La nuit des revenants
La nuit des revenants
Chapitres 1 à 4
I
Le Gran Hotel Ciudad de México ne dort jamais vraiment. Même la nuit, quand les derniers dîneurs quittent le restaurant et que les barmen essuient les verres en cristal, quelque chose continue de vibrer dans les murs. Une respiration souterraine. Le murmure de cent vingt-cinq ans d’histoires qui se sont déposées, couche après couche, dans les vitraux Tiffany, les balustrades Art Nouveau, les miroirs qui reflètent des visages disparus depuis longtemps.
Ce soir du 30 octobre 2019, la ville entière se préparait. Dans quelques heures commencerait le Día de los Muertos. Déjà, sur le Zócalo, des équipes montaient les structures géantes pour le défilé. Des squelettes de douze mètres de haut. Des chars allégoriques représentant la Catrina, cette mort élégante en chapeau à plumes que les Mexicains aiment tant. Et partout, des milliers de bougies, de fleurs de cempasúchil orange vif, de photos sépia collées sur des autels improvisés.
Les morts allaient revenir. Comme chaque année. Mais cette année, pensa Damian Sarazai en regardant par la fenêtre de sa chambre au quatrième étage, peut-être qu’ils ne seraient pas les seuls à disparaître.
Il avait trente-neuf ans et l’impression d’en avoir soixante. Dix ans dans la police judiciaire de Mexico City. Trois ans à la brigade des stupéfiants. Trop de cadavres, trop de familles détruites, trop de nuits blanches à éplucher des dossiers qui ne menaient nulle part parce qu’en haut, quelqu’un avait décidé que certaines enquêtes devaient mourir avant de commencer.
Azucena Septién était de celles-là.
Sur le papier, elle n’était rien. Une héritière. Vingt-huit ans, fortune pétrolière, diplôme d’architecture jamais utilisé, vie sociale brillante, photos dans les magazines de mode. Rien qui puisse intéresser un flic.
Sauf que son nom était apparu trois fois dans des écoutes téléphoniques liées au cartel de Jalisco Nueva Generación. Pas comme trafiquante. Comme intermédiaire. Quelqu’un qui mettait en relation des gens qui ne devaient pas se rencontrer. Un numéro de téléphone appelé depuis Guadalajara, puis depuis Culiacán, puis depuis une villa de Polanco où Azucena organisait des dîners pour la haute société mexicaine.
Coïncidences, avait dit le commissaire. Laisse tomber, Sarazai.
Mais Damian ne savait pas laisser tomber. C’était son problème. Sa malédiction, peut-être.
Il l’avait suivie pendant deux mois. Discrètement. Avait noté ses déplacements, ses rendez-vous, les gens qu’elle fréquentait. Rien de concret. Rien qui tienne devant un juge. Mais assez pour savoir que quelque chose ne collait pas.
Et puis, la semaine dernière, elle avait réservé une suite au Gran Hotel. Pour le week-end du Día de los Muertos. Chambre 507, cinquième étage, vue sur le Zócalo.
Damian avait réservé la 412. Banquier d’affaires en déplacement. Costume Hugo Boss, Rolex au poignet, mallette en cuir italien. Le genre d’homme qui passe inaperçu dans un palace parce qu’il ressemble à tous les autres.
Il se détourna de la fenêtre, enfila sa veste. Vingt heures trente. Elle devait descendre dîner bientôt. Elle dînait toujours seule, il avait remarqué. Commandait un verre de vin blanc, lisait un livre, ne levait jamais les yeux vers les autres clients.
Sauf qu’elle savait.
Il l’avait compris hier, quand leurs regards s’étaient croisés dans le hall. Une fraction de seconde. Elle avait souri. Pas un sourire de politesse. Un sourire qui disait : *Je sais qui tu es. Je sais pourquoi tu es là. Et ça m’amuse.*
Damian sortit de sa chambre, prit l’ascenseur. La cage de verre et de fer forgé descendit lentement, lui offrant une vue plongeante sur le patio central où des dizaines de bougies s’allumaient déjà autour d’un autel monumental. Photos en noir et blanc de clients célèbres : Pancho Villa en 1914, Diego Rivera en 1930, Frida Kahlo tenant un miroir. Et d’autres, anonymes, dont personne ne connaissait plus les noms mais qui avaient dormi ici, aimé ici, peut-être tué ici.
Le restaurant occupait le rez-de-chaussée, sous une verrière qui transformait la lumière du soir en kaléidoscope doré. Tables nappes blanches, argenterie lourde, serveurs en gilet bordeaux qui glissaient entre les convives avec cette grâce particulière des gens qui ont passé leur vie à servir sans être vus.
Elle était là.
Table près de la baie vitrée donnant sur Cinco de Mayo. Robe noire simple, cheveux sombres relevés en chignon, collier de perles qui captait la lumière. Belle d’une beauté qui faisait mal à regarder. Pas la beauté lisse des mannequins, non. Quelque chose de plus ancien. De plus trouble. Comme si quelque chose brûlait sous la peau.
Elle lisait Pedro Páramo de Juan Rulfo. Damian connaissait. L’histoire d’un homme qui cherche son père dans un village peuplé de fantômes. Tout le monde est mort mais personne ne le sait encore.
Il s’installa à sa table habituelle, trois tables plus loin. Commanda un whisky, sortit son téléphone, fit semblant de consulter ses emails. Mais il la regardait du coin de l’œil. Chaque geste. La façon dont elle tournait les pages. Dont elle portait le verre à ses lèvres. Dont elle regardait par la fenêtre vers la place où les préparatifs continuaient.
À vingt et une heures quinze, un homme entra dans le restaurant.
Cinquante ans environ. Costume sombre, cravate desserrée, mallette d’avocat. Visage gris, fatigué, comme quelqu’un qui n’a pas dormi depuis longtemps. Il balaya la salle du regard, repéra Azucena, s’approcha.
Elle leva les yeux. Aucune surprise. Elle l’attendait.
Il s’assit face à elle. Pas de salutations. Pas de sourires. Il posa la mallette sur la table, l’ouvrit, sortit une enveloppe kraft.
Damian se pencha imperceptiblement. Trop loin pour voir ce qu’il y avait dans l’enveloppe. Mais il vit le visage d’Azucena changer. Quelque chose passa dans ses yeux. De la peur ? De la colère ?
De la résolution, peut-être.
Elle prit l’enveloppe, la glissa dans son sac sans l’ouvrir. L’homme dit quelque chose. Elle secoua la tête. Il insista. Elle se leva.
— Nous n’avons plus rien à nous dire, dit-elle assez fort pour que Damian entende.
Sa voix. Grave, un peu rauque. Avec cet accent mexicain chantant qu’elle avait dû polir en Europe ou aux États-Unis mais qui revenait quand elle était en colère.
L’homme se leva aussi, attrapa son poignet. Pas violemment. Juste assez pour la retenir.
— Azucena. Réfléchis. Tu ne peux pas…
— Lâche-moi.
Il lâcha. Ramassa sa mallette. Quitta le restaurant sans se retourner.
Elle resta debout quelques secondes, immobile, à fixer la table. Puis elle signa l’addition, prit son sac, sortit.
Damian attendit trente secondes. Se leva. La suivit.
Le hall était bondé maintenant. Des touristes américains prenaient des photos de la cage d’escalier. Un groupe de Japonais admirait les vitraux. Et partout, des employés de l’hôtel qui préparaient les derniers autels, allumaient les dernières bougies.
Azucena traversa le hall sans regarder personne. Sortit dans la rue.
Damian la suivit.
Dehors, Mexico City rugissait. Les rues autour du Zócalo étaient noires de monde. Des familles entières en costumes de squelettes. Des groupes de mariachis. Des vendeurs de fleurs, de pain des morts, de figurines de la Catrina. Et cette odeur. Cempasúchil, copal brûlé, churros frits, tequila. Un mélange entêtant qui vous prenait à la gorge.
Azucena s’enfonça dans la foule.
Damian accéléra. Facile de perdre quelqu’un dans cette marée humaine. Il la vit tourner à gauche sur Venustiano Carranza, longer le Templo Mayor, s’engouffrer dans une ruelle.
Il la suivit.
La ruelle débouchait sur une placette où un autel géant avait été dressé. Trois mètres de haut. Couvert de photos, de bougies, de bouteilles de mezcal, de cigarettes, de jouets d’enfants. Tout ce que les morts avaient aimé de leur vivant.
Azucena s’arrêta devant l’autel. Sortit quelque chose de son sac. Une photo. Noir et blanc, cornée, ancienne. Elle la posa sur l’autel, entre deux bougies.
Damian s’approcha, assez près pour voir.
La photo montrait une jeune femme. Vingt ans, peut-être. Sourire timide. Robe à fleurs. Derrière elle, on devinait les arcades d’un cloître.
Au dos, une inscription au stylo : *Dolores Septién, 1952–1974.*
Azucena alluma une bougie. Resta immobile, les mains jointes, les yeux fermés.
Damian recula dans l’ombre. Attendit.
Quand elle rouvrit les yeux, il vit qu’elle pleurait. Des larmes silencieuses qui coulaient sans qu’elle fasse rien pour les arrêter.
Puis elle se retourna.
Et elle le regarda.
Droit dans les yeux.
Pendant trois secondes qui durèrent une éternité.
Elle sourit. Ce même sourire d’hier. Celui qui disait : *Je sais.*
Puis elle repartit. Pas vers l’hôtel. Dans la direction opposée. Vers le centre du Zócalo où le défilé allait commencer dans moins d’une heure.
Damian hésita. La suivre maintenant, c’était griller sa couverture. Définitivement.
Il la suivit quand même.
II
La place s’était remplie d’un coup. Comme si toute la ville s’était donné rendez-vous au même endroit au même moment. Cent mille personnes, peut-être plus. Certaines en costumes traditionnels – calaveras au visage maquillé en squelette, robes de dentelle noire, chapeaux à plumes. D’autres en jean et t‑shirt, appareil photo au cou. Des enfants perchés sur les épaules de leurs pères. Des vieux assis sur des chaises pliantes, à regarder le spectacle en buvant du mezcal.
Et partout, partout, cette musique. Mariachis, orchestres de rue, enceintes qui crachaient du folklore mexicain remixé en électro. Un vacarme magnifique qui montait vers le ciel noir comme une prière païenne.
Azucena avançait sans se retourner. Elle savait qu’il la suivait. Elle le savait depuis le début. Et elle s’en foutait.
Ou peut-être pas. Peut-être que c’était exactement ce qu’elle voulait.
Damian gardait ses distances. Dix mètres, quinze mètres. Assez pour ne pas la perdre de vue, pas assez pour qu’elle se sente traquée. Quoique. Elle *était* traquée. Depuis deux mois. Elle le savait. Et elle était venue quand même au Gran Hotel, avait dîné en public, était sortie dans cette foule.
Comme si elle le provoquait.
Le défilé commença.
D’abord les tambours. Sourds, lents, scandant un rythme qui faisait vibrer le sol. Puis les premières silhouettes géantes. Des squelettes de douze mètres de haut, articulés, animés par des câbles invisibles. Ils dansaient. Oui, dansaient. Une danse grotesque et magnifique, bras levés vers le ciel, mâchoires ouvertes dans un rire éternel.
La foule hurla.
Azucena se retourna. Chercha Damian des yeux. Le trouva.
Et elle lui fit signe.
Viens.
Un geste de la main. Simple. Évident.
Damian se figea.
C’était un piège. Forcément. Elle le menait quelque part. Vers quelqu’un. Un complice, peut-être. Ou vers un endroit où il ne pourrait pas la suivre.
Mais il avança quand même.
Elle l’attendit. Jusqu’à ce qu’il soit à deux mètres. Puis elle se remit à marcher, plus lentement, comme si elle voulait qu’il reste à portée.
Ils traversèrent la place côte à côte, séparés par la foule mais liés par ce fil invisible qui tend entre un chasseur et sa proie quand ils ne savent plus très bien qui est qui.
Le défilé se déployait maintenant dans toute sa splendeur baroque. Des chars avec des autels vivants – des acteurs immobiles maquillés en mort, entourés de bougies et de fleurs. Des troupes de danseurs en costumes de jaguars, de serpents à plumes, de conquistadors fantômes. Une reconstitution de la bataille de Puebla où soldats français et mexicains s’affrontaient au ralenti, leurs gestes chorégraphiés comme un ballet macabre.
Et les catrinas. Des dizaines de catrinas. Certaines sur échasses, hautes de quatre mètres, qui se penchaient vers la foule pour distribuer des fleurs. D’autres sur des bicyclettes, pédalant en cercle. Et celle-ci, gigantesque, assise sur un trône porté par vingt hommes, son visage de crâne peint avec une délicatesse folle, ses yeux vides fixés sur l’horizon.
Azucena s’arrêta sous la catrina géante.
Se retourna.
Cette fois, elle lui parla. Juste assez fort pour qu’il entende malgré le vacarme.
— Vous me suivez depuis combien de temps, inspecteur Sarazai ?
Damian ne répondit pas. À quoi bon nier ?
Elle sourit.
— Deux mois, c’est ça ? Depuis que mon téléphone est apparu dans vos écoutes. Vous pensez que je trafique de la drogue. Ou que je blanchis de l’argent. Ou que je sais quelque chose que je ne devrais pas savoir.
— Vous savez pourquoi je suis là. Alors pourquoi jouer ?
— Parce que c’est intéressant. Un inspecteur qui prend des vacances au Gran Hotel pour surveiller une suspecte. Qui se déguise en banquier. Qui me suit dans les rues comme si j’étais une criminelle.
— Vous êtes une criminelle ?
Elle le regarda longtemps. Autour d’eux, le défilé continuait, indifférent. La catrina géante passa au-dessus de leurs têtes, projetant une ombre immense.
— Non, dit-elle finalement. Mais vous ne me croirez pas.
— Essayez quand même.
— Pourquoi ? Vous avez déjà décidé. Les gens comme vous décident toujours avant de chercher. Ils trouvent un nom dans un dossier et ils construisent une histoire autour. Peu importe si c’est la vraie.
Damian sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Parce qu’elle avait raison. Il avait construit une histoire. Héritière riche + téléphone dans des écoutes + dîners avec des gens louches = coupable. Simple. Net. Évident.
Sauf que rien n’était simple avec Azucena Septién.
— Dolores, dit-il. La photo sur l’autel. Qui c’était ?
Le visage d’Azucena changea. Quelque chose se brisa.
— Ma grand-mère. Elle est morte en 1974. Vingt-deux ans. On lui a tiré dessus dans une rue de Culiacán parce qu’elle avait vu quelque chose qu’elle n’aurait pas dû voir. Un règlement de comptes entre narcotrafiquants. Elle passait juste par là. Mauvais endroit, mauvais moment.
— Je suis désolé.
— Non, vous ne l’êtes pas. Vous pensez : *Ah, une grand-mère tuée par des narcos. Ça explique tout. Elle cherche à venger sa famille. Ou elle a été recrutée par un cartel.*
Damian ne dit rien. Parce que oui, c’est exactement ce qu’il pensait.
Azucena secoua la tête.
— Vous ne comprenez rien, inspecteur. Rien du tout.
Elle se détourna. Commença à s’éloigner.
— Attendez, dit Damian.
Elle s’arrêta. Sans se retourner.
— Demain soir, dit-elle. Vingt-trois heures. Terrasse du Gran Hotel. Si vous voulez vraiment savoir, venez. Seul. Et peut-être que je vous dirai la vérité.
— Pourquoi demain ?
— Parce que c’est le 1er novembre. Le jour où les morts reviennent. Et que certaines vérités ne peuvent être dites que ce jour-là.
Puis elle disparut dans la foule.
Damian voulut la suivre. Mais un groupe de danseurs aztèques surgit, bloquant son passage. Quand ils s’écartèrent, elle avait disparu.
Il chercha. Pendant une heure. Dans toute la place, dans les rues adjacentes, devant le Gran Hotel.
Rien.
Azucena Septién s’était volatilisée.
Comme un fantôme.
III
Damian rentra au Gran Hotel à minuit passé. Le hall était encore plein de clients qui revenaient du défilé, excités, bruyants, imprégnés de l’odeur de la rue. Il monta directement au quatrième étage.
Sa chambre n’avait pas été touchée. Il vérifiait toujours. Cheveu sur la porte, serviette pliée d’une certaine manière dans la salle de bain. Habitudes de flic. Ou de paranoïaque. Les deux, probablement.
Il se déshabilla, prit une douche froide. L’eau ne lava pas la sensation étrange qui lui collait à la peau depuis sa conversation avec Azucena.
*Vous ne comprenez rien.*
Peut-être. Sûrement.
Il s’assit sur le lit, ouvrit son ordinateur. Relut le dossier pour la centième fois.
Azucena Septién, née le 14 mars 1991. Père : Roberto Septién, magnat du pétrole, mort en 2016 d’une crise cardiaque. Mère : Gabriela Montes de Oca, issue d’une famille d’oligarques de Monterrey, retirée dans une propriété à Cuernavaca. Pas de frères et sœurs.
Études : architecture à l’UNAM, diplômée en 2013. Master à la Bartlett School of Architecture, Londres, 2013–2015. Jamais pratiqué. Rentrée au Mexique en 2015, a géré la fortune familiale après la mort de son père.
Apparitions publiques : galas de charité, vernissages, dîners mondains. Toujours seule. Pas de petit ami connu. Pas d’amis proches. Vie sociale intense mais étrangement vide.
Et puis ces trois apparitions dans les écoutes. Septembre, octobre, novembre 2019.
Première écoute : un certain Jorge Campos, lieutenant du cartel de Jalisco, appelle un numéro qui s’avère être celui d’Azucena. Conversation brève. “C’est fait. Tout est prêt pour samedi.” Elle : “Bien. Tu sais où venir.” Fin de la conversation.
Deuxième écoute : un autre numéro, enregistré dans la base de données comme appartenant à Mateo Ríos, blanchisseur présumé. Appelle Azucena. “Le paquet est arrivé. Quand tu veux.” Elle : “Demain. Vingt heures. Tu connais l’adresse.”
Troisième écoute : Azucena appelle un numéro non identifié. Dit seulement : “C’est bientôt fini. Encore une semaine et je disparais.”
Je disparais.
Damian ferma l’ordinateur. Alluma une cigarette qu’il avait achetée dans la rue, fuma à la fenêtre en regardant le Zócalo.
La place était encore noire de monde. Le défilé terminé depuis longtemps mais personne ne voulait rentrer. Comme si la fête devait durer jusqu’au matin. Jusqu’à ce que les morts aient eu leur content de musique, de danse, de vie.
*Demain soir. Terrasse du Gran Hotel.*
C’était un piège. Forcément.
Mais il irait quand même.
***
Le lendemain, 1er novembre, Damian se réveilla tard. Onze heures. Il ne se souvenait pas de la dernière fois qu’il avait dormi jusqu’à onze heures.
Il descendit prendre le petit-déjeuner. Le restaurant était bondé. Familles mexicaines, couples de touristes, businessmen solitaires penchés sur leurs ordinateurs.
Pas d’Azucena.
Il commanda un café, des œufs, parcourut le journal. Des photos du défilé d’hier en première page. “300 000 personnes célèbrent le Día de los Muertos dans le centre historique”. Un record.
À midi, il monta au cinquième étage.
La chambre 507 était au bout du couloir. Porte fermée. Panneau “Ne pas déranger” accroché à la poignée.
Damian frappa. Doucement d’abord. Puis plus fort.
Pas de réponse.
Il redescendit à la réception. Un jeune homme en costume bordeaux le salua avec ce sourire professionnel qu’on apprend dans les écoles hôtelières.
— Bonjour, monsieur. Comment puis-je vous aider ?
— Je cherche Mlle Septién. Chambre 507. Elle devait me rejoindre ce matin mais elle ne répond pas.
Le réceptionniste tapota sur son clavier.
— Mlle Septién… Un instant… Ah. Elle a laissé un message pour vous.
— Pour moi ?
— Pour M. Sarazai, oui. Vous êtes bien M. Sarazai ?
Damian hocha la tête. Abandonnant toute couverture.
Le réceptionniste lui tendit une enveloppe. Papier épais, crème. Pas de nom dessus.
Damian l’ouvrit.
Une carte. Écriture élégante, à l’encre noire.
*“Inspecteur,
Je suis partie me promener. Mexico est tellement belle le jour des morts. Si vous voulez me voir avant ce soir, vous savez où me trouver. Mais il faudra chercher un peu. C’est plus amusant comme ça, non ?
Un indice : là où les vivants et les morts mangent ensemble.
A.S.”*
Damian relut trois fois. Puis :
— Mlle Septién est sortie à quelle heure ?
— Huit heures ce matin, monsieur. Elle a demandé qu’on lui appelle un taxi.
— Pour aller où ?
Le réceptionniste hésita.
— Je ne suis pas sûr de pouvoir…
Damian sortit sa carte de police. L’urgence avait ses privilèges.
— Coyoacán, monsieur. Le quartier de Coyoacán.
*Là où les vivants et les morts mangent ensemble.*
Bien sûr.
Le cimetière.
IV
Le taxi déposa Damian à l’entrée du Panteón Civil de Coyoacán à treize heures. Le cimetière le plus ancien de Mexico City. Fondé en 1857. Deux siècles et demi d’histoires enterrées sous la terre rouge.
Normalement, un cimetière le 1er novembre, c’est le silence. Le recueillement. Les familles qui viennent déposer des fleurs, nettoyer les tombes, prier en silence.
Mais au Mexique, le jour des morts n’a rien de silencieux.
Le Panteón était en fête. Des centaines de familles installées sur les tombes avec des nappes à carreaux, des paniers de nourriture, des bouteilles de tequila. On mangeait, on buvait, on riait. Les enfants couraient entre les allées en costume de squelette. Les musiciens jouaient des corridos. Et partout, partout, des autels. Certains simples – une photo, une bougie. D’autres somptueux – des pyramides de fleurs, des arches de cempasúchil, des tables couvertes de mole, de tamales, de pan de muerto encore chaud.
*Là où les vivants et les morts mangent ensemble.*
Damian entra. Chercha parmi la foule.
Le cimetière était immense. Des allées qui serpentaient entre les tombes, montaient, descendaient, se perdaient sous les arbres. Certaines tombes étaient des mausolées. D’autres de simples croix de bois.
Il marcha pendant vingt minutes. Passa devant la tombe de Frida Kahlo – enfin, le cénotaphe, puisqu’elle était enterrée ailleurs – couvert de lipstick rouge laissés par des touristes romantiques. Devant celle de Trotsky, assassiné à Mexico en 1940, toujours fleurie par des communistes nostalgiques.
Et puis il la vit.
Assise sur un muret de pierre, près d’une tombe anonyme envahie par les mauvaises herbes. Robe blanche aujourd’hui. Cheveux détachés qui tombaient sur ses épaules. Elle mangeait une tamale, buvait du mezcal à même la bouteille.
Seule.
Damian s’approcha.
— Vous êtes venue, dit-elle sans lever les yeux.
— Vous saviez que je viendrais.
— Évidemment.
Il s’assit à côté d’elle. Le muret était frais sous ses cuisses, malgré le soleil.
— Pourquoi ici ?
Elle lui tendit la bouteille. Il but. Le mezcal brûla agréablement.
— Parce que c’est le seul endroit où on peut dire la vérité. Les cimetières, les églises, les lits. Le reste du temps, on ment.
— Alors dites-la. La vérité.
Azucena posa la bouteille. Se tourna vers lui. Dans la lumière de midi, ses yeux étaient presque dorés.
— Vous voulez savoir pourquoi mon téléphone apparaît dans vos écoutes ?
— Oui.
— Parce que je cherche quelqu’un. Quelqu’un qui a disparu il y a trois mois. Et que la seule façon de le retrouver, c’était de passer par eux.
— Par qui ?
— Les cartels. Les passeurs. Les gens qui font disparaître d’autres gens. Au Mexique, inspecteur, si vous voulez trouver quelqu’un qui a disparu, vous ne demandez pas à la police. Vous demandez à ceux qui font disparaître.
Damian sentit quelque chose bouger en lui. Une pièce du puzzle qui se mettait en place.
— Qui cherchez-vous ?
— Ma sœur.
— Vous n’avez pas de sœur. J’ai vérifié.
Azucena sourit. Tristement.
— Pas officiellement. Ma demi-sœur. Fille de mon père et d’une femme de Tabasco. Une liaison qu’il a eue dans les années 90, quand il allait superviser les puits. Elle s’appelait Teresa. Vingt-six ans. Étudiante en médecine. Elle a disparu en juillet.
— Disparu comment ?
— Comme disparaissent cent personnes par jour au Mexique. Elle est sortie de son appartement un matin. Elle n’est jamais arrivée à la fac. Son téléphone éteint. Ses comptes bancaires intacts. Rien. Le vide.
— Vous avez signalé à la police ?
Azucena éclata de rire. Un rire sans joie.
— La police, inspecteur ? Vous savez combien de personnes ont disparu au Mexique ces dix dernières années ? 70 000. Vous savez combien ont été retrouvées ? Peut-être 10 %. Et encore. Alors oui, j’ai signalé. On m’a dit qu’on allait enquêter. Trois mois plus tard, toujours rien.
Elle but une longue gorgée.
— Alors j’ai enquêté moi-même. J’ai contacté des gens. Des avocats qui défendent les familles de disparus. Des journalistes qui couvrent les cartels. Et puis j’ai trouvé Jorge Campos. Il travaille pour le cartel de Jalisco mais il a une conscience. Ou du moins il en avait une, avant. Il m’a dit qu’il pouvait demander. Faire passer le mot dans le réseau. Peut-être que quelqu’un savait quelque chose.
— Et ?
— Et rien. Personne ne sait rien. Ou personne ne veut dire. Teresa a disparu. Comme des milliers d’autres. Volatilisée.
Damian digéra l’information. Ça expliquait les appels. Les rendez-vous. Pas du trafic. Une recherche.
— L’enveloppe, dit-il. Hier soir. Au restaurant. C’était quoi ?
Azucena sortit l’enveloppe de son sac. La lui tendit.
Il l’ouvrit. À l’intérieur, une photo. Couleur. Prise au téléphone, pixellisée.
Une fille. Jeune. Cheveux noirs. Allongée sur un matelas sale dans ce qui ressemblait à une cave. Les yeux ouverts. Vivante.
Au dos, une adresse. Et un prix. 500 000 pesos.
— Ils l’ont trouvée, dit Azucena d’une voix blanche. Ils savent où elle est. Et ils veulent de l’argent pour me dire où.
— Qui vous a donné ça ?
— Un avocat. Villarreal. Il fait la liaison entre moi et eux. Je ne sais même pas qui sont “eux”. Ça pourrait être n’importe qui.
Damian regarda encore la photo. La fille avait peur. Ça se voyait dans ses yeux.
— Vous allez payer ?
— Évidemment.
— C’est peut-être un piège. Une photo truquée. Ils vont prendre l’argent et ne rien vous donner.
— Je sais. Mais c’est tout ce que j’ai. Alors je vais payer.
Un long silence. Autour d’eux, une famille chantait *Las Mañanitas*. Des voix fausses mais pleines d’amour.
— Pourquoi vous me racontez tout ça ? demanda Damian.
Azucena le regarda. Vraiment le regarda. Comme si elle cherchait quelque chose dans son visage. Une réponse. Ou une question.
— Parce que j’ai besoin d’aide. Et que vous êtes flic. Même si vous pensez que je suis criminelle, vous êtes quand même flic. Ça compte.
— Je ne peux rien faire officiellement. Pas sans preuve. Pas sans…
— Je ne vous demande pas de faire quelque chose officiellement. Je vous demande de m’aider. Ce soir. Vingt-trois heures. Sur la terrasse du Gran Hotel. Villarreal m’a dit de venir avec l’argent. Seule. Que quelqu’un viendrait me donner l’adresse.
— Et vous voulez que je sois là ?
— Je veux que vous soyez là au cas où. Au cas où c’est un piège. Au cas où ils essaient de me faire du mal. Au cas où tout part en vrille.
Damian ferma les yeux. Dix ans de carrière. Jamais il n’avait franchi cette ligne. Jamais il n’avait agi en dehors du cadre.
Mais il y avait cette fille sur la photo. Ces yeux.
Et il y avait Azucena. Qui n’était peut-être pas ce qu’il avait cru.
— D’accord, dit-il. Je serai là.
Elle sourit. Pour la première fois, un vrai sourire. Pas ironique. Pas triste. Juste reconnaissant.
— Merci.
Elle se leva, épousseta sa robe.
— On se retrouve au Gran Hotel. Vingt-deux heures trente. Vous montez en premier. Vous vous cachez sur la terrasse. Je monte à vingt-trois heures avec l’argent.
— Et si c’est vraiment un piège ?
— Alors vous me sauvez, inspecteur. C’est votre travail, non ?
Elle partit. Marcha entre les tombes jusqu’à disparaître sous les arbres.
Damian resta assis sur le muret. Regardant la photo encore et encore.
Cette fille. Teresa. Vivante. Quelque part.
Il fallait la retrouver.
Même si ça devait le détruire.