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La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 13 à 16

La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 13 à 16

La nuit des revenants

La nuit des revenants

Cha­pitres 13 à 16

XIII

Il arri­va à minuit. Gara sa voi­ture – une vieille Nis­san louée sous un faux nom – à deux rues du marché.

Le quar­tier était calme. Trop calme. Comme si tous les habi­tants savaient qu’il valait mieux res­ter chez soi après minuit.

Damian mar­cha jus­qu’à l’en­trée du mar­ché. Les grilles étaient fer­mées. Mais il y avait un pas­sage. Sur le côté. Une porte en métal rouillé.

Il la pous­sa. Elle s’ou­vrit en grinçant.

À l’in­té­rieur, le mar­ché était un autre monde.

Des allées sombres. Des stands fer­més. Des mar­chan­dises cou­vertes de bâches. Et cette odeur. Encens. Herbes séchées. Quelque chose de plus ancien. De plus profond.

Damian avan­ça len­te­ment. Son Beret­ta à la main.

Des bruits. Quelque part dans le noir. Des voix. Des pas.

Il sui­vit les sons.

Tra­ver­sa le mar­ché. Arri­va au fond. Là où les stands deve­naient des entre­pôts. Des portes fer­mées. Des cadenas.

Et puis il vit de la lumière. Sous une porte. Au bout d’un couloir.

Il s’ap­pro­cha. Col­la son oreille à la porte.

Des voix. Deux hommes. Peut-être trois.

Et une femme.

Azu­ce­na.

— …je vous ai dit que je ne sais rien ! criait-elle.

— Men­tez pas, répon­dit une voix d’homme. Votre sœur vous a tout dit avant de mourir.

— Tere­sa ne savait rien ! Elle était juste une étudiante !

— Elle savait où sont les docu­ments. Les vrais. Ceux que votre grand-père a cachés. Les preuves.

— Quelles preuves ?

Un bruit. Un coup. Azu­ce­na qui gémissait.

Damian sen­tit la rage monter.

Il recu­la. Prit son élan.

Défon­ça la porte d’un coup de pied.

La scène se figea.

Trois hommes. Cagoules. Pistolets.

Azu­ce­na atta­chée à une chaise. Le visage tumé­fié. Du sang sur sa lèvre.

Les trois hommes se retournèrent.

— Ins­pec­teur Sara­zai, dit celui du milieu. On vous atten­dait pas si tôt.

Damian poin­ta son arme.

— Lâchez-la.

L’homme rit.

— Ou sinon quoi ? Vous nous tirez des­sus ? Vous êtes seul. On est trois. Faites le calcul.

— Je suis pas seul, men­tit Damian. J’ai des ren­forts dehors. Dans deux minutes, cet endroit sera plein de flics.

Les trois hommes se regar­dèrent. Hésitèrent.

Et c’est là qu’A­zu­ce­na bougea.

Elle se jeta en arrière. La chaise bas­cu­la. Elle rou­la sur le côté.

Les trois hommes se retour­nèrent vers elle.

Damian tira.

Une fois. Deux fois. Trois fois.

Les trois hommes tombèrent.

Le silence.

Damian cou­rut vers Azu­ce­na. Défit ses liens.

— Ça va ?

Elle hocha la tête. Tremblante.

— Vous… vous m’a­vez trouvée.

— Évi­dem­ment.

Il l’ai­da à se lever. Elle vacilla. Il la rattrapa.

— On doit par­tir. Maintenant.

Ils sor­tirent de l’en­tre­pôt. Tra­ver­sèrent le mar­ché en courant.

Der­rière eux, des cris. Des bruits de pas. D’autres hommes. Com­bien ? Cinq ? Dix ?

Damian et Azu­ce­na cou­rurent vers la sortie.

Une balle sif­fla. Puis une autre.

Ils se jetèrent der­rière un stand. Respirèrent.

— La voi­ture est à deux rues, dit Damian. On court. Sans s’ar­rê­ter. D’accord ?

Azu­ce­na hocha la tête.

Ils cou­rurent.

Les balles pleu­vaient autour d’eux. Rico­chaient sur les murs. Sur le sol.

Damian ripos­ta. Tira sans viser. Juste pour les ralentir.

Ils sor­tirent du mar­ché. Cou­rurent dans la rue.

La Nis­san était là.

Damian ouvrit la por­tière. Azu­ce­na mon­ta. Il démar­ra en trombe.

Les pour­sui­vants sor­tirent du mar­ché. Tirèrent encore.

La voi­ture accé­lé­ra. Tour­na au coin. Dis­pa­rut dans la nuit.

Damian rou­la pen­dant dix minutes. Sans s’ar­rê­ter. Sans ralentir.

Jus­qu’à ce qu’il soit sûr qu’ils étaient seuls.

Il se gara dans une rue déserte. Cou­pa le moteur.

Se tour­na vers Azucena.

Elle pleu­rait. En silence. Les larmes cou­laient sur son visage tuméfié.

— C’est fini, dit-il dou­ce­ment. Vous êtes en sécu­ri­té maintenant.

Elle le regar­da. Avec ces yeux dorés qui le han­taient depuis des jours.

— Non, dit-elle. C’est pas fini. Ça ne sera jamais fini. Tant qu’ils seront là. Tant qu’ils pen­se­ront que je sais quelque chose.

— Qu’est-ce qu’ils cherchent ?

— Des docu­ments. Mon grand-père les a cachés avant de mou­rir. Des preuves de ce qu’il a fait. Des noms. Des dates. Des mon­tants. Tout.

— Et vous savez où ils sont ?

Elle hési­ta. Puis :

— Oui.

— Où ?

— Au Gran Hotel.

Damian la fixa.

— Quoi ?

— Mon grand-père a loué un coffre-fort au Gran Hotel en 1975. Il est tou­jours là. Dans les sous-sols. Per­sonne ne le sait. Sauf moi. Tere­sa l’a décou­vert il y a six mois en fouillant les archives fami­liales. Elle me l’a dit juste avant de disparaître.

— Et c’est pour ça qu’ils vous ont enle­vée ? Pour que vous leur don­niez accès au coffre ?

Azu­ce­na hocha la tête.

— Mais je leur ai rien dit. Même quand ils m’ont frap­pée. Parce que si je leur disais, ils me tue­raient. Et tout ce que mon grand-père a fait res­te­rait caché.

Damian réflé­chit. Puis :

— On doit ouvrir ce coffre. Voir ce qu’il y a dedans. Et le don­ner aux auto­ri­tés. Aux vrais jour­na­listes. À ceux qui ne peuvent pas être achetés.

— Vous croyez vrai­ment qu’il en reste ?

— On essaye au moins.

Il redé­mar­ra la voiture.

Direc­tion : le Gran Hotel.

XIV

Ils arri­vèrent au Gran Hotel à deux heures du matin. Par l’en­trée de ser­vice. Damian connais­sait les lieux main­te­nant. Toutes les portes. Tous les passages.

Le hall était vide. Juste le récep­tion­niste de nuit qui som­no­lait der­rière son comptoir.

Ils mon­tèrent au qua­trième étage. Chambre de Damian. Azu­ce­na avait besoin de se laver. De se changer.

Pen­dant qu’elle pre­nait une douche, Damian réfléchissait.

Le coffre. Dans les sous-sols.

Com­ment y accé­der ? Il fal­lait une clé. Ou un code.

Azu­ce­na sor­tit de la salle de bain. Che­veux mouillés. Vêtue d’un pei­gnoir blanc de l’hôtel.

Elle s’as­sit sur le lit.

— Mer­ci, dit-elle dou­ce­ment. Pour m’a­voir cher­chée. Pour m’a­voir trouvée.

— C’est mon travail.

— Non. Votre tra­vail c’é­tait de m’ar­rê­ter. De prou­ver que j’é­tais cri­mi­nelle. Pas de me sauver.

Damian ne répon­dit pas.

Elle s’ap­pro­cha. Posa sa main sur la sienne.

— Pour­quoi vous l’a­vez fait ?

Il la regar­da. Vrai­ment la regarda.

— Parce que vous aviez rai­son. Je ne com­pre­nais rien. J’a­vais construit une his­toire dans ma tête. Et j’é­tais tel­le­ment sûr d’a­voir rai­son que je ne voyais plus la vérité.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant je vois.

Un long silence.

Puis Azu­ce­na se leva.

— Le coffre. On peut y aller main­te­nant. Pen­dant que l’hô­tel dort.

Ils des­cen­dirent au sous-sol. Par les esca­liers de ser­vice. Per­sonne ne les vit.

Le sous-sol du Gran Hotel était un laby­rinthe. Des cou­loirs qui menaient à des salles de sto­ckage. À des cui­sines désaf­fec­tées. À des chambres de personnel.

Et au fond. Une porte blin­dée. Mar­quée “Coffres-forts pri­vés — Accès restreint”.

— C’est là, dit Azucena.

Elle sor­tit une clé de sa poche. Petite. Dorée. Ancienne.

— Tere­sa me l’a envoyée. Une semaine avant de dis­pa­raître. Avec un mot : “Si quelque chose m’ar­rive, ouvre le coffre 127.”

Elle insé­ra la clé. Tourna.

La porte s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, une petite salle. Des coffres numé­ro­tés du sol au plafond.

Azu­ce­na cher­cha. Trou­va le 127.

Insé­ra la même clé. Ouvrit.

Le coffre conte­nait une boîte métal­lique. Lourde.

Elle la sor­tit. L’ouvrit.

À l’in­té­rieur : des docu­ments. Des cen­taines de pages. Pho­to­co­pies. Contrats. Pho­tos. Lettres.

Damian prit un docu­ment au hasard. Lut.

C’é­tait un rap­port. Daté de 1974. Signé par Rober­to Septién.

*“Opé­ra­tion San­ta Rita : Dépla­ce­ment for­cé de 247 familles. Coût total : 3 mil­lions de pesos en pots-de-vin. 12 morts confir­més. Vil­lage rasé le 15 août. Puits opé­ra­tion­nel le 1er sep­tembre. Ren­de­ment esti­mé : 50 000 barils/jour.”*

Damian sen­tit la nau­sée revenir.

Il y avait des dizaines de rap­ports comme celui-là. Des années de mas­sacres. De cor­rup­tion. De crimes.

Et des noms. Des noms de fonc­tion­naires. De poli­ti­ciens. De juges. Tous complices.

Cer­tains étaient encore en vie. Cer­tains avaient des car­rières brillantes. Des postes importants.

— C’est… c’est énorme, dit Damian.

Azu­ce­na hocha la tête.

— Si ça sort, ça détruit pas juste ma famille. Ça détruit tout un sys­tème. Toute une géné­ra­tion de politiciens.

— Et c’est pour ça qu’ils vous veulent morte.

— Oui.

Damian fer­ma la boîte.

— On doit sor­tir ça d’i­ci. Le mettre en sécu­ri­té. Et ensuite le don­ner aux médias. À tous les médias en même temps. Pour qu’ils ne puissent pas l’étouffer.

Azu­ce­na sou­rit. Tristement.

— Vous êtes naïf, ins­pec­teur. Même si on le donne aux médias, pen­sez-vous vrai­ment que quel­qu’un publie­ra ? Ces noms… ce sont les gens qui pos­sèdent les médias. Qui contrôlent tout.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Elle réflé­chit. Puis :

— On le donne à quel­qu’un qui ne peut pas être ache­té. Quel­qu’un qui n’a rien à perdre.

— Qui ?

— Les familles. Les sur­vi­vants. Ceux qui vivent encore à Tabas­co. Dans les vil­lages que mon grand-père a détruits. On leur donne les docu­ments. Et on les laisse déci­der ce qu’ils veulent en faire.

Damian regar­da Azu­ce­na. Cette femme qu’il avait tra­quée. Qu’il avait jugée. Qu’il avait sauvée.

Et il vit enfin qui elle était vraiment.

Quel­qu’un qui essayait de répa­rer ce qui ne pour­rait jamais être réparé.

— D’ac­cord, dit-il. On fait comme vous voulez.

Ils refer­mèrent le coffre. Sor­tirent du sous-sol.

Mon­tèrent dans la chambre de Damian.

Demain, ils par­ti­raient pour Tabas­co. Avec les documents.

Demain, ils essaie­raient de rendre justice.

Mais cette nuit…

Cette nuit, ils étaient vivants.

Et pour l’ins­tant, ça suffisait.

XV

Le len­de­main matin, Damian se réveilla avec une cer­ti­tude : quel­qu’un les observait.

Il se leva dou­ce­ment. Azu­ce­na dor­mait encore, recro­que­villée sous les draps blancs. Son visage tumé­fié avait un peu dégon­flé mais les bleus restaient.

Il s’ap­pro­cha de la fenêtre. Regar­da la rue en dessous.

Une voi­ture noire. Mer­cedes. Vitres tein­tées. Garée juste en face de l’hôtel.

La même que celle qui avait emme­né Azucena.

Ils étaient là.

Damian fer­ma les rideaux. Réveilla Azu­ce­na doucement.

— On doit par­tir. Maintenant.

Elle ouvrit les yeux. Com­prit immédiatement.

Ils s’ha­billèrent en silence. Damian prit la boîte métal­lique. La glis­sa dans un sac de sport.

Ils des­cen­dirent par l’es­ca­lier de ser­vice. Évi­tèrent le hall.

Sor­tirent par la porte de la cui­sine. Celle que seul le per­son­nel utilisait.

La rue der­rière l’hô­tel était calme. Damian héla un taxi.

— Aéro­port, dit-il.

Le taxi démar­ra. Damian regar­dait par la vitre arrière. La Mer­cedes noire n’ap­pa­rais­sait pas. Pas encore.

À mi-che­min, il chan­gea d’avis.

— Non, pas l’aé­ro­port. Ter­mi­nal TAPO. Les bus longue distance.

Le chauf­feur haus­sa les épaules. Tourna.

TAPO était une gare rou­tière géante à l’est de la ville. Des cen­taines de bus par­taient vers tout le Mexique chaque heure.

Plus dif­fi­cile à sur­veiller qu’un aéroport.

Ils ache­tèrent deux billets. Vil­la­her­mo­sa, Tabas­co. Départ dans trente minutes.

Damian et Azu­ce­na s’ins­tal­lèrent dans un coin. Attendirent.

Vingt minutes pas­sèrent. Rien.

Puis Damian les vit.

Deux hommes. Cos­tumes sombres. Qui scan­naient la gare du regard.

— Ils sont là, mur­mu­ra-t-il à Azucena.

Elle ne se retour­na pas. Gar­da les yeux baissés.

Les deux hommes s’ap­pro­chaient. Len­te­ment. Méthodiquement.

Damian prit la main d’Azucena.

— Quand je le dirai, on court vers le bus. D’accord ?

Elle hocha la tête.

Les hommes étaient à dix mètres. Cinq mètres.

— Main­te­nant !

Ils cou­rurent.

Tra­ver­sèrent la gare. Les gens les regar­daient. Intri­gués. Effrayés.

Le bus pour Vil­la­her­mo­sa était au quai 14. Moteur qui tour­nait. Prêt à partir.

Damian et Azu­ce­na mon­tèrent. Le chauf­feur leur jeta un regard inter­ro­ga­teur mais ne dit rien.

Les portes se fermèrent.

Le bus démarra.

Damian regar­da par la vitre arrière. Les deux hommes cou­raient vers le quai. Trop tard.

Le bus s’en­ga­gea sur la route. Direc­tion sud. Vers Tabasco.

Vers la vérité.

XVI

Le voyage dura douze heures. Damian et Azu­ce­na ne par­lèrent presque pas. Trop dan­ge­reux. Trop de gens autour.

Ils arri­vèrent à Vil­la­her­mo­sa en fin d’a­près-midi. Cha­leur étouf­fante. Humi­di­té qui col­lait à la peau.

Azu­ce­na loua une voi­ture. Ils rou­lèrent vers l’in­té­rieur des terres. Vers les vil­lages que son grand-père avait détruits cin­quante ans plus tôt.

Le pay­sage chan­geait. Ville lais­sait place à la jungle. Routes gou­dron­nées deve­naient pistes de terre.

Ils arri­vèrent à San­ta Rita à la tom­bée de la nuit.

Le vil­lage n’exis­tait presque plus. Quelques mai­sons. Des champs aban­don­nés. Une église aux murs fissurés.

Azu­ce­na gara la voi­ture devant l’é­glise. Descendit.

Une vieille femme était assise sur les marches. Quatre-vingt-dix ans, peut-être plus. Che­veux blancs atta­chés. Robe fleu­rie délavée.

Azu­ce­na s’approcha.

— Doña Lucía ?

La vieille femme leva les yeux. Regar­da Azu­ce­na longuement.

— Toi, dit-elle. Tu es revenue.

— Oui.

— Pour­quoi ?

Azu­ce­na posa le sac de sport devant elle.

— Parce que j’ai trou­vé les preuves. Tout ce que mon grand-père a fait. Tous les noms. Toutes les dates. C’est là-dedans.

Doña Lucía ne bou­gea pas.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça ?

— Ce que vous vou­lez. Les brû­ler. Les gar­der. Les mon­trer au monde. C’est votre choix. Plus le mien.

La vieille femme ouvrit le sac. Sor­tit un docu­ment au hasard. Lut.

Ses mains tremblaient.

— Mon fils, dit-elle d’une voix cas­sée. Pedro. Il avait dix-neuf ans. Il est là. Sur cette liste. “Éli­mi­né le 15 août 1974.”

Elle leva les yeux vers Azucena.

— Ils l’ont tué parce qu’il refu­sait de par­tir. Parce qu’il disait que cette terre était à nous. Pas à des hommes riches de Mexi­co City.

Azu­ce­na s’a­ge­nouilla devant elle.

— Je suis déso­lée. Je sais que ça change rien. Que rien ne peut répa­rer. Mais je suis désolée.

Doña Lucía posa sa main sur la tête d’A­zu­ce­na. Comme une bénédiction.

— Tu n’es pas res­pon­sable des crimes de ton grand-père. Mais tu es res­pon­sable de ce que tu fais avec la véri­té. Et tu as fait ce qu’il fallait.

Elle se leva péni­ble­ment. Prit le sac.

— Je vais appe­ler les autres. Les familles. Ceux qui res­tent. On va déci­der ensemble.

Elle ren­tra dans l’église.

Azu­ce­na res­ta age­nouillée sur les marches. Pleu­rant en silence.

Damian s’ap­pro­cha. S’as­sit à côté d’elle.

— Vous avez fait ce qu’il fal­lait, dit-il doucement.

— Ça change rien. Ils sont tou­jours morts.

— Mais main­te­nant, ils ont une voix. Une his­toire. Ce n’est pas rien.

Azu­ce­na le regarda.

— Et main­te­nant ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Main­te­nant, vous dis­pa­rais­sez. Pour de vrai. Vous chan­gez de nom. Vous quit­tez le Mexique. Vous vivez ailleurs.

— Et vous ?

Damian sou­rit tristement.

— Moi, je rentre à Mexi­co City. Je reprends mon tra­vail. J’es­saye de ne pas me faire tuer.

— Ils ne vous lais­se­ront pas tran­quille. Vous savez trop.

— Peut-être. Mais je suis flic. C’est mon métier de savoir trop.

Ils res­tèrent assis en silence. Regar­dant la nuit tom­ber sur ce vil­lage fantôme.

Puis Azu­ce­na se leva.

— Venez. Il y a quelque chose que je veux vous montrer.

Elle le mena vers le cime­tière. Der­rière l’é­glise. Des tombes enva­hies par la végé­ta­tion. Des croix de bois pourries.

Elle s’ar­rê­ta devant une tombe. Simple. Juste un nom gra­vé sur une pierre.

*Tere­sa Men­do­za Septién*

*1994–2019*

Damian la regarda.

— Elle est vrai­ment morte ?

Azu­ce­na hocha la tête.

— Je l’ai su il y a trois jours. Une amie à moi. Méde­cin légiste. Elle a trou­vé son corps dans une morgue de Vil­la­her­mo­sa. Over­dose. Comme ils avaient dit. Mais pas acci­den­telle. Forcée.

Elle s’a­ge­nouilla devant la tombe.

— Je l’ai fait enter­rer ici. Dans le vil­lage d’où venait sa mère. C’est ce qu’elle aurait voulu.

Damian s’a­ge­nouilla aussi.

Ils res­tèrent là long­temps. Dans ce cime­tière oublié. Ren­dant hom­mage à une fille qui vou­lait juste aider. Et qui était morte pour ça.

Quand ils repar­tirent, il fai­sait nuit noire.

Azu­ce­na condui­sit jus­qu’à Vil­la­her­mo­sa. Dépo­sa Damian à la gare routière.

— Vous allez où main­te­nant ? demanda-t-il.

— Gua­te­ma­la. Puis peut-être plus loin. L’A­mé­rique du Sud. Je ne sais pas encore.

— Pre­nez soin de vous.

— Vous aus­si, inspecteur.

Elle sou­rit. Pour la pre­mière fois depuis des jours, un vrai sou­rire. Pas triste. Pas iro­nique. Juste humain.

— Au fait, dit-elle. Je ne vous ai jamais deman­dé. Pour­quoi vous êtes deve­nu flic ?

Damian réflé­chit.

— Parce que je croyais qu’on pou­vait sau­ver les gens.

— Et main­te­nant ? Vous y croyez toujours ?

Il regar­da Azu­ce­na. Cette femme qu’il avait tra­quée. Sau­vée. Accompagnée.

— Oui, dit-il. Je crois encore.

Elle l’embrassa sur la joue. Mon­ta dans sa voi­ture. Dis­pa­rut dans la nuit.

Damian res­ta seul.

Ache­ta un billet pour Mexi­co City.

Ren­tra chez lui.

ÉPI­LOGUE

Trois mois plus tard.

Mexi­co City. Jan­vier 2020.

Damian Sara­zai repre­nait son ser­vice à la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues. Même bureau. Même dossiers.

Mais quelque chose avait changé.

Le scan­dale avait écla­té en décembre. Les docu­ments du coffre-fort avaient été publiés. Par les familles de Tabas­co. Sur inter­net. Impos­sible à cen­su­rer. Impos­sible à étouffer.

Trois ministres avaient démis­sion­né. Dix busi­ness­men arrê­tés. L’empire Sep­tién démantelé.

Et Gabrie­la Montes de Oca, la mère d’A­zu­ce­na, s’é­tait pen­due dans sa vil­la de Cuer­na­va­ca. Lais­sant une lettre où elle admet­tait tout. Les crimes de son mari. Sa propre com­pli­ci­té. Et l’en­lè­ve­ment de sa fille. “Pour pro­té­ger le nom de la famille”, écrivait-elle.

Damian lisait le jour­nal quand son télé­phone sonna.

Numé­ro incon­nu. International.

Il décro­cha.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

La voix d’A­zu­ce­na. Loin­taine. Mais vivante.

— Azu­ce­na ? Vous allez bien ?

— Oui. Je suis en Argen­tine. Bue­nos Aires. C’est beau ici.

— Content de l’entendre.

Un silence. Puis :

— Je vou­lais vous dire. Mer­ci. Pour tout.

— Vous n’a­vez pas à me remercier.

— Si. Sans vous, je serais morte. Ou pire.

— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?

— Vivre. Sim­ple­ment. Sous un autre nom. Une autre vie. Essayer d’oublier.

— On n’ou­blie jamais.

— Non. Mais on apprend à vivre avec.

Damian sou­rit.

— Pre­nez soin de vous.

— Vous aus­si, ins­pec­teur. Et conti­nuez à cher­cher. Les gens qui dis­pa­raissent. Conti­nuez à les cher­cher. Parce que quel­qu’un doit le faire.

— Pro­mis.

Elle rac­cro­cha.

Damian posa son télé­phone. Regar­da par la fenêtre.

Mexi­co City s’é­ten­dait à perte de vue. Vingt-deux mil­lions d’ha­bi­tants. Et com­bien de disparus ?

Trop.

Beau­coup trop.

Mais tant qu’il y aurait quel­qu’un pour cher­cher, il y aurait de l’espoir.

Même dans cette ville qui ava­lait les gens.

Même dans ce pays où dis­pa­raître était deve­nu banal.

Il y aurait tou­jours quel­qu’un pour chercher.

Et cette per­sonne, c’é­tait lui.

Damian Sara­zai. Ins­pec­teur. Divi­sion des per­sonnes disparues.

Celui qui ne lâchait jamais.

Même quand tout le monde avait abandonné.

Il prit un nou­veau dos­sier sur son bureau. Ouvrit.

Une jeune fille. Vingt ans. Dis­pa­rue depuis deux semaines.

Il com­men­ça à lire.

Dehors, Mexi­co City conti­nuait de res­pi­rer. Immense. Ter­rible. Magnifique.

Et quelque part dans ses rues, dans ses quar­tiers, dans ses secrets, des gens atten­daient qu’on les retrouve.

Des gens atten­daient qu’on les cherche.

Damian allait les chercher.

Un par un.

Jus­qu’à son der­nier souffle.

FIN

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IX

Damian pas­sa les trois jours sui­vants à cher­cher. Métho­di­que­ment. Obstinément.

Il retour­na dans la rue où la Mer­cedes s’é­tait arrê­tée. Inter­ro­gea les voi­sins. Per­sonne n’a­vait rien vu. Ou per­sonne ne vou­lait parler.

Il contac­ta ses indics dans la police. Ceux qui étaient encore loyaux. Qui n’a­vaient pas été ache­tés. Il y en avait trois. Peut-être quatre.

Ils posèrent des ques­tions. Dis­crè­te­ment. Dans les quar­tiers chauds. Tepi­to. Izta­pa­la­pa. Les endroits où on cache les gens qu’on a enlevés.

Rien.

Il retour­na voir Caro­li­na Domín­guez. Son cabi­net était fer­mé. Un pan­neau sur la porte : “En vacances jus­qu’au 15 novembre”.

Trop pra­tique.

Le cin­quième jour, il reçut un appel. Numé­ro inconnu.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Une voix d’homme. Jeune. Nerveuse.

— Oui ?

— Je… j’ai des infor­ma­tions. Sur Azu­ce­na Sep­tién. Mais je ne peux pas par­ler au télé­phone. Retrou­vez-moi à la Ciu­da­de­la. Le mar­ché. Dans une heure.

— Qui êtes-vous ?

— Un ami. C’est tout ce que vous devez savoir.

Il rac­cro­cha.

Damian hési­ta. C’é­tait peut-être un piège. Pro­ba­ble­ment un piège.

Mais c’é­tait la pre­mière piste en cinq jours.

Il y alla.

La Ciu­da­de­la était un mar­ché arti­sa­nal géant. Des cen­taines de stands qui ven­daient des pote­ries, des tex­tiles, des masques, des ins­tru­ments. Le genre d’en­droit où on se perd faci­le­ment dans la foule.

Damian entra. Chercha.

Et puis il le vit.

Un jeune homme. Vingt-cinq ans, peut-être. Jean déla­vé, t‑shirt des Pumas, cas­quette de base­ball. Il se tenait près d’un stand de céra­miques. Regar­dait autour de lui. Nerveux.

Damian s’ap­pro­cha.

— C’est vous qui avez appelé ?

Le jeune homme sursauta.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

— Oui.

— Venez. Pas ici.

Ils mar­chèrent vers le fond du mar­ché. Trou­vèrent un coin tran­quille près des toi­lettes publiques. Per­sonne ne venait là.

— Je m’ap­pelle Miguel, dit le jeune homme. Je tra­vaillais pour Azucena.

— Com­ment ça, vous travailliez ?

— Je suis étu­diant en archi­tec­ture. À l’U­NAM. Elle m’a­vait embau­ché pour l’ai­der sur un pro­jet. Un pro­jet de… recherche.

— Quel genre de recherche ?

Miguel regar­da autour de lui encore une fois. Puis, à voix basse :

— Elle enquê­tait sur sa famille. Sur son grand-père. Rober­to Sep­tién. L’homme qui a fait for­tune dans le pétrole dans les années 70.

— Je sais qui c’était.

— Alors vous savez qu’il n’é­tait pas propre. Qu’il a fait des choses. Des choses hor­ribles. Pour construire ses puits. Pour agran­dir son empire.

— Conti­nuez.

— Azu­ce­na a décou­vert des docu­ments. Des pho­tos. Des témoi­gnages. Elle vou­lait tout rendre public. Créer une fon­da­tion pour les vic­times. Res­ti­tuer l’argent. Tout.

— Et quel­qu’un ne vou­lait pas qu’elle le fasse.

Miguel hocha la tête.

— Sa famille. Sa mère sur­tout. Gabrie­la Montes de Oca. Elle vit à Cuer­na­va­ca main­te­nant mais elle contrôle encore tout. L’argent. Les entre­prises. Et elle ne vou­lait pas qu’A­zu­ce­na salisse le nom des Septién.

— Vous pen­sez que sa mère l’a fait enlever ?

— Je ne sais pas. Mais je sais que quel­qu’un a fait pres­sion sur Azu­ce­na. Il y a deux semaines, elle a reçu des menaces. Par télé­phone. Par email. Des gens qui lui disaient d’ar­rê­ter. Que c’é­tait dangereux.

— Elle vous a dit qui ?

— Non. Mais elle avait peur. Pour la pre­mière fois depuis que je la connais­sais, elle avait peur.

Miguel sor­tit une clé USB de sa poche. La ten­dit à Damian.

— Tout est là-dedans. Les docu­ments qu’elle a trou­vés. Les pho­tos. Les noms. Peut-être que ça vous aide­ra à la retrouver.

Damian prit la clé USB.

— Pour­quoi vous me don­nez ça ?

— Parce qu’A­zu­ce­na est quel­qu’un de bien. Et parce que per­sonne d’autre ne la cherche. Alors si vous ne la trou­vez pas…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Mais Damian comprit.

Si per­sonne ne la trou­vait, elle était morte.

Miguel par­tit. Dis­pa­rut dans la foule du marché.

Damian res­ta seul. La clé USB dans sa main.

Il devait la regar­der. Voir ce qu’il y avait dedans.

Mais pas ici. Pas dans un lieu public.

Il retour­na au Gran Hotel.

X

Dans sa chambre, Damian bran­cha la clé USB sur son ordinateur.

Des cen­taines de fichiers s’af­fi­chèrent. Pho­tos. PDF. Docu­ments Word.

Il com­men­ça à lire.

C’é­tait pire que ce qu’il imaginait.

Des pho­tos de vil­lages détruits. Mai­sons brû­lées. Corps dans la rue. Enfants morts.

Des docu­ments offi­ciels. Per­mis de construc­tion fal­si­fiés. Rap­ports d’ins­pec­tion tru­qués. Pots-de-vin ver­sés à des fonctionnaires.

Des témoi­gnages. Enre­gis­tre­ments audio de sur­vi­vants. Voix trem­blantes racon­tant com­ment les hommes de Sep­tién étaient venus. Com­ment ils avaient chas­sé les familles. Tué ceux qui résistaient.

Tout ça dans les années 70. Pen­dant que le Mexique décou­vrait ses réserves de pétrole. Pen­dant que des hommes comme Rober­to Sep­tién s’en­ri­chis­saient sur le dos des pauvres.

Damian sen­tit la nau­sée monter.

Et puis il vit un dos­sier. Mar­qué “Tere­sa”.

Il l’ou­vrit.

Des pho­tos. Une jeune femme. Vingt-cinq ans. Che­veux noirs. Sou­rire timide.

Et puis d’autres pho­tos. Plus récentes. La même femme. Mais plus vieille. Plus fati­guée. Dans une chambre minable. Sur un mate­las sale.

La pho­to qu’on avait don­née à Azucena.

Tere­sa était vivante. Ou elle l’é­tait il y a quelques mois.

Il y avait un fichier texte. Damian l’ouvrit.

*“Notes de recherche — Tere­sa Men­do­za Septién*

*Fille de Rober­to Sep­tién et de Luz Men­do­za, femme de chambre à Vil­la­her­mo­sa, Tabas­co. Née en 1994. Éle­vée par sa mère. Rober­to a nié la pater­ni­té mais a payé des pen­sions ali­men­taires jus­qu’à sa mort en 2016.*

*Tere­sa a étu­dié la méde­cine à l’U­ni­ver­si­dad Autó­no­ma de Tabas­co. Brillante élève. Vou­lait deve­nir méde­cin dans les com­mu­nau­tés rurales. Aider ceux que l’in­dus­trie pétro­lière avait détruits.*

*A dis­pa­ru le 15 juillet 2019. Sor­tie de son appar­te­ment à 7h30 du matin. Jamais arri­vée à l’université.*

*J’ai cher­ché pen­dant trois mois. Contac­té la police. Les hôpi­taux. Les morgues. Rien.*

*Et puis j’ai trou­vé Jorge Cam­pos. Il m’a dit qu’il pou­vait deman­der. Faire pas­ser le mot.*

*Il m’a dit qu’il savait où elle était. Qu’elle était vivante. Mais qu’il fal­lait payer.*

*J’ai payé. 500 000 pesos. Tout ce que j’a­vais sur mon compte.*

*Il m’a don­né une pho­to. Et une adresse.*

*Colo­nia Bue­nos Aires. Calle Soto 127. Appar­te­ment 4.*

*J’y suis allée. L’ap­par­te­ment était vide. Per­sonne. Juste des meubles cas­sés et de la poussière.*

*Ils m’ont menti.*

*Ou peut-être qu’elle était là. Et qu’ils l’ont déplacée.*

*Je ne sais plus quoi penser.”*

Damian relut l’a­dresse. Calle Soto 127. Colo­nia Bue­nos Aires.

C’é­tait à quinze minutes du Gran Hotel.

Il regar­da sa montre. Dix-neuf heures.

Il prit son Beret­ta. Véri­fia le chargeur.

Sor­tit de l’hôtel.

XI

Colo­nia Bue­nos Aires était un de ces quar­tiers qu’on ne visite pas par hasard. Rues étroites. Immeubles décré­pits. Graf­fi­tis sur les murs. Dea­lers au coin des rues qui regar­daient pas­ser les incon­nus avec des yeux de rapaces.

Damian mar­cha jus­qu’à la Calle Soto. Numé­ro 127. Un immeuble de quatre étages. Façade grise. Fenêtres cas­sées. Porte d’en­trée arrachée.

Il entra. Esca­lier sombre. Odeur d’u­rine et de moisissure.

Appar­te­ment 4. Deuxième étage.

La porte était entrouverte.

Damian sor­tit son Beret­ta. Pous­sa la porte doucement.

L’ap­par­te­ment était vide. Comme Azu­ce­na l’a­vait écrit. Meubles cas­sés. Mate­las souillé. Bou­teilles vides.

Mais quelque chose avait changé.

Sur le mur du fond, quel­qu’un avait écrit quelque chose. À la bombe rouge.

*“ELLE N’EST PLUS LÀ. ARRÊTE DE CHERCHER.”*

Damian s’ap­pro­cha. Le graf­fi­ti était frais. Fait dans les der­nières heures.

Quel­qu’un savait qu’il viendrait.

Quel­qu’un le suivait.

Il se retour­na brusquement.

Trop tard.

Deux hommes se tenaient dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Cagoules. Pistolets.

— Ins­pec­teur Sara­zai, dit l’un d’eux. On vous avait dit d’arrêter.

Damian poin­ta son arme vers eux.

— Où est Azucena ?

— Loin. Très loin. Vous ne la retrou­ve­rez jamais.

— Essayez toujours.

L’homme rit.

— Vous êtes têtu. Ça, on peut le res­pec­ter. Mais la bra­voure ne suf­fit pas.

Il fit un pas en avant.

— Posez votre arme. Ou on vous tue. Simple.

Damian ne bou­gea pas.

Les deux hommes se regar­dèrent. Puis celui de gauche leva son pistolet.

Damian tira.

Le coup par­tit. Tou­cha l’homme à l’é­paule. Il hur­la, tomba.

Le deuxième homme tira aussi.

La balle sif­fla près de l’o­reille de Damian. Trop près.

Il se jeta der­rière le cana­pé éven­tré. Tira encore. Deux coups. Trois.

L’autre homme recu­la dans le couloir.

Damian pro­fi­ta de l’ou­ver­ture. Cou­rut vers la porte. Sau­ta par-des­sus le pre­mier homme qui se tor­dait par terre.

Déva­la les escaliers.

Des coups de feu der­rière lui. Les balles rico­chaient sur les murs.

Il sor­tit dans la rue. Cou­rut. Sans regar­der derrière.

Des cris. Des sirènes au loin. Quel­qu’un avait appe­lé la police.

Damian tour­na à gauche. Puis à droite. Se per­dit dans le laby­rinthe des ruelles.

Jus­qu’à ce qu’il soit sûr que per­sonne ne le suivait.

Il s’ar­rê­ta. S’ap­puya contre un mur. Respira.

Son télé­phone vibra.

Un mes­sage. Numé­ro inconnu.

Il l’ou­vrit.

Une pho­to.

Azu­ce­na.

Atta­chée à une chaise. Dans une pièce sombre. Les yeux bandés.

Vivante.

Et en des­sous, un message :

*“Arrête de cher­cher. Ou elle meurt. Tu as 24 heures pour quit­ter Mexi­co City. Sinon, on te tue tous les deux.”*

Damian fixa la photo.

Azu­ce­na était vivante.

Mais pour com­bien de temps ?

XII

Damian ren­tra au Gran Hotel par les toits. Pas par l’en­trée prin­ci­pale. Trop ris­qué. Ils le cher­chaient maintenant.

Il mon­ta par l’es­ca­lier de secours. Entra par la ter­rasse. Des­cen­dit au qua­trième étage.

Sa chambre était intacte. Per­sonne n’é­tait venu. Pas encore.

Il s’as­sit sur le lit. Regar­da la pho­to encore et encore.

Azu­ce­na. Vivante. Quelque part dans cette ville.

Il zoo­ma sur l’i­mage. Cher­cha des détails. N’im­porte quoi qui pour­rait lui dire où elle était.

Le mur der­rière elle. Béton brut. Pas de fenêtre visible.

La chaise. Métal. Industrielle.

Le sol. Car­re­lage blanc. Sale.

Ça pou­vait être n’im­porte où. Un entre­pôt. Un garage. Un sous-sol.

Il agran­dit encore.

Et puis il vit quelque chose.

Dans le coin supé­rieur droit de la pho­to. À peine visible. Un reflet dans une vitre.

Il agran­dit au maximum.

C’é­tait flou. Pixe­li­sé. Mais on devi­nait quelque chose. Un bâti­ment. Des lettres.

Il plis­sa les yeux. Essaya de lire.

*”…RCA­DO…”*

Un mar­ché ?

Il cher­cha sur son télé­phone. Mer­ca­dos à Mexi­co City. Il y en avait des centaines.

Mais celui-ci avait quelque chose de par­ti­cu­lier. La typo­gra­phie des lettres. Le style.

Il connais­sait ça.

Le Mer­ca­do de Sonora.

Un mar­ché immense dans le centre-est de la ville. Célèbre pour ses ven­deurs de sor­cel­le­rie. De plantes médi­ci­nales. D’ob­jets rituels.

Et aus­si pour ses arrière-cours. Ses entre­pôts cachés. Les endroits où se trai­taient des affaires moins légales.

C’é­tait là. Azu­ce­na était là.

Damian regar­da sa montre. Vingt-trois heures.

Il avait 24 heures pour quit­ter la ville. Mais il n’al­lait pas partir.

Il allait la chercher.

Une der­nière fois.

Même si ça devait le tuer.

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V

Damian ren­tra au Gran Hotel vers dix-huit heures. Le soleil se cou­chait sur Mexi­co City, trans­for­mant les buil­dings en mono­lithes de cuivre. Les rues étaient encore pleines. Le deuxième jour du Día de los Muer­tos était par­fois plus intense que le pre­mier. Comme si per­sonne ne vou­lait lais­ser par­tir les morts. Pas encore. Pas si vite.

Il mon­ta dans sa chambre, s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller. Essaya de dor­mir. N’y arri­va pas.

À vingt heures, il redes­cen­dit. Le bar de l’hô­tel était bon­dé. Il com­man­da un whis­ky, s’ins­tal­la dans un coin. Observa.

Les clients ce soir étaient dif­fé­rents de ceux d’hier. Moins de tou­ristes. Plus de Mexi­cains. Des familles qui avaient pas­sé la jour­née dans les cime­tières et venaient main­te­nant se réchauf­fer, man­ger, boire. L’am­biance était douce. Fati­guée. Comme après une longue veillée.

À vingt et une heures, une femme entra dans le bar.

La cin­quan­taine, élé­gante, che­veux gris courts, tailleur Cha­nel. Elle balaya la salle du regard, le repé­ra, s’approcha.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Il se leva. Com­ment elle savait son nom ?

— Oui ?

— Je suis Caro­li­na Domín­guez. Avo­cate. Je tra­vaille avec Fer­nan­do Villarreal.

Elle s’as­sit sans qu’il l’y invite. Com­man­da un martini.

— Mlle Sep­tién m’a dit que vous seriez là ce soir. Que vous alliez l’aider.

— Elle vous a dit ça ?

— Oui. Et je vou­lais vous pré­ve­nir. C’est dan­ge­reux. Ce que vous allez faire. Très dangereux.

— Je suis flic. Le dan­ger fait par­tie du métier.

Caro­li­na sou­rit. Un sou­rire froid.

— Vous ne com­pre­nez pas. Ces gens… ils ne sont pas comme les cri­mi­nels que vous arrê­tez d’ha­bi­tude. Ce ne sont pas des dea­lers de rue ou des voleurs de voi­ture. Ce sont des pro­fes­sion­nels. Ils font dis­pa­raître des gens depuis vingt ans. Et quand ils décident que quel­qu’un doit mou­rir, per­sonne ne peut l’en empêcher.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que j’aime bien Azu­ce­na. C’est une bonne per­sonne. Et je ne veux pas qu’elle meure ce soir.

Elle but son mar­ti­ni d’un trait. Se leva.

— Vingt-trois heures. Ter­rasse. Ne soyez pas en retard. Et ins­pec­teur ? Pre­nez votre arme.

Elle par­tit.

Damian res­ta seul. Finit son whis­ky. Mon­ta dans sa chambre.

Sor­tit son Beret­ta de sa valise. Véri­fia le char­geur. Quinze balles. Ça devrait suffire.

Ou pas.

VI

À vingt-deux heures trente, Damian mon­ta au sixième étage par l’es­ca­lier de ser­vice. La ter­rasse du Gran Hotel occu­pait tout le toit. Nor­ma­le­ment fer­mée au public. Mais ce soir, pour le Día de los Muer­tos, l’hô­tel avait orga­ni­sé une récep­tion pri­vée. Cent per­sonnes, cock­tails, orchestre de maria­chis, vue impre­nable sur le Zócalo.

La récep­tion était finie depuis vingt-deux heures. Damian trou­va la porte de la ter­rasse entrouverte.

Il sor­tit.

La ter­rasse était déserte. Des tables encore dres­sées, des verres à moi­tié pleins, des bou­gies qui se consu­maient dans le vent. Au centre, un autel monu­men­tal. Trois mètres de haut. Cou­vert de pho­tos de clients célèbres qui avaient séjour­né au Gran Hotel au fil des décen­nies. Por­fi­rio Díaz. Emi­lia­no Zapa­ta. Fri­da et Die­go. Des acteurs d’Hol­ly­wood. Des pré­si­dents. Des nar­cos, pro­ba­ble­ment, même si leurs pho­tos n’é­taient pas affichées.

Damian se cacha der­rière l’au­tel. Bon point de vue. Il voyait toute la ter­rasse. La porte. Les esca­liers. Per­sonne ne pour­rait appro­cher sans qu’il le voie.

Il atten­dit.

À vingt-deux heures cin­quante-huit, la porte s’ouvrit.

Azu­ce­na.

Elle por­tait la même robe blanche que ce matin au cime­tière. Che­veux atta­chés main­te­nant. Dans sa main droite, une mal­lette en cuir. L’argent.

Elle tra­ver­sa la ter­rasse len­te­ment. S’ar­rê­ta près de la balus­trade qui don­nait sur le Zóca­lo. En bas, la ville brillait comme un bra­sier. Des mil­liers de bou­gies allu­mées sur la place. Des écrans géants qui dif­fu­saient des images du défi­lé d’hier. Et tou­jours cette foule. Cette foule qui ne vou­lait pas rentrer.

Damian véri­fia sa montre. Vingt-trois heures moins une.

Le vent souf­flait fort sur la ter­rasse. Fai­sait vaciller les flammes des bou­gies. Azu­ce­na fris­son­na, res­ser­ra son châle sur ses épaules.

Vingt-trois heures.

Rien.

Azu­ce­na atten­dait. Immo­bile. Fixant la porte.

Vingt-trois heures cinq.

Tou­jours rien.

Damian sen­tit quelque chose se tordre dans son ventre. C’é­tait trop facile. Trop simple. Per­sonne n’al­lait venir. Ils l’a­vaient pié­gée. Ils avaient pris l’argent d’a­vance, peut-être. Ou ils ne vien­draient jamais.

Vingt-trois heures dix.

Azu­ce­na posa la mal­lette sur une table. Se retour­na vers la balus­trade. Regar­da Mexi­co City qui res­pi­rait en dessous.

Et puis elle par­la. Sans se retour­ner. À voix basse.

— Je sais que vous êtes là, inspecteur.

Damian ne bou­gea pas.

— Je sais que vous vous cachez. Vous pou­vez sor­tir main­te­nant. Ils ne vien­dront pas.

Il sor­tit de der­rière l’au­tel. S’approcha.

— Com­ment vous savez ?

— Parce que c’é­tait un test. Pour voir si je vien­drais vrai­ment. Si j’é­tais vrai­ment prête à payer. Main­te­nant ils savent. Demain ils me don­ne­ront l’a­dresse. Pour de vrai.

— Vous en êtes sûre ?

Elle se tour­na vers lui. Dans la lumière des bou­gies, son visage avait quelque chose d’ir­réel. Comme une pein­ture. Comme un fantôme.

— Non. Je ne suis sûre de rien. Mais c’est tout ce que j’ai.

Elle prit la mal­lette, com­men­ça à mar­cher vers la porte.

Et c’est là que ça arriva.

La porte s’ou­vrit. Violemment.

Trois hommes entrèrent.

Cagoules noires. Gants. Vestes sombres.

L’un d’eux tenait un pistolet.

Azu­ce­na se figea.

Damian por­ta la main à sa cein­ture. Son Beretta.

— Ne bou­gez pas, dit l’homme au pis­to­let. D’une voix calme. Presque douce.

Damian ne bou­gea pas.

— La mal­lette. Posez-la par terre. Lentement.

Azu­ce­na obéit. Posa la mal­lette. Recula.

L’homme fit signe au deuxième. Celui-ci ramas­sa la mal­lette, l’ou­vrit. Véri­fia le conte­nu. Hocha la tête.

— C’est bon.

L’homme au pis­to­let sou­rit. On voyait juste ses dents sous la cagoule.

— Mer­ci, made­moi­selle Sep­tién. Vous êtes une femme de parole.

— L’a­dresse, dit Azu­ce­na. Vous avez promis.

— Oh, nous n’a­vons rien pro­mis. Nous avons juste dit que nous vous contac­te­rions. Ce que nous venons de faire.

— Enfoi­rés.

L’homme rit. Un rire sans joie.

— Peut-être. Mais nous sommes des enfoi­rés riches maintenant.

Il fit un pas vers elle.

— Au fait. Tere­sa. Votre petite sœur. Elle est morte il y a deux mois. Over­dose. Désolé.

Azu­ce­na chan­ce­la. Comme si on l’a­vait frappée.

— Vous mentez.

— Non. C’est la véri­té. Triste, n’est-ce pas ? Mais au moins main­te­nant vous savez. Et savoir, ça n’a pas de prix.

Il se tour­na vers Damian.

— Et vous, ins­pec­teur Sara­zai. Oui, on sait qui vous êtes. On sait tout sur vous. Vos enquêtes. Vos échecs. Votre petit appar­te­ment miteux à Izta­pa­la­pa. Si j’é­tais vous, je ren­tre­rais chez moi. Et j’ou­blie­rais tout ça.

Damian ne répon­dit pas. Sa main était tou­jours sur son arme. Mais trois contre un. Et l’un d’eux tenait déjà un pis­to­let braqué.

Les trois hommes recu­lèrent vers la porte. Le pre­mier gar­dait le pis­to­let poin­té. Le deuxième tenait la mal­lette. Le troisième…

Le troi­sième attra­pa Azucena.

— Qu’est-ce que vous faites ? cria-t-elle.

— Bonus, dit l’homme au pis­to­let. On nous a dit que si on pou­vait, on devait vous emme­ner aus­si. Rien de per­son­nel. Juste du business.

Damian sor­tit son Beretta.

— Lâchez-la.

L’homme au pis­to­let ne bou­gea pas. Ne pani­qua pas. Gar­da son calme.

— Ins­pec­teur. Vous pou­vez me tirer des­sus. Peut-être que vous me tou­che­rez. Peut-être que vous me tue­rez. Mais mes amis ont des ins­truc­tions. Si je meurs, la fille meurt. Et puis vous. Et puis tous les témoins qu’on peut trou­ver. Ça vaut vrai­ment le coup ?

Damian hési­ta. Une seconde. Pas plus.

Mais ça suffit.

Les trois hommes dis­pa­rurent par la porte. Emme­nant Azu­ce­na avec eux.

Damian se pré­ci­pi­ta. Tra­ver­sa la ter­rasse en cou­rant. Ouvrit la porte.

Le cou­loir était vide.

Il déva­la les esca­liers. Arri­va au cin­quième étage. Per­sonne. Qua­trième. Per­sonne. Troisième.

Et puis il les vit.

Ils sor­taient de l’as­cen­seur. Ils avaient enle­vé leurs cagoules. Trois hommes ordi­naires. Cos­tumes sombres. Valise. On aurait dit des busi­ness­men ren­trant d’un rendez-vous.

Azu­ce­na était entre eux. Elle ne criait pas. Ne se débat­tait pas. Ils avaient dû la dro­guer. Ou la menacer.

Ils tra­ver­sèrent le hall. Per­sonne ne les regar­da. Dans un hôtel comme le Gran Hotel, on ne regarde pas. On ne voit pas. On laisse les gens vivre leurs vies, même quand ces vies sont tordues.

Damian les sui­vit. À dis­tance. Dix mètres. Quinze.

Ils sor­tirent dans la rue.

Une voi­ture atten­dait. Mer­cedes noire. Vitres teintées.

Ils firent mon­ter Azu­ce­na à l’ar­rière. Mon­tèrent. La voi­ture démarra.

Damian cou­rut vers un taxi garé devant l’hôtel.

— Sui­vez cette Mer­cedes ! cria-t-il au chauf­feur en montant.

Le chauf­feur, un vieil homme aux che­veux blancs, le regar­da dans le rétroviseur.

— C’est une blague ?

Damian sor­tit sa carte de police.

— Sui­vez cette putain de voiture !

Le taxi démar­ra en trombe.

La Mer­cedes tour­na sur Cin­co de Mayo. Puis sur Tacu­ba. Puis sur Refor­ma. Filant vers l’ouest.

Le taxi sui­vait. Dif­fi­ci­le­ment. La Mer­cedes était rapide. Puissante.

Ils dépas­sèrent Cha­pul­te­pec. Polan­co. Conti­nuèrent vers l’ouest. Vers les quar­tiers riches. Les zones résidentielles.

La Mer­cedes tour­na brus­que­ment à gauche. S’en­gouf­fra dans une rue étroite bor­dée de vil­las coloniales.

Le taxi suivit.

La rue était sombre. Pas de lam­pa­daires. Juste les lumières des mai­sons der­rière les murs hauts.

La Mer­cedes accé­lé­ra encore.

Et puis sou­dain, elle frei­na. Violemment.

S’ar­rê­ta au milieu de la rue.

Les portes s’ouvrirent.

Les trois hommes descendirent.

Sans Azu­ce­na.

Ils regar­dèrent vers le taxi. Sourirent.

Puis ils par­tirent. À pied. Dis­pa­rurent dans l’ombre.

Damian des­cen­dit du taxi. Cou­rut vers la Mercedes.

La por­tière arrière était ouverte.

La ban­quette était vide.

Azu­ce­na avait disparu.

VII

Damian res­ta plan­té au milieu de la rue pen­dant dix secondes qui durèrent une éter­ni­té. La Mer­cedes vide. Les por­tières ouvertes. Le moteur qui tour­nait encore.

Com­ment ? Com­ment avaient-ils fait ?

Il regar­da autour de lui. Des vil­las par­tout. Hauts murs. Por­tails fer­més. Jar­dins invi­sibles der­rière les grilles.

Elle était là. Quelque part. Forcément.

Il cou­rut vers la pre­mière vil­la. Son­na. Frap­pa. Per­sonne. Il pas­sa à la sui­vante. Même chose. Et la suivante.

Rien.

Le chauf­feur de taxi le regar­dait depuis sa voi­ture, l’air inquiet.

— Mon­sieur ? Vous vou­lez que j’ap­pelle du renfort ?

Damian ne répon­dit pas. Il tour­nait en rond. Cher­chait. Une trace. Un indice. N’im­porte quoi.

Et puis il la vit.

Sur le trot­toir. Un châle. Blanc. Celui qu’A­zu­ce­na por­tait sur la terrasse.

Il le ramas­sa. Encore tiède.

Elle était pas­sée là. Il y a quelques secondes. Mais où était-elle maintenant ?

Il leva les yeux. Regar­da les mai­sons. Toutes fer­mées. Toutes silencieuses.

Comme si elles gar­daient un secret.

Damian sor­tit son télé­phone. Com­po­sa un numéro.

— Com­mis­sa­riat cen­tral. Qui est à l’appareil ?

— Ins­pec­teur Sara­zai. Divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues. J’ai besoin d’un appui. Tout de suite. Calle Ana­tole France, Polan­co. Une femme a été enlevée.

— Nom de la victime ?

— Azu­ce­na Septién.

Un silence. Puis :

— Ins­pec­teur, nous avons une note sur ce nom. Un instant…

Damian atten­dit. Le vent souf­flait dans la rue. Fai­sait voler des feuilles mortes.

— Ins­pec­teur ? La note dit que vous n’êtes pas auto­ri­sé à enquê­ter sur Mlle Sep­tién. Ordre du com­mis­saire Herrera.

— Quoi ?

— L’en­quête a été close ce matin. Mlle Sep­tién n’est pas consi­dé­rée comme une per­sonne d’in­té­rêt. Je ne peux pas envoyer de ren­fort sans autorisation.

— Elle vient de se faire enle­ver sous mes yeux !

— Je suis déso­lé, ins­pec­teur. Mes mains sont liées. Si vous vou­lez rou­vrir l’en­quête, il faut pas­ser par votre supérieur.

Damian rac­cro­cha. Ou plu­tôt, il jeta son télé­phone contre le mur d’une vil­la. L’é­cran se fissura.

Quel­qu’un l’a­vait grillé. Quel­qu’un avait fer­mé l’en­quête. Quel­qu’un qui ne vou­lait pas qu’il cherche Azucena.

Il ramas­sa son télé­phone cas­sé. Remon­ta dans le taxi.

— Où on va ? deman­da le chauffeur.

Bonne ques­tion.

Il ne pou­vait pas retour­ner au com­mis­sa­riat. Pas ren­trer chez lui. S’ils savaient pour l’en­quête, ils savaient où il habitait.

Il y avait un seul endroit où il pou­vait aller.

— Gran Hotel, dit-il. Cen­tro Histórico.

Le taxi repartit.

Damian regar­dait défi­ler les rues. Mexi­co City la nuit. Cette ville qui ne dor­mait jamais. Même main­te­nant, à minuit pas­sé, les rues étaient pleines. Les fêtes du Día de los Muer­tos conti­nuaient. Les gens ne vou­laient pas ren­trer. Pas encore.

Comme si le simple fait de res­ter dehors, de dan­ser, de boire, pou­vait repous­ser le moment où les morts devraient repartir.

Le taxi le dépo­sa devant le Gran Hotel à une heure du matin.

Le hall était calme. Quelques clients attar­dés au bar. Le récep­tion­niste de nuit der­rière son comptoir.

Damian mon­ta direc­te­ment au qua­trième étage. Sa chambre était intacte. Il véri­fia quand même. Che­veu sur la porte. Ser­viette pliée. Per­sonne n’é­tait entré.

Il s’as­sit sur le lit. Posa le châle d’A­zu­ce­na à côté de lui.

Blanc. Léger. Avec cette odeur. Son parfum.

Elle était vivante. Elle devait être vivante.

Ils ne l’a­vaient pas enle­vée pour la tuer. Pas tout de suite. Ils vou­laient quelque chose. De l’argent, peut-être. Ou des informations.

Ou autre chose.

Damian fer­ma les yeux. Essaya de réflé­chir. Mais son cer­veau tour­nait à vide. Trop de fatigue. Trop d’a­dré­na­line. Trop de tout.

Il s’al­lon­gea. Juste cinq minutes. Le temps de reprendre ses esprits.

Il s’en­dor­mit.

Et rêva d’A­zu­ce­na. Qui mar­chait dans un cime­tière. Qui posait des pho­tos sur des tombes. Qui se retour­nait vers lui et souriait.

*Je suis déjà morte, ins­pec­teur. Vous cher­chez un fantôme.*

VIII

Damian se réveilla en sur­saut à six heures du matin. Lumière grise qui fil­trait à tra­vers les rideaux. Bruits de la ville qui s’éveillait.

Il avait dor­mi quatre heures. Pas assez. Mais ça devrait suffire.

Il prit une douche. Froide. Pour se réveiller vrai­ment. S’ha­billa. Même cos­tume qu’­hier. Frois­sé, sale. Tant pis.

Il des­cen­dit au res­tau­rant. Com­man­da un café. Triple. Et des œufs. Il avait besoin d’énergie.

Pen­dant qu’il man­geait, il réfléchissait.

Azu­ce­na avait dis­pa­ru. Les flics ne l’ai­de­raient pas. Il était seul.

Mais il avait des pistes.

Un : l’a­vo­cat. Vil­lar­real. C’é­tait lui qui avait orga­ni­sé la ren­contre. Lui qui avait don­né la pho­to de Tere­sa. Il savait quelque chose.

Deux : Caro­li­na Domín­guez. L’autre avo­cate. Celle qui l’a­vait pré­ve­nu au bar. Pour­quoi ? Qu’est-ce qu’elle savait ?

Trois : Tere­sa. La sœur dis­pa­rue. Peut-être qu’elle n’é­tait pas morte. Peut-être que c’é­tait un men­songe pour désta­bi­li­ser Azucena.

Il sor­tit son télé­phone cas­sé. L’é­cran était fis­su­ré mais il fonc­tion­nait encore. Il cher­cha dans les contacts.

Fer­nan­do Vil­lar­real, avo­cat. Adresse : Paseo de la Refor­ma 250, bureau 1804.

Damian paya son petit-déjeu­ner. Sor­tit du Gran Hotel.

Le 2 novembre. Der­nier jour du Día de los Muer­tos. Dans les rues, les gens ramas­saient les déco­ra­tions. Démon­taient les autels. Balayaient les pétales de cempasúchil.

Les morts repar­taient. Retour­naient dans leur monde.

Et Azu­ce­na ? Où était-elle ?

Damian héla un taxi. Don­na l’adresse.

Le buil­ding sur Refor­ma était un monstre de verre et d’a­cier. Trente étages. Plein d’a­vo­cats, de ban­quiers, de consultants.

Le genre d’en­droit où on lave de l’argent en cos­tume trois-pièces.

Damian mon­ta au dix-hui­tième. Bureau 1804. Plaque dorée : *Fer­nan­do Vil­lar­real & Asociados*.

Il pous­sa la porte. Une récep­tion­niste blonde le regar­da par-des­sus ses lunettes Prada.

— Bon­jour. Vous avez rendez-vous ?

— Non. Mais c’est urgent. Dites à M. Vil­lar­real que l’ins­pec­teur Sara­zai est là.

Elle hési­ta. Décro­cha son télé­phone. Par­la à voix basse. Raccrocha.

— M. Vil­lar­real vous rece­vra dans cinq minutes.

Damian s’as­sit. Regar­da autour de lui. Bureau de luxe. Cana­pés en cuir. Tableaux contem­po­rains. Maga­zines d’ar­chi­tec­ture sur la table basse.

Cinq minutes pas­sèrent. Puis dix.

Enfin, la porte du fond s’ouvrit.

Fer­nan­do Vil­lar­real. Cin­quante ans. Cos­tume gris anthra­cite. Che­veux poivre et sel. L’homme qu’il avait vu au res­tau­rant avec Azucena.

— Ins­pec­teur Sara­zai. Je me deman­dais quand vous viendriez.

Il le fit entrer dans son bureau. Immense. Vue sur tout Refor­ma. Du sol au pla­fond, des éta­gères rem­plies de codes juri­diques, de juris­pru­dences, de dossiers.

Vil­lar­real s’as­sit der­rière son bureau. N’in­vi­ta pas Damian à s’asseoir.

— Azu­ce­na a dis­pa­ru, dit Damian.

— Je sais.

— Vous savez ?

— Ils m’ont appe­lé ce matin. Pour me dire que la tran­sac­tion s’é­tait bien pas­sée. Qu’ils avaient pris l’argent. Et la fille.

— Qui ça, “ils” ?

Vil­lar­real sou­rit. Un sou­rire froid.

— Ins­pec­teur. Vous savez très bien que je ne peux pas répondre à cette ques­tion. Secret pro­fes­sion­nel. Je repré­sente mes clients, quels qu’ils soient.

— Vos clients ont enle­vé une femme.

— Mes clients ont récu­pé­ré un paie­ment. Ce que Mlle Sep­tién a fait ensuite ne me concerne pas.

Damian sen­tit la colère mon­ter. Il se pen­cha sur le bureau.

— Où est-elle ?

— Je ne sais pas.

— Vous mentez.

Vil­lar­real se leva. Contour­na le bureau. S’ap­pro­cha de la fenêtre. Regar­da Mexi­co City qui s’é­ten­dait en dessous.

— Vous savez ce qui est drôle, ins­pec­teur ? Cette ville. Vingt-deux mil­lions d’ha­bi­tants. Et com­bien sont por­tés dis­pa­rus en ce moment ? Soixante-dix mille ? Quatre-vingt mille ? On ne sait même plus. Les chiffres sont tel­le­ment énormes qu’ils ne veulent plus rien dire.

Il se tour­na vers Damian.

— Azu­ce­na Sep­tién est une de plus. Une riche héri­tière qui s’est frot­tée aux mau­vaises per­sonnes. Qui a cher­ché quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû cher­cher. Et main­te­nant elle paye le prix.

— Tere­sa. Sa sœur. Elle est vrai­ment morte ?

Vil­lar­real haus­sa les épaules.

— Peut-être. Peut-être pas. Qu’est-ce que ça change ?

— Ça change tout.

— Pour vous, peut-être. Pas pour eux.

Damian s’ap­pro­cha. Jus­qu’à être à deux cen­ti­mètres du visage de Villarreal.

— Écou­tez-moi bien. Je vais la retrou­ver. Et quand je l’au­rai retrou­vée, je revien­drai vous voir. Et là, on aura une vraie conver­sa­tion. Celle où vous me dites tout. Où vous avouez votre com­pli­ci­té. Où vous me don­nez les noms.

Vil­lar­real ne cil­la pas.

— Je vous sou­haite bonne chance, ins­pec­teur. Mais je ne pense pas que vous la retrou­ve­rez. Cette ville avale les gens. Elle ne les recrache pas.

Damian sor­tit en cla­quant la porte.

Dans l’as­cen­seur, il trem­bla. De rage. D’impuissance.

Vil­lar­real savait. Il savait tout. Mais il ne dirait rien.

Parce que dans cette ville, le silence valait plus cher que la vérité.

Damian sor­tit du buil­ding. Mar­cha sans but. Refor­ma. Cha­pul­te­pec. Les rues se vidaient. Le Día de los Muer­tos se ter­mi­nait. Les gens ren­traient chez eux. Retour­naient à leurs vies.

Mais Azu­ce­na, elle, ne ren­tre­rait pas.

Sauf si quel­qu’un la cherchait.

Et ce quel­qu’un, c’é­tait lui.

Même si ça devait le détruire.

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La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 13 à 16

La Nuit des reve­nants — Cha­pitres 1 à 4

La nuit des revenants

La nuit des revenants

Cha­pitres 1 à 4

I

Le Gran Hotel Ciu­dad de Méxi­co ne dort jamais vrai­ment. Même la nuit, quand les der­niers dîneurs quittent le res­tau­rant et que les bar­men essuient les verres en cris­tal, quelque chose conti­nue de vibrer dans les murs. Une res­pi­ra­tion sou­ter­raine. Le mur­mure de cent vingt-cinq ans d’his­toires qui se sont dépo­sées, couche après couche, dans les vitraux Tif­fa­ny, les balus­trades Art Nou­veau, les miroirs qui reflètent des visages dis­pa­rus depuis longtemps.

Ce soir du 30 octobre 2019, la ville entière se pré­pa­rait. Dans quelques heures com­men­ce­rait le Día de los Muer­tos. Déjà, sur le Zóca­lo, des équipes mon­taient les struc­tures géantes pour le défi­lé. Des sque­lettes de douze mètres de haut. Des chars allé­go­riques repré­sen­tant la Catri­na, cette mort élé­gante en cha­peau à plumes que les Mexi­cains aiment tant. Et par­tout, des mil­liers de bou­gies, de fleurs de cem­pasú­chil orange vif, de pho­tos sépia col­lées sur des autels improvisés.

Les morts allaient reve­nir. Comme chaque année. Mais cette année, pen­sa Damian Sara­zai en regar­dant par la fenêtre de sa chambre au qua­trième étage, peut-être qu’ils ne seraient pas les seuls à disparaître.

Il avait trente-neuf ans et l’im­pres­sion d’en avoir soixante. Dix ans dans la police judi­ciaire de Mexi­co City. Trois ans à la bri­gade des stu­pé­fiants. Trop de cadavres, trop de familles détruites, trop de nuits blanches à éplu­cher des dos­siers qui ne menaient nulle part parce qu’en haut, quel­qu’un avait déci­dé que cer­taines enquêtes devaient mou­rir avant de commencer.

Azu­ce­na Sep­tién était de celles-là.

Sur le papier, elle n’é­tait rien. Une héri­tière. Vingt-huit ans, for­tune pétro­lière, diplôme d’ar­chi­tec­ture jamais uti­li­sé, vie sociale brillante, pho­tos dans les maga­zines de mode. Rien qui puisse inté­res­ser un flic.

Sauf que son nom était appa­ru trois fois dans des écoutes télé­pho­niques liées au car­tel de Jalis­co Nue­va Gene­ra­ción. Pas comme tra­fi­quante. Comme inter­mé­diaire. Quel­qu’un qui met­tait en rela­tion des gens qui ne devaient pas se ren­con­trer. Un numé­ro de télé­phone appe­lé depuis Gua­da­la­ja­ra, puis depuis Culiacán, puis depuis une vil­la de Polan­co où Azu­ce­na orga­ni­sait des dîners pour la haute socié­té mexicaine.

Coïn­ci­dences, avait dit le com­mis­saire. Laisse tom­ber, Sarazai.

Mais Damian ne savait pas lais­ser tom­ber. C’é­tait son pro­blème. Sa malé­dic­tion, peut-être.

Il l’a­vait sui­vie pen­dant deux mois. Dis­crè­te­ment. Avait noté ses dépla­ce­ments, ses ren­dez-vous, les gens qu’elle fré­quen­tait. Rien de concret. Rien qui tienne devant un juge. Mais assez pour savoir que quelque chose ne col­lait pas.

Et puis, la semaine der­nière, elle avait réser­vé une suite au Gran Hotel. Pour le week-end du Día de los Muer­tos. Chambre 507, cin­quième étage, vue sur le Zócalo.

Damian avait réser­vé la 412. Ban­quier d’af­faires en dépla­ce­ment. Cos­tume Hugo Boss, Rolex au poi­gnet, mal­lette en cuir ita­lien. Le genre d’homme qui passe inaper­çu dans un palace parce qu’il res­semble à tous les autres.

Il se détour­na de la fenêtre, enfi­la sa veste. Vingt heures trente. Elle devait des­cendre dîner bien­tôt. Elle dînait tou­jours seule, il avait remar­qué. Com­man­dait un verre de vin blanc, lisait un livre, ne levait jamais les yeux vers les autres clients.

Sauf qu’elle savait.

Il l’a­vait com­pris hier, quand leurs regards s’é­taient croi­sés dans le hall. Une frac­tion de seconde. Elle avait sou­ri. Pas un sou­rire de poli­tesse. Un sou­rire qui disait : *Je sais qui tu es. Je sais pour­quoi tu es là. Et ça m’amuse.*

Damian sor­tit de sa chambre, prit l’as­cen­seur. La cage de verre et de fer for­gé des­cen­dit len­te­ment, lui offrant une vue plon­geante sur le patio cen­tral où des dizaines de bou­gies s’al­lu­maient déjà autour d’un autel monu­men­tal. Pho­tos en noir et blanc de clients célèbres : Pan­cho Vil­la en 1914, Die­go Rive­ra en 1930, Fri­da Kah­lo tenant un miroir. Et d’autres, ano­nymes, dont per­sonne ne connais­sait plus les noms mais qui avaient dor­mi ici, aimé ici, peut-être tué ici.

Le res­tau­rant occu­pait le rez-de-chaus­sée, sous une ver­rière qui trans­for­mait la lumière du soir en kaléi­do­scope doré. Tables nappes blanches, argen­te­rie lourde, ser­veurs en gilet bor­deaux qui glis­saient entre les convives avec cette grâce par­ti­cu­lière des gens qui ont pas­sé leur vie à ser­vir sans être vus.

Elle était là.

Table près de la baie vitrée don­nant sur Cin­co de Mayo. Robe noire simple, che­veux sombres rele­vés en chi­gnon, col­lier de perles qui cap­tait la lumière. Belle d’une beau­té qui fai­sait mal à regar­der. Pas la beau­té lisse des man­ne­quins, non. Quelque chose de plus ancien. De plus trouble. Comme si quelque chose brû­lait sous la peau.

Elle lisait Pedro Pára­mo de Juan Rul­fo. Damian connais­sait. L’his­toire d’un homme qui cherche son père dans un vil­lage peu­plé de fan­tômes. Tout le monde est mort mais per­sonne ne le sait encore.

Il s’ins­tal­la à sa table habi­tuelle, trois tables plus loin. Com­man­da un whis­ky, sor­tit son télé­phone, fit sem­blant de consul­ter ses emails. Mais il la regar­dait du coin de l’œil. Chaque geste. La façon dont elle tour­nait les pages. Dont elle por­tait le verre à ses lèvres. Dont elle regar­dait par la fenêtre vers la place où les pré­pa­ra­tifs continuaient.

À vingt et une heures quinze, un homme entra dans le restaurant.

Cin­quante ans envi­ron. Cos­tume sombre, cra­vate des­ser­rée, mal­lette d’a­vo­cat. Visage gris, fati­gué, comme quel­qu’un qui n’a pas dor­mi depuis long­temps. Il balaya la salle du regard, repé­ra Azu­ce­na, s’approcha.

Elle leva les yeux. Aucune sur­prise. Elle l’attendait.

Il s’as­sit face à elle. Pas de salu­ta­tions. Pas de sou­rires. Il posa la mal­lette sur la table, l’ou­vrit, sor­tit une enve­loppe kraft.

Damian se pen­cha imper­cep­ti­ble­ment. Trop loin pour voir ce qu’il y avait dans l’en­ve­loppe. Mais il vit le visage d’A­zu­ce­na chan­ger. Quelque chose pas­sa dans ses yeux. De la peur ? De la colère ?

De la réso­lu­tion, peut-être.

Elle prit l’en­ve­loppe, la glis­sa dans son sac sans l’ou­vrir. L’homme dit quelque chose. Elle secoua la tête. Il insis­ta. Elle se leva.

— Nous n’a­vons plus rien à nous dire, dit-elle assez fort pour que Damian entende.

Sa voix. Grave, un peu rauque. Avec cet accent mexi­cain chan­tant qu’elle avait dû polir en Europe ou aux États-Unis mais qui reve­nait quand elle était en colère.

L’homme se leva aus­si, attra­pa son poi­gnet. Pas vio­lem­ment. Juste assez pour la retenir.

— Azu­ce­na. Réflé­chis. Tu ne peux pas…

— Lâche-moi.

Il lâcha. Ramas­sa sa mal­lette. Quit­ta le res­tau­rant sans se retourner.

Elle res­ta debout quelques secondes, immo­bile, à fixer la table. Puis elle signa l’ad­di­tion, prit son sac, sortit.

Damian atten­dit trente secondes. Se leva. La suivit.

Le hall était bon­dé main­te­nant. Des tou­ristes amé­ri­cains pre­naient des pho­tos de la cage d’es­ca­lier. Un groupe de Japo­nais admi­rait les vitraux. Et par­tout, des employés de l’hô­tel qui pré­pa­raient les der­niers autels, allu­maient les der­nières bougies.

Azu­ce­na tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne. Sor­tit dans la rue.

Damian la suivit.

Dehors, Mexi­co City rugis­sait. Les rues autour du Zóca­lo étaient noires de monde. Des familles entières en cos­tumes de sque­lettes. Des groupes de maria­chis. Des ven­deurs de fleurs, de pain des morts, de figu­rines de la Catri­na. Et cette odeur. Cem­pasú­chil, copal brû­lé, chur­ros frits, tequi­la. Un mélange entê­tant qui vous pre­nait à la gorge.

Azu­ce­na s’en­fon­ça dans la foule.

Damian accé­lé­ra. Facile de perdre quel­qu’un dans cette marée humaine. Il la vit tour­ner à gauche sur Venus­tia­no Car­ran­za, lon­ger le Tem­plo Mayor, s’en­gouf­frer dans une ruelle.

Il la suivit.

La ruelle débou­chait sur une pla­cette où un autel géant avait été dres­sé. Trois mètres de haut. Cou­vert de pho­tos, de bou­gies, de bou­teilles de mez­cal, de ciga­rettes, de jouets d’en­fants. Tout ce que les morts avaient aimé de leur vivant.

Azu­ce­na s’ar­rê­ta devant l’au­tel. Sor­tit quelque chose de son sac. Une pho­to. Noir et blanc, cor­née, ancienne. Elle la posa sur l’au­tel, entre deux bougies.

Damian s’ap­pro­cha, assez près pour voir.

La pho­to mon­trait une jeune femme. Vingt ans, peut-être. Sou­rire timide. Robe à fleurs. Der­rière elle, on devi­nait les arcades d’un cloître.

Au dos, une ins­crip­tion au sty­lo : *Dolores Sep­tién, 1952–1974.*

Azu­ce­na allu­ma une bou­gie. Res­ta immo­bile, les mains jointes, les yeux fermés.

Damian recu­la dans l’ombre. Attendit.

Quand elle rou­vrit les yeux, il vit qu’elle pleu­rait. Des larmes silen­cieuses qui cou­laient sans qu’elle fasse rien pour les arrêter.

Puis elle se retourna.

Et elle le regarda.

Droit dans les yeux.

Pen­dant trois secondes qui durèrent une éternité.

Elle sou­rit. Ce même sou­rire d’hier. Celui qui disait : *Je sais.*

Puis elle repar­tit. Pas vers l’hô­tel. Dans la direc­tion oppo­sée. Vers le centre du Zóca­lo où le défi­lé allait com­men­cer dans moins d’une heure.

Damian hési­ta. La suivre main­te­nant, c’é­tait griller sa cou­ver­ture. Définitivement.

Il la sui­vit quand même.

II

La place s’é­tait rem­plie d’un coup. Comme si toute la ville s’é­tait don­né ren­dez-vous au même endroit au même moment. Cent mille per­sonnes, peut-être plus. Cer­taines en cos­tumes tra­di­tion­nels – cala­ve­ras au visage maquillé en sque­lette, robes de den­telle noire, cha­peaux à plumes. D’autres en jean et t‑shirt, appa­reil pho­to au cou. Des enfants per­chés sur les épaules de leurs pères. Des vieux assis sur des chaises pliantes, à regar­der le spec­tacle en buvant du mezcal.

Et par­tout, par­tout, cette musique. Maria­chis, orchestres de rue, enceintes qui cra­chaient du folk­lore mexi­cain remixé en élec­tro. Un vacarme magni­fique qui mon­tait vers le ciel noir comme une prière païenne.

Azu­ce­na avan­çait sans se retour­ner. Elle savait qu’il la sui­vait. Elle le savait depuis le début. Et elle s’en foutait.

Ou peut-être pas. Peut-être que c’é­tait exac­te­ment ce qu’elle voulait.

Damian gar­dait ses dis­tances. Dix mètres, quinze mètres. Assez pour ne pas la perdre de vue, pas assez pour qu’elle se sente tra­quée. Quoique. Elle *était* tra­quée. Depuis deux mois. Elle le savait. Et elle était venue quand même au Gran Hotel, avait dîné en public, était sor­tie dans cette foule.

Comme si elle le provoquait.

Le défi­lé commença.

D’a­bord les tam­bours. Sourds, lents, scan­dant un rythme qui fai­sait vibrer le sol. Puis les pre­mières sil­houettes géantes. Des sque­lettes de douze mètres de haut, arti­cu­lés, ani­més par des câbles invi­sibles. Ils dan­saient. Oui, dan­saient. Une danse gro­tesque et magni­fique, bras levés vers le ciel, mâchoires ouvertes dans un rire éternel.

La foule hurla.

Azu­ce­na se retour­na. Cher­cha Damian des yeux. Le trouva.

Et elle lui fit signe.

Viens.

Un geste de la main. Simple. Évident.

Damian se figea.

C’é­tait un piège. For­cé­ment. Elle le menait quelque part. Vers quel­qu’un. Un com­plice, peut-être. Ou vers un endroit où il ne pour­rait pas la suivre.

Mais il avan­ça quand même.

Elle l’at­ten­dit. Jus­qu’à ce qu’il soit à deux mètres. Puis elle se remit à mar­cher, plus len­te­ment, comme si elle vou­lait qu’il reste à portée.

Ils tra­ver­sèrent la place côte à côte, sépa­rés par la foule mais liés par ce fil invi­sible qui tend entre un chas­seur et sa proie quand ils ne savent plus très bien qui est qui.

Le défi­lé se déployait main­te­nant dans toute sa splen­deur baroque. Des chars avec des autels vivants – des acteurs immo­biles maquillés en mort, entou­rés de bou­gies et de fleurs. Des troupes de dan­seurs en cos­tumes de jaguars, de ser­pents à plumes, de conquis­ta­dors fan­tômes. Une recons­ti­tu­tion de la bataille de Pue­bla où sol­dats fran­çais et mexi­cains s’af­fron­taient au ralen­ti, leurs gestes cho­ré­gra­phiés comme un bal­let macabre.

Et les catri­nas. Des dizaines de catri­nas. Cer­taines sur échasses, hautes de quatre mètres, qui se pen­chaient vers la foule pour dis­tri­buer des fleurs. D’autres sur des bicy­clettes, péda­lant en cercle. Et celle-ci, gigan­tesque, assise sur un trône por­té par vingt hommes, son visage de crâne peint avec une déli­ca­tesse folle, ses yeux vides fixés sur l’horizon.

Azu­ce­na s’ar­rê­ta sous la catri­na géante.

Se retour­na.

Cette fois, elle lui par­la. Juste assez fort pour qu’il entende mal­gré le vacarme.

— Vous me sui­vez depuis com­bien de temps, ins­pec­teur Sarazai ?

Damian ne répon­dit pas. À quoi bon nier ?

Elle sou­rit.

— Deux mois, c’est ça ? Depuis que mon télé­phone est appa­ru dans vos écoutes. Vous pen­sez que je tra­fique de la drogue. Ou que je blan­chis de l’argent. Ou que je sais quelque chose que je ne devrais pas savoir.

— Vous savez pour­quoi je suis là. Alors pour­quoi jouer ?

— Parce que c’est inté­res­sant. Un ins­pec­teur qui prend des vacances au Gran Hotel pour sur­veiller une sus­pecte. Qui se déguise en ban­quier. Qui me suit dans les rues comme si j’é­tais une criminelle.

— Vous êtes une criminelle ?

Elle le regar­da long­temps. Autour d’eux, le défi­lé conti­nuait, indif­fé­rent. La catri­na géante pas­sa au-des­sus de leurs têtes, pro­je­tant une ombre immense.

— Non, dit-elle fina­le­ment. Mais vous ne me croi­rez pas.

— Essayez quand même.

— Pour­quoi ? Vous avez déjà déci­dé. Les gens comme vous décident tou­jours avant de cher­cher. Ils trouvent un nom dans un dos­sier et ils construisent une his­toire autour. Peu importe si c’est la vraie.

Damian sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine. Parce qu’elle avait rai­son. Il avait construit une his­toire. Héri­tière riche + télé­phone dans des écoutes + dîners avec des gens louches = cou­pable. Simple. Net. Évident.

Sauf que rien n’é­tait simple avec Azu­ce­na Septién.

— Dolores, dit-il. La pho­to sur l’au­tel. Qui c’était ?

Le visage d’A­zu­ce­na chan­gea. Quelque chose se brisa.

— Ma grand-mère. Elle est morte en 1974. Vingt-deux ans. On lui a tiré des­sus dans une rue de Culiacán parce qu’elle avait vu quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû voir. Un règle­ment de comptes entre nar­co­tra­fi­quants. Elle pas­sait juste par là. Mau­vais endroit, mau­vais moment.

— Je suis désolé.

— Non, vous ne l’êtes pas. Vous pen­sez : *Ah, une grand-mère tuée par des nar­cos. Ça explique tout. Elle cherche à ven­ger sa famille. Ou elle a été recru­tée par un cartel.*

Damian ne dit rien. Parce que oui, c’est exac­te­ment ce qu’il pensait.

Azu­ce­na secoua la tête.

— Vous ne com­pre­nez rien, ins­pec­teur. Rien du tout.

Elle se détour­na. Com­men­ça à s’éloigner.

— Atten­dez, dit Damian.

Elle s’ar­rê­ta. Sans se retourner.

— Demain soir, dit-elle. Vingt-trois heures. Ter­rasse du Gran Hotel. Si vous vou­lez vrai­ment savoir, venez. Seul. Et peut-être que je vous dirai la vérité.

— Pour­quoi demain ?

— Parce que c’est le 1er novembre. Le jour où les morts reviennent. Et que cer­taines véri­tés ne peuvent être dites que ce jour-là.

Puis elle dis­pa­rut dans la foule.

Damian vou­lut la suivre. Mais un groupe de dan­seurs aztèques sur­git, blo­quant son pas­sage. Quand ils s’é­car­tèrent, elle avait disparu.

Il cher­cha. Pen­dant une heure. Dans toute la place, dans les rues adja­centes, devant le Gran Hotel.

Rien.

Azu­ce­na Sep­tién s’é­tait volatilisée.

Comme un fantôme.

III

Damian ren­tra au Gran Hotel à minuit pas­sé. Le hall était encore plein de clients qui reve­naient du défi­lé, exci­tés, bruyants, impré­gnés de l’o­deur de la rue. Il mon­ta direc­te­ment au qua­trième étage.

Sa chambre n’a­vait pas été tou­chée. Il véri­fiait tou­jours. Che­veu sur la porte, ser­viette pliée d’une cer­taine manière dans la salle de bain. Habi­tudes de flic. Ou de para­noïaque. Les deux, probablement.

Il se désha­billa, prit une douche froide. L’eau ne lava pas la sen­sa­tion étrange qui lui col­lait à la peau depuis sa conver­sa­tion avec Azucena.

*Vous ne com­pre­nez rien.*

Peut-être. Sûre­ment.

Il s’as­sit sur le lit, ouvrit son ordi­na­teur. Relut le dos­sier pour la cen­tième fois.

Azu­ce­na Sep­tién, née le 14 mars 1991. Père : Rober­to Sep­tién, magnat du pétrole, mort en 2016 d’une crise car­diaque. Mère : Gabrie­la Montes de Oca, issue d’une famille d’o­li­garques de Mon­ter­rey, reti­rée dans une pro­prié­té à Cuer­na­va­ca. Pas de frères et sœurs.

Études : archi­tec­ture à l’U­NAM, diplô­mée en 2013. Mas­ter à la Bart­lett School of Archi­tec­ture, Londres, 2013–2015. Jamais pra­ti­qué. Ren­trée au Mexique en 2015, a géré la for­tune fami­liale après la mort de son père.

Appa­ri­tions publiques : galas de cha­ri­té, ver­nis­sages, dîners mon­dains. Tou­jours seule. Pas de petit ami connu. Pas d’a­mis proches. Vie sociale intense mais étran­ge­ment vide.

Et puis ces trois appa­ri­tions dans les écoutes. Sep­tembre, octobre, novembre 2019.

Pre­mière écoute : un cer­tain Jorge Cam­pos, lieu­te­nant du car­tel de Jalis­co, appelle un numé­ro qui s’a­vère être celui d’A­zu­ce­na. Conver­sa­tion brève. “C’est fait. Tout est prêt pour same­di.” Elle : “Bien. Tu sais où venir.” Fin de la conversation.

Deuxième écoute : un autre numé­ro, enre­gis­tré dans la base de don­nées comme appar­te­nant à Mateo Ríos, blan­chis­seur pré­su­mé. Appelle Azu­ce­na. “Le paquet est arri­vé. Quand tu veux.” Elle : “Demain. Vingt heures. Tu connais l’adresse.”

Troi­sième écoute : Azu­ce­na appelle un numé­ro non iden­ti­fié. Dit seule­ment : “C’est bien­tôt fini. Encore une semaine et je disparais.”

Je dis­pa­rais.

Damian fer­ma l’or­di­na­teur. Allu­ma une ciga­rette qu’il avait ache­tée dans la rue, fuma à la fenêtre en regar­dant le Zócalo.

La place était encore noire de monde. Le défi­lé ter­mi­né depuis long­temps mais per­sonne ne vou­lait ren­trer. Comme si la fête devait durer jus­qu’au matin. Jus­qu’à ce que les morts aient eu leur content de musique, de danse, de vie.

*Demain soir. Ter­rasse du Gran Hotel.*

C’é­tait un piège. Forcément.

Mais il irait quand même.

***

Le len­de­main, 1er novembre, Damian se réveilla tard. Onze heures. Il ne se sou­ve­nait pas de la der­nière fois qu’il avait dor­mi jus­qu’à onze heures.

Il des­cen­dit prendre le petit-déjeu­ner. Le res­tau­rant était bon­dé. Familles mexi­caines, couples de tou­ristes, busi­ness­men soli­taires pen­chés sur leurs ordinateurs.

Pas d’A­zu­ce­na.

Il com­man­da un café, des œufs, par­cou­rut le jour­nal. Des pho­tos du défi­lé d’hier en pre­mière page. “300 000 per­sonnes célèbrent le Día de los Muer­tos dans le centre his­to­rique”. Un record.

À midi, il mon­ta au cin­quième étage.

La chambre 507 était au bout du cou­loir. Porte fer­mée. Pan­neau “Ne pas déran­ger” accro­ché à la poignée.

Damian frap­pa. Dou­ce­ment d’a­bord. Puis plus fort.

Pas de réponse.

Il redes­cen­dit à la récep­tion. Un jeune homme en cos­tume bor­deaux le salua avec ce sou­rire pro­fes­sion­nel qu’on apprend dans les écoles hôtelières.

— Bon­jour, mon­sieur. Com­ment puis-je vous aider ?

— Je cherche Mlle Sep­tién. Chambre 507. Elle devait me rejoindre ce matin mais elle ne répond pas.

Le récep­tion­niste tapo­ta sur son clavier.

— Mlle Sep­tién… Un ins­tant… Ah. Elle a lais­sé un mes­sage pour vous.

— Pour moi ?

— Pour M. Sara­zai, oui. Vous êtes bien M. Sarazai ?

Damian hocha la tête. Aban­don­nant toute couverture.

Le récep­tion­niste lui ten­dit une enve­loppe. Papier épais, crème. Pas de nom dessus.

Damian l’ou­vrit.

Une carte. Écri­ture élé­gante, à l’encre noire.

*“Ins­pec­teur,

Je suis par­tie me pro­me­ner. Mexi­co est tel­le­ment belle le jour des morts. Si vous vou­lez me voir avant ce soir, vous savez où me trou­ver. Mais il fau­dra cher­cher un peu. C’est plus amu­sant comme ça, non ?

Un indice : là où les vivants et les morts mangent ensemble.

A.S.”*

Damian relut trois fois. Puis :

— Mlle Sep­tién est sor­tie à quelle heure ?

— Huit heures ce matin, mon­sieur. Elle a deman­dé qu’on lui appelle un taxi.

— Pour aller où ?

Le récep­tion­niste hésita.

— Je ne suis pas sûr de pouvoir…

Damian sor­tit sa carte de police. L’ur­gence avait ses privilèges.

— Coyoacán, mon­sieur. Le quar­tier de Coyoacán.

*Là où les vivants et les morts mangent ensemble.*

Bien sûr.

Le cime­tière.

IV

Le taxi dépo­sa Damian à l’en­trée du Pan­teón Civil de Coyoacán à treize heures. Le cime­tière le plus ancien de Mexi­co City. Fon­dé en 1857. Deux siècles et demi d’his­toires enter­rées sous la terre rouge.

Nor­ma­le­ment, un cime­tière le 1er novembre, c’est le silence. Le recueille­ment. Les familles qui viennent dépo­ser des fleurs, net­toyer les tombes, prier en silence.

Mais au Mexique, le jour des morts n’a rien de silencieux.

Le Pan­teón était en fête. Des cen­taines de familles ins­tal­lées sur les tombes avec des nappes à car­reaux, des paniers de nour­ri­ture, des bou­teilles de tequi­la. On man­geait, on buvait, on riait. Les enfants cou­raient entre les allées en cos­tume de sque­lette. Les musi­ciens jouaient des cor­ri­dos. Et par­tout, par­tout, des autels. Cer­tains simples – une pho­to, une bou­gie. D’autres somp­tueux – des pyra­mides de fleurs, des arches de cem­pasú­chil, des tables cou­vertes de mole, de tamales, de pan de muer­to encore chaud.

*Là où les vivants et les morts mangent ensemble.*

Damian entra. Cher­cha par­mi la foule.

Le cime­tière était immense. Des allées qui ser­pen­taient entre les tombes, mon­taient, des­cen­daient, se per­daient sous les arbres. Cer­taines tombes étaient des mau­so­lées. D’autres de simples croix de bois.

Il mar­cha pen­dant vingt minutes. Pas­sa devant la tombe de Fri­da Kah­lo – enfin, le céno­taphe, puis­qu’elle était enter­rée ailleurs – cou­vert de lips­tick rouge lais­sés par des tou­ristes roman­tiques. Devant celle de Trots­ky, assas­si­né à Mexi­co en 1940, tou­jours fleu­rie par des com­mu­nistes nostalgiques.

Et puis il la vit.

Assise sur un muret de pierre, près d’une tombe ano­nyme enva­hie par les mau­vaises herbes. Robe blanche aujourd’­hui. Che­veux déta­chés qui tom­baient sur ses épaules. Elle man­geait une tamale, buvait du mez­cal à même la bouteille.

Seule.

Damian s’ap­pro­cha.

— Vous êtes venue, dit-elle sans lever les yeux.

— Vous saviez que je viendrais.

— Évi­dem­ment.

Il s’as­sit à côté d’elle. Le muret était frais sous ses cuisses, mal­gré le soleil.

— Pour­quoi ici ?

Elle lui ten­dit la bou­teille. Il but. Le mez­cal brû­la agréablement.

— Parce que c’est le seul endroit où on peut dire la véri­té. Les cime­tières, les églises, les lits. Le reste du temps, on ment.

— Alors dites-la. La vérité.

Azu­ce­na posa la bou­teille. Se tour­na vers lui. Dans la lumière de midi, ses yeux étaient presque dorés.

— Vous vou­lez savoir pour­quoi mon télé­phone appa­raît dans vos écoutes ?

— Oui.

— Parce que je cherche quel­qu’un. Quel­qu’un qui a dis­pa­ru il y a trois mois. Et que la seule façon de le retrou­ver, c’é­tait de pas­ser par eux.

— Par qui ?

— Les car­tels. Les pas­seurs. Les gens qui font dis­pa­raître d’autres gens. Au Mexique, ins­pec­teur, si vous vou­lez trou­ver quel­qu’un qui a dis­pa­ru, vous ne deman­dez pas à la police. Vous deman­dez à ceux qui font disparaître.

Damian sen­tit quelque chose bou­ger en lui. Une pièce du puzzle qui se met­tait en place.

— Qui cherchez-vous ?

— Ma sœur.

— Vous n’a­vez pas de sœur. J’ai vérifié.

Azu­ce­na sou­rit. Tristement.

— Pas offi­ciel­le­ment. Ma demi-sœur. Fille de mon père et d’une femme de Tabas­co. Une liai­son qu’il a eue dans les années 90, quand il allait super­vi­ser les puits. Elle s’ap­pe­lait Tere­sa. Vingt-six ans. Étu­diante en méde­cine. Elle a dis­pa­ru en juillet.

— Dis­pa­ru comment ?

— Comme dis­pa­raissent cent per­sonnes par jour au Mexique. Elle est sor­tie de son appar­te­ment un matin. Elle n’est jamais arri­vée à la fac. Son télé­phone éteint. Ses comptes ban­caires intacts. Rien. Le vide.

— Vous avez signa­lé à la police ?

Azu­ce­na écla­ta de rire. Un rire sans joie.

— La police, ins­pec­teur ? Vous savez com­bien de per­sonnes ont dis­pa­ru au Mexique ces dix der­nières années ? 70 000. Vous savez com­bien ont été retrou­vées ? Peut-être 10 %. Et encore. Alors oui, j’ai signa­lé. On m’a dit qu’on allait enquê­ter. Trois mois plus tard, tou­jours rien.

Elle but une longue gorgée.

— Alors j’ai enquê­té moi-même. J’ai contac­té des gens. Des avo­cats qui défendent les familles de dis­pa­rus. Des jour­na­listes qui couvrent les car­tels. Et puis j’ai trou­vé Jorge Cam­pos. Il tra­vaille pour le car­tel de Jalis­co mais il a une conscience. Ou du moins il en avait une, avant. Il m’a dit qu’il pou­vait deman­der. Faire pas­ser le mot dans le réseau. Peut-être que quel­qu’un savait quelque chose.

— Et ?

— Et rien. Per­sonne ne sait rien. Ou per­sonne ne veut dire. Tere­sa a dis­pa­ru. Comme des mil­liers d’autres. Volatilisée.

Damian digé­ra l’in­for­ma­tion. Ça expli­quait les appels. Les ren­dez-vous. Pas du tra­fic. Une recherche.

— L’en­ve­loppe, dit-il. Hier soir. Au res­tau­rant. C’é­tait quoi ?

Azu­ce­na sor­tit l’en­ve­loppe de son sac. La lui tendit.

Il l’ou­vrit. À l’in­té­rieur, une pho­to. Cou­leur. Prise au télé­phone, pixellisée.

Une fille. Jeune. Che­veux noirs. Allon­gée sur un mate­las sale dans ce qui res­sem­blait à une cave. Les yeux ouverts. Vivante.

Au dos, une adresse. Et un prix. 500 000 pesos.

— Ils l’ont trou­vée, dit Azu­ce­na d’une voix blanche. Ils savent où elle est. Et ils veulent de l’argent pour me dire où.

— Qui vous a don­né ça ?

— Un avo­cat. Vil­lar­real. Il fait la liai­son entre moi et eux. Je ne sais même pas qui sont “eux”. Ça pour­rait être n’im­porte qui.

Damian regar­da encore la pho­to. La fille avait peur. Ça se voyait dans ses yeux.

— Vous allez payer ?

— Évi­dem­ment.

— C’est peut-être un piège. Une pho­to tru­quée. Ils vont prendre l’argent et ne rien vous donner.

— Je sais. Mais c’est tout ce que j’ai. Alors je vais payer.

Un long silence. Autour d’eux, une famille chan­tait *Las Maña­ni­tas*. Des voix fausses mais pleines d’amour.

— Pour­quoi vous me racon­tez tout ça ? deman­da Damian.

Azu­ce­na le regar­da. Vrai­ment le regar­da. Comme si elle cher­chait quelque chose dans son visage. Une réponse. Ou une question.

— Parce que j’ai besoin d’aide. Et que vous êtes flic. Même si vous pen­sez que je suis cri­mi­nelle, vous êtes quand même flic. Ça compte.

— Je ne peux rien faire offi­ciel­le­ment. Pas sans preuve. Pas sans…

— Je ne vous demande pas de faire quelque chose offi­ciel­le­ment. Je vous demande de m’ai­der. Ce soir. Vingt-trois heures. Sur la ter­rasse du Gran Hotel. Vil­lar­real m’a dit de venir avec l’argent. Seule. Que quel­qu’un vien­drait me don­ner l’adresse.

— Et vous vou­lez que je sois là ?

— Je veux que vous soyez là au cas où. Au cas où c’est un piège. Au cas où ils essaient de me faire du mal. Au cas où tout part en vrille.

Damian fer­ma les yeux. Dix ans de car­rière. Jamais il n’a­vait fran­chi cette ligne. Jamais il n’a­vait agi en dehors du cadre.

Mais il y avait cette fille sur la pho­to. Ces yeux.

Et il y avait Azu­ce­na. Qui n’é­tait peut-être pas ce qu’il avait cru.

— D’ac­cord, dit-il. Je serai là.

Elle sou­rit. Pour la pre­mière fois, un vrai sou­rire. Pas iro­nique. Pas triste. Juste reconnaissant.

— Mer­ci.

Elle se leva, épous­se­ta sa robe.

— On se retrouve au Gran Hotel. Vingt-deux heures trente. Vous mon­tez en pre­mier. Vous vous cachez sur la ter­rasse. Je monte à vingt-trois heures avec l’argent.

— Et si c’est vrai­ment un piège ?

— Alors vous me sau­vez, ins­pec­teur. C’est votre tra­vail, non ?

Elle par­tit. Mar­cha entre les tombes jus­qu’à dis­pa­raître sous les arbres.

Damian res­ta assis sur le muret. Regar­dant la pho­to encore et encore.

Cette fille. Tere­sa. Vivante. Quelque part.

Il fal­lait la retrouver.

Même si ça devait le détruire.

Lire la suite…

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