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La nuit des revenants

La nuit des revenants

Cha­pitres 5 à 8

V

Damian ren­tra au Gran Hotel vers dix-huit heures. Le soleil se cou­chait sur Mexi­co City, trans­for­mant les buil­dings en mono­lithes de cuivre. Les rues étaient encore pleines. Le deuxième jour du Día de los Muer­tos était par­fois plus intense que le pre­mier. Comme si per­sonne ne vou­lait lais­ser par­tir les morts. Pas encore. Pas si vite.

Il mon­ta dans sa chambre, s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller. Essaya de dor­mir. N’y arri­va pas.

À vingt heures, il redes­cen­dit. Le bar de l’hô­tel était bon­dé. Il com­man­da un whis­ky, s’ins­tal­la dans un coin. Observa.

Les clients ce soir étaient dif­fé­rents de ceux d’hier. Moins de tou­ristes. Plus de Mexi­cains. Des familles qui avaient pas­sé la jour­née dans les cime­tières et venaient main­te­nant se réchauf­fer, man­ger, boire. L’am­biance était douce. Fati­guée. Comme après une longue veillée.

À vingt et une heures, une femme entra dans le bar.

La cin­quan­taine, élé­gante, che­veux gris courts, tailleur Cha­nel. Elle balaya la salle du regard, le repé­ra, s’approcha.

— Ins­pec­teur Sarazai ?

Il se leva. Com­ment elle savait son nom ?

— Oui ?

— Je suis Caro­li­na Domín­guez. Avo­cate. Je tra­vaille avec Fer­nan­do Villarreal.

Elle s’as­sit sans qu’il l’y invite. Com­man­da un martini.

— Mlle Sep­tién m’a dit que vous seriez là ce soir. Que vous alliez l’aider.

— Elle vous a dit ça ?

— Oui. Et je vou­lais vous pré­ve­nir. C’est dan­ge­reux. Ce que vous allez faire. Très dangereux.

— Je suis flic. Le dan­ger fait par­tie du métier.

Caro­li­na sou­rit. Un sou­rire froid.

— Vous ne com­pre­nez pas. Ces gens… ils ne sont pas comme les cri­mi­nels que vous arrê­tez d’ha­bi­tude. Ce ne sont pas des dea­lers de rue ou des voleurs de voi­ture. Ce sont des pro­fes­sion­nels. Ils font dis­pa­raître des gens depuis vingt ans. Et quand ils décident que quel­qu’un doit mou­rir, per­sonne ne peut l’en empêcher.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que j’aime bien Azu­ce­na. C’est une bonne per­sonne. Et je ne veux pas qu’elle meure ce soir.

Elle but son mar­ti­ni d’un trait. Se leva.

— Vingt-trois heures. Ter­rasse. Ne soyez pas en retard. Et ins­pec­teur ? Pre­nez votre arme.

Elle par­tit.

Damian res­ta seul. Finit son whis­ky. Mon­ta dans sa chambre.

Sor­tit son Beret­ta de sa valise. Véri­fia le char­geur. Quinze balles. Ça devrait suffire.

Ou pas.

VI

À vingt-deux heures trente, Damian mon­ta au sixième étage par l’es­ca­lier de ser­vice. La ter­rasse du Gran Hotel occu­pait tout le toit. Nor­ma­le­ment fer­mée au public. Mais ce soir, pour le Día de los Muer­tos, l’hô­tel avait orga­ni­sé une récep­tion pri­vée. Cent per­sonnes, cock­tails, orchestre de maria­chis, vue impre­nable sur le Zócalo.

La récep­tion était finie depuis vingt-deux heures. Damian trou­va la porte de la ter­rasse entrouverte.

Il sor­tit.

La ter­rasse était déserte. Des tables encore dres­sées, des verres à moi­tié pleins, des bou­gies qui se consu­maient dans le vent. Au centre, un autel monu­men­tal. Trois mètres de haut. Cou­vert de pho­tos de clients célèbres qui avaient séjour­né au Gran Hotel au fil des décen­nies. Por­fi­rio Díaz. Emi­lia­no Zapa­ta. Fri­da et Die­go. Des acteurs d’Hol­ly­wood. Des pré­si­dents. Des nar­cos, pro­ba­ble­ment, même si leurs pho­tos n’é­taient pas affichées.

Damian se cacha der­rière l’au­tel. Bon point de vue. Il voyait toute la ter­rasse. La porte. Les esca­liers. Per­sonne ne pour­rait appro­cher sans qu’il le voie.

Il atten­dit.

À vingt-deux heures cin­quante-huit, la porte s’ouvrit.

Azu­ce­na.

Elle por­tait la même robe blanche que ce matin au cime­tière. Che­veux atta­chés main­te­nant. Dans sa main droite, une mal­lette en cuir. L’argent.

Elle tra­ver­sa la ter­rasse len­te­ment. S’ar­rê­ta près de la balus­trade qui don­nait sur le Zóca­lo. En bas, la ville brillait comme un bra­sier. Des mil­liers de bou­gies allu­mées sur la place. Des écrans géants qui dif­fu­saient des images du défi­lé d’hier. Et tou­jours cette foule. Cette foule qui ne vou­lait pas rentrer.

Damian véri­fia sa montre. Vingt-trois heures moins une.

Le vent souf­flait fort sur la ter­rasse. Fai­sait vaciller les flammes des bou­gies. Azu­ce­na fris­son­na, res­ser­ra son châle sur ses épaules.

Vingt-trois heures.

Rien.

Azu­ce­na atten­dait. Immo­bile. Fixant la porte.

Vingt-trois heures cinq.

Tou­jours rien.

Damian sen­tit quelque chose se tordre dans son ventre. C’é­tait trop facile. Trop simple. Per­sonne n’al­lait venir. Ils l’a­vaient pié­gée. Ils avaient pris l’argent d’a­vance, peut-être. Ou ils ne vien­draient jamais.

Vingt-trois heures dix.

Azu­ce­na posa la mal­lette sur une table. Se retour­na vers la balus­trade. Regar­da Mexi­co City qui res­pi­rait en dessous.

Et puis elle par­la. Sans se retour­ner. À voix basse.

— Je sais que vous êtes là, inspecteur.

Damian ne bou­gea pas.

— Je sais que vous vous cachez. Vous pou­vez sor­tir main­te­nant. Ils ne vien­dront pas.

Il sor­tit de der­rière l’au­tel. S’approcha.

— Com­ment vous savez ?

— Parce que c’é­tait un test. Pour voir si je vien­drais vrai­ment. Si j’é­tais vrai­ment prête à payer. Main­te­nant ils savent. Demain ils me don­ne­ront l’a­dresse. Pour de vrai.

— Vous en êtes sûre ?

Elle se tour­na vers lui. Dans la lumière des bou­gies, son visage avait quelque chose d’ir­réel. Comme une pein­ture. Comme un fantôme.

— Non. Je ne suis sûre de rien. Mais c’est tout ce que j’ai.

Elle prit la mal­lette, com­men­ça à mar­cher vers la porte.

Et c’est là que ça arriva.

La porte s’ou­vrit. Violemment.

Trois hommes entrèrent.

Cagoules noires. Gants. Vestes sombres.

L’un d’eux tenait un pistolet.

Azu­ce­na se figea.

Damian por­ta la main à sa cein­ture. Son Beretta.

— Ne bou­gez pas, dit l’homme au pis­to­let. D’une voix calme. Presque douce.

Damian ne bou­gea pas.

— La mal­lette. Posez-la par terre. Lentement.

Azu­ce­na obéit. Posa la mal­lette. Recula.

L’homme fit signe au deuxième. Celui-ci ramas­sa la mal­lette, l’ou­vrit. Véri­fia le conte­nu. Hocha la tête.

— C’est bon.

L’homme au pis­to­let sou­rit. On voyait juste ses dents sous la cagoule.

— Mer­ci, made­moi­selle Sep­tién. Vous êtes une femme de parole.

— L’a­dresse, dit Azu­ce­na. Vous avez promis.

— Oh, nous n’a­vons rien pro­mis. Nous avons juste dit que nous vous contac­te­rions. Ce que nous venons de faire.

— Enfoi­rés.

L’homme rit. Un rire sans joie.

— Peut-être. Mais nous sommes des enfoi­rés riches maintenant.

Il fit un pas vers elle.

— Au fait. Tere­sa. Votre petite sœur. Elle est morte il y a deux mois. Over­dose. Désolé.

Azu­ce­na chan­ce­la. Comme si on l’a­vait frappée.

— Vous mentez.

— Non. C’est la véri­té. Triste, n’est-ce pas ? Mais au moins main­te­nant vous savez. Et savoir, ça n’a pas de prix.

Il se tour­na vers Damian.

— Et vous, ins­pec­teur Sara­zai. Oui, on sait qui vous êtes. On sait tout sur vous. Vos enquêtes. Vos échecs. Votre petit appar­te­ment miteux à Izta­pa­la­pa. Si j’é­tais vous, je ren­tre­rais chez moi. Et j’ou­blie­rais tout ça.

Damian ne répon­dit pas. Sa main était tou­jours sur son arme. Mais trois contre un. Et l’un d’eux tenait déjà un pis­to­let braqué.

Les trois hommes recu­lèrent vers la porte. Le pre­mier gar­dait le pis­to­let poin­té. Le deuxième tenait la mal­lette. Le troisième…

Le troi­sième attra­pa Azucena.

— Qu’est-ce que vous faites ? cria-t-elle.

— Bonus, dit l’homme au pis­to­let. On nous a dit que si on pou­vait, on devait vous emme­ner aus­si. Rien de per­son­nel. Juste du business.

Damian sor­tit son Beretta.

— Lâchez-la.

L’homme au pis­to­let ne bou­gea pas. Ne pani­qua pas. Gar­da son calme.

— Ins­pec­teur. Vous pou­vez me tirer des­sus. Peut-être que vous me tou­che­rez. Peut-être que vous me tue­rez. Mais mes amis ont des ins­truc­tions. Si je meurs, la fille meurt. Et puis vous. Et puis tous les témoins qu’on peut trou­ver. Ça vaut vrai­ment le coup ?

Damian hési­ta. Une seconde. Pas plus.

Mais ça suffit.

Les trois hommes dis­pa­rurent par la porte. Emme­nant Azu­ce­na avec eux.

Damian se pré­ci­pi­ta. Tra­ver­sa la ter­rasse en cou­rant. Ouvrit la porte.

Le cou­loir était vide.

Il déva­la les esca­liers. Arri­va au cin­quième étage. Per­sonne. Qua­trième. Per­sonne. Troisième.

Et puis il les vit.

Ils sor­taient de l’as­cen­seur. Ils avaient enle­vé leurs cagoules. Trois hommes ordi­naires. Cos­tumes sombres. Valise. On aurait dit des busi­ness­men ren­trant d’un rendez-vous.

Azu­ce­na était entre eux. Elle ne criait pas. Ne se débat­tait pas. Ils avaient dû la dro­guer. Ou la menacer.

Ils tra­ver­sèrent le hall. Per­sonne ne les regar­da. Dans un hôtel comme le Gran Hotel, on ne regarde pas. On ne voit pas. On laisse les gens vivre leurs vies, même quand ces vies sont tordues.

Damian les sui­vit. À dis­tance. Dix mètres. Quinze.

Ils sor­tirent dans la rue.

Une voi­ture atten­dait. Mer­cedes noire. Vitres teintées.

Ils firent mon­ter Azu­ce­na à l’ar­rière. Mon­tèrent. La voi­ture démarra.

Damian cou­rut vers un taxi garé devant l’hôtel.

— Sui­vez cette Mer­cedes ! cria-t-il au chauf­feur en montant.

Le chauf­feur, un vieil homme aux che­veux blancs, le regar­da dans le rétroviseur.

— C’est une blague ?

Damian sor­tit sa carte de police.

— Sui­vez cette putain de voiture !

Le taxi démar­ra en trombe.

La Mer­cedes tour­na sur Cin­co de Mayo. Puis sur Tacu­ba. Puis sur Refor­ma. Filant vers l’ouest.

Le taxi sui­vait. Dif­fi­ci­le­ment. La Mer­cedes était rapide. Puissante.

Ils dépas­sèrent Cha­pul­te­pec. Polan­co. Conti­nuèrent vers l’ouest. Vers les quar­tiers riches. Les zones résidentielles.

La Mer­cedes tour­na brus­que­ment à gauche. S’en­gouf­fra dans une rue étroite bor­dée de vil­las coloniales.

Le taxi suivit.

La rue était sombre. Pas de lam­pa­daires. Juste les lumières des mai­sons der­rière les murs hauts.

La Mer­cedes accé­lé­ra encore.

Et puis sou­dain, elle frei­na. Violemment.

S’ar­rê­ta au milieu de la rue.

Les portes s’ouvrirent.

Les trois hommes descendirent.

Sans Azu­ce­na.

Ils regar­dèrent vers le taxi. Sourirent.

Puis ils par­tirent. À pied. Dis­pa­rurent dans l’ombre.

Damian des­cen­dit du taxi. Cou­rut vers la Mercedes.

La por­tière arrière était ouverte.

La ban­quette était vide.

Azu­ce­na avait disparu.

VII

Damian res­ta plan­té au milieu de la rue pen­dant dix secondes qui durèrent une éter­ni­té. La Mer­cedes vide. Les por­tières ouvertes. Le moteur qui tour­nait encore.

Com­ment ? Com­ment avaient-ils fait ?

Il regar­da autour de lui. Des vil­las par­tout. Hauts murs. Por­tails fer­més. Jar­dins invi­sibles der­rière les grilles.

Elle était là. Quelque part. Forcément.

Il cou­rut vers la pre­mière vil­la. Son­na. Frap­pa. Per­sonne. Il pas­sa à la sui­vante. Même chose. Et la suivante.

Rien.

Le chauf­feur de taxi le regar­dait depuis sa voi­ture, l’air inquiet.

— Mon­sieur ? Vous vou­lez que j’ap­pelle du renfort ?

Damian ne répon­dit pas. Il tour­nait en rond. Cher­chait. Une trace. Un indice. N’im­porte quoi.

Et puis il la vit.

Sur le trot­toir. Un châle. Blanc. Celui qu’A­zu­ce­na por­tait sur la terrasse.

Il le ramas­sa. Encore tiède.

Elle était pas­sée là. Il y a quelques secondes. Mais où était-elle maintenant ?

Il leva les yeux. Regar­da les mai­sons. Toutes fer­mées. Toutes silencieuses.

Comme si elles gar­daient un secret.

Damian sor­tit son télé­phone. Com­po­sa un numéro.

— Com­mis­sa­riat cen­tral. Qui est à l’appareil ?

— Ins­pec­teur Sara­zai. Divi­sion des per­sonnes dis­pa­rues. J’ai besoin d’un appui. Tout de suite. Calle Ana­tole France, Polan­co. Une femme a été enlevée.

— Nom de la victime ?

— Azu­ce­na Septién.

Un silence. Puis :

— Ins­pec­teur, nous avons une note sur ce nom. Un instant…

Damian atten­dit. Le vent souf­flait dans la rue. Fai­sait voler des feuilles mortes.

— Ins­pec­teur ? La note dit que vous n’êtes pas auto­ri­sé à enquê­ter sur Mlle Sep­tién. Ordre du com­mis­saire Herrera.

— Quoi ?

— L’en­quête a été close ce matin. Mlle Sep­tién n’est pas consi­dé­rée comme une per­sonne d’in­té­rêt. Je ne peux pas envoyer de ren­fort sans autorisation.

— Elle vient de se faire enle­ver sous mes yeux !

— Je suis déso­lé, ins­pec­teur. Mes mains sont liées. Si vous vou­lez rou­vrir l’en­quête, il faut pas­ser par votre supérieur.

Damian rac­cro­cha. Ou plu­tôt, il jeta son télé­phone contre le mur d’une vil­la. L’é­cran se fissura.

Quel­qu’un l’a­vait grillé. Quel­qu’un avait fer­mé l’en­quête. Quel­qu’un qui ne vou­lait pas qu’il cherche Azucena.

Il ramas­sa son télé­phone cas­sé. Remon­ta dans le taxi.

— Où on va ? deman­da le chauffeur.

Bonne ques­tion.

Il ne pou­vait pas retour­ner au com­mis­sa­riat. Pas ren­trer chez lui. S’ils savaient pour l’en­quête, ils savaient où il habitait.

Il y avait un seul endroit où il pou­vait aller.

— Gran Hotel, dit-il. Cen­tro Histórico.

Le taxi repartit.

Damian regar­dait défi­ler les rues. Mexi­co City la nuit. Cette ville qui ne dor­mait jamais. Même main­te­nant, à minuit pas­sé, les rues étaient pleines. Les fêtes du Día de los Muer­tos conti­nuaient. Les gens ne vou­laient pas ren­trer. Pas encore.

Comme si le simple fait de res­ter dehors, de dan­ser, de boire, pou­vait repous­ser le moment où les morts devraient repartir.

Le taxi le dépo­sa devant le Gran Hotel à une heure du matin.

Le hall était calme. Quelques clients attar­dés au bar. Le récep­tion­niste de nuit der­rière son comptoir.

Damian mon­ta direc­te­ment au qua­trième étage. Sa chambre était intacte. Il véri­fia quand même. Che­veu sur la porte. Ser­viette pliée. Per­sonne n’é­tait entré.

Il s’as­sit sur le lit. Posa le châle d’A­zu­ce­na à côté de lui.

Blanc. Léger. Avec cette odeur. Son parfum.

Elle était vivante. Elle devait être vivante.

Ils ne l’a­vaient pas enle­vée pour la tuer. Pas tout de suite. Ils vou­laient quelque chose. De l’argent, peut-être. Ou des informations.

Ou autre chose.

Damian fer­ma les yeux. Essaya de réflé­chir. Mais son cer­veau tour­nait à vide. Trop de fatigue. Trop d’a­dré­na­line. Trop de tout.

Il s’al­lon­gea. Juste cinq minutes. Le temps de reprendre ses esprits.

Il s’en­dor­mit.

Et rêva d’A­zu­ce­na. Qui mar­chait dans un cime­tière. Qui posait des pho­tos sur des tombes. Qui se retour­nait vers lui et souriait.

*Je suis déjà morte, ins­pec­teur. Vous cher­chez un fantôme.*

VIII

Damian se réveilla en sur­saut à six heures du matin. Lumière grise qui fil­trait à tra­vers les rideaux. Bruits de la ville qui s’éveillait.

Il avait dor­mi quatre heures. Pas assez. Mais ça devrait suffire.

Il prit une douche. Froide. Pour se réveiller vrai­ment. S’ha­billa. Même cos­tume qu’­hier. Frois­sé, sale. Tant pis.

Il des­cen­dit au res­tau­rant. Com­man­da un café. Triple. Et des œufs. Il avait besoin d’énergie.

Pen­dant qu’il man­geait, il réfléchissait.

Azu­ce­na avait dis­pa­ru. Les flics ne l’ai­de­raient pas. Il était seul.

Mais il avait des pistes.

Un : l’a­vo­cat. Vil­lar­real. C’é­tait lui qui avait orga­ni­sé la ren­contre. Lui qui avait don­né la pho­to de Tere­sa. Il savait quelque chose.

Deux : Caro­li­na Domín­guez. L’autre avo­cate. Celle qui l’a­vait pré­ve­nu au bar. Pour­quoi ? Qu’est-ce qu’elle savait ?

Trois : Tere­sa. La sœur dis­pa­rue. Peut-être qu’elle n’é­tait pas morte. Peut-être que c’é­tait un men­songe pour désta­bi­li­ser Azucena.

Il sor­tit son télé­phone cas­sé. L’é­cran était fis­su­ré mais il fonc­tion­nait encore. Il cher­cha dans les contacts.

Fer­nan­do Vil­lar­real, avo­cat. Adresse : Paseo de la Refor­ma 250, bureau 1804.

Damian paya son petit-déjeu­ner. Sor­tit du Gran Hotel.

Le 2 novembre. Der­nier jour du Día de los Muer­tos. Dans les rues, les gens ramas­saient les déco­ra­tions. Démon­taient les autels. Balayaient les pétales de cempasúchil.

Les morts repar­taient. Retour­naient dans leur monde.

Et Azu­ce­na ? Où était-elle ?

Damian héla un taxi. Don­na l’adresse.

Le buil­ding sur Refor­ma était un monstre de verre et d’a­cier. Trente étages. Plein d’a­vo­cats, de ban­quiers, de consultants.

Le genre d’en­droit où on lave de l’argent en cos­tume trois-pièces.

Damian mon­ta au dix-hui­tième. Bureau 1804. Plaque dorée : *Fer­nan­do Vil­lar­real & Asociados*.

Il pous­sa la porte. Une récep­tion­niste blonde le regar­da par-des­sus ses lunettes Prada.

— Bon­jour. Vous avez rendez-vous ?

— Non. Mais c’est urgent. Dites à M. Vil­lar­real que l’ins­pec­teur Sara­zai est là.

Elle hési­ta. Décro­cha son télé­phone. Par­la à voix basse. Raccrocha.

— M. Vil­lar­real vous rece­vra dans cinq minutes.

Damian s’as­sit. Regar­da autour de lui. Bureau de luxe. Cana­pés en cuir. Tableaux contem­po­rains. Maga­zines d’ar­chi­tec­ture sur la table basse.

Cinq minutes pas­sèrent. Puis dix.

Enfin, la porte du fond s’ouvrit.

Fer­nan­do Vil­lar­real. Cin­quante ans. Cos­tume gris anthra­cite. Che­veux poivre et sel. L’homme qu’il avait vu au res­tau­rant avec Azucena.

— Ins­pec­teur Sara­zai. Je me deman­dais quand vous viendriez.

Il le fit entrer dans son bureau. Immense. Vue sur tout Refor­ma. Du sol au pla­fond, des éta­gères rem­plies de codes juri­diques, de juris­pru­dences, de dossiers.

Vil­lar­real s’as­sit der­rière son bureau. N’in­vi­ta pas Damian à s’asseoir.

— Azu­ce­na a dis­pa­ru, dit Damian.

— Je sais.

— Vous savez ?

— Ils m’ont appe­lé ce matin. Pour me dire que la tran­sac­tion s’é­tait bien pas­sée. Qu’ils avaient pris l’argent. Et la fille.

— Qui ça, “ils” ?

Vil­lar­real sou­rit. Un sou­rire froid.

— Ins­pec­teur. Vous savez très bien que je ne peux pas répondre à cette ques­tion. Secret pro­fes­sion­nel. Je repré­sente mes clients, quels qu’ils soient.

— Vos clients ont enle­vé une femme.

— Mes clients ont récu­pé­ré un paie­ment. Ce que Mlle Sep­tién a fait ensuite ne me concerne pas.

Damian sen­tit la colère mon­ter. Il se pen­cha sur le bureau.

— Où est-elle ?

— Je ne sais pas.

— Vous mentez.

Vil­lar­real se leva. Contour­na le bureau. S’ap­pro­cha de la fenêtre. Regar­da Mexi­co City qui s’é­ten­dait en dessous.

— Vous savez ce qui est drôle, ins­pec­teur ? Cette ville. Vingt-deux mil­lions d’ha­bi­tants. Et com­bien sont por­tés dis­pa­rus en ce moment ? Soixante-dix mille ? Quatre-vingt mille ? On ne sait même plus. Les chiffres sont tel­le­ment énormes qu’ils ne veulent plus rien dire.

Il se tour­na vers Damian.

— Azu­ce­na Sep­tién est une de plus. Une riche héri­tière qui s’est frot­tée aux mau­vaises per­sonnes. Qui a cher­ché quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû cher­cher. Et main­te­nant elle paye le prix.

— Tere­sa. Sa sœur. Elle est vrai­ment morte ?

Vil­lar­real haus­sa les épaules.

— Peut-être. Peut-être pas. Qu’est-ce que ça change ?

— Ça change tout.

— Pour vous, peut-être. Pas pour eux.

Damian s’ap­pro­cha. Jus­qu’à être à deux cen­ti­mètres du visage de Villarreal.

— Écou­tez-moi bien. Je vais la retrou­ver. Et quand je l’au­rai retrou­vée, je revien­drai vous voir. Et là, on aura une vraie conver­sa­tion. Celle où vous me dites tout. Où vous avouez votre com­pli­ci­té. Où vous me don­nez les noms.

Vil­lar­real ne cil­la pas.

— Je vous sou­haite bonne chance, ins­pec­teur. Mais je ne pense pas que vous la retrou­ve­rez. Cette ville avale les gens. Elle ne les recrache pas.

Damian sor­tit en cla­quant la porte.

Dans l’as­cen­seur, il trem­bla. De rage. D’impuissance.

Vil­lar­real savait. Il savait tout. Mais il ne dirait rien.

Parce que dans cette ville, le silence valait plus cher que la vérité.

Damian sor­tit du buil­ding. Mar­cha sans but. Refor­ma. Cha­pul­te­pec. Les rues se vidaient. Le Día de los Muer­tos se ter­mi­nait. Les gens ren­traient chez eux. Retour­naient à leurs vies.

Mais Azu­ce­na, elle, ne ren­tre­rait pas.

Sauf si quel­qu’un la cherchait.

Et ce quel­qu’un, c’é­tait lui.

Même si ça devait le détruire.

Lire la suite…

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