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La nuit des revenants

La nuit des revenants

Cha­pitres 9 à 12

IX

Damian pas­sa les trois jours sui­vants à cher­cher. Métho­di­que­ment. Obstinément.

Il retour­na dans la rue où la Mer­cedes s’é­tait arrê­tée. Inter­ro­gea les voi­sins. Per­sonne n’a­vait rien vu. Ou per­sonne ne vou­lait parler.

Il contac­ta ses indics dans la police. Ceux qui étaient encore loyaux. Qui n’a­vaient pas été ache­tés. Il y en avait trois. Peut-être quatre.

Ils posèrent des ques­tions. Dis­crè­te­ment. Dans les quar­tiers chauds. Tepi­to. Izta­pa­la­pa. Les endroits où on cache les gens qu’on a enlevés.

Rien.

Il retour­na voir Caro­li­na Domín­guez. Son cabi­net était fer­mé. Un pan­neau sur la porte : “En vacances jus­qu’au 15 novembre”.

Trop pra­tique.

Le cin­quième jour, il reçut un appel. Numé­ro inconnu.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Une voix d’homme. Jeune. Nerveuse.

— Oui ?

— Je… j’ai des infor­ma­tions. Sur Azu­ce­na Sep­tién. Mais je ne peux pas par­ler au télé­phone. Retrou­vez-moi à la Ciu­da­de­la. Le mar­ché. Dans une heure.

— Qui êtes-vous ?

— Un ami. C’est tout ce que vous devez savoir.

Il rac­cro­cha.

Damian hési­ta. C’é­tait peut-être un piège. Pro­ba­ble­ment un piège.

Mais c’é­tait la pre­mière piste en cinq jours.

Il y alla.

La Ciu­da­de­la était un mar­ché arti­sa­nal géant. Des cen­taines de stands qui ven­daient des pote­ries, des tex­tiles, des masques, des ins­tru­ments. Le genre d’en­droit où on se perd faci­le­ment dans la foule.

Damian entra. Chercha.

Et puis il le vit.

Un jeune homme. Vingt-cinq ans, peut-être. Jean déla­vé, t‑shirt des Pumas, cas­quette de base­ball. Il se tenait près d’un stand de céra­miques. Regar­dait autour de lui. Nerveux.

Damian s’ap­pro­cha.

— C’est vous qui avez appelé ?

Le jeune homme sursauta.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

— Oui.

— Venez. Pas ici.

Ils mar­chèrent vers le fond du mar­ché. Trou­vèrent un coin tran­quille près des toi­lettes publiques. Per­sonne ne venait là.

— Je m’ap­pelle Miguel, dit le jeune homme. Je tra­vaillais pour Azucena.

— Com­ment ça, vous travailliez ?

— Je suis étu­diant en archi­tec­ture. À l’U­NAM. Elle m’a­vait embau­ché pour l’ai­der sur un pro­jet. Un pro­jet de… recherche.

— Quel genre de recherche ?

Miguel regar­da autour de lui encore une fois. Puis, à voix basse :

— Elle enquê­tait sur sa famille. Sur son grand-père. Rober­to Sep­tién. L’homme qui a fait for­tune dans le pétrole dans les années 70.

— Je sais qui c’était.

— Alors vous savez qu’il n’é­tait pas propre. Qu’il a fait des choses. Des choses hor­ribles. Pour construire ses puits. Pour agran­dir son empire.

— Conti­nuez.

— Azu­ce­na a décou­vert des docu­ments. Des pho­tos. Des témoi­gnages. Elle vou­lait tout rendre public. Créer une fon­da­tion pour les vic­times. Res­ti­tuer l’argent. Tout.

— Et quel­qu’un ne vou­lait pas qu’elle le fasse.

Miguel hocha la tête.

— Sa famille. Sa mère sur­tout. Gabrie­la Montes de Oca. Elle vit à Cuer­na­va­ca main­te­nant mais elle contrôle encore tout. L’argent. Les entre­prises. Et elle ne vou­lait pas qu’A­zu­ce­na salisse le nom des Septién.

— Vous pen­sez que sa mère l’a fait enlever ?

— Je ne sais pas. Mais je sais que quel­qu’un a fait pres­sion sur Azu­ce­na. Il y a deux semaines, elle a reçu des menaces. Par télé­phone. Par email. Des gens qui lui disaient d’ar­rê­ter. Que c’é­tait dangereux.

— Elle vous a dit qui ?

— Non. Mais elle avait peur. Pour la pre­mière fois depuis que je la connais­sais, elle avait peur.

Miguel sor­tit une clé USB de sa poche. La ten­dit à Damian.

— Tout est là-dedans. Les docu­ments qu’elle a trou­vés. Les pho­tos. Les noms. Peut-être que ça vous aide­ra à la retrouver.

Damian prit la clé USB.

— Pour­quoi vous me don­nez ça ?

— Parce qu’A­zu­ce­na est quel­qu’un de bien. Et parce que per­sonne d’autre ne la cherche. Alors si vous ne la trou­vez pas…

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Mais Damian comprit.

Si per­sonne ne la trou­vait, elle était morte.

Miguel par­tit. Dis­pa­rut dans la foule du marché.

Damian res­ta seul. La clé USB dans sa main.

Il devait la regar­der. Voir ce qu’il y avait dedans.

Mais pas ici. Pas dans un lieu public.

Il retour­na au Gran Hotel.

X

Dans sa chambre, Damian bran­cha la clé USB sur son ordinateur.

Des cen­taines de fichiers s’af­fi­chèrent. Pho­tos. PDF. Docu­ments Word.

Il com­men­ça à lire.

C’é­tait pire que ce qu’il imaginait.

Des pho­tos de vil­lages détruits. Mai­sons brû­lées. Corps dans la rue. Enfants morts.

Des docu­ments offi­ciels. Per­mis de construc­tion fal­si­fiés. Rap­ports d’ins­pec­tion tru­qués. Pots-de-vin ver­sés à des fonctionnaires.

Des témoi­gnages. Enre­gis­tre­ments audio de sur­vi­vants. Voix trem­blantes racon­tant com­ment les hommes de Sep­tién étaient venus. Com­ment ils avaient chas­sé les familles. Tué ceux qui résistaient.

Tout ça dans les années 70. Pen­dant que le Mexique décou­vrait ses réserves de pétrole. Pen­dant que des hommes comme Rober­to Sep­tién s’en­ri­chis­saient sur le dos des pauvres.

Damian sen­tit la nau­sée monter.

Et puis il vit un dos­sier. Mar­qué “Tere­sa”.

Il l’ou­vrit.

Des pho­tos. Une jeune femme. Vingt-cinq ans. Che­veux noirs. Sou­rire timide.

Et puis d’autres pho­tos. Plus récentes. La même femme. Mais plus vieille. Plus fati­guée. Dans une chambre minable. Sur un mate­las sale.

La pho­to qu’on avait don­née à Azucena.

Tere­sa était vivante. Ou elle l’é­tait il y a quelques mois.

Il y avait un fichier texte. Damian l’ouvrit.

*“Notes de recherche — Tere­sa Men­do­za Septién*

*Fille de Rober­to Sep­tién et de Luz Men­do­za, femme de chambre à Vil­la­her­mo­sa, Tabas­co. Née en 1994. Éle­vée par sa mère. Rober­to a nié la pater­ni­té mais a payé des pen­sions ali­men­taires jus­qu’à sa mort en 2016.*

*Tere­sa a étu­dié la méde­cine à l’U­ni­ver­si­dad Autó­no­ma de Tabas­co. Brillante élève. Vou­lait deve­nir méde­cin dans les com­mu­nau­tés rurales. Aider ceux que l’in­dus­trie pétro­lière avait détruits.*

*A dis­pa­ru le 15 juillet 2019. Sor­tie de son appar­te­ment à 7h30 du matin. Jamais arri­vée à l’université.*

*J’ai cher­ché pen­dant trois mois. Contac­té la police. Les hôpi­taux. Les morgues. Rien.*

*Et puis j’ai trou­vé Jorge Cam­pos. Il m’a dit qu’il pou­vait deman­der. Faire pas­ser le mot.*

*Il m’a dit qu’il savait où elle était. Qu’elle était vivante. Mais qu’il fal­lait payer.*

*J’ai payé. 500 000 pesos. Tout ce que j’a­vais sur mon compte.*

*Il m’a don­né une pho­to. Et une adresse.*

*Colo­nia Bue­nos Aires. Calle Soto 127. Appar­te­ment 4.*

*J’y suis allée. L’ap­par­te­ment était vide. Per­sonne. Juste des meubles cas­sés et de la poussière.*

*Ils m’ont menti.*

*Ou peut-être qu’elle était là. Et qu’ils l’ont déplacée.*

*Je ne sais plus quoi penser.”*

Damian relut l’a­dresse. Calle Soto 127. Colo­nia Bue­nos Aires.

C’é­tait à quinze minutes du Gran Hotel.

Il regar­da sa montre. Dix-neuf heures.

Il prit son Beret­ta. Véri­fia le chargeur.

Sor­tit de l’hôtel.

XI

Colo­nia Bue­nos Aires était un de ces quar­tiers qu’on ne visite pas par hasard. Rues étroites. Immeubles décré­pits. Graf­fi­tis sur les murs. Dea­lers au coin des rues qui regar­daient pas­ser les incon­nus avec des yeux de rapaces.

Damian mar­cha jus­qu’à la Calle Soto. Numé­ro 127. Un immeuble de quatre étages. Façade grise. Fenêtres cas­sées. Porte d’en­trée arrachée.

Il entra. Esca­lier sombre. Odeur d’u­rine et de moisissure.

Appar­te­ment 4. Deuxième étage.

La porte était entrouverte.

Damian sor­tit son Beret­ta. Pous­sa la porte doucement.

L’ap­par­te­ment était vide. Comme Azu­ce­na l’a­vait écrit. Meubles cas­sés. Mate­las souillé. Bou­teilles vides.

Mais quelque chose avait changé.

Sur le mur du fond, quel­qu’un avait écrit quelque chose. À la bombe rouge.

*“ELLE N’EST PLUS LÀ. ARRÊTE DE CHERCHER.”*

Damian s’ap­pro­cha. Le graf­fi­ti était frais. Fait dans les der­nières heures.

Quel­qu’un savait qu’il viendrait.

Quel­qu’un le suivait.

Il se retour­na brusquement.

Trop tard.

Deux hommes se tenaient dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Cagoules. Pistolets.

— Ins­pec­teur Sara­zai, dit l’un d’eux. On vous avait dit d’arrêter.

Damian poin­ta son arme vers eux.

— Où est Azucena ?

— Loin. Très loin. Vous ne la retrou­ve­rez jamais.

— Essayez toujours.

L’homme rit.

— Vous êtes têtu. Ça, on peut le res­pec­ter. Mais la bra­voure ne suf­fit pas.

Il fit un pas en avant.

— Posez votre arme. Ou on vous tue. Simple.

Damian ne bou­gea pas.

Les deux hommes se regar­dèrent. Puis celui de gauche leva son pistolet.

Damian tira.

Le coup par­tit. Tou­cha l’homme à l’é­paule. Il hur­la, tomba.

Le deuxième homme tira aussi.

La balle sif­fla près de l’o­reille de Damian. Trop près.

Il se jeta der­rière le cana­pé éven­tré. Tira encore. Deux coups. Trois.

L’autre homme recu­la dans le couloir.

Damian pro­fi­ta de l’ou­ver­ture. Cou­rut vers la porte. Sau­ta par-des­sus le pre­mier homme qui se tor­dait par terre.

Déva­la les escaliers.

Des coups de feu der­rière lui. Les balles rico­chaient sur les murs.

Il sor­tit dans la rue. Cou­rut. Sans regar­der derrière.

Des cris. Des sirènes au loin. Quel­qu’un avait appe­lé la police.

Damian tour­na à gauche. Puis à droite. Se per­dit dans le laby­rinthe des ruelles.

Jus­qu’à ce qu’il soit sûr que per­sonne ne le suivait.

Il s’ar­rê­ta. S’ap­puya contre un mur. Respira.

Son télé­phone vibra.

Un mes­sage. Numé­ro inconnu.

Il l’ou­vrit.

Une pho­to.

Azu­ce­na.

Atta­chée à une chaise. Dans une pièce sombre. Les yeux bandés.

Vivante.

Et en des­sous, un message :

*“Arrête de cher­cher. Ou elle meurt. Tu as 24 heures pour quit­ter Mexi­co City. Sinon, on te tue tous les deux.”*

Damian fixa la photo.

Azu­ce­na était vivante.

Mais pour com­bien de temps ?

XII

Damian ren­tra au Gran Hotel par les toits. Pas par l’en­trée prin­ci­pale. Trop ris­qué. Ils le cher­chaient maintenant.

Il mon­ta par l’es­ca­lier de secours. Entra par la ter­rasse. Des­cen­dit au qua­trième étage.

Sa chambre était intacte. Per­sonne n’é­tait venu. Pas encore.

Il s’as­sit sur le lit. Regar­da la pho­to encore et encore.

Azu­ce­na. Vivante. Quelque part dans cette ville.

Il zoo­ma sur l’i­mage. Cher­cha des détails. N’im­porte quoi qui pour­rait lui dire où elle était.

Le mur der­rière elle. Béton brut. Pas de fenêtre visible.

La chaise. Métal. Industrielle.

Le sol. Car­re­lage blanc. Sale.

Ça pou­vait être n’im­porte où. Un entre­pôt. Un garage. Un sous-sol.

Il agran­dit encore.

Et puis il vit quelque chose.

Dans le coin supé­rieur droit de la pho­to. À peine visible. Un reflet dans une vitre.

Il agran­dit au maximum.

C’é­tait flou. Pixe­li­sé. Mais on devi­nait quelque chose. Un bâti­ment. Des lettres.

Il plis­sa les yeux. Essaya de lire.

*”…RCA­DO…”*

Un mar­ché ?

Il cher­cha sur son télé­phone. Mer­ca­dos à Mexi­co City. Il y en avait des centaines.

Mais celui-ci avait quelque chose de par­ti­cu­lier. La typo­gra­phie des lettres. Le style.

Il connais­sait ça.

Le Mer­ca­do de Sonora.

Un mar­ché immense dans le centre-est de la ville. Célèbre pour ses ven­deurs de sor­cel­le­rie. De plantes médi­ci­nales. D’ob­jets rituels.

Et aus­si pour ses arrière-cours. Ses entre­pôts cachés. Les endroits où se trai­taient des affaires moins légales.

C’é­tait là. Azu­ce­na était là.

Damian regar­da sa montre. Vingt-trois heures.

Il avait 24 heures pour quit­ter la ville. Mais il n’al­lait pas partir.

Il allait la chercher.

Une der­nière fois.

Même si ça devait le tuer.

Lire la suite…

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