La nuit des revenants
La nuit des revenants
Chapitres 5 à 8
V
Damian rentra au Gran Hotel vers dix-huit heures. Le soleil se couchait sur Mexico City, transformant les buildings en monolithes de cuivre. Les rues étaient encore pleines. Le deuxième jour du Día de los Muertos était parfois plus intense que le premier. Comme si personne ne voulait laisser partir les morts. Pas encore. Pas si vite.
Il monta dans sa chambre, s’allongea sur le lit sans se déshabiller. Essaya de dormir. N’y arriva pas.
À vingt heures, il redescendit. Le bar de l’hôtel était bondé. Il commanda un whisky, s’installa dans un coin. Observa.
Les clients ce soir étaient différents de ceux d’hier. Moins de touristes. Plus de Mexicains. Des familles qui avaient passé la journée dans les cimetières et venaient maintenant se réchauffer, manger, boire. L’ambiance était douce. Fatiguée. Comme après une longue veillée.
À vingt et une heures, une femme entra dans le bar.
La cinquantaine, élégante, cheveux gris courts, tailleur Chanel. Elle balaya la salle du regard, le repéra, s’approcha.
— Inspecteur Sarazai ?
Il se leva. Comment elle savait son nom ?
— Oui ?
— Je suis Carolina Domínguez. Avocate. Je travaille avec Fernando Villarreal.
Elle s’assit sans qu’il l’y invite. Commanda un martini.
— Mlle Septién m’a dit que vous seriez là ce soir. Que vous alliez l’aider.
— Elle vous a dit ça ?
— Oui. Et je voulais vous prévenir. C’est dangereux. Ce que vous allez faire. Très dangereux.
— Je suis flic. Le danger fait partie du métier.
Carolina sourit. Un sourire froid.
— Vous ne comprenez pas. Ces gens… ils ne sont pas comme les criminels que vous arrêtez d’habitude. Ce ne sont pas des dealers de rue ou des voleurs de voiture. Ce sont des professionnels. Ils font disparaître des gens depuis vingt ans. Et quand ils décident que quelqu’un doit mourir, personne ne peut l’en empêcher.
— Pourquoi vous me dites ça ?
— Parce que j’aime bien Azucena. C’est une bonne personne. Et je ne veux pas qu’elle meure ce soir.
Elle but son martini d’un trait. Se leva.
— Vingt-trois heures. Terrasse. Ne soyez pas en retard. Et inspecteur ? Prenez votre arme.
Elle partit.
Damian resta seul. Finit son whisky. Monta dans sa chambre.
Sortit son Beretta de sa valise. Vérifia le chargeur. Quinze balles. Ça devrait suffire.
Ou pas.
VI
À vingt-deux heures trente, Damian monta au sixième étage par l’escalier de service. La terrasse du Gran Hotel occupait tout le toit. Normalement fermée au public. Mais ce soir, pour le Día de los Muertos, l’hôtel avait organisé une réception privée. Cent personnes, cocktails, orchestre de mariachis, vue imprenable sur le Zócalo.
La réception était finie depuis vingt-deux heures. Damian trouva la porte de la terrasse entrouverte.
Il sortit.
La terrasse était déserte. Des tables encore dressées, des verres à moitié pleins, des bougies qui se consumaient dans le vent. Au centre, un autel monumental. Trois mètres de haut. Couvert de photos de clients célèbres qui avaient séjourné au Gran Hotel au fil des décennies. Porfirio Díaz. Emiliano Zapata. Frida et Diego. Des acteurs d’Hollywood. Des présidents. Des narcos, probablement, même si leurs photos n’étaient pas affichées.
Damian se cacha derrière l’autel. Bon point de vue. Il voyait toute la terrasse. La porte. Les escaliers. Personne ne pourrait approcher sans qu’il le voie.
Il attendit.
À vingt-deux heures cinquante-huit, la porte s’ouvrit.
Azucena.
Elle portait la même robe blanche que ce matin au cimetière. Cheveux attachés maintenant. Dans sa main droite, une mallette en cuir. L’argent.
Elle traversa la terrasse lentement. S’arrêta près de la balustrade qui donnait sur le Zócalo. En bas, la ville brillait comme un brasier. Des milliers de bougies allumées sur la place. Des écrans géants qui diffusaient des images du défilé d’hier. Et toujours cette foule. Cette foule qui ne voulait pas rentrer.
Damian vérifia sa montre. Vingt-trois heures moins une.
Le vent soufflait fort sur la terrasse. Faisait vaciller les flammes des bougies. Azucena frissonna, resserra son châle sur ses épaules.
Vingt-trois heures.
Rien.
Azucena attendait. Immobile. Fixant la porte.
Vingt-trois heures cinq.
Toujours rien.
Damian sentit quelque chose se tordre dans son ventre. C’était trop facile. Trop simple. Personne n’allait venir. Ils l’avaient piégée. Ils avaient pris l’argent d’avance, peut-être. Ou ils ne viendraient jamais.
Vingt-trois heures dix.
Azucena posa la mallette sur une table. Se retourna vers la balustrade. Regarda Mexico City qui respirait en dessous.
Et puis elle parla. Sans se retourner. À voix basse.
— Je sais que vous êtes là, inspecteur.
Damian ne bougea pas.
— Je sais que vous vous cachez. Vous pouvez sortir maintenant. Ils ne viendront pas.
Il sortit de derrière l’autel. S’approcha.
— Comment vous savez ?
— Parce que c’était un test. Pour voir si je viendrais vraiment. Si j’étais vraiment prête à payer. Maintenant ils savent. Demain ils me donneront l’adresse. Pour de vrai.
— Vous en êtes sûre ?
Elle se tourna vers lui. Dans la lumière des bougies, son visage avait quelque chose d’irréel. Comme une peinture. Comme un fantôme.
— Non. Je ne suis sûre de rien. Mais c’est tout ce que j’ai.
Elle prit la mallette, commença à marcher vers la porte.
Et c’est là que ça arriva.
La porte s’ouvrit. Violemment.
Trois hommes entrèrent.
Cagoules noires. Gants. Vestes sombres.
L’un d’eux tenait un pistolet.
Azucena se figea.
Damian porta la main à sa ceinture. Son Beretta.
— Ne bougez pas, dit l’homme au pistolet. D’une voix calme. Presque douce.
Damian ne bougea pas.
— La mallette. Posez-la par terre. Lentement.
Azucena obéit. Posa la mallette. Recula.
L’homme fit signe au deuxième. Celui-ci ramassa la mallette, l’ouvrit. Vérifia le contenu. Hocha la tête.
— C’est bon.
L’homme au pistolet sourit. On voyait juste ses dents sous la cagoule.
— Merci, mademoiselle Septién. Vous êtes une femme de parole.
— L’adresse, dit Azucena. Vous avez promis.
— Oh, nous n’avons rien promis. Nous avons juste dit que nous vous contacterions. Ce que nous venons de faire.
— Enfoirés.
L’homme rit. Un rire sans joie.
— Peut-être. Mais nous sommes des enfoirés riches maintenant.
Il fit un pas vers elle.
— Au fait. Teresa. Votre petite sœur. Elle est morte il y a deux mois. Overdose. Désolé.
Azucena chancela. Comme si on l’avait frappée.
— Vous mentez.
— Non. C’est la vérité. Triste, n’est-ce pas ? Mais au moins maintenant vous savez. Et savoir, ça n’a pas de prix.
Il se tourna vers Damian.
— Et vous, inspecteur Sarazai. Oui, on sait qui vous êtes. On sait tout sur vous. Vos enquêtes. Vos échecs. Votre petit appartement miteux à Iztapalapa. Si j’étais vous, je rentrerais chez moi. Et j’oublierais tout ça.
Damian ne répondit pas. Sa main était toujours sur son arme. Mais trois contre un. Et l’un d’eux tenait déjà un pistolet braqué.
Les trois hommes reculèrent vers la porte. Le premier gardait le pistolet pointé. Le deuxième tenait la mallette. Le troisième…
Le troisième attrapa Azucena.
— Qu’est-ce que vous faites ? cria-t-elle.
— Bonus, dit l’homme au pistolet. On nous a dit que si on pouvait, on devait vous emmener aussi. Rien de personnel. Juste du business.
Damian sortit son Beretta.
— Lâchez-la.
L’homme au pistolet ne bougea pas. Ne paniqua pas. Garda son calme.
— Inspecteur. Vous pouvez me tirer dessus. Peut-être que vous me toucherez. Peut-être que vous me tuerez. Mais mes amis ont des instructions. Si je meurs, la fille meurt. Et puis vous. Et puis tous les témoins qu’on peut trouver. Ça vaut vraiment le coup ?
Damian hésita. Une seconde. Pas plus.
Mais ça suffit.
Les trois hommes disparurent par la porte. Emmenant Azucena avec eux.
Damian se précipita. Traversa la terrasse en courant. Ouvrit la porte.
Le couloir était vide.
Il dévala les escaliers. Arriva au cinquième étage. Personne. Quatrième. Personne. Troisième.
Et puis il les vit.
Ils sortaient de l’ascenseur. Ils avaient enlevé leurs cagoules. Trois hommes ordinaires. Costumes sombres. Valise. On aurait dit des businessmen rentrant d’un rendez-vous.
Azucena était entre eux. Elle ne criait pas. Ne se débattait pas. Ils avaient dû la droguer. Ou la menacer.
Ils traversèrent le hall. Personne ne les regarda. Dans un hôtel comme le Gran Hotel, on ne regarde pas. On ne voit pas. On laisse les gens vivre leurs vies, même quand ces vies sont tordues.
Damian les suivit. À distance. Dix mètres. Quinze.
Ils sortirent dans la rue.
Une voiture attendait. Mercedes noire. Vitres teintées.
Ils firent monter Azucena à l’arrière. Montèrent. La voiture démarra.
Damian courut vers un taxi garé devant l’hôtel.
— Suivez cette Mercedes ! cria-t-il au chauffeur en montant.
Le chauffeur, un vieil homme aux cheveux blancs, le regarda dans le rétroviseur.
— C’est une blague ?
Damian sortit sa carte de police.
— Suivez cette putain de voiture !
Le taxi démarra en trombe.
La Mercedes tourna sur Cinco de Mayo. Puis sur Tacuba. Puis sur Reforma. Filant vers l’ouest.
Le taxi suivait. Difficilement. La Mercedes était rapide. Puissante.
Ils dépassèrent Chapultepec. Polanco. Continuèrent vers l’ouest. Vers les quartiers riches. Les zones résidentielles.
La Mercedes tourna brusquement à gauche. S’engouffra dans une rue étroite bordée de villas coloniales.
Le taxi suivit.
La rue était sombre. Pas de lampadaires. Juste les lumières des maisons derrière les murs hauts.
La Mercedes accéléra encore.
Et puis soudain, elle freina. Violemment.
S’arrêta au milieu de la rue.
Les portes s’ouvrirent.
Les trois hommes descendirent.
Sans Azucena.
Ils regardèrent vers le taxi. Sourirent.
Puis ils partirent. À pied. Disparurent dans l’ombre.
Damian descendit du taxi. Courut vers la Mercedes.
La portière arrière était ouverte.
La banquette était vide.
Azucena avait disparu.
VII
Damian resta planté au milieu de la rue pendant dix secondes qui durèrent une éternité. La Mercedes vide. Les portières ouvertes. Le moteur qui tournait encore.
Comment ? Comment avaient-ils fait ?
Il regarda autour de lui. Des villas partout. Hauts murs. Portails fermés. Jardins invisibles derrière les grilles.
Elle était là. Quelque part. Forcément.
Il courut vers la première villa. Sonna. Frappa. Personne. Il passa à la suivante. Même chose. Et la suivante.
Rien.
Le chauffeur de taxi le regardait depuis sa voiture, l’air inquiet.
— Monsieur ? Vous voulez que j’appelle du renfort ?
Damian ne répondit pas. Il tournait en rond. Cherchait. Une trace. Un indice. N’importe quoi.
Et puis il la vit.
Sur le trottoir. Un châle. Blanc. Celui qu’Azucena portait sur la terrasse.
Il le ramassa. Encore tiède.
Elle était passée là. Il y a quelques secondes. Mais où était-elle maintenant ?
Il leva les yeux. Regarda les maisons. Toutes fermées. Toutes silencieuses.
Comme si elles gardaient un secret.
Damian sortit son téléphone. Composa un numéro.
— Commissariat central. Qui est à l’appareil ?
— Inspecteur Sarazai. Division des personnes disparues. J’ai besoin d’un appui. Tout de suite. Calle Anatole France, Polanco. Une femme a été enlevée.
— Nom de la victime ?
— Azucena Septién.
Un silence. Puis :
— Inspecteur, nous avons une note sur ce nom. Un instant…
Damian attendit. Le vent soufflait dans la rue. Faisait voler des feuilles mortes.
— Inspecteur ? La note dit que vous n’êtes pas autorisé à enquêter sur Mlle Septién. Ordre du commissaire Herrera.
— Quoi ?
— L’enquête a été close ce matin. Mlle Septién n’est pas considérée comme une personne d’intérêt. Je ne peux pas envoyer de renfort sans autorisation.
— Elle vient de se faire enlever sous mes yeux !
— Je suis désolé, inspecteur. Mes mains sont liées. Si vous voulez rouvrir l’enquête, il faut passer par votre supérieur.
Damian raccrocha. Ou plutôt, il jeta son téléphone contre le mur d’une villa. L’écran se fissura.
Quelqu’un l’avait grillé. Quelqu’un avait fermé l’enquête. Quelqu’un qui ne voulait pas qu’il cherche Azucena.
Il ramassa son téléphone cassé. Remonta dans le taxi.
— Où on va ? demanda le chauffeur.
Bonne question.
Il ne pouvait pas retourner au commissariat. Pas rentrer chez lui. S’ils savaient pour l’enquête, ils savaient où il habitait.
Il y avait un seul endroit où il pouvait aller.
— Gran Hotel, dit-il. Centro Histórico.
Le taxi repartit.
Damian regardait défiler les rues. Mexico City la nuit. Cette ville qui ne dormait jamais. Même maintenant, à minuit passé, les rues étaient pleines. Les fêtes du Día de los Muertos continuaient. Les gens ne voulaient pas rentrer. Pas encore.
Comme si le simple fait de rester dehors, de danser, de boire, pouvait repousser le moment où les morts devraient repartir.
Le taxi le déposa devant le Gran Hotel à une heure du matin.
Le hall était calme. Quelques clients attardés au bar. Le réceptionniste de nuit derrière son comptoir.
Damian monta directement au quatrième étage. Sa chambre était intacte. Il vérifia quand même. Cheveu sur la porte. Serviette pliée. Personne n’était entré.
Il s’assit sur le lit. Posa le châle d’Azucena à côté de lui.
Blanc. Léger. Avec cette odeur. Son parfum.
Elle était vivante. Elle devait être vivante.
Ils ne l’avaient pas enlevée pour la tuer. Pas tout de suite. Ils voulaient quelque chose. De l’argent, peut-être. Ou des informations.
Ou autre chose.
Damian ferma les yeux. Essaya de réfléchir. Mais son cerveau tournait à vide. Trop de fatigue. Trop d’adrénaline. Trop de tout.
Il s’allongea. Juste cinq minutes. Le temps de reprendre ses esprits.
Il s’endormit.
Et rêva d’Azucena. Qui marchait dans un cimetière. Qui posait des photos sur des tombes. Qui se retournait vers lui et souriait.
*Je suis déjà morte, inspecteur. Vous cherchez un fantôme.*
VIII
Damian se réveilla en sursaut à six heures du matin. Lumière grise qui filtrait à travers les rideaux. Bruits de la ville qui s’éveillait.
Il avait dormi quatre heures. Pas assez. Mais ça devrait suffire.
Il prit une douche. Froide. Pour se réveiller vraiment. S’habilla. Même costume qu’hier. Froissé, sale. Tant pis.
Il descendit au restaurant. Commanda un café. Triple. Et des œufs. Il avait besoin d’énergie.
Pendant qu’il mangeait, il réfléchissait.
Azucena avait disparu. Les flics ne l’aideraient pas. Il était seul.
Mais il avait des pistes.
Un : l’avocat. Villarreal. C’était lui qui avait organisé la rencontre. Lui qui avait donné la photo de Teresa. Il savait quelque chose.
Deux : Carolina Domínguez. L’autre avocate. Celle qui l’avait prévenu au bar. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’elle savait ?
Trois : Teresa. La sœur disparue. Peut-être qu’elle n’était pas morte. Peut-être que c’était un mensonge pour déstabiliser Azucena.
Il sortit son téléphone cassé. L’écran était fissuré mais il fonctionnait encore. Il chercha dans les contacts.
Fernando Villarreal, avocat. Adresse : Paseo de la Reforma 250, bureau 1804.
Damian paya son petit-déjeuner. Sortit du Gran Hotel.
Le 2 novembre. Dernier jour du Día de los Muertos. Dans les rues, les gens ramassaient les décorations. Démontaient les autels. Balayaient les pétales de cempasúchil.
Les morts repartaient. Retournaient dans leur monde.
Et Azucena ? Où était-elle ?
Damian héla un taxi. Donna l’adresse.
Le building sur Reforma était un monstre de verre et d’acier. Trente étages. Plein d’avocats, de banquiers, de consultants.
Le genre d’endroit où on lave de l’argent en costume trois-pièces.
Damian monta au dix-huitième. Bureau 1804. Plaque dorée : *Fernando Villarreal & Asociados*.
Il poussa la porte. Une réceptionniste blonde le regarda par-dessus ses lunettes Prada.
— Bonjour. Vous avez rendez-vous ?
— Non. Mais c’est urgent. Dites à M. Villarreal que l’inspecteur Sarazai est là.
Elle hésita. Décrocha son téléphone. Parla à voix basse. Raccrocha.
— M. Villarreal vous recevra dans cinq minutes.
Damian s’assit. Regarda autour de lui. Bureau de luxe. Canapés en cuir. Tableaux contemporains. Magazines d’architecture sur la table basse.
Cinq minutes passèrent. Puis dix.
Enfin, la porte du fond s’ouvrit.
Fernando Villarreal. Cinquante ans. Costume gris anthracite. Cheveux poivre et sel. L’homme qu’il avait vu au restaurant avec Azucena.
— Inspecteur Sarazai. Je me demandais quand vous viendriez.
Il le fit entrer dans son bureau. Immense. Vue sur tout Reforma. Du sol au plafond, des étagères remplies de codes juridiques, de jurisprudences, de dossiers.
Villarreal s’assit derrière son bureau. N’invita pas Damian à s’asseoir.
— Azucena a disparu, dit Damian.
— Je sais.
— Vous savez ?
— Ils m’ont appelé ce matin. Pour me dire que la transaction s’était bien passée. Qu’ils avaient pris l’argent. Et la fille.
— Qui ça, “ils” ?
Villarreal sourit. Un sourire froid.
— Inspecteur. Vous savez très bien que je ne peux pas répondre à cette question. Secret professionnel. Je représente mes clients, quels qu’ils soient.
— Vos clients ont enlevé une femme.
— Mes clients ont récupéré un paiement. Ce que Mlle Septién a fait ensuite ne me concerne pas.
Damian sentit la colère monter. Il se pencha sur le bureau.
— Où est-elle ?
— Je ne sais pas.
— Vous mentez.
Villarreal se leva. Contourna le bureau. S’approcha de la fenêtre. Regarda Mexico City qui s’étendait en dessous.
— Vous savez ce qui est drôle, inspecteur ? Cette ville. Vingt-deux millions d’habitants. Et combien sont portés disparus en ce moment ? Soixante-dix mille ? Quatre-vingt mille ? On ne sait même plus. Les chiffres sont tellement énormes qu’ils ne veulent plus rien dire.
Il se tourna vers Damian.
— Azucena Septién est une de plus. Une riche héritière qui s’est frottée aux mauvaises personnes. Qui a cherché quelque chose qu’elle n’aurait pas dû chercher. Et maintenant elle paye le prix.
— Teresa. Sa sœur. Elle est vraiment morte ?
Villarreal haussa les épaules.
— Peut-être. Peut-être pas. Qu’est-ce que ça change ?
— Ça change tout.
— Pour vous, peut-être. Pas pour eux.
Damian s’approcha. Jusqu’à être à deux centimètres du visage de Villarreal.
— Écoutez-moi bien. Je vais la retrouver. Et quand je l’aurai retrouvée, je reviendrai vous voir. Et là, on aura une vraie conversation. Celle où vous me dites tout. Où vous avouez votre complicité. Où vous me donnez les noms.
Villarreal ne cilla pas.
— Je vous souhaite bonne chance, inspecteur. Mais je ne pense pas que vous la retrouverez. Cette ville avale les gens. Elle ne les recrache pas.
Damian sortit en claquant la porte.
Dans l’ascenseur, il trembla. De rage. D’impuissance.
Villarreal savait. Il savait tout. Mais il ne dirait rien.
Parce que dans cette ville, le silence valait plus cher que la vérité.
Damian sortit du building. Marcha sans but. Reforma. Chapultepec. Les rues se vidaient. Le Día de los Muertos se terminait. Les gens rentraient chez eux. Retournaient à leurs vies.
Mais Azucena, elle, ne rentrerait pas.
Sauf si quelqu’un la cherchait.
Et ce quelqu’un, c’était lui.
Même si ça devait le détruire.