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La clef du Cla­rid­ge’s — Cha­pitres 11 à 14 — Epilogue

La clef du Cla­rid­ge’s — Cha­pitres 11 à 14 — Epilogue

La clef du Claridge’s

La clef du Claridge’s

Cha­pitres 11 à 14 — Epilogue

TROI­SIÈME PARTIE

LA CONVER­GENCE

* * *

CHA­PITRE XI

Dans lequel Londres se pré­pare à enter­rer un siècle

Arthur se réveilla tôt.

Il se réveilla avant l’aube, ce qui ne lui res­sem­blait pas — Arthur Finch n’é­tait pas un homme mati­nal, il appar­te­nait à cette caté­go­rie d’êtres humains pour les­quels le matin est un concept regret­table inven­té par des gens qui n’a­vaient rien de mieux à faire — mais ce jour-là, le 2 février 1901, quelque chose le tira du som­meil avec la dou­ceur impé­rieuse d’une main invi­sible posée sur son épaule.

Il s’ha­billa dans le noir. Son cos­tume à l’ac­croc au coude — qui était main­te­nant son com­pa­gnon de route, son uni­forme, presque un ami — avait été net­toyé par le ser­vice du Cla­rid­ge’s avec un soin qui lui avait don­né l’illu­sion tem­po­raire de la res­pec­ta­bi­li­té. Arthur noua sa cra­vate, mit la clé dans sa poche de gilet, et descendit.

Le hall du Cla­rid­ge’s, à cinq heures du matin, était un monde à part.

Les lustres étaient éteints. Seules les veilleuses à gaz brû­laient — petites flammes jaunes qui fai­saient dan­ser des ombres longues sur le marbre. Le silence était abso­lu. Pas le silence habi­té des jours pré­cé­dents — pas de fan­tômes, pas de pas, pas de pia­no. Un silence vrai, un silence d’at­tente, le silence d’un théâtre dans les minutes qui pré­cèdent le lever du rideau.

Arthur tra­ver­sa le hall et sortit.

Brook Street, dans la nuit finis­sante, était méconnaissable.

Les draps noirs étaient par­tout — aux fenêtres des mai­sons, aux devan­tures des bou­tiques, dra­pés sur les réver­bères. La rue elle-même sem­blait en deuil, comme si le pavé et la pierre avaient absor­bé le cha­grin d’une nation et l’ex­su­daient dans l’air sous forme de brume. Car il y avait de la brume — pas le brouillard jaune et épais des jours pré­cé­dents, mais une brume fine, grise, douce, qui estom­pait les angles et arron­dis­sait les ombres, qui fai­sait de Londres une aqua­relle dont les contours se dissolvent.

Arthur mar­cha.

Il mar­cha vers le sud, vers Pic­ca­dilly, puis vers l’est, vers St. James’s, sui­vant le tra­cé du cor­tège funèbre qu’il avait mémo­ri­sé d’a­près les jour­naux. Par­tout, des gens. Des mil­liers de gens. Des cen­taines de mil­liers, peut-être. Ils étaient là depuis la veille pour cer­tains — endor­mis sur les trot­toirs, enve­lop­pés dans des cou­ver­tures, appuyés les uns contre les autres comme des nau­fra­gés sur un radeau. D’autres arri­vaient encore, à pied, en fiacre, par le métro­po­li­tain dont les sta­tions dégor­geaient des flots humains silencieux.

Le silence, sur­tout, frap­pait Arthur. Il avait cou­vert les matchs de cri­cket du Not­tin­gham­shire, où la foule criait et chan­tait et se dis­pu­tait avec une éner­gie qui sem­blait dis­pro­por­tion­née par rap­port à l’é­vé­ne­ment. Ici, un mil­lion de per­sonnes se tai­saient. C’é­tait un silence de cathé­drale éten­du à l’é­chelle d’une ville — un silence col­lec­tif, volon­taire, un silence qui était en lui-même un acte, un tri­but, une prière.

Il pen­sa à son article. Il pen­sa au Not­tin­gham Eve­ning Post, à Mr. Hart­ley, aux résul­tats du cri­cket et aux petites annonces matri­mo­niales. Il pen­sa au fait qu’il n’a­vait pas envoyé un seul mot à son jour­nal depuis son arri­vée. Il serait ren­voyé, pro­ba­ble­ment. Mr. Hart­ley n’é­tait pas un homme patient, et un cor­res­pon­dant spé­cial qui n’en­voie pas de cor­res­pon­dance n’est pas un cor­res­pon­dant mais un tou­riste aux frais de la rédaction.

Mais Arthur ne pou­vait pas écrire cet article. Pas l’ar­ticle qu’on atten­dait de lui. Pas le compte-ren­du fac­tuel des funé­railles, le nombre de sol­dats, la lon­gueur du cor­tège, la liste des sou­ve­rains. Ce qu’il avait vu au Cla­rid­ge’s — ce qu’il conti­nuait de voir — ne tenait pas dans les colonnes d’un jour­nal de pro­vince. Ça ne tenait nulle part, en fait. Ça débor­dait de tous les cadres, comme le Cla­rid­ge’s lui-même débor­dait de ses murs, comme le pas­sé débor­dait du pré­sent, comme les morts débor­daient de la mort.

Il revint à l’hô­tel vers sept heures. Le ciel com­men­çait à pâlir — pas un lever de soleil, non, le soleil ne se lève­rait pas vrai­ment ce jour-là, il se conten­te­rait d’une pré­sence dif­fuse der­rière les nuages, comme un sou­ve­rain qui assiste à ses propres funé­railles depuis une loge discrète.

Le hall du Cla­rid­ge’s était main­te­nant éveillé. Le per­son­nel cir­cu­lait avec l’ef­fi­ca­ci­té silen­cieuse des four­mis ouvrières. Les clients des­cen­daient en habits noirs, le visage grave, la démarche solen­nelle. Tout était noir. Tout était solen­nel. Tout était exac­te­ment comme cela devait être.

Sauf au troi­sième étage.

* * *

Arthur le sen­tit en mon­tant l’es­ca­lier — il avait tenu sa pro­messe de ne plus prendre l’as­cen­seur, ou du moins il l’a­vait tenue ce matin-là, la fatigue des étages supé­rieurs n’ayant pas encore eu rai­son de sa résolution.

Au pre­mier étage, tout était nor­mal. La tem­pé­ra­ture nor­male. L’air nor­mal. Les cou­loirs menant où ils devaient mener.

Au deuxième, un léger déca­lage — une vibra­tion, une hési­ta­tion dans la tex­ture des choses, comme le trem­ble­ment d’une image dans un pro­jec­teur mal réglé.

Au troi­sième, le Cla­rid­ge’s n’é­tait plus le Claridge’s.

Ce n’est pas qu’il avait chan­gé. C’est qu’il était deve­nu plus. Plus pro­fond, plus dense, plus réel — si réel que la réa­li­té ordi­naire sem­blait, par contraste, n’être qu’un brouillon, une esquisse, un cro­quis pré­pa­ra­toire pour la chose véri­table qui se déployait main­te­nant dans les cou­loirs du troi­sième étage.

Les murs étaient les mêmes — le même papier peint fleu­ri, les mêmes boi­se­ries, les mêmes appliques à gaz. Mais ils étaient aus­si autre chose. Ils por­taient des traces — des ombres de papiers peints anté­rieurs, des fan­tômes de déco­ra­tions dis­pa­rues, comme si toutes les ver­sions du cou­loir, depuis la construc­tion du bâti­ment, coexis­taient simul­ta­né­ment, super­po­sées, trans­lu­cides, un palimp­seste visible à l’œil nu.

Et les portes. Les portes n’é­taient plus numé­ro­tées en chiffres dorés. Elles étaient numé­ro­tées en chiffres qui chan­geaient — qui oscil­laient entre les numé­ros du pré­sent et d’autres numé­ros, plus anciens, dans d’autres typo­gra­phies, d’autres polices, d’autres siècles. La chambre 301 était aus­si la chambre 14 de Mivart’s Hotel, et aus­si une pièce sans numé­ro d’un bâti­ment plus ancien encore. Toutes ces iden­ti­tés coexis­taient, cli­gno­tant dou­ce­ment comme des bou­gies dans un cou­rant d’air.

Arthur s’ar­rê­ta au milieu du cou­loir. Sor­tit la clé. Le métal vibrait si fort qu’il pou­vait le sen­tir jusque dans son coude, jusque dans son épaule, une vibra­tion qui n’é­tait pas méca­nique mais orga­nique, comme un pouls, comme un bat­te­ment de cœur.

Il n’es­saya pas d’ou­vrir de porte. Il res­ta là, debout, et regarda.

Parce qu’il y avait des gens dans le couloir.

Pas des fan­tômes au sens où il les avait vus jus­qu’i­ci — pas des rési­dus, pas des échos, pas des sil­houettes trans­lu­cides qui dis­pa­rais­saient quand on les regar­dait. Des gens. Des dizaines de gens. Des hommes en redin­gote, des femmes en tour­nure, des valets en livrée, des enfants en cos­tume marin, des vieillards en robe de chambre — les clients de toutes les époques, tous les dor­meurs de toutes les nuits, tous les voya­geurs de tous les voyages qui avaient tra­ver­sé ce cou­loir depuis que le bâti­ment exis­tait, réunis là, mar­chant les uns à tra­vers les autres sans se voir, cha­cun dans sa propre époque, cha­cun dans son propre temps, mais tous au même endroit, tous dans le même cou­loir, comme les pages d’un livre feuille­tées très vite qui mon­tre­raient, en un éclair, tous les per­son­nages de tous les cha­pitres en même temps.

Et ils ne voyaient pas Arthur. Et Arthur les voyait tous.

Il res­ta là pen­dant un temps qu’il ne sut pas mesu­rer — cinq minutes ou une heure, le temps n’a­vait plus de sens au troi­sième étage du Cla­rid­ge’s le matin des funé­railles de Vic­to­ria — et puis il des­cen­dit, les jambes trem­blantes, le cœur bat­tant, la clé brû­lante dans sa main, et retrou­va Per­ci­val au petit-déjeuner.

Per­ci­val leva les yeux de son journal.

« Vous êtes mon­té au troi­sième, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Et ?

— Le Cla­rid­ge’s est en train de se sou­ve­nir de tout. En même temps. Comme vous l’a­viez dit.

— Et com­ment vous sentez-vous ?

— Comme un homme qui vient de lire un livre entier en une seconde. Étour­di. Émer­veillé. Un peu nauséeux. »

Per­ci­val hocha la tête.

« Man­gez, dit-il. Ce soir, vous aurez besoin de forces. Ce soir, la clé ouvri­ra la chambre 64. »

* * *

Les funé­railles com­men­cèrent à onze heures.

Le cor­tège tra­ver­sa Londres depuis la gare de Vic­to­ria jus­qu’à Pad­ding­ton, où le cer­cueil pren­drait le train pour Wind­sor. Le canon ton­nait. Les cloches son­naient. Les tam­bours bat­taient la marche funèbre. Et dans les rues, le long du par­cours, un mil­lion de per­sonnes en noir regar­daient pas­ser la mort d’un monde.

Arthur regar­da depuis la fenêtre du salon du pre­mier étage, avec Odette à ses côtés. La fenêtre don­nait sur Brook Street, qui n’é­tait pas sur le par­cours du cor­tège, mais les sons arri­vaient — por­tés par l’air froid de février, ampli­fiés par le silence de la ville — et on pou­vait entendre, loin­tain mais dis­tinct, le rou­le­ment des tam­bours, le fra­cas des sabots sur le pavé, le silence immense de la foule.

Odette ne par­lait pas. Elle écou­tait, les yeux fer­més, avec cette atten­tion totale que les musi­ciens portent au son — pas seule­ment à la mélo­die mais à tout ce qui com­pose le pay­sage sonore, les har­mo­niques, les réso­nances, les silences entre les bruits.

« Vous enten­dez ? » murmura-t-elle.

Arthur enten­dit. Sous les tam­bours, sous les sabots, sous le silence — un bour­don­ne­ment. Un bour­don­ne­ment grave, conti­nu, comme le son que ferait un bâti­ment très ancien si un bâti­ment pou­vait chan­ter. Le Cla­rid­ge’s vibrait. Pas phy­si­que­ment — les murs ne trem­blaient pas, les lustres ne bou­geaient pas. Mais quelque chose vibrait, dans la struc­ture même de l’hô­tel, dans ses fon­da­tions, dans sa mémoire, comme si l’é­mo­tion col­lec­tive d’une nation entière se trans­met­tait à tra­vers le sol et les murs et fai­sait réson­ner l’hô­tel comme une cloche.

Dans le salon, le pia­no joua.

Pas du Haen­del, cette fois. Pas du Scar­lat­ti. Quelque chose d’autre — quelque chose que ni Arthur ni Odette ne recon­nurent, une marche lente, grave, solen­nelle, qui accom­pa­gnait les tam­bours loin­tains comme un écho inté­rieur, comme si l’hô­tel avait com­po­sé sa propre musique funèbre pour accom­pa­gner le cortège.

Odette ouvrit les yeux. Des larmes cou­laient sur ses joues.

« Il joue pour elle, dit-elle. Le pia­no joue pour Victoria. »

Et dans tout l’hô­tel — Arthur l’ap­pren­drait plus tard, par Yusuf, par Hen­der­son, par les récits frag­men­taires du per­son­nel — les fan­tômes appa­rurent. Tous. Pas dans les chambres, pas dans les cou­loirs. Aux fenêtres. Ils se tenaient aux fenêtres, silen­cieux, immo­biles, regar­dant vers l’ex­té­rieur, vers le cor­tège qu’ils ne pou­vaient pas voir mais dont ils enten­daient les échos — les fan­tômes de toutes les époques, les clients de tous les siècles, réunis pour la der­nière fois, debout der­rière les vitres ten­dues de noir, ren­dant hom­mage à une reine qu’ils avaient connue ou qui les avait sui­vis ou qui les avait pré­cé­dés dans ce ter­ri­toire com­mun dont les fron­tières, ce jour-là, n’exis­taient plus.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, seule dans sa suite royale, regar­da par la fenêtre et ne dit rien. Elle ne dit pas que la reine n’é­tait pas morte. Elle ne dit pas que c’é­tait une conspi­ra­tion libé­rale. Elle res­ta debout, droite, majes­tueuse, ses mains gan­tées croi­sées devant elle, et elle regar­da, et elle lais­sa le silence la tra­ver­ser comme un vent, et pour la pre­mière fois elle pleu­ra — des larmes silen­cieuses, dignes, des larmes de femme qui accepte enfin une véri­té qu’elle avait tenue à dis­tance aus­si long­temps que pos­sible, et qui découvre que l’ac­cep­ta­tion, bien que dou­lou­reuse, contient une forme de paix.

Edge­wood tra­ver­sa le hall à trois heures pré­cises, comme chaque jour. Il consul­ta le registre des récla­ma­tions. Il n’y avait pas de nou­velles récla­ma­tions. Les fan­tômes, ce jour-là, n’a­vaient rien à redire. Même le Colo­nel Pryce-Williams s’é­tait tu.

Edge­wood fer­ma le registre. Regar­da le hall vide. Et fit quelque chose qu’au­cun membre du per­son­nel n’a­vait jamais vu : il posa sa main à plat sur le comp­toir de la récep­tion, comme on pose­rait sa main sur l’é­paule d’un ami, et res­ta ain­si un moment, immo­bile, dans un geste qui n’a­vait rien de pro­fes­sion­nel et tout d’hu­main — un homme qui récon­forte un bâti­ment, ou un bâti­ment qui récon­forte un homme, il était dif­fi­cile de savoir dans quel sens l’é­change se faisait.

* * *

CHA­PITRE XII

Dans lequel la clé choi­sit son moment

Le soir tomba.

Le cor­tège était pas­sé. Le canon s’é­tait tu. La reine était à Wind­sor, ou en route vers Wind­sor, dans un train dra­pé de noir qui tra­ver­sait la cam­pagne anglaise avec la len­teur majes­tueuse d’un monde qui prend congé de lui-même. À Londres, les rues se vidaient len­te­ment, comme une marée qui se retire, lais­sant der­rière elle les débris du deuil — des pro­grammes frois­sés, des fleurs pié­ti­nées, des rubans noirs tom­bés des chapeaux.

Au Cla­rid­ge’s, le dîner fut ser­vi à l’heure habi­tuelle. Edge­wood y avait veillé. Le menu n’a­vait pas chan­gé. Le ser­vice n’a­vait pas flé­chi. Les ser­viettes étaient pliées avec la même pré­ci­sion géo­mé­trique. Les bou­gies brû­laient avec la même flamme régu­lière. Le monde pou­vait s’ef­fon­drer — le monde s’é­tait effon­dré, d’une cer­taine manière, avec la mort de Vic­to­ria le monde vic­to­rien s’é­tait effon­dré —, mais le Cla­rid­ge’s tenait, comme un phare dans la tem­pête, comme un rem­part de nappe blanche et de cris­tal et de crème anglaise contre le chaos de l’histoire.

Arthur ne man­gea pas beau­coup. La clé, dans sa poche, vibrait avec une inten­si­té nou­velle — non plus un bour­don­ne­ment mais une pul­sa­tion, un rythme, comme un cœur qui s’ac­cé­lère avant un effort.

Per­ci­val man­geait avec son appé­tit habi­tuel, mais ses gestes étaient plus lents, plus déli­bé­rés, comme ceux d’un homme qui savoure un repas en sachant que c’est le der­nier — pas le der­nier repas de sa vie, non, mais le der­nier repas d’un cer­tain état de sa vie, le der­nier repas avant un chan­ge­ment dont il ne connais­sait ni la nature ni l’ampleur.

Fang ne dîna pas. Il était mon­té au troi­sième étage avec son pen­dule et n’en était pas redescendu.

Odette joua ce soir-là. Pas le pia­no fan­tôme — Odette elle-même, assise au Bech­stein, les doigts sur les touches, jouant du Cho­pin. La Bal­lade en sol mineur. Elle joua pen­dant une heure, et le pia­no ne l’in­ter­rom­pit pas, ne joua pas par-des­sus elle, ne contes­ta pas sa musique. Il la lais­sa jouer. Il l’ac­com­pa­gna, peut-être — dans les notes basses, dans les réso­nances, il y avait par­fois un écho sup­plé­men­taire, une har­mo­nique qui n’au­rait pas dû être là, comme un mur­mure d’ap­pro­ba­tion. Mais c’é­tait sub­til, dis­cret, res­pec­tueux. Le fan­tôme du pia­no avait appris les manières.

Vers dix heures, Per­ci­val se leva de table.

« Finch, dit-il. C’est l’heure. »

Arthur le sui­vit. Ils mon­tèrent l’es­ca­lier en silence. Pre­mier étage, deuxième étage, troi­sième étage — le troi­sième étage était calme main­te­nant, apai­sé, comme un lac après une tem­pête ; les fan­tômes n’é­taient plus là, le palimp­seste s’é­tait refer­mé, les couches s’é­taient super­po­sées de nou­veau dans l’ordre habi­tuel — et ils conti­nuèrent, jus­qu’au qua­trième, jus­qu’au cou­loir qui menait à la chambre 64.

Le cou­loir était sombre. Les becs de gaz brû­laient bas, leur flamme réduite à un fila­ment orange qui jetait des ombres longues sur les murs. Le silence était total — pas le silence agi­té de l’hô­tel han­té, mais un silence d’é­glise, un silence de recueille­ment, le silence qu’on observe devant les choses qu’on ne com­prend pas et qu’on res­pecte pré­ci­sé­ment pour cette raison.

Per­ci­val s’ar­rê­ta devant la porte 64.

La porte était iden­tique aux autres — en bois sombre, avec un numé­ro en chiffres dorés, une poi­gnée en lai­ton, une ser­rure. Rien de remar­quable. Rien d’ef­frayant. Une porte d’hôtel.

Et pour­tant.

Arthur sen­tait quelque chose éma­ner de cette porte — pas de la cha­leur, pas du froid, quelque chose d’autre, une den­si­té, une gra­vi­té, comme si l’es­pace devant la porte était plus lourd que l’es­pace du reste du cou­loir, comme si quelque chose de très mas­sif se tenait der­rière, non pas un meuble ou un objet mais une concen­tra­tion de temps, de mémoire, de toutes les nuits que cette chambre avait connues et de tout ce qu’elle conte­nait encore.

Per­ci­val le regarda.

« Ouvrez, dit-il. »

Arthur sor­tit la clé. Le métal ne vibrait plus. Il était immo­bile, calme, tiède — pas chaud, pas froid, tiède comme une main humaine, comme si la clé avait atteint un état d’é­qui­libre, un point de repos, le moment exact pour lequel elle avait été forgée.

Il l’in­sé­ra dans la serrure.

La ser­rure ne résis­ta pas. Elle n’as­pi­ra pas la clé comme les autres ser­rures l’a­vaient fait — elle l’ac­cueillit, sim­ple­ment, natu­rel­le­ment, avec la dou­ceur d’une main qui en serre une autre après une longue absence.

Arthur tour­na.

La porte s’ouvrit.

* * *

Ce qu’Ar­thur vit n’é­tait pas une chambre d’hôtel.

C’est-à-dire — c’é­tait une chambre d’hô­tel. La chambre 64 du Cla­rid­ge’s. Mais ce n’é­tait pas la chambre 64 de 1901. Et ce n’é­tait pas la chambre 64 d’une autre époque — pas un saut dans le temps, pas un cou­loir impos­sible, pas une ver­sion alter­na­tive de la réa­li­té. C’é­tait la chambre 64 de toutes les époques. En même temps.

Les murs exis­taient dans plu­sieurs ver­sions simul­ta­nées — un papier peint Régence, un lam­bris vic­to­rien, une tapis­se­rie plus ancienne encore, tous visibles, tous pré­sents, super­po­sés comme les couches d’une pein­ture dont chaque état serait visible à tra­vers les sui­vants. Le mobi­lier oscil­lait — un bureau Empire, un secré­taire géor­gien, une table de Per­ci­val lui-même, tous occu­pant le même espace, tous réels, tous solides, tous translucides.

Et au centre de la pièce — non, pas au centre, par­tout, dans chaque ver­sion de la chambre, à chaque époque — il y avait des gens.

Pas des fan­tômes. Pas des rési­dus. Des gens. Tous ceux qui avaient vécu dans cette chambre, dor­mi dans ce lit, regar­dé par cette fenêtre, tous ceux dont la pré­sence avait lais­sé une empreinte dans les murs et le bois et l’air, tous réunis, tous pré­sents, cha­cun dans son propre temps mais tous au même endroit, dans cette chambre qui était toutes les chambres, dans cet ins­tant qui était tous les instants.

Arthur les voyait. Il les voyait tous. Un homme en per­ruque qui écri­vait une lettre à la lueur d’une bou­gie. Une femme qui ber­çait un enfant près de la fenêtre. Un couple qui dan­sait sans musique, les yeux fer­més, les corps proches, dans une valse silen­cieuse qui appar­te­nait à un soir de 1857 ou de 1872 ou d’une année qu’Ar­thur ne pou­vait pas iden­ti­fier. Un vieillard qui lisait dans un fau­teuil. Un jeune homme qui pleu­rait, assis au bord du lit, la tête dans les mains.

Et au milieu de tout cela — par­mi toutes ces vies, toutes ces nuits, tous ces pas­sages — un homme.

Un homme en habit du soir. Debout. Le dos tour­né à la porte. Une canne à la main, légè­re­ment incli­née, comme un sceptre dont il n’au­rait pas été sûr de mériter.

Le père de Percival.

Arthur enten­dit, der­rière lui, le souffle de Per­ci­val s’ar­rê­ter. Un arrêt net, total, comme si le méca­nisme de la res­pi­ra­tion avait été inter­rom­pu par quelque chose de plus fort que le besoin d’air — par le choc, ou par l’es­poir, ou par la peur que l’es­poir soit, une fois de plus, déçu.

L’homme au centre de la chambre ne bou­geait pas. Il se tenait là, le dos tour­né, exac­te­ment comme Per­ci­val l’a­vait décrit — la même pos­ture, la même canne, le même dos. Le fan­tôme qu’il avait pour­sui­vi pen­dant dix ans. Le père qui ne se retour­nait jamais.

Per­ci­val entra dans la chambre.

Il mar­cha len­te­ment, à tra­vers les couches de temps, à tra­vers les autres fan­tômes qui ne le voyaient pas, à tra­vers le couple qui dan­sait et le vieillard qui lisait et la femme qui ber­çait son enfant. Il mar­cha jus­qu’à son père. Il s’ar­rê­ta à un pas de lui.

« Père », dit-il.

Sa voix était nue. Sans iro­nie. Sans pro­tec­tion. La voix d’un enfant qui appelle dans le noir.

L’homme ne bou­gea pas.

« Père, répé­ta Per­ci­val. Retour­nez-vous. S’il vous plaît. »

Rien. Le dos. La canne. L’immobilité.

Arthur vit le visage de Per­ci­val — ce visage qu’il avait appris à lire, ce visage qui était un chef-d’œuvre de dis­si­mu­la­tion et qui, en cet ins­tant, ne dis­si­mu­lait rien. La dou­leur était là, brute, totale, la dou­leur d’un homme qui a atten­du dix ans un geste qui ne vient pas.

Puis Yusuf parla.

Arthur ne l’a­vait pas vu entrer. Yusuf était là, dans l’embrasure de la porte, comme il était tou­jours là, au bon moment, au bon endroit, avec cette pré­sence qui n’a­vait rien d’un gar­çon de quinze ans et tout d’un être qui avait vu, d’une façon ou d’une autre, beau­coup plus que ce que son âge aurait dû permettre.

« Ce n’est pas lui qui doit se retour­ner, Sir Per­ci­val, dit Yusuf. C’est vous. »

Per­ci­val leva la tête.

« Votre père ne se retourne pas parce qu’il ne regarde pas en arrière. Il regarde devant lui. Il marche vers quelque chose. Ce n’est pas une fuite — c’est une direc­tion. Et ce que vous voyez, depuis dix ans, ce n’est pas un homme qui vous ignore. C’est un homme qui avance. »

Yusuf entra dans la chambre. Il mar­chait par­mi les fan­tômes avec une aisance qui tra­his­sait l’ha­bi­tude — il mar­chait comme on marche chez soi.

« La chambre montre ce qu’on a besoin de voir, Sir Per­ci­val. Pas ce qu’on veut voir. Vous vou­liez voir votre père se retour­ner. Vous aviez besoin de voir qu’il ne se retourne pas. Et de com­prendre pourquoi. »

Per­ci­val regar­da son père. Le dos. La canne. L’homme qui avance.

Et quelque chose se bri­sa en lui — ou se répa­ra, ce qui est peut-être la même chose. Arthur le vit dans ses épaules, qui tom­bèrent d’un cen­ti­mètre. Dans ses mains, qui s’ou­vrirent. Dans ses yeux, qui se fer­mèrent une seconde — une longue seconde, la plus longue seconde de la vie de Per­ci­val Dunne — et qui se rou­vrirent sur un monde légè­re­ment dif­fé­rent. Le même monde, mais vu depuis un autre endroit. L’en­droit d’où l’on regarde devant soi.

« Adieu, père, dit Percival. »

Ce n’é­tait pas un adieu triste. Pas un adieu tra­gique. C’é­tait un adieu qui conte­nait, pour la pre­mière fois, de la gra­ti­tude — la gra­ti­tude d’un homme qui com­prend enfin que le père qui ne se retourne pas n’est pas un père qui aban­donne mais un père qui montre le che­min. En mar­chant devant. Comme les pères font. Comme ils ont tou­jours fait.

L’homme à la canne fit un pas en avant. Un seul pas. Et disparut.

Et avec lui — un par un, couche par couche, comme des pages qui se ferment dans un livre — les autres fan­tômes de la chambre 64 dis­pa­rurent aus­si. Le couple qui dan­sait. Le vieillard qui lisait. La femme qui ber­çait. Le jeune homme qui pleu­rait. Ils s’es­tom­pèrent, se fon­dirent dans les murs, retour­nèrent dans le tis­su de l’hô­tel d’où ils étaient venus, et la chambre rede­vint une chambre — la chambre de Per­ci­val, avec les affaires de Per­ci­val, le bureau de Per­ci­val, le lit de Per­ci­val, et sur la table de nuit, un verre de whis­ky que Per­ci­val avait lais­sé là avant de des­cendre dîner et qui conte­nait encore, dans ses reflets ambrés, la lumière d’un monde qui n’a­vait plus peur de ses fantômes.

Arthur regar­da Per­ci­val. Per­ci­val regar­da Arthur. Et pour la pre­mière fois — la pre­mière et la der­nière — ils se com­prirent par­fai­te­ment, sans un mot, dans ce silence qui n’est pos­sible qu’entre les gens qui ont vu la même chose impos­sible et qui savent que la racon­ter la diminuerait.

Yusuf s’é­tait éclip­sé. Comme tou­jours. Comme s’il n’a­vait jamais été là.

* * *

CHA­PITRE XIII

Dans lequel un cor­tège passe et un monde finit

La nuit des funé­railles fut la der­nière nuit.

Arthur ne le sut pas immé­dia­te­ment — on ne sait jamais, sur le moment, que les choses sont en train de finir. On le com­prend après, quand le silence est reve­nu et que l’ab­sence de ce qui était là se fait sen­tir comme un froid nou­veau, une pièce vide dans la mai­son, une note man­quante dans une mélo­die familière.

Mais cette nuit-là, le Cla­rid­ge’s vécut ses der­nières heures d’é­tran­ge­té avec la splen­deur d’un feu d’ar­ti­fice final — pas en s’é­tei­gnant, mais en brû­lant plus fort.

Les fan­tômes étaient partout.

Dans le hall, le Colo­nel Pryce-Williams fai­sait les cent pas en ins­pec­tant les mou­lures avec un monocle qu’il n’a­vait pas de son vivant mais qu’il sem­blait avoir acquis dans la mort, peut-être par pure affec­ta­tion post­hume. Il dic­tait des notes à un secré­taire invi­sible sur l’é­tat déplo­rable de l’ar­chi­tec­ture contem­po­raine et sur le déclin géné­ral de la civi­li­sa­tion, un sujet sur lequel il avait des opi­nions tran­chées que ni la mort ni deux siècles de pro­grès n’a­vaient entamées.

Dans le res­tau­rant, Lord Har­ting­ton dînait seul à une table ronde, savou­rant une der­nière tourte de pigeon avec la concen­tra­tion d’un homme qui sait que les plai­sirs, même spec­traux, sont comp­tés. Les ser­veurs le ser­vaient sans hési­ter — à ce stade, le pro­to­cole fan­tôme était par­fai­te­ment inté­gré dans les pro­cé­dures du Cla­rid­ge’s, et Hen­der­son avait même déve­lop­pé une tech­nique de ser­vice spé­ci­fique pour les clients imma­té­riels, qui consis­tait à poser le plat sur la table et à recu­ler d’un pas plus vite que d’ha­bi­tude, afin d’é­vi­ter le froid.

Au pre­mier étage, la dame en cri­no­line — Mrs. Ade­laide Marsh, de son nom — mar­chait dans le cou­loir avec une len­teur contem­pla­tive, effleu­rant les murs du bout des doigts, et les murs fré­mis­saient à son pas­sage, comme la sur­face d’un lac qu’on caresse.

Au troi­sième étage, le palimp­seste s’é­tait rou­vert une der­nière fois. Les couches de temps étaient visibles, super­po­sées, trans­pa­rentes, mais au lieu du chaos des jours pré­cé­dents — cette accu­mu­la­tion fré­né­tique de toutes les époques — il y avait de l’ordre. Les couches se dis­po­saient har­mo­nieu­se­ment, comme les voix d’un chœur qui trouvent enfin leur accord. Le pas­sé ne sub­mer­geait plus le pré­sent : il le por­tait. Comme des fon­da­tions portent un bâti­ment. Comme des racines portent un arbre.

Et à l’é­tage 3½ — cet étage impos­sible, cet étage latent qui avait ger­mé dans la fis­sure entre les mondes — le salon avec le pia­no à queue était éclai­ré. Fang, qui y était mon­té mal­gré sa réso­lu­tion de ne plus le faire, rap­por­ta que le pia­no jouait une musique qu’il n’a­vait jamais enten­due — pas du Haen­del, pas du Scar­lat­ti, pas du Cho­pin, quelque chose qui ne cor­res­pon­dait à aucune époque, à aucun com­po­si­teur, une musique qui sem­blait pro­ve­nir de l’hô­tel lui-même, de sa struc­ture, de son bois et de sa pierre et de son métal, une musique archi­tec­tu­rale, une musique faite de mémoire et de temps.

Odette, quand elle l’en­ten­dit, s’as­sit sur les marches de l’es­ca­lier et écou­ta. Elle écou­ta long­temps. Et quand la musique ces­sa, elle dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « C’est la plus belle chose que j’aie jamais enten­due. Et je ne pour­rai jamais la jouer. Et c’est bien ain­si. Il y a des musiques qui n’ap­par­tiennent à per­sonne. Qui appar­tiennent aux murs. »

* * *

Vers deux heures du matin, Arthur des­cen­dit au hall.

Il ne pou­vait pas dor­mir. Non pas à cause de la peur ou de l’ex­ci­ta­tion — à cause d’autre chose, un sen­ti­ment de fin immi­nente, la conscience aiguë que ce qu’il vivait était en train de s’a­che­ver et qu’il devait être là, pré­sent, éveillé, pour les der­niers instants.

Le hall était vide. Les lustres étaient éteints. Les veilleuses brû­laient. Et dans le silence — dans ce silence par­ti­cu­lier du Cla­rid­ge’s à deux heures du matin, ce silence qui avait été, pen­dant dix jours, un silence habi­té, peu­plé, vivant — Arthur enten­dit le changement.

Le bour­don­ne­ment s’arrêta.

Depuis la mort de Vic­to­ria, depuis le pre­mier jour, il y avait eu ce bour­don­ne­ment — cette vibra­tion basse, conti­nue, sou­ter­raine, le son de l’hô­tel qui se sou­ve­nait. Arthur ne l’a­vait pas tou­jours enten­du consciem­ment, mais il avait tou­jours été là, comme la cir­cu­la­tion san­guine dans les oreilles, comme le bruit de fond de l’u­ni­vers. Et main­te­nant il s’arrêtait.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence vide. C’é­tait un silence plein — plein de tout ce qui avait eu lieu, plein de tous les fan­tômes qui étaient venus et qui, main­te­nant, retour­naient dans les murs, dans le bois, dans la pierre, se recou­chaient dans les sédi­ments de la mémoire dont ils avaient été tirés, se ren­dor­maient dans ce som­meil pro­fond d’où seul un autre trem­ble­ment du monde pour­rait les réveiller.

Arthur sen­tit les choses se refer­mer. Pas bru­ta­le­ment — dou­ce­ment, avec la dou­ceur d’un livre qu’on ferme sans hâte, en lais­sant un doigt entre les pages pour mar­quer l’en­droit. Les couches se repliaient. Les portes rede­ve­naient des portes. Les cou­loirs rede­ve­naient des cou­loirs. L’é­tage 3½ se rétrac­tait, se résor­bait, ren­trait dans le poten­tiel dont il avait émer­gé, comme un rêve au matin.

Le pia­no ne jouait plus.

Les miroirs ne reflé­taient plus que ce qui se trou­vait devant eux.

L’as­cen­seur, quand Arthur l’es­saya — par curio­si­té, par nos­tal­gie peut-être —, mon­ta au qua­trième étage sans inci­dent, sans arrêt au 3½, sans exi­gence de poli­tesse. Un ascen­seur nor­mal. Une machine.

Arthur mon­ta à sa chambre. Sur la table de nuit, la clé était posée. Il la prit. Elle était froide. Pas froide comme les nuits pré­cé­dentes — froide comme le métal est froid quand il n’est que du métal, quand il ne vibre pas, quand il ne pulse pas, quand il n’est plus un outil pour ouvrir les pas­sages mais un objet, sim­ple­ment un objet, en bronze, lourd, gra­vé de motifs qui, sous la lumière de la lampe, ne res­sem­blaient plus à des visages ni à des flammes ni à des feuilles, mais à des orne­ments — jolis, anciens, inertes.

Arthur posa la clé sur la table de nuit. S’as­sit sur le lit. Ouvrit son carnet.

2 février 1901. Nuit des funérailles.

C’est fini. L’hô­tel se referme. Les fan­tômes sont repar­tis. La clé n’est plus qu’une clé. Le pia­no ne joue plus. L’as­cen­seur obéit. Le troi­sième étage est un troi­sième étage.

Tout est rede­ve­nu nor­mal. Ce qui est, comme Per­ci­val le dirait, la chose la plus étrange de toutes.

Il refer­ma le car­net. Étei­gnit la lampe. Et dormit.

* * *

CHA­PITRE XIV

Dans lequel tout rede­vient nor­mal, ce qui est le plus étrange de tout

Le len­de­main matin, le soleil se leva.

Ce n’é­tait pas un évé­ne­ment en soi — le soleil se lève tous les matins, c’est son tra­vail, et il le fait avec une régu­la­ri­té qui devrait ras­su­rer même les plus anxieux. Mais ce matin-là, le soleil se leva vrai­ment. Pas der­rière les nuages, pas en trans­pa­rence, pas timi­de­ment. Il se leva plein, franc, rond, d’un jaune d’hi­ver qui n’é­tait pas chaud mais qui était lumi­neux, et ses rayons entrèrent par les fenêtres du Cla­rid­ge’s avec une auto­ri­té que la brume et le brouillard des jours pré­cé­dents leur avaient refusée.

Le Cla­rid­ge’s, dans cette lumière, était un hôtel.

Un bel hôtel. Un grand hôtel. Le plus bel et le plus grand hôtel de Londres, peut-être. Mais un hôtel. Les murs étaient des murs. Les portes étaient des portes. Les cou­loirs menaient où ils devaient mener. Le registre des récla­ma­tions ne conte­nait que des récla­ma­tions de vivants — une cri­tique du chauf­fage de la chambre 204, un com­pli­ment sur le ked­ge­ree du petit-déjeu­ner, et une demande d’o­reiller sup­plé­men­taire par le baron autri­chien. Pas de doléances spec­trales. Pas d’é­cri­ture du XVIIIe siècle.

Mr. Edge­wood tra­ver­sait le hall à son heure habi­tuelle, avec son visage habi­tuel, son pas habi­tuel, ses gestes habi­tuels. Si on lui avait deman­dé — per­sonne ne le fit, per­sonne n’o­se­rait — si quelque chose d’ex­tra­or­di­naire s’é­tait pro­duit au cours de la semaine écou­lée, il aurait pro­ba­ble­ment répon­du que le ser­vice avait été main­te­nu, que les réser­va­tions avaient été hono­rées, et que la mar­me­lade de Mrs. Mac­Phail res­tait au-des­sus de tout reproche.

Hen­der­son ser­vait le petit-déjeu­ner avec le pro­fes­sion­na­lisme d’un homme qui n’a aucun sou­ve­nir de fan­tômes en cri­no­line récla­mant des œufs. Ou qui en a le sou­ve­nir mais qui a déci­dé, avec cette sagesse pra­tique du York­shire, que cer­tains sou­ve­nirs sont plus utiles quand on les range au fond d’un tiroir et qu’on perd la clé du tiroir.

Arthur des­cen­dit à huit heures.

Le res­tau­rant était bai­gné de soleil. Les tables étaient dres­sées. Les convives man­geaient. Les ser­viettes étaient pliées. Le monde fonctionnait.

Per­ci­val était à sa place habi­tuelle, der­rière son Times, avec ses deux œufs à la coque et son Earl Grey. Lord Asquith dor­mait sur la chaise voi­sine, un rond de four­rure blanche que le soleil fai­sait briller comme de la neige.

Arthur s’as­sit.

Per­ci­val bais­sa son jour­nal. Et Arthur vit.

Il vit que quelque chose avait chan­gé. Pas grand-chose — Per­ci­val était tou­jours Per­ci­val, tou­jours élé­gant, tou­jours iro­nique, tou­jours en pos­ses­sion de cette aisance sou­ve­raine qui était sa signa­ture et son armure. Mais quelque chose dans ses yeux était dif­fé­rent. Quelque chose de plus léger. Quelque chose de déles­té. Comme un navire qui aurait lar­gué un ancre invi­sible — il flot­tait au même endroit, mais il flot­tait autre­ment, avec une liber­té nou­velle, une mobi­li­té qu’Ar­thur n’a­vait pas vue auparavant.

Per­ci­val avait dit adieu à son père. Et ce matin, pour la pre­mière fois en dix ans, il était un homme qui regar­dait devant lui.

« Finch, dit-il. Thé ? »

« Thé. »

« Dar­jee­ling ? »

« Dar­jee­ling. »

« Excellent choix. »

Ils burent leur thé. Le silence entre eux était un bon silence — un silence de com­pli­ci­té, de par­tage, de choses vues ensemble qui n’a­vaient pas besoin d’être dites parce qu’elles avaient été vécues.

Odette entra. Elle por­tait une robe bleue — pas noire, bleue, et le chan­ge­ment de cou­leur était en lui-même un évé­ne­ment, une décla­ra­tion, un lever de rideau. Elle s’as­sit au pia­no — le Bech­stein, qui ce matin n’é­tait qu’un pia­no, qu’un magni­fique, silen­cieux, obéis­sant pia­no — et joua.

Elle joua la mélodie.

Pas une mélo­die connue. La mélo­die que le pia­no fan­tôme lui avait jouée, ce soir-là — cette ber­ceuse, cet adieu, cette conver­sa­tion musi­cale entre une femme vivante et un sou­ve­nir. Elle l’a­vait rete­nue. Note par note, elle l’a­vait gra­vée dans sa mémoire de musi­cienne, et main­te­nant elle la jouait, avec ses mains, avec ses doigts, avec son cœur, et la musique était belle — pas par­faite, pas comme l’o­ri­gi­nal fan­tôme, mais belle d’une autre beau­té, la beau­té des choses humaines, impar­faites, vivantes.

Le res­tau­rant se tut. Les four­chettes se sus­pen­dirent. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­pirent. Et pen­dant trois minutes — trois minutes exac­te­ment —, le Cla­rid­ge’s écou­ta une pia­niste fran­çaise jouer une musique qui n’au­rait jamais dû exis­ter, une musique née d’un dia­logue entre les vivants et les morts, et qui, par le miracle de l’art et de la mémoire, exis­tait désor­mais dans le monde des vivants, où elle resterait.

Quand Odette ter­mi­na, le silence dura. Puis un homme — le baron autri­chien, cet homme prag­ma­tique et sans ima­gi­na­tion qui n’a­vait rien vu, rien com­pris, rien soup­çon­né — dit : « Char­mant. » Et le monde reprit son cours.

* * *

Le Dr. Fang par­tit ce matin-là.

Il des­cen­dit avec sa sacoche en cuir noir — le pen­dule, les fla­cons de whis­ky, le ther­mo­mètre, le Tao Te King — et ser­ra la main d’Ar­thur dans le hall.

« Mr. Finch, dit-il. Ce fut un cas intéressant. »

« Inté­res­sant ? C’est le mot que vous choisissez ? »

« C’est le mot le plus hon­nête. “Extra­or­di­naire” serait exces­sif. “Nor­mal” serait men­son­ger. “Inté­res­sant” a cette qua­li­té pré­cieuse d’être exact sans être défi­ni­tif. Les choses inté­res­santes méritent qu’on y revienne. Les choses extra­or­di­naires, on les range sur une éta­gère et on les admire de loin. Je pré­fère revenir. »

Il ajus­ta son cha­peau melon — tou­jours trop petit, tou­jours de travers.

« Un conseil, Mr. Finch. Gar­dez la clé. Elle ne mar­che­ra plus — pas ici, pas main­te­nant. Mais les hôtels changent. Les mondes changent. Et les clés, quand elles ont choi­si quel­qu’un, ne choi­sissent pas à la légère. Un jour, quelque part, dans un autre hôtel, dans un autre pays, dans un autre moment de l’his­toire où les cou­tures craquent et les murs deviennent poreux — elle vous ser­vi­ra de nouveau. »

Il mon­ta dans un fiacre. Le che­val, cette fois, ne fit pas de difficultés.

* * *

Arthur devait par­tir aussi.

Son train pour Not­tin­gham était à qua­torze heures. Sa valise — cette valise fati­guée qui avait l’air si mal­heu­reuse dans le luxe du Cla­rid­ge’s et qui, au fil des jours, avait fini par y trou­ver une place, comme un chien errant qui s’ha­bi­tue au feu de che­mi­née — était bou­clée. Son car­net était dans sa poche, plein de notes qu’au­cun jour­nal ne publie­rait, plein d’un récit que per­sonne ne croi­rait, plein de la matière brute d’une his­toire qui atten­drait, peut-être des années, avant de trou­ver sa forme.

Il fit ses adieux.

Edge­wood lui ser­ra la main avec une pres­sion exac­te­ment cali­brée — ni trop ferme, ni trop molle, la pres­sion que le direc­teur du Cla­rid­ge’s accor­dait aux clients qu’il avait esti­més sans jamais le montrer.

« Vous serez le bien­ve­nu au Cla­rid­ge’s, Mr. Finch. À tout moment. »

« Mer­ci, Mr. Edge­wood. Le ser­vice était — » Il cher­cha le mot. « — exemplaire. »

« Nous nous effor­çons de satis­faire tous nos clients, mon­sieur. Quels qu’ils soient. »

Il y eut, dans cette phrase, l’ombre d’un sou­rire. Ou peut-être pas. Avec Edge­wood, on ne pou­vait jamais être sûr.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, croi­sée dans le hall, lui adres­sa un signe de tête royal.

« Mon­sieur Finch. Vous partez ? »

« Oui, madame. »

« Dom­mage. Vous étiez moins ennuyeux que la plu­part. » C’é­tait, de la part de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, un com­pli­ment d’une géné­ro­si­té inouïe. « Trans­met­tez mes res­pects à Not­tin­gham. C’est en Angle­terre, n’est-ce pas ? »

« Oui, madame. »

« Bien. Tant que ce n’est pas en France. »

Odette l’at­ten­dait près du pia­no. Elle ne dit pas grand-chose — elle n’é­tait pas, comme Per­ci­val, une femme de mots, elle était une femme de sons, et les sons qu’elle avait enten­dus au cours de la semaine écou­lée l’a­vaient chan­gée d’une manière qu’elle n’a­vait pas encore fini de comprendre.

« Mr. Finch, dit-elle. Merci. »

« De quoi ? »

« D’a­voir été là. Il est plus facile de vivre des choses impos­sibles quand quel­qu’un les vit avec vous et qu’il a un car­net pour les noter. Ça les rend un peu plus réelles. »

Elle lui ser­ra la main. Ses doigts étaient fermes — des doigts de pia­niste, des doigts qui avaient dia­lo­gué avec un fan­tôme et qui en por­taient encore, peut-être, la marque invisible.

Yusuf le condui­sit à la porte.

Le gar­çon mar­chait devant, droit comme un mina­ret, comme le pre­mier jour. Ils ne par­lèrent pas. Ils n’a­vaient pas besoin de par­ler. Yusuf savait ce qu’Ar­thur savait, et Arthur savait que Yusuf savait, et cette symé­trie de connais­sance silen­cieuse valait tous les discours.

À la porte, Yusuf s’arrêta.

« Mr. Finch. »

« Oui, Yusuf ? »

« Les hôtels ne meurent pas, mon­sieur. Les gens passent, les rois meurent, les empires tombent. Mais les hôtels res­tent. Ils absorbent tout. Ils gardent tout. Et de temps en temps — quand le monde a besoin de se sou­ve­nir de ce qu’il est — ils le restituent. »

Il ten­dit la main. Arthur la ser­ra. La main de Yusuf était chaude et sèche et étran­ge­ment fami­lière, comme s’il l’a­vait ser­rée avant, dans un autre temps, dans un autre lieu, et Arthur pen­sa — mais c’é­tait une pen­sée fugace, une pen­sée qui s’ef­fa­ça presque aus­si­tôt — qu’il rever­rait Yusuf. Pas ici. Pas main­te­nant. Mais quelque part. Dans un autre hôtel. Dans une autre ville.

Il sor­tit dans Brook Street. Le soleil l’é­blouit. Londres vivait — les fiacres, les voi­tures, les pié­tons, le bruit, la fumée, la vie dans sa bana­li­té magni­fique. Le deuil s’es­tom­pait déjà — pas dans les cœurs, mais dans les rues, dans les vitrines, dans l’air. Le monde conti­nuait. Le nou­veau siècle avançait.

Et Per­ci­val.

Per­ci­val l’at­ten­dait dehors, ados­sé à la façade du Cla­rid­ge’s, fumant une ciga­rette — pas un cigare, une ciga­rette, et le chan­ge­ment était en lui-même un signe, le signe d’un homme qui com­mence quelque chose plu­tôt que de finir quelque chose.

« Finch, dit-il. Vous partez. »

« Je pars. »

« Not­tin­gham. Le cri­cket. Les petites annonces. »

« Not­tin­gham. Le cri­cket. Les petites annonces. »

Per­ci­val jeta sa ciga­rette. Écra­sa la braise sous son talon. Regar­da Arthur avec ces yeux gris-vert qui avaient vu tant de choses — le monde, les fan­tômes, le fond de beau­coup trop de verres de whis­ky — et qui, ce matin, voyaient l’avenir.

« Écri­vez-le, Finch. Pas pour le jour­nal. Pour vous. Écri­vez ce que vous avez vu. Ce que nous avons vu. Pas tout de suite — les choses ont besoin de vieillir, comme le bon vin, comme le bon whis­ky, comme les bonnes his­toires. Mais un jour, quand vous serez prêt, écrivez-le. »

Arthur hocha la tête.

« Et vous, Per­ci­val ? Que ferez-vous ? »

Per­ci­val regar­da Brook Street. Regar­da le ciel de février. Regar­da l’ho­ri­zon — et dans son regard, Arthur vit quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’a­vait pas été là dix jours plus tôt, quand un jeune jour­na­liste de Not­tin­gham avait débar­qué au Cla­rid­ge’s avec une valise fati­guée et la peur d’être démas­qué. Il vit de l’ap­pé­tit. Non pas l’ap­pé­tit du gour­mand qui a faim, mais l’ap­pé­tit de l’homme qui a soif — soif de mou­ve­ment, de nou­veau­té, de ces endroits du monde où les choses sont encore incon­nues et où les réponses ne sont pas encore figées.

« Je pense que je vais voya­ger, dit Per­ci­val. Il y a un endroit — Constan­ti­nople, je crois — dont on m’a dit qu’il était inté­res­sant. Un hôtel. Le Pera Palace. Yusuf m’en a par­lé. Il dit que c’est un endroit où les choses arrivent. »

Il sou­rit. Le vrai sou­rire. Celui d’a­près les fantômes.

« Au revoir, Finch. »

« Au revoir, Percival. »

Ils se ser­rèrent la main. La main de Per­ci­val était ferme, chaude, vivante — la main d’un homme qui, pour la pre­mière fois depuis dix ans, n’at­ten­dait plus rien de per­sonne et pou­vait, enfin, avancer.

Arthur mon­ta dans un fiacre. Le fiacre s’é­loi­gna de Brook Street, tour­na dans New Bond Street, des­cen­dit vers Pic­ca­dilly. Arthur se retour­na une fois — une seule fois — et vit, devant le Cla­rid­ge’s, la sil­houette de Per­ci­val, debout, la main levée, et der­rière lui, dans la fenêtre du pre­mier étage, la sil­houette blanche et immo­bile de Lord Asquith, qui regar­dait par­tir Arthur avec ses yeux pâles de chat, de pro­phète, de témoin.

Puis le fiacre tour­na un coin et le Cla­rid­ge’s disparut.

* * *

ÉPI­LOGUE

Dans lequel on apprend ce qui est arri­vé ensuite, ou pas

Arthur Finch ne retour­na jamais au Claridge’s.

Non pas qu’il ne le vou­lût pas — il le vou­lait, d’une manière qui res­sem­blait à de la nos­tal­gie mais qui était quelque chose de plus pro­fond, quelque chose de plus com­pli­qué, le désir mêlé de peur de celui qui a tou­ché une flamme et qui sait qu’elle brûle mais qui se sou­vient aus­si qu’elle éclaire. Mais la vie, comme sou­vent, avait d’autres plans.

Il ren­tra à Not­tin­gham. Mr. Hart­ley le ren­voya — pas immé­dia­te­ment, pas avec éclat, mais avec cette len­teur admi­nis­tra­tive qui est la forme la plus cruelle du licen­cie­ment, parce qu’elle laisse le temps de l’hu­mi­lia­tion. Arthur n’a­vait pas envoyé un seul article. Pas une ligne. Le Not­tin­gham Eve­ning Post avait cou­vert les funé­railles de Vic­to­ria avec une dépêche d’a­gence et la colère silen­cieuse d’un rédac­teur en chef trahi.

Arthur ne pro­tes­ta pas. Il savait qu’au­cune expli­ca­tion ne serait accep­tée. « J’é­tais dans un hôtel han­té et j’ai dîné avec des fan­tômes » n’est pas le genre de jus­ti­fi­ca­tion qui impres­sionne un rédac­teur en chef du Nottinghamshire.

Il trou­va un autre emploi. Puis un autre. Puis un autre encore. Il tra­vailla pour des jour­naux de pro­vince, des maga­zines lit­té­raires, des revues obs­cures qui payaient mal et publiaient n’im­porte quoi — ce qui était, dans le cas d’Ar­thur, un avan­tage. Il écri­vait des articles sur les foires agri­coles et les assem­blées parois­siales, et le soir, dans sa chambre de la pen­sion de famille de Mme Chad­wick à Der­by, il écri­vait autre chose.

Il écri­vait ce qu’il avait vu.

Pas un article. Pas un rap­port. Quelque chose d’autre — quelque chose qui tenait du jour­nal, de la confes­sion, du roman, du rêve. Il écri­vait Per­ci­val et ses yeux gris-vert. Il écri­vait Edge­wood et son visage d’a­ca­jou. Il écri­vait Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton et son déni majes­tueux. Il écri­vait Odette et le pia­no fan­tôme. Il écri­vait Fang et son pen­dule. Il écri­vait Yusuf et ses énigmes. Il écri­vait les fan­tômes, les portes, la clé, le cou­loir impos­sible, l’é­tage 3½, le dîner avec les morts. Il écri­vait le père de Per­ci­val qui ne se retour­nait pas. Il écri­vait le V sur la ser­viette. Il écri­vait le soleil du len­de­main matin, et le thé, et le silence, et la nor­ma­li­té qui était la chose la plus étrange de toutes.

Il écri­vit pen­dant trois ans. Le manus­crit, quand il le ter­mi­na, fai­sait deux cent qua­rante pages. Il le relut une fois. Le trou­va insuf­fi­sant. Le mit dans un tiroir. L’ou­blia — ou crut l’ou­blier, ce qui n’est pas la même chose.

* * *

En 1907, Arthur reçut une lettre.

Elle venait de Constan­ti­nople. L’en­ve­loppe por­tait un timbre otto­man et une adresse grif­fon­née d’une écri­ture qu’il recon­nut immé­dia­te­ment — cette écri­ture longue, pen­chée, élé­gante, l’é­cri­ture d’un homme qui trans­forme chaque mot en geste.

Cher Finch,

Constan­ti­nople est exac­te­ment aus­si absurde que Yusuf l’a­vait pro­mis. Le Pera Palace est un hôtel magni­fique — pas aus­si dis­tin­gué que le Cla­rid­ge’s, mais consi­dé­ra­ble­ment plus amu­sant. Les Russes blancs y côtoient les espions alle­mands et les der­niers Otto­mans nos­tal­giques. Il y a un chat blanc qui me rap­pelle Lord Asquith, en plus inso­lent. Et le back­gam­mon local est addictif.

J’ai fait des choses que vous désap­prou­ve­riez. J’ai aus­si fait des choses que j’ap­prouve moi-même, ce qui est nou­veau et plu­tôt agréable.

Le monde est vaste, Finch. Plus vaste que Brook Street. Plus vaste que les fan­tômes. Et les hôtels — les vrais hôtels, les grands hôtels, ceux qui ont une mémoire et un carac­tère — sont les meilleurs endroits pour l’observer.

J’es­père que vous écrivez.

Votre ami,

Dunne

P.S. La clé. Gar­dez-la. Un jour, vous en aurez besoin.

Arthur relut la lettre trois fois. Puis il ouvrit le tiroir de son bureau — pas celui du manus­crit, l’autre, le petit tiroir du haut qui conte­nait des trom­bones, des timbres, et un objet en bronze, lourd, gra­vé de motifs qui ne res­sem­blaient plus à rien.

Il prit la clé. La tint dans sa main. Elle était froide, inerte, ordinaire.

Mais elle était là. Et il la garda.

* * *

Des années pas­sèrent. Beau­coup d’an­nées. Les années font cela — elles passent, sans deman­der la per­mis­sion, sans pré­ve­nir, avec cette inso­lence tran­quille qui est la marque du temps quand il n’a pas de rai­son de s’arrêter.

Arthur vieillit. Il ne devint pas célèbre. Il ne devint pas riche. Il devint quelque chose de mieux et de plus rare : il devint quel­qu’un qui avait vu, une fois, les cou­tures du monde s’ou­vrir, et qui n’a­vait pas détour­né le regard.

Il épou­sa une femme douce de Bath, qui ne croyait pas aux fan­tômes mais qui croyait en Arthur, ce qui était suf­fi­sant. Il eut deux enfants. Il conti­nua à écrire — des articles, des chro­niques, par­fois un conte pour ses enfants dans lequel un hôtel s’a­ni­mait la nuit et où les vieux clients reve­naient dîner. Les enfants ado­raient ces his­toires. Ils ne savaient pas qu’elles étaient vraies.

Le manus­crit res­ta dans le tiroir. Arthur le sor­tait par­fois, le reli­sait, le trou­vait tou­jours insuf­fi­sant. Les mots, déci­dé­ment, n’é­taient pas à la hau­teur. Les mots sont des outils pour décrire le monde visible. Ce qu’il avait vu au Cla­rid­ge’s appar­te­nait à l’autre monde — celui qui se tient der­rière le papier peint et sous le marbre, celui que les clés ouvrent et que le temps referme, celui dont les grands hôtels sont les gar­diens et les passeurs.

* * *

En 1924, Arthur reçut un jour­nal. Pas une lettre — un jour­nal. Le Times. Envoyé depuis Constan­ti­nople par quel­qu’un qui avait entou­ré un article au crayon rouge.

L’ar­ticle, bref, men­tion­nait qu’un cer­tain Sir Per­ci­val Dunne, sujet bri­tan­nique rési­dant à Constan­ti­nople, fai­sait l’ob­jet d’une enquête pour des « acti­vi­tés incom­pa­tibles avec les inté­rêts de la Cou­ronne ». Les détails étaient vagues — ils l’é­taient tou­jours, dans ce genre d’af­faires. Espion­nage, disaient cer­tains. Contre­bande, disaient d’autres. Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, dirait Percival.

Arthur sou­rit en lisant l’ar­ticle. Il sou­rit parce qu’il connais­sait Per­ci­val, et qu’il savait que la véri­té, avec Per­ci­val, n’é­tait jamais simple et rare­ment ennuyeuse. Il sou­rit parce que Per­ci­val était vivant, et à Constan­ti­nople, et dans les ennuis, ce qui était, pour Per­ci­val, une forme de bonheur.

Et il sou­rit parce que, dans la marge du jour­nal, à côté de l’ar­ticle entou­ré de rouge, il y avait un mot. Écrit de la même écri­ture longue et pen­chée. Un seul mot :

Magni­fique.

* * *

Arthur Finch mou­rut en 1948, dans son lit, à Der­by, à l’âge de soixante et onze ans. C’é­tait une mort tran­quille — la mort d’un homme qui avait vécu une vie ordi­naire tra­ver­sée, une fois, par l’ex­tra­or­di­naire, et qui avait eu la sagesse de ne pas cher­cher à la reproduire.

Sa femme trou­va, dans le tiroir du bas de son bureau, le manus­crit. Deux cent qua­rante pages, jau­nies, dans une écri­ture ner­veuse et pen­chée vers la droite. Elle le lut. Ne le com­prit pas tout à fait. Le ran­gea dans un car­ton avec les lettres de Per­ci­val — il y en avait une ving­taine, espa­cées sur trente ans, cha­cune plus extra­va­gante que la pré­cé­dente, la der­nière datant de 1938 et por­tant un cachet pos­tal d’Istanbul.

Et dans le même car­ton, enve­lop­pée dans un mou­choir de soie, une clé en bronze. Lourde. Ancienne. Gra­vée de motifs qui, selon l’angle de la lumière, res­sem­blaient à des feuilles, ou à des flammes, ou à des visages.

La femme d’Ar­thur ne savait pas ce que c’é­tait. Elle la gar­da quand même.

Les clés, même quand on ne sait pas ce qu’elles ouvrent, sont des choses qu’on garde. Par ins­tinct. Par espoir. Parce que quelque part, dans un hôtel qu’on n’a pas encore visi­té, dans une ville qu’on ne connaît pas encore, dans un moment de l’his­toire où les murs devien­dront poreux et où les morts revien­dront dîner — quelque part, il y aura une porte qui attend.

* * *

FIN

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Cha­pitres 5 à 10

DEUXIÈME PAR­TIE

L’ES­CA­LADE

* * *

CHA­PITRE V

Dans lequel les morts se plaignent du service

Le pre­mier fan­tôme offi­ciel­le­ment signa­lé au Cla­rid­ge’s — c’est-à-dire le pre­mier à figu­rer dans un rap­port écrit, car les fan­tômes offi­cieux cir­cu­laient pro­ba­ble­ment depuis des jours — appa­rut le 26 jan­vier 1901, à trois heures et quart du matin, dans le restaurant.

Le témoin était Tho­mas Weekes, gar­çon de nuit, vingt-deux ans de ser­vice, un homme dont la fia­bi­li­té était consi­dé­rée comme un fait acquis, au même titre que la rota­tion de la terre ou la ponc­tua­li­té des trains entre Pad­ding­ton et Oxford. Tho­mas Weekes ne buvait pas. Tho­mas Weekes ne rêvait pas — du moins pas pen­dant les heures de tra­vail. Tho­mas Weekes avait un rap­port au réel si solide, si inflexible, si dénué d’i­ma­gi­na­tion que le réel lui-même s’en remet­tait à lui comme à une référence.

Ce que Tho­mas Weekes vit cette nuit-là, dans le res­tau­rant désert du Cla­rid­ge’s, tan­dis qu’il effec­tuait sa ronde habi­tuelle, fut ceci :

Une femme.

Elle était assise à la table 7, celle près de la colonne, celle que Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton récla­mait chaque soir et que les ser­veurs gar­daient pour elle avec la vigi­lance de pré­to­riens. La femme por­tait une robe — pas une robe de 1901, pas le noir du deuil ni les manches gigot ni les cor­sets balei­nés de l’é­poque — une robe d’un autre temps, ample, fluide, d’un bleu ciel qui brillait fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té comme de la soie au clair de lune. Une cri­no­line. Les che­veux rele­vés en boucles com­plexes. Des gants blancs. Et sur la table, devant elle, un verre de vin à moi­tié plein.

Tho­mas Weekes s’ar­rê­ta. Son esprit, cette machine magni­fique de prag­ma­tisme, ten­ta de trai­ter l’information.

Hypo­thèse 1 : une cliente som­nam­bule. Pos­sible. Cela arrivait.

Hypo­thèse 2 : une dame de la nuit qui s’é­tait intro­duite dans l’hô­tel. Peu pro­bable. Le Cla­rid­ge’s avait des portiers.

Hypo­thèse 3 : une actrice en cos­tume. Envi­sa­geable, bien que les actrices fussent rares au Cla­rid­ge’s, l’hô­tel consi­dé­rant le théâtre comme une pro­fes­sion à peine supé­rieure au cambriolage.

Tho­mas Weekes s’approcha.

« Madame ? L’hô­tel est fer­mé. Puis-je vous rac­com­pa­gner à votre chambre ? »

La femme leva les yeux. Son visage était beau — d’une beau­té froide, cise­lée, le genre de beau­té qu’on voit dans les por­traits de l’é­cole anglaise du XVIIIe siècle, une beau­té qui ne cher­chait pas à plaire mais à exis­ter, sim­ple­ment, avec auto­ri­té. Et ses yeux — Tho­mas Weekes le note­rait dans son rap­port, avec la pré­ci­sion d’un homme qui ne se per­met­trait jamais d’in­ven­ter — ses yeux n’a­vaient pas de cou­leur. Pas d’i­ris. Pas de pupille. Ils étaient blancs. D’un blanc lumi­neux, doux, comme de la nacre.

« Le ser­vice est d’une len­teur inad­mis­sible, dit la femme. J’at­tends mon consom­mé depuis une heure. »

Sa voix était par­fai­te­ment claire. Pas spec­trale, pas d’outre-tombe — une voix de femme du monde, irri­tée par un retard, le genre de voix qu’on enten­dait au Cla­rid­ge’s trente fois par jour.

Tho­mas Weekes ouvrit la bouche. Aucun mot n’en sor­tit. Tho­mas Weekes, qui n’a­vait jamais été à court de mots en vingt-deux ans de ser­vice, qui avait répon­du à des ducs, à des géné­raux, à un empe­reur du Bré­sil en visite pri­vée, Tho­mas Weekes ne trou­va rien à dire.

La femme soupira.

« C’est tou­jours la même chose. On vous ignore. On vous fait attendre. Et quand on se plaint, on vous regarde comme si vous étiez transparente. »

Elle prit son verre de vin — le geste était par­fai­te­ment natu­rel, la main gan­tée de blanc se refer­mant sur le cris­tal avec l’as­su­rance de l’ha­bi­tude — but une gor­gée, repo­sa le verre, et regar­da Tho­mas Weekes avec une expres­sion qui oscil­lait entre l’a­ga­ce­ment et la pitié.

Puis elle s’estompa.

Le mot est exact. Elle ne dis­pa­rut pas — cela aurait été trop bru­tal, trop théâ­tral. Elle s’es­tom­pa, comme une aqua­relle qu’on dilue, les contours se fon­dant dans l’air, les cou­leurs pâlis­sant, la robe bleue deve­nant brume, le visage deve­nant lumière, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien — rien sauf le verre de vin sur la table, qui conte­nait encore, Tho­mas Weekes le véri­fia, du liquide.

Il goû­ta le vin. C’é­tait un bour­gogne. Un très bon bourgogne.

Tho­mas Weekes alla trou­ver Mr. Edgewood.

* * *

Le rap­port de Mr. Edge­wood à la direc­tion — un docu­ment d’une page et demie, rédi­gé dans un style si neutre qu’il aurait pu concer­ner une fuite de robi­net ou un pro­blème d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en beurre — men­tion­nait « un inci­dent inha­bi­tuel dans le res­tau­rant, impli­quant une mani­fes­ta­tion visuelle de nature indé­ter­mi­née, obser­vée par un membre du per­son­nel de confiance ». Il recom­man­dait « une atten­tion accrue aux condi­tions atmo­sphé­riques de l’é­ta­blis­se­ment » et « la consul­ta­tion d’un spécialiste ».

Arthur apprit l’exis­tence du rap­port par Per­ci­val, qui l’a­vait apprise par Yusuf, qui l’a­vait apprise de la femme de chambre du deuxième étage, qui l’a­vait apprise de Tho­mas Weekes lui-même, effon­dré dans la cui­sine devant un thé au brandy.

« C’est le pre­mier rap­port offi­ciel, dit Per­ci­val au petit-déjeu­ner, en déca­pi­tant son œuf avec la pré­ci­sion d’un bour­reau. Mais pas le pre­mier inci­dent. La blan­chis­seuse a vu un homme en per­ruque pou­drée la semaine der­nière. Un valet a trou­vé des shil­lings géor­giens sous un oreiller. Et le cui­si­nier de nuit — Rodri­guez, un Por­tu­gais solide, pas le genre à hal­lu­ci­ner — jure qu’un homme en habit lui a deman­dé un consom­mé à quatre heures du matin et a dis­pa­ru en lais­sant un pour­boire sur le comp­toir. Des pièces en or. Datées de 1782. »

Arthur pre­nait des notes. Sa main trem­blait légèrement.

« Et per­sonne ne — per­sonne ne s’inquiète ? »

Per­ci­val le regar­da avec cet air qu’il avait par­fois — un mélange de ten­dresse et d’exas­pé­ra­tion, le regard d’un homme qui explique les marées à quel­qu’un qui n’a jamais vu la mer.

« S’in­quié­ter de quoi, Finch ? Ils ne font de mal à per­sonne. La dame au consom­mé veut dîner. L’homme à la per­ruque se pro­mène. Ils sont contra­riés, pas dan­ge­reux. Ils sont — com­ment dire — des clients insa­tis­faits qui reviennent se plaindre. Ce qui, au Cla­rid­ge’s, est somme toute assez banal. »

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, à sa table habi­tuelle, man­geait ses œufs brouillés avec la séré­ni­té d’une femme pour qui le sur­na­tu­rel n’é­tait qu’un désa­gré­ment sup­plé­men­taire dans un monde déjà lar­ge­ment insatisfaisant.

« Les morts ne me dérangent pas, décla­ra-t-elle quand Per­ci­val, avec un aplomb magni­fique, alla la consul­ter sur la ques­tion. Ce sont les vivants qui sont insup­por­tables. Au moins, les morts ont des manières. »

« Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, dit Per­ci­val en s’in­cli­nant, vous êtes un roc dans la tempête. »

« Je suis une Bram­well, mon­sieur. Les Bram­well ne tremblent pas. Mon pre­mier mari a été char­gé par un rhi­no­cé­ros à Nai­ro­bi et n’a pas lâché son gin-tonic. C’est dans le sang. »

Odette Cla­vert, en revanche, était au bord de la crise.

Arthur la trou­va dans le salon, debout devant le pia­no, les bras croi­sés, le regard meur­trier, dans l’at­ti­tude d’une femme qui s’ap­prête à pro­vo­quer un ins­tru­ment de musique en duel.

« Il a joué cette nuit, dit-elle. Pen­dant quatre heures. Quatre heures de Haen­del. La Sara­bande. Les Varia­tions. Le Menuet en sol mineur — et il l’a joué en la mineur, ce qui est un sacri­lège, mon­sieur Finch, un sacri­lège musi­cal com­pa­rable à — à — je n’ai même pas de com­pa­rai­son. C’est au-delà de la comparaison. »

« Made­moi­selle Cla­vert, peut-être que le piano — »

« Ne me dites pas que le pia­no “fait ce qu’il peut”. Le pia­no est un Bech­stein. Un Bech­stein ne fait pas ce qu’il peut. Un Bech­stein fait ce qu’il doit. Et ce qu’il doit, c’est res­ter silen­cieux quand per­sonne ne le touche. C’est la règle fon­da­men­tale de l’exis­tence d’un pia­no. C’est — c’est le contrat social entre un ins­tru­ment et la civilisation. »

Arthur hocha la tête avec la sagesse d’un homme qui sait qu’il est inutile de rai­son­ner quel­qu’un qui a rai­son pour les mau­vaises raisons.

« Et ce matin, pour­sui­vit Odette en bais­sant la voix, ce matin, j’ai trou­vé ceci sur le pupitre. »

Elle lui ten­dit un bout de papier. C’é­tait une feuille de musique — une par­ti­tion manus­crite, d’une écri­ture ancienne, à l’encre qui avait viré au sépia. En haut, un titre : Aria pour un hôtel endor­mi. Et en des­sous, une note, dans la même écri­ture que les mes­sages qu’Ar­thur trou­vait sur sa table de nuit :

Pour Made­moi­selle. Avec mes com­pli­ments. — G.F.H.

Arthur regar­da la par­ti­tion. Regar­da Odette. Regar­da la partition.

« G.F.H. ? »

Odette ser­ra les lèvres.

« Georg Frie­drich Hän­del, mon­sieur Finch. Georg Frie­drich Hän­del est mort en 1759 et il m’é­crit des partitions. »

Elle mar­qua une pause.

« Et le pire — le pire — c’est que la mélo­die est ravissante. »

* * *

Les jours sui­vants virent une mul­ti­pli­ca­tion des inci­dents que Mr. Edge­wood, dans ses rap­ports, conti­nua obs­ti­né­ment à qua­li­fier d’« inha­bi­tuels » — un adjec­tif qui, comme un élas­tique trop éti­ré, finis­sait par ne plus rien signi­fier du tout.

Le 27 jan­vier, un client du qua­trième étage — un indus­triel de Bir­min­gham nom­mé Mr. Cra­dock — des­cen­dit à la récep­tion à sept heures du matin pour signa­ler qu’un homme en uni­forme mili­taire du XVIIIe siècle était assis au pied de son lit quand il s’é­tait réveillé, et qu’il lisait son journal.

« Mon jour­nal, Mr. Edge­wood. Le Times. Mon Times. Celui que j’a­vais com­man­dé pour ce matin. »

« Le gent­le­man a‑t-il fait des com­men­taires sur les nou­velles, Mr. Cradock ? »

« Il a dit — il a dit que la poli­tique étran­gère de Lord Salis­bu­ry man­quait de rigueur et que le cours de l’é­tain allait bais­ser. Puis il a dis­pa­ru. Avec mon journal. »

Mr. Edge­wood nota l’in­ci­dent. Fit por­ter un nou­veau Times à Mr. Cra­dock. Le cours de l’é­tain, nota Arthur dans la marge de son car­net, bais­sa effec­ti­ve­ment de trois points le lendemain.

Le 28 jan­vier, la femme de chambre du pre­mier étage — une Irlan­daise nom­mée Bri­gid, qui avait le tem­pé­ra­ment inflam­mable de sa nation et la fran­chise de ceux qui n’ont rien à perdre — décla­ra à qui vou­lait l’en­tendre qu’elle avait trou­vé, dans la chambre 109, un lit défait, un verre de por­to vide et des chaus­sures à boucles d’un modèle qu’on ne fabri­quait plus depuis la mort de George III. La chambre 109 était inoc­cu­pée depuis une semaine.

« J’ai refait le lit, dit Bri­gid. J’ai lavé le verre. J’ai ran­gé les chaus­sures dans le pla­card. Si les morts veulent un ser­vice de chambre, ils l’au­ront, mais ils pour­raient au moins lais­ser un pourboire. »

Le 29 jan­vier, un évé­ne­ment plus trou­blant. Arthur, en pas­sant devant le grand miroir du pre­mier étage — ce miroir dont Per­ci­val lui avait dit qu’il fai­sait paraître les gens plus minces — s’ar­rê­ta et se regar­da. Il ne se vit pas. C’est-à-dire qu’il se vit, mais pas seul. Dans le miroir, der­rière son reflet, il y avait le hall — le même hall, avec les mêmes colonnes, les mêmes lustres, le même sol en marbre. Mais le hall du miroir était plein de monde. Des gens que le hall réel ne conte­nait pas. Des dizaines de per­sonnes en tenues de dif­fé­rentes époques — cri­no­lines, hauts-de-forme, per­ruques, uni­formes — qui tra­ver­saient le hall dans toutes les direc­tions, qui se croi­saient, qui se saluaient, qui vivaient leur vie d’un autre temps avec la même désin­vol­ture que les clients de 1901 vivaient la leur. Et, au milieu de cette foule impos­sible, debout près de la récep­tion, une sil­houette qui ne bou­geait pas — un homme, grand, en habit sombre, qui regar­dait droit vers le miroir, droit vers Arthur, avec une expres­sion qui n’é­tait ni hos­tile ni ami­cale mais sim­ple­ment — attentive.

Arthur se retour­na. Le hall réel était presque vide. Un groom. Un client qui tra­ver­sait. Mr. Edge­wood der­rière son comp­toir. Pas de foule. Pas d’homme en habit.

Il regar­da de nou­veau le miroir. Son propre reflet, seul, dans un hall vide.

Il mon­ta à sa chambre et écri­vit dans son car­net, d’une écri­ture qui com­men­çait à perdre sa régularité :

Les miroirs montrent le pas­sé. Per­ci­val avait rai­son. Ne pas faire confiance aux miroirs.

* * *

CHA­PITRE VI

Dans lequel le Dr. Fang arrive avec un pen­dule et des certitudes

Le Dr. Aloy­sius Fang arri­va au Cla­rid­ge’s le 29 jan­vier à onze heures du matin, par un fiacre noir tiré par un che­val gris qui avait l’air aus­si excen­trique que son passager.

Le Dr. Fang était un homme qu’on ne pou­vait pas ne pas remar­quer, de la même manière qu’on ne peut pas ne pas remar­quer un incen­die dans une biblio­thèque — il était spec­ta­cu­laire, dépla­cé, et légè­re­ment dan­ge­reux pour l’ordre éta­bli. Il était petit — peut-être cinq pieds quatre pouces — et mince, avec un visage qui témoi­gnait de ses deux héri­tages avec une fran­chise que les phré­no­logues de l’é­poque auraient trou­vée fas­ci­nante et que les gens civi­li­sés trou­vaient sim­ple­ment inté­res­sant. De son père can­to­nais, il avait les pom­mettes hautes, la pré­ci­sion du regard, et une cer­taine éco­no­mie de mou­ve­ment qui sug­gé­rait que chaque geste avait été réflé­chi et approu­vé avant d’être exé­cu­té. De sa mère des High­lands, il avait les sour­cils — des sour­cils roux, brous­sailleux, indis­ci­pli­nés, qui vivaient leur propre vie au-des­sus de ses yeux noirs comme deux renards au-des­sus d’un lac sombre. Le résul­tat était sai­sis­sant, et le Dr. Fang le savait et en jouait avec le plai­sir dis­cret d’un homme qui a com­pris que son appa­rence est son meilleur outil de travail.

Il por­tait un cos­tume trois-pièces en tweed écos­sais, un gilet bro­dé de motifs qu’on aurait dit chi­nois mais qui étaient peut-être cel­tiques — ou les deux —, une montre à gous­set, et un cha­peau melon. Il trans­por­tait deux valises : une grande, en cuir, conte­nant ses affaires per­son­nelles, et une petite, en bois laqué noir, conte­nant — comme Arthur le décou­vri­rait bien­tôt — ses instruments.

Mr. Edge­wood l’ac­cueillit avec la même impas­si­bi­li­té qu’il accueillait tout le monde, mais Arthur crut déce­ler — pour la pre­mière fois — une nuance dans cette impas­si­bi­li­té. Pas de l’in­quié­tude, non. Pas du sou­la­ge­ment non plus. Quelque chose comme de l’ex­pec­ta­tive. L’ex­pres­sion d’un homme qui a appe­lé le méde­cin et qui attend le diag­nos­tic avec un mélange de curio­si­té et de fatalisme.

« Dr. Fang. Mer­ci d’être venu. »

« Mr. Edge­wood. » Le Dr. Fang ser­ra la main du direc­teur avec une poi­gnée brève et ferme. Sa voix avait un accent d’É­dim­bourg si pro­non­cé qu’il trans­for­mait chaque phrase en pay­sage mon­ta­gneux. « Vous avez des fantômes. »

Ce n’é­tait pas une question.

« Nous avons des inci­dents inha­bi­tuels, cor­ri­gea Edgewood.

— Vous avez des fan­tômes, répé­ta le Dr. Fang avec la patience d’un homme qui a l’ha­bi­tude qu’on refuse d’ap­pe­ler les choses par leur nom. Combien ? »

« Dif­fi­cile à dire. Plusieurs. »

« Plu­sieurs. » Le Dr. Fang regar­da le hall avec l’ex­pres­sion d’un méde­cin qui exa­mine un patient et qui voit immé­dia­te­ment ce que le patient ne veut pas qu’on voie. « Oui. Je sens ça. L’air est épais. Beau­coup de rési­dus. Beau­coup de strates. C’est un bâti­ment ancien ? »

« Le Cla­rid­ge’s existe sous sa forme actuelle depuis 1856. Mais l’emplacement — »

« L’emplacement est plus ancien. Oui. Bien sûr. » Le Dr. Fang posa sa valise noire sur le sol, l’ou­vrit, et en sor­tit un pen­dule — un pen­dule en cris­tal, sus­pen­du à une chaîne d’argent, qui cap­ta la lumière des lustres et la dis­per­sa en arcs-en-ciel minia­tures sur les murs. Il le tint devant lui et le regar­da osciller.

Le pen­dule ne bou­gea pas. Puis il bou­gea. Pas de gauche à droite, pas en cercle — il bou­gea vers le haut. Vers le pla­fond. La chaîne se ten­dit et le cris­tal s’é­le­va, dou­ce­ment, comme tiré par un fil invi­sible, jus­qu’à poin­ter ver­ti­ca­le­ment vers le ciel.

Le Dr. Fang hocha la tête.

« Fas­ci­nant, dit-il. Abso­lu­ment fas­ci­nant. La per­tur­ba­tion est ver­ti­cale. Pas hori­zon­tale. Ce qui signi­fie que le pro­blème n’est pas spa­tial mais tem­po­rel. Les couches ne sont pas côte à côte — elles sont empi­lées. Comme un mil­le­feuille. Vous vivez dans un mil­le­feuille méta­phy­sique, Mr. Edgewood. »

Mr. Edge­wood accueillit cette infor­ma­tion avec le même stoï­cisme qu’il aurait accueilli l’an­nonce que les cana­li­sa­tions avaient besoin d’une révision.

« Pou­vez-vous résoudre le pro­blème, Dr. Fang ? »

« Résoudre ? » Le Dr. Fang ran­gea son pen­dule avec le soin d’un chi­rur­gien ran­geant un scal­pel. « Mon cher mon­sieur, on ne résout pas un mil­le­feuille. On le mange. Ou on le laisse tran­quille. Je suis ici pour com­prendre, pas pour gué­rir. Cer­taines mala­dies ne sont pas des mala­dies — ce sont des condi­tions. Et la condi­tion de votre hôtel, en ce moment, est d’être han­té. C’est un état tem­po­raire, lié à la mort de la reine. Quand le deuil sera fait — quand l’an­cienne époque aura accep­té de céder la place à la nou­velle —, les couches se resta­bi­li­se­ront et vos fan­tômes ren­tre­ront chez eux. En atten­dant — » Il sou­rit, et son sou­rire avait la cha­leur inat­ten­due d’un whis­ky bu au coin du feu par une nuit d’hi­ver. « — en atten­dant, tâchons de ne pas les vexer. »

* * *

Le Dr. Fang pas­sa le reste de la jour­née à arpen­ter l’hô­tel avec son pen­dule, sa petite valise noire et un car­net dans lequel il notait des choses en sté­no­gra­phie — ou en man­da­rin, ou dans un sys­tème d’é­cri­ture de son inven­tion, Arthur ne par­vint jamais à déter­mi­ner lequel. Il frap­pait les murs avec les join­tures de ses doigts et écou­tait le son avec l’at­ten­tion d’un accor­deur. Il posait la paume de sa main sur les portes et fer­mait les yeux pen­dant de longues secondes. Il par­lait aux murs.

Arthur le sui­vait, car­net en main, dans un état mêlé de fas­ci­na­tion et de doute. Le Dr. Fang ne sem­blait pas se sou­cier de sa pré­sence — ou plu­tôt, il l’a­vait accep­tée avec la même indif­fé­rence qu’il accep­tait tout le reste, comme un fait du paysage.

« Vous êtes le jour­na­liste, dit-il dans le cou­loir du deuxième étage, en col­lant son oreille contre le mur comme un méde­cin aus­culte un tho­rax. Per­ci­val m’a par­lé de vous. Il dit que vous avez la clé. »

« Vous connais­sez Percival ? »

« Tout le monde connaît Per­ci­val. Per­ci­val est l’un de ces hommes qui sont impos­sibles à igno­rer et dan­ge­reux à connaître. Un peu comme le typhus, mais avec de meilleures manières. Oui, je le connais. Nous avons eu des — disons des inté­rêts com­muns. Par le passé. »

Il frap­pa le mur. Écou­ta. Fron­ça ses sour­cils roux.

« Ce mur est mince, dit-il. Pas phy­si­que­ment — struc­tu­rel­le­ment, il est solide. Mais tem­po­rel­le­ment, il est mince. Comme un tis­su usé. On voit presque au tra­vers. » Il se tour­na vers Arthur. « Mon­trez-moi la clé. »

Arthur la sor­tit de sa poche. Le Dr. Fang la prit, la retour­na, la por­ta à son oreille — Arthur n’in­ven­ta pas ce détail — comme on écoute un coquillage.

« Elle chante, dit le Dr. Fang. Très bas. Un bour­don­ne­ment. Vous ne l’en­ten­dez pas ? Non, bien sûr que non. Il faut l’o­reille entraî­née. Cette clé est très ancienne, Mr. Finch. Plus ancienne que l’hô­tel. Plus ancienne que le bâti­ment. Elle est liée à l’emplacement, pas à la struc­ture. Quoi qu’il y ait eu ici avant le Cla­rid­ge’s — une auberge, une mai­son, un champ — cette clé en fai­sait partie. »

Il la ren­dit à Arthur.

« Et elle vous a choi­si. Ce qui est inté­res­sant, parce que d’ha­bi­tude — » Il s’arrêta.

« D’ha­bi­tude quoi ? »

« D’ha­bi­tude, elle choi­sit Percival. »

* * *

Arthur trou­va Per­ci­val au bar, en fin d’a­près-midi, dans son fau­teuil habi­tuel, avec Lord Asquith sur les genoux et un whis­ky à la main — une scène si par­fai­te­ment com­po­sée qu’elle aurait pu être un tableau de genre : Aris­to­crate au repos, avec chat, cir­ca 1901.

« Le Dr. Fang dit que la clé vous choi­sit habituellement. »

Per­ci­val ne cil­la pas.

« Le Dr. Fang est un homme brillant mais indis­cret. Deux qua­li­tés qui, ensemble, sont très utiles chez les autres et très gênantes chez soi. Oui, la clé m’a choi­si autre­fois. La pre­mière année de mon séjour ici. Elle est appa­rue sur ma table de nuit, exac­te­ment comme sur la vôtre. Elle m’a mon­tré des choses. Des portes, des cou­loirs, des chambres d’autres temps. J’ai explo­ré. J’ai — » Il cares­sa la tête de Lord Asquith, qui ron­ron­nait avec la suf­fi­sance d’un être qui a réso­lu tous les pro­blèmes de l’exis­tence. « J’ai peut-être explo­ré trop loin. »

« Et ? »

« Et un jour, elle est par­tie. Dis­pa­rue de ma table de nuit. Je ne l’ai plus revue pen­dant un an. Puis Vic­to­ria est morte, et la clé est réap­pa­rue — sur votre table de nuit, pas sur la mienne. Ce qui signi­fie — » Il but une gor­gée de whis­ky. « — ce qui signi­fie soit qu’elle en a fini avec moi, soit qu’elle me punit, soit qu’elle a ses rai­sons. Les clés, comme les chats, ont leurs rai­sons, et elles ne se donnent pas la peine de les expliquer. »

Arthur s’as­sit. Com­man­da un whis­ky. Sen­tit que la conver­sa­tion allait deve­nir le genre de conver­sa­tion après laquelle on ne voit plus le monde de la même façon.

« Per­ci­val, qu’a­vez-vous vu ? Quand la clé vous a mon­tré des choses — qu’a­vez-vous vu ? »

Per­ci­val regar­da le feu. Les flammes dan­saient dans ses yeux gris-vert, et pen­dant un ins­tant — un ins­tant seule­ment — le masque tom­ba. Der­rière le charme, der­rière l’i­ro­nie, der­rière le whis­ky et les bons mots, il y avait un homme qui avait vu quelque chose qu’il n’au­rait pas dû voir, et qui ne savait pas si c’é­tait un cadeau ou une malédiction.

« J’ai vu les gens qui ont dor­mi dans ma chambre, dit-il dou­ce­ment. Pas leurs fan­tômes — eux. Tels qu’ils étaient de leur vivant. Un diplo­mate fran­çais qui écri­vait des lettres à une femme qu’il n’a­vait pas le droit d’ai­mer. Une can­ta­trice russe qui pleu­rait dans son bain. Un vieil homme qui par­lait à sa femme morte comme si elle était assise dans le fau­teuil en face de lui. Des vies entières, Finch. Com­pri­mées dans les murs. Jouées en boucle, comme un pho­no­graphe qui n’ar­rive pas à s’arrêter. »

Il mar­qua une pause.

« Et j’ai vu la chambre 64 — ma chambre — telle qu’elle sera. Pas telle qu’elle était. Telle qu’elle sera. C’est pour ça que la clé ne l’ouvre pas pour vous. Pas encore. Ce qu’il y a der­rière cette porte, ce n’est pas le pas­sé. C’est — autre chose. »

Il reprit son masque. Comme ça. En un ins­tant. Le sou­rire revint, l’i­ro­nie revint, le Per­ci­val public rem­pla­ça le Per­ci­val pri­vé avec la flui­di­té d’un chan­ge­ment de costume.

« Mais ne nous assom­bris­sons pas, Finch. La vie est courte, l’é­ter­ni­té est longue, et le whis­ky est excellent. Par­lez-moi plu­tôt de vos articles. Le Not­tin­gham Eve­ning Post attend son cor­res­pon­dant spé­cial, j’imagine ? »

Arthur ne répon­dit pas à la ques­tion. Il pen­sait à la chambre 64. À ce que Per­ci­val avait vu. Et à ce mot — « pas encore » — qui figu­rait aus­si sur le papier trou­vé sur sa table de nuit.

Chambre 64. Pas encore.

Quel­qu’un — quelque chose — savait qu’il irait. Et lui disait d’attendre.

La ques­tion était : attendre quoi ?

* * *

CHA­PITRE VII

Dans lequel l’as­cen­seur déve­loppe des opi­nions et dans lequel un étage refuse d’exister

Le Dr. Fang pré­sen­ta ses pre­mières conclu­sions à une réunion infor­melle qui se tint, le 30 jan­vier au matin, dans le bureau de Mr. Edge­wood — une pièce qui res­sem­blait à son occu­pant : sobre, ordon­née, sans le moindre objet super­flu, à l’ex­cep­tion d’une pho­to­gra­phie enca­drée de la reine Vic­to­ria qui sem­blait obser­ver les visi­teurs avec l’ex­pres­sion d’une femme qui en a vu d’autres et qui n’est pas impressionnée.

Étaient pré­sents : Mr. Edge­wood, Per­ci­val, Arthur (qui n’a­vait pas été invi­té mais que per­sonne n’a­vait eu le cœur de chas­ser), et Lord Asquith, qui s’é­tait ins­tal­lé sur le bureau du direc­teur avec l’au­to­ri­té d’un pré­sident de séance.

Le Dr. Fang se tenait debout devant un tableau noir qu’il avait fait ins­tal­ler — « Les tableaux noirs sont essen­tiels à la pen­sée claire, Mr. Edge­wood. Un homme qui pense sans tableau noir est un homme qui conduit sans phares » — et sur lequel il avait des­si­né un dia­gramme qui res­sem­blait à un gâteau en coupe transversale.

« Mes­sieurs, dit-il. L’hô­tel est stratifié. »

Il poin­ta le diagramme.

« Ima­gi­nez un gâteau à sept couches. Chaque couche est une époque. La couche supé­rieure — celle où nous vivons — est 1901. En des­sous, les années 1880. En des­sous encore, le milieu du siècle. Et ain­si de suite, jus­qu’à la couche la plus pro­fonde, qui remonte au XVIIIe siècle — l’é­poque de la pre­mière auberge qui se trou­vait sur cet empla­ce­ment. D’ha­bi­tude, ces couches sont sépa­rées — iso­lées les unes des autres, comme les étages d’un bâti­ment. Mais en ce moment — à cause de la mort de Vic­to­ria, à cause du chan­ge­ment d’ère, à cause de la quan­ti­té consi­dé­rable d’é­mo­tion col­lec­tive qui cir­cule dans ce pays — les cloi­sons sont deve­nues poreuses. Les couches com­mu­niquent. Le pas­sé suinte dans le pré­sent. D’où les fan­tômes. D’où le pia­no. D’où — » il regar­da Arthur « — d’où la clé, qui est un passe-par­tout temporel. »

Mr. Edge­wood consi­dé­ra le diagramme.

« C’est-à-dire que le pro­blème va s’aggraver ? »

« Jus­qu’aux funé­railles, oui. Les funé­railles sont le point de bas­cule. Le moment où le deuil atteint son apo­gée et où le monde ancien accepte de lâcher prise. Jusque-là, les couches vont conti­nuer à se mélan­ger. Après — si tout se passe nor­ma­le­ment — elles se restabiliseront. »

« Et si tout ne se passe pas normalement ? »

Le Dr. Fang hési­ta. C’é­tait la pre­mière fois qu’Ar­thur le voyait hésiter.

« Dans ce cas, les couches pour­raient fusion­ner. De manière per­ma­nente. L’hô­tel devien­drait — com­ment dire — un espace hors du temps. Un lieu où toutes les époques coexistent. Ce qui serait fas­ci­nant sur le plan scien­ti­fique mais catas­tro­phique sur le plan commercial. »

Mr. Edge­wood hocha la tête. On sen­tait que le mot « com­mer­cial » avait réson­né en lui avec une clar­té que le mot « fas­ci­nant » n’a­vait pas eue.

« Que recom­man­dez-vous, Dr. Fang ? »

« La patience. La poli­tesse envers les mani­fes­ta­tions — elles sont des clients, Mr. Edge­wood, des clients d’une autre époque, mais des clients. La fer­me­ture du troi­sième étage, qui est le plus affec­té. Et — » il regar­da Per­ci­val « — la sur­veillance de la chambre 64. »

Per­ci­val leva un sourcil.

« Ma chambre ? »

« Votre chambre, Sir Per­ci­val, est le point de conver­gence. L’en­droit où les couches sont le plus minces. Si les choses doivent — disons — s’emballer, c’est par là que ça commencera. »

Per­ci­val sourit.

« For­mi­dable. Mon hôtel est han­té, ma chambre est le centre de la catas­trophe, et mon chat est le seul être vivant qui n’a pas l’air sur­pris. Edge­wood, faites mon­ter une bou­teille de whis­ky à ma chambre. Et une sou­coupe de lait pour Lord Asquith. Si nous devons affron­ter l’a­po­ca­lypse, autant le faire confortablement. »

* * *

L’as­cen­seur du Cla­rid­ge’s com­men­ça à se com­por­ter étran­ge­ment le 30 jan­vier au soir.

Le Cla­rid­ge’s pos­sé­dait un ascen­seur — un appa­reil hydrau­lique, ins­tal­lé en 1898, qui consti­tuait l’un des fier­tés de l’é­ta­blis­se­ment. C’é­tait une cage en fer for­gé et en bois de noyer ciré, avec des portes à grille en lai­ton, un miroir inté­rieur enca­dré de dorures, et un banc capi­ton­né pour les clients qui sou­hai­taient s’as­seoir pen­dant l’as­cen­sion — l’as­cen­sion étant, à cette époque, un évé­ne­ment suf­fi­sam­ment remar­quable pour jus­ti­fier de s’as­seoir. L’ap­pa­reil était opé­ré par un lif­tier nom­mé Albert, un homme de qua­rante ans dont la pro­fes­sion était sa voca­tion et dont la voca­tion était de faire mon­ter et des­cendre des gens avec une régu­la­ri­té métronomique.

Ce soir-là, Albert remar­qua que l’as­cen­seur s’ar­rê­tait au mau­vais étage.

Pas tou­jours. Pas sys­té­ma­ti­que­ment. Mais de temps en temps — avec une irré­gu­la­ri­té qui excluait un pro­blème méca­nique et qui sug­gé­rait quelque chose de pire : une volon­té — l’as­cen­seur refu­sait d’al­ler où on lui deman­dait d’al­ler et allait ailleurs.

Un client deman­dait le deuxième étage. L’as­cen­seur mon­tait au qua­trième. Un autre deman­dait le qua­trième. L’as­cen­seur res­tait au rez-de-chaus­sée. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton deman­dait le troi­sième — son étage — et l’as­cen­seur mon­ta, des­cen­dit, mon­ta de nou­veau, s’ar­rê­ta entre deux étages pen­dant trente secondes d’un silence embar­ras­sé, puis la dépo­sa au cinquième.

« Albert, dit Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton avec la voix d’une femme qui a sur­vé­cu à trois maris et à un rhi­no­cé­ros et qui ne se lais­se­ra cer­tai­ne­ment pas inti­mi­der par un ascen­seur, cet appa­reil est indiscipliné.

— J’en suis déso­lé, Madame. Il a des — il a des moments.

— Les appa­reils n’ont pas de “moments”, Albert. Les femmes ont des moments. Les appa­reils ont des dys­fonc­tion­ne­ments. Faites-le réparer. »

Albert fit venir un méca­ni­cien. Le méca­ni­cien exa­mi­na le sys­tème hydrau­lique, les câbles, les pou­lies, les contacts, et décla­ra que tout était en par­fait état de marche. L’as­cen­seur, pen­dant l’exa­men, se com­por­ta de manière irré­pro­chable — mon­tant quand on le lui deman­dait, des­cen­dant quand on le lui deman­dait, s’ar­rê­tant aux bons étages avec la pré­ci­sion d’un chro­no­mètre suisse. Puis le méca­ni­cien par­tit et l’as­cen­seur recommença.

Arthur, qui avait assis­té à la scène du cin­quième étage — où Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton avait été dépo­sée comme un colis à la mau­vaise adresse —, nota dans son carnet :

L’as­cen­seur a des caprices. Ou des pré­fé­rences. Ce qui revient au même. Il n’aime pas le troi­sième étage — il ne s’y arrête presque plus. Et il y a un étage où il va de lui-même, un étage qui n’existe pas.

Car c’é­tait là le fait le plus trou­blant. Dans l’a­près-midi du 30, alors qu’Ar­thur mon­tait seul — Albert avait été appe­lé dans les cui­sines pour un pro­blème de monte-charge —, l’as­cen­seur s’ar­rê­ta entre le troi­sième et le qua­trième étage. Non pas qu’il se blo­quât — il s’ar­rê­ta déli­bé­ré­ment, avec la dou­ceur contrô­lée d’un arrêt nor­mal, et les portes s’ouvrirent.

Sur un couloir.

Un cou­loir qui n’exis­tait pas entre le troi­sième et le qua­trième étage du Cla­rid­ge’s, parce qu’entre le troi­sième et le qua­trième étage du Cla­rid­ge’s il n’y avait rien — de l’air, du plâtre, des tuyaux, l’es­pace intes­ti­nal du bâti­ment. Et pour­tant : un cou­loir. Étroit. Éclai­ré par des appliques à gaz qui brû­laient avec une flamme bleue — pas jaune comme les autres, bleue, d’un bleu froid et calme comme celui des gla­ciers. Les murs étaient tapis­sés d’un papier peint à motifs géo­mé­triques — des losanges et des cercles entre­la­cés — dans des tons de gris et de mauve. Et la moquette, sous les pieds d’Ar­thur — car il posa un pied hors de l’as­cen­seur, un seul pied, pous­sé par cette curio­si­té qui est la ver­tu et la malé­dic­tion des jour­na­listes — la moquette était épaisse, douce, et tiède.

Le cou­loir s’é­ten­dait devant lui, par­fai­te­ment droit, avec des portes de chaque côté — des portes numé­ro­tées. Mais les numé­ros n’é­taient pas des nombres entiers. La pre­mière porte disait 3½.1. La sui­vante, 3½.2. Et ain­si de suite, jus­qu’au bout du cou­loir où une porte, plus grande que les autres, n’a­vait pas de numé­ro du tout.

Arthur ne s’en­ga­gea pas dans le cou­loir. Son pied était sur le seuil, un pied dedans, un pied dans l’as­cen­seur, comme un homme qui hésite entre deux mondes — ce qui, réa­li­sa-t-il, était exac­te­ment sa situation.

L’air du cou­loir sen­tait quelque chose. Pas le ren­fer­mé, pas la pous­sière. Quelque chose de plus sub­til. Un par­fum de temps — si le temps avait un par­fum, ce serait celui-là : du papier ancien, de la cire de bou­gie, du bois sec, et des­sous, très loin, comme un sou­ve­nir de sou­ve­nir, l’o­deur de la mer.

Il recu­la dans l’as­cen­seur. Les portes se refer­mèrent. L’as­cen­seur mon­ta au qua­trième étage comme si rien ne s’é­tait passé.

Arthur racon­ta l’é­pi­sode au Dr. Fang, qu’il trou­va dans le cou­loir du deuxième étage en train de par­ler à un mur.

« L’é­tage trois et demi, dit le Dr. Fang sans ces­ser de par­ler au mur — ou plu­tôt en ces­sant de par­ler au mur pour par­ler à Arthur, ce qui n’é­tait qu’un chan­ge­ment d’in­ter­lo­cu­teur, pas un chan­ge­ment de méthode. Oui. C’est cohé­rent. Les couches inter­mé­diaires créent des espaces inter­sti­tiels. Des entre-deux. L’é­tage trois et demi est un espace qui n’ap­par­tient à aucune époque — il est la cou­ture entre deux époques, l’en­droit où elles se touchent. C’est logique. »

« Logique ? »

« Par­fai­te­ment logique. Dans un sys­tème stra­ti­fié per­tur­bé, les inter­faces deviennent acces­sibles. C’est de la phy­sique, Mr. Finch. De la phy­sique tem­po­relle, certes, mais de la phy­sique quand même. » Il posa sa main sur le mur. « Ce mur, par exemple. De votre côté, c’est du plâtre sur de la brique. Du mien — c’est-à-dire du côté du mur que je touche — c’est du plâtre sur de la brique. Mais entre les deux — dans l’é­pais­seur — il y a une couche qui n’est ni plâtre ni brique. Qui est — sou­ve­nir. Mémoire com­pri­mée. Le mur se sou­vient de tout ce qu’il a enten­du, de tous les gens qui l’ont tou­ché, de toutes les conver­sa­tions qu’il a absor­bées. Et en ce moment, cette mémoire se dilate. Elle prend de la place. Elle crée de l’es­pace où il n’y en avait pas. D’où l’é­tage trois et demi. D’où les cou­loirs impos­sibles que vous avez vus avec la clé. »

Arthur regar­dait le Dr. Fang et se deman­dait — sin­cè­re­ment, hon­nê­te­ment — s’il par­lait à un génie ou à un fou. La fron­tière, dans le cas du Dr. Fang, était aus­si mince que les murs du Claridge’s.

« Et c’est dangereux ? »

Le Dr. Fang reti­ra sa main du mur.

« Dan­ge­reux ? Tout est dan­ge­reux, Mr. Finch. Tra­ver­ser la rue est dan­ge­reux. Man­ger des huîtres est dan­ge­reux. Tom­ber amou­reux est une catas­trophe. La ques­tion n’est pas de savoir si c’est dan­ge­reux — la ques­tion est de savoir si c’est inté­res­sant. Et ça — » il dési­gna le mur, le cou­loir, l’hô­tel entier d’un geste large « — c’est la chose la plus inté­res­sante que j’aie vue en vingt ans de carrière. »

Il mar­qua une pause.

« Cela dit, ne retour­nez pas à l’é­tage trois et demi sans la clé. Les espaces inter­sti­tiels sont instables. Ils peuvent se refer­mer. Et si un espace se referme pen­dant que vous êtes dedans — eh bien, vous seriez coin­cé entre deux époques, ce qui est incon­for­table, et pro­ba­ble­ment per­ma­nent, ce qui est pire. »

Arthur déci­da de prendre l’es­ca­lier désormais.

* * *

Le soir du 30 jan­vier, Arthur s’ar­rê­ta devant la porte du salon en des­cen­dant dîner.

Le pia­no jouait.

Il jouait la Sara­bande, comme d’ha­bi­tude, mais cette fois quelque chose était dif­fé­rent. La musique n’é­tait plus fausse. Elle était — Arthur n’a­vait pas le voca­bu­laire musi­cal pour le dire avec pré­ci­sion — elle était juste. Chaque note tom­bait à sa place avec une exac­ti­tude qui trans­for­mait la mélo­die d’un exer­cice mal­adroit en quelque chose de beau. De véri­ta­ble­ment beau. La musique rem­plis­sait le cou­loir comme un par­fum, s’in­si­nuait sous les portes, grim­pait dans les esca­liers, et Arthur res­ta là, immo­bile, la main sur la rampe, à écouter.

La porte du salon était entrouverte.

Il regar­da.

Le pia­no jouait. Les touches s’en­fon­çaient et se rele­vaient, blanches et noires, dans un mou­ve­ment fluide et régu­lier, et il n’y avait per­sonne sur le banc. Per­sonne. Les touches bou­geaient seules, avec la grâce de doigts invi­sibles, et la musique mon­tait, pure, triste, magnifique.

Et à côté du pia­no, dans le fau­teuil le plus proche, Odette Cla­vert écoutait.

Elle pleu­rait.

Pas de gros san­glots — des larmes silen­cieuses qui cou­laient sur ses joues sans qu’elle fasse un geste pour les essuyer, comme si pleu­rer était la seule réponse pos­sible à une beau­té qui dépas­sait l’hu­main, une beau­té qui venait d’ailleurs, d’un autre temps, d’un autre monde, et qui se mani­fes­tait ici, main­te­nant, dans un salon d’hô­tel en deuil, par les touches d’un pia­no qui jouait tout seul.

Arthur ne dit rien. Il ne bou­gea pas. Il écou­ta la Sara­bande jus­qu’à la der­nière note, une note longue, tenue, qui res­ta sus­pen­due dans l’air comme une ques­tion sans réponse, puis se dis­si­pa, et le silence revint — un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, un silence qui avait été habi­té par la musique et qui en gar­dait l’empreinte, comme un lit garde la forme d’un corps.

Odette essuya ses yeux. Vit Arthur dans l’en­tre­bâille­ment de la porte. Ne parut pas gênée.

« Il a appris, dit-elle sim­ple­ment. Il jouait faux, et main­te­nant il joue juste. Il a appris en une semaine ce qui prend dix ans à un humain. »

Elle regar­da le piano.

« Ce n’est pas un fan­tôme qui joue, mon­sieur Finch. C’est le pia­no lui-même. Il se sou­vient de toutes les mains qui l’ont tou­ché — des dizaines de pia­nistes, sur des décen­nies — et il les syn­thé­tise. Il est deve­nu — » elle cher­cha le mot « — la somme de tous les musi­ciens qui ont joué sur lui. Et cette somme est meilleure que cha­cun d’entre eux. Meilleure que moi. »

Elle sou­rit. Un sou­rire qui n’é­tait pas triste — qui était autre chose, quelque chose au-delà de la tris­tesse et de la joie, dans un ter­ri­toire que les mots ne cou­vraient pas.

« C’est humi­liant et c’est magni­fique. C’est exac­te­ment le genre de chose que la musique devrait être. »

Arthur des­cen­dit dîner en silence. Le pia­no ne jouait plus. Mais la musique — la vraie musique, celle qu’O­dette avait enten­due et qu’il avait enten­due — res­tait en lui, comme une clé qui aurait ouvert une porte à l’in­té­rieur de sa poitrine.

* * *

CHA­PITRE VIII

Dans lequel Yusuf dit des choses que per­sonne ne com­prend, et dans lequel une pia­niste déclare la guerre à un instrument

Le 31 jan­vier, Arthur déci­da qu’il était temps de par­ler sérieu­se­ment à Yusuf.

Le gar­çon d’é­tage était une pré­sence constante et pour­tant insai­sis­sable — tou­jours là quand on avait besoin de lui, jamais là quand on le cher­chait, avec cette capa­ci­té qu’ont cer­tains êtres de se fondre dans le décor comme un motif dans un papier peint. Arthur l’a­vait croi­sé des dizaines de fois dans les cou­loirs, au res­tau­rant, dans le hall, et chaque fois Yusuf avait dit quelque chose — une phrase, un frag­ment, un apho­risme — qui sem­blait ano­din sur le moment et qui, repen­sé le soir dans le silence de la chambre 412, pre­nait une den­si­té inattendue.

Il le trou­va au cin­quième étage, en train de cirer une paire de chaus­sures devant la porte d’une chambre avec un soin qui trans­for­mait l’o­pé­ra­tion en cérémonie.

« Yusuf, puis-je vous parler ? »

Le gar­çon leva la tête. Ses yeux noirs — ces yeux qui enre­gis­traient tout — se posèrent sur Arthur avec l’ex­pres­sion polie et impé­né­trable d’un jeune homme dont le métier est de voir sans être vu.

« Bien sûr, mon­sieur Finch. »

Arthur s’as­sit sur le banc qui se trou­vait dans le cou­loir — un meuble des­ti­né aux clients qui sou­hai­taient reprendre leur souffle entre leur chambre et l’as­cen­seur, ce qui, étant don­né les excès de table pra­ti­qués au Cla­rid­ge’s, arri­vait plus sou­vent qu’on ne l’admettait.

« Vous tra­vaillez ici depuis com­bien de temps ? »

« Deux ans, monsieur. »

« Et avant ? »

Yusuf polit la chaus­sure avec un mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hypnotique.

« Avant, j’é­tais à Constan­ti­nople. Au Pera Palace. »

Arthur sen­tit quelque chose — un fris­son, pas de froid, pas de peur, un fris­son de recon­nais­sance, comme si un motif qu’il per­ce­vait confu­sé­ment venait sou­dain de se préciser.

« Le Pera Palace ? »

« Un grand hôtel. Sur la col­line de Péra. Très beau. Très ancien. » Yusuf sou­rit — un sou­rire qui avait la dis­cré­tion d’un secret bien gar­dé. « Les grands hôtels se res­semblent, mon­sieur. Pas dans leur appa­rence — dans leur nature. Ils sont de la même famille. Ils parlent le même langage. »

« Quel langage ? »

« Le lan­gage du pas­sage. Les gens arrivent, les gens partent. Les murs res­tent. Et les murs absorbent. Ils gardent tout — les joies, les peines, les secrets, les men­songes. Un grand hôtel est une biblio­thèque dont les livres sont invi­sibles. Il faut savoir lire les murs pour com­prendre ce qui est écrit. »

Il posa la chaus­sure, prit l’autre, et reprit son polissage.

« Au Pera Palace, on savait lire. Les anciens — les gar­çons d’é­tage, les concierges, les cui­si­niers qui tra­vaillaient là depuis des décen­nies — ils connais­saient l’hô­tel comme un marin connaît la mer. Ils savaient quand l’hô­tel était calme et quand il était agi­té. Ils savaient quels cou­loirs évi­ter à cer­taines heures. Ils savaient que la chambre 411 avait mau­vais carac­tère les nuits de pleine lune, et que la salle de bal rajeu­nis­sait quand on y jouait du Cho­pin. Ils ne trou­vaient pas ça étrange. C’é­tait — la vie de l’hô­tel. Son tem­pé­ra­ment. Son âme, si vous voulez. »

« Et le Claridge’s ? »

Yusuf regar­da le cou­loir autour de lui — les murs, le pla­fond, la moquette — avec une ten­dresse qui sur­prit Arthur, la ten­dresse qu’on réserve à un être vivant, pas à un bâtiment.

« Le Cla­rid­ge’s est plus jeune que le Pera Palace. Plus dis­cret. Plus anglais. Il garde ses émo­tions pour lui — comme les Anglais. Mais en ce moment, avec la mort de la reine, il ne peut plus se conte­nir. Il déborde. Tout ce qu’il a gar­dé en lui pen­dant cin­quante ans remonte à la sur­face. Les fan­tômes, le pia­no, les portes — ce n’est pas une mala­die, mon­sieur Finch. C’est un deuil. L’hô­tel fait son deuil. Il pleure à sa manière. Et les larmes d’un hôtel, ce sont ses souvenirs. »

Arthur res­ta silen­cieux un moment. La com­pa­rai­son — l’hô­tel en deuil — avait une jus­tesse poé­tique qui le tou­chait plus que toutes les expli­ca­tions du Dr. Fang sur les couches tem­po­relles et les mil­le­feuilles métaphysiques.

« Et la clé ? »

Yusuf sou­rit de nou­veau. Ce sou­rire qui ne disait ni oui ni non, qui ne confir­mait ni ne niait, qui exis­tait dans cet espace entre le savoir et le silence où cer­taines per­sonnes — les sages, les fous, les gar­çons d’é­tage des grands hôtels — se sentent chez elles.

« La clé est le passe-par­tout de la mémoire, mon­sieur. Elle ouvre ce que l’hô­tel veut mon­trer. Pas ce que vous vou­lez voir — ce que l’hô­tel veut mon­trer. La dif­fé­rence est importante. »

« Et la chambre 64 ? La chambre de Percival ? »

Le sou­rire de Yusuf chan­gea. Imper­cep­ti­ble­ment. Il devint — com­ment dire — plus grave. Comme un accord mineur dans une mélo­die majeure.

« Sir Per­ci­val est un homme qui a regar­dé trop loin, dit Yusuf. Il a vu des choses dans les murs que les murs n’é­taient pas prêts à mon­trer. La chambre 64 est — » Il cher­cha le mot. « — une porte qui ne devrait pas être ouverte par la même per­sonne qui l’a fermée. »

« Je ne com­prends pas. »

« Vous com­pren­drez, mon­sieur Finch. Le moment venu. Pas avant. L’hô­tel sait quand. »

Il repo­sa la chaus­sure cirée, par­fai­te­ment lus­trée, devant la porte, et se leva avec la grâce d’un dan­seur qui ter­mine une figure.

« Si je peux me per­mettre un conseil, mon­sieur : ne cher­chez pas à com­prendre l’hô­tel. Lais­sez l’hô­tel vous com­prendre. C’est plus facile. Et plus sûr. »

Il s’in­cli­na et dis­pa­rut dans le cou­loir avec cette capa­ci­té qu’il avait de s’ef­fa­cer dans l’es­pace comme une note dans le silence.

Arthur res­ta sur le banc. Il pen­sa à Constan­ti­nople. Au Pera Palace. À un gar­çon d’é­tage qui par­lait des hôtels comme d’autres parlent des êtres aimés. Et il pen­sa — pour la pre­mière fois — que peut-être, dans cette his­toire, ce n’é­tait pas lui le per­son­nage prin­ci­pal. Peut-être que le per­son­nage prin­ci­pal avait tou­jours été l’hôtel.

* * *

Odette Cla­vert, pen­dant ce temps, avait déci­dé de régler son dif­fé­rend avec le piano.

Arthur la trou­va dans le salon à quatre heures de l’a­près-midi, assise sur le banc du Bech­stein, les mains posées sur les genoux, le dos droit, le men­ton levé, dans l’at­ti­tude d’une femme qui s’ap­prête à livrer bataille.

« Made­moi­selle Clavert ? »

« Mon­sieur Finch. J’ai réflé­chi. Ce pia­no joue du Haen­del depuis une semaine. Il joue de mieux en mieux. Il joue — je le recon­nais — mieux que moi. Mais il ne joue que du Haen­del. Ce qui signi­fie que le fan­tôme — l’es­prit — la mémoire — peu importe com­ment on l’ap­pelle — qui habite ce pia­no est limi­té. C’est un spé­cia­liste. Il ne connaît qu’un seul répertoire. »

Elle posa ses mains sur les touches. Ses doigts, longs et fins, trou­vèrent leur posi­tion avec la fami­lia­ri­té de vingt ans de pratique.

« Moi, je suis une géné­ra­liste. Je joue Cho­pin, Liszt, Debus­sy, Brahms, Scar­lat­ti, Satie, tout. Et je vais jouer main­te­nant. Sur ce pia­no. Avec ce pia­no. Contre ce pia­no, s’il le faut. Et nous allons voir qui a le der­nier mot. »

Elle com­men­ça à jouer.

C’é­tait du Cho­pin — le Noc­turne en mi bémol majeur, opus 9 numé­ro 2, cette mélo­die qui res­semble à une conver­sa­tion entre la nuit et l’âme, douce, ondu­lante, avec des silences qui comptent autant que les notes. Odette jouait bien — elle jouait mer­veilleu­se­ment bien, en fait, avec cette com­bi­nai­son de tech­nique et d’é­mo­tion qui dis­tingue les vrais musi­ciens des simples exécutants.

Pen­dant trois minutes, le pia­no se com­por­ta nor­ma­le­ment. Les touches répon­daient à ses doigts. Les cordes vibraient. Le son rem­plis­sait le salon avec la cha­leur d’un feu de bois.

Puis, à la reprise du thème prin­ci­pal, quelque chose changea.

Une note — un si bémol — réson­na alors qu’O­dette ne l’a­vait pas jouée. Puis une autre. Et une autre. Des notes qui ne fai­saient pas par­tie du Noc­turne de Cho­pin, des notes qui venaient de nulle part — ou plu­tôt du pia­no lui-même, de l’in­té­rieur de l’ins­tru­ment, comme si une deuxième paire de mains, invi­sible, jouait en même temps qu’O­dette. Pas contre elle. Avec elle. Les notes s’in­té­graient à la mélo­die, l’en­ri­chis­saient, ajou­taient des har­mo­niques qui n’exis­taient pas dans la par­ti­tion ori­gi­nale mais qui sem­blaient — Arthur l’en­ten­dait avec une cer­ti­tude qui dépas­sait ses com­pé­tences musi­cales — justes. Par­faites. Comme si Cho­pin lui-même avait enten­du ces notes dans sa tête mais n’a­vait pas eu le temps de les écrire.

Odette s’ar­rê­ta de jouer. Les notes sup­plé­men­taires s’ar­rê­tèrent aus­si. Le silence revint.

Elle res­ta immo­bile un moment. Ses mains trem­blaient légè­re­ment au-des­sus des touches.

Puis elle recom­men­ça. Le Noc­turne. Et les notes sup­plé­men­taires revinrent — douces, dis­crètes, res­pec­tueuses, comme un accom­pa­gna­teur qui sou­tient un soliste sans jamais le cou­vrir. Odette joua le mor­ceau en entier, avec cet accom­pa­gne­ment impos­sible, et quand elle eut ter­mi­né, quand la der­nière note se fut éteinte, elle res­ta assise, les yeux fer­més, et murmura :

« D’ac­cord. D’ac­cord. Nous joue­rons ensemble. »

Quelque part dans les entrailles du pia­no, une corde vibra toute seule — un la, pur, clair, comme un accord. Comme un merci.

Arthur, debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte, nota dans son carnet :

31 jan­vier. Odette et le pia­no ont fait la paix. Ce n’est pas un com­bat. C’est un duo.

* * *

Le reste de la jour­née fut, selon les cri­tères du Cla­rid­ge’s en cette fin de jan­vier 1901, rela­ti­ve­ment calme. C’est-à-dire que seule­ment trois fan­tômes furent signa­lés — un record de dis­cré­tion — et que l’as­cen­seur ne s’ar­rê­ta à l’é­tage trois et demi que deux fois.

Le Dr. Fang, qui avait entre­pris une car­to­gra­phie sys­té­ma­tique des zones de per­tur­ba­tion, notait ses obser­va­tions dans son car­net avec la méti­cu­lo­si­té d’un natu­ra­liste cata­lo­guant des papillons. Il avait iden­ti­fié ce qu’il appe­lait des « poches chaudes » — des endroits de l’hô­tel où les couches tem­po­relles étaient par­ti­cu­liè­re­ment minces et où les mani­fes­ta­tions étaient les plus fré­quentes. Le cou­loir du pre­mier étage, entre les chambres 107 et 114. Le grand miroir du hall. Le salon du pia­no, évi­dem­ment. Et, au-des­sus de tout, la chambre 64.

« La chambre 64 est le cœur de la chose, dit-il à Arthur pen­dant le thé de cinq heures. Toutes les lignes de force convergent vers elle. C’est le som­met du mil­le­feuille — ou le fond, selon la pers­pec­tive. C’est là que les couches sont le plus com­pri­mées, le plus instables. C’est là que — » il hési­ta « — c’est là que le futur et le pas­sé se touchent. »

« Le futur ? Per­ci­val a dit la même chose. Il a dit qu’il avait vu ce que la chambre sera, pas ce qu’elle était. »

Le Dr. Fang remua son thé. Le geste avait une len­teur déli­bé­rée qui ne cor­res­pon­dait pas à son tem­pé­ra­ment — c’é­tait le geste d’un homme qui choi­sit ses mots.

« La plu­part des per­tur­ba­tions que nous obser­vons sont rétros­pec­tives — elles montrent le pas­sé. C’est nor­mal. Le pas­sé est un ter­ri­toire connu. Les murs l’ont enre­gis­tré, et quand les couches deviennent poreuses, le pas­sé suinte. Comme l’eau à tra­vers une digue fis­su­rée. Mais la chambre 64 — » Il posa sa cuillère. « — la chambre 64 est dif­fé­rente. Ce n’est pas une fis­sure dans la digue. C’est un puits. Un puits qui des­cend dans le pas­sé et qui monte dans le futur. Et ce puits, Mr. Finch, est ce qui inquiète votre ami Per­ci­val, même s’il ne le dit pas. Parce que regar­der dans le pas­sé est nos­tal­gique. Regar­der dans le futur est dangereux. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que le futur n’est pas encore fixé. Il est fluide. Mal­léable. Et quand on regarde le futur à tra­vers un puits tem­po­rel, on ne le regarde pas sim­ple­ment — on inter­agit avec lui. On le modi­fie. Chaque regard change ce qu’on voit. C’est — com­ment dire — c’est de la phy­sique quan­tique avant que la phy­sique quan­tique n’existe. L’ob­ser­va­teur modi­fie l’ex­pé­rience. Et Per­ci­val — » le Dr. Fang bais­sa la voix « — Per­ci­val a regar­dé trop longtemps. »

Arthur sen­tit un fris­son. Pas de froid.

« Qu’a-t-il vu ? »

« Je ne sais pas. Il ne me l’a jamais dit. Mais depuis ce jour-là, la clé ne le choi­sit plus. Et depuis ce jour-là, Sir Per­ci­val — qui était un homme d’ac­tion, un homme de déci­sion, un homme qui avait des pro­jets et des ambi­tions — Sir Per­ci­val est deve­nu un homme qui vit dans un hôtel et qui regarde pas­ser le temps. Ce qui est soit la plus grande sagesse, soit la plus grande défaite. »

* * *

CHA­PITRE IX

Dans lequel Per­ci­val orga­nise un dîner et invite les morts

L’i­dée vint à Per­ci­val le matin du 1er février — la veille des funé­railles — avec la sou­dai­ne­té d’un coup de foudre et la tran­quilli­té d’une évidence.

« Un dîner, dit-il au petit-déjeu­ner, en éta­lant de la mar­me­lade sur son toast avec des gestes de peintre impres­sion­niste. Nous allons orga­ni­ser un dîner. »

Arthur leva les yeux de ses œufs brouillés. Per­ci­val avait cette lumière dans le regard — cette lumière qui signi­fiait qu’une idée venait de prendre pos­ses­sion de lui et que résis­ter serait aus­si futile que de dis­cu­ter avec la marée.

« Un dîner ? »

« Un grand dîner. Ce soir. Dans le res­tau­rant. Pour tous les rési­dents de l’hôtel. »

« Per­ci­val, le res­tau­rant sert déjà le dîner à tous les — »

« Pas les rési­dents vivants, Finch. Tous les rési­dents. Les vivants et les morts. »

Arthur repo­sa sa fourchette.

« Vous vou­lez invi­ter les fan­tômes à dîner. »

« Je veux leur offrir l’hos­pi­ta­li­té. Ils sont dans cet hôtel. Ils occupent nos cou­loirs, nos chambres, notre temps. Ils se plaignent du ser­vice. Ils cri­tiquent le vin. Ils lisent nos jour­naux. La moindre des choses est de leur offrir un repas décent. C’est la poli­tesse élé­men­taire, Finch. Même les morts méritent la politesse. »

Arthur cher­cha dans le visage de Per­ci­val un signe qu’il plai­san­tait. Il n’en trou­va pas. Per­ci­val était par­fai­te­ment sérieux — c’est-à-dire qu’il était sérieux de cette manière par­ti­cu­lière qu’ont les gens qui ont com­pris que l’ab­surde et le sérieux ne sont pas des contraires mais des voi­sins de palier.

« Et com­ment pro­pose-t-on aux fan­tômes de venir dîner ? On leur envoie un car­ton d’invitation ? »

« Évi­dem­ment. Vous vous en chargerez. »

« Moi ? »

« Vous avez la clé. La clé ouvre les portes de leurs chambres. Vous glis­se­rez les invi­ta­tions sous les portes. C’est simple. »

« C’est dément. »

« Ce sont sou­vent les mêmes choses. »

Per­ci­val se leva, plia sa ser­viette avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, et se diri­gea vers le comp­toir de la récep­tion, où Mr. Edge­wood ran­geait des papiers avec la dili­gence d’un homme qui croit que l’ordre est le der­nier rem­part contre le chaos.

« Edge­wood, nous orga­ni­sons un dîner ce soir. Le grand res­tau­rant. Ser­vice com­plet. Cou­verts pour — disons — qua­rante personnes. »

Mr. Edge­wood ne cil­la pas. Au point où en étaient les choses, un dîner pour les fan­tômes n’é­tait pro­ba­ble­ment pas l’é­vé­ne­ment le plus étrange de sa semaine.

« Qua­rante cou­verts, Sir Per­ci­val. Menu ? »

« Le menu habi­tuel. Plus un consom­mé — il y a une dame du XVIIIe siècle qui en réclame un depuis des jours. Et du bor­deaux. Du meilleur. Les morts ont eu le temps de déve­lop­per des goûts exigeants. »

Mr. Edge­wood nota. Pas une ligne de son visage ne bou­gea. C’é­tait, son­gea Arthur, le visage le plus extra­or­di­nai­re­ment immo­bile qu’il eût jamais vu — un visage qui avait trans­cen­dé l’ex­pres­sion humaine pour atteindre une forme de séré­ni­té minérale.

« Et les car­tons d’in­vi­ta­tion ? deman­da Edgewood.

— Mr. Finch s’en charge. N’est-ce pas, Finch ? »

* * *

Arthur pas­sa l’a­près-midi à rédi­ger des invitations.

C’é­tait, de très loin, l’ac­ti­vi­té la plus absurde de sa vie — et sa vie, depuis son arri­vée au Cla­rid­ge’s, n’a­vait pas man­qué de can­di­dats à ce titre. Il s’as­sit au bureau de sa chambre, prit le papier à en-tête de l’hô­tel — du papier crème, épais, avec le logo du Cla­rid­ge’s en relief, un papier qui avait la digni­té d’un trai­té diplo­ma­tique — et rédigea :

Sir Per­ci­val Dunne prie Madame / Mon­sieur de bien vou­loir lui faire l’hon­neur de sa pré­sence au dîner qui sera ser­vi ce soir, 1er février 1901, à vingt heures, dans le Grand Res­tau­rant du Cla­rid­ge’s Hotel.

Tenue de rigueur.

R.S.V.P. non requis.

La der­nière ligne avait été ajou­tée par Arthur après réflexion. Com­ment un fan­tôme répon­drait-il à une invi­ta­tion ? Et que ferait-on de la réponse ?

Il des­cen­dit au pre­mier étage avec la clé et une pile d’in­vi­ta­tions. La clé brû­lait dans sa poche — pas lit­té­ra­le­ment, mais avec cette cha­leur qui était deve­nue fami­lière, cette cha­leur qui signi­fiait que l’hô­tel s’é­veillait à sa présence.

Il insé­ra la clé dans la ser­rure de la chambre 107 — celle qui, la pre­mière fois, avait ouvert sur un salon Régence avec une tasse de thé fumante. La ser­rure tour­na. La porte s’ouvrit.

Le salon Régence était là. Le même. Les mêmes meubles sombres, les mêmes rideaux verts, la même odeur de tabac et de bois ciré. Mais cette fois, la tasse de thé n’é­tait pas sur la table. La table était nue. Et sur le fau­teuil, le livre relié en cuir était fermé.

Arthur glis­sa l’in­vi­ta­tion sous la porte — une absur­di­té, puis­qu’il avait ouvert la porte, mais il sen­tait qu’il y avait un pro­to­cole à res­pec­ter, une forme, un rituel. Le papier crème tom­ba sur le plan­cher du salon Régence et y res­ta, lumi­neux sur le bois sombre, comme une offrande sur un autel.

Il refer­ma la porte.

Il fit la même chose aux chambres 114, 109, et à toutes les portes qui s’ou­vraient sur un autre temps. Cer­taines cli­que­taient joyeu­se­ment — la ser­rure tour­nait avec un empres­se­ment qui sug­gé­rait que l’oc­cu­pant invi­sible atten­dait la visite. D’autres résis­taient légè­re­ment, comme un hôte hési­tant. Deux portes refu­sèrent de s’ou­vrir du tout — Arthur glis­sa l’in­vi­ta­tion sous le bat­tant et espé­ra le meilleur.

Au deuxième étage, devant la chambre 214, la clé ouvrit sur une chambre à cou­cher du milieu du XIXe siècle — des papiers peints à fleurs, un lit à bal­da­quin, une veilleuse qui brû­lait — et Arthur enten­dit un bruit. Un frois­se­ment. Le son d’une robe. Il se figea sur le seuil et vit — dans le miroir de la coif­feuse, et seule­ment dans le miroir — la sil­houette d’une femme qui se tour­nait vers lui. Il ne vit pas son visage. Il vit le mou­ve­ment, la courbe d’une épaule, l’é­clair d’un tis­su. Puis plus rien.

Il posa l’in­vi­ta­tion sur le seuil et refer­ma la porte avec le cœur battant.

Au troi­sième étage — l’é­tage que Per­ci­val lui avait dit d’é­vi­ter, l’é­tage que le Dr. Fang avait recom­man­dé de fer­mer — Arthur s’ar­rê­ta au bout du cou­loir. L’air y était dif­fé­rent. Plus lourd. Plus dense. Comme l’air avant un orage, char­gé d’une élec­tri­ci­té invi­sible qui héris­sait les poils sur les bras et fai­sait vibrer les dents. Les becs de gaz brû­laient avec une flamme irré­gu­lière — tan­tôt haute, tan­tôt basse — et les ombres qu’ils pro­je­taient ne cor­res­pon­daient pas tou­jours aux objets qui auraient dû les produire.

Arthur glis­sa une invi­ta­tion sous chaque porte du troi­sième étage, sans uti­li­ser la clé, sans ouvrir, sans regar­der. Il sen­tait — c’é­tait irra­tion­nel mais c’é­tait indé­niable — que ce qui se trou­vait der­rière ces portes était plus ancien, plus pro­fond, plus intense que ce qu’il avait vu aux étages infé­rieurs. Les couches pro­fondes. Le fond du palimpseste.

Il ne mon­ta pas au qua­trième. La chambre 64 — la chambre de Per­ci­val — était au troi­sième. Et il se sou­vint du mes­sage : Pas encore.

* * *

Le dîner com­men­ça à vingt heures.

Le Grand Res­tau­rant du Cla­rid­ge’s avait été trans­for­mé. Mr. Edge­wood avait fait dres­ser qua­rante cou­verts — vingt tables de deux, dis­po­sées en deux ran­gées paral­lèles, sépa­rées par une allée cen­trale. La vais­selle était la plus fine — le ser­vice en por­ce­laine de Limoges que l’on sor­tait pour les occa­sions d’É­tat. Les verres en cris­tal de Bohême cap­taient la lumière des can­dé­labres — on avait éteint l’élec­tri­ci­té sur sug­ges­tion du Dr. Fang, qui esti­mait que les fan­tômes pré­fé­raient les bou­gies, « pour des rai­sons de com­pa­ti­bi­li­té atmosphérique ».

Les convives vivants arri­vèrent les premiers.

Per­ci­val, évi­dem­ment, en smo­king, avec une rose blanche à la bou­ton­nière — pas noire, pas de deuil, blanche comme un dra­peau de paix ou une pro­vo­ca­tion, selon le point de vue. Arthur, dans son unique cos­tume à l’ac­croc au coude, qu’il avait essayé de répa­rer avec un fil de cou­leur approxi­ma­tive. Le Dr. Fang, dans un ensemble en tweed qui était spec­ta­cu­lai­re­ment inap­pro­prié pour un dîner for­mel mais que per­sonne n’o­sa lui signa­ler. Odette Cla­vert, dans une robe noire simple qui la trans­for­mait — elle qui, en tenue de jour, avait l’air d’une musi­cienne contra­riée, avait, en robe du soir, l’al­lure d’une tra­gé­dienne de la Comé­die-Fran­çaise. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, dans un édi­fice de soie noire et de den­telle qui néces­si­tait pro­ba­ble­ment des fon­da­tions et un per­mis de construire. Et une dou­zaine d’autres clients de l’hô­tel — des lords, des dames, un colo­nel en retraite, un ban­quier suisse, un ténor ita­lien qui croyait que le dîner était un concert et avait appor­té ses partitions.

Ils s’ins­tal­lèrent. Les ser­veurs ver­sèrent le cham­pagne. Per­ci­val, debout en bout de table, leva son verre.

« Mes­dames, mes­sieurs, mer­ci d’être venus. Ce dîner est orga­ni­sé en l’hon­neur de tous les rési­dents du Cla­rid­ge’s — pas­sés, pré­sents et, qui sait, futurs. Nous vivons un moment sin­gu­lier. L’hô­tel nous offre un spec­tacle rare. La moindre des choses est de lever notre verre à sa san­té. Au Claridge’s. »

« Au Cla­rid­ge’s », répé­tèrent les convives, avec des degrés variables de conviction.

Puis le pre­mier plat fut ser­vi, et pen­dant dix minutes — dix minutes de consom­mé, de pain tiède et de conver­sa­tion mon­daine — tout fut normal.

Puis les bou­gies vacillèrent.

Toutes en même temps. Comme la pre­mière nuit. Comme si une porte invi­sible s’ou­vrait quelque part et lais­sait pas­ser un cou­rant d’air venu de très loin.

Et ils arrivèrent.

Pas tous en même temps. Un par un, deux par deux, comme des invi­tés à une fête qui arrivent à leur rythme. Le pre­mier fut l’homme en per­ruque pou­drée — celui qui avait deman­dé un consom­mé au cui­si­nier de nuit. Il appa­rut à l’en­trée du res­tau­rant, hési­ta un ins­tant — avec l’embarras d’un invi­té qui n’est pas sûr d’être au bon endroit —, puis aper­çut le cou­vert qui l’at­ten­dait et s’a­van­ça. Sa démarche était étrange — fluide mais légè­re­ment déca­lée, comme un film pro­je­té à une vitesse imper­cep­ti­ble­ment dif­fé­rente de la nor­male. Il s’as­sit. Un ser­veur — et Arthur admi­ra le cou­rage, le pro­fes­sion­na­lisme, le sang-froid sur­hu­main de ce ser­veur — s’ap­pro­cha et dit :

« Le consom­mé, monsieur ? »

L’homme en per­ruque sou­rit. Hocha la tête. Le ser­veur ser­vit le consommé.

Le fan­tôme mangea.

C’est-à-dire — le fan­tôme por­ta la cuillère à ses lèvres avec des gestes par­fai­te­ment humains. La cuillère se rem­plit, mon­ta, tou­cha des lèvres qui avaient la trans­lu­ci­di­té d’un verre dépo­li, et redes­cen­dit. Le niveau de consom­mé dans l’as­siette ne chan­gea pas. Mais le geste — le rituel — était complet.

Puis la femme en cri­no­line bleue arri­va. La dame de Tho­mas Weekes, celle qui se plai­gnait du ser­vice. Elle s’as­sit, regar­da autour d’elle avec l’ex­pres­sion d’une femme qui éva­lue et qui n’est pas encore satis­faite, puis hocha la tête — un hoche­ment minus­cule, l’é­qui­valent spec­tral d’un com­pli­ment — et accep­ta un verre de bordeaux.

Puis un homme en uni­forme mili­taire. Puis une femme en robe Empire, les che­veux à la grecque. Puis deux mes­sieurs en redin­gotes, qui se dis­pu­taient à voix basse dans un anglais du début du XIXe siècle. Puis un enfant — un gar­çon de dix ans, en cos­tume marin, qui regar­da le res­tau­rant avec des yeux écar­quillés d’é­mer­veille­ment et qui alla s’as­seoir sage­ment à côté de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, laquelle lui tapo­ta la tête avec la brus­que­rie affec­tueuse d’une femme qui n’a pas eu d’en­fants mais qui en aurait voulu.

Ils étaient — Arthur les comp­ta — dix-sept. Dix-sept fan­tômes, de sept époques dif­fé­rentes, assis à table dans le Grand Res­tau­rant du Cla­rid­ge’s, ser­vis par un per­son­nel qui avait atteint un niveau de flegme si trans­cen­dant qu’il rele­vait de la philosophie.

Les conver­sa­tions se croi­saient. C’é­tait le plus extra­or­di­naire — les vivants par­laient aux morts, les morts par­laient aux vivants, et les uns et les autres se com­pre­naient, non pas tou­jours par les mots — cer­tains fan­tômes par­laient un anglais archaïque, et l’un d’eux sem­blait ne par­ler que le fran­çais — mais par les gestes, les regards, cette gram­maire uni­ver­selle de la cour­toi­sie et du par­tage qui trans­cende les époques.

Le fan­tôme géor­gien goû­ta le bor­deaux et fit une moue.

« Un vin hon­nête, dit-il à Per­ci­val, qui était assis en face de lui. Mais pas com­pa­rable au cla­ret que ser­vait l’au­berge Mivart en 1812. »

« L’au­berge Mivart ? » dit Percival.

« C’est ici que nous sommes, n’est-ce pas ? L’au­berge de Mr. Mivart ? »

Per­ci­val sou­rit. L’hô­tel Mivart — le pré­dé­ces­seur du Cla­rid­ge’s, sur le même empla­ce­ment, avant que Mr. Cla­ridge n’en prît pos­ses­sion en 1856. Le fan­tôme ne connais­sait pas le Cla­rid­ge’s. Pour lui, c’é­tait tou­jours l’au­berge Mivart.

« C’est exac­te­ment ici, dit Per­ci­val. Vous êtes chez vous. »

Le fan­tôme hocha la tête, satis­fait, et but son bor­deaux — ou fit le geste de le boire, ce qui, dans les cir­cons­tances, reve­nait au même.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, de son côté, avait enga­gé une conver­sa­tion ani­mée avec la femme en robe Empire sur les mérites com­pa­rés du cor­set balei­né et de la taille haute, une dis­cus­sion qui tra­ver­sait un siècle de mode fémi­nine avec une aisance qui sug­gé­rait que les ques­tions ves­ti­men­taires, comme les ques­tions morales, sont éternelles.

Le Dr. Fang pre­nait des notes. Il notait tout — les appa­rences, les com­por­te­ments, les inter­ac­tions, les durées de mani­fes­ta­tion, les varia­tions de lumi­no­si­té des bou­gies en pré­sence des fan­tômes. Son pen­dule, posé sur la table à côté de son assiette, oscil­lait en conti­nu, comme un métro­nome qui bat­trait le tem­po d’une musique inaudible.

Odette ne dîna pas. Elle était allée au salon, où le pia­no l’at­ten­dait. Et pen­dant tout le dîner, la musique — du Haen­del, du Cho­pin, du Scar­lat­ti, des mor­ceaux qu’Ar­thur ne recon­nut pas et qui n’a­vaient peut-être jamais été écrits, des mor­ceaux com­po­sés en temps réel par un duo impos­sible — la musique flot­tait depuis le salon jus­qu’au res­tau­rant, pas­sait sous les portes, mon­tait dans les esca­liers, enve­lop­pait le Cla­rid­ge’s tout entier dans un cocon sonore qui était, peut-être, la chose la plus belle qu’Ar­thur eût jamais entendue.

Le dîner dura trois heures.

Vers onze heures, les fan­tômes com­men­cèrent à s’es­tom­per — l’un après l’autre, dou­ce­ment, comme les bou­gies qu’on souffle à la fin d’une veillée. Le fan­tôme géor­gien fut le der­nier à par­tir. Il se leva, ajus­ta sa per­ruque, s’in­cli­na devant Per­ci­val avec une cour­toi­sie du XVIIIe siècle, et dit :

« C’é­tait un dîner fort agréable, mon­sieur. Si vous orga­ni­sez le pro­chain, je recom­man­de­rais un meilleur cla­ret. Et peut-être un quar­tet à cordes. On avait des quar­tets, dans mon temps. La musique de pia­no est char­mante, mais un quar­tet a de la dignité. »

Puis il s’ef­fa­ça, et le res­tau­rant fut de nou­veau rem­pli uni­que­ment de vivants — des vivants fati­gués, stu­pé­faits, silen­cieux, assis devant les restes d’un dîner qui avait tra­ver­sé les siècles.

Per­ci­val leva son verre.

« Au Cla­rid­ge’s, dit-il. Et à ses invi­tés. Tous ses invités. »

Per­sonne ne trou­va rien à ajouter.

* * *

CHA­PITRE X

Dans lequel Arthur com­mence à com­prendre et à ne plus comprendre

Il était minuit pas­sé quand Arthur et Per­ci­val se retrou­vèrent au bar, seuls, avec deux whis­kys et le silence.

Le silence, après le dîner, avait une qua­li­té dif­fé­rente. Ce n’é­tait plus le silence inquié­tant des pre­miers jours — le silence des choses qui se cachent, qui attendent, qui guettent. C’é­tait un silence apai­sé. Un silence d’a­près, comme le calme qui suit un concert, quand la musique a vidé l’air de tout ce qui n’é­tait pas elle et que le vide qui reste est doux.

Lord Asquith dor­mait sur le fau­teuil de Per­ci­val, rou­lé en boule, les pattes sur le museau, dans cette pos­ture d’a­ban­don total qui est le pri­vi­lège des chats et des innocents.

« Per­ci­val, dit Arthur.

— Oui.

— Ce qui vient de se pas­ser — ce dîner — com­ment est-ce possible ? »

Per­ci­val fit tour­ner le whis­ky dans son verre. Le liquide ambré cap­tait la lumière du feu et la ren­voyait en éclats dorés sur les murs.

« Ce n’est pas la bonne ques­tion, Finch. “Com­ment” est une ques­tion de méca­nisme. Vous vou­lez des engre­nages, des causes, des effets. Le Dr. Fang pour­rait vous en don­ner — des couches, des mil­le­feuilles, des per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques. Mais ce n’est pas la réponse. La réponse est : “pour­quoi”. Pour­quoi main­te­nant. Pour­quoi ici. Pour­quoi nous. »

Il but une gorgée.

« Et la réponse à “pour­quoi” est : parce que quelque chose finit. Un monde s’a­chève. Vic­to­ria est morte, et avec elle, un siècle, une cer­ti­tude, une façon d’être au monde. Et quand un monde s’a­chève, il se retourne une der­nière fois — comme quel­qu’un qui sort d’une pièce et qui jette un der­nier regard par-des­sus son épaule. Ce que nous avons vu ce soir, c’est ce der­nier regard. Les fan­tômes ne nous hantent pas, Finch. Ils nous disent au revoir. »

Arthur regar­da le feu. Les bûches cra­quaient, s’ef­fon­draient, se consu­maient — ce pro­ces­sus lent et irré­ver­sible qui est la méta­phore de tout ce qui existe.

« Et demain ? Les funé­railles. Que va-t-il se passer ? »

Per­ci­val ne répon­dit pas tout de suite. Arthur le regar­da et vit — pour la deuxième fois depuis leur ren­contre — le masque glis­ser. Sous le charme, sous l’i­ro­nie, sous la légè­re­té culti­vée comme un art de vivre, il y avait un homme qui avait peur. Pas la peur des fan­tômes — une autre peur, plus vaste, plus pro­fonde. La peur de ce qui vient après.

« Demain, dit Per­ci­val, l’hô­tel attein­dra son apo­gée. Toute l’é­mo­tion du pays, tout le deuil, toute la fin — tout conver­ge­ra ici, parce que les grands hôtels sont des éponges, Finch, et que le Cla­rid­ge’s est la plus grande éponge de Londres. Les fan­tômes seront plus pré­sents que jamais. Les portes s’ou­vri­ront. Les miroirs mon­tre­ront tout. L’é­tage trois et demi sera acces­sible à tous. Et la chambre 64 — »

Il s’ar­rê­ta.

« Quoi, la chambre 64 ? »

« La chambre 64 s’ou­vri­ra. Pour vous. La clé fonc­tion­ne­ra. Demain. »

Arthur sen­tit le poids de la clé dans sa poche — un poids dis­pro­por­tion­né, un poids de planète.

« Et qu’est-ce que je trouverai ? »

« Je ne sais pas, dit Per­ci­val. Quand la clé m’a choi­si — quand j’ai ouvert cette porte — j’ai vu mon propre ave­nir. Des frag­ments. Des éclats. Des pos­si­bi­li­tés. Et depuis ce jour-là, je n’ai plus été capable de — » Il cher­cha le mot. « — de choi­sir. Parce que quand on voit toutes les routes pos­sibles, on ne peut plus en emprun­ter aucune. On reste immo­bile. On regarde. On vit dans un hôtel. »

Il sou­rit — un sou­rire qui n’é­tait pas le sou­rire de Per­ci­val, pas le sou­rire brillant et blin­dé, mais un sou­rire nu, un sou­rire de des­sous, le sou­rire d’un homme qui se montre tel qu’il est pour la pre­mière fois devant quelqu’un.

« Ne faites pas la même erreur que moi, Finch. Quand la porte s’ou­vri­ra, regar­dez — mais ne res­tez pas. Voyez ce qu’il y a à voir, puis sor­tez. Et fer­mez la porte. Et jetez la clé. Et par­tez. Retour­nez à Not­tin­gham. Écri­vez vos articles sur le cri­cket. Vivez votre vie. »

« Et vous ? »

« Moi, c’est trop tard. Je suis un fan­tôme qui ne sait pas qu’il en est un. » Il cares­sa Lord Asquith, qui ron­ron­na dans son som­meil. « Les fan­tômes les plus pitoyables, Finch, ne sont pas ceux qui hantent les hôtels. Ce sont ceux qui y vivent. »

La conver­sa­tion se ter­mi­na là — non pas parce que Per­ci­val chan­gea de sujet, ce qui aurait été sa manière habi­tuelle, mais parce qu’il n’y avait plus rien à dire. Les deux hommes res­tèrent assis dans le silence du bar, avec le feu qui mou­rait et le whis­ky qui se réchauf­fait dans leurs mains, et dehors le brouillard qui enve­lop­pait Londres comme un lin­ceul pour la der­nière nuit avant les funérailles.

Arthur mon­ta se cou­cher à une heure du matin. Sur sa table de nuit, un nou­veau papier.

Même écri­ture. Même encre brune.

Demain. Chambre 64. La porte sera ouverte.

Le pia­no, en bas, était silencieux.

Tout le Cla­rid­ge’s était silencieux.

Comme un théâtre dans le noir, une seconde avant que le rideau ne se lève.

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La clef du Cla­rid­ge’s — Cha­pitres 11 à 14 — Epilogue

La clef du Cla­rid­ge’s — Cha­pitres 1 à 4

La clef du Claridge’s

La clef du Claridge’s

Cha­pitres 1 à 4

PRO­LOGUE

Dans lequel un hôtel prend le deuil et un jour­na­liste prend le train

La nou­velle arri­va au Cla­rid­ge’s à six heures qua­torze du soir, par la bouche d’un gar­çon d’é­tage qui avait le mal­heur de s’ap­pe­ler Ernest et le mal­heur plus grand encore de croire que les nou­velles impor­tantes devaient être annon­cées avec des gestes importants.

« La reine, mon­sieur Edge­wood ! La reine ! »

Mr. Edge­wood, direc­teur du Cla­rid­ge’s depuis onze ans, homme dont le visage avait la mobi­li­té expres­sive d’une com­mode en aca­jou, leva les yeux du registre des réservations.

« Oui, Ernest ? »

« Elle est — elle est — »

« Morte, oui. » Mr. Edge­wood tour­na une page du registre. « Depuis quatre heures cet après-midi. J’ai reçu un télé­gramme à quatre heures sept. Les draps noirs ont été com­man­dés à quatre heures neuf. Ils seront livrés demain matin. En atten­dant, assu­rez-vous que le thé de la duchesse de Marl­bo­rough soit ser­vi à la tem­pé­ra­ture habi­tuelle. La mort d’un monarque n’ex­cuse pas un Earl Grey tiède. »

Ernest ouvrit la bouche, ne trou­va rien à y mettre, et repartit.

C’é­tait le 22 jan­vier 1901. Dehors, Londres appre­nait la chose par étapes — d’a­bord les mur­mures, puis les édi­tions spé­ciales des jour­naux, puis ce silence par­ti­cu­lier qui des­cend sur une ville quand quelque chose de très vaste vient de se bri­ser. Vic­to­ria avait régné soixante-trois ans. La plu­part des Anglais n’a­vaient jamais connu d’autre sou­ve­rain. Apprendre sa mort, c’é­tait un peu comme apprendre que la gra­vi­té avait déci­dé de prendre sa retraite — tech­ni­que­ment pos­sible, mais dif­fi­cile à intégrer.

Au Cla­rid­ge’s, la chose fut inté­grée en onze minutes.

C’est-à-dire qu’il fal­lut exac­te­ment onze minutes à Mr. Edge­wood pour rédi­ger les ins­truc­tions à l’en­semble du per­son­nel. La note, rédi­gée d’une écri­ture si par­fai­te­ment ver­ti­cale qu’elle sem­blait avoir été tra­cée par un homme qui n’a­vait jamais eu de doute sur rien, sti­pu­lait les points suivants :

  1. Les draps noirs seraient dis­po­sés aux fenêtres de la façade dès le len­de­main matin.
  2. Le menu du dîner res­te­rait inchan­gé, à l’ex­cep­tion du des­sert, qui serait ser­vi sans décoration.
  3. Le per­son­nel por­te­rait un bras­sard noir au bras gauche.
  4. La musique dans le salon serait sus­pen­due jus­qu’à nou­vel ordre.
  5. Les clients seraient infor­més de la situa­tion si — et seule­ment si — ils posaient la question.
  6. En aucun cas le ser­vice ne serait affecté.

Le point six était sou­li­gné deux fois.

Mr. Edge­wood posa sa plume, relut la note, y ajou­ta un sep­tième point — « Les fleurs du hall seront rem­pla­cées par des arran­ge­ments en blanc et mauve » — et la fit dis­tri­buer. Puis il retour­na à son registre des réser­va­tions, où le mois de février s’an­non­çait char­gé. Les funé­railles atti­re­raient du monde. Des sou­ve­rains, des princes, des diplo­mates. Il fau­drait des chambres. Il fau­drait des draps. Il fau­drait du cham­pagne, parce que le deuil, dans les milieux qui fré­quen­taient le Cla­rid­ge’s, était une acti­vi­té qui se pra­ti­quait à sec uni­que­ment dans les discours.

Au troi­sième étage, dans la suite qu’il occu­pait à l’an­née depuis main­te­nant deux ans, Sir Per­ci­val Dunne apprit la mort de la reine par le Times du soir, haus­sa un sour­cil — le gauche, celui qu’il réser­vait aux évé­ne­ments d’im­por­tance his­to­rique — et com­man­da un whisky.

« Soda, Sir Per­ci­val ? » deman­da le valet.

« Non. La reine est morte. On ne met pas de soda dans un whis­ky quand la reine est morte. C’est dans la Bible, je crois. Ou dans Bur­ke’s Pee­rage. L’un des deux. »

Il but son whis­ky, regar­da par la fenêtre la nuit de jan­vier qui tom­bait sur Brook Street, et eut cette pen­sée étrange — qui n’é­tait peut-être pas une pen­sée mais une sorte de pres­sen­ti­ment, une vibra­tion dans l’air, comme une note jouée très loin sur un ins­tru­ment qu’on ne connaît pas : les choses, désor­mais, allaient deve­nir intéressantes.

Dehors, un brouillard jaune, épais comme de la soupe, com­men­çait à enve­lop­per May­fair. Dans le hall du Cla­rid­ge’s, un cou­rant d’air fit vaciller les flammes des bou­gies — toutes en même temps, comme si quel­qu’un venait d’ou­vrir une porte quelque part, une porte qui n’exis­tait pas sur les plans.

Per­sonne ne le remarqua.

* * *

À Not­tin­gham, ce même soir, Arthur Finch apprit la mort de Vic­to­ria en ren­ver­sant une tasse de thé sur son pantalon.

Ce n’é­tait pas la mort de Vic­to­ria qui avait cau­sé le ren­ver­se­ment — c’é­tait la vue de Mr. Hart­ley, rédac­teur en chef du Not­tin­gham Eve­ning Post, tra­ver­sant la salle de rédac­tion avec l’ex­pres­sion d’un homme qui s’ap­prête à délé­guer quelque chose de désa­gréable. Mr. Hart­ley avait cette expres­sion envi­ron trois fois par jour, mais ce soir-là elle était tein­tée d’une urgence par­ti­cu­lière qui fit trem­bler la main d’Ar­thur au moment pré­cis où la tasse tou­chait ses lèvres.

« Finch ! »

« Mon­sieur ? »

« Brookes a la goutte. »

« Ah. »

« Il devait cou­vrir les funérailles. »

« Ah. »

« À Londres. »

« Ah. »

« Vous par­tez demain matin. »

Arthur regar­da la tache de thé qui s’é­lar­gis­sait sur son genou gauche avec la len­teur mélan­co­lique d’un empire en déclin, et pen­sa plu­sieurs choses en même temps : qu’il n’a­vait jamais cou­vert autre chose que les résul­tats du cri­cket du Not­tin­gham­shire, que Londres était un endroit ter­ri­fiant, que son seul cos­tume conve­nable avait un accroc au coude, et que la reine — la reine — était morte, ce qui était un évé­ne­ment d’une ampleur suf­fi­sante pour jus­ti­fier l’en­voi d’un jour­na­liste com­pé­tent, ce qu’il n’é­tait pas cer­tain d’être.

« Mon­sieur Hart­ley, je ne suis pas sûr que — »

« L’hô­tel est réser­vé. Le Claridge’s. »

Arthur cli­gna des yeux. Le Cla­rid­ge’s était un nom qu’il connais­sait de la même manière qu’il connais­sait le nom du Taj Mahal ou celui du mont Olympe — comme un lieu théo­ri­que­ment réel mais fon­da­men­ta­le­ment inaccessible.

« Le Cla­rid­ge’s, monsieur ? »

« Brookes avait sa réser­va­tion. Autant qu’elle serve. Le jour­nal ne rem­bourse pas les réser­va­tions perdues. »

Ce que Mr. Hart­ley ne dit pas — parce qu’il ne le savait pas lui-même, et qu’il ne le sau­rait jamais — c’est que la réser­va­tion avait été faite par erreur. Le bureau du Cla­rid­ge’s avait reçu une demande du Lon­don Eve­ning Post, quo­ti­dien res­pec­table et de bonne tenue, et avait attri­bué une chambre en consé­quence. Que le Not­tin­gham Eve­ning Post fût un jour­nal de pro­vince tirant à huit mille exem­plaires, prin­ci­pa­le­ment lu pour ses résul­tats de cri­cket et ses petites annonces matri­mo­niales, était une infor­ma­tion qui ne figu­rait nulle part dans le sys­tème de réser­va­tion du Cla­rid­ge’s, pour la bonne rai­son que le sys­tème de réser­va­tion du Cla­rid­ge’s ne s’a­bais­sait pas à véri­fier ce genre de détails. Un jour­nal du soir était un jour­nal du soir. Une réser­va­tion était une réser­va­tion. Le reste n’é­tait que géographie.

Arthur Finch prit le train de huit heures qua­rante-sept le len­de­main matin, avec une valise qui avait connu des jours meilleurs, un cos­tume qui avait connu des jours bien meilleurs, et un car­net neuf dans lequel il avait écrit, de son écri­ture ner­veuse et pen­chée vers la droite, les mots suivants :

FUNÉ­RAILLES DE LA REINE VICTORIA

Notes pour article

Par A. Finch, cor­res­pon­dant spécial

Le mot « spé­cial » avait été ajou­té, puis bar­ré, puis ajou­té de nou­veau. La ques­tion de savoir si Arthur Finch était un cor­res­pon­dant spé­cial ne serait jamais vrai­ment tran­chée. Mais le train par­tait, le brouillard de jan­vier enve­lop­pait les Mid­lands comme un lin­ceul, et quelque chose — quelque chose qu’Ar­thur ne pou­vait ni nom­mer ni com­prendre — l’at­ten­dait au bout de la ligne, dans un hôtel de Brook Street où les bou­gies vacillaient sans rai­son et où un homme nom­mé Per­ci­val Dunne buvait son whis­ky sans soda en regar­dant tom­ber la nuit sur un monde qui venait de changer.

* * *

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

* * *

CHA­PITRE PREMIER

Dans lequel Arthur Finch découvre qu’il est quel­qu’un d’autre

Le Cla­rid­ge’s, vu depuis le trot­toir de Brook Street par un jour de jan­vier gris et humide, avait l’ap­pa­rence d’un bâti­ment qui savait exac­te­ment qui il était et qui ne voyait pas la néces­si­té de le prou­ver. Il ne s’im­po­sait pas. Il ne cher­chait pas à impres­sion­ner. Il était sim­ple­ment là, mas­sif, silen­cieux, avec ses fenêtres ten­dues de noir et sa façade qui sem­blait dire : « Entrez si vous le méri­tez. Sinon, il y a un pub au coin de la rue. »

Arthur Finch, debout sur le trot­toir avec sa valise fati­guée et son cos­tume à l’ac­croc au coude, eut le sen­ti­ment très net de ne pas le mériter.

Il regar­da à droite. Il regar­da à gauche. Il envi­sa­gea briè­ve­ment de tour­ner les talons, de reprendre le train pour Not­tin­gham et d’ex­pli­quer à Mr. Hart­ley que les funé­railles avaient été annu­lées. Puis il se rap­pe­la que les funé­railles de la reine d’An­gle­terre n’é­taient pas le genre de chose qu’on annu­lait, res­pi­ra pro­fon­dé­ment — l’air de May­fair avait un goût de char­bon, de brouillard et de quelque chose d’autre qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier, quelque chose de très vieux et de légè­re­ment sucré — et pous­sa la porte.

Le hall du Cla­rid­ge’s était une cathé­drale laïque.

C’est du moins ce qu’Ar­thur pen­sa, et il n’a­vait pas tort. Les pla­fonds étaient hauts comme des ambi­tions impé­riales. Le sol en marbre réflé­chis­sait la lumière des lustres avec une per­fec­tion qui sug­gé­rait que même le marbre, ici, avait été for­mé à l’ex­cel­lence du ser­vice. Des colonnes se dres­saient à inter­valles régu­liers, sou­te­nant un rien avec une digni­té consi­dé­rable. Et par­tout — aux fenêtres, sur les rampes, dra­pé sur les miroirs — le noir du deuil, qui don­nait à l’en­semble l’al­lure d’un opé­ra tra­gique dont on aurait oublié de com­man­der les acteurs.

Il y avait des gens, bien sûr. Des gens qui tra­ver­saient le hall avec cette démarche par­ti­cu­lière qu’ont les clients des grands hôtels — ni pres­sée ni lente, une démarche qui dit : « Mon temps a de la valeur, mais je suis trop bien éle­vé pour le mon­trer. » Des femmes en noir. Des hommes en noir. Un groom en livrée qui por­tait une pile de bagages plus haute que lui avec l’é­qui­libre mys­té­rieux d’un acro­bate oriental.

Et der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme.

Arthur ne sut jamais si cet homme était Mr. Edge­wood lui-même ou l’un de ses lieu­te­nants, mais la chose n’a­vait guère d’im­por­tance. L’homme avait le visage lisse et impé­né­trable de tous les récep­tion­nistes de palace — un visage entraî­né à ne rien expri­mer, capable d’ac­cueillir un roi ou un assas­sin avec la même incli­na­tion de tête, un visage qui avait depuis long­temps renon­cé à la sur­prise comme à un luxe superflu.

« Bon­jour, monsieur. »

« Bon­jour. Je — j’ai une réser­va­tion. Finch. Arthur Finch. Du — » Il hési­ta. Il sen­tit, avec une net­te­té presque phy­sique, que les trois pro­chains mots allaient déter­mi­ner quelque chose d’im­por­tant. « Du Eve­ning Post. »

C’é­tait un com­pro­mis. Ni tout à fait un men­songe, ni tout à fait la véri­té. Le Eve­ning Post exis­tait bel et bien. Qu’il fût pré­cé­dé du mot « Not­tin­gham » plu­tôt que du mot « Lon­don » était un détail qu’Ar­thur déci­da, à cet ins­tant pré­cis, de lais­ser dans un état de flou artistique.

Le récep­tion­niste consul­ta son registre.

« Ah oui. Mr. Finch. Eve­ning Post. Chambre 412. » Il fit un signe et un groom appa­rut — un gar­çon d’une quin­zaine d’an­nées, brun, avec des yeux noirs et vifs qui sem­blaient enre­gis­trer tout ce qu’ils voyaient avec une pré­ci­sion pho­to­gra­phique. « Yusuf vous conduira. »

Arthur sui­vit Yusuf dans le cou­loir, traî­nant sa valise qui pro­dui­sait un bruit de racle­ment humi­liant sur le marbre. Le groom ne fit aucun com­men­taire. Il mar­chait devant, droit comme un mina­ret, avec cette grâce natu­relle des gens qui savent exac­te­ment où ils vont.

L’as­cen­seur était une cage de fer for­gé et de bois ciré, un objet qui appar­te­nait autant au XIXe siècle qu’au XXe et qui sem­blait hési­ter entre les deux. Yusuf tira la grille, appuya sur un bou­ton en cuivre, et la machine com­men­ça à s’é­le­ver avec un gron­de­ment poli — le bruit que ferait un dra­gon si un dra­gon avait des manières.

« Pre­mière fois au Cla­rid­ge’s, mon­sieur ? » deman­da Yusuf.

Son anglais était excellent, à peine tein­té d’un accent que Arthur n’ar­ri­vait pas à situer.

« Oui. Je suis ici pour les funé­railles. Je suis journaliste. »

« Tout le monde est ici pour les funé­railles, mon­sieur. Même ceux qui ne le savent pas encore. »

Arthur ne sut pas quoi faire de cette phrase. Il la ran­gea dans un coin de son esprit, à côté de toutes les autres choses qu’il ne com­pre­nait pas et qui com­men­çaient à for­mer une col­lec­tion respectable.

La chambre 412 était, aux yeux d’Ar­thur Finch, un appartement.

Elle avait un lit si large qu’on aurait pu y orga­ni­ser un match de cri­cket — pas un vrai match, certes, mais un match entre gent­le­men, avec des pauses pour le thé. Elle avait des rideaux en velours gre­nat qui tom­baient du pla­fond jus­qu’au sol avec le poids majes­tueux des déci­sions dynas­tiques. Elle avait un bureau, une coif­feuse, deux fau­teuils, une che­mi­née dans laquelle un feu brû­lait déjà, et une salle de bains dont la bai­gnoire, en cuivre et por­ce­laine, aurait pu ser­vir d’embarcation en cas d’inondation.

Arthur posa sa valise au pied du lit. La valise, dans ce contexte, res­sem­blait à un orphe­lin qu’on aurait dépo­sé par erreur dans la salle du trône.

« Si mon­sieur a besoin de quoi que ce soit, dit Yusuf depuis la porte, il n’a qu’à tirer le cordon. »

Arthur regar­da le cor­don — un gland de soie dorée qui pen­dait près du lit, aus­si orne­men­tal qu’un bijou de la Couronne.

« Mer­ci, Yusuf. »

Le gar­çon hocha la tête. Il allait par­tir, puis se retourna.

« Mon­sieur ? »

« Oui ? »

« L’hô­tel est un peu agi­té en ce moment. À cause de la reine. Ne vous inquié­tez pas si vous enten­dez des bruits la nuit. Les vieux bâti­ments parlent, par­fois. Sur­tout quand quelque chose de grand se termine. »

Et il dis­pa­rut, la porte se refer­mant der­rière lui sans un bruit, comme si les portes du Cla­rid­ge’s avaient été éle­vées dans l’art de ne pas déranger.

Arthur s’as­sit sur le lit. Le lit l’en­glou­tit avec une dou­ceur qui res­sem­blait à un piège. Il regar­da la chambre autour de lui — le feu, les rideaux, le pla­fond orné de mou­lures qui repré­sen­taient des guir­landes de fleurs ou peut-être des ser­pents, il était dif­fi­cile de dire dans cette lumière — et il eut, pour la pre­mière fois depuis son départ de Not­tin­gham, le sen­ti­ment d’être entré dans un monde qui fonc­tion­nait selon des règles qu’il ne connais­sait pas.

Il sor­tit son car­net et écrivit :

22 jan­vier 1901. Arri­vé au Cla­rid­ge’s. La chambre est plus grande que notre salle de rédac­tion. Le gar­çon d’é­tage parle comme un pro­phète de l’An­cien Tes­ta­ment. La valise a l’air malheureuse.

Puis il des­cen­dit dîner, parce que la peur et le dépay­se­ment, quelle que soit leur inten­si­té, n’ont jamais réus­si à abo­lir com­plè­te­ment l’appétit.

* * *

Le res­tau­rant du Cla­rid­ge’s, ce soir-là, était un théâtre en deuil.

Toutes les tables étaient dres­sées avec la même pré­ci­sion géo­mé­trique — les verres ali­gnés comme des sol­dats, les cou­verts dis­po­sés selon un ordre qui rele­vait autant de la gas­tro­no­mie que de la stra­té­gie mili­taire. La lumière des bou­gies — l’élec­tri­ci­té avait été ins­tal­lée mais on ne s’y fiait pas encore tout à fait, sur­tout pour les dîners — don­nait aux visages cet éclat trem­blant qui embel­lit les beaux et rend les autres inté­res­sants. Le noir domi­nait : robes noires, cra­vates noires, ser­viettes — non, les ser­viettes étaient blanches, il y avait des limites.

Arthur fut conduit à une petite table près de la fenêtre par un maître d’hô­tel dont l’ex­pres­sion faciale sem­blait avoir été conçue par un comi­té char­gé de défi­nir le mot « neu­tra­li­té ». Le menu était en fran­çais. Arthur avait appris le fran­çais au lycée de Not­tin­gham, ce qui est à peu près aus­si utile pour lire un menu du Cla­rid­ge’s que d’a­voir appris à nager dans une bai­gnoire pour tra­ver­ser la Manche.

Il recon­nut le mot « consom­mé ». Il recon­nut le mot « agneau ». Le reste était un ter­ri­toire aus­si mys­té­rieux que l’A­frique cen­trale sur une carte de 1850 — on savait que quelque chose s’y trou­vait, mais on ne savait pas si c’é­tait comestible.

Il était en train de contem­pler le menu avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient de rece­voir un ulti­ma­tum en langue étran­gère quand une voix s’é­le­va de la table voisine.

« Puis-je vous sug­gé­rer le fai­san ? Il est remar­quable ce soir. Le chef a un don pour le fai­san qui confine au génie. Pour tout le reste, il est sim­ple­ment com­pé­tent. Mais le fai­san — ah, le faisan. »

Arthur leva les yeux.

L’homme qui venait de par­ler était assis seul à une table ronde, légè­re­ment en retrait, comme quel­qu’un qui pré­fère obser­ver la salle plu­tôt qu’en faire par­tie. Il avait une tren­taine d’an­nées — peut-être trente-deux, peut-être trente-cinq, l’âge deve­nait flou au-delà d’un cer­tain niveau de raf­fi­ne­ment. Son visage était long, angu­leux, avec un nez qui aurait pu être qua­li­fié d’a­ris­to­cra­tique si le mot n’a­vait pas été si gal­vau­dé, et des yeux gris-vert qui brillaient de cette lumière par­ti­cu­lière qu’on trouve chez les gens qui trouvent le monde simul­ta­né­ment fas­ci­nant et légè­re­ment déce­vant. Il por­tait un cos­tume sombre — le deuil — mais avec une cra­vate d’un gris argent qui n’é­tait pas tout à fait noir, comme une conces­sion mini­male à la bien­séance, la plus petite déso­béis­sance possible.

« Mer­ci, dit Arthur. Le fai­san, donc. »

« Avec le bour­gogne. Pas le bor­deaux. Le bor­deaux est cor­rect, mais le bour­gogne a du carac­tère. C’est la dif­fé­rence entre une femme cor­recte et une femme inté­res­sante. Par­don­nez la com­pa­rai­son — elle est impar­don­nable, mais exacte. »

L’homme sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une effi­ca­ci­té redou­table — il don­nait l’im­pres­sion d’a­voir été conçu pour mettre les gens à l’aise tout en leur fai­sant com­prendre qu’ils étaient en pré­sence de quel­qu’un de net­te­ment supérieur.

« Per­ci­val Dunne, dit l’homme en incli­nant la tête. Je vis ici. Enfin — j’ha­bite ici. Ce n’est pas la même chose. On peut habi­ter un endroit sans y vivre, et vivre dans un endroit sans l’ha­bi­ter. Mais je fais les deux, ce qui sim­pli­fie les choses. »

Arthur se pré­sen­ta. Il dit « Eve­ning Post » sans autre pré­ci­sion et Per­ci­val n’en deman­da pas davan­tage, ce qui était soit de la cour­toi­sie soit de l’in­dif­fé­rence — avec Per­ci­val, Arthur appren­drait qu’il était sou­vent impos­sible de dis­tin­guer les deux.

« Jour­na­liste, dit Per­ci­val. Fas­ci­nant. Vous êtes ici pour les funé­railles, naturellement. »

« Natu­rel­le­ment. »

« Tout le monde est ici pour les funé­railles. C’est la grande mode. Mou­rir est ter­ri­ble­ment à la mode en ce moment. Enfin — pour la reine. Pour le reste d’entre nous, c’est tou­jours aus­si malvenu. »

Il fit signe au ser­veur, com­man­da le fai­san pour deux et le bour­gogne, et se tour­na vers Arthur avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient d’a­dop­ter un projet.

« Dites-moi, Finch — vous per­met­tez que je vous appelle Finch ? Excellent — dites-moi, Finch, avez-vous déjà séjour­né dans un grand hôtel ? »

« Non. »

« Je m’en dou­tais. Vous avez cette expression. »

« Quelle expression ? »

« Celle d’un homme qui a peur que quel­qu’un découvre qu’il n’est pas cen­sé être là. Ras­su­rez-vous. Per­sonne n’est cen­sé être là. C’est le secret des grands hôtels. Ils sont rem­plis de gens qui jouent un rôle. La seule dif­fé­rence entre vous et la duchesse de Marl­bo­rough, c’est qu’elle a davan­tage de pratique. »

Le fai­san arri­va. Il était, comme pro­mis, remar­quable. Le bour­gogne aus­si. Arthur man­gea et but avec le sou­la­ge­ment d’un homme qui vient de décou­vrir que l’en­ne­mi est hospitalier.

Per­ci­val par­lait. Il par­lait mer­veilleu­se­ment bien — c’est-à-dire qu’il par­lait comme un homme qui a com­pris que la conver­sa­tion est un art et le silence une ponc­tua­tion. Il par­lait du Cla­rid­ge’s comme d’un orga­nisme vivant : les cui­sines étaient son esto­mac, le hall son visage, les chambres ses rêves, et le per­son­nel son sys­tème ner­veux. Il par­lait des clients — sans les nom­mer mais en les décri­vant avec une pré­ci­sion si chi­rur­gi­cale qu’on les recon­nais­sait immé­dia­te­ment — comme d’une espèce ani­male fas­ci­nante mais légè­re­ment incom­pré­hen­sible. Il par­lait de la reine — qu’il avait, pré­ten­dait-il, ren­con­trée une fois à Bal­mo­ral, « une femme minus­cule avec un regard qui vous fai­sait sen­tir que même vos pen­sées les plus secrètes n’é­taient pas à la hauteur ».

« Et main­te­nant elle est morte, dit Per­ci­val en repo­sant son verre. Et tout va chan­ger. Pas tout de suite. Pas visi­ble­ment. Mais les fon­da­tions ont bou­gé. Vous le sentez ? »

Arthur ne le sen­tait pas. Il sen­tait le bour­gogne, qui était excellent, et la cha­leur du res­tau­rant, qui était agréable, et la pré­sence de Per­ci­val, qui était magné­tique. Mais des fon­da­tions qui bougent — non.

« Je ne suis pas sûr de — »

« Évi­dem­ment que vous ne le sen­tez pas. Vous êtes jour­na­liste. Les jour­na­listes enre­gistrent les consé­quences. C’est aux poètes de sen­tir les causes. » Per­ci­val sou­rit. « Je ne suis pas poète non plus, ras­su­rez-vous. Mais je vis dans un hôtel, et les hôtels sentent ces choses-là. Ce sont des sis­mo­graphes. La moindre vibra­tion du monde se trans­met à tra­vers les murs, les tuyaux, la plom­be­rie. Les grands évé­ne­ments passent par les hôtels avant de pas­ser par les journaux. »

Arthur écri­vit cette phrase dans son car­net, plus tard, dans sa chambre : Les grands évé­ne­ments passent par les hôtels avant de pas­ser par les jour­naux. Il ne la publie­rait jamais. Mais elle res­te­rait vraie.

Le dîner se ter­mi­na tard. Per­ci­val insis­ta pour payer — « Les rési­dents per­ma­nents ont des arran­ge­ments » — et accom­pa­gna Arthur jus­qu’à l’ascenseur.

« Chambre 412 ? dit Percival.

— Oui.

— Inté­res­sant.

— Pour­quoi intéressant ?

— Pour rien. Dor­mez bien, Finch. Et si vous enten­dez des bruits cette nuit — c’est un vieil hôtel. Les vieux hôtels sont bavards. »

C’é­tait la deuxième fois en une jour­née qu’on lui disait de ne pas s’in­quié­ter des bruits. Arthur trou­va cela modé­ré­ment inquiétant.

Il se cou­cha dans le lit immense, étei­gnit la lampe à gaz, et écou­ta. Il enten­dit le silence du Cla­rid­ge’s, qui n’é­tait pas un vrai silence mais une tapis­se­rie de bruits minus­cules — cra­que­ments, souffles, le mur­mure loin­tain de la plom­be­rie, le tic-tac d’une hor­loge qu’il ne voyait pas. Et autre chose. Un bruit — ou plu­tôt une absence de bruit, un creux dans le tis­su sonore, comme si quelque chose mar­chait dans le cou­loir avec une telle légè­re­té que le son lui-même n’o­sait pas se manifester.

Arthur ne dor­mit pas bien.

Mais le len­de­main matin, quand il des­cen­dit au petit-déjeu­ner, le soleil d’hi­ver entrait par les fenêtres du res­tau­rant avec cette timi­di­té anglaise que le soleil anglais pra­tique comme un art, et tout sem­blait par­fai­te­ment nor­mal, par­fai­te­ment ordon­né, par­fai­te­ment à sa place — à l’ex­cep­tion d’un détail.

Sur la table de nuit, quand Arthur était sor­ti de sa chambre, il y avait quelque chose qui n’y était pas la veille au soir quand il s’é­tait couché.

Une clé.

* * *

CHA­PITRE II

Dans lequel on fait la connais­sance de Sir Per­ci­val Dunne, et de plu­sieurs per­sonnes qu’on n’a­vait pas pré­vu de rencontrer

Le petit-déjeu­ner au Cla­rid­ge’s était une institution.

Non — le mot est faible. Le petit-déjeu­ner au Cla­rid­ge’s était un dogme. Un article de foi. Quelque chose qui avait la per­ma­nence et la solen­ni­té d’une loi natu­relle, comme la gra­vi­té ou le deuxième prin­cipe de la ther­mo­dy­na­mique, et qui, comme ces phé­no­mènes, ne néces­si­tait ni expli­ca­tion ni jus­ti­fi­ca­tion : il exis­tait, il avait tou­jours exis­té, il exis­te­rait tou­jours, et ceux qui le contes­taient étaient des bar­bares ou des Fran­çais, ce qui, pour cer­tains clients du Cla­rid­ge’s, reve­nait au même.

On ser­vait les œufs de six façons dif­fé­rentes. Le toast était grillé selon un pro­to­cole qui, si on l’a­vait cou­ché par écrit, aurait rem­pli un volume de la taille d’un petit tes­ta­ment. Le thé venait d’As­sam, de Cey­lan ou de Dar­jee­ling selon les jours, selon les humeurs, selon un algo­rithme mys­té­rieux que seul le chef som­me­lier com­pre­nait et qu’il se refu­sait à par­ta­ger, même sur son lit de mort. La mar­me­lade était faite sur place par une femme écos­saise nom­mée Mrs. Mac­Phail, qui ne sou­riait jamais et dont la mar­me­lade d’o­ranges amères était, de l’a­vis una­nime, la chose la plus proche de la per­fec­tion que l’es­pèce humaine eût pro­duite depuis l’ar­chi­tec­ture de la cha­pelle Sixtine.

Arthur des­cen­dit à huit heures, avec la clé dans la poche de son gilet.

Il l’a­vait exa­mi­née dans sa chambre. Elle était lourde — plus lourde qu’une clé n’a­vait le droit de l’être —, en bronze, ou peut-être en un alliage qui res­sem­blait au bronze mais n’en était pas. Longue comme son index. Ancienne. Les dents étaient com­plexes, un arran­ge­ment de pleins et de vides qui évo­quait un petit orgue vu de côté. Et il y avait des gra­vures sur le manche — des motifs fins, sinueux, qui sem­blaient repré­sen­ter quelque chose sans jamais tout à fait se résoudre en une image iden­ti­fiable. Il les avait regar­dés sous la lampe : vus d’un côté, on aurait dit des feuilles. De l’autre, des flammes. Et d’un troi­sième angle — mais les clés n’ont pas de troi­sième angle, et pour­tant celle-ci sem­blait en avoir — quelque chose qui res­sem­blait à des visages.

Il avait cher­ché sous la table de nuit, dans les tiroirs, dans la salle de bains, une expli­ca­tion quel­conque. Une enve­loppe. Une note. Le genre de chose que le per­son­nel d’un hôtel lais­se­rait — « Mon­sieur Finch, voi­ci la clé de la salle de lec­ture » ou « Mon­sieur Finch, cette clé donne accès à la cave à cigares ». Rien. La clé était là comme tom­bée du ciel — ou mon­tée du sol.

Dans le res­tau­rant du petit-déjeu­ner, il trou­va Per­ci­val déjà installé.

C’est-à-dire que Per­ci­val ne sem­blait pas s’être ins­tal­lé mais avoir pous­sé là, comme un arbre élé­gant dans un sol fer­tile. Il était assis à une table ronde près de la fenêtre, le Times déployé devant lui comme un bou­clier céré­mo­niel, une tasse de thé à sa droite, un œuf à la coque à sa gauche — non, deux œufs à la coque, en rang, comme des sen­ti­nelles —, et il lisait avec cette concen­tra­tion par­ti­cu­lière des Anglais du matin qui sug­gère que le jour­nal n’est pas une source d’in­for­ma­tion mais un rituel, une prière laïque adres­sée au dieu du bon sens et de l’ordre mondial.

« Finch ! dit-il en levant les yeux. Asseyez-vous. Avez-vous dormi ? »

« Pas très bien, pour être honnête. »

« Per­sonne ne dort bien la pre­mière nuit. L’hô­tel vous étu­die. Il décide si vous méri­tez son hos­pi­ta­li­té. C’est un pro­ces­sus. Ne le pre­nez pas per­son­nel­le­ment. Toast ? »

Arthur com­man­da un petit-déjeu­ner — un seul œuf, du toast, du thé, des choses qu’il connais­sait — et sor­tit la clé de sa poche.

« J’ai trou­vé ceci sur ma table de nuit. »

Per­ci­val posa son jour­nal. C’é­tait un geste signi­fi­ca­tif. Arthur appren­drait, au fil des jours, que Per­ci­val ne posait le Times que pour trois rai­sons : un trem­ble­ment de terre, une décla­ra­tion de guerre, ou quelque chose de véri­ta­ble­ment intéressant.

Il prit la clé. La retour­na. La tint à la lumière. Les gra­vures jouèrent sur sa sur­face comme des ombres chinoises.

« Hm, dit-il.

— Vous savez ce que c’est ? »

Per­ci­val exa­mi­na la clé encore un moment. Son visage — d’or­di­naire si lisible dans son illi­si­bi­li­té, si clai­re­ment conçu pour ne rien expri­mer — lais­sa pas­ser quelque chose. Un fré­mis­se­ment. L’ombre d’une recon­nais­sance. Puis le masque se remit en place, et Per­ci­val sou­rit de son sou­rire habituel.

« Inté­res­sant. Ne la per­dez pas. »

« Mais qu’est-ce que — »

« Du thé, Finch ? Le Dar­jee­ling est accep­table ce matin. Pas trans­cen­dant, mais acceptable. »

La conver­sa­tion fut détour­née avec une habi­le­té que Arthur ne put qu’ad­mi­rer, de la même manière qu’on admire le pick­po­cket qui vient de vous voler votre montre : c’é­tait condam­nable, mais tech­ni­que­ment brillant.

Ils furent inter­rom­pus par l’ar­ri­vée d’un chat.

Le chat était blanc. Entiè­re­ment blanc. D’un blanc si pur et si intran­si­geant qu’il sem­blait por­ter un juge­ment moral sur tout ce qui n’é­tait pas blanc. Il tra­ver­sa le res­tau­rant avec la démarche d’un sou­ve­rain ins­pec­tant ses troupes, sau­ta sur la chaise vide à côté de Per­ci­val, et s’as­sit avec une digni­té qui fai­sait paraître les convives humains légè­re­ment vulgaires.

« Ah, dit Per­ci­val. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter Lord Asquith. »

« Lord — le chat s’ap­pelle Lord Asquith ? »

« C’est un nom de tra­vail. Son vrai nom est impro­non­çable. Il appar­te­nait — ou plu­tôt il tolé­rait la com­pa­gnie — d’un ambas­sa­deur turc qui a quit­té l’hô­tel l’an der­nier. Le chat, lui, a refu­sé de par­tir. La direc­tion a ten­té de le délo­ger. Le chat a gagné. Comme toujours. »

Lord Asquith regar­da Arthur avec des yeux d’un bleu si pâle qu’ils sem­blaient trans­pa­rents, des yeux qui disaient très clai­re­ment : « Je vous éva­lue, et je ne suis pas impressionné. »

« Il n’aime pas tout le monde, dit Per­ci­val. S’il reste, c’est bon signe. S’il part, revoyez votre comportement. »

Lord Asquith resta.

C’est à ce moment qu’une femme fit son entrée dans le res­tau­rant — ou plu­tôt, c’est à ce moment que le res­tau­rant se réor­ga­ni­sa autour d’une femme. Elle était grande, majes­tueuse, vêtue d’un noir si com­plet et si archi­tec­tu­ral qu’il ne res­sem­blait pas à du deuil mais à un mani­feste. Elle avait des che­veux blancs rele­vés en un édi­fice com­plexe, un visage qui avait dû être beau qua­rante ans plus tôt et qui était main­te­nant quelque chose de mieux que beau — il était monu­men­tal. Elle tra­ver­sa la salle comme un cui­ras­sé tra­verse une mer calme, igno­rant les obs­tacles mineurs que consti­tuaient les autres clients, et s’ins­tal­la à une table avec le geste défi­ni­tif d’un dra­peau plan­té sur un ter­ri­toire conquis.

« Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, mur­mu­ra Per­ci­val. Veuve. Trois fois. »

« Trois fois ? »

« Trois maris. Tous morts. Le pre­mier à la chasse, le deuxième en Inde, le troi­sième dans son bain. Les cir­cons­tances du troi­sième n’ont jamais été entiè­re­ment éclair­cies. Mais Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton est au-des­sus de tout soup­çon, prin­ci­pa­le­ment parce que per­sonne n’ose la soupçonner. »

Un ser­veur appro­cha de la table de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton. Arthur ne pou­vait pas entendre la conver­sa­tion, mais il vit la chose sui­vante : le ser­veur dit quelque chose. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton répon­dit quelque chose. Le ser­veur pâlit. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton répé­ta ce qu’elle avait dit, plus fort cette fois, suf­fi­sam­ment fort pour que la table voi­sine l’en­tende, et suf­fi­sam­ment fort pour qu’Ar­thur l’en­tende aussi.

« La reine n’est pas morte. La reine est indis­po­sée. Et je pren­drai mes œufs brouillés comme d’habitude. »

Le ser­veur s’in­cli­na et par­tit. Il y avait dans son dos, dans la ligne de ses épaules, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient de com­prendre que la réa­li­té et Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton ne sont pas tou­jours d’ac­cord, et que dans ces cas-là, c’est géné­ra­le­ment la réa­li­té qui cède.

« Elle refuse d’ad­mettre que Vic­to­ria est morte ? deman­da Arthur.

— Depuis trois jours. Elle a décla­ré au direc­teur que les jour­naux men­taient, que c’é­tait une conspi­ra­tion libé­rale, et que la reine serait de retour pour son jubi­lé. Edge­wood a choi­si de ne pas la contre­dire. La vie est plus simple quand on n’es­saie pas de contre­dire Mrs. Bramwell-Titherington. »

Arthur vou­lait deman­der com­ment un être humain pou­vait nier un fait aus­si mas­sif que la mort de la reine d’An­gle­terre, mais il fut inter­rom­pu par un son.

C’é­tait un son de pia­no. Mais pas un son nor­mal — un son étrange, hési­tant, comme si l’ins­tru­ment essayait de se sou­ve­nir d’une mélo­die qu’il avait connue autre­fois. Les notes tom­baient une par une, espa­cées, inter­ro­ga­tives, dans le silence oua­té du res­tau­rant, et elles avaient cette qua­li­té bizarre de sem­bler venir de par­tout à la fois — du pla­fond, des murs, du sol — plu­tôt que d’un ins­tru­ment précis.

Per­ci­val pen­cha la tête.

« Tiens, dit-il. Il recommence. »

« Le piano ? »

« Le pia­no du salon. Il joue depuis hier soir. »

« Et qui — »

« Per­sonne. Le salon est fer­mé. Le pia­no joue tout seul. » Per­ci­val prit une gor­gée de thé. « Du Haen­del, si je ne m’a­buse. Sara­bande en ré mineur. Magni­fi­que­ment mal jouée. »

Arthur atten­dit la suite. L’ex­pli­ca­tion. Le « bien sûr, il y a un méca­nisme » ou le « c’est un pia­no méca­nique, évi­dem­ment ». Mais Per­ci­val ne dit rien de plus. Il reprit son jour­nal, tapo­ta la tête de Lord Asquith, et murmura :

« Ça commence. »

Arthur ne deman­da pas ce qui commençait.

Il n’é­tait pas sûr de vou­loir savoir.

* * *

CHA­PITRE III

Dans lequel la reine est morte mais per­sonne ne semble d’ac­cord sur ce point

Les jours qui sui­virent la mort de Vic­to­ria furent, pour le reste de l’An­gle­terre, des jours de recueille­ment solen­nel, de crêpe noir et de ser­mons dans les églises. Pour le Cla­rid­ge’s, ce furent des jours d’une acti­vi­té fébrile dégui­sée en immo­bi­li­té majes­tueuse — comme un cygne qui glisse sur l’eau avec une séré­ni­té par­faite tan­dis que, sous la sur­face, ses pattes battent avec la fré­né­sie d’un télé­gra­phiste trans­met­tant un mes­sage urgent.

Les réser­va­tions affluaient. Des noms arri­vaient par télé­gramme — des noms qui figu­raient dans le Gotha, dans le Debrett’s, dans les cau­che­mars des répu­bli­cains de toute l’Eu­rope. Le roi de Grèce. Le grand-duc de Hesse. L’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand d’Au­triche — un homme maigre, mous­ta­chu, à l’air per­pé­tuel­le­ment contra­rié, dont per­sonne ne pou­vait ima­gi­ner, à ce moment pré­cis de l’his­toire, qu’il serait un jour res­pon­sable de la fin du monde tel qu’on le connais­sait. Pour l’ins­tant, il vou­lait sim­ple­ment une suite au deuxième étage et des oreillers fermes.

Mr. Edge­wood gérait ce chaos avec la tran­quilli­té d’un homme qui a vu pire. En véri­té, Mr. Edge­wood avait tou­jours l’air d’un homme qui a vu pire, ce qui lais­sait sup­po­ser soit une ima­gi­na­tion très limi­tée, soit un pas­sé très riche. Arthur, en l’ob­ser­vant depuis le hall, ten­ta plu­sieurs fois de sur­prendre sur son visage une émo­tion — n’im­porte laquelle, même minus­cule : un fron­ce­ment de sour­cil, un tic au coin de la lèvre, l’ombre d’une inquié­tude. Rien. Edge­wood tra­ver­sait les crises avec l’ex­pres­sion d’un homme qui tra­verse son jardin.

« Il est tou­jours comme ça ? deman­da Arthur à Yusuf, qu’il croi­sa dans un couloir.

— Mr. Edge­wood ? Oui, mon­sieur. On dit qu’il a sou­ri une fois, en 1894, quand le chef a réus­si un souf­flé par­ti­cu­liè­re­ment déli­cat. Mais per­sonne ne peut le confir­mer. Le témoin est mort. »

Arthur n’ar­ri­vait pas à déter­mi­ner si Yusuf plai­san­tait. Le gar­çon avait cette qua­li­té décon­cer­tante de dire les choses les plus extra­or­di­naires avec le sérieux d’un notaire lisant un acte de propriété.

Le deuil, au Cla­rid­ge’s, avait ses règles.

On ne riait pas dans le hall. On pou­vait rire dans les chambres, à condi­tion de le faire dis­crè­te­ment. On pou­vait rire au bar, parce que le bar était un espace à part, une zone franche où les conven­tions se relâ­chaient comme un cor­set après minuit. On ne par­lait pas de la reine au pas­sé en pré­sence de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, ce qui, étant don­né que Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton sem­blait être par­tout à la fois — dans le res­tau­rant, dans le salon, dans le hall, dans les cou­loirs —, reve­nait à ne pas par­ler de la reine au pas­sé du tout.

Cette femme exer­çait sur l’hô­tel une influence gra­vi­ta­tion­nelle. Les ser­veurs l’é­vi­taient comme des comètes évitent un soleil trop puis­sant. Les clients chan­geaient de conver­sa­tion quand elle appro­chait. Même Lord Asquith, le chat, sem­blait pré­fé­rer les pièces où elle n’é­tait pas — non pas par peur, car un chat ne connaît pas la peur, mais par un ins­tinct ter­ri­to­rial qui lui souf­flait que deux sou­ve­rains ne peuvent pas occu­per le même espace.

Arthur ten­ta d’é­crire son article. Il s’ins­tal­la au bureau de sa chambre, ouvrit son car­net, trem­pa sa plume, et contem­pla la page blanche avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient de réa­li­ser que l’o­céan est plus grand que sa barque.

FUNÉ­RAILLES DE LA REINE VICTORIA

par Arthur Finch, cor­res­pon­dant spécial

La nation tout entière est plon­gée dans le deuil à l’an­nonce du décès de Sa Majes­té la Reine Vic­to­ria, sur­ve­nu le 22 jan­vier à Osborne House, sur l’île de Wight. Votre cor­res­pon­dant, dépê­ché à Londres pour

Pour quoi ? Pour décrire un hôtel où les pia­nos jouent tout seuls et les veuves nient la mor­ta­li­té des sou­ve­rains ? Pour racon­ter qu’un aris­to­crate char­mant lui a recom­man­dé le fai­san et qu’un chat blanc l’a jugé avec des yeux de pro­phète ? Le Not­tin­gham Eve­ning Post atten­dait un compte-ren­du des pré­pa­ra­tifs funé­raires. Des faits. Des dates. Le nombre de sol­dats dans le cor­tège. La lon­gueur de la pro­ces­sion. Le genre de choses que Mr. Hart­ley pour­rait pla­cer en pre­mière page entre les résul­tats du cri­cket et les tarifs des che­mins de fer.

Arthur posa sa plume. Regar­da par la fenêtre. Brook Street, en bas, vivait sa vie ordi­naire d’ar­tère de May­fair — voi­tures, fiacres, pié­tons en noir, un ven­deur de jour­naux dont la voix mon­tait dans l’air froid comme de la fumée. Et au-delà, invi­sible mais pré­sent, Londres — ce Londres de 1901 qui était encore la capi­tale du monde, le cœur d’un empire sur lequel le soleil ne se cou­chait jamais, une ville qui avait la taille et l’as­su­rance d’un conti­nent et qui venait pour­tant de perdre quelque chose d’ir­rem­pla­çable, comme un géant à qui l’on aurait reti­ré son ombre.

Il des­cen­dit au salon.

Le salon du Cla­rid­ge’s était une pièce oblongue, lam­bris­sée de boi­se­ries claires, meu­blée de fau­teuils pro­fonds et de tables basses sur les­quelles repo­saient des maga­zines, des cen­driers et des fleurs cou­pées dont la per­fec­tion avait quelque chose de sur­na­tu­rel — elles ne sem­blaient pas tant avoir été cou­pées que mises au monde par des mains divines. Et dans un coin, sous un por­trait à l’huile d’un gen­til­homme du XVIIIe siècle dont le regard sui­vait les visi­teurs avec une atten­tion qui dépas­sait le talent du peintre, se trou­vait le piano.

C’é­tait un Bech­stein demi-queue, noir et lus­tré comme un sca­ra­bée géant. Et il ne jouait pas. En ce moment pré­cis, à trois heures de l’a­près-midi, il ne jouait pas. Il était silen­cieux, fer­mé, inno­cent, aus­si immo­bile qu’un pia­no est cen­sé l’être.

Arthur s’en appro­cha. Sou­le­va le cou­vercle. Les touches étaient là — blanches et noires, ali­gnées avec la régu­la­ri­té ras­su­rante des choses qui ont un but et qui s’y tiennent. Il appuya sur un do. Le son réson­na, clair, nor­mal, un son de pia­no par­fai­te­ment banal.

« Il ne joue pas sur com­mande, vous savez. »

Arthur se retour­na. Une femme était assise dans le fau­teuil le plus proche — il aurait juré que le fau­teuil était vide quand il était entré, mais les fau­teuils du Cla­rid­ge’s avaient cette pro­fon­deur traî­tresse qui pou­vait dis­si­mu­ler une per­sonne de taille moyenne avec la même effi­ca­ci­té qu’un paravent.

La femme était jeune — peut-être vingt-cinq ans, peut-être un peu plus. Fran­çaise, à l’é­vi­dence, d’une manière qui n’a­vait rien à voir avec la langue et tout à voir avec une cer­taine façon de tenir sa tasse de thé, comme si la tasse était un objet phi­lo­so­phique autant que fonc­tion­nel. Ses che­veux étaient noirs, rele­vés sim­ple­ment, et ses yeux avaient la cou­leur brun sombre du café fort et la même intensité.

« Made­moi­selle Odette Cla­vert, dit-elle, sans se lever. Pia­niste. Enfin — pia­niste offi­cielle. C’est-à-dire que c’est moi qu’on paie pour jouer. Ce qui rend d’au­tant plus vexant qu’il joue gratis. »

« Le pia­no joue — »

« La nuit, prin­ci­pa­le­ment. Et le matin, par­fois. Du Haen­del. Tou­jours du Haen­del. Et tou­jours faux. C’est ce qui est le plus insul­tant. S’il jouait bien, je pour­rais admi­rer. Mais il joue comme un ama­teur, et on le laisse faire. »

Elle but une gor­gée de thé avec l’ex­pres­sion d’une femme pro­fon­dé­ment offen­sée par l’univers.

« Moi, si je jouais faux, on me ren­ver­rait. Lui, il joue faux et on dit que c’est char­mant. Que c’est atmo­sphé­rique. Mr. Edge­wood m’a dit — il m’a dit, à moi, Odette Cla­vert, qui ai étu­dié au Conser­va­toire de Paris — il m’a dit : “Made­moi­selle, le pia­no a peut-être un style dif­fé­rent du vôtre.” Un style dif­fé­rent ! Du Haen­del mas­sa­cré, et on appelle ça un style ! »

Arthur ne savait pas quoi dire. La situa­tion — une pia­niste jalouse d’un pia­no qui joue tout seul — avait cette qua­li­té d’ab­sur­di­té tran­quille qu’il com­men­çait à recon­naître comme la tona­li­té domi­nante du Claridge’s.

« Est-ce que quel­qu’un a cher­ché une expli­ca­tion ? Un méca­nisme, un — »

« Mr. Edge­wood a fait venir un accor­deur. L’ac­cor­deur a exa­mi­né le pia­no, a décla­ré qu’il était en par­fait état, qu’il n’y avait aucun méca­nisme, aucune ano­ma­lie, rien d’in­ha­bi­tuel, et que l’ins­tru­ment était exac­te­ment ce qu’il parais­sait être — un pia­no. Puis il est par­ti, et le pia­no a joué la Sara­bande en ré mineur pen­dant qua­rante minutes. L’ac­cor­deur a envoyé une lettre le len­de­main pour dire qu’il par­tait à la cam­pagne et qu’il ne sou­hai­tait plus accor­der de pianos. »

Arthur nota cette infor­ma­tion dans son car­net. Non pas qu’il sût quoi en faire. Mais il avait le sen­ti­ment crois­sant que les choses qu’il notait dans ce car­net ne for­me­raient jamais un article pour le Not­tin­gham Eve­ning Post, mais peut-être, un jour, quelque chose d’autre — quelque chose pour lequel il n’a­vait pas encore de nom.

« Mon­sieur Finch ? » La voix d’O­dette avait chan­gé. Elle était plus basse, plus sérieuse. « Quand le pia­no joue… est-ce que vous enten­dez autre chose ? »

« Com­ment ça, autre chose ? »

« Der­rière la musique. Sous la musique. Comme des voix. Pas des voix qu’on peut com­prendre. Des voix comme des mur­mures très anciens, qui auraient été pris dans les murs et qui essaie­raient de sortir. »

Arthur la regar­da. Elle ne plai­san­tait pas. Ses yeux bruns étaient fixes, concen­trés, et dans leurs pro­fon­deurs il y avait quelque chose qui res­sem­blait à de la peur, mais une peur culti­vée — une peur que la musi­cienne en elle vou­lait com­prendre plu­tôt que fuir.

« Non, dit-il. Je n’ai pas enten­du de voix. »

« Tant mieux, dit Odette. Tant mieux. »

Elle reprit son thé. Le por­trait au-des­sus du pia­no — le gen­til­homme du XVIIIe siècle — sem­blait regar­der Arthur avec un inté­rêt renou­ve­lé. Mais c’é­tait la lumière, évi­dem­ment. La lumière de jan­vier, basse et oblique, qui jouait des tours dans les vieux bâtiments.

Évi­dem­ment.

* * *

Ce soir-là, Arthur dîna de nou­veau avec Percival.

C’é­tait deve­nu une habi­tude — ou plu­tôt, c’é­tait deve­nu une évi­dence, de la même manière qu’il devient évident, après deux jours dans un pays étran­ger, qu’on a besoin d’un guide. Et Per­ci­val était un guide magni­fique. Il connais­sait l’hô­tel comme un ana­to­miste connaît le corps humain — chaque cou­loir, chaque recoin, chaque par­ti­cu­la­ri­té. Il savait que la troi­sième marche de l’es­ca­lier prin­ci­pal cra­quait en fa dièse. Il savait que le miroir du deuxième étage avait un défaut qui fai­sait paraître les gens plus minces, rai­son pour laquelle les dames s’y attar­daient. Il savait que la cui­sine pré­pa­rait, le jeu­di, un pud­ding au citron qui n’é­tait pas au menu mais qu’on pou­vait obte­nir en disant au ser­veur : « Mr. Richard­son me l’a recom­man­dé » — Mr. Richard­son étant un client mort en 1889 dont per­sonne n’a­vait eu le cœur de reti­rer le nom du livre de commandes.

« Cet hôtel, dit Per­ci­val ce soir-là en décou­pant son canard avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien, est un palimp­seste. Vous savez ce qu’est un palimp­seste, Finch ? »

« Un manus­crit ancien dont on a grat­té le texte pour écrire par-dessus. »

« Exac­te­ment. Mais le texte ori­gi­nal ne dis­pa­raît jamais com­plè­te­ment. Il reste en des­sous, comme un fan­tôme sous la peau. C’est la même chose ici. Chaque époque a lais­sé sa marque. Les murs se sou­viennent. Le bois se sou­vient. Le marbre se sou­vient. Et quand quelque chose de suf­fi­sam­ment impor­tant se pro­duit — la mort d’une reine, par exemple — les couches anciennes remontent à la sur­face. Comme un palimp­seste qu’on tien­drait devant une lumière très forte. »

Arthur pen­sa à la clé, dans sa poche.

« Per­ci­val — la clé que j’ai trouvée — »

« Ah, la clé. Oui. L’a­vez-vous essayée ? »

« Essayée ? Sur quoi ? »

« Sur les portes, Finch. C’est une clé. Les clés ont un rap­port intime avec les portes. C’est leur rai­son d’être. Comme les jour­na­listes et les questions. »

Il y avait dans le ton de Per­ci­val quelque chose de nou­veau — pas de la moque­rie, pas exac­te­ment, mais une sorte d’a­mu­se­ment ten­du, comme celui d’un homme qui regarde un autre homme mar­cher vers un pré­ci­pice et qui se demande s’il doit pré­ve­nir ou observer.

« Essayez-la, dit Per­ci­val. Pas ce soir. Demain. À la lumière du jour. Et ne com­men­cez pas par le troi­sième étage. »

« Pour­quoi pas le troi­sième étage ? »

« Parce que le troi­sième étage est com­pli­qué en ce moment. »

Arthur atten­dit la suite. La suite ne vint pas. Per­ci­val chan­gea de sujet avec la flui­di­té d’une rivière qui contourne un obs­tacle — on ne voyait pas le moment du chan­ge­ment, on consta­tait sim­ple­ment qu’on par­lait désor­mais d’autre chose.

« Avez-vous ren­con­tré le Dr. Fang ? Non ? Vous le ren­con­tre­rez. Il arrive demain. Edge­wood l’a convo­qué. Un homme fas­ci­nant. Sino-Écos­sais — son père était un méde­cin can­to­nais ins­tal­lé à Édim­bourg, sa mère une sage-femme des High­lands. Le résul­tat est… par­ti­cu­lier. Il se spé­cia­lise dans ce qu’il appelle les “per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques d’o­ri­gine méta­phy­sique”, ce qui est une façon polie de dire qu’il chasse les fan­tômes avec un pen­dule et un verre de scotch. Ses résul­tats sont dis­cu­tables. Sa conver­sa­tion est excellente. »

Arthur nota le nom dans son car­net : Dr. Aloy­sius Fang. Per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques. Pen­dule. Scotch.

La liste de choses qu’il ne com­pre­nait pas conti­nuait de s’allonger.

Après le dîner, il mon­ta se cou­cher. Le cou­loir du qua­trième étage était silen­cieux — ce silence par­ti­cu­lier des hôtels la nuit, un silence capi­ton­né, étouf­fé, comme si les murs eux-mêmes rete­naient leur souffle. Les becs de gaz pro­je­taient des ombres longues sur la moquette, des ombres qui se dépla­çaient len­te­ment, pares­seu­se­ment, comme des créa­tures sous-marines.

Arthur s’ar­rê­ta devant la chambre 412. Sor­tit sa clé de chambre — sa vraie clé, celle que la récep­tion lui avait don­née. L’in­sé­ra dans la ser­rure. La porte s’ou­vrit normalement.

Puis il regar­da la porte d’en face. Chambre 411. Fer­mée. Per­sonne n’y logeait — du moins per­sonne dont il eût aper­çu les allées et venues.

Il sor­tit l’autre clé. La clé en bronze. La tint devant lui. Elle était lourde dans sa main, plus lourde que tout à l’heure — ou était-ce son ima­gi­na­tion ? — et les gra­vures sem­blaient bou­ger sous ses doigts, un mou­ve­ment infime, à peine per­cep­tible, comme des veines qui pulsent.

Non. Ridi­cule. C’é­tait une clé. Un objet inani­mé. La fatigue, le bour­gogne du dîner, l’at­mo­sphère de cet hôtel qui vous fai­sait croire des choses impos­sibles — voi­là l’explication.

Il ran­gea la clé dans sa poche et entra dans sa chambre.

Le feu brû­lait. Les rideaux étaient tirés. Le lit était ouvert, les draps rabat­tus en un tri­angle par­fait, comme une enve­loppe à demi ouverte. Et sur la table de nuit — sur la table de nuit où il avait trou­vé la clé ce matin — il y avait autre chose.

Un bout de papier.

Arthur s’ap­pro­cha. Le papier était ancien — jau­ni, fra­gile, avec cette tex­ture gra­nu­leuse du papier fait main d’une autre époque. Il y avait quelques mots écrits des­sus, à l’encre brune, dans une écri­ture fine et penchée :

Chambre 64. Pas encore.

C’é­tait tout. Pas de signa­ture. Pas de date. Pas d’ex­pli­ca­tion. Deux mots et un chiffre, posés là comme une énigme ou comme un aver­tis­se­ment, et Arthur res­ta debout au milieu de sa chambre pen­dant un long moment, le papier dans une main et la clé dans l’autre, tan­dis que dehors, dans les cou­loirs du Cla­rid­ge’s, quelque chose qui n’a­vait pas de poids et pas de nom pas­sait en silence, et que le pia­no, en bas, com­men­çait à jouer.

* * *

CHA­PITRE IV

Dans lequel une clé appa­raît sans avoir été invi­tée, et dans lequel cer­taines portes mènent à des endroits inattendus

Arthur ne dor­mit pas.

Il ne dor­mit pas parce que le pia­no jouait — du Haen­del, encore, cette Sara­bande en ré mineur qui tom­bait note par note dans le silence de l’hô­tel comme des gouttes d’eau dans un puits très pro­fond. Il ne dor­mit pas parce que le papier sur sa table de nuit refu­sait de deve­nir ordi­naire, de s’ex­pli­quer, de se ran­ger dans une caté­go­rie ras­su­rante. Il ne dor­mit pas parce que, vers deux heures du matin, il enten­dit des pas dans le cou­loir — des pas légers, hési­tants, qui s’ar­rê­taient devant chaque porte comme quel­qu’un qui cher­che­rait la bonne, et qui pas­sèrent devant la 412 avec un ralen­tis­se­ment infime, presque imper­cep­tible, avant de continuer.

Il se leva. Ouvrit la porte. Le cou­loir était vide.

Mais pas tout à fait vide. Il y avait, dans l’air, un par­fum — ou plu­tôt le sou­ve­nir d’un par­fum, quelque chose de fleu­ri et de désuet, de la vio­lette peut-être, ou de l’i­ris, un par­fum que per­sonne ne por­tait plus, un par­fum d’un autre siècle. Et sur la moquette, devant sa porte, une empreinte — pas une empreinte de pied, non, mais une marque, une dépres­sion dans le tis­su, comme si quel­qu’un s’é­tait tenu là, immo­bile, pen­dant très long­temps, et que son poids — un poids réel, un poids de chair et d’os — avait lais­sé sa trace.

Arthur refer­ma la porte. S’as­sit sur le lit. Regar­da la clé, posée sur la table de nuit à côté du papier. Les gra­vures, dans la lumière trem­blante du gaz, for­maient des motifs qui — mais non. Il fal­lait dor­mir. Il fal­lait que les choses aient une expli­ca­tion. Il fal­lait que les pia­nos aient des pia­nistes, que les pas aient des mar­cheurs, que les clés aient des ser­rures. Le monde fonc­tion­nait ain­si. Le monde avait tou­jours fonc­tion­né ainsi.

Sauf qu’au Cla­rid­ge’s, en cette der­nière semaine de jan­vier 1901, le monde sem­blait avoir déci­dé de fonc­tion­ner autrement.

Il s’en­dor­mit vers quatre heures, d’un som­meil super­fi­ciel et peu­plé de rêves qu’il oublie­rait au réveil — des rêves de cou­loirs, de portes, de visages aper­çus dans des miroirs qui ne reflé­taient pas ce qu’ils auraient dû.

* * *

Au petit-déjeu­ner, il mon­tra le papier à Percival.

Per­ci­val le lut. Le relut. Le retour­na. Le tint à la lumière, comme il avait tenu la clé la veille. Son visage res­ta impas­sible — mais ses yeux, ces yeux gris-vert qui voyaient tout et ne mon­traient rien, eurent un mou­ve­ment rapide, un éclair, comme une porte qui s’ouvre et se referme très vite sur une pièce éclairée.

« Chambre 64, dit-il. Intéressant. »

« Per­ci­val, vous êtes dans la chambre 64. »

« En effet. »

« Quel­qu’un me dit de ne pas aller dans votre chambre. »

« Pas de ne pas y aller. De ne pas y aller encore. La nuance est consi­dé­rable, Finch. “Pas encore” implique un futur. Un moment appro­prié. Ce n’est pas un inter­dit — c’est un calendrier. »

Arthur le regar­da avec l’ex­pres­sion d’un homme dont la patience, bien que consi­dé­rable, com­mence à per­ce­voir ses propres limites.

« Per­ci­val, je vais vous poser une ques­tion directe, et j’ai­me­rais une réponse directe. Savez-vous ce qui se passe dans cet hôtel ? »

Per­ci­val beur­ra son toast. Le geste était d’une len­teur déli­bé­rée — il appli­quait le beurre avec la concen­tra­tion d’un artiste appli­quant de l’or à la feuille sur un retable.

« Ce qui se passe dans cet hôtel, dit-il enfin, c’est ce qui se passe dans tous les grands hôtels quand le monde change. Les cou­tures craquent. Les murs deviennent poreux. Les choses qui étaient sépa­rées cessent de l’être. Pas­sé, pré­sent. Réel, irréel. Vivants, morts. Ce sont des dis­tinc­tions com­modes, Finch, mais ce ne sont que des dis­tinc­tions. Comme les murs d’un hôtel — ils séparent les chambres, mais ils ne sont que du plâtre et de la brique. Pous­sez assez fort, et votre main passe au travers. »

Il mor­dit dans son toast.

« Essayez la clé aujourd’­hui, ajou­ta-t-il. Com­men­cez par le pre­mier étage. Ne for­cez rien. Si une porte ne veut pas s’ou­vrir, n’in­sis­tez pas. Et si une porte s’ouvre sur quelque chose que vous ne com­pre­nez pas — ne pani­quez pas. Obser­vez. Notez. Vous êtes jour­na­liste, après tout. C’est votre métier. »

« Et si — »

« Et ne faites pas confiance aux miroirs. Pas cette semaine. »

Il plia son jour­nal, se leva, tapo­ta la tête de Lord Asquith qui dor­mait sur la chaise voi­sine, et quit­ta le res­tau­rant avec la démarche d’un homme qui se rend à un ren­dez-vous agréable plu­tôt qu’au cœur d’un mystère.

* * *

Arthur pas­sa la mati­née à essayer la clé.

Le pre­mier étage du Cla­rid­ge’s était un cou­loir long et silen­cieux, tapis­sé de papier peint à motifs flo­raux — des roses, des pivoines, des fleurs dont Arthur ne connais­sait pas le nom et qui sem­blaient le regar­der avec une curio­si­té bota­nique. Les portes se suc­cé­daient, numé­ro­tées en chiffres dorés : 101, 102, 103. Der­rière cer­taines, des bruits de vie — une voix, un tiroir qu’on ouvre, le tin­te­ment d’une cuillère contre une tasse. Der­rière d’autres, le silence.

Arthur choi­sit une porte silen­cieuse. La 107. Appro­cha la clé de la serrure.

La clé entra sans effort. C’est-à-dire — elle n’en­tra pas tant qu’elle ne fut aspi­rée, comme si la ser­rure l’at­ten­dait, comme un gant attend une main. Arthur tour­na. La ser­rure céda avec un déclic doux, presque musical.

Il ouvrit la porte.

Ce qu’il vit n’é­tait pas une chambre d’hôtel.

Ou plu­tôt — c’é­tait une chambre d’hô­tel, mais pas la chambre 107 du Cla­rid­ge’s en 1901. C’é­tait une chambre plus ancienne, d’un autre temps. Les meubles étaient dif­fé­rents — plus lourds, plus sombres, dans le style Régence plu­tôt que vic­to­rien. Les rideaux étaient d’un vert pro­fond qui n’exis­tait plus nulle part dans l’hô­tel actuel. Et sur une table, au centre de la pièce, il y avait une tasse de thé.

La tasse fumait.

Arthur res­ta sur le seuil. Son cœur bat­tait — pas de peur, pas encore, mais d’une émo­tion qu’il ne pou­vait pas nom­mer, quelque chose entre l’é­mer­veille­ment et le ver­tige, l’im­pres­sion d’a­voir mis le pied sur une sur­face qu’il croyait solide et qui s’est révé­lée être la sur­face d’un lac gelé, intact mais trans­pa­rent, lais­sant voir en des­sous des pro­fon­deurs insoupçonnées.

Il entra.

La pièce sen­tait le tabac et le bois ciré. Un livre était ouvert sur le fau­teuil — un volume relié en cuir, petit, dont le titre était illi­sible, les lettres dorées effa­cées par le temps. La che­mi­née conte­nait des cendres encore tièdes. Quel­qu’un avait été là. Quel­qu’un venait de par­tir. Ou quel­qu’un était sur le point d’arriver.

Arthur tou­cha la tasse de thé. Elle était chaude.

Il recu­la. Sor­tit de la chambre. Refer­ma la porte. Atten­dit dix secondes. Rou­vrit la porte avec sa clé de chambre — la clé nor­male, celle de la 412.

La porte ne s’ou­vrit pas.

Il essaya la clé en bronze. La porte s’ou­vrit. Et cette fois, der­rière la porte, il y avait une chambre d’hô­tel ordi­naire — la 107 telle qu’elle devait être en 1901 : déco­rée dans le style du jour, meu­blée nor­ma­le­ment, vide, propre, sen­tant le savon et le linge frais. Pas de tasse fumante. Pas de livre. Pas de cendres dans la cheminée.

Arthur refer­ma la porte et s’a­dos­sa au mur du couloir.

Son car­net. Il lui fal­lait son car­net. Il remon­ta à la 412, s’as­sit au bureau, et écrivit :

25 jan­vier. La clé ouvre la chambre 107. Mais pas la chambre 107 d’au­jourd’­hui. Une autre chambre 107. Plus ancienne. Il y avait du thé chaud. Du thé chaud dans une chambre vide. Essayé de nou­veau : chambre nor­male. La clé ouvre deux ver­sions de la même porte.

Il relut ce qu’il avait écrit. Ça ne tenait pas debout. Aucun rédac­teur en chef au monde — pas même Mr. Hart­ley, qui accep­tait des articles sur la repro­duc­tion des pigeons dans le parc de Not­tin­gham — ne publie­rait une chose pareille.

Il des­cen­dit et essaya la chambre 114. La clé l’ou­vrit sur un cou­loir — non pas une chambre, un cou­loir, étroit, bas de pla­fond, éclai­ré par des bou­gies dans des appliques en lai­ton. Le cou­loir n’exis­tait pas. Il ne pou­vait pas exis­ter — il aurait tra­ver­sé les chambres adja­centes, il aurait per­cé le mur exté­rieur de l’hô­tel, il aurait débou­ché dans Brook Street ou dans le vide. Mais il était là, avec ses bou­gies, sa moquette usée, son odeur de cire et de pous­sière, et au bout, très loin, une porte.

Arthur ne s’en­ga­gea pas dans le cou­loir. Il refer­ma la porte. Essaya la chambre 118. La clé ne tour­na pas. Essaya la 120. Ne tour­na pas non plus. Essaya la 122.

La 122 s’ou­vrit sur la 122 — une chambre nor­male, occu­pée, dont le client — un homme âgé en robe de chambre — le regar­da avec stupéfaction.

« Qu’est-ce que — qui êtes-vous ? Com­ment êtes-vous entré ? »

« Je — par­don­nez-moi — erreur — ter­rible erreur — »

Arthur bat­tit en retraite avec la grâce d’un crabe pris en faute et remon­ta à sa chambre au pas de course, le visage en feu, le cœur bat­tant, la clé brû­lante dans sa main — lit­té­ra­le­ment brû­lante, ou du moins très chaude, comme si le métal avait absor­bé quelque chose à chaque ouver­ture, une éner­gie, une sub­stance, un mor­ceau de ce qui se trou­vait der­rière les portes.

Il s’as­sit au bureau. Res­pi­ra. Écrivit :

La clé ouvre cer­taines portes sur d’autres temps, d’autres espaces. Pas toutes. Cer­taines portes res­tent nor­males. Cer­taines ne s’ouvrent pas du tout. Il y a un choix — ou un hasard — ou une logique que je ne vois pas.

Ques­tion : qui a mis cette clé sur ma table de nuit ?

Ques­tion : que se passe-t-il dans cet hôtel ?

Ques­tion : pour­quoi est-ce que je ne suis pas en train de cou­rir vers la gare ?

Il ne trou­va de réponse à aucune de ces ques­tions. Mais la troi­sième, au moins, il la connais­sait intui­ti­ve­ment : il ne cou­rait pas vers la gare parce que, pour la pre­mière fois de sa vie de jour­na­liste pro­vin­cial, quelque chose de véri­ta­ble­ment extra­or­di­naire était en train de se pro­duire, et qu’il était au milieu, et que fuir aurait été non seule­ment lâche mais — pire encore — inintéressant.

* * *

Il trou­va Per­ci­val au bar, en fin d’après-midi.

Le bar du Cla­rid­ge’s était un lieu à part — un sanc­tuaire dans le sanc­tuaire, un espace où les conven­tions du deuil et du pro­to­cole se dis­sol­vaient dans le whis­ky et la fumée de cigare. Les fau­teuils y étaient plus pro­fonds, les lumières plus basses, et les conver­sa­tions plus libres, comme si le simple fait de fran­chir le seuil du bar consti­tuait un accord tacite de confidentialité.

Per­ci­val était ins­tal­lé dans son fau­teuil habi­tuel — le deuxième en par­tant de la che­mi­née, celui qui don­nait une vue sur l’en­trée sans être direc­te­ment visible depuis le hall, un empla­ce­ment stra­té­gique qu’il avait choi­si, sans doute, avec le même soin qu’un géné­ral choi­sit sa posi­tion sur un champ de bataille.

Arthur s’as­sit en face de lui et racon­ta ce qu’il avait vu. Tout. La chambre Régence avec le thé fumant. Le cou­loir impos­sible. La clé chaude. Il par­la vite, sans se relire, comme un homme qui dicte un rap­port urgent avant que les faits ne s’effacent.

Per­ci­val écou­ta. C’é­tait l’une de ses qua­li­tés les plus rares — dans un monde où tout le monde par­lait, Per­ci­val savait écou­ter avec une atten­tion si com­plète qu’elle res­sem­blait à une forme de res­pect. Il ne l’in­ter­rom­pit pas. Il ne hocha pas la tête. Il ne sou­rit pas. Il écou­ta, et quand Arthur eut ter­mi­né, il res­ta silen­cieux un moment — un long moment, pen­dant lequel le feu cra­quait et le bar bour­don­nait dou­ce­ment autour d’eux.

Puis il dit :

« Vous n’a­vez pas essayé le troi­sième étage ? »

« Non. Vous m’a­viez dit — »

« Bien. Le troi­sième étage est — com­ment dire — plus avan­cé. Ce que vous avez vu au pre­mier, c’est l’é­cume. Le troi­sième, c’est le courant. »

Il com­man­da deux whis­kys. Sans soda.

« Finch, ce que je vais vous dire va vous paraître extra­va­gant. J’ai la répu­ta­tion d’un homme fri­vole — c’est une répu­ta­tion que je cultive, parce que les gens fri­voles sont rare­ment soup­çon­nés de savoir quoi que ce soit, ce qui est un avan­tage consi­dé­rable quand on sait beau­coup de choses. Mais je suis sérieux. Écoutez-moi. »

Il but une gorgée.

« Cet hôtel est un lieu de pas­sage. Je ne parle pas des clients — les clients passent, oui, comme dans tous les hôtels. Je parle d’un pas­sage plus ancien, plus pro­fond. Cer­tains lieux sont des car­re­fours. Des endroits où le temps est plus mince, où la mem­brane entre ce qui est et ce qui a été devient trans­lu­cide. Les églises, les ponts, les auberges — et les grands hôtels. Les grands hôtels plus que tout. Parce qu’un grand hôtel est un lieu de tran­sit par nature. Les gens y arrivent, y dorment, y rêvent, y souffrent, y meurent par­fois, et repartent. Chaque pas­sage laisse une trace. Chaque nuit pas­sée dans une chambre y dépose un sédi­ment. Au bout de cent ans, cin­quante ans, les sédi­ments s’ac­cu­mulent, et la chambre n’est plus sim­ple­ment une chambre — c’est un registre. Une mémoire. »

Il mar­qua une pause.

« D’ha­bi­tude, la mémoire dort. Mais quand le monde est secoué — quand un règne s’a­chève, quand un siècle tourne, quand la terre elle-même semble hési­ter entre deux états — la mémoire se réveille. Les couches remontent. Les portes qui ne menaient nulle part mènent quelque part. Et les anciens clients — les fan­tômes, si vous pré­fé­rez le mot, mais je le trouve vul­gaire — les anciens clients reprennent leurs habitudes. »

Arthur regar­dait Per­ci­val et cher­chait sur son visage un signe d’i­ro­nie, un clin d’œil, le signal que tout cela était une plai­san­te­rie éla­bo­rée, le genre de farce qu’un aris­to­crate dés­œu­vré joue à un jour­na­liste cré­dule. Il n’en trou­va pas.

« La clé, dit Arthur. D’où vient-elle ? »

« La clé est plus ancienne que l’hô­tel. Elle était là avant. Elle sera là après. Elle choi­sit à qui se mon­trer. Elle vous a choisi. »

« Pour­quoi moi ? »

« Excel­lente ques­tion. J’ai­me­rais beau­coup connaître la réponse. »

Per­ci­val ter­mi­na son whisky.

« Finch, dans les jours qui viennent, les choses vont s’in­ten­si­fier. Les funé­railles approchent. Le monde entier sera tour­né vers Londres, et toute cette atten­tion, toute cette émo­tion, toute cette fin — c’est du com­bus­tible. L’hô­tel va se nour­rir de cette éner­gie. Les pas­sages vont s’ou­vrir plus lar­ge­ment. Les fan­tômes seront plus nom­breux, plus pré­sents, plus réels. Et la clé — votre clé — va vous mon­trer des choses. »

Il se leva.

« Dor­mez, cette nuit. Demain arrive le Dr. Fang, et les choses devien­dront consi­dé­ra­ble­ment plus com­pli­quées. Et plus diver­tis­santes. Ce qui, dans mon expé­rience, est sou­vent la même chose. »

Il quit­ta le bar. Lord Asquith, qui s’é­tait maté­ria­li­sé sur un tabou­ret avec cette capa­ci­té qu’ont les chats d’ap­pa­raître sans qu’on les ait vus arri­ver, regar­da Arthur avec ses yeux pâles, sau­ta au sol, et sui­vit Per­ci­val dans le couloir.

Arthur res­ta seul dans le bar, avec son whis­ky, son car­net, et le poids de la clé dans sa poche.

Dehors, le brouillard avait pris pos­ses­sion de Londres. Il s’in­si­nuait sous les portes, ram­pait le long des fenêtres, trans­for­mait les réver­bères en lunes floues et les pas­sants en sil­houettes. Brook Street avait dis­pa­ru. May­fair avait dis­pa­ru. Le monde s’é­tait réduit au Cla­rid­ge’s — ce vais­seau immo­bile dans un océan de brume — et Arthur pen­sa, sans savoir pour­quoi, que c’é­tait peut-être le but, que le brouillard n’é­tait pas un phé­no­mène météo­ro­lo­gique mais un com­plice, qu’il iso­lait l’hô­tel pour que ce qui devait se pas­ser à l’in­té­rieur puisse se pas­ser sans témoins extérieurs.

Il mon­ta se coucher.

Sur sa table de nuit, un nou­veau papier.

Même écri­ture. Même encre brune. Deux mots :

Bien­ve­nue, mon­sieur Finch.

Le pia­no, en bas, jouait du Haendel.

Arthur étei­gnit la lumière et res­ta dans le noir, les yeux ouverts, la clé ser­rée dans sa main, et écou­ta l’hô­tel respirer.

* * *

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Salaam Lon­don de Tar­quin Hall, le voyage intérieur

Salaam Lon­don de Tar­quin Hall, le voyage intérieur

Ça com­mence comme une longue plainte et le livre s’ouvre tout dou­ce­ment. Salaam Lon­don (Salaam Brick Lane en anglais, allez savoir pour­quoi les édi­teurs veulent tou­jours tra­duire les titres…) est un livre qui s’en­tend d’a­bord comme un livre de l’an­goisse, de la dif­fi­cul­té de son auteur, Lon­do­nien de nais­sance, à retour­ner dans sa ville après avoir vécu quelques temps en Inde et sur­tout de s’y retrou­ver. Ce récit du retour dou­lou­reux, de l’at­tente dans laquelle le jour­na­liste Tar­quin Hall s’ins­talle, dans l’es­poir de faire venir la femme qu’il aime dans la méga­pole est un récit qui avance à tâtons dans le brouillard de Brick Lane. Les loyers ont flam­bé lors­qu’il retourne chez lui et il n’y a que dans l’East End que l’au­teur peut s’ins­tal­ler à nou­veau sans trop s’ex­cen­trer et c’est à contre-cœur qu’il loue une man­sarde miteuse à un Ban­gla­dais cyclo­thy­mique et alcoo­lique. C’est alors toute une palette de per­son­nages et de lieux aty­piques qu’on découvre sous sa plume ; le livre prend un tour­nure étrange puis­qu’il devient le récit de voyage d’un Lon­do­nien dans sa propre ville, une ville dans la ville, un quar­tier ten­du comme un élas­tique et pris dans ses pro­blé­ma­tiques de diver­si­té cultu­relle : cock­neys, skin­heads, Ban­gla­dais, Juifs, Irlan­dais, Ben­ga­lis, reje­tons de l’empire bri­tan­nique en décom­po­si­tion, tous se côtoient sans pour autant se mélan­ger, dans la droite ligne du grand récit d’in­ves­ti­ga­tion de Jack Lon­don, Le peuple d’en-bas et sur fond de réha­bi­li­ta­tion du tris­te­ment célèbre quar­tier de Whi­te­cha­pel. En dépit des ami­tiés impro­bables que Tar­quin Hall noue dans le quar­tier, il cherche tout de même à en sor­tir, même s’il y découvre une vie insoup­çon­née. C’est à mon sens un beau récit, tendre et sans conces­sion, un récit qui prend aux tripes parce qu’on y res­sent toute l’af­fec­tion qui s’empare de lui pour ce quar­tier en déshé­rence mais tout de même vic­time de l’i­né­vi­table gen­tri­fi­ca­tion, ces dents creuses, mais aus­si le rejet com­pré­hen­sible qui le pousse à en sor­tir. C’est le récit de l’é­tran­gè­re­té, du déra­ci­ne­ment de soi chez soi, de la condi­tion de l’é­tran­ger de l’in­té­rieur, un récit qui fait écho à la condi­tion nomade, à la décons­truc­tion per­pé­tuelle de soi dans l’ab­sence de repé­rage et de volon­té de res­ter. Toute l’es­sence de ce récit de l’ombre tient en ces quelques phrases de l’auteur :

Je pus jeter ici un bref coup d’oeil sur les par­quets lui­sants et les murs de brique nus des lofts réno­vés. Mais on voyait sur­tout des mai­sons mitoyennes déla­brées datant du règne de la reine Vic­to­ria, par les fenêtres noir­cies des­quelles on aper­ce­vait des cui­sines minus­cules. Dans des cen­taines d’im­meubles minables, des immi­grants comme le Grand Sasa et Mrs Abdul-Haq pré­pa­raient leur dîner en rêvant d’a­voir une mai­son à eux et en s’ef­for­çant de tirer le meilleur par­ti d’une vie misé­rable. Même au XXIè siècle, l’East End mon­trait peu de signes de chan­ge­ment et contrai­gnait des gens de cultures radi­ca­le­ment dif­fé­rentes à vivre côte à côte et à s’a­dap­ter les uns aux autres.
« Entrez affa­mé, sor­tez bran­ché », pro­cla­mait un pan­neau que j’a­vais repé­ré ce matin-là à Brick Lane, sur la vitrine d’un nou­veau café à la mode. Mieux que tout le reste, ce slo­gan parais­sait résu­mer l’ex­pé­rience que fai­saient les immi­grants de l’East End — et que j’a­vais faite aussi.
Brick Lane m’a­vait for­cé à m’ac­com­mo­der d’un Londres que je n’a­vais jamais connu et m’a­vait aidé à com­prendre que Barnes n’é­tait plus pour moi. Je me sen­tais à pré­sent plus en accord avec mon envi­ron­ne­ment que je ne l’a­vais été lorsque je vivais en étran­ger immer­gé dans d’autres cultures. Et pour cela, je res­sen­tais une immense gra­ti­tude. Mais au moment où le train pas­sait devant les immeubles ruti­lants de Cana­ry Wharf et entrait dans un bruit de fer­raille en gare de Liver­pool Street, je me deman­dais si je me sen­ti­rais de nou­veau tout à fait chez moi à Londres, si je serais encore capable de vivre déten­du , d’as­su­mer confor­ta­ble­ment mon sta­tut d’Anglais.
Peut-être res­te­rais-je tou­jours un peu étran­ger ? Peut-être n’é­tait-ce pas le pire sta­tut qui soit ?

Tar­quin Hall, Salaam Lon­don
Folio col­lec­tion Voyages
Gal­li­mard 2007

Pho­to d’en-tête © Richer Fischer (Mor­ning in Whitechapel)

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