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La clef du Claridge’s

La clef du Claridge’s

Cha­pitres 1 à 4

PRO­LOGUE

Dans lequel un hôtel prend le deuil et un jour­na­liste prend le train

La nou­velle arri­va au Cla­rid­ge’s à six heures qua­torze du soir, par la bouche d’un gar­çon d’é­tage qui avait le mal­heur de s’ap­pe­ler Ernest et le mal­heur plus grand encore de croire que les nou­velles impor­tantes devaient être annon­cées avec des gestes importants.

« La reine, mon­sieur Edge­wood ! La reine ! »

Mr. Edge­wood, direc­teur du Cla­rid­ge’s depuis onze ans, homme dont le visage avait la mobi­li­té expres­sive d’une com­mode en aca­jou, leva les yeux du registre des réservations.

« Oui, Ernest ? »

« Elle est — elle est — »

« Morte, oui. » Mr. Edge­wood tour­na une page du registre. « Depuis quatre heures cet après-midi. J’ai reçu un télé­gramme à quatre heures sept. Les draps noirs ont été com­man­dés à quatre heures neuf. Ils seront livrés demain matin. En atten­dant, assu­rez-vous que le thé de la duchesse de Marl­bo­rough soit ser­vi à la tem­pé­ra­ture habi­tuelle. La mort d’un monarque n’ex­cuse pas un Earl Grey tiède. »

Ernest ouvrit la bouche, ne trou­va rien à y mettre, et repartit.

C’é­tait le 22 jan­vier 1901. Dehors, Londres appre­nait la chose par étapes — d’a­bord les mur­mures, puis les édi­tions spé­ciales des jour­naux, puis ce silence par­ti­cu­lier qui des­cend sur une ville quand quelque chose de très vaste vient de se bri­ser. Vic­to­ria avait régné soixante-trois ans. La plu­part des Anglais n’a­vaient jamais connu d’autre sou­ve­rain. Apprendre sa mort, c’é­tait un peu comme apprendre que la gra­vi­té avait déci­dé de prendre sa retraite — tech­ni­que­ment pos­sible, mais dif­fi­cile à intégrer.

Au Cla­rid­ge’s, la chose fut inté­grée en onze minutes.

C’est-à-dire qu’il fal­lut exac­te­ment onze minutes à Mr. Edge­wood pour rédi­ger les ins­truc­tions à l’en­semble du per­son­nel. La note, rédi­gée d’une écri­ture si par­fai­te­ment ver­ti­cale qu’elle sem­blait avoir été tra­cée par un homme qui n’a­vait jamais eu de doute sur rien, sti­pu­lait les points suivants :

  1. Les draps noirs seraient dis­po­sés aux fenêtres de la façade dès le len­de­main matin.
  2. Le menu du dîner res­te­rait inchan­gé, à l’ex­cep­tion du des­sert, qui serait ser­vi sans décoration.
  3. Le per­son­nel por­te­rait un bras­sard noir au bras gauche.
  4. La musique dans le salon serait sus­pen­due jus­qu’à nou­vel ordre.
  5. Les clients seraient infor­més de la situa­tion si — et seule­ment si — ils posaient la question.
  6. En aucun cas le ser­vice ne serait affecté.

Le point six était sou­li­gné deux fois.

Mr. Edge­wood posa sa plume, relut la note, y ajou­ta un sep­tième point — « Les fleurs du hall seront rem­pla­cées par des arran­ge­ments en blanc et mauve » — et la fit dis­tri­buer. Puis il retour­na à son registre des réser­va­tions, où le mois de février s’an­non­çait char­gé. Les funé­railles atti­re­raient du monde. Des sou­ve­rains, des princes, des diplo­mates. Il fau­drait des chambres. Il fau­drait des draps. Il fau­drait du cham­pagne, parce que le deuil, dans les milieux qui fré­quen­taient le Cla­rid­ge’s, était une acti­vi­té qui se pra­ti­quait à sec uni­que­ment dans les discours.

Au troi­sième étage, dans la suite qu’il occu­pait à l’an­née depuis main­te­nant deux ans, Sir Per­ci­val Dunne apprit la mort de la reine par le Times du soir, haus­sa un sour­cil — le gauche, celui qu’il réser­vait aux évé­ne­ments d’im­por­tance his­to­rique — et com­man­da un whisky.

« Soda, Sir Per­ci­val ? » deman­da le valet.

« Non. La reine est morte. On ne met pas de soda dans un whis­ky quand la reine est morte. C’est dans la Bible, je crois. Ou dans Bur­ke’s Pee­rage. L’un des deux. »

Il but son whis­ky, regar­da par la fenêtre la nuit de jan­vier qui tom­bait sur Brook Street, et eut cette pen­sée étrange — qui n’é­tait peut-être pas une pen­sée mais une sorte de pres­sen­ti­ment, une vibra­tion dans l’air, comme une note jouée très loin sur un ins­tru­ment qu’on ne connaît pas : les choses, désor­mais, allaient deve­nir intéressantes.

Dehors, un brouillard jaune, épais comme de la soupe, com­men­çait à enve­lop­per May­fair. Dans le hall du Cla­rid­ge’s, un cou­rant d’air fit vaciller les flammes des bou­gies — toutes en même temps, comme si quel­qu’un venait d’ou­vrir une porte quelque part, une porte qui n’exis­tait pas sur les plans.

Per­sonne ne le remarqua.

* * *

À Not­tin­gham, ce même soir, Arthur Finch apprit la mort de Vic­to­ria en ren­ver­sant une tasse de thé sur son pantalon.

Ce n’é­tait pas la mort de Vic­to­ria qui avait cau­sé le ren­ver­se­ment — c’é­tait la vue de Mr. Hart­ley, rédac­teur en chef du Not­tin­gham Eve­ning Post, tra­ver­sant la salle de rédac­tion avec l’ex­pres­sion d’un homme qui s’ap­prête à délé­guer quelque chose de désa­gréable. Mr. Hart­ley avait cette expres­sion envi­ron trois fois par jour, mais ce soir-là elle était tein­tée d’une urgence par­ti­cu­lière qui fit trem­bler la main d’Ar­thur au moment pré­cis où la tasse tou­chait ses lèvres.

« Finch ! »

« Mon­sieur ? »

« Brookes a la goutte. »

« Ah. »

« Il devait cou­vrir les funérailles. »

« Ah. »

« À Londres. »

« Ah. »

« Vous par­tez demain matin. »

Arthur regar­da la tache de thé qui s’é­lar­gis­sait sur son genou gauche avec la len­teur mélan­co­lique d’un empire en déclin, et pen­sa plu­sieurs choses en même temps : qu’il n’a­vait jamais cou­vert autre chose que les résul­tats du cri­cket du Not­tin­gham­shire, que Londres était un endroit ter­ri­fiant, que son seul cos­tume conve­nable avait un accroc au coude, et que la reine — la reine — était morte, ce qui était un évé­ne­ment d’une ampleur suf­fi­sante pour jus­ti­fier l’en­voi d’un jour­na­liste com­pé­tent, ce qu’il n’é­tait pas cer­tain d’être.

« Mon­sieur Hart­ley, je ne suis pas sûr que — »

« L’hô­tel est réser­vé. Le Claridge’s. »

Arthur cli­gna des yeux. Le Cla­rid­ge’s était un nom qu’il connais­sait de la même manière qu’il connais­sait le nom du Taj Mahal ou celui du mont Olympe — comme un lieu théo­ri­que­ment réel mais fon­da­men­ta­le­ment inaccessible.

« Le Cla­rid­ge’s, monsieur ? »

« Brookes avait sa réser­va­tion. Autant qu’elle serve. Le jour­nal ne rem­bourse pas les réser­va­tions perdues. »

Ce que Mr. Hart­ley ne dit pas — parce qu’il ne le savait pas lui-même, et qu’il ne le sau­rait jamais — c’est que la réser­va­tion avait été faite par erreur. Le bureau du Cla­rid­ge’s avait reçu une demande du Lon­don Eve­ning Post, quo­ti­dien res­pec­table et de bonne tenue, et avait attri­bué une chambre en consé­quence. Que le Not­tin­gham Eve­ning Post fût un jour­nal de pro­vince tirant à huit mille exem­plaires, prin­ci­pa­le­ment lu pour ses résul­tats de cri­cket et ses petites annonces matri­mo­niales, était une infor­ma­tion qui ne figu­rait nulle part dans le sys­tème de réser­va­tion du Cla­rid­ge’s, pour la bonne rai­son que le sys­tème de réser­va­tion du Cla­rid­ge’s ne s’a­bais­sait pas à véri­fier ce genre de détails. Un jour­nal du soir était un jour­nal du soir. Une réser­va­tion était une réser­va­tion. Le reste n’é­tait que géographie.

Arthur Finch prit le train de huit heures qua­rante-sept le len­de­main matin, avec une valise qui avait connu des jours meilleurs, un cos­tume qui avait connu des jours bien meilleurs, et un car­net neuf dans lequel il avait écrit, de son écri­ture ner­veuse et pen­chée vers la droite, les mots suivants :

FUNÉ­RAILLES DE LA REINE VICTORIA

Notes pour article

Par A. Finch, cor­res­pon­dant spécial

Le mot « spé­cial » avait été ajou­té, puis bar­ré, puis ajou­té de nou­veau. La ques­tion de savoir si Arthur Finch était un cor­res­pon­dant spé­cial ne serait jamais vrai­ment tran­chée. Mais le train par­tait, le brouillard de jan­vier enve­lop­pait les Mid­lands comme un lin­ceul, et quelque chose — quelque chose qu’Ar­thur ne pou­vait ni nom­mer ni com­prendre — l’at­ten­dait au bout de la ligne, dans un hôtel de Brook Street où les bou­gies vacillaient sans rai­son et où un homme nom­mé Per­ci­val Dunne buvait son whis­ky sans soda en regar­dant tom­ber la nuit sur un monde qui venait de changer.

* * *

PRE­MIÈRE PARTIE

L’AR­RI­VÉE

* * *

CHA­PITRE PREMIER

Dans lequel Arthur Finch découvre qu’il est quel­qu’un d’autre

Le Cla­rid­ge’s, vu depuis le trot­toir de Brook Street par un jour de jan­vier gris et humide, avait l’ap­pa­rence d’un bâti­ment qui savait exac­te­ment qui il était et qui ne voyait pas la néces­si­té de le prou­ver. Il ne s’im­po­sait pas. Il ne cher­chait pas à impres­sion­ner. Il était sim­ple­ment là, mas­sif, silen­cieux, avec ses fenêtres ten­dues de noir et sa façade qui sem­blait dire : « Entrez si vous le méri­tez. Sinon, il y a un pub au coin de la rue. »

Arthur Finch, debout sur le trot­toir avec sa valise fati­guée et son cos­tume à l’ac­croc au coude, eut le sen­ti­ment très net de ne pas le mériter.

Il regar­da à droite. Il regar­da à gauche. Il envi­sa­gea briè­ve­ment de tour­ner les talons, de reprendre le train pour Not­tin­gham et d’ex­pli­quer à Mr. Hart­ley que les funé­railles avaient été annu­lées. Puis il se rap­pe­la que les funé­railles de la reine d’An­gle­terre n’é­taient pas le genre de chose qu’on annu­lait, res­pi­ra pro­fon­dé­ment — l’air de May­fair avait un goût de char­bon, de brouillard et de quelque chose d’autre qu’il ne pou­vait pas iden­ti­fier, quelque chose de très vieux et de légè­re­ment sucré — et pous­sa la porte.

Le hall du Cla­rid­ge’s était une cathé­drale laïque.

C’est du moins ce qu’Ar­thur pen­sa, et il n’a­vait pas tort. Les pla­fonds étaient hauts comme des ambi­tions impé­riales. Le sol en marbre réflé­chis­sait la lumière des lustres avec une per­fec­tion qui sug­gé­rait que même le marbre, ici, avait été for­mé à l’ex­cel­lence du ser­vice. Des colonnes se dres­saient à inter­valles régu­liers, sou­te­nant un rien avec une digni­té consi­dé­rable. Et par­tout — aux fenêtres, sur les rampes, dra­pé sur les miroirs — le noir du deuil, qui don­nait à l’en­semble l’al­lure d’un opé­ra tra­gique dont on aurait oublié de com­man­der les acteurs.

Il y avait des gens, bien sûr. Des gens qui tra­ver­saient le hall avec cette démarche par­ti­cu­lière qu’ont les clients des grands hôtels — ni pres­sée ni lente, une démarche qui dit : « Mon temps a de la valeur, mais je suis trop bien éle­vé pour le mon­trer. » Des femmes en noir. Des hommes en noir. Un groom en livrée qui por­tait une pile de bagages plus haute que lui avec l’é­qui­libre mys­té­rieux d’un acro­bate oriental.

Et der­rière le comp­toir de la récep­tion, un homme.

Arthur ne sut jamais si cet homme était Mr. Edge­wood lui-même ou l’un de ses lieu­te­nants, mais la chose n’a­vait guère d’im­por­tance. L’homme avait le visage lisse et impé­né­trable de tous les récep­tion­nistes de palace — un visage entraî­né à ne rien expri­mer, capable d’ac­cueillir un roi ou un assas­sin avec la même incli­na­tion de tête, un visage qui avait depuis long­temps renon­cé à la sur­prise comme à un luxe superflu.

« Bon­jour, monsieur. »

« Bon­jour. Je — j’ai une réser­va­tion. Finch. Arthur Finch. Du — » Il hési­ta. Il sen­tit, avec une net­te­té presque phy­sique, que les trois pro­chains mots allaient déter­mi­ner quelque chose d’im­por­tant. « Du Eve­ning Post. »

C’é­tait un com­pro­mis. Ni tout à fait un men­songe, ni tout à fait la véri­té. Le Eve­ning Post exis­tait bel et bien. Qu’il fût pré­cé­dé du mot « Not­tin­gham » plu­tôt que du mot « Lon­don » était un détail qu’Ar­thur déci­da, à cet ins­tant pré­cis, de lais­ser dans un état de flou artistique.

Le récep­tion­niste consul­ta son registre.

« Ah oui. Mr. Finch. Eve­ning Post. Chambre 412. » Il fit un signe et un groom appa­rut — un gar­çon d’une quin­zaine d’an­nées, brun, avec des yeux noirs et vifs qui sem­blaient enre­gis­trer tout ce qu’ils voyaient avec une pré­ci­sion pho­to­gra­phique. « Yusuf vous conduira. »

Arthur sui­vit Yusuf dans le cou­loir, traî­nant sa valise qui pro­dui­sait un bruit de racle­ment humi­liant sur le marbre. Le groom ne fit aucun com­men­taire. Il mar­chait devant, droit comme un mina­ret, avec cette grâce natu­relle des gens qui savent exac­te­ment où ils vont.

L’as­cen­seur était une cage de fer for­gé et de bois ciré, un objet qui appar­te­nait autant au XIXe siècle qu’au XXe et qui sem­blait hési­ter entre les deux. Yusuf tira la grille, appuya sur un bou­ton en cuivre, et la machine com­men­ça à s’é­le­ver avec un gron­de­ment poli — le bruit que ferait un dra­gon si un dra­gon avait des manières.

« Pre­mière fois au Cla­rid­ge’s, mon­sieur ? » deman­da Yusuf.

Son anglais était excellent, à peine tein­té d’un accent que Arthur n’ar­ri­vait pas à situer.

« Oui. Je suis ici pour les funé­railles. Je suis journaliste. »

« Tout le monde est ici pour les funé­railles, mon­sieur. Même ceux qui ne le savent pas encore. »

Arthur ne sut pas quoi faire de cette phrase. Il la ran­gea dans un coin de son esprit, à côté de toutes les autres choses qu’il ne com­pre­nait pas et qui com­men­çaient à for­mer une col­lec­tion respectable.

La chambre 412 était, aux yeux d’Ar­thur Finch, un appartement.

Elle avait un lit si large qu’on aurait pu y orga­ni­ser un match de cri­cket — pas un vrai match, certes, mais un match entre gent­le­men, avec des pauses pour le thé. Elle avait des rideaux en velours gre­nat qui tom­baient du pla­fond jus­qu’au sol avec le poids majes­tueux des déci­sions dynas­tiques. Elle avait un bureau, une coif­feuse, deux fau­teuils, une che­mi­née dans laquelle un feu brû­lait déjà, et une salle de bains dont la bai­gnoire, en cuivre et por­ce­laine, aurait pu ser­vir d’embarcation en cas d’inondation.

Arthur posa sa valise au pied du lit. La valise, dans ce contexte, res­sem­blait à un orphe­lin qu’on aurait dépo­sé par erreur dans la salle du trône.

« Si mon­sieur a besoin de quoi que ce soit, dit Yusuf depuis la porte, il n’a qu’à tirer le cordon. »

Arthur regar­da le cor­don — un gland de soie dorée qui pen­dait près du lit, aus­si orne­men­tal qu’un bijou de la Couronne.

« Mer­ci, Yusuf. »

Le gar­çon hocha la tête. Il allait par­tir, puis se retourna.

« Mon­sieur ? »

« Oui ? »

« L’hô­tel est un peu agi­té en ce moment. À cause de la reine. Ne vous inquié­tez pas si vous enten­dez des bruits la nuit. Les vieux bâti­ments parlent, par­fois. Sur­tout quand quelque chose de grand se termine. »

Et il dis­pa­rut, la porte se refer­mant der­rière lui sans un bruit, comme si les portes du Cla­rid­ge’s avaient été éle­vées dans l’art de ne pas déranger.

Arthur s’as­sit sur le lit. Le lit l’en­glou­tit avec une dou­ceur qui res­sem­blait à un piège. Il regar­da la chambre autour de lui — le feu, les rideaux, le pla­fond orné de mou­lures qui repré­sen­taient des guir­landes de fleurs ou peut-être des ser­pents, il était dif­fi­cile de dire dans cette lumière — et il eut, pour la pre­mière fois depuis son départ de Not­tin­gham, le sen­ti­ment d’être entré dans un monde qui fonc­tion­nait selon des règles qu’il ne connais­sait pas.

Il sor­tit son car­net et écrivit :

22 jan­vier 1901. Arri­vé au Cla­rid­ge’s. La chambre est plus grande que notre salle de rédac­tion. Le gar­çon d’é­tage parle comme un pro­phète de l’An­cien Tes­ta­ment. La valise a l’air malheureuse.

Puis il des­cen­dit dîner, parce que la peur et le dépay­se­ment, quelle que soit leur inten­si­té, n’ont jamais réus­si à abo­lir com­plè­te­ment l’appétit.

* * *

Le res­tau­rant du Cla­rid­ge’s, ce soir-là, était un théâtre en deuil.

Toutes les tables étaient dres­sées avec la même pré­ci­sion géo­mé­trique — les verres ali­gnés comme des sol­dats, les cou­verts dis­po­sés selon un ordre qui rele­vait autant de la gas­tro­no­mie que de la stra­té­gie mili­taire. La lumière des bou­gies — l’élec­tri­ci­té avait été ins­tal­lée mais on ne s’y fiait pas encore tout à fait, sur­tout pour les dîners — don­nait aux visages cet éclat trem­blant qui embel­lit les beaux et rend les autres inté­res­sants. Le noir domi­nait : robes noires, cra­vates noires, ser­viettes — non, les ser­viettes étaient blanches, il y avait des limites.

Arthur fut conduit à une petite table près de la fenêtre par un maître d’hô­tel dont l’ex­pres­sion faciale sem­blait avoir été conçue par un comi­té char­gé de défi­nir le mot « neu­tra­li­té ». Le menu était en fran­çais. Arthur avait appris le fran­çais au lycée de Not­tin­gham, ce qui est à peu près aus­si utile pour lire un menu du Cla­rid­ge’s que d’a­voir appris à nager dans une bai­gnoire pour tra­ver­ser la Manche.

Il recon­nut le mot « consom­mé ». Il recon­nut le mot « agneau ». Le reste était un ter­ri­toire aus­si mys­té­rieux que l’A­frique cen­trale sur une carte de 1850 — on savait que quelque chose s’y trou­vait, mais on ne savait pas si c’é­tait comestible.

Il était en train de contem­pler le menu avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient de rece­voir un ulti­ma­tum en langue étran­gère quand une voix s’é­le­va de la table voisine.

« Puis-je vous sug­gé­rer le fai­san ? Il est remar­quable ce soir. Le chef a un don pour le fai­san qui confine au génie. Pour tout le reste, il est sim­ple­ment com­pé­tent. Mais le fai­san — ah, le faisan. »

Arthur leva les yeux.

L’homme qui venait de par­ler était assis seul à une table ronde, légè­re­ment en retrait, comme quel­qu’un qui pré­fère obser­ver la salle plu­tôt qu’en faire par­tie. Il avait une tren­taine d’an­nées — peut-être trente-deux, peut-être trente-cinq, l’âge deve­nait flou au-delà d’un cer­tain niveau de raf­fi­ne­ment. Son visage était long, angu­leux, avec un nez qui aurait pu être qua­li­fié d’a­ris­to­cra­tique si le mot n’a­vait pas été si gal­vau­dé, et des yeux gris-vert qui brillaient de cette lumière par­ti­cu­lière qu’on trouve chez les gens qui trouvent le monde simul­ta­né­ment fas­ci­nant et légè­re­ment déce­vant. Il por­tait un cos­tume sombre — le deuil — mais avec une cra­vate d’un gris argent qui n’é­tait pas tout à fait noir, comme une conces­sion mini­male à la bien­séance, la plus petite déso­béis­sance possible.

« Mer­ci, dit Arthur. Le fai­san, donc. »

« Avec le bour­gogne. Pas le bor­deaux. Le bor­deaux est cor­rect, mais le bour­gogne a du carac­tère. C’est la dif­fé­rence entre une femme cor­recte et une femme inté­res­sante. Par­don­nez la com­pa­rai­son — elle est impar­don­nable, mais exacte. »

L’homme sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une effi­ca­ci­té redou­table — il don­nait l’im­pres­sion d’a­voir été conçu pour mettre les gens à l’aise tout en leur fai­sant com­prendre qu’ils étaient en pré­sence de quel­qu’un de net­te­ment supérieur.

« Per­ci­val Dunne, dit l’homme en incli­nant la tête. Je vis ici. Enfin — j’ha­bite ici. Ce n’est pas la même chose. On peut habi­ter un endroit sans y vivre, et vivre dans un endroit sans l’ha­bi­ter. Mais je fais les deux, ce qui sim­pli­fie les choses. »

Arthur se pré­sen­ta. Il dit « Eve­ning Post » sans autre pré­ci­sion et Per­ci­val n’en deman­da pas davan­tage, ce qui était soit de la cour­toi­sie soit de l’in­dif­fé­rence — avec Per­ci­val, Arthur appren­drait qu’il était sou­vent impos­sible de dis­tin­guer les deux.

« Jour­na­liste, dit Per­ci­val. Fas­ci­nant. Vous êtes ici pour les funé­railles, naturellement. »

« Natu­rel­le­ment. »

« Tout le monde est ici pour les funé­railles. C’est la grande mode. Mou­rir est ter­ri­ble­ment à la mode en ce moment. Enfin — pour la reine. Pour le reste d’entre nous, c’est tou­jours aus­si malvenu. »

Il fit signe au ser­veur, com­man­da le fai­san pour deux et le bour­gogne, et se tour­na vers Arthur avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient d’a­dop­ter un projet.

« Dites-moi, Finch — vous per­met­tez que je vous appelle Finch ? Excellent — dites-moi, Finch, avez-vous déjà séjour­né dans un grand hôtel ? »

« Non. »

« Je m’en dou­tais. Vous avez cette expression. »

« Quelle expression ? »

« Celle d’un homme qui a peur que quel­qu’un découvre qu’il n’est pas cen­sé être là. Ras­su­rez-vous. Per­sonne n’est cen­sé être là. C’est le secret des grands hôtels. Ils sont rem­plis de gens qui jouent un rôle. La seule dif­fé­rence entre vous et la duchesse de Marl­bo­rough, c’est qu’elle a davan­tage de pratique. »

Le fai­san arri­va. Il était, comme pro­mis, remar­quable. Le bour­gogne aus­si. Arthur man­gea et but avec le sou­la­ge­ment d’un homme qui vient de décou­vrir que l’en­ne­mi est hospitalier.

Per­ci­val par­lait. Il par­lait mer­veilleu­se­ment bien — c’est-à-dire qu’il par­lait comme un homme qui a com­pris que la conver­sa­tion est un art et le silence une ponc­tua­tion. Il par­lait du Cla­rid­ge’s comme d’un orga­nisme vivant : les cui­sines étaient son esto­mac, le hall son visage, les chambres ses rêves, et le per­son­nel son sys­tème ner­veux. Il par­lait des clients — sans les nom­mer mais en les décri­vant avec une pré­ci­sion si chi­rur­gi­cale qu’on les recon­nais­sait immé­dia­te­ment — comme d’une espèce ani­male fas­ci­nante mais légè­re­ment incom­pré­hen­sible. Il par­lait de la reine — qu’il avait, pré­ten­dait-il, ren­con­trée une fois à Bal­mo­ral, « une femme minus­cule avec un regard qui vous fai­sait sen­tir que même vos pen­sées les plus secrètes n’é­taient pas à la hauteur ».

« Et main­te­nant elle est morte, dit Per­ci­val en repo­sant son verre. Et tout va chan­ger. Pas tout de suite. Pas visi­ble­ment. Mais les fon­da­tions ont bou­gé. Vous le sentez ? »

Arthur ne le sen­tait pas. Il sen­tait le bour­gogne, qui était excellent, et la cha­leur du res­tau­rant, qui était agréable, et la pré­sence de Per­ci­val, qui était magné­tique. Mais des fon­da­tions qui bougent — non.

« Je ne suis pas sûr de — »

« Évi­dem­ment que vous ne le sen­tez pas. Vous êtes jour­na­liste. Les jour­na­listes enre­gistrent les consé­quences. C’est aux poètes de sen­tir les causes. » Per­ci­val sou­rit. « Je ne suis pas poète non plus, ras­su­rez-vous. Mais je vis dans un hôtel, et les hôtels sentent ces choses-là. Ce sont des sis­mo­graphes. La moindre vibra­tion du monde se trans­met à tra­vers les murs, les tuyaux, la plom­be­rie. Les grands évé­ne­ments passent par les hôtels avant de pas­ser par les journaux. »

Arthur écri­vit cette phrase dans son car­net, plus tard, dans sa chambre : Les grands évé­ne­ments passent par les hôtels avant de pas­ser par les jour­naux. Il ne la publie­rait jamais. Mais elle res­te­rait vraie.

Le dîner se ter­mi­na tard. Per­ci­val insis­ta pour payer — « Les rési­dents per­ma­nents ont des arran­ge­ments » — et accom­pa­gna Arthur jus­qu’à l’ascenseur.

« Chambre 412 ? dit Percival.

— Oui.

— Inté­res­sant.

— Pour­quoi intéressant ?

— Pour rien. Dor­mez bien, Finch. Et si vous enten­dez des bruits cette nuit — c’est un vieil hôtel. Les vieux hôtels sont bavards. »

C’é­tait la deuxième fois en une jour­née qu’on lui disait de ne pas s’in­quié­ter des bruits. Arthur trou­va cela modé­ré­ment inquiétant.

Il se cou­cha dans le lit immense, étei­gnit la lampe à gaz, et écou­ta. Il enten­dit le silence du Cla­rid­ge’s, qui n’é­tait pas un vrai silence mais une tapis­se­rie de bruits minus­cules — cra­que­ments, souffles, le mur­mure loin­tain de la plom­be­rie, le tic-tac d’une hor­loge qu’il ne voyait pas. Et autre chose. Un bruit — ou plu­tôt une absence de bruit, un creux dans le tis­su sonore, comme si quelque chose mar­chait dans le cou­loir avec une telle légè­re­té que le son lui-même n’o­sait pas se manifester.

Arthur ne dor­mit pas bien.

Mais le len­de­main matin, quand il des­cen­dit au petit-déjeu­ner, le soleil d’hi­ver entrait par les fenêtres du res­tau­rant avec cette timi­di­té anglaise que le soleil anglais pra­tique comme un art, et tout sem­blait par­fai­te­ment nor­mal, par­fai­te­ment ordon­né, par­fai­te­ment à sa place — à l’ex­cep­tion d’un détail.

Sur la table de nuit, quand Arthur était sor­ti de sa chambre, il y avait quelque chose qui n’y était pas la veille au soir quand il s’é­tait couché.

Une clé.

* * *

CHA­PITRE II

Dans lequel on fait la connais­sance de Sir Per­ci­val Dunne, et de plu­sieurs per­sonnes qu’on n’a­vait pas pré­vu de rencontrer

Le petit-déjeu­ner au Cla­rid­ge’s était une institution.

Non — le mot est faible. Le petit-déjeu­ner au Cla­rid­ge’s était un dogme. Un article de foi. Quelque chose qui avait la per­ma­nence et la solen­ni­té d’une loi natu­relle, comme la gra­vi­té ou le deuxième prin­cipe de la ther­mo­dy­na­mique, et qui, comme ces phé­no­mènes, ne néces­si­tait ni expli­ca­tion ni jus­ti­fi­ca­tion : il exis­tait, il avait tou­jours exis­té, il exis­te­rait tou­jours, et ceux qui le contes­taient étaient des bar­bares ou des Fran­çais, ce qui, pour cer­tains clients du Cla­rid­ge’s, reve­nait au même.

On ser­vait les œufs de six façons dif­fé­rentes. Le toast était grillé selon un pro­to­cole qui, si on l’a­vait cou­ché par écrit, aurait rem­pli un volume de la taille d’un petit tes­ta­ment. Le thé venait d’As­sam, de Cey­lan ou de Dar­jee­ling selon les jours, selon les humeurs, selon un algo­rithme mys­té­rieux que seul le chef som­me­lier com­pre­nait et qu’il se refu­sait à par­ta­ger, même sur son lit de mort. La mar­me­lade était faite sur place par une femme écos­saise nom­mée Mrs. Mac­Phail, qui ne sou­riait jamais et dont la mar­me­lade d’o­ranges amères était, de l’a­vis una­nime, la chose la plus proche de la per­fec­tion que l’es­pèce humaine eût pro­duite depuis l’ar­chi­tec­ture de la cha­pelle Sixtine.

Arthur des­cen­dit à huit heures, avec la clé dans la poche de son gilet.

Il l’a­vait exa­mi­née dans sa chambre. Elle était lourde — plus lourde qu’une clé n’a­vait le droit de l’être —, en bronze, ou peut-être en un alliage qui res­sem­blait au bronze mais n’en était pas. Longue comme son index. Ancienne. Les dents étaient com­plexes, un arran­ge­ment de pleins et de vides qui évo­quait un petit orgue vu de côté. Et il y avait des gra­vures sur le manche — des motifs fins, sinueux, qui sem­blaient repré­sen­ter quelque chose sans jamais tout à fait se résoudre en une image iden­ti­fiable. Il les avait regar­dés sous la lampe : vus d’un côté, on aurait dit des feuilles. De l’autre, des flammes. Et d’un troi­sième angle — mais les clés n’ont pas de troi­sième angle, et pour­tant celle-ci sem­blait en avoir — quelque chose qui res­sem­blait à des visages.

Il avait cher­ché sous la table de nuit, dans les tiroirs, dans la salle de bains, une expli­ca­tion quel­conque. Une enve­loppe. Une note. Le genre de chose que le per­son­nel d’un hôtel lais­se­rait — « Mon­sieur Finch, voi­ci la clé de la salle de lec­ture » ou « Mon­sieur Finch, cette clé donne accès à la cave à cigares ». Rien. La clé était là comme tom­bée du ciel — ou mon­tée du sol.

Dans le res­tau­rant du petit-déjeu­ner, il trou­va Per­ci­val déjà installé.

C’est-à-dire que Per­ci­val ne sem­blait pas s’être ins­tal­lé mais avoir pous­sé là, comme un arbre élé­gant dans un sol fer­tile. Il était assis à une table ronde près de la fenêtre, le Times déployé devant lui comme un bou­clier céré­mo­niel, une tasse de thé à sa droite, un œuf à la coque à sa gauche — non, deux œufs à la coque, en rang, comme des sen­ti­nelles —, et il lisait avec cette concen­tra­tion par­ti­cu­lière des Anglais du matin qui sug­gère que le jour­nal n’est pas une source d’in­for­ma­tion mais un rituel, une prière laïque adres­sée au dieu du bon sens et de l’ordre mondial.

« Finch ! dit-il en levant les yeux. Asseyez-vous. Avez-vous dormi ? »

« Pas très bien, pour être honnête. »

« Per­sonne ne dort bien la pre­mière nuit. L’hô­tel vous étu­die. Il décide si vous méri­tez son hos­pi­ta­li­té. C’est un pro­ces­sus. Ne le pre­nez pas per­son­nel­le­ment. Toast ? »

Arthur com­man­da un petit-déjeu­ner — un seul œuf, du toast, du thé, des choses qu’il connais­sait — et sor­tit la clé de sa poche.

« J’ai trou­vé ceci sur ma table de nuit. »

Per­ci­val posa son jour­nal. C’é­tait un geste signi­fi­ca­tif. Arthur appren­drait, au fil des jours, que Per­ci­val ne posait le Times que pour trois rai­sons : un trem­ble­ment de terre, une décla­ra­tion de guerre, ou quelque chose de véri­ta­ble­ment intéressant.

Il prit la clé. La retour­na. La tint à la lumière. Les gra­vures jouèrent sur sa sur­face comme des ombres chinoises.

« Hm, dit-il.

— Vous savez ce que c’est ? »

Per­ci­val exa­mi­na la clé encore un moment. Son visage — d’or­di­naire si lisible dans son illi­si­bi­li­té, si clai­re­ment conçu pour ne rien expri­mer — lais­sa pas­ser quelque chose. Un fré­mis­se­ment. L’ombre d’une recon­nais­sance. Puis le masque se remit en place, et Per­ci­val sou­rit de son sou­rire habituel.

« Inté­res­sant. Ne la per­dez pas. »

« Mais qu’est-ce que — »

« Du thé, Finch ? Le Dar­jee­ling est accep­table ce matin. Pas trans­cen­dant, mais acceptable. »

La conver­sa­tion fut détour­née avec une habi­le­té que Arthur ne put qu’ad­mi­rer, de la même manière qu’on admire le pick­po­cket qui vient de vous voler votre montre : c’é­tait condam­nable, mais tech­ni­que­ment brillant.

Ils furent inter­rom­pus par l’ar­ri­vée d’un chat.

Le chat était blanc. Entiè­re­ment blanc. D’un blanc si pur et si intran­si­geant qu’il sem­blait por­ter un juge­ment moral sur tout ce qui n’é­tait pas blanc. Il tra­ver­sa le res­tau­rant avec la démarche d’un sou­ve­rain ins­pec­tant ses troupes, sau­ta sur la chaise vide à côté de Per­ci­val, et s’as­sit avec une digni­té qui fai­sait paraître les convives humains légè­re­ment vulgaires.

« Ah, dit Per­ci­val. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter Lord Asquith. »

« Lord — le chat s’ap­pelle Lord Asquith ? »

« C’est un nom de tra­vail. Son vrai nom est impro­non­çable. Il appar­te­nait — ou plu­tôt il tolé­rait la com­pa­gnie — d’un ambas­sa­deur turc qui a quit­té l’hô­tel l’an der­nier. Le chat, lui, a refu­sé de par­tir. La direc­tion a ten­té de le délo­ger. Le chat a gagné. Comme toujours. »

Lord Asquith regar­da Arthur avec des yeux d’un bleu si pâle qu’ils sem­blaient trans­pa­rents, des yeux qui disaient très clai­re­ment : « Je vous éva­lue, et je ne suis pas impressionné. »

« Il n’aime pas tout le monde, dit Per­ci­val. S’il reste, c’est bon signe. S’il part, revoyez votre comportement. »

Lord Asquith resta.

C’est à ce moment qu’une femme fit son entrée dans le res­tau­rant — ou plu­tôt, c’est à ce moment que le res­tau­rant se réor­ga­ni­sa autour d’une femme. Elle était grande, majes­tueuse, vêtue d’un noir si com­plet et si archi­tec­tu­ral qu’il ne res­sem­blait pas à du deuil mais à un mani­feste. Elle avait des che­veux blancs rele­vés en un édi­fice com­plexe, un visage qui avait dû être beau qua­rante ans plus tôt et qui était main­te­nant quelque chose de mieux que beau — il était monu­men­tal. Elle tra­ver­sa la salle comme un cui­ras­sé tra­verse une mer calme, igno­rant les obs­tacles mineurs que consti­tuaient les autres clients, et s’ins­tal­la à une table avec le geste défi­ni­tif d’un dra­peau plan­té sur un ter­ri­toire conquis.

« Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, mur­mu­ra Per­ci­val. Veuve. Trois fois. »

« Trois fois ? »

« Trois maris. Tous morts. Le pre­mier à la chasse, le deuxième en Inde, le troi­sième dans son bain. Les cir­cons­tances du troi­sième n’ont jamais été entiè­re­ment éclair­cies. Mais Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton est au-des­sus de tout soup­çon, prin­ci­pa­le­ment parce que per­sonne n’ose la soupçonner. »

Un ser­veur appro­cha de la table de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton. Arthur ne pou­vait pas entendre la conver­sa­tion, mais il vit la chose sui­vante : le ser­veur dit quelque chose. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton répon­dit quelque chose. Le ser­veur pâlit. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton répé­ta ce qu’elle avait dit, plus fort cette fois, suf­fi­sam­ment fort pour que la table voi­sine l’en­tende, et suf­fi­sam­ment fort pour qu’Ar­thur l’en­tende aussi.

« La reine n’est pas morte. La reine est indis­po­sée. Et je pren­drai mes œufs brouillés comme d’habitude. »

Le ser­veur s’in­cli­na et par­tit. Il y avait dans son dos, dans la ligne de ses épaules, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui vient de com­prendre que la réa­li­té et Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton ne sont pas tou­jours d’ac­cord, et que dans ces cas-là, c’est géné­ra­le­ment la réa­li­té qui cède.

« Elle refuse d’ad­mettre que Vic­to­ria est morte ? deman­da Arthur.

— Depuis trois jours. Elle a décla­ré au direc­teur que les jour­naux men­taient, que c’é­tait une conspi­ra­tion libé­rale, et que la reine serait de retour pour son jubi­lé. Edge­wood a choi­si de ne pas la contre­dire. La vie est plus simple quand on n’es­saie pas de contre­dire Mrs. Bramwell-Titherington. »

Arthur vou­lait deman­der com­ment un être humain pou­vait nier un fait aus­si mas­sif que la mort de la reine d’An­gle­terre, mais il fut inter­rom­pu par un son.

C’é­tait un son de pia­no. Mais pas un son nor­mal — un son étrange, hési­tant, comme si l’ins­tru­ment essayait de se sou­ve­nir d’une mélo­die qu’il avait connue autre­fois. Les notes tom­baient une par une, espa­cées, inter­ro­ga­tives, dans le silence oua­té du res­tau­rant, et elles avaient cette qua­li­té bizarre de sem­bler venir de par­tout à la fois — du pla­fond, des murs, du sol — plu­tôt que d’un ins­tru­ment précis.

Per­ci­val pen­cha la tête.

« Tiens, dit-il. Il recommence. »

« Le piano ? »

« Le pia­no du salon. Il joue depuis hier soir. »

« Et qui — »

« Per­sonne. Le salon est fer­mé. Le pia­no joue tout seul. » Per­ci­val prit une gor­gée de thé. « Du Haen­del, si je ne m’a­buse. Sara­bande en ré mineur. Magni­fi­que­ment mal jouée. »

Arthur atten­dit la suite. L’ex­pli­ca­tion. Le « bien sûr, il y a un méca­nisme » ou le « c’est un pia­no méca­nique, évi­dem­ment ». Mais Per­ci­val ne dit rien de plus. Il reprit son jour­nal, tapo­ta la tête de Lord Asquith, et murmura :

« Ça commence. »

Arthur ne deman­da pas ce qui commençait.

Il n’é­tait pas sûr de vou­loir savoir.

* * *

CHA­PITRE III

Dans lequel la reine est morte mais per­sonne ne semble d’ac­cord sur ce point

Les jours qui sui­virent la mort de Vic­to­ria furent, pour le reste de l’An­gle­terre, des jours de recueille­ment solen­nel, de crêpe noir et de ser­mons dans les églises. Pour le Cla­rid­ge’s, ce furent des jours d’une acti­vi­té fébrile dégui­sée en immo­bi­li­té majes­tueuse — comme un cygne qui glisse sur l’eau avec une séré­ni­té par­faite tan­dis que, sous la sur­face, ses pattes battent avec la fré­né­sie d’un télé­gra­phiste trans­met­tant un mes­sage urgent.

Les réser­va­tions affluaient. Des noms arri­vaient par télé­gramme — des noms qui figu­raient dans le Gotha, dans le Debrett’s, dans les cau­che­mars des répu­bli­cains de toute l’Eu­rope. Le roi de Grèce. Le grand-duc de Hesse. L’ar­chi­duc Fran­çois-Fer­di­nand d’Au­triche — un homme maigre, mous­ta­chu, à l’air per­pé­tuel­le­ment contra­rié, dont per­sonne ne pou­vait ima­gi­ner, à ce moment pré­cis de l’his­toire, qu’il serait un jour res­pon­sable de la fin du monde tel qu’on le connais­sait. Pour l’ins­tant, il vou­lait sim­ple­ment une suite au deuxième étage et des oreillers fermes.

Mr. Edge­wood gérait ce chaos avec la tran­quilli­té d’un homme qui a vu pire. En véri­té, Mr. Edge­wood avait tou­jours l’air d’un homme qui a vu pire, ce qui lais­sait sup­po­ser soit une ima­gi­na­tion très limi­tée, soit un pas­sé très riche. Arthur, en l’ob­ser­vant depuis le hall, ten­ta plu­sieurs fois de sur­prendre sur son visage une émo­tion — n’im­porte laquelle, même minus­cule : un fron­ce­ment de sour­cil, un tic au coin de la lèvre, l’ombre d’une inquié­tude. Rien. Edge­wood tra­ver­sait les crises avec l’ex­pres­sion d’un homme qui tra­verse son jardin.

« Il est tou­jours comme ça ? deman­da Arthur à Yusuf, qu’il croi­sa dans un couloir.

— Mr. Edge­wood ? Oui, mon­sieur. On dit qu’il a sou­ri une fois, en 1894, quand le chef a réus­si un souf­flé par­ti­cu­liè­re­ment déli­cat. Mais per­sonne ne peut le confir­mer. Le témoin est mort. »

Arthur n’ar­ri­vait pas à déter­mi­ner si Yusuf plai­san­tait. Le gar­çon avait cette qua­li­té décon­cer­tante de dire les choses les plus extra­or­di­naires avec le sérieux d’un notaire lisant un acte de propriété.

Le deuil, au Cla­rid­ge’s, avait ses règles.

On ne riait pas dans le hall. On pou­vait rire dans les chambres, à condi­tion de le faire dis­crè­te­ment. On pou­vait rire au bar, parce que le bar était un espace à part, une zone franche où les conven­tions se relâ­chaient comme un cor­set après minuit. On ne par­lait pas de la reine au pas­sé en pré­sence de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, ce qui, étant don­né que Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton sem­blait être par­tout à la fois — dans le res­tau­rant, dans le salon, dans le hall, dans les cou­loirs —, reve­nait à ne pas par­ler de la reine au pas­sé du tout.

Cette femme exer­çait sur l’hô­tel une influence gra­vi­ta­tion­nelle. Les ser­veurs l’é­vi­taient comme des comètes évitent un soleil trop puis­sant. Les clients chan­geaient de conver­sa­tion quand elle appro­chait. Même Lord Asquith, le chat, sem­blait pré­fé­rer les pièces où elle n’é­tait pas — non pas par peur, car un chat ne connaît pas la peur, mais par un ins­tinct ter­ri­to­rial qui lui souf­flait que deux sou­ve­rains ne peuvent pas occu­per le même espace.

Arthur ten­ta d’é­crire son article. Il s’ins­tal­la au bureau de sa chambre, ouvrit son car­net, trem­pa sa plume, et contem­pla la page blanche avec l’ex­pres­sion d’un homme qui vient de réa­li­ser que l’o­céan est plus grand que sa barque.

FUNÉ­RAILLES DE LA REINE VICTORIA

par Arthur Finch, cor­res­pon­dant spécial

La nation tout entière est plon­gée dans le deuil à l’an­nonce du décès de Sa Majes­té la Reine Vic­to­ria, sur­ve­nu le 22 jan­vier à Osborne House, sur l’île de Wight. Votre cor­res­pon­dant, dépê­ché à Londres pour

Pour quoi ? Pour décrire un hôtel où les pia­nos jouent tout seuls et les veuves nient la mor­ta­li­té des sou­ve­rains ? Pour racon­ter qu’un aris­to­crate char­mant lui a recom­man­dé le fai­san et qu’un chat blanc l’a jugé avec des yeux de pro­phète ? Le Not­tin­gham Eve­ning Post atten­dait un compte-ren­du des pré­pa­ra­tifs funé­raires. Des faits. Des dates. Le nombre de sol­dats dans le cor­tège. La lon­gueur de la pro­ces­sion. Le genre de choses que Mr. Hart­ley pour­rait pla­cer en pre­mière page entre les résul­tats du cri­cket et les tarifs des che­mins de fer.

Arthur posa sa plume. Regar­da par la fenêtre. Brook Street, en bas, vivait sa vie ordi­naire d’ar­tère de May­fair — voi­tures, fiacres, pié­tons en noir, un ven­deur de jour­naux dont la voix mon­tait dans l’air froid comme de la fumée. Et au-delà, invi­sible mais pré­sent, Londres — ce Londres de 1901 qui était encore la capi­tale du monde, le cœur d’un empire sur lequel le soleil ne se cou­chait jamais, une ville qui avait la taille et l’as­su­rance d’un conti­nent et qui venait pour­tant de perdre quelque chose d’ir­rem­pla­çable, comme un géant à qui l’on aurait reti­ré son ombre.

Il des­cen­dit au salon.

Le salon du Cla­rid­ge’s était une pièce oblongue, lam­bris­sée de boi­se­ries claires, meu­blée de fau­teuils pro­fonds et de tables basses sur les­quelles repo­saient des maga­zines, des cen­driers et des fleurs cou­pées dont la per­fec­tion avait quelque chose de sur­na­tu­rel — elles ne sem­blaient pas tant avoir été cou­pées que mises au monde par des mains divines. Et dans un coin, sous un por­trait à l’huile d’un gen­til­homme du XVIIIe siècle dont le regard sui­vait les visi­teurs avec une atten­tion qui dépas­sait le talent du peintre, se trou­vait le piano.

C’é­tait un Bech­stein demi-queue, noir et lus­tré comme un sca­ra­bée géant. Et il ne jouait pas. En ce moment pré­cis, à trois heures de l’a­près-midi, il ne jouait pas. Il était silen­cieux, fer­mé, inno­cent, aus­si immo­bile qu’un pia­no est cen­sé l’être.

Arthur s’en appro­cha. Sou­le­va le cou­vercle. Les touches étaient là — blanches et noires, ali­gnées avec la régu­la­ri­té ras­su­rante des choses qui ont un but et qui s’y tiennent. Il appuya sur un do. Le son réson­na, clair, nor­mal, un son de pia­no par­fai­te­ment banal.

« Il ne joue pas sur com­mande, vous savez. »

Arthur se retour­na. Une femme était assise dans le fau­teuil le plus proche — il aurait juré que le fau­teuil était vide quand il était entré, mais les fau­teuils du Cla­rid­ge’s avaient cette pro­fon­deur traî­tresse qui pou­vait dis­si­mu­ler une per­sonne de taille moyenne avec la même effi­ca­ci­té qu’un paravent.

La femme était jeune — peut-être vingt-cinq ans, peut-être un peu plus. Fran­çaise, à l’é­vi­dence, d’une manière qui n’a­vait rien à voir avec la langue et tout à voir avec une cer­taine façon de tenir sa tasse de thé, comme si la tasse était un objet phi­lo­so­phique autant que fonc­tion­nel. Ses che­veux étaient noirs, rele­vés sim­ple­ment, et ses yeux avaient la cou­leur brun sombre du café fort et la même intensité.

« Made­moi­selle Odette Cla­vert, dit-elle, sans se lever. Pia­niste. Enfin — pia­niste offi­cielle. C’est-à-dire que c’est moi qu’on paie pour jouer. Ce qui rend d’au­tant plus vexant qu’il joue gratis. »

« Le pia­no joue — »

« La nuit, prin­ci­pa­le­ment. Et le matin, par­fois. Du Haen­del. Tou­jours du Haen­del. Et tou­jours faux. C’est ce qui est le plus insul­tant. S’il jouait bien, je pour­rais admi­rer. Mais il joue comme un ama­teur, et on le laisse faire. »

Elle but une gor­gée de thé avec l’ex­pres­sion d’une femme pro­fon­dé­ment offen­sée par l’univers.

« Moi, si je jouais faux, on me ren­ver­rait. Lui, il joue faux et on dit que c’est char­mant. Que c’est atmo­sphé­rique. Mr. Edge­wood m’a dit — il m’a dit, à moi, Odette Cla­vert, qui ai étu­dié au Conser­va­toire de Paris — il m’a dit : “Made­moi­selle, le pia­no a peut-être un style dif­fé­rent du vôtre.” Un style dif­fé­rent ! Du Haen­del mas­sa­cré, et on appelle ça un style ! »

Arthur ne savait pas quoi dire. La situa­tion — une pia­niste jalouse d’un pia­no qui joue tout seul — avait cette qua­li­té d’ab­sur­di­té tran­quille qu’il com­men­çait à recon­naître comme la tona­li­té domi­nante du Claridge’s.

« Est-ce que quel­qu’un a cher­ché une expli­ca­tion ? Un méca­nisme, un — »

« Mr. Edge­wood a fait venir un accor­deur. L’ac­cor­deur a exa­mi­né le pia­no, a décla­ré qu’il était en par­fait état, qu’il n’y avait aucun méca­nisme, aucune ano­ma­lie, rien d’in­ha­bi­tuel, et que l’ins­tru­ment était exac­te­ment ce qu’il parais­sait être — un pia­no. Puis il est par­ti, et le pia­no a joué la Sara­bande en ré mineur pen­dant qua­rante minutes. L’ac­cor­deur a envoyé une lettre le len­de­main pour dire qu’il par­tait à la cam­pagne et qu’il ne sou­hai­tait plus accor­der de pianos. »

Arthur nota cette infor­ma­tion dans son car­net. Non pas qu’il sût quoi en faire. Mais il avait le sen­ti­ment crois­sant que les choses qu’il notait dans ce car­net ne for­me­raient jamais un article pour le Not­tin­gham Eve­ning Post, mais peut-être, un jour, quelque chose d’autre — quelque chose pour lequel il n’a­vait pas encore de nom.

« Mon­sieur Finch ? » La voix d’O­dette avait chan­gé. Elle était plus basse, plus sérieuse. « Quand le pia­no joue… est-ce que vous enten­dez autre chose ? »

« Com­ment ça, autre chose ? »

« Der­rière la musique. Sous la musique. Comme des voix. Pas des voix qu’on peut com­prendre. Des voix comme des mur­mures très anciens, qui auraient été pris dans les murs et qui essaie­raient de sortir. »

Arthur la regar­da. Elle ne plai­san­tait pas. Ses yeux bruns étaient fixes, concen­trés, et dans leurs pro­fon­deurs il y avait quelque chose qui res­sem­blait à de la peur, mais une peur culti­vée — une peur que la musi­cienne en elle vou­lait com­prendre plu­tôt que fuir.

« Non, dit-il. Je n’ai pas enten­du de voix. »

« Tant mieux, dit Odette. Tant mieux. »

Elle reprit son thé. Le por­trait au-des­sus du pia­no — le gen­til­homme du XVIIIe siècle — sem­blait regar­der Arthur avec un inté­rêt renou­ve­lé. Mais c’é­tait la lumière, évi­dem­ment. La lumière de jan­vier, basse et oblique, qui jouait des tours dans les vieux bâtiments.

Évi­dem­ment.

* * *

Ce soir-là, Arthur dîna de nou­veau avec Percival.

C’é­tait deve­nu une habi­tude — ou plu­tôt, c’é­tait deve­nu une évi­dence, de la même manière qu’il devient évident, après deux jours dans un pays étran­ger, qu’on a besoin d’un guide. Et Per­ci­val était un guide magni­fique. Il connais­sait l’hô­tel comme un ana­to­miste connaît le corps humain — chaque cou­loir, chaque recoin, chaque par­ti­cu­la­ri­té. Il savait que la troi­sième marche de l’es­ca­lier prin­ci­pal cra­quait en fa dièse. Il savait que le miroir du deuxième étage avait un défaut qui fai­sait paraître les gens plus minces, rai­son pour laquelle les dames s’y attar­daient. Il savait que la cui­sine pré­pa­rait, le jeu­di, un pud­ding au citron qui n’é­tait pas au menu mais qu’on pou­vait obte­nir en disant au ser­veur : « Mr. Richard­son me l’a recom­man­dé » — Mr. Richard­son étant un client mort en 1889 dont per­sonne n’a­vait eu le cœur de reti­rer le nom du livre de commandes.

« Cet hôtel, dit Per­ci­val ce soir-là en décou­pant son canard avec la pré­ci­sion d’un chi­rur­gien, est un palimp­seste. Vous savez ce qu’est un palimp­seste, Finch ? »

« Un manus­crit ancien dont on a grat­té le texte pour écrire par-dessus. »

« Exac­te­ment. Mais le texte ori­gi­nal ne dis­pa­raît jamais com­plè­te­ment. Il reste en des­sous, comme un fan­tôme sous la peau. C’est la même chose ici. Chaque époque a lais­sé sa marque. Les murs se sou­viennent. Le bois se sou­vient. Le marbre se sou­vient. Et quand quelque chose de suf­fi­sam­ment impor­tant se pro­duit — la mort d’une reine, par exemple — les couches anciennes remontent à la sur­face. Comme un palimp­seste qu’on tien­drait devant une lumière très forte. »

Arthur pen­sa à la clé, dans sa poche.

« Per­ci­val — la clé que j’ai trouvée — »

« Ah, la clé. Oui. L’a­vez-vous essayée ? »

« Essayée ? Sur quoi ? »

« Sur les portes, Finch. C’est une clé. Les clés ont un rap­port intime avec les portes. C’est leur rai­son d’être. Comme les jour­na­listes et les questions. »

Il y avait dans le ton de Per­ci­val quelque chose de nou­veau — pas de la moque­rie, pas exac­te­ment, mais une sorte d’a­mu­se­ment ten­du, comme celui d’un homme qui regarde un autre homme mar­cher vers un pré­ci­pice et qui se demande s’il doit pré­ve­nir ou observer.

« Essayez-la, dit Per­ci­val. Pas ce soir. Demain. À la lumière du jour. Et ne com­men­cez pas par le troi­sième étage. »

« Pour­quoi pas le troi­sième étage ? »

« Parce que le troi­sième étage est com­pli­qué en ce moment. »

Arthur atten­dit la suite. La suite ne vint pas. Per­ci­val chan­gea de sujet avec la flui­di­té d’une rivière qui contourne un obs­tacle — on ne voyait pas le moment du chan­ge­ment, on consta­tait sim­ple­ment qu’on par­lait désor­mais d’autre chose.

« Avez-vous ren­con­tré le Dr. Fang ? Non ? Vous le ren­con­tre­rez. Il arrive demain. Edge­wood l’a convo­qué. Un homme fas­ci­nant. Sino-Écos­sais — son père était un méde­cin can­to­nais ins­tal­lé à Édim­bourg, sa mère une sage-femme des High­lands. Le résul­tat est… par­ti­cu­lier. Il se spé­cia­lise dans ce qu’il appelle les “per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques d’o­ri­gine méta­phy­sique”, ce qui est une façon polie de dire qu’il chasse les fan­tômes avec un pen­dule et un verre de scotch. Ses résul­tats sont dis­cu­tables. Sa conver­sa­tion est excellente. »

Arthur nota le nom dans son car­net : Dr. Aloy­sius Fang. Per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques. Pen­dule. Scotch.

La liste de choses qu’il ne com­pre­nait pas conti­nuait de s’allonger.

Après le dîner, il mon­ta se cou­cher. Le cou­loir du qua­trième étage était silen­cieux — ce silence par­ti­cu­lier des hôtels la nuit, un silence capi­ton­né, étouf­fé, comme si les murs eux-mêmes rete­naient leur souffle. Les becs de gaz pro­je­taient des ombres longues sur la moquette, des ombres qui se dépla­çaient len­te­ment, pares­seu­se­ment, comme des créa­tures sous-marines.

Arthur s’ar­rê­ta devant la chambre 412. Sor­tit sa clé de chambre — sa vraie clé, celle que la récep­tion lui avait don­née. L’in­sé­ra dans la ser­rure. La porte s’ou­vrit normalement.

Puis il regar­da la porte d’en face. Chambre 411. Fer­mée. Per­sonne n’y logeait — du moins per­sonne dont il eût aper­çu les allées et venues.

Il sor­tit l’autre clé. La clé en bronze. La tint devant lui. Elle était lourde dans sa main, plus lourde que tout à l’heure — ou était-ce son ima­gi­na­tion ? — et les gra­vures sem­blaient bou­ger sous ses doigts, un mou­ve­ment infime, à peine per­cep­tible, comme des veines qui pulsent.

Non. Ridi­cule. C’é­tait une clé. Un objet inani­mé. La fatigue, le bour­gogne du dîner, l’at­mo­sphère de cet hôtel qui vous fai­sait croire des choses impos­sibles — voi­là l’explication.

Il ran­gea la clé dans sa poche et entra dans sa chambre.

Le feu brû­lait. Les rideaux étaient tirés. Le lit était ouvert, les draps rabat­tus en un tri­angle par­fait, comme une enve­loppe à demi ouverte. Et sur la table de nuit — sur la table de nuit où il avait trou­vé la clé ce matin — il y avait autre chose.

Un bout de papier.

Arthur s’ap­pro­cha. Le papier était ancien — jau­ni, fra­gile, avec cette tex­ture gra­nu­leuse du papier fait main d’une autre époque. Il y avait quelques mots écrits des­sus, à l’encre brune, dans une écri­ture fine et penchée :

Chambre 64. Pas encore.

C’é­tait tout. Pas de signa­ture. Pas de date. Pas d’ex­pli­ca­tion. Deux mots et un chiffre, posés là comme une énigme ou comme un aver­tis­se­ment, et Arthur res­ta debout au milieu de sa chambre pen­dant un long moment, le papier dans une main et la clé dans l’autre, tan­dis que dehors, dans les cou­loirs du Cla­rid­ge’s, quelque chose qui n’a­vait pas de poids et pas de nom pas­sait en silence, et que le pia­no, en bas, com­men­çait à jouer.

* * *

CHA­PITRE IV

Dans lequel une clé appa­raît sans avoir été invi­tée, et dans lequel cer­taines portes mènent à des endroits inattendus

Arthur ne dor­mit pas.

Il ne dor­mit pas parce que le pia­no jouait — du Haen­del, encore, cette Sara­bande en ré mineur qui tom­bait note par note dans le silence de l’hô­tel comme des gouttes d’eau dans un puits très pro­fond. Il ne dor­mit pas parce que le papier sur sa table de nuit refu­sait de deve­nir ordi­naire, de s’ex­pli­quer, de se ran­ger dans une caté­go­rie ras­su­rante. Il ne dor­mit pas parce que, vers deux heures du matin, il enten­dit des pas dans le cou­loir — des pas légers, hési­tants, qui s’ar­rê­taient devant chaque porte comme quel­qu’un qui cher­che­rait la bonne, et qui pas­sèrent devant la 412 avec un ralen­tis­se­ment infime, presque imper­cep­tible, avant de continuer.

Il se leva. Ouvrit la porte. Le cou­loir était vide.

Mais pas tout à fait vide. Il y avait, dans l’air, un par­fum — ou plu­tôt le sou­ve­nir d’un par­fum, quelque chose de fleu­ri et de désuet, de la vio­lette peut-être, ou de l’i­ris, un par­fum que per­sonne ne por­tait plus, un par­fum d’un autre siècle. Et sur la moquette, devant sa porte, une empreinte — pas une empreinte de pied, non, mais une marque, une dépres­sion dans le tis­su, comme si quel­qu’un s’é­tait tenu là, immo­bile, pen­dant très long­temps, et que son poids — un poids réel, un poids de chair et d’os — avait lais­sé sa trace.

Arthur refer­ma la porte. S’as­sit sur le lit. Regar­da la clé, posée sur la table de nuit à côté du papier. Les gra­vures, dans la lumière trem­blante du gaz, for­maient des motifs qui — mais non. Il fal­lait dor­mir. Il fal­lait que les choses aient une expli­ca­tion. Il fal­lait que les pia­nos aient des pia­nistes, que les pas aient des mar­cheurs, que les clés aient des ser­rures. Le monde fonc­tion­nait ain­si. Le monde avait tou­jours fonc­tion­né ainsi.

Sauf qu’au Cla­rid­ge’s, en cette der­nière semaine de jan­vier 1901, le monde sem­blait avoir déci­dé de fonc­tion­ner autrement.

Il s’en­dor­mit vers quatre heures, d’un som­meil super­fi­ciel et peu­plé de rêves qu’il oublie­rait au réveil — des rêves de cou­loirs, de portes, de visages aper­çus dans des miroirs qui ne reflé­taient pas ce qu’ils auraient dû.

* * *

Au petit-déjeu­ner, il mon­tra le papier à Percival.

Per­ci­val le lut. Le relut. Le retour­na. Le tint à la lumière, comme il avait tenu la clé la veille. Son visage res­ta impas­sible — mais ses yeux, ces yeux gris-vert qui voyaient tout et ne mon­traient rien, eurent un mou­ve­ment rapide, un éclair, comme une porte qui s’ouvre et se referme très vite sur une pièce éclairée.

« Chambre 64, dit-il. Intéressant. »

« Per­ci­val, vous êtes dans la chambre 64. »

« En effet. »

« Quel­qu’un me dit de ne pas aller dans votre chambre. »

« Pas de ne pas y aller. De ne pas y aller encore. La nuance est consi­dé­rable, Finch. “Pas encore” implique un futur. Un moment appro­prié. Ce n’est pas un inter­dit — c’est un calendrier. »

Arthur le regar­da avec l’ex­pres­sion d’un homme dont la patience, bien que consi­dé­rable, com­mence à per­ce­voir ses propres limites.

« Per­ci­val, je vais vous poser une ques­tion directe, et j’ai­me­rais une réponse directe. Savez-vous ce qui se passe dans cet hôtel ? »

Per­ci­val beur­ra son toast. Le geste était d’une len­teur déli­bé­rée — il appli­quait le beurre avec la concen­tra­tion d’un artiste appli­quant de l’or à la feuille sur un retable.

« Ce qui se passe dans cet hôtel, dit-il enfin, c’est ce qui se passe dans tous les grands hôtels quand le monde change. Les cou­tures craquent. Les murs deviennent poreux. Les choses qui étaient sépa­rées cessent de l’être. Pas­sé, pré­sent. Réel, irréel. Vivants, morts. Ce sont des dis­tinc­tions com­modes, Finch, mais ce ne sont que des dis­tinc­tions. Comme les murs d’un hôtel — ils séparent les chambres, mais ils ne sont que du plâtre et de la brique. Pous­sez assez fort, et votre main passe au travers. »

Il mor­dit dans son toast.

« Essayez la clé aujourd’­hui, ajou­ta-t-il. Com­men­cez par le pre­mier étage. Ne for­cez rien. Si une porte ne veut pas s’ou­vrir, n’in­sis­tez pas. Et si une porte s’ouvre sur quelque chose que vous ne com­pre­nez pas — ne pani­quez pas. Obser­vez. Notez. Vous êtes jour­na­liste, après tout. C’est votre métier. »

« Et si — »

« Et ne faites pas confiance aux miroirs. Pas cette semaine. »

Il plia son jour­nal, se leva, tapo­ta la tête de Lord Asquith qui dor­mait sur la chaise voi­sine, et quit­ta le res­tau­rant avec la démarche d’un homme qui se rend à un ren­dez-vous agréable plu­tôt qu’au cœur d’un mystère.

* * *

Arthur pas­sa la mati­née à essayer la clé.

Le pre­mier étage du Cla­rid­ge’s était un cou­loir long et silen­cieux, tapis­sé de papier peint à motifs flo­raux — des roses, des pivoines, des fleurs dont Arthur ne connais­sait pas le nom et qui sem­blaient le regar­der avec une curio­si­té bota­nique. Les portes se suc­cé­daient, numé­ro­tées en chiffres dorés : 101, 102, 103. Der­rière cer­taines, des bruits de vie — une voix, un tiroir qu’on ouvre, le tin­te­ment d’une cuillère contre une tasse. Der­rière d’autres, le silence.

Arthur choi­sit une porte silen­cieuse. La 107. Appro­cha la clé de la serrure.

La clé entra sans effort. C’est-à-dire — elle n’en­tra pas tant qu’elle ne fut aspi­rée, comme si la ser­rure l’at­ten­dait, comme un gant attend une main. Arthur tour­na. La ser­rure céda avec un déclic doux, presque musical.

Il ouvrit la porte.

Ce qu’il vit n’é­tait pas une chambre d’hôtel.

Ou plu­tôt — c’é­tait une chambre d’hô­tel, mais pas la chambre 107 du Cla­rid­ge’s en 1901. C’é­tait une chambre plus ancienne, d’un autre temps. Les meubles étaient dif­fé­rents — plus lourds, plus sombres, dans le style Régence plu­tôt que vic­to­rien. Les rideaux étaient d’un vert pro­fond qui n’exis­tait plus nulle part dans l’hô­tel actuel. Et sur une table, au centre de la pièce, il y avait une tasse de thé.

La tasse fumait.

Arthur res­ta sur le seuil. Son cœur bat­tait — pas de peur, pas encore, mais d’une émo­tion qu’il ne pou­vait pas nom­mer, quelque chose entre l’é­mer­veille­ment et le ver­tige, l’im­pres­sion d’a­voir mis le pied sur une sur­face qu’il croyait solide et qui s’est révé­lée être la sur­face d’un lac gelé, intact mais trans­pa­rent, lais­sant voir en des­sous des pro­fon­deurs insoupçonnées.

Il entra.

La pièce sen­tait le tabac et le bois ciré. Un livre était ouvert sur le fau­teuil — un volume relié en cuir, petit, dont le titre était illi­sible, les lettres dorées effa­cées par le temps. La che­mi­née conte­nait des cendres encore tièdes. Quel­qu’un avait été là. Quel­qu’un venait de par­tir. Ou quel­qu’un était sur le point d’arriver.

Arthur tou­cha la tasse de thé. Elle était chaude.

Il recu­la. Sor­tit de la chambre. Refer­ma la porte. Atten­dit dix secondes. Rou­vrit la porte avec sa clé de chambre — la clé nor­male, celle de la 412.

La porte ne s’ou­vrit pas.

Il essaya la clé en bronze. La porte s’ou­vrit. Et cette fois, der­rière la porte, il y avait une chambre d’hô­tel ordi­naire — la 107 telle qu’elle devait être en 1901 : déco­rée dans le style du jour, meu­blée nor­ma­le­ment, vide, propre, sen­tant le savon et le linge frais. Pas de tasse fumante. Pas de livre. Pas de cendres dans la cheminée.

Arthur refer­ma la porte et s’a­dos­sa au mur du couloir.

Son car­net. Il lui fal­lait son car­net. Il remon­ta à la 412, s’as­sit au bureau, et écrivit :

25 jan­vier. La clé ouvre la chambre 107. Mais pas la chambre 107 d’au­jourd’­hui. Une autre chambre 107. Plus ancienne. Il y avait du thé chaud. Du thé chaud dans une chambre vide. Essayé de nou­veau : chambre nor­male. La clé ouvre deux ver­sions de la même porte.

Il relut ce qu’il avait écrit. Ça ne tenait pas debout. Aucun rédac­teur en chef au monde — pas même Mr. Hart­ley, qui accep­tait des articles sur la repro­duc­tion des pigeons dans le parc de Not­tin­gham — ne publie­rait une chose pareille.

Il des­cen­dit et essaya la chambre 114. La clé l’ou­vrit sur un cou­loir — non pas une chambre, un cou­loir, étroit, bas de pla­fond, éclai­ré par des bou­gies dans des appliques en lai­ton. Le cou­loir n’exis­tait pas. Il ne pou­vait pas exis­ter — il aurait tra­ver­sé les chambres adja­centes, il aurait per­cé le mur exté­rieur de l’hô­tel, il aurait débou­ché dans Brook Street ou dans le vide. Mais il était là, avec ses bou­gies, sa moquette usée, son odeur de cire et de pous­sière, et au bout, très loin, une porte.

Arthur ne s’en­ga­gea pas dans le cou­loir. Il refer­ma la porte. Essaya la chambre 118. La clé ne tour­na pas. Essaya la 120. Ne tour­na pas non plus. Essaya la 122.

La 122 s’ou­vrit sur la 122 — une chambre nor­male, occu­pée, dont le client — un homme âgé en robe de chambre — le regar­da avec stupéfaction.

« Qu’est-ce que — qui êtes-vous ? Com­ment êtes-vous entré ? »

« Je — par­don­nez-moi — erreur — ter­rible erreur — »

Arthur bat­tit en retraite avec la grâce d’un crabe pris en faute et remon­ta à sa chambre au pas de course, le visage en feu, le cœur bat­tant, la clé brû­lante dans sa main — lit­té­ra­le­ment brû­lante, ou du moins très chaude, comme si le métal avait absor­bé quelque chose à chaque ouver­ture, une éner­gie, une sub­stance, un mor­ceau de ce qui se trou­vait der­rière les portes.

Il s’as­sit au bureau. Res­pi­ra. Écrivit :

La clé ouvre cer­taines portes sur d’autres temps, d’autres espaces. Pas toutes. Cer­taines portes res­tent nor­males. Cer­taines ne s’ouvrent pas du tout. Il y a un choix — ou un hasard — ou une logique que je ne vois pas.

Ques­tion : qui a mis cette clé sur ma table de nuit ?

Ques­tion : que se passe-t-il dans cet hôtel ?

Ques­tion : pour­quoi est-ce que je ne suis pas en train de cou­rir vers la gare ?

Il ne trou­va de réponse à aucune de ces ques­tions. Mais la troi­sième, au moins, il la connais­sait intui­ti­ve­ment : il ne cou­rait pas vers la gare parce que, pour la pre­mière fois de sa vie de jour­na­liste pro­vin­cial, quelque chose de véri­ta­ble­ment extra­or­di­naire était en train de se pro­duire, et qu’il était au milieu, et que fuir aurait été non seule­ment lâche mais — pire encore — inintéressant.

* * *

Il trou­va Per­ci­val au bar, en fin d’après-midi.

Le bar du Cla­rid­ge’s était un lieu à part — un sanc­tuaire dans le sanc­tuaire, un espace où les conven­tions du deuil et du pro­to­cole se dis­sol­vaient dans le whis­ky et la fumée de cigare. Les fau­teuils y étaient plus pro­fonds, les lumières plus basses, et les conver­sa­tions plus libres, comme si le simple fait de fran­chir le seuil du bar consti­tuait un accord tacite de confidentialité.

Per­ci­val était ins­tal­lé dans son fau­teuil habi­tuel — le deuxième en par­tant de la che­mi­née, celui qui don­nait une vue sur l’en­trée sans être direc­te­ment visible depuis le hall, un empla­ce­ment stra­té­gique qu’il avait choi­si, sans doute, avec le même soin qu’un géné­ral choi­sit sa posi­tion sur un champ de bataille.

Arthur s’as­sit en face de lui et racon­ta ce qu’il avait vu. Tout. La chambre Régence avec le thé fumant. Le cou­loir impos­sible. La clé chaude. Il par­la vite, sans se relire, comme un homme qui dicte un rap­port urgent avant que les faits ne s’effacent.

Per­ci­val écou­ta. C’é­tait l’une de ses qua­li­tés les plus rares — dans un monde où tout le monde par­lait, Per­ci­val savait écou­ter avec une atten­tion si com­plète qu’elle res­sem­blait à une forme de res­pect. Il ne l’in­ter­rom­pit pas. Il ne hocha pas la tête. Il ne sou­rit pas. Il écou­ta, et quand Arthur eut ter­mi­né, il res­ta silen­cieux un moment — un long moment, pen­dant lequel le feu cra­quait et le bar bour­don­nait dou­ce­ment autour d’eux.

Puis il dit :

« Vous n’a­vez pas essayé le troi­sième étage ? »

« Non. Vous m’a­viez dit — »

« Bien. Le troi­sième étage est — com­ment dire — plus avan­cé. Ce que vous avez vu au pre­mier, c’est l’é­cume. Le troi­sième, c’est le courant. »

Il com­man­da deux whis­kys. Sans soda.

« Finch, ce que je vais vous dire va vous paraître extra­va­gant. J’ai la répu­ta­tion d’un homme fri­vole — c’est une répu­ta­tion que je cultive, parce que les gens fri­voles sont rare­ment soup­çon­nés de savoir quoi que ce soit, ce qui est un avan­tage consi­dé­rable quand on sait beau­coup de choses. Mais je suis sérieux. Écoutez-moi. »

Il but une gorgée.

« Cet hôtel est un lieu de pas­sage. Je ne parle pas des clients — les clients passent, oui, comme dans tous les hôtels. Je parle d’un pas­sage plus ancien, plus pro­fond. Cer­tains lieux sont des car­re­fours. Des endroits où le temps est plus mince, où la mem­brane entre ce qui est et ce qui a été devient trans­lu­cide. Les églises, les ponts, les auberges — et les grands hôtels. Les grands hôtels plus que tout. Parce qu’un grand hôtel est un lieu de tran­sit par nature. Les gens y arrivent, y dorment, y rêvent, y souffrent, y meurent par­fois, et repartent. Chaque pas­sage laisse une trace. Chaque nuit pas­sée dans une chambre y dépose un sédi­ment. Au bout de cent ans, cin­quante ans, les sédi­ments s’ac­cu­mulent, et la chambre n’est plus sim­ple­ment une chambre — c’est un registre. Une mémoire. »

Il mar­qua une pause.

« D’ha­bi­tude, la mémoire dort. Mais quand le monde est secoué — quand un règne s’a­chève, quand un siècle tourne, quand la terre elle-même semble hési­ter entre deux états — la mémoire se réveille. Les couches remontent. Les portes qui ne menaient nulle part mènent quelque part. Et les anciens clients — les fan­tômes, si vous pré­fé­rez le mot, mais je le trouve vul­gaire — les anciens clients reprennent leurs habitudes. »

Arthur regar­dait Per­ci­val et cher­chait sur son visage un signe d’i­ro­nie, un clin d’œil, le signal que tout cela était une plai­san­te­rie éla­bo­rée, le genre de farce qu’un aris­to­crate dés­œu­vré joue à un jour­na­liste cré­dule. Il n’en trou­va pas.

« La clé, dit Arthur. D’où vient-elle ? »

« La clé est plus ancienne que l’hô­tel. Elle était là avant. Elle sera là après. Elle choi­sit à qui se mon­trer. Elle vous a choisi. »

« Pour­quoi moi ? »

« Excel­lente ques­tion. J’ai­me­rais beau­coup connaître la réponse. »

Per­ci­val ter­mi­na son whisky.

« Finch, dans les jours qui viennent, les choses vont s’in­ten­si­fier. Les funé­railles approchent. Le monde entier sera tour­né vers Londres, et toute cette atten­tion, toute cette émo­tion, toute cette fin — c’est du com­bus­tible. L’hô­tel va se nour­rir de cette éner­gie. Les pas­sages vont s’ou­vrir plus lar­ge­ment. Les fan­tômes seront plus nom­breux, plus pré­sents, plus réels. Et la clé — votre clé — va vous mon­trer des choses. »

Il se leva.

« Dor­mez, cette nuit. Demain arrive le Dr. Fang, et les choses devien­dront consi­dé­ra­ble­ment plus com­pli­quées. Et plus diver­tis­santes. Ce qui, dans mon expé­rience, est sou­vent la même chose. »

Il quit­ta le bar. Lord Asquith, qui s’é­tait maté­ria­li­sé sur un tabou­ret avec cette capa­ci­té qu’ont les chats d’ap­pa­raître sans qu’on les ait vus arri­ver, regar­da Arthur avec ses yeux pâles, sau­ta au sol, et sui­vit Per­ci­val dans le couloir.

Arthur res­ta seul dans le bar, avec son whis­ky, son car­net, et le poids de la clé dans sa poche.

Dehors, le brouillard avait pris pos­ses­sion de Londres. Il s’in­si­nuait sous les portes, ram­pait le long des fenêtres, trans­for­mait les réver­bères en lunes floues et les pas­sants en sil­houettes. Brook Street avait dis­pa­ru. May­fair avait dis­pa­ru. Le monde s’é­tait réduit au Cla­rid­ge’s — ce vais­seau immo­bile dans un océan de brume — et Arthur pen­sa, sans savoir pour­quoi, que c’é­tait peut-être le but, que le brouillard n’é­tait pas un phé­no­mène météo­ro­lo­gique mais un com­plice, qu’il iso­lait l’hô­tel pour que ce qui devait se pas­ser à l’in­té­rieur puisse se pas­ser sans témoins extérieurs.

Il mon­ta se coucher.

Sur sa table de nuit, un nou­veau papier.

Même écri­ture. Même encre brune. Deux mots :

Bien­ve­nue, mon­sieur Finch.

Le pia­no, en bas, jouait du Haendel.

Arthur étei­gnit la lumière et res­ta dans le noir, les yeux ouverts, la clé ser­rée dans sa main, et écou­ta l’hô­tel respirer.

* * *

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