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La clef du Claridge’s

La clef du Claridge’s

Cha­pitres 11 à 14 — Epilogue

TROI­SIÈME PARTIE

LA CONVER­GENCE

* * *

CHA­PITRE XI

Dans lequel Londres se pré­pare à enter­rer un siècle

Arthur se réveilla tôt.

Il se réveilla avant l’aube, ce qui ne lui res­sem­blait pas — Arthur Finch n’é­tait pas un homme mati­nal, il appar­te­nait à cette caté­go­rie d’êtres humains pour les­quels le matin est un concept regret­table inven­té par des gens qui n’a­vaient rien de mieux à faire — mais ce jour-là, le 2 février 1901, quelque chose le tira du som­meil avec la dou­ceur impé­rieuse d’une main invi­sible posée sur son épaule.

Il s’ha­billa dans le noir. Son cos­tume à l’ac­croc au coude — qui était main­te­nant son com­pa­gnon de route, son uni­forme, presque un ami — avait été net­toyé par le ser­vice du Cla­rid­ge’s avec un soin qui lui avait don­né l’illu­sion tem­po­raire de la res­pec­ta­bi­li­té. Arthur noua sa cra­vate, mit la clé dans sa poche de gilet, et descendit.

Le hall du Cla­rid­ge’s, à cinq heures du matin, était un monde à part.

Les lustres étaient éteints. Seules les veilleuses à gaz brû­laient — petites flammes jaunes qui fai­saient dan­ser des ombres longues sur le marbre. Le silence était abso­lu. Pas le silence habi­té des jours pré­cé­dents — pas de fan­tômes, pas de pas, pas de pia­no. Un silence vrai, un silence d’at­tente, le silence d’un théâtre dans les minutes qui pré­cèdent le lever du rideau.

Arthur tra­ver­sa le hall et sortit.

Brook Street, dans la nuit finis­sante, était méconnaissable.

Les draps noirs étaient par­tout — aux fenêtres des mai­sons, aux devan­tures des bou­tiques, dra­pés sur les réver­bères. La rue elle-même sem­blait en deuil, comme si le pavé et la pierre avaient absor­bé le cha­grin d’une nation et l’ex­su­daient dans l’air sous forme de brume. Car il y avait de la brume — pas le brouillard jaune et épais des jours pré­cé­dents, mais une brume fine, grise, douce, qui estom­pait les angles et arron­dis­sait les ombres, qui fai­sait de Londres une aqua­relle dont les contours se dissolvent.

Arthur mar­cha.

Il mar­cha vers le sud, vers Pic­ca­dilly, puis vers l’est, vers St. James’s, sui­vant le tra­cé du cor­tège funèbre qu’il avait mémo­ri­sé d’a­près les jour­naux. Par­tout, des gens. Des mil­liers de gens. Des cen­taines de mil­liers, peut-être. Ils étaient là depuis la veille pour cer­tains — endor­mis sur les trot­toirs, enve­lop­pés dans des cou­ver­tures, appuyés les uns contre les autres comme des nau­fra­gés sur un radeau. D’autres arri­vaient encore, à pied, en fiacre, par le métro­po­li­tain dont les sta­tions dégor­geaient des flots humains silencieux.

Le silence, sur­tout, frap­pait Arthur. Il avait cou­vert les matchs de cri­cket du Not­tin­gham­shire, où la foule criait et chan­tait et se dis­pu­tait avec une éner­gie qui sem­blait dis­pro­por­tion­née par rap­port à l’é­vé­ne­ment. Ici, un mil­lion de per­sonnes se tai­saient. C’é­tait un silence de cathé­drale éten­du à l’é­chelle d’une ville — un silence col­lec­tif, volon­taire, un silence qui était en lui-même un acte, un tri­but, une prière.

Il pen­sa à son article. Il pen­sa au Not­tin­gham Eve­ning Post, à Mr. Hart­ley, aux résul­tats du cri­cket et aux petites annonces matri­mo­niales. Il pen­sa au fait qu’il n’a­vait pas envoyé un seul mot à son jour­nal depuis son arri­vée. Il serait ren­voyé, pro­ba­ble­ment. Mr. Hart­ley n’é­tait pas un homme patient, et un cor­res­pon­dant spé­cial qui n’en­voie pas de cor­res­pon­dance n’est pas un cor­res­pon­dant mais un tou­riste aux frais de la rédaction.

Mais Arthur ne pou­vait pas écrire cet article. Pas l’ar­ticle qu’on atten­dait de lui. Pas le compte-ren­du fac­tuel des funé­railles, le nombre de sol­dats, la lon­gueur du cor­tège, la liste des sou­ve­rains. Ce qu’il avait vu au Cla­rid­ge’s — ce qu’il conti­nuait de voir — ne tenait pas dans les colonnes d’un jour­nal de pro­vince. Ça ne tenait nulle part, en fait. Ça débor­dait de tous les cadres, comme le Cla­rid­ge’s lui-même débor­dait de ses murs, comme le pas­sé débor­dait du pré­sent, comme les morts débor­daient de la mort.

Il revint à l’hô­tel vers sept heures. Le ciel com­men­çait à pâlir — pas un lever de soleil, non, le soleil ne se lève­rait pas vrai­ment ce jour-là, il se conten­te­rait d’une pré­sence dif­fuse der­rière les nuages, comme un sou­ve­rain qui assiste à ses propres funé­railles depuis une loge discrète.

Le hall du Cla­rid­ge’s était main­te­nant éveillé. Le per­son­nel cir­cu­lait avec l’ef­fi­ca­ci­té silen­cieuse des four­mis ouvrières. Les clients des­cen­daient en habits noirs, le visage grave, la démarche solen­nelle. Tout était noir. Tout était solen­nel. Tout était exac­te­ment comme cela devait être.

Sauf au troi­sième étage.

* * *

Arthur le sen­tit en mon­tant l’es­ca­lier — il avait tenu sa pro­messe de ne plus prendre l’as­cen­seur, ou du moins il l’a­vait tenue ce matin-là, la fatigue des étages supé­rieurs n’ayant pas encore eu rai­son de sa résolution.

Au pre­mier étage, tout était nor­mal. La tem­pé­ra­ture nor­male. L’air nor­mal. Les cou­loirs menant où ils devaient mener.

Au deuxième, un léger déca­lage — une vibra­tion, une hési­ta­tion dans la tex­ture des choses, comme le trem­ble­ment d’une image dans un pro­jec­teur mal réglé.

Au troi­sième, le Cla­rid­ge’s n’é­tait plus le Claridge’s.

Ce n’est pas qu’il avait chan­gé. C’est qu’il était deve­nu plus. Plus pro­fond, plus dense, plus réel — si réel que la réa­li­té ordi­naire sem­blait, par contraste, n’être qu’un brouillon, une esquisse, un cro­quis pré­pa­ra­toire pour la chose véri­table qui se déployait main­te­nant dans les cou­loirs du troi­sième étage.

Les murs étaient les mêmes — le même papier peint fleu­ri, les mêmes boi­se­ries, les mêmes appliques à gaz. Mais ils étaient aus­si autre chose. Ils por­taient des traces — des ombres de papiers peints anté­rieurs, des fan­tômes de déco­ra­tions dis­pa­rues, comme si toutes les ver­sions du cou­loir, depuis la construc­tion du bâti­ment, coexis­taient simul­ta­né­ment, super­po­sées, trans­lu­cides, un palimp­seste visible à l’œil nu.

Et les portes. Les portes n’é­taient plus numé­ro­tées en chiffres dorés. Elles étaient numé­ro­tées en chiffres qui chan­geaient — qui oscil­laient entre les numé­ros du pré­sent et d’autres numé­ros, plus anciens, dans d’autres typo­gra­phies, d’autres polices, d’autres siècles. La chambre 301 était aus­si la chambre 14 de Mivart’s Hotel, et aus­si une pièce sans numé­ro d’un bâti­ment plus ancien encore. Toutes ces iden­ti­tés coexis­taient, cli­gno­tant dou­ce­ment comme des bou­gies dans un cou­rant d’air.

Arthur s’ar­rê­ta au milieu du cou­loir. Sor­tit la clé. Le métal vibrait si fort qu’il pou­vait le sen­tir jusque dans son coude, jusque dans son épaule, une vibra­tion qui n’é­tait pas méca­nique mais orga­nique, comme un pouls, comme un bat­te­ment de cœur.

Il n’es­saya pas d’ou­vrir de porte. Il res­ta là, debout, et regarda.

Parce qu’il y avait des gens dans le couloir.

Pas des fan­tômes au sens où il les avait vus jus­qu’i­ci — pas des rési­dus, pas des échos, pas des sil­houettes trans­lu­cides qui dis­pa­rais­saient quand on les regar­dait. Des gens. Des dizaines de gens. Des hommes en redin­gote, des femmes en tour­nure, des valets en livrée, des enfants en cos­tume marin, des vieillards en robe de chambre — les clients de toutes les époques, tous les dor­meurs de toutes les nuits, tous les voya­geurs de tous les voyages qui avaient tra­ver­sé ce cou­loir depuis que le bâti­ment exis­tait, réunis là, mar­chant les uns à tra­vers les autres sans se voir, cha­cun dans sa propre époque, cha­cun dans son propre temps, mais tous au même endroit, tous dans le même cou­loir, comme les pages d’un livre feuille­tées très vite qui mon­tre­raient, en un éclair, tous les per­son­nages de tous les cha­pitres en même temps.

Et ils ne voyaient pas Arthur. Et Arthur les voyait tous.

Il res­ta là pen­dant un temps qu’il ne sut pas mesu­rer — cinq minutes ou une heure, le temps n’a­vait plus de sens au troi­sième étage du Cla­rid­ge’s le matin des funé­railles de Vic­to­ria — et puis il des­cen­dit, les jambes trem­blantes, le cœur bat­tant, la clé brû­lante dans sa main, et retrou­va Per­ci­val au petit-déjeuner.

Per­ci­val leva les yeux de son journal.

« Vous êtes mon­té au troi­sième, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Et ?

— Le Cla­rid­ge’s est en train de se sou­ve­nir de tout. En même temps. Comme vous l’a­viez dit.

— Et com­ment vous sentez-vous ?

— Comme un homme qui vient de lire un livre entier en une seconde. Étour­di. Émer­veillé. Un peu nauséeux. »

Per­ci­val hocha la tête.

« Man­gez, dit-il. Ce soir, vous aurez besoin de forces. Ce soir, la clé ouvri­ra la chambre 64. »

* * *

Les funé­railles com­men­cèrent à onze heures.

Le cor­tège tra­ver­sa Londres depuis la gare de Vic­to­ria jus­qu’à Pad­ding­ton, où le cer­cueil pren­drait le train pour Wind­sor. Le canon ton­nait. Les cloches son­naient. Les tam­bours bat­taient la marche funèbre. Et dans les rues, le long du par­cours, un mil­lion de per­sonnes en noir regar­daient pas­ser la mort d’un monde.

Arthur regar­da depuis la fenêtre du salon du pre­mier étage, avec Odette à ses côtés. La fenêtre don­nait sur Brook Street, qui n’é­tait pas sur le par­cours du cor­tège, mais les sons arri­vaient — por­tés par l’air froid de février, ampli­fiés par le silence de la ville — et on pou­vait entendre, loin­tain mais dis­tinct, le rou­le­ment des tam­bours, le fra­cas des sabots sur le pavé, le silence immense de la foule.

Odette ne par­lait pas. Elle écou­tait, les yeux fer­més, avec cette atten­tion totale que les musi­ciens portent au son — pas seule­ment à la mélo­die mais à tout ce qui com­pose le pay­sage sonore, les har­mo­niques, les réso­nances, les silences entre les bruits.

« Vous enten­dez ? » murmura-t-elle.

Arthur enten­dit. Sous les tam­bours, sous les sabots, sous le silence — un bour­don­ne­ment. Un bour­don­ne­ment grave, conti­nu, comme le son que ferait un bâti­ment très ancien si un bâti­ment pou­vait chan­ter. Le Cla­rid­ge’s vibrait. Pas phy­si­que­ment — les murs ne trem­blaient pas, les lustres ne bou­geaient pas. Mais quelque chose vibrait, dans la struc­ture même de l’hô­tel, dans ses fon­da­tions, dans sa mémoire, comme si l’é­mo­tion col­lec­tive d’une nation entière se trans­met­tait à tra­vers le sol et les murs et fai­sait réson­ner l’hô­tel comme une cloche.

Dans le salon, le pia­no joua.

Pas du Haen­del, cette fois. Pas du Scar­lat­ti. Quelque chose d’autre — quelque chose que ni Arthur ni Odette ne recon­nurent, une marche lente, grave, solen­nelle, qui accom­pa­gnait les tam­bours loin­tains comme un écho inté­rieur, comme si l’hô­tel avait com­po­sé sa propre musique funèbre pour accom­pa­gner le cortège.

Odette ouvrit les yeux. Des larmes cou­laient sur ses joues.

« Il joue pour elle, dit-elle. Le pia­no joue pour Victoria. »

Et dans tout l’hô­tel — Arthur l’ap­pren­drait plus tard, par Yusuf, par Hen­der­son, par les récits frag­men­taires du per­son­nel — les fan­tômes appa­rurent. Tous. Pas dans les chambres, pas dans les cou­loirs. Aux fenêtres. Ils se tenaient aux fenêtres, silen­cieux, immo­biles, regar­dant vers l’ex­té­rieur, vers le cor­tège qu’ils ne pou­vaient pas voir mais dont ils enten­daient les échos — les fan­tômes de toutes les époques, les clients de tous les siècles, réunis pour la der­nière fois, debout der­rière les vitres ten­dues de noir, ren­dant hom­mage à une reine qu’ils avaient connue ou qui les avait sui­vis ou qui les avait pré­cé­dés dans ce ter­ri­toire com­mun dont les fron­tières, ce jour-là, n’exis­taient plus.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, seule dans sa suite royale, regar­da par la fenêtre et ne dit rien. Elle ne dit pas que la reine n’é­tait pas morte. Elle ne dit pas que c’é­tait une conspi­ra­tion libé­rale. Elle res­ta debout, droite, majes­tueuse, ses mains gan­tées croi­sées devant elle, et elle regar­da, et elle lais­sa le silence la tra­ver­ser comme un vent, et pour la pre­mière fois elle pleu­ra — des larmes silen­cieuses, dignes, des larmes de femme qui accepte enfin une véri­té qu’elle avait tenue à dis­tance aus­si long­temps que pos­sible, et qui découvre que l’ac­cep­ta­tion, bien que dou­lou­reuse, contient une forme de paix.

Edge­wood tra­ver­sa le hall à trois heures pré­cises, comme chaque jour. Il consul­ta le registre des récla­ma­tions. Il n’y avait pas de nou­velles récla­ma­tions. Les fan­tômes, ce jour-là, n’a­vaient rien à redire. Même le Colo­nel Pryce-Williams s’é­tait tu.

Edge­wood fer­ma le registre. Regar­da le hall vide. Et fit quelque chose qu’au­cun membre du per­son­nel n’a­vait jamais vu : il posa sa main à plat sur le comp­toir de la récep­tion, comme on pose­rait sa main sur l’é­paule d’un ami, et res­ta ain­si un moment, immo­bile, dans un geste qui n’a­vait rien de pro­fes­sion­nel et tout d’hu­main — un homme qui récon­forte un bâti­ment, ou un bâti­ment qui récon­forte un homme, il était dif­fi­cile de savoir dans quel sens l’é­change se faisait.

* * *

CHA­PITRE XII

Dans lequel la clé choi­sit son moment

Le soir tomba.

Le cor­tège était pas­sé. Le canon s’é­tait tu. La reine était à Wind­sor, ou en route vers Wind­sor, dans un train dra­pé de noir qui tra­ver­sait la cam­pagne anglaise avec la len­teur majes­tueuse d’un monde qui prend congé de lui-même. À Londres, les rues se vidaient len­te­ment, comme une marée qui se retire, lais­sant der­rière elle les débris du deuil — des pro­grammes frois­sés, des fleurs pié­ti­nées, des rubans noirs tom­bés des chapeaux.

Au Cla­rid­ge’s, le dîner fut ser­vi à l’heure habi­tuelle. Edge­wood y avait veillé. Le menu n’a­vait pas chan­gé. Le ser­vice n’a­vait pas flé­chi. Les ser­viettes étaient pliées avec la même pré­ci­sion géo­mé­trique. Les bou­gies brû­laient avec la même flamme régu­lière. Le monde pou­vait s’ef­fon­drer — le monde s’é­tait effon­dré, d’une cer­taine manière, avec la mort de Vic­to­ria le monde vic­to­rien s’é­tait effon­dré —, mais le Cla­rid­ge’s tenait, comme un phare dans la tem­pête, comme un rem­part de nappe blanche et de cris­tal et de crème anglaise contre le chaos de l’histoire.

Arthur ne man­gea pas beau­coup. La clé, dans sa poche, vibrait avec une inten­si­té nou­velle — non plus un bour­don­ne­ment mais une pul­sa­tion, un rythme, comme un cœur qui s’ac­cé­lère avant un effort.

Per­ci­val man­geait avec son appé­tit habi­tuel, mais ses gestes étaient plus lents, plus déli­bé­rés, comme ceux d’un homme qui savoure un repas en sachant que c’est le der­nier — pas le der­nier repas de sa vie, non, mais le der­nier repas d’un cer­tain état de sa vie, le der­nier repas avant un chan­ge­ment dont il ne connais­sait ni la nature ni l’ampleur.

Fang ne dîna pas. Il était mon­té au troi­sième étage avec son pen­dule et n’en était pas redescendu.

Odette joua ce soir-là. Pas le pia­no fan­tôme — Odette elle-même, assise au Bech­stein, les doigts sur les touches, jouant du Cho­pin. La Bal­lade en sol mineur. Elle joua pen­dant une heure, et le pia­no ne l’in­ter­rom­pit pas, ne joua pas par-des­sus elle, ne contes­ta pas sa musique. Il la lais­sa jouer. Il l’ac­com­pa­gna, peut-être — dans les notes basses, dans les réso­nances, il y avait par­fois un écho sup­plé­men­taire, une har­mo­nique qui n’au­rait pas dû être là, comme un mur­mure d’ap­pro­ba­tion. Mais c’é­tait sub­til, dis­cret, res­pec­tueux. Le fan­tôme du pia­no avait appris les manières.

Vers dix heures, Per­ci­val se leva de table.

« Finch, dit-il. C’est l’heure. »

Arthur le sui­vit. Ils mon­tèrent l’es­ca­lier en silence. Pre­mier étage, deuxième étage, troi­sième étage — le troi­sième étage était calme main­te­nant, apai­sé, comme un lac après une tem­pête ; les fan­tômes n’é­taient plus là, le palimp­seste s’é­tait refer­mé, les couches s’é­taient super­po­sées de nou­veau dans l’ordre habi­tuel — et ils conti­nuèrent, jus­qu’au qua­trième, jus­qu’au cou­loir qui menait à la chambre 64.

Le cou­loir était sombre. Les becs de gaz brû­laient bas, leur flamme réduite à un fila­ment orange qui jetait des ombres longues sur les murs. Le silence était total — pas le silence agi­té de l’hô­tel han­té, mais un silence d’é­glise, un silence de recueille­ment, le silence qu’on observe devant les choses qu’on ne com­prend pas et qu’on res­pecte pré­ci­sé­ment pour cette raison.

Per­ci­val s’ar­rê­ta devant la porte 64.

La porte était iden­tique aux autres — en bois sombre, avec un numé­ro en chiffres dorés, une poi­gnée en lai­ton, une ser­rure. Rien de remar­quable. Rien d’ef­frayant. Une porte d’hôtel.

Et pour­tant.

Arthur sen­tait quelque chose éma­ner de cette porte — pas de la cha­leur, pas du froid, quelque chose d’autre, une den­si­té, une gra­vi­té, comme si l’es­pace devant la porte était plus lourd que l’es­pace du reste du cou­loir, comme si quelque chose de très mas­sif se tenait der­rière, non pas un meuble ou un objet mais une concen­tra­tion de temps, de mémoire, de toutes les nuits que cette chambre avait connues et de tout ce qu’elle conte­nait encore.

Per­ci­val le regarda.

« Ouvrez, dit-il. »

Arthur sor­tit la clé. Le métal ne vibrait plus. Il était immo­bile, calme, tiède — pas chaud, pas froid, tiède comme une main humaine, comme si la clé avait atteint un état d’é­qui­libre, un point de repos, le moment exact pour lequel elle avait été forgée.

Il l’in­sé­ra dans la serrure.

La ser­rure ne résis­ta pas. Elle n’as­pi­ra pas la clé comme les autres ser­rures l’a­vaient fait — elle l’ac­cueillit, sim­ple­ment, natu­rel­le­ment, avec la dou­ceur d’une main qui en serre une autre après une longue absence.

Arthur tour­na.

La porte s’ouvrit.

* * *

Ce qu’Ar­thur vit n’é­tait pas une chambre d’hôtel.

C’est-à-dire — c’é­tait une chambre d’hô­tel. La chambre 64 du Cla­rid­ge’s. Mais ce n’é­tait pas la chambre 64 de 1901. Et ce n’é­tait pas la chambre 64 d’une autre époque — pas un saut dans le temps, pas un cou­loir impos­sible, pas une ver­sion alter­na­tive de la réa­li­té. C’é­tait la chambre 64 de toutes les époques. En même temps.

Les murs exis­taient dans plu­sieurs ver­sions simul­ta­nées — un papier peint Régence, un lam­bris vic­to­rien, une tapis­se­rie plus ancienne encore, tous visibles, tous pré­sents, super­po­sés comme les couches d’une pein­ture dont chaque état serait visible à tra­vers les sui­vants. Le mobi­lier oscil­lait — un bureau Empire, un secré­taire géor­gien, une table de Per­ci­val lui-même, tous occu­pant le même espace, tous réels, tous solides, tous translucides.

Et au centre de la pièce — non, pas au centre, par­tout, dans chaque ver­sion de la chambre, à chaque époque — il y avait des gens.

Pas des fan­tômes. Pas des rési­dus. Des gens. Tous ceux qui avaient vécu dans cette chambre, dor­mi dans ce lit, regar­dé par cette fenêtre, tous ceux dont la pré­sence avait lais­sé une empreinte dans les murs et le bois et l’air, tous réunis, tous pré­sents, cha­cun dans son propre temps mais tous au même endroit, dans cette chambre qui était toutes les chambres, dans cet ins­tant qui était tous les instants.

Arthur les voyait. Il les voyait tous. Un homme en per­ruque qui écri­vait une lettre à la lueur d’une bou­gie. Une femme qui ber­çait un enfant près de la fenêtre. Un couple qui dan­sait sans musique, les yeux fer­més, les corps proches, dans une valse silen­cieuse qui appar­te­nait à un soir de 1857 ou de 1872 ou d’une année qu’Ar­thur ne pou­vait pas iden­ti­fier. Un vieillard qui lisait dans un fau­teuil. Un jeune homme qui pleu­rait, assis au bord du lit, la tête dans les mains.

Et au milieu de tout cela — par­mi toutes ces vies, toutes ces nuits, tous ces pas­sages — un homme.

Un homme en habit du soir. Debout. Le dos tour­né à la porte. Une canne à la main, légè­re­ment incli­née, comme un sceptre dont il n’au­rait pas été sûr de mériter.

Le père de Percival.

Arthur enten­dit, der­rière lui, le souffle de Per­ci­val s’ar­rê­ter. Un arrêt net, total, comme si le méca­nisme de la res­pi­ra­tion avait été inter­rom­pu par quelque chose de plus fort que le besoin d’air — par le choc, ou par l’es­poir, ou par la peur que l’es­poir soit, une fois de plus, déçu.

L’homme au centre de la chambre ne bou­geait pas. Il se tenait là, le dos tour­né, exac­te­ment comme Per­ci­val l’a­vait décrit — la même pos­ture, la même canne, le même dos. Le fan­tôme qu’il avait pour­sui­vi pen­dant dix ans. Le père qui ne se retour­nait jamais.

Per­ci­val entra dans la chambre.

Il mar­cha len­te­ment, à tra­vers les couches de temps, à tra­vers les autres fan­tômes qui ne le voyaient pas, à tra­vers le couple qui dan­sait et le vieillard qui lisait et la femme qui ber­çait son enfant. Il mar­cha jus­qu’à son père. Il s’ar­rê­ta à un pas de lui.

« Père », dit-il.

Sa voix était nue. Sans iro­nie. Sans pro­tec­tion. La voix d’un enfant qui appelle dans le noir.

L’homme ne bou­gea pas.

« Père, répé­ta Per­ci­val. Retour­nez-vous. S’il vous plaît. »

Rien. Le dos. La canne. L’immobilité.

Arthur vit le visage de Per­ci­val — ce visage qu’il avait appris à lire, ce visage qui était un chef-d’œuvre de dis­si­mu­la­tion et qui, en cet ins­tant, ne dis­si­mu­lait rien. La dou­leur était là, brute, totale, la dou­leur d’un homme qui a atten­du dix ans un geste qui ne vient pas.

Puis Yusuf parla.

Arthur ne l’a­vait pas vu entrer. Yusuf était là, dans l’embrasure de la porte, comme il était tou­jours là, au bon moment, au bon endroit, avec cette pré­sence qui n’a­vait rien d’un gar­çon de quinze ans et tout d’un être qui avait vu, d’une façon ou d’une autre, beau­coup plus que ce que son âge aurait dû permettre.

« Ce n’est pas lui qui doit se retour­ner, Sir Per­ci­val, dit Yusuf. C’est vous. »

Per­ci­val leva la tête.

« Votre père ne se retourne pas parce qu’il ne regarde pas en arrière. Il regarde devant lui. Il marche vers quelque chose. Ce n’est pas une fuite — c’est une direc­tion. Et ce que vous voyez, depuis dix ans, ce n’est pas un homme qui vous ignore. C’est un homme qui avance. »

Yusuf entra dans la chambre. Il mar­chait par­mi les fan­tômes avec une aisance qui tra­his­sait l’ha­bi­tude — il mar­chait comme on marche chez soi.

« La chambre montre ce qu’on a besoin de voir, Sir Per­ci­val. Pas ce qu’on veut voir. Vous vou­liez voir votre père se retour­ner. Vous aviez besoin de voir qu’il ne se retourne pas. Et de com­prendre pourquoi. »

Per­ci­val regar­da son père. Le dos. La canne. L’homme qui avance.

Et quelque chose se bri­sa en lui — ou se répa­ra, ce qui est peut-être la même chose. Arthur le vit dans ses épaules, qui tom­bèrent d’un cen­ti­mètre. Dans ses mains, qui s’ou­vrirent. Dans ses yeux, qui se fer­mèrent une seconde — une longue seconde, la plus longue seconde de la vie de Per­ci­val Dunne — et qui se rou­vrirent sur un monde légè­re­ment dif­fé­rent. Le même monde, mais vu depuis un autre endroit. L’en­droit d’où l’on regarde devant soi.

« Adieu, père, dit Percival. »

Ce n’é­tait pas un adieu triste. Pas un adieu tra­gique. C’é­tait un adieu qui conte­nait, pour la pre­mière fois, de la gra­ti­tude — la gra­ti­tude d’un homme qui com­prend enfin que le père qui ne se retourne pas n’est pas un père qui aban­donne mais un père qui montre le che­min. En mar­chant devant. Comme les pères font. Comme ils ont tou­jours fait.

L’homme à la canne fit un pas en avant. Un seul pas. Et disparut.

Et avec lui — un par un, couche par couche, comme des pages qui se ferment dans un livre — les autres fan­tômes de la chambre 64 dis­pa­rurent aus­si. Le couple qui dan­sait. Le vieillard qui lisait. La femme qui ber­çait. Le jeune homme qui pleu­rait. Ils s’es­tom­pèrent, se fon­dirent dans les murs, retour­nèrent dans le tis­su de l’hô­tel d’où ils étaient venus, et la chambre rede­vint une chambre — la chambre de Per­ci­val, avec les affaires de Per­ci­val, le bureau de Per­ci­val, le lit de Per­ci­val, et sur la table de nuit, un verre de whis­ky que Per­ci­val avait lais­sé là avant de des­cendre dîner et qui conte­nait encore, dans ses reflets ambrés, la lumière d’un monde qui n’a­vait plus peur de ses fantômes.

Arthur regar­da Per­ci­val. Per­ci­val regar­da Arthur. Et pour la pre­mière fois — la pre­mière et la der­nière — ils se com­prirent par­fai­te­ment, sans un mot, dans ce silence qui n’est pos­sible qu’entre les gens qui ont vu la même chose impos­sible et qui savent que la racon­ter la diminuerait.

Yusuf s’é­tait éclip­sé. Comme tou­jours. Comme s’il n’a­vait jamais été là.

* * *

CHA­PITRE XIII

Dans lequel un cor­tège passe et un monde finit

La nuit des funé­railles fut la der­nière nuit.

Arthur ne le sut pas immé­dia­te­ment — on ne sait jamais, sur le moment, que les choses sont en train de finir. On le com­prend après, quand le silence est reve­nu et que l’ab­sence de ce qui était là se fait sen­tir comme un froid nou­veau, une pièce vide dans la mai­son, une note man­quante dans une mélo­die familière.

Mais cette nuit-là, le Cla­rid­ge’s vécut ses der­nières heures d’é­tran­ge­té avec la splen­deur d’un feu d’ar­ti­fice final — pas en s’é­tei­gnant, mais en brû­lant plus fort.

Les fan­tômes étaient partout.

Dans le hall, le Colo­nel Pryce-Williams fai­sait les cent pas en ins­pec­tant les mou­lures avec un monocle qu’il n’a­vait pas de son vivant mais qu’il sem­blait avoir acquis dans la mort, peut-être par pure affec­ta­tion post­hume. Il dic­tait des notes à un secré­taire invi­sible sur l’é­tat déplo­rable de l’ar­chi­tec­ture contem­po­raine et sur le déclin géné­ral de la civi­li­sa­tion, un sujet sur lequel il avait des opi­nions tran­chées que ni la mort ni deux siècles de pro­grès n’a­vaient entamées.

Dans le res­tau­rant, Lord Har­ting­ton dînait seul à une table ronde, savou­rant une der­nière tourte de pigeon avec la concen­tra­tion d’un homme qui sait que les plai­sirs, même spec­traux, sont comp­tés. Les ser­veurs le ser­vaient sans hési­ter — à ce stade, le pro­to­cole fan­tôme était par­fai­te­ment inté­gré dans les pro­cé­dures du Cla­rid­ge’s, et Hen­der­son avait même déve­lop­pé une tech­nique de ser­vice spé­ci­fique pour les clients imma­té­riels, qui consis­tait à poser le plat sur la table et à recu­ler d’un pas plus vite que d’ha­bi­tude, afin d’é­vi­ter le froid.

Au pre­mier étage, la dame en cri­no­line — Mrs. Ade­laide Marsh, de son nom — mar­chait dans le cou­loir avec une len­teur contem­pla­tive, effleu­rant les murs du bout des doigts, et les murs fré­mis­saient à son pas­sage, comme la sur­face d’un lac qu’on caresse.

Au troi­sième étage, le palimp­seste s’é­tait rou­vert une der­nière fois. Les couches de temps étaient visibles, super­po­sées, trans­pa­rentes, mais au lieu du chaos des jours pré­cé­dents — cette accu­mu­la­tion fré­né­tique de toutes les époques — il y avait de l’ordre. Les couches se dis­po­saient har­mo­nieu­se­ment, comme les voix d’un chœur qui trouvent enfin leur accord. Le pas­sé ne sub­mer­geait plus le pré­sent : il le por­tait. Comme des fon­da­tions portent un bâti­ment. Comme des racines portent un arbre.

Et à l’é­tage 3½ — cet étage impos­sible, cet étage latent qui avait ger­mé dans la fis­sure entre les mondes — le salon avec le pia­no à queue était éclai­ré. Fang, qui y était mon­té mal­gré sa réso­lu­tion de ne plus le faire, rap­por­ta que le pia­no jouait une musique qu’il n’a­vait jamais enten­due — pas du Haen­del, pas du Scar­lat­ti, pas du Cho­pin, quelque chose qui ne cor­res­pon­dait à aucune époque, à aucun com­po­si­teur, une musique qui sem­blait pro­ve­nir de l’hô­tel lui-même, de sa struc­ture, de son bois et de sa pierre et de son métal, une musique archi­tec­tu­rale, une musique faite de mémoire et de temps.

Odette, quand elle l’en­ten­dit, s’as­sit sur les marches de l’es­ca­lier et écou­ta. Elle écou­ta long­temps. Et quand la musique ces­sa, elle dit, à per­sonne en par­ti­cu­lier : « C’est la plus belle chose que j’aie jamais enten­due. Et je ne pour­rai jamais la jouer. Et c’est bien ain­si. Il y a des musiques qui n’ap­par­tiennent à per­sonne. Qui appar­tiennent aux murs. »

* * *

Vers deux heures du matin, Arthur des­cen­dit au hall.

Il ne pou­vait pas dor­mir. Non pas à cause de la peur ou de l’ex­ci­ta­tion — à cause d’autre chose, un sen­ti­ment de fin immi­nente, la conscience aiguë que ce qu’il vivait était en train de s’a­che­ver et qu’il devait être là, pré­sent, éveillé, pour les der­niers instants.

Le hall était vide. Les lustres étaient éteints. Les veilleuses brû­laient. Et dans le silence — dans ce silence par­ti­cu­lier du Cla­rid­ge’s à deux heures du matin, ce silence qui avait été, pen­dant dix jours, un silence habi­té, peu­plé, vivant — Arthur enten­dit le changement.

Le bour­don­ne­ment s’arrêta.

Depuis la mort de Vic­to­ria, depuis le pre­mier jour, il y avait eu ce bour­don­ne­ment — cette vibra­tion basse, conti­nue, sou­ter­raine, le son de l’hô­tel qui se sou­ve­nait. Arthur ne l’a­vait pas tou­jours enten­du consciem­ment, mais il avait tou­jours été là, comme la cir­cu­la­tion san­guine dans les oreilles, comme le bruit de fond de l’u­ni­vers. Et main­te­nant il s’arrêtait.

Le silence qui sui­vit n’é­tait pas un silence vide. C’é­tait un silence plein — plein de tout ce qui avait eu lieu, plein de tous les fan­tômes qui étaient venus et qui, main­te­nant, retour­naient dans les murs, dans le bois, dans la pierre, se recou­chaient dans les sédi­ments de la mémoire dont ils avaient été tirés, se ren­dor­maient dans ce som­meil pro­fond d’où seul un autre trem­ble­ment du monde pour­rait les réveiller.

Arthur sen­tit les choses se refer­mer. Pas bru­ta­le­ment — dou­ce­ment, avec la dou­ceur d’un livre qu’on ferme sans hâte, en lais­sant un doigt entre les pages pour mar­quer l’en­droit. Les couches se repliaient. Les portes rede­ve­naient des portes. Les cou­loirs rede­ve­naient des cou­loirs. L’é­tage 3½ se rétrac­tait, se résor­bait, ren­trait dans le poten­tiel dont il avait émer­gé, comme un rêve au matin.

Le pia­no ne jouait plus.

Les miroirs ne reflé­taient plus que ce qui se trou­vait devant eux.

L’as­cen­seur, quand Arthur l’es­saya — par curio­si­té, par nos­tal­gie peut-être —, mon­ta au qua­trième étage sans inci­dent, sans arrêt au 3½, sans exi­gence de poli­tesse. Un ascen­seur nor­mal. Une machine.

Arthur mon­ta à sa chambre. Sur la table de nuit, la clé était posée. Il la prit. Elle était froide. Pas froide comme les nuits pré­cé­dentes — froide comme le métal est froid quand il n’est que du métal, quand il ne vibre pas, quand il ne pulse pas, quand il n’est plus un outil pour ouvrir les pas­sages mais un objet, sim­ple­ment un objet, en bronze, lourd, gra­vé de motifs qui, sous la lumière de la lampe, ne res­sem­blaient plus à des visages ni à des flammes ni à des feuilles, mais à des orne­ments — jolis, anciens, inertes.

Arthur posa la clé sur la table de nuit. S’as­sit sur le lit. Ouvrit son carnet.

2 février 1901. Nuit des funérailles.

C’est fini. L’hô­tel se referme. Les fan­tômes sont repar­tis. La clé n’est plus qu’une clé. Le pia­no ne joue plus. L’as­cen­seur obéit. Le troi­sième étage est un troi­sième étage.

Tout est rede­ve­nu nor­mal. Ce qui est, comme Per­ci­val le dirait, la chose la plus étrange de toutes.

Il refer­ma le car­net. Étei­gnit la lampe. Et dormit.

* * *

CHA­PITRE XIV

Dans lequel tout rede­vient nor­mal, ce qui est le plus étrange de tout

Le len­de­main matin, le soleil se leva.

Ce n’é­tait pas un évé­ne­ment en soi — le soleil se lève tous les matins, c’est son tra­vail, et il le fait avec une régu­la­ri­té qui devrait ras­su­rer même les plus anxieux. Mais ce matin-là, le soleil se leva vrai­ment. Pas der­rière les nuages, pas en trans­pa­rence, pas timi­de­ment. Il se leva plein, franc, rond, d’un jaune d’hi­ver qui n’é­tait pas chaud mais qui était lumi­neux, et ses rayons entrèrent par les fenêtres du Cla­rid­ge’s avec une auto­ri­té que la brume et le brouillard des jours pré­cé­dents leur avaient refusée.

Le Cla­rid­ge’s, dans cette lumière, était un hôtel.

Un bel hôtel. Un grand hôtel. Le plus bel et le plus grand hôtel de Londres, peut-être. Mais un hôtel. Les murs étaient des murs. Les portes étaient des portes. Les cou­loirs menaient où ils devaient mener. Le registre des récla­ma­tions ne conte­nait que des récla­ma­tions de vivants — une cri­tique du chauf­fage de la chambre 204, un com­pli­ment sur le ked­ge­ree du petit-déjeu­ner, et une demande d’o­reiller sup­plé­men­taire par le baron autri­chien. Pas de doléances spec­trales. Pas d’é­cri­ture du XVIIIe siècle.

Mr. Edge­wood tra­ver­sait le hall à son heure habi­tuelle, avec son visage habi­tuel, son pas habi­tuel, ses gestes habi­tuels. Si on lui avait deman­dé — per­sonne ne le fit, per­sonne n’o­se­rait — si quelque chose d’ex­tra­or­di­naire s’é­tait pro­duit au cours de la semaine écou­lée, il aurait pro­ba­ble­ment répon­du que le ser­vice avait été main­te­nu, que les réser­va­tions avaient été hono­rées, et que la mar­me­lade de Mrs. Mac­Phail res­tait au-des­sus de tout reproche.

Hen­der­son ser­vait le petit-déjeu­ner avec le pro­fes­sion­na­lisme d’un homme qui n’a aucun sou­ve­nir de fan­tômes en cri­no­line récla­mant des œufs. Ou qui en a le sou­ve­nir mais qui a déci­dé, avec cette sagesse pra­tique du York­shire, que cer­tains sou­ve­nirs sont plus utiles quand on les range au fond d’un tiroir et qu’on perd la clé du tiroir.

Arthur des­cen­dit à huit heures.

Le res­tau­rant était bai­gné de soleil. Les tables étaient dres­sées. Les convives man­geaient. Les ser­viettes étaient pliées. Le monde fonctionnait.

Per­ci­val était à sa place habi­tuelle, der­rière son Times, avec ses deux œufs à la coque et son Earl Grey. Lord Asquith dor­mait sur la chaise voi­sine, un rond de four­rure blanche que le soleil fai­sait briller comme de la neige.

Arthur s’as­sit.

Per­ci­val bais­sa son jour­nal. Et Arthur vit.

Il vit que quelque chose avait chan­gé. Pas grand-chose — Per­ci­val était tou­jours Per­ci­val, tou­jours élé­gant, tou­jours iro­nique, tou­jours en pos­ses­sion de cette aisance sou­ve­raine qui était sa signa­ture et son armure. Mais quelque chose dans ses yeux était dif­fé­rent. Quelque chose de plus léger. Quelque chose de déles­té. Comme un navire qui aurait lar­gué un ancre invi­sible — il flot­tait au même endroit, mais il flot­tait autre­ment, avec une liber­té nou­velle, une mobi­li­té qu’Ar­thur n’a­vait pas vue auparavant.

Per­ci­val avait dit adieu à son père. Et ce matin, pour la pre­mière fois en dix ans, il était un homme qui regar­dait devant lui.

« Finch, dit-il. Thé ? »

« Thé. »

« Dar­jee­ling ? »

« Dar­jee­ling. »

« Excellent choix. »

Ils burent leur thé. Le silence entre eux était un bon silence — un silence de com­pli­ci­té, de par­tage, de choses vues ensemble qui n’a­vaient pas besoin d’être dites parce qu’elles avaient été vécues.

Odette entra. Elle por­tait une robe bleue — pas noire, bleue, et le chan­ge­ment de cou­leur était en lui-même un évé­ne­ment, une décla­ra­tion, un lever de rideau. Elle s’as­sit au pia­no — le Bech­stein, qui ce matin n’é­tait qu’un pia­no, qu’un magni­fique, silen­cieux, obéis­sant pia­no — et joua.

Elle joua la mélodie.

Pas une mélo­die connue. La mélo­die que le pia­no fan­tôme lui avait jouée, ce soir-là — cette ber­ceuse, cet adieu, cette conver­sa­tion musi­cale entre une femme vivante et un sou­ve­nir. Elle l’a­vait rete­nue. Note par note, elle l’a­vait gra­vée dans sa mémoire de musi­cienne, et main­te­nant elle la jouait, avec ses mains, avec ses doigts, avec son cœur, et la musique était belle — pas par­faite, pas comme l’o­ri­gi­nal fan­tôme, mais belle d’une autre beau­té, la beau­té des choses humaines, impar­faites, vivantes.

Le res­tau­rant se tut. Les four­chettes se sus­pen­dirent. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­pirent. Et pen­dant trois minutes — trois minutes exac­te­ment —, le Cla­rid­ge’s écou­ta une pia­niste fran­çaise jouer une musique qui n’au­rait jamais dû exis­ter, une musique née d’un dia­logue entre les vivants et les morts, et qui, par le miracle de l’art et de la mémoire, exis­tait désor­mais dans le monde des vivants, où elle resterait.

Quand Odette ter­mi­na, le silence dura. Puis un homme — le baron autri­chien, cet homme prag­ma­tique et sans ima­gi­na­tion qui n’a­vait rien vu, rien com­pris, rien soup­çon­né — dit : « Char­mant. » Et le monde reprit son cours.

* * *

Le Dr. Fang par­tit ce matin-là.

Il des­cen­dit avec sa sacoche en cuir noir — le pen­dule, les fla­cons de whis­ky, le ther­mo­mètre, le Tao Te King — et ser­ra la main d’Ar­thur dans le hall.

« Mr. Finch, dit-il. Ce fut un cas intéressant. »

« Inté­res­sant ? C’est le mot que vous choisissez ? »

« C’est le mot le plus hon­nête. “Extra­or­di­naire” serait exces­sif. “Nor­mal” serait men­son­ger. “Inté­res­sant” a cette qua­li­té pré­cieuse d’être exact sans être défi­ni­tif. Les choses inté­res­santes méritent qu’on y revienne. Les choses extra­or­di­naires, on les range sur une éta­gère et on les admire de loin. Je pré­fère revenir. »

Il ajus­ta son cha­peau melon — tou­jours trop petit, tou­jours de travers.

« Un conseil, Mr. Finch. Gar­dez la clé. Elle ne mar­che­ra plus — pas ici, pas main­te­nant. Mais les hôtels changent. Les mondes changent. Et les clés, quand elles ont choi­si quel­qu’un, ne choi­sissent pas à la légère. Un jour, quelque part, dans un autre hôtel, dans un autre pays, dans un autre moment de l’his­toire où les cou­tures craquent et les murs deviennent poreux — elle vous ser­vi­ra de nouveau. »

Il mon­ta dans un fiacre. Le che­val, cette fois, ne fit pas de difficultés.

* * *

Arthur devait par­tir aussi.

Son train pour Not­tin­gham était à qua­torze heures. Sa valise — cette valise fati­guée qui avait l’air si mal­heu­reuse dans le luxe du Cla­rid­ge’s et qui, au fil des jours, avait fini par y trou­ver une place, comme un chien errant qui s’ha­bi­tue au feu de che­mi­née — était bou­clée. Son car­net était dans sa poche, plein de notes qu’au­cun jour­nal ne publie­rait, plein d’un récit que per­sonne ne croi­rait, plein de la matière brute d’une his­toire qui atten­drait, peut-être des années, avant de trou­ver sa forme.

Il fit ses adieux.

Edge­wood lui ser­ra la main avec une pres­sion exac­te­ment cali­brée — ni trop ferme, ni trop molle, la pres­sion que le direc­teur du Cla­rid­ge’s accor­dait aux clients qu’il avait esti­més sans jamais le montrer.

« Vous serez le bien­ve­nu au Cla­rid­ge’s, Mr. Finch. À tout moment. »

« Mer­ci, Mr. Edge­wood. Le ser­vice était — » Il cher­cha le mot. « — exemplaire. »

« Nous nous effor­çons de satis­faire tous nos clients, mon­sieur. Quels qu’ils soient. »

Il y eut, dans cette phrase, l’ombre d’un sou­rire. Ou peut-être pas. Avec Edge­wood, on ne pou­vait jamais être sûr.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, croi­sée dans le hall, lui adres­sa un signe de tête royal.

« Mon­sieur Finch. Vous partez ? »

« Oui, madame. »

« Dom­mage. Vous étiez moins ennuyeux que la plu­part. » C’é­tait, de la part de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, un com­pli­ment d’une géné­ro­si­té inouïe. « Trans­met­tez mes res­pects à Not­tin­gham. C’est en Angle­terre, n’est-ce pas ? »

« Oui, madame. »

« Bien. Tant que ce n’est pas en France. »

Odette l’at­ten­dait près du pia­no. Elle ne dit pas grand-chose — elle n’é­tait pas, comme Per­ci­val, une femme de mots, elle était une femme de sons, et les sons qu’elle avait enten­dus au cours de la semaine écou­lée l’a­vaient chan­gée d’une manière qu’elle n’a­vait pas encore fini de comprendre.

« Mr. Finch, dit-elle. Merci. »

« De quoi ? »

« D’a­voir été là. Il est plus facile de vivre des choses impos­sibles quand quel­qu’un les vit avec vous et qu’il a un car­net pour les noter. Ça les rend un peu plus réelles. »

Elle lui ser­ra la main. Ses doigts étaient fermes — des doigts de pia­niste, des doigts qui avaient dia­lo­gué avec un fan­tôme et qui en por­taient encore, peut-être, la marque invisible.

Yusuf le condui­sit à la porte.

Le gar­çon mar­chait devant, droit comme un mina­ret, comme le pre­mier jour. Ils ne par­lèrent pas. Ils n’a­vaient pas besoin de par­ler. Yusuf savait ce qu’Ar­thur savait, et Arthur savait que Yusuf savait, et cette symé­trie de connais­sance silen­cieuse valait tous les discours.

À la porte, Yusuf s’arrêta.

« Mr. Finch. »

« Oui, Yusuf ? »

« Les hôtels ne meurent pas, mon­sieur. Les gens passent, les rois meurent, les empires tombent. Mais les hôtels res­tent. Ils absorbent tout. Ils gardent tout. Et de temps en temps — quand le monde a besoin de se sou­ve­nir de ce qu’il est — ils le restituent. »

Il ten­dit la main. Arthur la ser­ra. La main de Yusuf était chaude et sèche et étran­ge­ment fami­lière, comme s’il l’a­vait ser­rée avant, dans un autre temps, dans un autre lieu, et Arthur pen­sa — mais c’é­tait une pen­sée fugace, une pen­sée qui s’ef­fa­ça presque aus­si­tôt — qu’il rever­rait Yusuf. Pas ici. Pas main­te­nant. Mais quelque part. Dans un autre hôtel. Dans une autre ville.

Il sor­tit dans Brook Street. Le soleil l’é­blouit. Londres vivait — les fiacres, les voi­tures, les pié­tons, le bruit, la fumée, la vie dans sa bana­li­té magni­fique. Le deuil s’es­tom­pait déjà — pas dans les cœurs, mais dans les rues, dans les vitrines, dans l’air. Le monde conti­nuait. Le nou­veau siècle avançait.

Et Per­ci­val.

Per­ci­val l’at­ten­dait dehors, ados­sé à la façade du Cla­rid­ge’s, fumant une ciga­rette — pas un cigare, une ciga­rette, et le chan­ge­ment était en lui-même un signe, le signe d’un homme qui com­mence quelque chose plu­tôt que de finir quelque chose.

« Finch, dit-il. Vous partez. »

« Je pars. »

« Not­tin­gham. Le cri­cket. Les petites annonces. »

« Not­tin­gham. Le cri­cket. Les petites annonces. »

Per­ci­val jeta sa ciga­rette. Écra­sa la braise sous son talon. Regar­da Arthur avec ces yeux gris-vert qui avaient vu tant de choses — le monde, les fan­tômes, le fond de beau­coup trop de verres de whis­ky — et qui, ce matin, voyaient l’avenir.

« Écri­vez-le, Finch. Pas pour le jour­nal. Pour vous. Écri­vez ce que vous avez vu. Ce que nous avons vu. Pas tout de suite — les choses ont besoin de vieillir, comme le bon vin, comme le bon whis­ky, comme les bonnes his­toires. Mais un jour, quand vous serez prêt, écrivez-le. »

Arthur hocha la tête.

« Et vous, Per­ci­val ? Que ferez-vous ? »

Per­ci­val regar­da Brook Street. Regar­da le ciel de février. Regar­da l’ho­ri­zon — et dans son regard, Arthur vit quelque chose de nou­veau, quelque chose qui n’a­vait pas été là dix jours plus tôt, quand un jeune jour­na­liste de Not­tin­gham avait débar­qué au Cla­rid­ge’s avec une valise fati­guée et la peur d’être démas­qué. Il vit de l’ap­pé­tit. Non pas l’ap­pé­tit du gour­mand qui a faim, mais l’ap­pé­tit de l’homme qui a soif — soif de mou­ve­ment, de nou­veau­té, de ces endroits du monde où les choses sont encore incon­nues et où les réponses ne sont pas encore figées.

« Je pense que je vais voya­ger, dit Per­ci­val. Il y a un endroit — Constan­ti­nople, je crois — dont on m’a dit qu’il était inté­res­sant. Un hôtel. Le Pera Palace. Yusuf m’en a par­lé. Il dit que c’est un endroit où les choses arrivent. »

Il sou­rit. Le vrai sou­rire. Celui d’a­près les fantômes.

« Au revoir, Finch. »

« Au revoir, Percival. »

Ils se ser­rèrent la main. La main de Per­ci­val était ferme, chaude, vivante — la main d’un homme qui, pour la pre­mière fois depuis dix ans, n’at­ten­dait plus rien de per­sonne et pou­vait, enfin, avancer.

Arthur mon­ta dans un fiacre. Le fiacre s’é­loi­gna de Brook Street, tour­na dans New Bond Street, des­cen­dit vers Pic­ca­dilly. Arthur se retour­na une fois — une seule fois — et vit, devant le Cla­rid­ge’s, la sil­houette de Per­ci­val, debout, la main levée, et der­rière lui, dans la fenêtre du pre­mier étage, la sil­houette blanche et immo­bile de Lord Asquith, qui regar­dait par­tir Arthur avec ses yeux pâles de chat, de pro­phète, de témoin.

Puis le fiacre tour­na un coin et le Cla­rid­ge’s disparut.

* * *

ÉPI­LOGUE

Dans lequel on apprend ce qui est arri­vé ensuite, ou pas

Arthur Finch ne retour­na jamais au Claridge’s.

Non pas qu’il ne le vou­lût pas — il le vou­lait, d’une manière qui res­sem­blait à de la nos­tal­gie mais qui était quelque chose de plus pro­fond, quelque chose de plus com­pli­qué, le désir mêlé de peur de celui qui a tou­ché une flamme et qui sait qu’elle brûle mais qui se sou­vient aus­si qu’elle éclaire. Mais la vie, comme sou­vent, avait d’autres plans.

Il ren­tra à Not­tin­gham. Mr. Hart­ley le ren­voya — pas immé­dia­te­ment, pas avec éclat, mais avec cette len­teur admi­nis­tra­tive qui est la forme la plus cruelle du licen­cie­ment, parce qu’elle laisse le temps de l’hu­mi­lia­tion. Arthur n’a­vait pas envoyé un seul article. Pas une ligne. Le Not­tin­gham Eve­ning Post avait cou­vert les funé­railles de Vic­to­ria avec une dépêche d’a­gence et la colère silen­cieuse d’un rédac­teur en chef trahi.

Arthur ne pro­tes­ta pas. Il savait qu’au­cune expli­ca­tion ne serait accep­tée. « J’é­tais dans un hôtel han­té et j’ai dîné avec des fan­tômes » n’est pas le genre de jus­ti­fi­ca­tion qui impres­sionne un rédac­teur en chef du Nottinghamshire.

Il trou­va un autre emploi. Puis un autre. Puis un autre encore. Il tra­vailla pour des jour­naux de pro­vince, des maga­zines lit­té­raires, des revues obs­cures qui payaient mal et publiaient n’im­porte quoi — ce qui était, dans le cas d’Ar­thur, un avan­tage. Il écri­vait des articles sur les foires agri­coles et les assem­blées parois­siales, et le soir, dans sa chambre de la pen­sion de famille de Mme Chad­wick à Der­by, il écri­vait autre chose.

Il écri­vait ce qu’il avait vu.

Pas un article. Pas un rap­port. Quelque chose d’autre — quelque chose qui tenait du jour­nal, de la confes­sion, du roman, du rêve. Il écri­vait Per­ci­val et ses yeux gris-vert. Il écri­vait Edge­wood et son visage d’a­ca­jou. Il écri­vait Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton et son déni majes­tueux. Il écri­vait Odette et le pia­no fan­tôme. Il écri­vait Fang et son pen­dule. Il écri­vait Yusuf et ses énigmes. Il écri­vait les fan­tômes, les portes, la clé, le cou­loir impos­sible, l’é­tage 3½, le dîner avec les morts. Il écri­vait le père de Per­ci­val qui ne se retour­nait pas. Il écri­vait le V sur la ser­viette. Il écri­vait le soleil du len­de­main matin, et le thé, et le silence, et la nor­ma­li­té qui était la chose la plus étrange de toutes.

Il écri­vit pen­dant trois ans. Le manus­crit, quand il le ter­mi­na, fai­sait deux cent qua­rante pages. Il le relut une fois. Le trou­va insuf­fi­sant. Le mit dans un tiroir. L’ou­blia — ou crut l’ou­blier, ce qui n’est pas la même chose.

* * *

En 1907, Arthur reçut une lettre.

Elle venait de Constan­ti­nople. L’en­ve­loppe por­tait un timbre otto­man et une adresse grif­fon­née d’une écri­ture qu’il recon­nut immé­dia­te­ment — cette écri­ture longue, pen­chée, élé­gante, l’é­cri­ture d’un homme qui trans­forme chaque mot en geste.

Cher Finch,

Constan­ti­nople est exac­te­ment aus­si absurde que Yusuf l’a­vait pro­mis. Le Pera Palace est un hôtel magni­fique — pas aus­si dis­tin­gué que le Cla­rid­ge’s, mais consi­dé­ra­ble­ment plus amu­sant. Les Russes blancs y côtoient les espions alle­mands et les der­niers Otto­mans nos­tal­giques. Il y a un chat blanc qui me rap­pelle Lord Asquith, en plus inso­lent. Et le back­gam­mon local est addictif.

J’ai fait des choses que vous désap­prou­ve­riez. J’ai aus­si fait des choses que j’ap­prouve moi-même, ce qui est nou­veau et plu­tôt agréable.

Le monde est vaste, Finch. Plus vaste que Brook Street. Plus vaste que les fan­tômes. Et les hôtels — les vrais hôtels, les grands hôtels, ceux qui ont une mémoire et un carac­tère — sont les meilleurs endroits pour l’observer.

J’es­père que vous écrivez.

Votre ami,

Dunne

P.S. La clé. Gar­dez-la. Un jour, vous en aurez besoin.

Arthur relut la lettre trois fois. Puis il ouvrit le tiroir de son bureau — pas celui du manus­crit, l’autre, le petit tiroir du haut qui conte­nait des trom­bones, des timbres, et un objet en bronze, lourd, gra­vé de motifs qui ne res­sem­blaient plus à rien.

Il prit la clé. La tint dans sa main. Elle était froide, inerte, ordinaire.

Mais elle était là. Et il la garda.

* * *

Des années pas­sèrent. Beau­coup d’an­nées. Les années font cela — elles passent, sans deman­der la per­mis­sion, sans pré­ve­nir, avec cette inso­lence tran­quille qui est la marque du temps quand il n’a pas de rai­son de s’arrêter.

Arthur vieillit. Il ne devint pas célèbre. Il ne devint pas riche. Il devint quelque chose de mieux et de plus rare : il devint quel­qu’un qui avait vu, une fois, les cou­tures du monde s’ou­vrir, et qui n’a­vait pas détour­né le regard.

Il épou­sa une femme douce de Bath, qui ne croyait pas aux fan­tômes mais qui croyait en Arthur, ce qui était suf­fi­sant. Il eut deux enfants. Il conti­nua à écrire — des articles, des chro­niques, par­fois un conte pour ses enfants dans lequel un hôtel s’a­ni­mait la nuit et où les vieux clients reve­naient dîner. Les enfants ado­raient ces his­toires. Ils ne savaient pas qu’elles étaient vraies.

Le manus­crit res­ta dans le tiroir. Arthur le sor­tait par­fois, le reli­sait, le trou­vait tou­jours insuf­fi­sant. Les mots, déci­dé­ment, n’é­taient pas à la hau­teur. Les mots sont des outils pour décrire le monde visible. Ce qu’il avait vu au Cla­rid­ge’s appar­te­nait à l’autre monde — celui qui se tient der­rière le papier peint et sous le marbre, celui que les clés ouvrent et que le temps referme, celui dont les grands hôtels sont les gar­diens et les passeurs.

* * *

En 1924, Arthur reçut un jour­nal. Pas une lettre — un jour­nal. Le Times. Envoyé depuis Constan­ti­nople par quel­qu’un qui avait entou­ré un article au crayon rouge.

L’ar­ticle, bref, men­tion­nait qu’un cer­tain Sir Per­ci­val Dunne, sujet bri­tan­nique rési­dant à Constan­ti­nople, fai­sait l’ob­jet d’une enquête pour des « acti­vi­tés incom­pa­tibles avec les inté­rêts de la Cou­ronne ». Les détails étaient vagues — ils l’é­taient tou­jours, dans ce genre d’af­faires. Espion­nage, disaient cer­tains. Contre­bande, disaient d’autres. Un mal­en­ten­du admi­nis­tra­tif, dirait Percival.

Arthur sou­rit en lisant l’ar­ticle. Il sou­rit parce qu’il connais­sait Per­ci­val, et qu’il savait que la véri­té, avec Per­ci­val, n’é­tait jamais simple et rare­ment ennuyeuse. Il sou­rit parce que Per­ci­val était vivant, et à Constan­ti­nople, et dans les ennuis, ce qui était, pour Per­ci­val, une forme de bonheur.

Et il sou­rit parce que, dans la marge du jour­nal, à côté de l’ar­ticle entou­ré de rouge, il y avait un mot. Écrit de la même écri­ture longue et pen­chée. Un seul mot :

Magni­fique.

* * *

Arthur Finch mou­rut en 1948, dans son lit, à Der­by, à l’âge de soixante et onze ans. C’é­tait une mort tran­quille — la mort d’un homme qui avait vécu une vie ordi­naire tra­ver­sée, une fois, par l’ex­tra­or­di­naire, et qui avait eu la sagesse de ne pas cher­cher à la reproduire.

Sa femme trou­va, dans le tiroir du bas de son bureau, le manus­crit. Deux cent qua­rante pages, jau­nies, dans une écri­ture ner­veuse et pen­chée vers la droite. Elle le lut. Ne le com­prit pas tout à fait. Le ran­gea dans un car­ton avec les lettres de Per­ci­val — il y en avait une ving­taine, espa­cées sur trente ans, cha­cune plus extra­va­gante que la pré­cé­dente, la der­nière datant de 1938 et por­tant un cachet pos­tal d’Istanbul.

Et dans le même car­ton, enve­lop­pée dans un mou­choir de soie, une clé en bronze. Lourde. Ancienne. Gra­vée de motifs qui, selon l’angle de la lumière, res­sem­blaient à des feuilles, ou à des flammes, ou à des visages.

La femme d’Ar­thur ne savait pas ce que c’é­tait. Elle la gar­da quand même.

Les clés, même quand on ne sait pas ce qu’elles ouvrent, sont des choses qu’on garde. Par ins­tinct. Par espoir. Parce que quelque part, dans un hôtel qu’on n’a pas encore visi­té, dans une ville qu’on ne connaît pas encore, dans un moment de l’his­toire où les murs devien­dront poreux et où les morts revien­dront dîner — quelque part, il y aura une porte qui attend.

* * *

FIN

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