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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 8

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 8

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 8 — Fin

 

VIII

Elle fit ses malles à l’aube.

Elle plia les robes que Charles lui avait offertes, ran­gea les gants, les cha­peaux, l’om­brelle qu’elle n’a­vait jamais su tenir. Elle lais­sa un pour­boire pour Marie sur la table de nuit, avec un mot qu’elle avait écrit la veille, un mot simple, quelques lignes seulement.

Elle regar­da la chambre une der­nière fois. Le lit où elle avait si mal dor­mi, la fenêtre avec sa vue sur la mer, le fau­teuil où elle avait lu son pre­mier livre. Tout cela avait exis­té. Tout cela fini­rait par s’effacer.

À moins qu’on ne l’écrive.

*

Elle des­cen­dit par le grand esca­lier, sa malle por­tée par un chas­seur qu’elle ne connais­sait pas. Le hall était encore désert, bai­gné de la lumière grise du matin. Le veilleur de nuit ren­dait son ser­vice au récep­tion­niste de jour.

Elle s’ar­rê­ta devant le comp­toir, régla sa note. Le récep­tion­niste ne la regar­da pas dans les yeux. Il savait, lui aus­si. Tout le monde savait.

— Le fiacre de Madame est avan­cé, dit-il.

— Mer­ci.

Elle tra­ver­sa le hall. Au moment de pas­ser la porte, elle se retourna.

Elle regar­da l’es­ca­lier qui mon­tait vers les étages. Quelque part là-haut, der­rière une porte fer­mée, dans une chambre aux volets clos, un homme était pen­ché sur ses cahiers. Il écri­vait. Il écri­rait encore des heures, des jours, des années. Il trans­for­mait ses sou­ve­nirs en quelque chose qui durerait.

Elle ne lirait jamais son livre. Elle ne sau­rait jamais si elle y était, sous une autre forme, avec un autre nom. Elle res­te­rait au seuil, comme elle était res­tée au seuil de sa chambre, de sa vie, de son secret.

Mais elle savait, main­te­nant. Elle savait ce que c’é­tait qu’é­crire. Pas les mots, pas les phrases. Le geste. Cette façon de prendre ce qui passe et de le rete­nir. De refu­ser que les choses disparaissent.

*

Le fiacre l’emmena à la gare.

Elle mon­ta dans le train pour Paris, s’as­sit près de la fenêtre. La mer défi­la, puis les champs, puis les fau­bourgs. Elle regar­dait sans voir. Elle pensait.

Elle pen­sait à ce qu’il avait dit. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait de ce qu’on a été. Elle avait été une petite fille de l’Orne, une femme de chambre, une pro­té­gée. Elle serait autre chose encore, sans doute. D’autres vies, d’autres rôles, d’autres chambres.

Mais elle gar­de­rait cet été. Ces trois semaines à Cabourg, cette chambre avec vue sur la mer, cet homme qui écri­vait dans l’ombre. Elle le gar­de­rait comme on garde un secret, quelque chose qui n’ap­par­tient qu’à soi.

*

Charles l’at­ten­dait sur le quai de la gare Saint-Lazare.

Il était tel qu’elle l’a­vait lais­sé, élé­gant, dis­tant, un peu ennuyé. Il l’embrassa sur le front, fit signe à un por­teur pour les malles, l’en­traî­na vers la sortie.

— Alors, dit-il, ces vacances ?

— C’é­tait bien.

— Vous avez bonne mine. L’air de la mer vous réussit.

Elle ne répon­dit pas. Elle le sui­vit jus­qu’à la voi­ture, mon­ta, s’as­sit à côté de lui sur la ban­quette de cuir.

Paris défi­lait par la fenêtre. Les bou­le­vards, les immeubles, la foule. Une autre vie, qui l’at­ten­dait, qui la reprenait.

— J’ai pen­sé à vous, dit Charles. Je vous ai rap­por­té quelque chose.

Il sor­tit un paquet de sa poche, le lui ten­dit. Elle l’ou­vrit. C’é­tait un livre. Un roman, comme celui qu’il lui avait don­né avant son départ.

— Pour que vous conti­nuiez à lire, dit-il. Puisque ça vous plaît.

Elle regar­da le livre. La cou­ver­ture, le titre, le nom de l’au­teur. Un nom qu’elle ne connais­sait pas, une his­toire qu’elle ne connais­sait pas.

— Mer­ci, dit-elle.

Elle le posa sur ses genoux, à côté de son sac. Elle le lirait, ce soir, dans la chambre de la rue de Lis­bonne. Et puis un autre, et puis un autre encore. Elle ne s’ar­rê­te­rait plus.

*

Des années plus tard, elle enten­dit par­ler d’un livre.

Un livre très long, en plu­sieurs volumes, qui racon­tait des sou­ve­nirs. Des étés au bord de la mer, des hôtels, des salons, des gens qu’on croi­sait et qu’on ne revoyait jamais. Un livre qui avait mis des années à s’é­crire, dans une chambre aux volets fermés.

Elle ne le lut pas.

Elle aurait pu. Elle savait lire, main­te­nant. Elle avait lu des dizaines de livres, des cen­taines peut-être. Elle avait appris les mots, les phrases, la méca­nique des histoires.

Mais elle ne vou­lait pas savoir. Elle pré­fé­rait gar­der son sou­ve­nir à elle, intact, non trans­for­mé. L’homme pâle sur la digue, la conver­sa­tion dans le hall, le bruit d’une plume sur le papier der­rière une porte fermée.

Elle pré­fé­rait res­ter au seuil.

*

Elle vécut longtemps.

Elle connut d’autres vies, d’autres hommes, d’autres chambres. Elle tra­ver­sa une guerre, puis une autre. Elle per­dit des gens, en retrou­va d’autres. Elle vieillit, comme tout le monde.

Mais par­fois, la nuit, quand elle n’ar­ri­vait pas à dor­mir, elle pen­sait à cet été de 1913. À la mer grise de juillet, aux cabines de bain, à la digue déserte sous les étoiles. À cet homme qui lui avait dit que les mains qui avaient tra­vaillé étaient plus inté­res­santes que les autres.

Elle se deman­dait si elle était dans son livre. Sous une autre forme. Avec un autre nom.

Elle ne le sau­rait jamais.

Et c’é­tait bien ainsi.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 8

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 7

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 7

 

VII

Elle res­ta trois jours encore.

Trois jours étranges, sus­pen­dus. Elle ne des­cen­dait plus dans le hall, évi­tait la salle à man­ger, pre­nait ses repas dans sa chambre. Marie les lui mon­tait sans com­men­taire, avec par­fois un sou­rire fur­tif, une fleur posée sur le plateau.

Elle savait qu’on par­lait d’elle. Elle le sen­tait dans les regards des femmes de chambre qui croi­saient le sien dans les cou­loirs, dans le silence qui se fai­sait quand elle pas­sait. L’an­cienne bonne. Celle qui avait osé.

Elle s’en moquait, main­te­nant. Quelque chose s’é­tait libé­ré en elle, depuis la scène avec le direc­teur. Elle n’a­vait plus peur. Elle n’a­vait plus honte. Elle était ce qu’elle était, et c’é­tait ainsi.

*

Le deuxième soir, elle sor­tit sur la digue.

Elle ne l’a­vait pas fait depuis leur ren­contre. Elle avait eu peur, peut-être, de le revoir. Ou de ne pas le revoir. Elle ne savait plus très bien.

La nuit était claire, presque chaude. Une nuit de juillet comme on en rêve, avec des étoiles et un crois­sant de lune au-des­sus de la mer. Elle mar­cha jus­qu’à l’en­droit où ils s’é­taient par­lé, s’ac­cou­da à la balustrade.

Elle l’at­ten­dit. Une heure, peut-être deux. Il ne vint pas.

*

Le troi­sième jour, elle mon­ta au qua­trième étage.

C’é­tait la der­nière fois, elle le savait. Demain, elle par­ti­rait. Charles arri­ve­rait par le train du soir, elle devait être à Paris pour l’ac­cueillir. Tout cela serait fini, les robes claires, la chambre avec vue sur la mer, cette paren­thèse de liberté.

Elle prit l’es­ca­lier de ser­vice, comme la pre­mière fois. Le cou­loir était silen­cieux. Elle avan­ça jus­qu’à la chambre 414.

La porte était fer­mée. Pas de lumière sous le seuil. Pas de bruit.

Elle res­ta là un moment, immo­bile. Elle pen­sa à frap­per. À inven­ter un pré­texte, une excuse. Mais pour dire quoi ? Pour deman­der quoi ?

Elle posa sa main sur la porte. Le bois était lisse, froid. De l’autre côté, il y avait les cahiers, les papiers, ce livre qui s’é­cri­vait depuis des années. Ces sou­ve­nirs trans­for­més en quelque chose qui durerait.

Elle aurait vou­lu voir. Lire une page, une seule, pour com­prendre. Mais la porte res­tait fer­mée, et elle n’a­vait pas le droit de l’ouvrir.

*

Elle redes­cen­dit par le grand esca­lier, cette fois. Elle n’a­vait plus rien à cacher.

Dans le hall, elle le vit.

Il était assis dans un fau­teuil, près de la che­mi­née éteinte. Il lisait un jour­nal, ou fai­sait sem­blant de lire. Quand elle pas­sa, il leva les yeux.

— Flo­ra.

Elle s’ar­rê­ta. Son cœur bat­tait, mais cal­me­ment, comme une vague lente.

— Bon­soir, dit-elle.

— Vous par­tez, n’est-ce pas ?

Elle ne lui avait pas dit. Elle ne lui avait rien dit.

— Com­ment savez-vous ?

— Je sais tout ce qui se passe dans cet hôtel. C’est mon métier.

Il sou­rit. Un sou­rire fati­gué, un peu triste.

— On m’a racon­té, dit-il. Ce que le direc­teur vous a dit. Ce qu’on raconte sur vous.

Elle ne répon­dit pas. Elle attendit.

— Je vou­lais vous dire que ça n’a pas d’im­por­tance. D’où l’on vient. Ce qu’on a été. Ce qui compte, c’est ce qu’on fait de ce qu’on a été.

Elle le regar­da. Ces yeux immenses, ce visage pâle. Cet homme qui pas­sait sa vie enfer­mé dans une chambre à écrire ses souvenirs.

— Et vous, deman­da-t-elle, qu’est-ce que vous en faites ?

— Un livre. Du moins, j’es­saie. Depuis si long­temps que je ne sais plus si j’y arriverai.

— Vous y arriverez.

Elle avait dit cela sans réflé­chir. Elle ne savait pas pour­quoi elle en était sûre. Mais elle l’était.

— Vous croyez ?

— Oui.

*

Il lui fit signe de s’as­seoir. Elle hési­ta, puis s’as­sit dans le fau­teuil en face de lui. Le hall était presque vide, à cette heure. Quelques clients lisaient au loin, un chas­seur tra­ver­sa avec des valises.

— Je vais vous dire quelque chose, dit-il. Quelque chose que je n’ai dit à personne.

Elle atten­dit.

— Ce livre que j’é­cris. Il parle de tout cela. Des hôtels, des étés, des gens qu’on croise et qu’on ne revoit jamais. Des regards échan­gés dans un hall. Des vies qu’on devine sans les connaître.

— Des femmes de chambre ?

Il rit.

— Peut-être. On ne sait jamais ce qui fini­ra dans un livre. On croit écrire sur une chose, et on écrit sur une autre. On croit inven­ter, et on se sou­vient. On croit se sou­ve­nir, et on invente.

Elle pen­sa à ce qu’il avait dit sur la digue, l’autre nuit. Les sou­ve­nirs qui deviennent autre chose. Qui durent.

— Est-ce que je serai dans votre livre ? demanda-t-elle.

Il la regar­da lon­gue­ment. Ce regard qui cap­tu­rait les gens.

— Peut-être. Sous une autre forme. Avec un autre nom. Vous ne vous recon­naî­trez pas.

— Mais vous, vous saurez.

— Oui. Moi, je saurai.

*

Ils res­tèrent ain­si un long moment, sans par­ler. Ce n’é­tait pas un silence gêné. C’é­tait le silence de deux per­sonnes qui n’ont plus besoin de mots.

Puis il se leva.

— Je dois remon­ter. Le tra­vail m’attend.

— Le livre.

— Le livre, oui. Tou­jours le livre.

Il lui ten­dit la main. Elle la prit. Sa main était froide, fine, presque fragile.

— Adieu, Flo­ra. J’es­père que vous trou­ve­rez ce que vous cherchez.

— Je ne sais pas ce que je cherche.

— Per­sonne ne le sait. C’est pour ça qu’on cherche.

Il s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier. Elle le regar­da mon­ter, marche après marche, jus­qu’à ce qu’il dis­pa­raisse dans l’ombre du qua­trième étage.

Elle res­ta seule dans le hall, avec le bruit loin­tain de la mer.

Lire la fin…

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 8

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 6

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 6

 

VI

Le len­de­main, tout changea.

Elle des­cen­dit tard, épui­sée par la nuit blanche, encore habi­tée par la conver­sa­tion sur la digue. Elle avait rêvé de lui, ou plu­tôt de ses mots. Cette idée que les sou­ve­nirs écrits deve­naient autre chose, qu’ils duraient, qu’ils ne dis­pa­rais­saient pas.

Elle s’as­sit à sa place dans le hall, com­man­da du thé. Elle pen­sait à ses mains. Il avait vu, mal­gré les crèmes et les gants. Il avait devi­né quelque chose. Mais il n’a­vait pas jugé. Il avait dit que c’é­tait intéressant.

Per­sonne ne lui avait jamais dit qu’elle était intéressante.

*

Elle vit Mme Ger­main tra­ver­ser le hall vers onze heures, comme chaque matin. La gou­ver­nante ne la regar­da pas. Elle pas­sa devant elle sans tour­ner la tête, dis­pa­rut par la porte de service.

Flo­ra se déten­dit. Peut-être s’é­tait-elle trom­pée. Peut-être Mme Ger­main avait-elle oublié, ou renon­cé à chercher.

Mais à midi, Marie frap­pa à sa porte.

— Madame, on vous demande à la réception.

Flo­ra sen­tit son esto­mac se nouer. On ne deman­dait pas les clients à la récep­tion. On leur mon­tait des mes­sages, on leur envoyait des chas­seurs. On ne les convo­quait pas.

— Qui me demande ?

— Je ne sais pas, madame. Le direc­teur, je crois.

*

Le direc­teur était un homme petit, chauve, avec des lunettes cer­clées d’or et cet air obsé­quieux des gens qui passent leur vie à ser­vir les riches. Flo­ra l’a­vait vu de loin, autre­fois, quand il tra­ver­sait les cou­loirs et que les femmes de chambre s’é­car­taient sur son passage.

Il l’at­ten­dait der­rière le comp­toir de la récep­tion, le visage fermé.

— Madame Maris, dit-il. Puis-je vous par­ler un ins­tant ? En privé.

Il l’emmena dans un petit bureau, der­rière la récep­tion. Une pièce étroite, avec un bureau, deux chaises, un por­trait du pro­prié­taire au mur.

— Asseyez-vous, je vous prie.

Elle s’as­sit. Ses mains trem­blaient. Elle les posa sur ses genoux, sous la table, pour qu’il ne les voie pas.

— Madame, dit le direc­teur, je vais être direct. Une de mes employées pense vous avoir reconnue.

Flo­ra ne répon­dit pas. Elle attendit.

— Elle pré­tend que vous avez tra­vaillé ici. Il y a quelques années. Comme femme de chambre.

Le silence. Le cœur de Flo­ra qui bat­tait si fort qu’elle l’en­ten­dait dans ses oreilles.

— C’est absurde, dit-elle. Je ne sais pas de quoi vous parlez.

— Mme Ger­main est for­melle. Elle dit que vous vous appe­liez Flo­ra, déjà. Flo­ra Morin. Que vous avez tra­vaillé ici en 1908 et 1909. Que vous êtes par­tie sans pré­ve­nir, au milieu de la saison.

Flo­ra le regar­da. Elle pou­vait nier. Elle pou­vait s’in­di­gner, mena­cer, exi­ger des excuses. C’é­tait ce qu’au­rait fait une vraie cliente.

Mais elle était fati­guée, sou­dain. Fati­guée de men­tir, de jouer un rôle, de sur­veiller chaque geste.

— Et si c’é­tait vrai ? dit-elle. Qu’est-ce que ça changerait ?

Le direc­teur parut sur­pris. Il s’at­ten­dait à des pro­tes­ta­tions, pas à cet aveu.

— Madame, ce n’est pas… Ce n’est pas conve­nable. Les clients du Grand Hôtel ont cer­taines attentes. Si l’on appre­nait qu’une ancienne domestique…

— Qu’une ancienne domes­tique quoi ? Qu’elle ose dor­mir dans les mêmes draps ? Man­ger dans la même salle ?

Elle s’é­tait levée. Elle ne trem­blait plus. Quelque chose d’autre avait pris le des­sus, une colère ancienne, long­temps contenue.

— Je paie ma chambre, dit-elle. Je paie mes repas. Mon argent vaut celui des autres.

— Madame, je vous en prie…

— Je par­ti­rai. Ne vous inquié­tez pas. Mais pas aujourd’­hui. Pas parce que vous me le demandez.

Elle sor­tit du bureau sans attendre sa réponse.

*

Elle mon­ta dans sa chambre, fer­ma la porte, s’as­sit sur le lit.

Ses mains trem­blaient de nou­veau. La colère était retom­bée, il ne res­tait que la peur. Ils savaient, main­te­nant. Mme Ger­main, le direc­teur, bien­tôt tout l’hô­tel. On par­le­rait d’elle dans les cou­loirs, à l’of­fice, dans la salle à man­ger. La fausse veuve, l’an­cienne bonne, l’arriviste.

Elle pen­sa à Charles. S’il appre­nait. S’il savait qu’elle avait été démas­quée, humi­liée. Il ne lui par­don­ne­rait pas. Pas l’hu­mi­lia­tion — ça, il s’en moquait. Mais le scan­dale. La publi­ci­té. Charles avait hor­reur qu’on parle de lui.

Elle pou­vait par­tir. Prendre le train de l’a­près-midi, ren­trer à Paris, attendre Charles dans l’ap­par­te­ment de la rue de Lis­bonne. Faire comme si rien ne s’é­tait passé.

Mais il lui res­tait encore sept jours. Et elle n’a­vait pas fini.

*

Elle ne des­cen­dit pas dîner ce soir-là. Elle res­ta dans sa chambre, allon­gée sur le lit, à regar­der le pla­fond. Elle pen­sait à l’é­cri­vain du qua­trième. À leur conver­sa­tion sur la digue. À ce qu’il avait dit sur les sou­ve­nirs, sur les mains qui ont travaillé.

Il ne savait pas qui elle était vrai­ment. Mais il avait devi­né quelque chose. Et il n’a­vait pas jugé.

Vers dix heures, elle enten­dit frap­per à la porte.

Elle se leva, le cœur bat­tant. Le direc­teur, encore ? Mme Ger­main venue la chasser ?

Elle ouvrit.

C’é­tait Marie, la femme de chambre. Elle tenait un pla­teau avec une tasse de cho­co­lat et une assiette de petits gâteaux.

— Je me suis dit que Madame avait peut-être faim, dit-elle à voix basse. Puisque Madame n’est pas descendue.

Flo­ra la regar­da. Marie avait les yeux bais­sés, comme on le lui avait appris. Mais il y avait quelque chose d’autre dans son atti­tude. Une soli­da­ri­té, peut-être. Une complicité.

— Mer­ci, Marie.

— Je… J’ai enten­du, madame. Ce qu’on dit. Je vou­lais vous dire… Ce n’est pas grave. Enfin, je veux dire… Moi, je m’en fiche.

Flo­ra sen­tit ses yeux se rem­plir de larmes. Elle les retint.

— Mer­ci, répéta-t-elle.

Marie posa le pla­teau sur la table et sor­tit sans rien ajouter.

*

Flo­ra but le cho­co­lat, man­gea les gâteaux. Elle n’a­vait pas réa­li­sé à quel point elle avait faim.

Elle pen­sa à Marie. À toutes les Marie de tous les hôtels du monde, qui mon­taient les pla­teaux, fai­saient les lits, vidaient les pots de chambre. Qui voyaient tout et ne disaient rien. Qui étaient invisibles.

Elle avait été l’une d’elles. Elle l’é­tait encore, peut-être. On ne chan­geait pas vrai­ment. On met­tait des robes neuves, on appre­nait à tenir une ombrelle, mais des­sous, on res­tait la même.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était noire, la digue déserte. Elle cher­cha du regard la sil­houette de l’é­cri­vain, mais il n’é­tait pas là.

Elle aurait vou­lu lui par­ler. Lui dire la véri­té, cette fois. Lui racon­ter d’où elle venait, ce qu’elle avait été, com­ment elle était deve­nue ce qu’elle était main­te­nant. Voir s’il la regar­de­rait encore de la même façon.

Mais elle ne le ferait pas. Elle ne pou­vait pas. Il y avait des choses qu’on ne disait pas, même à ceux qui ne jugeaient pas.

Elle se cou­cha sans éteindre la lampe.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 8

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 5

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 5

 

V

Elle le ren­con­tra la nuit sui­vante, sur la digue.

Elle n’ar­ri­vait plus à dor­mir. Depuis la lettre de Charles, depuis la scène devant la porte, quelque chose s’é­tait déré­glé en elle. Elle res­tait éveillée jus­qu’à l’aube, lisait le roman de Charles qu’elle avait ter­mi­né et recom­men­cé, pen­sait à l’é­cri­vain du qua­trième, à ses cahiers, à ce livre sur les sou­ve­nirs qu’il ne finis­sait jamais.

Cette nuit-là, vers une heure du matin, elle sortit.

L’hô­tel dor­mait. Le veilleur de nuit som­no­lait der­rière son comp­toir, il ne la vit pas pas­ser. Elle sor­tit par la porte laté­rale, celle qui don­nait direc­te­ment sur la digue, et mar­cha dans l’obscurité.

La mer était calme, presque silen­cieuse. Quelques lumières au loin, des bateaux de pêche peut-être. La digue était déserte, les cabines de bain fer­mées, les chaises longues empi­lées. Un autre monde que celui du jour, un monde vidé de ses habitants.

Elle mar­cha vers l’ouest, comme elle l’a­vait vu faire. Les planches cra­quaient sous ses pas. Elle n’a­vait pas pris de châle, l’air était plus frais qu’elle ne l’a­vait cru, mais elle n’a­vait pas envie de rentrer.

Elle le vit de loin. Une sil­houette immo­bile, appuyée à la balus­trade, qui regar­dait la mer.

Elle aurait pu faire demi-tour. Elle aurait dû, peut-être. Mais quelque chose la pous­sa en avant. La curio­si­té, l’au­dace, ou sim­ple­ment la cer­ti­tude qu’il ne lui res­tait plus beau­coup de temps.

Elle avan­ça. Il ne bou­gea pas. Elle s’ar­rê­ta à quelques mètres de lui, s’ac­cou­da à la balus­trade, regar­da la mer elle aussi.

Un long silence. Elle sen­tait sa pré­sence à côté d’elle, cette pré­sence étrange, à la fois loin­taine et intense. Il ne la regar­dait pas. Il fixait l’ho­ri­zon noir.

— Vous non plus, vous ne dor­mez pas, dit-il enfin.

Sa voix était douce, un peu voi­lée. Pas une ques­tion. Un constat.

— Non, dit Flora.

— C’est la mer. Elle empêche de dor­mir. Trop de bruit, ou pas assez.

Elle ne répon­dit pas. Elle ne savait pas quoi dire. Elle avait tant vou­lu lui par­ler, et main­te­nant qu’il était là, les mots lui manquaient.

— Je vous ai vue, dit-il. Dans le hall. Vous lisez.

— J’es­saie.

— Qu’est-ce que vous lisez ?

Elle hési­ta. Elle avait honte, sou­dain, de ce roman de Charles, de cette his­toire d’a­mour conve­nue qu’elle avait mis des jours à déchiffrer.

— Un roman. Je ne sais pas si c’est bien.

— Il n’y a pas de bien ou de mal, en lec­ture. Il y a ce qui vous parle et ce qui ne vous parle pas.

Il se tour­na vers elle pour la pre­mière fois. Elle vit ses yeux, ces yeux immenses et sombres qu’elle avait aper­çus dans le hall. Ils la regar­daient avec cette inten­si­té qu’elle connais­sait main­te­nant, cette façon de cap­tu­rer les gens.

— Et celui-ci, il vous parle ?

— Je ne sais pas, dit-elle hon­nê­te­ment. C’est la pre­mière fois que je lis un livre entier.

Elle avait dit cela sans réflé­chir, et elle le regret­ta aus­si­tôt. C’é­tait un aveu, une faille. Les dames qui des­cen­daient au Grand Hôtel avaient lu des cen­taines de livres.

Mais il ne parut pas sur­pris. Il hocha la tête, comme si c’é­tait nor­mal, comme si c’é­tait intéressant.

— La pre­mière fois, répé­ta-t-il. C’est un moment impor­tant. On ne l’ou­blie jamais.

*

Ils res­tèrent ain­si un long moment, côte à côte, à regar­der la mer. Il par­lait par inter­mit­tence, de choses qu’elle ne com­pre­nait pas tou­jours. De la lumière sur l’eau, de la façon dont elle chan­geait selon les heures. Du bruit des vagues qu’on enten­dait dif­fé­rem­ment le jour et la nuit. De la mémoire des lieux, de ce que les murs gar­daient de ceux qui y avaient vécu.

Elle écou­tait. Elle ne répon­dait presque rien, mais il ne sem­blait pas attendre de réponse. Il par­lait comme on pense à voix haute, comme si elle n’é­tait qu’un pré­texte, un témoin silencieux.

— Vous savez ce qui est étrange, dit-il sou­dain, c’est que les gens croient que les écri­vains inventent. Mais on n’in­vente rien. On se sou­vient, c’est tout. On se sou­vient et on transforme.

— On trans­forme en quoi ?

Il la regar­da, sur­pris peut-être par la question.

— En quelque chose qui dure. Les sou­ve­nirs, dans la tête, ils s’ef­facent, ils se déforment, ils dis­pa­raissent. Mais si on les écrit, ils res­tent. Pas tels qu’ils étaient, non. Tels qu’ils auraient dû être.

Flo­ra pen­sa à ses propres sou­ve­nirs. Les étés à l’hô­tel, les pla­teaux trop lourds, les humi­lia­tions, les regards qu’on ne lui ren­dait pas. Si elle les écri­vait, est-ce qu’ils chan­ge­raient ? Est-ce qu’ils devien­draient autre chose ?

— Et ça sert à quoi ? demanda-t-elle.

Il rit. Un rire bref, un peu triste.

— À rien, sans doute. Ou à tout. Je ne sais pas. C’est comme deman­der à quoi sert de vivre.

*

Il lui posa des ques­tions, ensuite. D’où elle venait, ce qu’elle fai­sait à Cabourg, si elle était seule. Elle répon­dit pru­dem­ment, avec les mots de son per­son­nage. Veuve, Pari­sienne, en vil­lé­gia­ture. Il écou­tait avec atten­tion, mais elle sen­tait qu’il ne la croyait pas tout à fait. Qu’il voyait quelque chose, der­rière les mots, qu’elle ne mon­trait pas.

— Vous avez des mains curieuses, dit-il soudain.

Elle les regar­da. Ses mains. Elle les avait soi­gnées, depuis Charles. Des crèmes, des gants, tout ce qu’il fal­lait pour effa­cer les années de tra­vail. Mais quelque chose res­tait, sans doute. Une rai­deur, une rudesse.

— Curieuses comment ?

— Des mains qui ont travaillé.

Elle ne répon­dit pas. Son cœur bat­tait. Il savait. Ou il devi­nait, ce qui reve­nait au même.

— Ce n’est pas un reproche, dit-il dou­ce­ment. Les mains qui ont tra­vaillé sont plus inté­res­santes que les autres. Elles ont des histoires.

Elle le regar­da. Dans la pénombre, son visage était presque beau. Fati­gué, malade peut-être, mais vivant. Ter­ri­ble­ment vivant.

— Tout le monde a des his­toires, dit-elle.

— Oui. Mais peu de gens le savent.

*

Il la rac­com­pa­gna jus­qu’à la porte de l’hô­tel. Ils mar­chèrent en silence, côte à côte, sans se tou­cher. Devant la porte, il s’arrêta.

— Je ne vous ai pas deman­dé votre nom.

— Flo­ra, dit-elle. Flo­ra Maris.

Il répé­ta le nom, len­te­ment, comme s’il le goûtait.

— Flo­ra. C’est joli. C’est un nom de roman.

Elle faillit lui deman­der le sien. Mais quelque chose la retint. Elle ne vou­lait pas savoir, pas encore. Elle vou­lait gar­der le mys­tère un peu plus longtemps.

— Bonne nuit, dit-elle.

— Bonne nuit, Flora.

Elle entra dans l’hô­tel. Elle ne se retour­na pas. Mais elle sen­tit son regard sur elle, ce regard qui cap­tu­rait les gens, jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­raisse dans l’escalier.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 8

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 4

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 4

 

IV

La lettre arri­va le sixième jour.

Marie la lui mon­ta avec le petit déjeu­ner, posée sur le pla­teau à côté de la cafe­tière. Une enve­loppe crème, l’é­cri­ture de Charles, cette écri­ture pen­chée qu’il avait apprise chez les jésuites et dont il était si fier.

Flo­ra atten­dit que la femme de chambre soit sor­tie pour l’ouvrir.

Ma chère,

Les affaires se règlent plus vite que pré­vu. Je serai à Cabourg same­di en huit, par le train de cinq heures. Faites pré­pa­rer mes malles et réser­vez une table chez Cas­ti­glione pour le soir.

Votre dévoué, C.

Same­di en huit. Dans neuf jours. Elle avait cru avoir trois semaines, elle n’en avait plus que neuf jours.

Elle relut la lettre, la plia soi­gneu­se­ment, la glis­sa dans son sac. Charles ne deman­dait pas com­ment elle allait, ce qu’elle fai­sait, si elle était heu­reuse. Charles n’é­tait pas ce genre d’homme. Il lui avait offert une posi­tion, un appar­te­ment, des robes, une vie. En échange, il atten­dait qu’elle soit là quand il avait besoin d’elle.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était bleue, ce matin-là. Un bleu presque violent, médi­ter­ra­néen, qui ne res­sem­blait pas à la Manche. Elle pen­sa qu’elle n’a­vait pas avan­cé. Qu’elle avait pas­sé six jours à tour­ner autour de l’é­cri­vain sans rien apprendre de vrai. Qu’elle repar­ti­rait comme elle était venue, avec sa curio­si­té intacte et aucune réponse.

Il fal­lait aller plus vite.

*

Elle des­cen­dit plus tôt que d’ha­bi­tude, avant neuf heures. Le hall était presque vide. Quelques femmes de chambre tra­ver­saient avec des piles de linge, un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot. L’hô­tel, à cette heure, appar­te­nait encore au personnel.

Elle s’as­sit à sa place, près de la colonne. Elle n’a­vait pas pris son livre. Elle ne fai­sait plus semblant.

Une voix, der­rière elle.

— Madame ?

Elle se retour­na. Une femme se tenait là, en robe noire, le visage sévère. Pas Mme Ger­main. Une autre, plus jeune, qu’elle ne recon­nais­sait pas.

— Madame est bien matinale.

— J’aime le calme, dit Flora.

La femme hocha la tête, s’é­loi­gna. Mais quelque chose dans son regard. Une hési­ta­tion, une ques­tion. Flo­ra sen­tit son esto­mac se nouer.

On com­men­çait à la remar­quer. Cette jeune femme seule qui pas­sait ses jour­nées dans le hall, qui ne par­lait à per­sonne, qui ne sem­blait attendre per­sonne. Ce n’é­tait pas nor­mal. Ce n’é­tait pas ce que fai­saient les clientes du Grand Hôtel.

*

À dix heures, elle vit Mme Germain.

La gou­ver­nante sor­tit de la porte de ser­vice, son trous­seau à la cein­ture, et tra­ver­sa le hall en direc­tion de la récep­tion. Flo­ra bais­sa la tête, fixa ses mains. Son cœur bat­tait si fort qu’elle crut qu’on devait l’entendre.

Mme Ger­main pas­sa devant elle. S’arrêta.

Flo­ra leva les yeux. La gou­ver­nante la regar­dait, les sour­cils fron­cés, avec cette expres­sion qu’elle connais­sait si bien, ce mélange de soup­çon et d’autorité.

— Madame, dit Mme Germain.

— Madame, répon­dit Flora.

Un silence. Le regard de la gou­ver­nante qui la détaillait, cher­chait quelque chose. Flo­ra sou­tint ce regard. Elle avait appris, depuis, à ne plus bais­ser les yeux.

— Par­don­nez-moi, dit enfin Mme Ger­main. J’ai cru recon­naître… Mais je me trompe. Veuillez m’excuser.

Elle s’in­cli­na légè­re­ment et s’é­loi­gna vers la réception.

Flo­ra res­ta immo­bile. Ses mains trem­blaient. Elle les posa sur ses genoux pour les calmer.

Mme Ger­main l’a­vait recon­nue. Ou presque. Quelque chose dans son visage, dans sa sil­houette, avait réveillé un sou­ve­nir. La gou­ver­nante cher­che­rait, main­te­nant. Elle fouille­rait sa mémoire, com­pa­re­rait, fini­rait par trou­ver. La petite Flo­ra, celle de 1908, celle qui avait dis­pa­ru sans pré­ve­nir au milieu de la saison.

Il lui res­tait quelques jours. Peut-être moins.

*

L’a­près-midi, elle retour­na au qua­trième étage.

Cette fois, elle prit l’as­cen­seur. Comme une cliente. Elle appuya sur le bou­ton, mon­ta dans la cabine de velours rouge, se regar­da dans le miroir. Une jeune femme en robe claire, un cha­peau à voi­lette. Rien d’une femme de chambre.

Le cou­loir était vide. Elle avan­ça jus­qu’à la chambre 414, s’arrêta.

La porte était entrouverte.

Elle enten­dit une voix. La voix de l’é­cri­vain, cette voix sourde et essouf­flée qu’elle avait enten­due dans le hall. Il par­lait à quel­qu’un, une femme de chambre sans doute, celle qui venait faire le service.

— Non, non, pas les cahiers. Ne tou­chez jamais aux cahiers. Vous pou­vez faire le lit, chan­ger les ser­viettes, mais les papiers, jamais.

— Bien, monsieur.

— Et lais­sez les volets fer­més. Tou­jours fer­més. Vous comprenez ?

— Oui, monsieur.

Flo­ra recu­la. Elle s’a­dos­sa au mur, le cœur bat­tant. Par l’en­tre­bâille­ment de la porte, elle aper­ce­vait un frag­ment de la chambre. Une table cou­verte de papiers. Des livres empi­lés. Un pla­teau de petit déjeu­ner intact.

La femme de chambre sor­tit, un panier de linge dans les bras. Flo­ra fit sem­blant de cher­cher quelque chose dans son sac. La fille pas­sa sans la regarder.

Elle res­ta là, immo­bile, devant la porte entrou­verte. Elle enten­dait main­te­nant un autre bruit. Un grat­te­ment léger, régu­lier. Une plume sur du papier.

Il écri­vait.

Elle fit un pas vers la porte. Un seul pas. Elle pou­vait voir, main­te­nant, un coin de la pièce. Le lit défait, les oreillers empi­lés. Une sil­houette dans la pénombre, pen­chée sur une planche posée sur ses genoux.

Il lui tour­nait le dos. Il ne pou­vait pas la voir.

Elle regar­da ses mains. Des mains fines, blanches, qui cou­raient sur le papier. L’encre qui for­mait des lignes, des mots, des phrases. Elle ne pou­vait pas lire, c’é­tait trop loin, trop sombre. Mais elle voyait le geste. Cette façon de tra­cer des signes qui devien­draient autre chose, qui devien­draient un livre, qui devien­draient quelque chose que des gens liraient dans des fau­teuils, des trains, des chambres d’hôtel.

Elle res­ta ain­si une minute, peut-être deux. À regar­der quel­qu’un écrire. À essayer de comprendre.

Puis il s’ar­rê­ta. Il leva la tête, comme s’il avait sen­ti une pré­sence. Flo­ra recu­la, s’é­loi­gna dans le cou­loir, le cœur fou.

*

Ce soir-là, au dîner, elle enten­dit une conversation.

Deux mes­sieurs à la table voi­sine, qui par­laient fort, comme parlent ceux qui veulent être enten­dus. Des habi­tués, visi­ble­ment. Ils évo­quaient les clients de l’hô­tel, les potins de la saison.

— Et l’ours du qua­trième, tou­jours là ?

— Tou­jours. On ne le voit jamais. Paraît qu’il écrit un roman.

— Depuis dix ans, oui. Ça ne sor­ti­ra jamais.

— Il paraît qu’il a trou­vé un édi­teur, cette fois. Gras­set, je crois. Ou Gallimard.

— Bah. On dit ça chaque année.

L’autre rit. Flo­ra fixait son assiette, mais elle enre­gis­trait chaque mot.

— On dit que c’est très long. Plu­sieurs volumes. Sur sa vie, sur ses souvenirs.

— Ses sou­ve­nirs de quoi ? Il ne fait rien.

— Jus­te­ment. Ses sou­ve­nirs de ne rien faire, j’imagine.

Ils rirent tous les deux et pas­sèrent à autre chose. Flo­ra res­ta immo­bile, sa four­chette suspendue.

Plu­sieurs volumes. Sur ses souvenirs.

Elle pen­sa à ce qu’elle avait vu. Les cahiers, les papiers, les mains qui cou­raient sur les pages. Tout cela pour quoi ? Pour racon­ter des sou­ve­nirs. Pour mettre dans des phrases ce qu’on avait vécu, ce qu’on avait vu, ce qu’on avait ressenti.

Elle ne com­pre­nait pas. Les sou­ve­nirs, c’é­tait des choses qu’on gar­dait dans sa tête, qu’on oubliait peu à peu, qui s’ef­fa­çaient. Pour­quoi les écrire ? Pour qui ?

*

Elle remon­ta dans sa chambre, allu­ma la lampe, ouvrit le livre de Charles.

Elle lut jus­qu’à minuit, trois heures, quatre heures. Elle ne s’ar­rê­tait plus. Ce n’é­tait pas l’his­toire qui la rete­nait, c’é­tait autre chose. La décou­verte que les mots pou­vaient faire cela. Créer des gens qui n’exis­taient pas. Leur don­ner des pen­sées, des dési­rs, des cha­grins. Les faire vivre dans la tête de quel­qu’un d’autre.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain du qua­trième. À ses cahiers. À ce livre qu’il écri­vait depuis des années, sur ses souvenirs.

Elle com­prit, confu­sé­ment, qu’il fai­sait la même chose. Mais avec des gens réels. Avec des sou­ve­nirs vrais. Qu’il pre­nait ce qu’il avait vécu et le trans­for­mait en autre chose, en quelque chose qui dure­rait, qui exis­te­rait encore quand lui serait mort.

C’é­tait cela qu’elle avait vou­lu com­prendre. Pas les mots, pas les phrases. Le geste. Cet étrange désir de ne pas disparaître.

Elle fer­ma le livre. Dehors, le jour se levait sur la mer.

Elle n’a­vait plus que huit jours.

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