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La nuit des revenants

La nuit des revenants

Cha­pitres 13 à 16

XIII

Il arri­va à minuit. Gara sa voi­ture – une vieille Nis­san louée sous un faux nom – à deux rues du marché.

Le quar­tier était calme. Trop calme. Comme si tous les habi­tants savaient qu’il valait mieux res­ter chez soi après minuit.

Damian mar­cha jus­qu’à l’en­trée du mar­ché. Les grilles étaient fer­mées. Mais il y avait un pas­sage. Sur le côté. Une porte en métal rouillé.

Il la pous­sa. Elle s’ou­vrit en grinçant.

À l’in­té­rieur, le mar­ché était un autre monde.

Des allées sombres. Des stands fer­més. Des mar­chan­dises cou­vertes de bâches. Et cette odeur. Encens. Herbes séchées. Quelque chose de plus ancien. De plus profond.

Damian avan­ça len­te­ment. Son Beret­ta à la main.

Des bruits. Quelque part dans le noir. Des voix. Des pas.

Il sui­vit les sons.

Tra­ver­sa le mar­ché. Arri­va au fond. Là où les stands deve­naient des entre­pôts. Des portes fer­mées. Des cadenas.

Et puis il vit de la lumière. Sous une porte. Au bout d’un couloir.

Il s’ap­pro­cha. Col­la son oreille à la porte.

Des voix. Deux hommes. Peut-être trois.

Et une femme.

Azu­ce­na.

— …je vous ai dit que je ne sais rien ! criait-elle.

— Men­tez pas, répon­dit une voix d’homme. Votre sœur vous a tout dit avant de mourir.

— Tere­sa ne savait rien ! Elle était juste une étudiante !

— Elle savait où sont les docu­ments. Les vrais. Ceux que votre grand-père a cachés. Les preuves.

— Quelles preuves ?

Un bruit. Un coup. Azu­ce­na qui gémissait.

Damian sen­tit la rage monter.

Il recu­la. Prit son élan.

Défon­ça la porte d’un coup de pied.

La scène se figea.

Trois hommes. Cagoules. Pistolets.

Azu­ce­na atta­chée à une chaise. Le visage tumé­fié. Du sang sur sa lèvre.

Les trois hommes se retournèrent.

— Ins­pec­teur Sara­zai, dit celui du milieu. On vous atten­dait pas si tôt.

Damian poin­ta son arme.

— Lâchez-la.

L’homme rit.

— Ou sinon quoi ? Vous nous tirez des­sus ? Vous êtes seul. On est trois. Faites le calcul.

— Je suis pas seul, men­tit Damian. J’ai des ren­forts dehors. Dans deux minutes, cet endroit sera plein de flics.

Les trois hommes se regar­dèrent. Hésitèrent.

Et c’est là qu’A­zu­ce­na bougea.

Elle se jeta en arrière. La chaise bas­cu­la. Elle rou­la sur le côté.

Les trois hommes se retour­nèrent vers elle.

Damian tira.

Une fois. Deux fois. Trois fois.

Les trois hommes tombèrent.

Le silence.

Damian cou­rut vers Azu­ce­na. Défit ses liens.

— Ça va ?

Elle hocha la tête. Tremblante.

— Vous… vous m’a­vez trouvée.

— Évi­dem­ment.

Il l’ai­da à se lever. Elle vacilla. Il la rattrapa.

— On doit par­tir. Maintenant.

Ils sor­tirent de l’en­tre­pôt. Tra­ver­sèrent le mar­ché en courant.

Der­rière eux, des cris. Des bruits de pas. D’autres hommes. Com­bien ? Cinq ? Dix ?

Damian et Azu­ce­na cou­rurent vers la sortie.

Une balle sif­fla. Puis une autre.

Ils se jetèrent der­rière un stand. Respirèrent.

— La voi­ture est à deux rues, dit Damian. On court. Sans s’ar­rê­ter. D’accord ?

Azu­ce­na hocha la tête.

Ils cou­rurent.

Les balles pleu­vaient autour d’eux. Rico­chaient sur les murs. Sur le sol.

Damian ripos­ta. Tira sans viser. Juste pour les ralentir.

Ils sor­tirent du mar­ché. Cou­rurent dans la rue.

La Nis­san était là.

Damian ouvrit la por­tière. Azu­ce­na mon­ta. Il démar­ra en trombe.

Les pour­sui­vants sor­tirent du mar­ché. Tirèrent encore.

La voi­ture accé­lé­ra. Tour­na au coin. Dis­pa­rut dans la nuit.

Damian rou­la pen­dant dix minutes. Sans s’ar­rê­ter. Sans ralentir.

Jus­qu’à ce qu’il soit sûr qu’ils étaient seuls.

Il se gara dans une rue déserte. Cou­pa le moteur.

Se tour­na vers Azucena.

Elle pleu­rait. En silence. Les larmes cou­laient sur son visage tuméfié.

— C’est fini, dit-il dou­ce­ment. Vous êtes en sécu­ri­té maintenant.

Elle le regar­da. Avec ces yeux dorés qui le han­taient depuis des jours.

— Non, dit-elle. C’est pas fini. Ça ne sera jamais fini. Tant qu’ils seront là. Tant qu’ils pen­se­ront que je sais quelque chose.

— Qu’est-ce qu’ils cherchent ?

— Des docu­ments. Mon grand-père les a cachés avant de mou­rir. Des preuves de ce qu’il a fait. Des noms. Des dates. Des mon­tants. Tout.

— Et vous savez où ils sont ?

Elle hési­ta. Puis :

— Oui.

— Où ?

— Au Gran Hotel.

Damian la fixa.

— Quoi ?

— Mon grand-père a loué un coffre-fort au Gran Hotel en 1975. Il est tou­jours là. Dans les sous-sols. Per­sonne ne le sait. Sauf moi. Tere­sa l’a décou­vert il y a six mois en fouillant les archives fami­liales. Elle me l’a dit juste avant de disparaître.

— Et c’est pour ça qu’ils vous ont enle­vée ? Pour que vous leur don­niez accès au coffre ?

Azu­ce­na hocha la tête.

— Mais je leur ai rien dit. Même quand ils m’ont frap­pée. Parce que si je leur disais, ils me tue­raient. Et tout ce que mon grand-père a fait res­te­rait caché.

Damian réflé­chit. Puis :

— On doit ouvrir ce coffre. Voir ce qu’il y a dedans. Et le don­ner aux auto­ri­tés. Aux vrais jour­na­listes. À ceux qui ne peuvent pas être achetés.

— Vous croyez vrai­ment qu’il en reste ?

— On essaye au moins.

Il redé­mar­ra la voiture.

Direc­tion : le Gran Hotel.

XIV

Ils arri­vèrent au Gran Hotel à deux heures du matin. Par l’en­trée de ser­vice. Damian connais­sait les lieux main­te­nant. Toutes les portes. Tous les passages.

Le hall était vide. Juste le récep­tion­niste de nuit qui som­no­lait der­rière son comptoir.

Ils mon­tèrent au qua­trième étage. Chambre de Damian. Azu­ce­na avait besoin de se laver. De se changer.

Pen­dant qu’elle pre­nait une douche, Damian réfléchissait.

Le coffre. Dans les sous-sols.

Com­ment y accé­der ? Il fal­lait une clé. Ou un code.

Azu­ce­na sor­tit de la salle de bain. Che­veux mouillés. Vêtue d’un pei­gnoir blanc de l’hôtel.

Elle s’as­sit sur le lit.

— Mer­ci, dit-elle dou­ce­ment. Pour m’a­voir cher­chée. Pour m’a­voir trouvée.

— C’est mon travail.

— Non. Votre tra­vail c’é­tait de m’ar­rê­ter. De prou­ver que j’é­tais cri­mi­nelle. Pas de me sauver.

Damian ne répon­dit pas.

Elle s’ap­pro­cha. Posa sa main sur la sienne.

— Pour­quoi vous l’a­vez fait ?

Il la regar­da. Vrai­ment la regarda.

— Parce que vous aviez rai­son. Je ne com­pre­nais rien. J’a­vais construit une his­toire dans ma tête. Et j’é­tais tel­le­ment sûr d’a­voir rai­son que je ne voyais plus la vérité.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant je vois.

Un long silence.

Puis Azu­ce­na se leva.

— Le coffre. On peut y aller main­te­nant. Pen­dant que l’hô­tel dort.

Ils des­cen­dirent au sous-sol. Par les esca­liers de ser­vice. Per­sonne ne les vit.

Le sous-sol du Gran Hotel était un laby­rinthe. Des cou­loirs qui menaient à des salles de sto­ckage. À des cui­sines désaf­fec­tées. À des chambres de personnel.

Et au fond. Une porte blin­dée. Mar­quée “Coffres-forts pri­vés — Accès restreint”.

— C’est là, dit Azucena.

Elle sor­tit une clé de sa poche. Petite. Dorée. Ancienne.

— Tere­sa me l’a envoyée. Une semaine avant de dis­pa­raître. Avec un mot : “Si quelque chose m’ar­rive, ouvre le coffre 127.”

Elle insé­ra la clé. Tourna.

La porte s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, une petite salle. Des coffres numé­ro­tés du sol au plafond.

Azu­ce­na cher­cha. Trou­va le 127.

Insé­ra la même clé. Ouvrit.

Le coffre conte­nait une boîte métal­lique. Lourde.

Elle la sor­tit. L’ouvrit.

À l’in­té­rieur : des docu­ments. Des cen­taines de pages. Pho­to­co­pies. Contrats. Pho­tos. Lettres.

Damian prit un docu­ment au hasard. Lut.

C’é­tait un rap­port. Daté de 1974. Signé par Rober­to Septién.

*“Opé­ra­tion San­ta Rita : Dépla­ce­ment for­cé de 247 familles. Coût total : 3 mil­lions de pesos en pots-de-vin. 12 morts confir­més. Vil­lage rasé le 15 août. Puits opé­ra­tion­nel le 1er sep­tembre. Ren­de­ment esti­mé : 50 000 barils/jour.”*

Damian sen­tit la nau­sée revenir.

Il y avait des dizaines de rap­ports comme celui-là. Des années de mas­sacres. De cor­rup­tion. De crimes.

Et des noms. Des noms de fonc­tion­naires. De poli­ti­ciens. De juges. Tous complices.

Cer­tains étaient encore en vie. Cer­tains avaient des car­rières brillantes. Des postes importants.

— C’est… c’est énorme, dit Damian.

Azu­ce­na hocha la tête.

— Si ça sort, ça détruit pas juste ma famille. Ça détruit tout un sys­tème. Toute une géné­ra­tion de politiciens.

— Et c’est pour ça qu’ils vous veulent morte.

— Oui.

Damian fer­ma la boîte.

— On doit sor­tir ça d’i­ci. Le mettre en sécu­ri­té. Et ensuite le don­ner aux médias. À tous les médias en même temps. Pour qu’ils ne puissent pas l’étouffer.

Azu­ce­na sou­rit. Tristement.

— Vous êtes naïf, ins­pec­teur. Même si on le donne aux médias, pen­sez-vous vrai­ment que quel­qu’un publie­ra ? Ces noms… ce sont les gens qui pos­sèdent les médias. Qui contrôlent tout.

— Alors qu’est-ce qu’on fait ?

Elle réflé­chit. Puis :

— On le donne à quel­qu’un qui ne peut pas être ache­té. Quel­qu’un qui n’a rien à perdre.

— Qui ?

— Les familles. Les sur­vi­vants. Ceux qui vivent encore à Tabas­co. Dans les vil­lages que mon grand-père a détruits. On leur donne les docu­ments. Et on les laisse déci­der ce qu’ils veulent en faire.

Damian regar­da Azu­ce­na. Cette femme qu’il avait tra­quée. Qu’il avait jugée. Qu’il avait sauvée.

Et il vit enfin qui elle était vraiment.

Quel­qu’un qui essayait de répa­rer ce qui ne pour­rait jamais être réparé.

— D’ac­cord, dit-il. On fait comme vous voulez.

Ils refer­mèrent le coffre. Sor­tirent du sous-sol.

Mon­tèrent dans la chambre de Damian.

Demain, ils par­ti­raient pour Tabas­co. Avec les documents.

Demain, ils essaie­raient de rendre justice.

Mais cette nuit…

Cette nuit, ils étaient vivants.

Et pour l’ins­tant, ça suffisait.

XV

Le len­de­main matin, Damian se réveilla avec une cer­ti­tude : quel­qu’un les observait.

Il se leva dou­ce­ment. Azu­ce­na dor­mait encore, recro­que­villée sous les draps blancs. Son visage tumé­fié avait un peu dégon­flé mais les bleus restaient.

Il s’ap­pro­cha de la fenêtre. Regar­da la rue en dessous.

Une voi­ture noire. Mer­cedes. Vitres tein­tées. Garée juste en face de l’hôtel.

La même que celle qui avait emme­né Azucena.

Ils étaient là.

Damian fer­ma les rideaux. Réveilla Azu­ce­na doucement.

— On doit par­tir. Maintenant.

Elle ouvrit les yeux. Com­prit immédiatement.

Ils s’ha­billèrent en silence. Damian prit la boîte métal­lique. La glis­sa dans un sac de sport.

Ils des­cen­dirent par l’es­ca­lier de ser­vice. Évi­tèrent le hall.

Sor­tirent par la porte de la cui­sine. Celle que seul le per­son­nel utilisait.

La rue der­rière l’hô­tel était calme. Damian héla un taxi.

— Aéro­port, dit-il.

Le taxi démar­ra. Damian regar­dait par la vitre arrière. La Mer­cedes noire n’ap­pa­rais­sait pas. Pas encore.

À mi-che­min, il chan­gea d’avis.

— Non, pas l’aé­ro­port. Ter­mi­nal TAPO. Les bus longue distance.

Le chauf­feur haus­sa les épaules. Tourna.

TAPO était une gare rou­tière géante à l’est de la ville. Des cen­taines de bus par­taient vers tout le Mexique chaque heure.

Plus dif­fi­cile à sur­veiller qu’un aéroport.

Ils ache­tèrent deux billets. Vil­la­her­mo­sa, Tabas­co. Départ dans trente minutes.

Damian et Azu­ce­na s’ins­tal­lèrent dans un coin. Attendirent.

Vingt minutes pas­sèrent. Rien.

Puis Damian les vit.

Deux hommes. Cos­tumes sombres. Qui scan­naient la gare du regard.

— Ils sont là, mur­mu­ra-t-il à Azucena.

Elle ne se retour­na pas. Gar­da les yeux baissés.

Les deux hommes s’ap­pro­chaient. Len­te­ment. Méthodiquement.

Damian prit la main d’Azucena.

— Quand je le dirai, on court vers le bus. D’accord ?

Elle hocha la tête.

Les hommes étaient à dix mètres. Cinq mètres.

— Main­te­nant !

Ils cou­rurent.

Tra­ver­sèrent la gare. Les gens les regar­daient. Intri­gués. Effrayés.

Le bus pour Vil­la­her­mo­sa était au quai 14. Moteur qui tour­nait. Prêt à partir.

Damian et Azu­ce­na mon­tèrent. Le chauf­feur leur jeta un regard inter­ro­ga­teur mais ne dit rien.

Les portes se fermèrent.

Le bus démarra.

Damian regar­da par la vitre arrière. Les deux hommes cou­raient vers le quai. Trop tard.

Le bus s’en­ga­gea sur la route. Direc­tion sud. Vers Tabasco.

Vers la vérité.

XVI

Le voyage dura douze heures. Damian et Azu­ce­na ne par­lèrent presque pas. Trop dan­ge­reux. Trop de gens autour.

Ils arri­vèrent à Vil­la­her­mo­sa en fin d’a­près-midi. Cha­leur étouf­fante. Humi­di­té qui col­lait à la peau.

Azu­ce­na loua une voi­ture. Ils rou­lèrent vers l’in­té­rieur des terres. Vers les vil­lages que son grand-père avait détruits cin­quante ans plus tôt.

Le pay­sage chan­geait. Ville lais­sait place à la jungle. Routes gou­dron­nées deve­naient pistes de terre.

Ils arri­vèrent à San­ta Rita à la tom­bée de la nuit.

Le vil­lage n’exis­tait presque plus. Quelques mai­sons. Des champs aban­don­nés. Une église aux murs fissurés.

Azu­ce­na gara la voi­ture devant l’é­glise. Descendit.

Une vieille femme était assise sur les marches. Quatre-vingt-dix ans, peut-être plus. Che­veux blancs atta­chés. Robe fleu­rie délavée.

Azu­ce­na s’approcha.

— Doña Lucía ?

La vieille femme leva les yeux. Regar­da Azu­ce­na longuement.

— Toi, dit-elle. Tu es revenue.

— Oui.

— Pour­quoi ?

Azu­ce­na posa le sac de sport devant elle.

— Parce que j’ai trou­vé les preuves. Tout ce que mon grand-père a fait. Tous les noms. Toutes les dates. C’est là-dedans.

Doña Lucía ne bou­gea pas.

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse avec ça ?

— Ce que vous vou­lez. Les brû­ler. Les gar­der. Les mon­trer au monde. C’est votre choix. Plus le mien.

La vieille femme ouvrit le sac. Sor­tit un docu­ment au hasard. Lut.

Ses mains tremblaient.

— Mon fils, dit-elle d’une voix cas­sée. Pedro. Il avait dix-neuf ans. Il est là. Sur cette liste. “Éli­mi­né le 15 août 1974.”

Elle leva les yeux vers Azucena.

— Ils l’ont tué parce qu’il refu­sait de par­tir. Parce qu’il disait que cette terre était à nous. Pas à des hommes riches de Mexi­co City.

Azu­ce­na s’a­ge­nouilla devant elle.

— Je suis déso­lée. Je sais que ça change rien. Que rien ne peut répa­rer. Mais je suis désolée.

Doña Lucía posa sa main sur la tête d’A­zu­ce­na. Comme une bénédiction.

— Tu n’es pas res­pon­sable des crimes de ton grand-père. Mais tu es res­pon­sable de ce que tu fais avec la véri­té. Et tu as fait ce qu’il fallait.

Elle se leva péni­ble­ment. Prit le sac.

— Je vais appe­ler les autres. Les familles. Ceux qui res­tent. On va déci­der ensemble.

Elle ren­tra dans l’église.

Azu­ce­na res­ta age­nouillée sur les marches. Pleu­rant en silence.

Damian s’ap­pro­cha. S’as­sit à côté d’elle.

— Vous avez fait ce qu’il fal­lait, dit-il doucement.

— Ça change rien. Ils sont tou­jours morts.

— Mais main­te­nant, ils ont une voix. Une his­toire. Ce n’est pas rien.

Azu­ce­na le regarda.

— Et main­te­nant ? Qu’est-ce qui se passe ?

— Main­te­nant, vous dis­pa­rais­sez. Pour de vrai. Vous chan­gez de nom. Vous quit­tez le Mexique. Vous vivez ailleurs.

— Et vous ?

Damian sou­rit tristement.

— Moi, je rentre à Mexi­co City. Je reprends mon tra­vail. J’es­saye de ne pas me faire tuer.

— Ils ne vous lais­se­ront pas tran­quille. Vous savez trop.

— Peut-être. Mais je suis flic. C’est mon métier de savoir trop.

Ils res­tèrent assis en silence. Regar­dant la nuit tom­ber sur ce vil­lage fantôme.

Puis Azu­ce­na se leva.

— Venez. Il y a quelque chose que je veux vous montrer.

Elle le mena vers le cime­tière. Der­rière l’é­glise. Des tombes enva­hies par la végé­ta­tion. Des croix de bois pourries.

Elle s’ar­rê­ta devant une tombe. Simple. Juste un nom gra­vé sur une pierre.

*Tere­sa Men­do­za Septién*

*1994–2019*

Damian la regarda.

— Elle est vrai­ment morte ?

Azu­ce­na hocha la tête.

— Je l’ai su il y a trois jours. Une amie à moi. Méde­cin légiste. Elle a trou­vé son corps dans une morgue de Vil­la­her­mo­sa. Over­dose. Comme ils avaient dit. Mais pas acci­den­telle. Forcée.

Elle s’a­ge­nouilla devant la tombe.

— Je l’ai fait enter­rer ici. Dans le vil­lage d’où venait sa mère. C’est ce qu’elle aurait voulu.

Damian s’a­ge­nouilla aussi.

Ils res­tèrent là long­temps. Dans ce cime­tière oublié. Ren­dant hom­mage à une fille qui vou­lait juste aider. Et qui était morte pour ça.

Quand ils repar­tirent, il fai­sait nuit noire.

Azu­ce­na condui­sit jus­qu’à Vil­la­her­mo­sa. Dépo­sa Damian à la gare routière.

— Vous allez où main­te­nant ? demanda-t-il.

— Gua­te­ma­la. Puis peut-être plus loin. L’A­mé­rique du Sud. Je ne sais pas encore.

— Pre­nez soin de vous.

— Vous aus­si, inspecteur.

Elle sou­rit. Pour la pre­mière fois depuis des jours, un vrai sou­rire. Pas triste. Pas iro­nique. Juste humain.

— Au fait, dit-elle. Je ne vous ai jamais deman­dé. Pour­quoi vous êtes deve­nu flic ?

Damian réflé­chit.

— Parce que je croyais qu’on pou­vait sau­ver les gens.

— Et main­te­nant ? Vous y croyez toujours ?

Il regar­da Azu­ce­na. Cette femme qu’il avait tra­quée. Sau­vée. Accompagnée.

— Oui, dit-il. Je crois encore.

Elle l’embrassa sur la joue. Mon­ta dans sa voi­ture. Dis­pa­rut dans la nuit.

Damian res­ta seul.

Ache­ta un billet pour Mexi­co City.

Ren­tra chez lui.

ÉPI­LOGUE

Trois mois plus tard.

Mexi­co City. Jan­vier 2020.

Damian Sara­zai repre­nait son ser­vice à la divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues. Même bureau. Même dossiers.

Mais quelque chose avait changé.

Le scan­dale avait écla­té en décembre. Les docu­ments du coffre-fort avaient été publiés. Par les familles de Tabas­co. Sur inter­net. Impos­sible à cen­su­rer. Impos­sible à étouffer.

Trois ministres avaient démis­sion­né. Dix busi­ness­men arrê­tés. L’empire Sep­tién démantelé.

Et Gabrie­la Montes de Oca, la mère d’A­zu­ce­na, s’é­tait pen­due dans sa vil­la de Cuer­na­va­ca. Lais­sant une lettre où elle admet­tait tout. Les crimes de son mari. Sa propre com­pli­ci­té. Et l’en­lè­ve­ment de sa fille. “Pour pro­té­ger le nom de la famille”, écrivait-elle.

Damian lisait le jour­nal quand son télé­phone sonna.

Numé­ro incon­nu. International.

Il décro­cha.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

La voix d’A­zu­ce­na. Loin­taine. Mais vivante.

— Azu­ce­na ? Vous allez bien ?

— Oui. Je suis en Argen­tine. Bue­nos Aires. C’est beau ici.

— Content de l’entendre.

Un silence. Puis :

— Je vou­lais vous dire. Mer­ci. Pour tout.

— Vous n’a­vez pas à me remercier.

— Si. Sans vous, je serais morte. Ou pire.

— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?

— Vivre. Sim­ple­ment. Sous un autre nom. Une autre vie. Essayer d’oublier.

— On n’ou­blie jamais.

— Non. Mais on apprend à vivre avec.

Damian sou­rit.

— Pre­nez soin de vous.

— Vous aus­si, ins­pec­teur. Et conti­nuez à cher­cher. Les gens qui dis­pa­raissent. Conti­nuez à les cher­cher. Parce que quel­qu’un doit le faire.

— Pro­mis.

Elle rac­cro­cha.

Damian posa son télé­phone. Regar­da par la fenêtre.

Mexi­co City s’é­ten­dait à perte de vue. Vingt-deux mil­lions d’ha­bi­tants. Et com­bien de disparus ?

Trop.

Beau­coup trop.

Mais tant qu’il y aurait quel­qu’un pour cher­cher, il y aurait de l’espoir.

Même dans cette ville qui ava­lait les gens.

Même dans ce pays où dis­pa­raître était deve­nu banal.

Il y aurait tou­jours quel­qu’un pour chercher.

Et cette per­sonne, c’é­tait lui.

Damian Sara­zai. Ins­pec­teur. Divi­sion des per­sonnes disparues.

Celui qui ne lâchait jamais.

Même quand tout le monde avait abandonné.

Il prit un nou­veau dos­sier sur son bureau. Ouvrit.

Une jeune fille. Vingt ans. Dis­pa­rue depuis deux semaines.

Il com­men­ça à lire.

Dehors, Mexi­co City conti­nuait de res­pi­rer. Immense. Ter­rible. Magnifique.

Et quelque part dans ses rues, dans ses quar­tiers, dans ses secrets, des gens atten­daient qu’on les retrouve.

Des gens atten­daient qu’on les cherche.

Damian allait les chercher.

Un par un.

Jus­qu’à son der­nier souffle.

FIN

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