait dans le hall avec son livre qu’elle ne lisait pas. Elle obser­vait. Elle attendait.

Le soir, elle guet­tait l’es­ca­lier. Par­fois il des­cen­dait, par­fois non. Quand il sor­tait, elle le sui­vait de loin sur la digue, le regar­dait mar­cher seul le long de la mer noire, s’ar­rê­ter, repar­tir. Il ne se retour­nait jamais. Il sem­blait ne voir personne.

Elle apprit des choses, par bribes. Le concierge, à qui elle deman­da un ren­sei­gne­ment sur les horaires des trains, men­tion­na que cer­tains clients avaient des habi­tudes par­ti­cu­lières. Le maître d’hô­tel, quand elle s’é­ton­na de ne jamais voir le mon­sieur du qua­trième au res­tau­rant, expli­qua qu’il pre­nait tous ses repas dans sa chambre, à des heures impossibles.

— Un ori­gi­nal, dit-il avec ce mélange de mépris et de défé­rence que les domes­tiques réservent aux riches qui ne suivent pas les règles.

Elle n’o­sa pas poser plus de ques­tions. Elle avait peur d’é­veiller les soup­çons, qu’on se demande pour­quoi cette jeune veuve s’in­té­res­sait tant à un client qu’elle ne connais­sait pas.

*

Le qua­trième soir, il plut.

Une pluie d’é­té, vio­lente et brève, qui vida la digue et rame­na tout le monde dans le hall. Flo­ra était assise à sa place habi­tuelle, près de la colonne. Le hall se rem­plit sou­dain de robes mouillées, de rires, de para­pluies qu’on secouait. On ser­vit du thé, du por­to, des petits fours. L’at­mo­sphère devint celle d’un salon, presque intime mal­gré la foule.

Elle le vit entrer par la porte latérale.

Il était trem­pé. Son par­des­sus noir lui­sait de pluie, ses che­veux étaient col­lés à son front, sa mous­tache ruis­se­lante. Il avait dû se faire sur­prendre dehors, sur la digue. Il tra­ver­sa le hall rapi­de­ment, la tête bais­sée, cher­chant visi­ble­ment à évi­ter les regards.

Mais une dame l’ar­rê­ta. Une grande femme en robe mauve, avec des plumes dans les che­veux et cette assu­rance des gens qui pensent que tout le monde les connaît.

— Mon­sieur ! Mais vous êtes trem­pé ! Venez donc vous sécher près de nous.

Il s’ar­rê­ta. Flo­ra vit son visage pour la pre­mière fois de près. Il était plus jeune qu’elle ne l’a­vait cru. Trente-cinq ans, qua­rante peut-être, mais avec quelque chose de vieilli, de fati­gué, dans les traits. Des yeux très sombres, immenses, qui sem­blaient absor­ber la lumière. Une mous­tache noire. Un teint de cire.

— Vous êtes trop aimable, madame, dit-il d’une voix sourde, un peu essouf­flée. Mais je dois remon­ter, je…

— Allons, allons. Un thé vous fera du bien. Vous tra­vaillez trop, on ne vous voit jamais.

Il céda. Flo­ra com­prit qu’il cédait tou­jours, que sous cette appa­rence de fuite il y avait une inca­pa­ci­té à dire non, une poli­tesse mala­dive qui l’en­chaî­nait aux autres.

On l’ins­tal­la dans un fau­teuil, près de la che­mi­née où on avait allu­mé un feu mal­gré juillet. On lui appor­ta du thé, une cou­ver­ture pour ses épaules. La dame en mauve par­lait fort, l’en­tou­rait de pré­ve­nances, le pré­sen­tait à ses voisins.

— Un écri­vain, disait-elle. Un vrai écri­vain. Il écrit un livre, paraît-il. Depuis des années. N’est-ce pas, monsieur ?

Il sou­riait fai­ble­ment, acquies­çait, sem­blait souf­frir de chaque mot. Flo­ra, de sa place, ne per­dait rien de la scène.

*

Elle était trop loin pour entendre ce qu’il disait. Mais elle voyait ses gestes, ses expres­sions. La façon dont il tenait sa tasse, à deux mains, comme pour se réchauf­fer. La façon dont ses yeux par­cou­raient le hall, s’ar­rê­taient sur les visages, les détaillaient avec une inten­si­té étrange.

Il regar­dait les gens comme elle les regar­dait. Avec cette atten­tion de ceux qui sont en dehors, qui observent sans par­ti­ci­per. Mais il y avait autre chose dans son regard, quelque chose qu’elle ne savait pas nom­mer. Une avi­di­té. Une faim.

À un moment, ses yeux croi­sèrent les siens.

Elle ne détour­na pas le regard. Elle aurait dû, c’é­tait ce qu’on lui avait appris, ne pas sou­te­nir le regard des mes­sieurs, bais­ser les yeux. Mais elle ne le fit pas. Elle le regar­da comme il la regar­dait, pen­dant une seconde, deux secondes, une éternité.

Puis il détour­na la tête, dit quelque chose à la dame en mauve, se leva.

— Je vous prie de m’ex­cu­ser, je dois vraiment…

Il s’in­cli­na, refu­sa qu’on le rac­com­pagne, tra­ver­sa le hall vers l’es­ca­lier. En pas­sant près de la colonne où Flo­ra était assise, il ralen­tit imper­cep­ti­ble­ment. Elle crut qu’il allait s’ar­rê­ter, lui par­ler. Son cœur battait.

Il pas­sa. Il mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

*

Cette nuit-là, elle ne dor­mit pas.

Elle res­tait allon­gée dans le noir, les yeux ouverts, à repas­ser la scène dans sa tête. Ce regard. Cette seconde où leurs yeux s’é­taient croi­sés. Qu’a­vait-il vu ? Une jeune femme seule, assise dans le hall avec un livre. Une cliente comme les autres. Ou autre chose ?

Elle se deman­da s’il l’a­vait recon­nue. C’é­tait impos­sible, bien sûr. Il ne l’a­vait jamais vue, autre­fois. Elle n’é­tait qu’une sil­houette en tablier noir, un fan­tôme des cou­loirs. Per­sonne ne regar­dait les femmes de chambre.

Et pour­tant. Ce regard. Cette façon de la détailler, de l’en­re­gis­trer. Comme s’il pre­nait une pho­to­gra­phie avec ses yeux.

Elle com­prit, confu­sé­ment, que c’é­tait cela, écrire. Regar­der les gens de cette façon. Les cap­tu­rer. Les empor­ter dans sa chambre, avec les cahiers et les papiers, et en faire quelque chose.

Mais quoi ?

*

Le len­de­main matin, elle ouvrit le livre de Charles.

C’é­tait un roman, un de ces romans qu’on lisait à l’é­poque, avec une his­toire d’a­mour et des rebon­dis­se­ments. Elle lut les pre­mières pages len­te­ment, en butant sur les mots. Ce n’é­tait pas dif­fi­cile, pas vrai­ment. C’é­tait autre chose. Une impres­sion de dis­tance, d’é­tran­ge­té. Ces phrases qui décri­vaient des sen­ti­ments, des pay­sages, des pen­sées. Com­ment fai­sait-on pour mettre des pen­sées dans des phrases ?

Elle lut dix pages, vingt pages. L’his­toire ne l’in­té­res­sait pas. Mais quelque chose d’autre l’in­té­res­sait, qu’elle n’ar­ri­vait pas à défi­nir. La méca­nique. La façon dont les mots s’en­chaî­naient pour créer quelque chose qui n’exis­tait pas.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain du qua­trième. Il fai­sait cela, lui aus­si. Mais en mieux, sans doute. Depuis des années, avait dit la dame en mauve. Des années à ali­gner des mots dans une chambre fermée.

Elle vou­lait savoir ce qu’il écri­vait. Elle vou­lait lire ses pages, com­prendre à quoi ser­vait tout ce temps, toute cette réclusion.

*

L’a­près-midi, elle fit quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû faire.

Elle mon­ta au qua­trième étage.

L’es­ca­lier de ser­vice était là où elle s’en sou­ve­nait, der­rière une porte dis­crète près de l’of­fice. Elle l’emprunta comme autre­fois, le cœur bat­tant, guet­tant les bruits. Si on la sur­pre­nait, que dirait-elle ? Qu’elle s’é­tait trom­pée d’é­tage. Qu’elle cher­chait quelqu’un.

Le cou­loir du qua­trième était silen­cieux. Une moquette épaisse, des portes numé­ro­tées, des appliques de bronze. Elle avan­ça len­te­ment, comp­tant les chambres.

414, 415, 416.

Elle s’ar­rê­ta devant la 414. La porte était fer­mée, évi­dem­ment. Aucun bruit ne fil­trait. Elle col­la son oreille au bois, retint son souffle.

Rien. Le silence. Peut-être dor­mait-il. Peut-être était-il sor­ti. Peut-être était-il là, de l’autre côté, à trois mètres d’elle, pen­ché sur ses cahiers.

Elle res­ta ain­si une minute, deux minutes, le cœur dans la gorge. Puis elle enten­dit des pas dans l’es­ca­lier, une voix de femme de chambre, et elle s’enfuit.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 3

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 2

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 2

 

II

Elle dor­mit mal, ce qui était pré­vi­sible. Le lit était trop grand, les draps trop fins, le silence trop vaste. Elle avait l’ha­bi­tude des chambres de bonne, des mate­las étroits, des bruits de Paris par la fenêtre. Ici tout était oua­té, étouf­fé, luxueux. Elle se réveilla plu­sieurs fois, croyant entendre des pas dans le cou­loir, le grin­ce­ment d’un cha­riot, une voix qui l’appelait.

À six heures, elle était debout. Vieille habi­tude. Son corps se sou­ve­nait des horaires d’a­vant, quand il fal­lait être à l’of­fice à six heures et demie, tablier noué, che­veux tirés, prête pour le ser­vice des petits déjeuners.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était grise, le ciel bas. Quelques pêcheurs sur la plage tiraient leurs barques. La digue était vide.

Elle pen­sa qu’elle pou­vait des­cendre. Que rien ne l’en empê­chait. Qu’elle pou­vait tra­ver­ser le hall, sor­tir par la grande porte, mar­cher sur cette digue comme n’im­porte quelle cliente. Mais quelque chose la retint. Une peur obs­cure. La peur d’être vue, recon­nue, démasquée.

Elle atten­dit neuf heures pour son­ner le petit déjeuner.

*

La femme de chambre qui appor­ta le pla­teau était jeune, le visage fer­mé, les gestes pré­cis. Flo­ra la regar­da faire — poser le pla­teau sur le gué­ri­don, ouvrir les rideaux, deman­der si Madame dési­rait autre chose — et elle se vit, quatre ans plus tôt, fai­sant exac­te­ment les mêmes gestes.

— Com­ment vous appelez-vous ?

La fille parut sur­prise. Les clients ne posaient pas ce genre de questions.

— Marie, madame.

— Vous êtes ici depuis long­temps, Marie ?

— Deux sai­sons, madame.

Flo­ra hocha la tête. Marie était trop récente. Elle ne l’a­vait pas connue. C’é­tait une bonne chose.

— Mer­ci, Marie. Ce sera tout.

La fille sor­tit. Flo­ra but son café en regar­dant la mer. Le café était brû­lant, fort, ser­vi dans une tasse de por­ce­laine fine. Autre­fois, elle buvait le fond des cafe­tières à l’of­fice, debout, entre deux services.

*

Elle des­cen­dit à dix heures. Le hall s’a­ni­mait dou­ce­ment. Des familles par­taient pour la plage, les enfants sur­ex­ci­tés, les nurses char­gées de paniers. Des mes­sieurs lisaient les jour­naux dans les fau­teuils de cuir. Des dames tra­ver­saient en robes claires, ombrelles à la main.

Flo­ra s’as­sit près d’une colonne, dans un fau­teuil d’où elle pou­vait obser­ver l’en­trée, la récep­tion, l’es­ca­lier. Elle avait pris un livre dans sa malle — un roman que Charles lui avait don­né, qu’elle n’a­vait pas ouvert — et le tenait sur ses genoux comme un accessoire.

Elle regar­da. Elle écouta.

C’é­tait ce qu’elle savait faire. Elle avait pas­sé des années à regar­der et écou­ter sans en avoir l’air, à enre­gis­trer les détails, les visages, les voix. Une com­pé­tence de domes­tique, qu’elle retour­nait main­te­nant contre ceux qu’elle avait servis.

*

Vers onze heures, elle vit pas­ser la gouvernante.

Elle la recon­nut aus­si­tôt. Mme Ger­main. La même sil­houette sèche, le même chi­gnon tiré, le même trous­seau de clés à la cein­ture. C’é­tait elle qui diri­geait le per­son­nel fémi­nin, qui dis­tri­buait les tâches, qui punis­sait les retards et les négli­gences. Flo­ra l’a­vait crainte plus que tout.

Elle bais­sa les yeux sur son livre. Son cœur bat­tait. Mme Ger­main tra­ver­sa le hall sans un regard vers elle, dis­pa­rut par la porte de service.

Flo­ra res­ta immo­bile, le souffle court. Elle n’a­vait pas pen­sé à cela. Que les gens d’a­vant seraient encore là. Que l’hô­tel avait une mémoire.

Elle se leva, mon­ta dans sa chambre, s’as­sit sur le lit.

Il fal­lait être pru­dente. Ne pas trop s’ex­po­ser. Ne pas poser trop de ques­tions. Mais com­ment apprendre quoi que ce soit sur l’é­cri­vain du qua­trième sans par­ler à ceux qui le servaient ?

*

L’a­près-midi, elle se for­ça à sor­tir. La digue, d’a­bord. Cette pro­me­nade de planches qu’elle avait lon­gée cent fois en cou­rant, les bras char­gés, sans jamais s’arrêter.

Elle mar­cha len­te­ment, son ombrelle ouverte — elle essayait de la tenir comme Charles le lui avait appris, avec légè­re­té, avec ennui. Des mes­sieurs la saluaient d’un coup de cha­peau. Des dames l’ob­ser­vaient, jau­geaient sa robe, son cha­peau, ses gants. Elle sou­tint leurs regards.

Au bout de la digue, elle s’as­sit sur un banc. La mer était tou­jours grise, le vent s’é­tait levé. Des enfants jouaient sur la plage, construi­saient des châ­teaux de sable que la marée vien­drait détruire.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain. Que fai­sait-il en ce moment, der­rière ses volets clos ? Dor­mait-il ? Écri­vait-il ? Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce que c’é­tait, écrire. Ali­gner des mots sur du papier, des heures durant, dans une chambre fer­mée. Elle n’y arri­vait pas. Les mots, pour elle, étaient des choses qu’on disait, pas qu’on écrivait.

*

Le soir, elle dîna dans la grande salle à manger.

C’é­tait l’é­preuve qu’elle redou­tait le plus. La salle à man­ger, avec ses nappes blanches, ses cou­verts mul­tiples, ses rituels incom­pré­hen­sibles. Charles l’a­vait ins­truite — la four­chette de gauche à droite, ne jamais cou­per la salade, ne jamais trem­per son pain — mais elle avait peur d’ou­blier, de se tra­hir par un geste.

On la pla­ça à une petite table près de la fenêtre. Elle com­man­da ce qu’il y avait de plus simple, un potage, un pois­son, pas de vin. Elle man­gea len­te­ment, imi­tant les gestes des autres convives, sur­veillant chaque mou­ve­ment de ses mains.

Autour d’elle, les conver­sa­tions bour­don­naient. Des his­toires de régates, de ten­nis, de récep­tions. Des noms qu’on lais­sait tom­ber comme des pièces d’or. Les Roth­schild. Les Noailles. La com­tesse de Chevigné.

Elle écou­tait. Elle cher­chait, dans ce brou­ha­ha, une men­tion de l’é­cri­vain du qua­trième. Mais per­sonne n’en par­lait. Il ne devait pas des­cendre dîner. Il ne devait pas faire par­tie de ce monde-là.

*

Après le dîner, elle res­ta dans le hall. Il y avait un concert, ce soir-là. Un pia­niste jouait du Fau­ré, du Debus­sy. Les clients s’é­taient ins­tal­lés dans les fau­teuils, les dames avec leurs éven­tails, les mes­sieurs avec leurs cigares.

Flo­ra écou­ta sans com­prendre. Elle ne connais­sait pas cette musique. Elle avait gran­di avec les chan­sons des rues, les refrains des cafés-concerts. Cela, c’é­tait autre chose. Quelque chose qui ne racon­tait pas d’his­toire, qui ne disait pas de mots, qui sem­blait par­ler une langue qu’elle ne pos­sé­dait pas.

Elle regar­da l’es­ca­lier. À un moment, vers dix heures, elle crut voir une sil­houette des­cendre. Un homme en par­des­sus sombre, mal­gré la cha­leur de juillet. Il tra­ver­sa le hall rapi­de­ment, comme s’il fuyait, et sor­tit par la porte laté­rale qui don­nait sur la digue.

Elle ne vit pas son visage. Mais elle sut.

*

Elle sor­tit à son tour, quelques minutes plus tard. La nuit était douce, la digue presque déserte. Quelques couples mar­chaient au loin, quelques pro­me­neurs solitaires.

Elle le cher­cha du regard. Elle le vit, loin devant elle, qui mar­chait vers l’ouest, vers les rochers. Il avan­çait len­te­ment, s’ar­rê­tait par­fois, sem­blait contem­pler la mer.

Elle le sui­vit. De loin. Assez loin pour qu’il ne la remarque pas, assez près pour ne pas le perdre.

Il s’ar­rê­ta près d’une cabine de bain, res­ta immo­bile un long moment. Elle s’as­sit sur un banc, fit sem­blant de regar­der les étoiles.

Que fai­sait-il ? À quoi pen­sait-il ? Elle aurait vou­lu entrer dans sa tête, com­prendre ce qui se pas­sait dans l’es­prit de quel­qu’un qui pas­sait ses jours à écrire. Mais elle était dehors, comme tou­jours. Dehors et regar­dant par la fenêtre.

Il repar­tit vers l’hô­tel. Elle atten­dit qu’il dis­pa­raisse pour ren­trer à son tour.

Cette nuit-là, elle dor­mit mieux. Enfin.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 3

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 1

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 1

 

I

Elle des­cen­dit du train avec l’ap­pli­ca­tion de ceux qui ont appris leurs gestes pour les conve­nances. La main sur la rampe, le pied cher­chant le mar­che­pied, le regard déjà vers la sor­tie. Rien de natu­rel là-dedans. Tout était su, répé­té devant une glace, dans une chambre de la rue de Lis­bonne où les rideaux res­taient tirés l’après-midi.

Trou­ville-Deau­ville. Cor­res­pon­dance pour Cabourg.

Flo­ra avait un cha­peau clair et une ombrelle qu’elle ne savait pas tenir. C’é­tait son défaut, l’om­brelle. Charles le lui avait dit. Tu la portes comme un para­pluie, comme si tu t’at­ten­dais à l’a­verse. Une ombrelle doit avoir l’air de ne ser­vir à rien.

Charles savait ces choses. Charles savait tout ce qu’elle igno­rait et ne serait jamais fati­gué de le lui apprendre, à condi­tion qu’elle retînt la leçon. Elle rete­nait. Elle avait tou­jours eu de la mémoire, c’é­tait même la seule chose qu’on lui avait recon­nue, petite, dans le vil­lage de l’Orne d’où elle était par­tie à qua­torze ans pour ne jamais revenir.

Le petit train lon­geait la côte. Elle regar­dait la mer comme une chose neuve, alors qu’elle l’a­vait vue cent fois, mais tou­jours par des fenêtres qui n’é­taient pas les siennes, en bor­dant des lits, en posant des brocs. La mer des autres.

Main­te­nant elle avait une malle, un billet de pre­mière classe, une chambre réser­vée au Grand Hôtel. Elle avait de l’argent dans un petit sac de cuir, pas beau­coup, assez. Elle avait trois semaines devant elle, le temps que Charles règle ses affaires à Paris.

Quelles affaires. Elle ne posait pas de ques­tions. On ne lui deman­dait pas d’en poser.

*

Cabourg sur­git avec sa digue, ses vil­las à colom­bages, son casi­no, tout ce décor de pâtis­se­rie dont elle se sou­ve­nait sans ten­dresse. Elle y avait tra­vaillé deux sai­sons, 1908 et 1909. Seize ans, dix-sept ans. Le tablier noir, le bon­net qui ser­rait les tempes, les mains ger­cées par la soude. Elle mon­tait les étages avec des pla­teaux plus lourds qu’elle, frap­pait aux portes, bais­sait les yeux.

On lui avait appris à ne pas regar­der les clients. À deve­nir invi­sible, trans­pa­rente, à n’être qu’une fonc­tion. Le petit déjeu­ner, madame. Je reviens pour le pla­teau, madame. Elle avait per­fec­tion­né cette absence, ce retrait. Les clients par­laient devant elle comme devant un meuble. Elle avait enten­du des dis­putes, des san­glots, des mots d’a­mour, des men­songes au télé­phone. Elle savait que Mme de Vil­lar­ceau trom­pait son mari avec le fils du notaire de Caen. Elle savait que le vieux baron du 302 buvait en cachette et cachait les bou­teilles dans l’ar­moire à linge. Elle savait que la jeune Anglaise du 405 pleu­rait toutes les nuits sans qu’on sût pourquoi.

Elle savait aus­si qu’au qua­trième, dans les chambres du fond, il y avait un mon­sieur qui n’é­tait pas comme les autres.

*

On par­lait de lui à l’of­fice. Un Pari­sien. Riche, for­cé­ment, puis­qu’il occu­pait deux chambres, par­fois trois, et qu’il lais­sait des pour­boires extra­va­gants. Mais étrange. Il dor­mait le jour, stores bais­sés, dans une odeur de fumi­ga­tions qui pre­nait à la gorge quand on ouvrait la porte. Il se levait la nuit, des­cen­dait sur la digue quand tout le monde dor­mait, mar­chait seul le long de la mer.

Il écri­vait.

C’é­tait ce qu’on disait. Jean­nette, qui fai­sait les chambres du qua­trième, racon­tait qu’il y avait des cahiers par­tout, des papiers cou­verts d’une écri­ture ser­rée, des livres empi­lés sur le lit, sur les fau­teuils, par terre. Il tra­vaillait cou­ché, paraît-il, calé dans ses oreillers, avec une planche sur les genoux.

Flo­ra n’é­tait jamais mon­tée au qua­trième. On l’af­fec­tait aux étages infé­rieurs, aux familles avec enfants, aux vieilles dames et à leurs com­pagnes. Elle n’a­vait vu le mon­sieur qui écri­vait qu’une seule fois, de loin, dans le hall, un soir où elle tra­ver­sait avec une pile de ser­viettes. Un homme pâle, les yeux très noirs, un par­des­sus mal­gré la cha­leur. Il par­lait avec le direc­teur, de cette voix sourde qu’ont les gens qui ne dorment pas.

Elle s’é­tait arrê­tée une seconde, une seconde de trop, et la gou­ver­nante l’a­vait rap­pe­lée à l’ordre.

*

Le Grand Hôtel n’a­vait pas chan­gé. La façade blanche face à la mer, les bal­cons fleu­ris, les stores rayés, le va-et-vient des voi­tures devant le per­ron. Flo­ra des­cen­dit du fiacre, refu­sa l’aide du por­tier — un geste qu’elle regret­ta aus­si­tôt : les dames se lais­saient aider — et entra dans le hall.

Le marbre, les colonnes, les pal­miers en pot. Le bureau de la récep­tion avec ses clés pen­dues au mur. L’o­deur de cire et de fleurs cou­pées, cette odeur qu’elle avait res­pi­rée si long­temps sans jamais la posséder.

Elle s’a­van­ça vers le comp­toir. Le récep­tion­niste leva les yeux. Il était nou­veau, elle ne le connais­sait pas, il ne pou­vait pas la connaître.

— Madame ?

Elle don­na son nom. Pas le vrai. Celui que Charles avait choi­si pour elle, un nom simple, un nom de veuve. Flo­ra Maris. Le M lui plai­sait, il avait quelque chose de faux et de doux.

— Chambre 214, madame. Deuxième étage, vue sur la mer.

On lui ten­dit la clé. Un chas­seur prit sa malle. Elle le sui­vit vers l’as­cen­seur, cet ascen­seur qu’elle avait si sou­vent regar­dé par­tir sans elle, avec ses grilles dorées et son velours rouge.

Elle mon­ta.

*

La chambre don­nait sur la digue et, au-delà, sur la mer grise de juillet. Flo­ra res­ta long­temps debout devant la fenêtre. Elle regar­dait les cabines de bain, les enfants avec leurs cer­ceaux, les nurses en blanc, les mes­sieurs en cos­tume clair qui mar­chaient les mains dans le dos, les dames sous leurs ombrelles.

C’é­tait le même spec­tacle qu’a­vant. Mais avant, elle le voyait depuis les cou­loirs, par des portes entre­bâillées, entre deux courses. Main­te­nant elle était du bon côté de la vitre.

Elle se deman­da si elle éprou­ve­rait de la joie. Elle n’en éprou­va pas. Quelque chose de plus sec, de plus âpre. Une vérification.

Elle avait vingt et un ans. Dans trois semaines, Charles revien­drait la cher­cher. D’i­ci là, elle était libre. Libre de mar­cher sur cette digue, de s’as­seoir dans ce hall, de dîner dans cette salle à man­ger où elle avait por­té des plats sans avoir le droit de s’asseoir.

Et de décou­vrir ce que fai­sait cet homme, au qua­trième étage, cet homme qui écrivait.

*

Pour­quoi lui ? Elle ne savait pas bien. Il y avait d’autres mys­tères à Cabourg, d’autres portes closes. Mais celui-là l’a­vait frap­pée, autre­fois, comme une énigme per­son­nelle. Un homme qui res­tait enfer­mé tout le jour pour écrire. Qui ne pro­fi­tait ni de la mer, ni du soleil, ni des dîners, ni du casi­no. Qui sem­blait vivre dans un monde paral­lèle, pré­sent et absent, là sans être là.

Que pou­vait-on écrire qui vaille cette réclusion ?

Elle n’a­vait jamais lu de livre. Pas un vrai, pas un entier. Des feuille­tons dans les jour­naux, par­fois, quand elle en trou­vait un qui traî­nait. Des his­toires d’a­mour et de crime qu’elle oubliait aus­si­tôt. Les livres, c’é­tait pour les autres, pour ceux qui avaient le temps, l’argent, l’instruction.

Mais elle avait gar­dé cette curio­si­té, comme une écharde. Et main­te­nant qu’elle était là, main­te­nant qu’elle avait trois semaines et une chambre à elle, elle pour­rait peut-être comprendre.

Elle défit sa malle, ran­gea ses affaires, s’as­sit sur le lit.

Le len­de­main, elle commencerait.

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Retour­ner à Cabourg et lire Proust

C’est une petite ville comme ça posée sur une plage au bord de la France, dans l’hi­ver sombre d’un automne fati­gué. C’est une petite ville à la splen­deur pas­sée où l’on sent le flot­te­ment d’une cer­taine noblesse déca­tie, et qui, dans un inter­valle de temps révo­lu a dû connaître la déser­tion, l’a­ban­don, période désor­mais terminée.
Cabourg, c’est une longue pro­me­nade sur des briques posées en quin­conce, les planches, c’est bon pour Deau­ville et ses cabines de bain. Un peu plus loin c’est Trou­ville, avec son drôle de nom et ses petites rues dis­crètes, l’hô­tel Saint-James, Rue de la Plage, avec ses des­sus de lit bro­dés et ses bai­gnoires aux pieds de lion. Au bout de la Rue des Bains, Houl­gate et son mini-golf sur lequel je lor­gnais depuis les larges baies vitrées de la location.
Cabourg c’est une ville un peu désuète mais qui a le charme et le carac­tère de ces endroits qu’on aime à tous les coups, sans réel­le­ment savoir pour­quoi. La café Has­tings, les jar­dins du Casi­no, la pro­me­nade Mar­cel Proust évi­dem­ment et le Grand Hôtel de Balbec.
Avant tout, ce que j’ai en moi de Cabourg, ce n’est même pas Cabourg, mais le long de ces plages immenses au sable fin, bat­tues par l’eau froide de la Manche un peu plus vers l’ouest, au bout de la rue Mal­hène, et face à Brigh­ton, la petite plage du Home ; un nom anglais au bord de la Nor­man­die, le sou­ve­nir des soi­rées pas­sées à arpen­ter le che­min où l’on sent l’o­deur des plantes des dunes et sur­tout la plage à perte de vue vers le Havre, la baie de Seine et le Cotentin.
La dou­ceur de vivre, les années douces, Mar­cel Proust dans son ensemble assis sur le bord de l’é­ta­gère me regarde effron­té­ment, je te lorgne mon petit avec ta mous­tache tom­bante et tes joues roses.
Lais­sez-moi retour­ner à Cabourg et lire Proust n’im­porte où.

Pho­to © Ol.v!er [H2vPk] et Mateoone

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