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La clef du Claridge’s

La clef du Claridge’s

Cha­pitres 5 à 10

DEUXIÈME PAR­TIE

L’ES­CA­LADE

* * *

CHA­PITRE V

Dans lequel les morts se plaignent du service

Le pre­mier fan­tôme offi­ciel­le­ment signa­lé au Cla­rid­ge’s — c’est-à-dire le pre­mier à figu­rer dans un rap­port écrit, car les fan­tômes offi­cieux cir­cu­laient pro­ba­ble­ment depuis des jours — appa­rut le 26 jan­vier 1901, à trois heures et quart du matin, dans le restaurant.

Le témoin était Tho­mas Weekes, gar­çon de nuit, vingt-deux ans de ser­vice, un homme dont la fia­bi­li­té était consi­dé­rée comme un fait acquis, au même titre que la rota­tion de la terre ou la ponc­tua­li­té des trains entre Pad­ding­ton et Oxford. Tho­mas Weekes ne buvait pas. Tho­mas Weekes ne rêvait pas — du moins pas pen­dant les heures de tra­vail. Tho­mas Weekes avait un rap­port au réel si solide, si inflexible, si dénué d’i­ma­gi­na­tion que le réel lui-même s’en remet­tait à lui comme à une référence.

Ce que Tho­mas Weekes vit cette nuit-là, dans le res­tau­rant désert du Cla­rid­ge’s, tan­dis qu’il effec­tuait sa ronde habi­tuelle, fut ceci :

Une femme.

Elle était assise à la table 7, celle près de la colonne, celle que Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton récla­mait chaque soir et que les ser­veurs gar­daient pour elle avec la vigi­lance de pré­to­riens. La femme por­tait une robe — pas une robe de 1901, pas le noir du deuil ni les manches gigot ni les cor­sets balei­nés de l’é­poque — une robe d’un autre temps, ample, fluide, d’un bleu ciel qui brillait fai­ble­ment dans l’obs­cu­ri­té comme de la soie au clair de lune. Une cri­no­line. Les che­veux rele­vés en boucles com­plexes. Des gants blancs. Et sur la table, devant elle, un verre de vin à moi­tié plein.

Tho­mas Weekes s’ar­rê­ta. Son esprit, cette machine magni­fique de prag­ma­tisme, ten­ta de trai­ter l’information.

Hypo­thèse 1 : une cliente som­nam­bule. Pos­sible. Cela arrivait.

Hypo­thèse 2 : une dame de la nuit qui s’é­tait intro­duite dans l’hô­tel. Peu pro­bable. Le Cla­rid­ge’s avait des portiers.

Hypo­thèse 3 : une actrice en cos­tume. Envi­sa­geable, bien que les actrices fussent rares au Cla­rid­ge’s, l’hô­tel consi­dé­rant le théâtre comme une pro­fes­sion à peine supé­rieure au cambriolage.

Tho­mas Weekes s’approcha.

« Madame ? L’hô­tel est fer­mé. Puis-je vous rac­com­pa­gner à votre chambre ? »

La femme leva les yeux. Son visage était beau — d’une beau­té froide, cise­lée, le genre de beau­té qu’on voit dans les por­traits de l’é­cole anglaise du XVIIIe siècle, une beau­té qui ne cher­chait pas à plaire mais à exis­ter, sim­ple­ment, avec auto­ri­té. Et ses yeux — Tho­mas Weekes le note­rait dans son rap­port, avec la pré­ci­sion d’un homme qui ne se per­met­trait jamais d’in­ven­ter — ses yeux n’a­vaient pas de cou­leur. Pas d’i­ris. Pas de pupille. Ils étaient blancs. D’un blanc lumi­neux, doux, comme de la nacre.

« Le ser­vice est d’une len­teur inad­mis­sible, dit la femme. J’at­tends mon consom­mé depuis une heure. »

Sa voix était par­fai­te­ment claire. Pas spec­trale, pas d’outre-tombe — une voix de femme du monde, irri­tée par un retard, le genre de voix qu’on enten­dait au Cla­rid­ge’s trente fois par jour.

Tho­mas Weekes ouvrit la bouche. Aucun mot n’en sor­tit. Tho­mas Weekes, qui n’a­vait jamais été à court de mots en vingt-deux ans de ser­vice, qui avait répon­du à des ducs, à des géné­raux, à un empe­reur du Bré­sil en visite pri­vée, Tho­mas Weekes ne trou­va rien à dire.

La femme soupira.

« C’est tou­jours la même chose. On vous ignore. On vous fait attendre. Et quand on se plaint, on vous regarde comme si vous étiez transparente. »

Elle prit son verre de vin — le geste était par­fai­te­ment natu­rel, la main gan­tée de blanc se refer­mant sur le cris­tal avec l’as­su­rance de l’ha­bi­tude — but une gor­gée, repo­sa le verre, et regar­da Tho­mas Weekes avec une expres­sion qui oscil­lait entre l’a­ga­ce­ment et la pitié.

Puis elle s’estompa.

Le mot est exact. Elle ne dis­pa­rut pas — cela aurait été trop bru­tal, trop théâ­tral. Elle s’es­tom­pa, comme une aqua­relle qu’on dilue, les contours se fon­dant dans l’air, les cou­leurs pâlis­sant, la robe bleue deve­nant brume, le visage deve­nant lumière, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien — rien sauf le verre de vin sur la table, qui conte­nait encore, Tho­mas Weekes le véri­fia, du liquide.

Il goû­ta le vin. C’é­tait un bour­gogne. Un très bon bourgogne.

Tho­mas Weekes alla trou­ver Mr. Edgewood.

* * *

Le rap­port de Mr. Edge­wood à la direc­tion — un docu­ment d’une page et demie, rédi­gé dans un style si neutre qu’il aurait pu concer­ner une fuite de robi­net ou un pro­blème d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en beurre — men­tion­nait « un inci­dent inha­bi­tuel dans le res­tau­rant, impli­quant une mani­fes­ta­tion visuelle de nature indé­ter­mi­née, obser­vée par un membre du per­son­nel de confiance ». Il recom­man­dait « une atten­tion accrue aux condi­tions atmo­sphé­riques de l’é­ta­blis­se­ment » et « la consul­ta­tion d’un spécialiste ».

Arthur apprit l’exis­tence du rap­port par Per­ci­val, qui l’a­vait apprise par Yusuf, qui l’a­vait apprise de la femme de chambre du deuxième étage, qui l’a­vait apprise de Tho­mas Weekes lui-même, effon­dré dans la cui­sine devant un thé au brandy.

« C’est le pre­mier rap­port offi­ciel, dit Per­ci­val au petit-déjeu­ner, en déca­pi­tant son œuf avec la pré­ci­sion d’un bour­reau. Mais pas le pre­mier inci­dent. La blan­chis­seuse a vu un homme en per­ruque pou­drée la semaine der­nière. Un valet a trou­vé des shil­lings géor­giens sous un oreiller. Et le cui­si­nier de nuit — Rodri­guez, un Por­tu­gais solide, pas le genre à hal­lu­ci­ner — jure qu’un homme en habit lui a deman­dé un consom­mé à quatre heures du matin et a dis­pa­ru en lais­sant un pour­boire sur le comp­toir. Des pièces en or. Datées de 1782. »

Arthur pre­nait des notes. Sa main trem­blait légèrement.

« Et per­sonne ne — per­sonne ne s’inquiète ? »

Per­ci­val le regar­da avec cet air qu’il avait par­fois — un mélange de ten­dresse et d’exas­pé­ra­tion, le regard d’un homme qui explique les marées à quel­qu’un qui n’a jamais vu la mer.

« S’in­quié­ter de quoi, Finch ? Ils ne font de mal à per­sonne. La dame au consom­mé veut dîner. L’homme à la per­ruque se pro­mène. Ils sont contra­riés, pas dan­ge­reux. Ils sont — com­ment dire — des clients insa­tis­faits qui reviennent se plaindre. Ce qui, au Cla­rid­ge’s, est somme toute assez banal. »

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, à sa table habi­tuelle, man­geait ses œufs brouillés avec la séré­ni­té d’une femme pour qui le sur­na­tu­rel n’é­tait qu’un désa­gré­ment sup­plé­men­taire dans un monde déjà lar­ge­ment insatisfaisant.

« Les morts ne me dérangent pas, décla­ra-t-elle quand Per­ci­val, avec un aplomb magni­fique, alla la consul­ter sur la ques­tion. Ce sont les vivants qui sont insup­por­tables. Au moins, les morts ont des manières. »

« Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, dit Per­ci­val en s’in­cli­nant, vous êtes un roc dans la tempête. »

« Je suis une Bram­well, mon­sieur. Les Bram­well ne tremblent pas. Mon pre­mier mari a été char­gé par un rhi­no­cé­ros à Nai­ro­bi et n’a pas lâché son gin-tonic. C’est dans le sang. »

Odette Cla­vert, en revanche, était au bord de la crise.

Arthur la trou­va dans le salon, debout devant le pia­no, les bras croi­sés, le regard meur­trier, dans l’at­ti­tude d’une femme qui s’ap­prête à pro­vo­quer un ins­tru­ment de musique en duel.

« Il a joué cette nuit, dit-elle. Pen­dant quatre heures. Quatre heures de Haen­del. La Sara­bande. Les Varia­tions. Le Menuet en sol mineur — et il l’a joué en la mineur, ce qui est un sacri­lège, mon­sieur Finch, un sacri­lège musi­cal com­pa­rable à — à — je n’ai même pas de com­pa­rai­son. C’est au-delà de la comparaison. »

« Made­moi­selle Cla­vert, peut-être que le piano — »

« Ne me dites pas que le pia­no “fait ce qu’il peut”. Le pia­no est un Bech­stein. Un Bech­stein ne fait pas ce qu’il peut. Un Bech­stein fait ce qu’il doit. Et ce qu’il doit, c’est res­ter silen­cieux quand per­sonne ne le touche. C’est la règle fon­da­men­tale de l’exis­tence d’un pia­no. C’est — c’est le contrat social entre un ins­tru­ment et la civilisation. »

Arthur hocha la tête avec la sagesse d’un homme qui sait qu’il est inutile de rai­son­ner quel­qu’un qui a rai­son pour les mau­vaises raisons.

« Et ce matin, pour­sui­vit Odette en bais­sant la voix, ce matin, j’ai trou­vé ceci sur le pupitre. »

Elle lui ten­dit un bout de papier. C’é­tait une feuille de musique — une par­ti­tion manus­crite, d’une écri­ture ancienne, à l’encre qui avait viré au sépia. En haut, un titre : Aria pour un hôtel endor­mi. Et en des­sous, une note, dans la même écri­ture que les mes­sages qu’Ar­thur trou­vait sur sa table de nuit :

Pour Made­moi­selle. Avec mes com­pli­ments. — G.F.H.

Arthur regar­da la par­ti­tion. Regar­da Odette. Regar­da la partition.

« G.F.H. ? »

Odette ser­ra les lèvres.

« Georg Frie­drich Hän­del, mon­sieur Finch. Georg Frie­drich Hän­del est mort en 1759 et il m’é­crit des partitions. »

Elle mar­qua une pause.

« Et le pire — le pire — c’est que la mélo­die est ravissante. »

* * *

Les jours sui­vants virent une mul­ti­pli­ca­tion des inci­dents que Mr. Edge­wood, dans ses rap­ports, conti­nua obs­ti­né­ment à qua­li­fier d’« inha­bi­tuels » — un adjec­tif qui, comme un élas­tique trop éti­ré, finis­sait par ne plus rien signi­fier du tout.

Le 27 jan­vier, un client du qua­trième étage — un indus­triel de Bir­min­gham nom­mé Mr. Cra­dock — des­cen­dit à la récep­tion à sept heures du matin pour signa­ler qu’un homme en uni­forme mili­taire du XVIIIe siècle était assis au pied de son lit quand il s’é­tait réveillé, et qu’il lisait son journal.

« Mon jour­nal, Mr. Edge­wood. Le Times. Mon Times. Celui que j’a­vais com­man­dé pour ce matin. »

« Le gent­le­man a‑t-il fait des com­men­taires sur les nou­velles, Mr. Cradock ? »

« Il a dit — il a dit que la poli­tique étran­gère de Lord Salis­bu­ry man­quait de rigueur et que le cours de l’é­tain allait bais­ser. Puis il a dis­pa­ru. Avec mon journal. »

Mr. Edge­wood nota l’in­ci­dent. Fit por­ter un nou­veau Times à Mr. Cra­dock. Le cours de l’é­tain, nota Arthur dans la marge de son car­net, bais­sa effec­ti­ve­ment de trois points le lendemain.

Le 28 jan­vier, la femme de chambre du pre­mier étage — une Irlan­daise nom­mée Bri­gid, qui avait le tem­pé­ra­ment inflam­mable de sa nation et la fran­chise de ceux qui n’ont rien à perdre — décla­ra à qui vou­lait l’en­tendre qu’elle avait trou­vé, dans la chambre 109, un lit défait, un verre de por­to vide et des chaus­sures à boucles d’un modèle qu’on ne fabri­quait plus depuis la mort de George III. La chambre 109 était inoc­cu­pée depuis une semaine.

« J’ai refait le lit, dit Bri­gid. J’ai lavé le verre. J’ai ran­gé les chaus­sures dans le pla­card. Si les morts veulent un ser­vice de chambre, ils l’au­ront, mais ils pour­raient au moins lais­ser un pourboire. »

Le 29 jan­vier, un évé­ne­ment plus trou­blant. Arthur, en pas­sant devant le grand miroir du pre­mier étage — ce miroir dont Per­ci­val lui avait dit qu’il fai­sait paraître les gens plus minces — s’ar­rê­ta et se regar­da. Il ne se vit pas. C’est-à-dire qu’il se vit, mais pas seul. Dans le miroir, der­rière son reflet, il y avait le hall — le même hall, avec les mêmes colonnes, les mêmes lustres, le même sol en marbre. Mais le hall du miroir était plein de monde. Des gens que le hall réel ne conte­nait pas. Des dizaines de per­sonnes en tenues de dif­fé­rentes époques — cri­no­lines, hauts-de-forme, per­ruques, uni­formes — qui tra­ver­saient le hall dans toutes les direc­tions, qui se croi­saient, qui se saluaient, qui vivaient leur vie d’un autre temps avec la même désin­vol­ture que les clients de 1901 vivaient la leur. Et, au milieu de cette foule impos­sible, debout près de la récep­tion, une sil­houette qui ne bou­geait pas — un homme, grand, en habit sombre, qui regar­dait droit vers le miroir, droit vers Arthur, avec une expres­sion qui n’é­tait ni hos­tile ni ami­cale mais sim­ple­ment — attentive.

Arthur se retour­na. Le hall réel était presque vide. Un groom. Un client qui tra­ver­sait. Mr. Edge­wood der­rière son comp­toir. Pas de foule. Pas d’homme en habit.

Il regar­da de nou­veau le miroir. Son propre reflet, seul, dans un hall vide.

Il mon­ta à sa chambre et écri­vit dans son car­net, d’une écri­ture qui com­men­çait à perdre sa régularité :

Les miroirs montrent le pas­sé. Per­ci­val avait rai­son. Ne pas faire confiance aux miroirs.

* * *

CHA­PITRE VI

Dans lequel le Dr. Fang arrive avec un pen­dule et des certitudes

Le Dr. Aloy­sius Fang arri­va au Cla­rid­ge’s le 29 jan­vier à onze heures du matin, par un fiacre noir tiré par un che­val gris qui avait l’air aus­si excen­trique que son passager.

Le Dr. Fang était un homme qu’on ne pou­vait pas ne pas remar­quer, de la même manière qu’on ne peut pas ne pas remar­quer un incen­die dans une biblio­thèque — il était spec­ta­cu­laire, dépla­cé, et légè­re­ment dan­ge­reux pour l’ordre éta­bli. Il était petit — peut-être cinq pieds quatre pouces — et mince, avec un visage qui témoi­gnait de ses deux héri­tages avec une fran­chise que les phré­no­logues de l’é­poque auraient trou­vée fas­ci­nante et que les gens civi­li­sés trou­vaient sim­ple­ment inté­res­sant. De son père can­to­nais, il avait les pom­mettes hautes, la pré­ci­sion du regard, et une cer­taine éco­no­mie de mou­ve­ment qui sug­gé­rait que chaque geste avait été réflé­chi et approu­vé avant d’être exé­cu­té. De sa mère des High­lands, il avait les sour­cils — des sour­cils roux, brous­sailleux, indis­ci­pli­nés, qui vivaient leur propre vie au-des­sus de ses yeux noirs comme deux renards au-des­sus d’un lac sombre. Le résul­tat était sai­sis­sant, et le Dr. Fang le savait et en jouait avec le plai­sir dis­cret d’un homme qui a com­pris que son appa­rence est son meilleur outil de travail.

Il por­tait un cos­tume trois-pièces en tweed écos­sais, un gilet bro­dé de motifs qu’on aurait dit chi­nois mais qui étaient peut-être cel­tiques — ou les deux —, une montre à gous­set, et un cha­peau melon. Il trans­por­tait deux valises : une grande, en cuir, conte­nant ses affaires per­son­nelles, et une petite, en bois laqué noir, conte­nant — comme Arthur le décou­vri­rait bien­tôt — ses instruments.

Mr. Edge­wood l’ac­cueillit avec la même impas­si­bi­li­té qu’il accueillait tout le monde, mais Arthur crut déce­ler — pour la pre­mière fois — une nuance dans cette impas­si­bi­li­té. Pas de l’in­quié­tude, non. Pas du sou­la­ge­ment non plus. Quelque chose comme de l’ex­pec­ta­tive. L’ex­pres­sion d’un homme qui a appe­lé le méde­cin et qui attend le diag­nos­tic avec un mélange de curio­si­té et de fatalisme.

« Dr. Fang. Mer­ci d’être venu. »

« Mr. Edge­wood. » Le Dr. Fang ser­ra la main du direc­teur avec une poi­gnée brève et ferme. Sa voix avait un accent d’É­dim­bourg si pro­non­cé qu’il trans­for­mait chaque phrase en pay­sage mon­ta­gneux. « Vous avez des fantômes. »

Ce n’é­tait pas une question.

« Nous avons des inci­dents inha­bi­tuels, cor­ri­gea Edgewood.

— Vous avez des fan­tômes, répé­ta le Dr. Fang avec la patience d’un homme qui a l’ha­bi­tude qu’on refuse d’ap­pe­ler les choses par leur nom. Combien ? »

« Dif­fi­cile à dire. Plusieurs. »

« Plu­sieurs. » Le Dr. Fang regar­da le hall avec l’ex­pres­sion d’un méde­cin qui exa­mine un patient et qui voit immé­dia­te­ment ce que le patient ne veut pas qu’on voie. « Oui. Je sens ça. L’air est épais. Beau­coup de rési­dus. Beau­coup de strates. C’est un bâti­ment ancien ? »

« Le Cla­rid­ge’s existe sous sa forme actuelle depuis 1856. Mais l’emplacement — »

« L’emplacement est plus ancien. Oui. Bien sûr. » Le Dr. Fang posa sa valise noire sur le sol, l’ou­vrit, et en sor­tit un pen­dule — un pen­dule en cris­tal, sus­pen­du à une chaîne d’argent, qui cap­ta la lumière des lustres et la dis­per­sa en arcs-en-ciel minia­tures sur les murs. Il le tint devant lui et le regar­da osciller.

Le pen­dule ne bou­gea pas. Puis il bou­gea. Pas de gauche à droite, pas en cercle — il bou­gea vers le haut. Vers le pla­fond. La chaîne se ten­dit et le cris­tal s’é­le­va, dou­ce­ment, comme tiré par un fil invi­sible, jus­qu’à poin­ter ver­ti­ca­le­ment vers le ciel.

Le Dr. Fang hocha la tête.

« Fas­ci­nant, dit-il. Abso­lu­ment fas­ci­nant. La per­tur­ba­tion est ver­ti­cale. Pas hori­zon­tale. Ce qui signi­fie que le pro­blème n’est pas spa­tial mais tem­po­rel. Les couches ne sont pas côte à côte — elles sont empi­lées. Comme un mil­le­feuille. Vous vivez dans un mil­le­feuille méta­phy­sique, Mr. Edgewood. »

Mr. Edge­wood accueillit cette infor­ma­tion avec le même stoï­cisme qu’il aurait accueilli l’an­nonce que les cana­li­sa­tions avaient besoin d’une révision.

« Pou­vez-vous résoudre le pro­blème, Dr. Fang ? »

« Résoudre ? » Le Dr. Fang ran­gea son pen­dule avec le soin d’un chi­rur­gien ran­geant un scal­pel. « Mon cher mon­sieur, on ne résout pas un mil­le­feuille. On le mange. Ou on le laisse tran­quille. Je suis ici pour com­prendre, pas pour gué­rir. Cer­taines mala­dies ne sont pas des mala­dies — ce sont des condi­tions. Et la condi­tion de votre hôtel, en ce moment, est d’être han­té. C’est un état tem­po­raire, lié à la mort de la reine. Quand le deuil sera fait — quand l’an­cienne époque aura accep­té de céder la place à la nou­velle —, les couches se resta­bi­li­se­ront et vos fan­tômes ren­tre­ront chez eux. En atten­dant — » Il sou­rit, et son sou­rire avait la cha­leur inat­ten­due d’un whis­ky bu au coin du feu par une nuit d’hi­ver. « — en atten­dant, tâchons de ne pas les vexer. »

* * *

Le Dr. Fang pas­sa le reste de la jour­née à arpen­ter l’hô­tel avec son pen­dule, sa petite valise noire et un car­net dans lequel il notait des choses en sté­no­gra­phie — ou en man­da­rin, ou dans un sys­tème d’é­cri­ture de son inven­tion, Arthur ne par­vint jamais à déter­mi­ner lequel. Il frap­pait les murs avec les join­tures de ses doigts et écou­tait le son avec l’at­ten­tion d’un accor­deur. Il posait la paume de sa main sur les portes et fer­mait les yeux pen­dant de longues secondes. Il par­lait aux murs.

Arthur le sui­vait, car­net en main, dans un état mêlé de fas­ci­na­tion et de doute. Le Dr. Fang ne sem­blait pas se sou­cier de sa pré­sence — ou plu­tôt, il l’a­vait accep­tée avec la même indif­fé­rence qu’il accep­tait tout le reste, comme un fait du paysage.

« Vous êtes le jour­na­liste, dit-il dans le cou­loir du deuxième étage, en col­lant son oreille contre le mur comme un méde­cin aus­culte un tho­rax. Per­ci­val m’a par­lé de vous. Il dit que vous avez la clé. »

« Vous connais­sez Percival ? »

« Tout le monde connaît Per­ci­val. Per­ci­val est l’un de ces hommes qui sont impos­sibles à igno­rer et dan­ge­reux à connaître. Un peu comme le typhus, mais avec de meilleures manières. Oui, je le connais. Nous avons eu des — disons des inté­rêts com­muns. Par le passé. »

Il frap­pa le mur. Écou­ta. Fron­ça ses sour­cils roux.

« Ce mur est mince, dit-il. Pas phy­si­que­ment — struc­tu­rel­le­ment, il est solide. Mais tem­po­rel­le­ment, il est mince. Comme un tis­su usé. On voit presque au tra­vers. » Il se tour­na vers Arthur. « Mon­trez-moi la clé. »

Arthur la sor­tit de sa poche. Le Dr. Fang la prit, la retour­na, la por­ta à son oreille — Arthur n’in­ven­ta pas ce détail — comme on écoute un coquillage.

« Elle chante, dit le Dr. Fang. Très bas. Un bour­don­ne­ment. Vous ne l’en­ten­dez pas ? Non, bien sûr que non. Il faut l’o­reille entraî­née. Cette clé est très ancienne, Mr. Finch. Plus ancienne que l’hô­tel. Plus ancienne que le bâti­ment. Elle est liée à l’emplacement, pas à la struc­ture. Quoi qu’il y ait eu ici avant le Cla­rid­ge’s — une auberge, une mai­son, un champ — cette clé en fai­sait partie. »

Il la ren­dit à Arthur.

« Et elle vous a choi­si. Ce qui est inté­res­sant, parce que d’ha­bi­tude — » Il s’arrêta.

« D’ha­bi­tude quoi ? »

« D’ha­bi­tude, elle choi­sit Percival. »

* * *

Arthur trou­va Per­ci­val au bar, en fin d’a­près-midi, dans son fau­teuil habi­tuel, avec Lord Asquith sur les genoux et un whis­ky à la main — une scène si par­fai­te­ment com­po­sée qu’elle aurait pu être un tableau de genre : Aris­to­crate au repos, avec chat, cir­ca 1901.

« Le Dr. Fang dit que la clé vous choi­sit habituellement. »

Per­ci­val ne cil­la pas.

« Le Dr. Fang est un homme brillant mais indis­cret. Deux qua­li­tés qui, ensemble, sont très utiles chez les autres et très gênantes chez soi. Oui, la clé m’a choi­si autre­fois. La pre­mière année de mon séjour ici. Elle est appa­rue sur ma table de nuit, exac­te­ment comme sur la vôtre. Elle m’a mon­tré des choses. Des portes, des cou­loirs, des chambres d’autres temps. J’ai explo­ré. J’ai — » Il cares­sa la tête de Lord Asquith, qui ron­ron­nait avec la suf­fi­sance d’un être qui a réso­lu tous les pro­blèmes de l’exis­tence. « J’ai peut-être explo­ré trop loin. »

« Et ? »

« Et un jour, elle est par­tie. Dis­pa­rue de ma table de nuit. Je ne l’ai plus revue pen­dant un an. Puis Vic­to­ria est morte, et la clé est réap­pa­rue — sur votre table de nuit, pas sur la mienne. Ce qui signi­fie — » Il but une gor­gée de whis­ky. « — ce qui signi­fie soit qu’elle en a fini avec moi, soit qu’elle me punit, soit qu’elle a ses rai­sons. Les clés, comme les chats, ont leurs rai­sons, et elles ne se donnent pas la peine de les expliquer. »

Arthur s’as­sit. Com­man­da un whis­ky. Sen­tit que la conver­sa­tion allait deve­nir le genre de conver­sa­tion après laquelle on ne voit plus le monde de la même façon.

« Per­ci­val, qu’a­vez-vous vu ? Quand la clé vous a mon­tré des choses — qu’a­vez-vous vu ? »

Per­ci­val regar­da le feu. Les flammes dan­saient dans ses yeux gris-vert, et pen­dant un ins­tant — un ins­tant seule­ment — le masque tom­ba. Der­rière le charme, der­rière l’i­ro­nie, der­rière le whis­ky et les bons mots, il y avait un homme qui avait vu quelque chose qu’il n’au­rait pas dû voir, et qui ne savait pas si c’é­tait un cadeau ou une malédiction.

« J’ai vu les gens qui ont dor­mi dans ma chambre, dit-il dou­ce­ment. Pas leurs fan­tômes — eux. Tels qu’ils étaient de leur vivant. Un diplo­mate fran­çais qui écri­vait des lettres à une femme qu’il n’a­vait pas le droit d’ai­mer. Une can­ta­trice russe qui pleu­rait dans son bain. Un vieil homme qui par­lait à sa femme morte comme si elle était assise dans le fau­teuil en face de lui. Des vies entières, Finch. Com­pri­mées dans les murs. Jouées en boucle, comme un pho­no­graphe qui n’ar­rive pas à s’arrêter. »

Il mar­qua une pause.

« Et j’ai vu la chambre 64 — ma chambre — telle qu’elle sera. Pas telle qu’elle était. Telle qu’elle sera. C’est pour ça que la clé ne l’ouvre pas pour vous. Pas encore. Ce qu’il y a der­rière cette porte, ce n’est pas le pas­sé. C’est — autre chose. »

Il reprit son masque. Comme ça. En un ins­tant. Le sou­rire revint, l’i­ro­nie revint, le Per­ci­val public rem­pla­ça le Per­ci­val pri­vé avec la flui­di­té d’un chan­ge­ment de costume.

« Mais ne nous assom­bris­sons pas, Finch. La vie est courte, l’é­ter­ni­té est longue, et le whis­ky est excellent. Par­lez-moi plu­tôt de vos articles. Le Not­tin­gham Eve­ning Post attend son cor­res­pon­dant spé­cial, j’imagine ? »

Arthur ne répon­dit pas à la ques­tion. Il pen­sait à la chambre 64. À ce que Per­ci­val avait vu. Et à ce mot — « pas encore » — qui figu­rait aus­si sur le papier trou­vé sur sa table de nuit.

Chambre 64. Pas encore.

Quel­qu’un — quelque chose — savait qu’il irait. Et lui disait d’attendre.

La ques­tion était : attendre quoi ?

* * *

CHA­PITRE VII

Dans lequel l’as­cen­seur déve­loppe des opi­nions et dans lequel un étage refuse d’exister

Le Dr. Fang pré­sen­ta ses pre­mières conclu­sions à une réunion infor­melle qui se tint, le 30 jan­vier au matin, dans le bureau de Mr. Edge­wood — une pièce qui res­sem­blait à son occu­pant : sobre, ordon­née, sans le moindre objet super­flu, à l’ex­cep­tion d’une pho­to­gra­phie enca­drée de la reine Vic­to­ria qui sem­blait obser­ver les visi­teurs avec l’ex­pres­sion d’une femme qui en a vu d’autres et qui n’est pas impressionnée.

Étaient pré­sents : Mr. Edge­wood, Per­ci­val, Arthur (qui n’a­vait pas été invi­té mais que per­sonne n’a­vait eu le cœur de chas­ser), et Lord Asquith, qui s’é­tait ins­tal­lé sur le bureau du direc­teur avec l’au­to­ri­té d’un pré­sident de séance.

Le Dr. Fang se tenait debout devant un tableau noir qu’il avait fait ins­tal­ler — « Les tableaux noirs sont essen­tiels à la pen­sée claire, Mr. Edge­wood. Un homme qui pense sans tableau noir est un homme qui conduit sans phares » — et sur lequel il avait des­si­né un dia­gramme qui res­sem­blait à un gâteau en coupe transversale.

« Mes­sieurs, dit-il. L’hô­tel est stratifié. »

Il poin­ta le diagramme.

« Ima­gi­nez un gâteau à sept couches. Chaque couche est une époque. La couche supé­rieure — celle où nous vivons — est 1901. En des­sous, les années 1880. En des­sous encore, le milieu du siècle. Et ain­si de suite, jus­qu’à la couche la plus pro­fonde, qui remonte au XVIIIe siècle — l’é­poque de la pre­mière auberge qui se trou­vait sur cet empla­ce­ment. D’ha­bi­tude, ces couches sont sépa­rées — iso­lées les unes des autres, comme les étages d’un bâti­ment. Mais en ce moment — à cause de la mort de Vic­to­ria, à cause du chan­ge­ment d’ère, à cause de la quan­ti­té consi­dé­rable d’é­mo­tion col­lec­tive qui cir­cule dans ce pays — les cloi­sons sont deve­nues poreuses. Les couches com­mu­niquent. Le pas­sé suinte dans le pré­sent. D’où les fan­tômes. D’où le pia­no. D’où — » il regar­da Arthur « — d’où la clé, qui est un passe-par­tout temporel. »

Mr. Edge­wood consi­dé­ra le diagramme.

« C’est-à-dire que le pro­blème va s’aggraver ? »

« Jus­qu’aux funé­railles, oui. Les funé­railles sont le point de bas­cule. Le moment où le deuil atteint son apo­gée et où le monde ancien accepte de lâcher prise. Jusque-là, les couches vont conti­nuer à se mélan­ger. Après — si tout se passe nor­ma­le­ment — elles se restabiliseront. »

« Et si tout ne se passe pas normalement ? »

Le Dr. Fang hési­ta. C’é­tait la pre­mière fois qu’Ar­thur le voyait hésiter.

« Dans ce cas, les couches pour­raient fusion­ner. De manière per­ma­nente. L’hô­tel devien­drait — com­ment dire — un espace hors du temps. Un lieu où toutes les époques coexistent. Ce qui serait fas­ci­nant sur le plan scien­ti­fique mais catas­tro­phique sur le plan commercial. »

Mr. Edge­wood hocha la tête. On sen­tait que le mot « com­mer­cial » avait réson­né en lui avec une clar­té que le mot « fas­ci­nant » n’a­vait pas eue.

« Que recom­man­dez-vous, Dr. Fang ? »

« La patience. La poli­tesse envers les mani­fes­ta­tions — elles sont des clients, Mr. Edge­wood, des clients d’une autre époque, mais des clients. La fer­me­ture du troi­sième étage, qui est le plus affec­té. Et — » il regar­da Per­ci­val « — la sur­veillance de la chambre 64. »

Per­ci­val leva un sourcil.

« Ma chambre ? »

« Votre chambre, Sir Per­ci­val, est le point de conver­gence. L’en­droit où les couches sont le plus minces. Si les choses doivent — disons — s’emballer, c’est par là que ça commencera. »

Per­ci­val sourit.

« For­mi­dable. Mon hôtel est han­té, ma chambre est le centre de la catas­trophe, et mon chat est le seul être vivant qui n’a pas l’air sur­pris. Edge­wood, faites mon­ter une bou­teille de whis­ky à ma chambre. Et une sou­coupe de lait pour Lord Asquith. Si nous devons affron­ter l’a­po­ca­lypse, autant le faire confortablement. »

* * *

L’as­cen­seur du Cla­rid­ge’s com­men­ça à se com­por­ter étran­ge­ment le 30 jan­vier au soir.

Le Cla­rid­ge’s pos­sé­dait un ascen­seur — un appa­reil hydrau­lique, ins­tal­lé en 1898, qui consti­tuait l’un des fier­tés de l’é­ta­blis­se­ment. C’é­tait une cage en fer for­gé et en bois de noyer ciré, avec des portes à grille en lai­ton, un miroir inté­rieur enca­dré de dorures, et un banc capi­ton­né pour les clients qui sou­hai­taient s’as­seoir pen­dant l’as­cen­sion — l’as­cen­sion étant, à cette époque, un évé­ne­ment suf­fi­sam­ment remar­quable pour jus­ti­fier de s’as­seoir. L’ap­pa­reil était opé­ré par un lif­tier nom­mé Albert, un homme de qua­rante ans dont la pro­fes­sion était sa voca­tion et dont la voca­tion était de faire mon­ter et des­cendre des gens avec une régu­la­ri­té métronomique.

Ce soir-là, Albert remar­qua que l’as­cen­seur s’ar­rê­tait au mau­vais étage.

Pas tou­jours. Pas sys­té­ma­ti­que­ment. Mais de temps en temps — avec une irré­gu­la­ri­té qui excluait un pro­blème méca­nique et qui sug­gé­rait quelque chose de pire : une volon­té — l’as­cen­seur refu­sait d’al­ler où on lui deman­dait d’al­ler et allait ailleurs.

Un client deman­dait le deuxième étage. L’as­cen­seur mon­tait au qua­trième. Un autre deman­dait le qua­trième. L’as­cen­seur res­tait au rez-de-chaus­sée. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton deman­dait le troi­sième — son étage — et l’as­cen­seur mon­ta, des­cen­dit, mon­ta de nou­veau, s’ar­rê­ta entre deux étages pen­dant trente secondes d’un silence embar­ras­sé, puis la dépo­sa au cinquième.

« Albert, dit Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton avec la voix d’une femme qui a sur­vé­cu à trois maris et à un rhi­no­cé­ros et qui ne se lais­se­ra cer­tai­ne­ment pas inti­mi­der par un ascen­seur, cet appa­reil est indiscipliné.

— J’en suis déso­lé, Madame. Il a des — il a des moments.

— Les appa­reils n’ont pas de “moments”, Albert. Les femmes ont des moments. Les appa­reils ont des dys­fonc­tion­ne­ments. Faites-le réparer. »

Albert fit venir un méca­ni­cien. Le méca­ni­cien exa­mi­na le sys­tème hydrau­lique, les câbles, les pou­lies, les contacts, et décla­ra que tout était en par­fait état de marche. L’as­cen­seur, pen­dant l’exa­men, se com­por­ta de manière irré­pro­chable — mon­tant quand on le lui deman­dait, des­cen­dant quand on le lui deman­dait, s’ar­rê­tant aux bons étages avec la pré­ci­sion d’un chro­no­mètre suisse. Puis le méca­ni­cien par­tit et l’as­cen­seur recommença.

Arthur, qui avait assis­té à la scène du cin­quième étage — où Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton avait été dépo­sée comme un colis à la mau­vaise adresse —, nota dans son carnet :

L’as­cen­seur a des caprices. Ou des pré­fé­rences. Ce qui revient au même. Il n’aime pas le troi­sième étage — il ne s’y arrête presque plus. Et il y a un étage où il va de lui-même, un étage qui n’existe pas.

Car c’é­tait là le fait le plus trou­blant. Dans l’a­près-midi du 30, alors qu’Ar­thur mon­tait seul — Albert avait été appe­lé dans les cui­sines pour un pro­blème de monte-charge —, l’as­cen­seur s’ar­rê­ta entre le troi­sième et le qua­trième étage. Non pas qu’il se blo­quât — il s’ar­rê­ta déli­bé­ré­ment, avec la dou­ceur contrô­lée d’un arrêt nor­mal, et les portes s’ouvrirent.

Sur un couloir.

Un cou­loir qui n’exis­tait pas entre le troi­sième et le qua­trième étage du Cla­rid­ge’s, parce qu’entre le troi­sième et le qua­trième étage du Cla­rid­ge’s il n’y avait rien — de l’air, du plâtre, des tuyaux, l’es­pace intes­ti­nal du bâti­ment. Et pour­tant : un cou­loir. Étroit. Éclai­ré par des appliques à gaz qui brû­laient avec une flamme bleue — pas jaune comme les autres, bleue, d’un bleu froid et calme comme celui des gla­ciers. Les murs étaient tapis­sés d’un papier peint à motifs géo­mé­triques — des losanges et des cercles entre­la­cés — dans des tons de gris et de mauve. Et la moquette, sous les pieds d’Ar­thur — car il posa un pied hors de l’as­cen­seur, un seul pied, pous­sé par cette curio­si­té qui est la ver­tu et la malé­dic­tion des jour­na­listes — la moquette était épaisse, douce, et tiède.

Le cou­loir s’é­ten­dait devant lui, par­fai­te­ment droit, avec des portes de chaque côté — des portes numé­ro­tées. Mais les numé­ros n’é­taient pas des nombres entiers. La pre­mière porte disait 3½.1. La sui­vante, 3½.2. Et ain­si de suite, jus­qu’au bout du cou­loir où une porte, plus grande que les autres, n’a­vait pas de numé­ro du tout.

Arthur ne s’en­ga­gea pas dans le cou­loir. Son pied était sur le seuil, un pied dedans, un pied dans l’as­cen­seur, comme un homme qui hésite entre deux mondes — ce qui, réa­li­sa-t-il, était exac­te­ment sa situation.

L’air du cou­loir sen­tait quelque chose. Pas le ren­fer­mé, pas la pous­sière. Quelque chose de plus sub­til. Un par­fum de temps — si le temps avait un par­fum, ce serait celui-là : du papier ancien, de la cire de bou­gie, du bois sec, et des­sous, très loin, comme un sou­ve­nir de sou­ve­nir, l’o­deur de la mer.

Il recu­la dans l’as­cen­seur. Les portes se refer­mèrent. L’as­cen­seur mon­ta au qua­trième étage comme si rien ne s’é­tait passé.

Arthur racon­ta l’é­pi­sode au Dr. Fang, qu’il trou­va dans le cou­loir du deuxième étage en train de par­ler à un mur.

« L’é­tage trois et demi, dit le Dr. Fang sans ces­ser de par­ler au mur — ou plu­tôt en ces­sant de par­ler au mur pour par­ler à Arthur, ce qui n’é­tait qu’un chan­ge­ment d’in­ter­lo­cu­teur, pas un chan­ge­ment de méthode. Oui. C’est cohé­rent. Les couches inter­mé­diaires créent des espaces inter­sti­tiels. Des entre-deux. L’é­tage trois et demi est un espace qui n’ap­par­tient à aucune époque — il est la cou­ture entre deux époques, l’en­droit où elles se touchent. C’est logique. »

« Logique ? »

« Par­fai­te­ment logique. Dans un sys­tème stra­ti­fié per­tur­bé, les inter­faces deviennent acces­sibles. C’est de la phy­sique, Mr. Finch. De la phy­sique tem­po­relle, certes, mais de la phy­sique quand même. » Il posa sa main sur le mur. « Ce mur, par exemple. De votre côté, c’est du plâtre sur de la brique. Du mien — c’est-à-dire du côté du mur que je touche — c’est du plâtre sur de la brique. Mais entre les deux — dans l’é­pais­seur — il y a une couche qui n’est ni plâtre ni brique. Qui est — sou­ve­nir. Mémoire com­pri­mée. Le mur se sou­vient de tout ce qu’il a enten­du, de tous les gens qui l’ont tou­ché, de toutes les conver­sa­tions qu’il a absor­bées. Et en ce moment, cette mémoire se dilate. Elle prend de la place. Elle crée de l’es­pace où il n’y en avait pas. D’où l’é­tage trois et demi. D’où les cou­loirs impos­sibles que vous avez vus avec la clé. »

Arthur regar­dait le Dr. Fang et se deman­dait — sin­cè­re­ment, hon­nê­te­ment — s’il par­lait à un génie ou à un fou. La fron­tière, dans le cas du Dr. Fang, était aus­si mince que les murs du Claridge’s.

« Et c’est dangereux ? »

Le Dr. Fang reti­ra sa main du mur.

« Dan­ge­reux ? Tout est dan­ge­reux, Mr. Finch. Tra­ver­ser la rue est dan­ge­reux. Man­ger des huîtres est dan­ge­reux. Tom­ber amou­reux est une catas­trophe. La ques­tion n’est pas de savoir si c’est dan­ge­reux — la ques­tion est de savoir si c’est inté­res­sant. Et ça — » il dési­gna le mur, le cou­loir, l’hô­tel entier d’un geste large « — c’est la chose la plus inté­res­sante que j’aie vue en vingt ans de carrière. »

Il mar­qua une pause.

« Cela dit, ne retour­nez pas à l’é­tage trois et demi sans la clé. Les espaces inter­sti­tiels sont instables. Ils peuvent se refer­mer. Et si un espace se referme pen­dant que vous êtes dedans — eh bien, vous seriez coin­cé entre deux époques, ce qui est incon­for­table, et pro­ba­ble­ment per­ma­nent, ce qui est pire. »

Arthur déci­da de prendre l’es­ca­lier désormais.

* * *

Le soir du 30 jan­vier, Arthur s’ar­rê­ta devant la porte du salon en des­cen­dant dîner.

Le pia­no jouait.

Il jouait la Sara­bande, comme d’ha­bi­tude, mais cette fois quelque chose était dif­fé­rent. La musique n’é­tait plus fausse. Elle était — Arthur n’a­vait pas le voca­bu­laire musi­cal pour le dire avec pré­ci­sion — elle était juste. Chaque note tom­bait à sa place avec une exac­ti­tude qui trans­for­mait la mélo­die d’un exer­cice mal­adroit en quelque chose de beau. De véri­ta­ble­ment beau. La musique rem­plis­sait le cou­loir comme un par­fum, s’in­si­nuait sous les portes, grim­pait dans les esca­liers, et Arthur res­ta là, immo­bile, la main sur la rampe, à écouter.

La porte du salon était entrouverte.

Il regar­da.

Le pia­no jouait. Les touches s’en­fon­çaient et se rele­vaient, blanches et noires, dans un mou­ve­ment fluide et régu­lier, et il n’y avait per­sonne sur le banc. Per­sonne. Les touches bou­geaient seules, avec la grâce de doigts invi­sibles, et la musique mon­tait, pure, triste, magnifique.

Et à côté du pia­no, dans le fau­teuil le plus proche, Odette Cla­vert écoutait.

Elle pleu­rait.

Pas de gros san­glots — des larmes silen­cieuses qui cou­laient sur ses joues sans qu’elle fasse un geste pour les essuyer, comme si pleu­rer était la seule réponse pos­sible à une beau­té qui dépas­sait l’hu­main, une beau­té qui venait d’ailleurs, d’un autre temps, d’un autre monde, et qui se mani­fes­tait ici, main­te­nant, dans un salon d’hô­tel en deuil, par les touches d’un pia­no qui jouait tout seul.

Arthur ne dit rien. Il ne bou­gea pas. Il écou­ta la Sara­bande jus­qu’à la der­nière note, une note longue, tenue, qui res­ta sus­pen­due dans l’air comme une ques­tion sans réponse, puis se dis­si­pa, et le silence revint — un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, un silence qui avait été habi­té par la musique et qui en gar­dait l’empreinte, comme un lit garde la forme d’un corps.

Odette essuya ses yeux. Vit Arthur dans l’en­tre­bâille­ment de la porte. Ne parut pas gênée.

« Il a appris, dit-elle sim­ple­ment. Il jouait faux, et main­te­nant il joue juste. Il a appris en une semaine ce qui prend dix ans à un humain. »

Elle regar­da le piano.

« Ce n’est pas un fan­tôme qui joue, mon­sieur Finch. C’est le pia­no lui-même. Il se sou­vient de toutes les mains qui l’ont tou­ché — des dizaines de pia­nistes, sur des décen­nies — et il les syn­thé­tise. Il est deve­nu — » elle cher­cha le mot « — la somme de tous les musi­ciens qui ont joué sur lui. Et cette somme est meilleure que cha­cun d’entre eux. Meilleure que moi. »

Elle sou­rit. Un sou­rire qui n’é­tait pas triste — qui était autre chose, quelque chose au-delà de la tris­tesse et de la joie, dans un ter­ri­toire que les mots ne cou­vraient pas.

« C’est humi­liant et c’est magni­fique. C’est exac­te­ment le genre de chose que la musique devrait être. »

Arthur des­cen­dit dîner en silence. Le pia­no ne jouait plus. Mais la musique — la vraie musique, celle qu’O­dette avait enten­due et qu’il avait enten­due — res­tait en lui, comme une clé qui aurait ouvert une porte à l’in­té­rieur de sa poitrine.

* * *

CHA­PITRE VIII

Dans lequel Yusuf dit des choses que per­sonne ne com­prend, et dans lequel une pia­niste déclare la guerre à un instrument

Le 31 jan­vier, Arthur déci­da qu’il était temps de par­ler sérieu­se­ment à Yusuf.

Le gar­çon d’é­tage était une pré­sence constante et pour­tant insai­sis­sable — tou­jours là quand on avait besoin de lui, jamais là quand on le cher­chait, avec cette capa­ci­té qu’ont cer­tains êtres de se fondre dans le décor comme un motif dans un papier peint. Arthur l’a­vait croi­sé des dizaines de fois dans les cou­loirs, au res­tau­rant, dans le hall, et chaque fois Yusuf avait dit quelque chose — une phrase, un frag­ment, un apho­risme — qui sem­blait ano­din sur le moment et qui, repen­sé le soir dans le silence de la chambre 412, pre­nait une den­si­té inattendue.

Il le trou­va au cin­quième étage, en train de cirer une paire de chaus­sures devant la porte d’une chambre avec un soin qui trans­for­mait l’o­pé­ra­tion en cérémonie.

« Yusuf, puis-je vous parler ? »

Le gar­çon leva la tête. Ses yeux noirs — ces yeux qui enre­gis­traient tout — se posèrent sur Arthur avec l’ex­pres­sion polie et impé­né­trable d’un jeune homme dont le métier est de voir sans être vu.

« Bien sûr, mon­sieur Finch. »

Arthur s’as­sit sur le banc qui se trou­vait dans le cou­loir — un meuble des­ti­né aux clients qui sou­hai­taient reprendre leur souffle entre leur chambre et l’as­cen­seur, ce qui, étant don­né les excès de table pra­ti­qués au Cla­rid­ge’s, arri­vait plus sou­vent qu’on ne l’admettait.

« Vous tra­vaillez ici depuis com­bien de temps ? »

« Deux ans, monsieur. »

« Et avant ? »

Yusuf polit la chaus­sure avec un mou­ve­ment cir­cu­laire, régu­lier, hypnotique.

« Avant, j’é­tais à Constan­ti­nople. Au Pera Palace. »

Arthur sen­tit quelque chose — un fris­son, pas de froid, pas de peur, un fris­son de recon­nais­sance, comme si un motif qu’il per­ce­vait confu­sé­ment venait sou­dain de se préciser.

« Le Pera Palace ? »

« Un grand hôtel. Sur la col­line de Péra. Très beau. Très ancien. » Yusuf sou­rit — un sou­rire qui avait la dis­cré­tion d’un secret bien gar­dé. « Les grands hôtels se res­semblent, mon­sieur. Pas dans leur appa­rence — dans leur nature. Ils sont de la même famille. Ils parlent le même langage. »

« Quel langage ? »

« Le lan­gage du pas­sage. Les gens arrivent, les gens partent. Les murs res­tent. Et les murs absorbent. Ils gardent tout — les joies, les peines, les secrets, les men­songes. Un grand hôtel est une biblio­thèque dont les livres sont invi­sibles. Il faut savoir lire les murs pour com­prendre ce qui est écrit. »

Il posa la chaus­sure, prit l’autre, et reprit son polissage.

« Au Pera Palace, on savait lire. Les anciens — les gar­çons d’é­tage, les concierges, les cui­si­niers qui tra­vaillaient là depuis des décen­nies — ils connais­saient l’hô­tel comme un marin connaît la mer. Ils savaient quand l’hô­tel était calme et quand il était agi­té. Ils savaient quels cou­loirs évi­ter à cer­taines heures. Ils savaient que la chambre 411 avait mau­vais carac­tère les nuits de pleine lune, et que la salle de bal rajeu­nis­sait quand on y jouait du Cho­pin. Ils ne trou­vaient pas ça étrange. C’é­tait — la vie de l’hô­tel. Son tem­pé­ra­ment. Son âme, si vous voulez. »

« Et le Claridge’s ? »

Yusuf regar­da le cou­loir autour de lui — les murs, le pla­fond, la moquette — avec une ten­dresse qui sur­prit Arthur, la ten­dresse qu’on réserve à un être vivant, pas à un bâtiment.

« Le Cla­rid­ge’s est plus jeune que le Pera Palace. Plus dis­cret. Plus anglais. Il garde ses émo­tions pour lui — comme les Anglais. Mais en ce moment, avec la mort de la reine, il ne peut plus se conte­nir. Il déborde. Tout ce qu’il a gar­dé en lui pen­dant cin­quante ans remonte à la sur­face. Les fan­tômes, le pia­no, les portes — ce n’est pas une mala­die, mon­sieur Finch. C’est un deuil. L’hô­tel fait son deuil. Il pleure à sa manière. Et les larmes d’un hôtel, ce sont ses souvenirs. »

Arthur res­ta silen­cieux un moment. La com­pa­rai­son — l’hô­tel en deuil — avait une jus­tesse poé­tique qui le tou­chait plus que toutes les expli­ca­tions du Dr. Fang sur les couches tem­po­relles et les mil­le­feuilles métaphysiques.

« Et la clé ? »

Yusuf sou­rit de nou­veau. Ce sou­rire qui ne disait ni oui ni non, qui ne confir­mait ni ne niait, qui exis­tait dans cet espace entre le savoir et le silence où cer­taines per­sonnes — les sages, les fous, les gar­çons d’é­tage des grands hôtels — se sentent chez elles.

« La clé est le passe-par­tout de la mémoire, mon­sieur. Elle ouvre ce que l’hô­tel veut mon­trer. Pas ce que vous vou­lez voir — ce que l’hô­tel veut mon­trer. La dif­fé­rence est importante. »

« Et la chambre 64 ? La chambre de Percival ? »

Le sou­rire de Yusuf chan­gea. Imper­cep­ti­ble­ment. Il devint — com­ment dire — plus grave. Comme un accord mineur dans une mélo­die majeure.

« Sir Per­ci­val est un homme qui a regar­dé trop loin, dit Yusuf. Il a vu des choses dans les murs que les murs n’é­taient pas prêts à mon­trer. La chambre 64 est — » Il cher­cha le mot. « — une porte qui ne devrait pas être ouverte par la même per­sonne qui l’a fermée. »

« Je ne com­prends pas. »

« Vous com­pren­drez, mon­sieur Finch. Le moment venu. Pas avant. L’hô­tel sait quand. »

Il repo­sa la chaus­sure cirée, par­fai­te­ment lus­trée, devant la porte, et se leva avec la grâce d’un dan­seur qui ter­mine une figure.

« Si je peux me per­mettre un conseil, mon­sieur : ne cher­chez pas à com­prendre l’hô­tel. Lais­sez l’hô­tel vous com­prendre. C’est plus facile. Et plus sûr. »

Il s’in­cli­na et dis­pa­rut dans le cou­loir avec cette capa­ci­té qu’il avait de s’ef­fa­cer dans l’es­pace comme une note dans le silence.

Arthur res­ta sur le banc. Il pen­sa à Constan­ti­nople. Au Pera Palace. À un gar­çon d’é­tage qui par­lait des hôtels comme d’autres parlent des êtres aimés. Et il pen­sa — pour la pre­mière fois — que peut-être, dans cette his­toire, ce n’é­tait pas lui le per­son­nage prin­ci­pal. Peut-être que le per­son­nage prin­ci­pal avait tou­jours été l’hôtel.

* * *

Odette Cla­vert, pen­dant ce temps, avait déci­dé de régler son dif­fé­rend avec le piano.

Arthur la trou­va dans le salon à quatre heures de l’a­près-midi, assise sur le banc du Bech­stein, les mains posées sur les genoux, le dos droit, le men­ton levé, dans l’at­ti­tude d’une femme qui s’ap­prête à livrer bataille.

« Made­moi­selle Clavert ? »

« Mon­sieur Finch. J’ai réflé­chi. Ce pia­no joue du Haen­del depuis une semaine. Il joue de mieux en mieux. Il joue — je le recon­nais — mieux que moi. Mais il ne joue que du Haen­del. Ce qui signi­fie que le fan­tôme — l’es­prit — la mémoire — peu importe com­ment on l’ap­pelle — qui habite ce pia­no est limi­té. C’est un spé­cia­liste. Il ne connaît qu’un seul répertoire. »

Elle posa ses mains sur les touches. Ses doigts, longs et fins, trou­vèrent leur posi­tion avec la fami­lia­ri­té de vingt ans de pratique.

« Moi, je suis une géné­ra­liste. Je joue Cho­pin, Liszt, Debus­sy, Brahms, Scar­lat­ti, Satie, tout. Et je vais jouer main­te­nant. Sur ce pia­no. Avec ce pia­no. Contre ce pia­no, s’il le faut. Et nous allons voir qui a le der­nier mot. »

Elle com­men­ça à jouer.

C’é­tait du Cho­pin — le Noc­turne en mi bémol majeur, opus 9 numé­ro 2, cette mélo­die qui res­semble à une conver­sa­tion entre la nuit et l’âme, douce, ondu­lante, avec des silences qui comptent autant que les notes. Odette jouait bien — elle jouait mer­veilleu­se­ment bien, en fait, avec cette com­bi­nai­son de tech­nique et d’é­mo­tion qui dis­tingue les vrais musi­ciens des simples exécutants.

Pen­dant trois minutes, le pia­no se com­por­ta nor­ma­le­ment. Les touches répon­daient à ses doigts. Les cordes vibraient. Le son rem­plis­sait le salon avec la cha­leur d’un feu de bois.

Puis, à la reprise du thème prin­ci­pal, quelque chose changea.

Une note — un si bémol — réson­na alors qu’O­dette ne l’a­vait pas jouée. Puis une autre. Et une autre. Des notes qui ne fai­saient pas par­tie du Noc­turne de Cho­pin, des notes qui venaient de nulle part — ou plu­tôt du pia­no lui-même, de l’in­té­rieur de l’ins­tru­ment, comme si une deuxième paire de mains, invi­sible, jouait en même temps qu’O­dette. Pas contre elle. Avec elle. Les notes s’in­té­graient à la mélo­die, l’en­ri­chis­saient, ajou­taient des har­mo­niques qui n’exis­taient pas dans la par­ti­tion ori­gi­nale mais qui sem­blaient — Arthur l’en­ten­dait avec une cer­ti­tude qui dépas­sait ses com­pé­tences musi­cales — justes. Par­faites. Comme si Cho­pin lui-même avait enten­du ces notes dans sa tête mais n’a­vait pas eu le temps de les écrire.

Odette s’ar­rê­ta de jouer. Les notes sup­plé­men­taires s’ar­rê­tèrent aus­si. Le silence revint.

Elle res­ta immo­bile un moment. Ses mains trem­blaient légè­re­ment au-des­sus des touches.

Puis elle recom­men­ça. Le Noc­turne. Et les notes sup­plé­men­taires revinrent — douces, dis­crètes, res­pec­tueuses, comme un accom­pa­gna­teur qui sou­tient un soliste sans jamais le cou­vrir. Odette joua le mor­ceau en entier, avec cet accom­pa­gne­ment impos­sible, et quand elle eut ter­mi­né, quand la der­nière note se fut éteinte, elle res­ta assise, les yeux fer­més, et murmura :

« D’ac­cord. D’ac­cord. Nous joue­rons ensemble. »

Quelque part dans les entrailles du pia­no, une corde vibra toute seule — un la, pur, clair, comme un accord. Comme un merci.

Arthur, debout dans l’en­ca­dre­ment de la porte, nota dans son carnet :

31 jan­vier. Odette et le pia­no ont fait la paix. Ce n’est pas un com­bat. C’est un duo.

* * *

Le reste de la jour­née fut, selon les cri­tères du Cla­rid­ge’s en cette fin de jan­vier 1901, rela­ti­ve­ment calme. C’est-à-dire que seule­ment trois fan­tômes furent signa­lés — un record de dis­cré­tion — et que l’as­cen­seur ne s’ar­rê­ta à l’é­tage trois et demi que deux fois.

Le Dr. Fang, qui avait entre­pris une car­to­gra­phie sys­té­ma­tique des zones de per­tur­ba­tion, notait ses obser­va­tions dans son car­net avec la méti­cu­lo­si­té d’un natu­ra­liste cata­lo­guant des papillons. Il avait iden­ti­fié ce qu’il appe­lait des « poches chaudes » — des endroits de l’hô­tel où les couches tem­po­relles étaient par­ti­cu­liè­re­ment minces et où les mani­fes­ta­tions étaient les plus fré­quentes. Le cou­loir du pre­mier étage, entre les chambres 107 et 114. Le grand miroir du hall. Le salon du pia­no, évi­dem­ment. Et, au-des­sus de tout, la chambre 64.

« La chambre 64 est le cœur de la chose, dit-il à Arthur pen­dant le thé de cinq heures. Toutes les lignes de force convergent vers elle. C’est le som­met du mil­le­feuille — ou le fond, selon la pers­pec­tive. C’est là que les couches sont le plus com­pri­mées, le plus instables. C’est là que — » il hési­ta « — c’est là que le futur et le pas­sé se touchent. »

« Le futur ? Per­ci­val a dit la même chose. Il a dit qu’il avait vu ce que la chambre sera, pas ce qu’elle était. »

Le Dr. Fang remua son thé. Le geste avait une len­teur déli­bé­rée qui ne cor­res­pon­dait pas à son tem­pé­ra­ment — c’é­tait le geste d’un homme qui choi­sit ses mots.

« La plu­part des per­tur­ba­tions que nous obser­vons sont rétros­pec­tives — elles montrent le pas­sé. C’est nor­mal. Le pas­sé est un ter­ri­toire connu. Les murs l’ont enre­gis­tré, et quand les couches deviennent poreuses, le pas­sé suinte. Comme l’eau à tra­vers une digue fis­su­rée. Mais la chambre 64 — » Il posa sa cuillère. « — la chambre 64 est dif­fé­rente. Ce n’est pas une fis­sure dans la digue. C’est un puits. Un puits qui des­cend dans le pas­sé et qui monte dans le futur. Et ce puits, Mr. Finch, est ce qui inquiète votre ami Per­ci­val, même s’il ne le dit pas. Parce que regar­der dans le pas­sé est nos­tal­gique. Regar­der dans le futur est dangereux. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que le futur n’est pas encore fixé. Il est fluide. Mal­léable. Et quand on regarde le futur à tra­vers un puits tem­po­rel, on ne le regarde pas sim­ple­ment — on inter­agit avec lui. On le modi­fie. Chaque regard change ce qu’on voit. C’est — com­ment dire — c’est de la phy­sique quan­tique avant que la phy­sique quan­tique n’existe. L’ob­ser­va­teur modi­fie l’ex­pé­rience. Et Per­ci­val — » le Dr. Fang bais­sa la voix « — Per­ci­val a regar­dé trop longtemps. »

Arthur sen­tit un fris­son. Pas de froid.

« Qu’a-t-il vu ? »

« Je ne sais pas. Il ne me l’a jamais dit. Mais depuis ce jour-là, la clé ne le choi­sit plus. Et depuis ce jour-là, Sir Per­ci­val — qui était un homme d’ac­tion, un homme de déci­sion, un homme qui avait des pro­jets et des ambi­tions — Sir Per­ci­val est deve­nu un homme qui vit dans un hôtel et qui regarde pas­ser le temps. Ce qui est soit la plus grande sagesse, soit la plus grande défaite. »

* * *

CHA­PITRE IX

Dans lequel Per­ci­val orga­nise un dîner et invite les morts

L’i­dée vint à Per­ci­val le matin du 1er février — la veille des funé­railles — avec la sou­dai­ne­té d’un coup de foudre et la tran­quilli­té d’une évidence.

« Un dîner, dit-il au petit-déjeu­ner, en éta­lant de la mar­me­lade sur son toast avec des gestes de peintre impres­sion­niste. Nous allons orga­ni­ser un dîner. »

Arthur leva les yeux de ses œufs brouillés. Per­ci­val avait cette lumière dans le regard — cette lumière qui signi­fiait qu’une idée venait de prendre pos­ses­sion de lui et que résis­ter serait aus­si futile que de dis­cu­ter avec la marée.

« Un dîner ? »

« Un grand dîner. Ce soir. Dans le res­tau­rant. Pour tous les rési­dents de l’hôtel. »

« Per­ci­val, le res­tau­rant sert déjà le dîner à tous les — »

« Pas les rési­dents vivants, Finch. Tous les rési­dents. Les vivants et les morts. »

Arthur repo­sa sa fourchette.

« Vous vou­lez invi­ter les fan­tômes à dîner. »

« Je veux leur offrir l’hos­pi­ta­li­té. Ils sont dans cet hôtel. Ils occupent nos cou­loirs, nos chambres, notre temps. Ils se plaignent du ser­vice. Ils cri­tiquent le vin. Ils lisent nos jour­naux. La moindre des choses est de leur offrir un repas décent. C’est la poli­tesse élé­men­taire, Finch. Même les morts méritent la politesse. »

Arthur cher­cha dans le visage de Per­ci­val un signe qu’il plai­san­tait. Il n’en trou­va pas. Per­ci­val était par­fai­te­ment sérieux — c’est-à-dire qu’il était sérieux de cette manière par­ti­cu­lière qu’ont les gens qui ont com­pris que l’ab­surde et le sérieux ne sont pas des contraires mais des voi­sins de palier.

« Et com­ment pro­pose-t-on aux fan­tômes de venir dîner ? On leur envoie un car­ton d’invitation ? »

« Évi­dem­ment. Vous vous en chargerez. »

« Moi ? »

« Vous avez la clé. La clé ouvre les portes de leurs chambres. Vous glis­se­rez les invi­ta­tions sous les portes. C’est simple. »

« C’est dément. »

« Ce sont sou­vent les mêmes choses. »

Per­ci­val se leva, plia sa ser­viette avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, et se diri­gea vers le comp­toir de la récep­tion, où Mr. Edge­wood ran­geait des papiers avec la dili­gence d’un homme qui croit que l’ordre est le der­nier rem­part contre le chaos.

« Edge­wood, nous orga­ni­sons un dîner ce soir. Le grand res­tau­rant. Ser­vice com­plet. Cou­verts pour — disons — qua­rante personnes. »

Mr. Edge­wood ne cil­la pas. Au point où en étaient les choses, un dîner pour les fan­tômes n’é­tait pro­ba­ble­ment pas l’é­vé­ne­ment le plus étrange de sa semaine.

« Qua­rante cou­verts, Sir Per­ci­val. Menu ? »

« Le menu habi­tuel. Plus un consom­mé — il y a une dame du XVIIIe siècle qui en réclame un depuis des jours. Et du bor­deaux. Du meilleur. Les morts ont eu le temps de déve­lop­per des goûts exigeants. »

Mr. Edge­wood nota. Pas une ligne de son visage ne bou­gea. C’é­tait, son­gea Arthur, le visage le plus extra­or­di­nai­re­ment immo­bile qu’il eût jamais vu — un visage qui avait trans­cen­dé l’ex­pres­sion humaine pour atteindre une forme de séré­ni­té minérale.

« Et les car­tons d’in­vi­ta­tion ? deman­da Edgewood.

— Mr. Finch s’en charge. N’est-ce pas, Finch ? »

* * *

Arthur pas­sa l’a­près-midi à rédi­ger des invitations.

C’é­tait, de très loin, l’ac­ti­vi­té la plus absurde de sa vie — et sa vie, depuis son arri­vée au Cla­rid­ge’s, n’a­vait pas man­qué de can­di­dats à ce titre. Il s’as­sit au bureau de sa chambre, prit le papier à en-tête de l’hô­tel — du papier crème, épais, avec le logo du Cla­rid­ge’s en relief, un papier qui avait la digni­té d’un trai­té diplo­ma­tique — et rédigea :

Sir Per­ci­val Dunne prie Madame / Mon­sieur de bien vou­loir lui faire l’hon­neur de sa pré­sence au dîner qui sera ser­vi ce soir, 1er février 1901, à vingt heures, dans le Grand Res­tau­rant du Cla­rid­ge’s Hotel.

Tenue de rigueur.

R.S.V.P. non requis.

La der­nière ligne avait été ajou­tée par Arthur après réflexion. Com­ment un fan­tôme répon­drait-il à une invi­ta­tion ? Et que ferait-on de la réponse ?

Il des­cen­dit au pre­mier étage avec la clé et une pile d’in­vi­ta­tions. La clé brû­lait dans sa poche — pas lit­té­ra­le­ment, mais avec cette cha­leur qui était deve­nue fami­lière, cette cha­leur qui signi­fiait que l’hô­tel s’é­veillait à sa présence.

Il insé­ra la clé dans la ser­rure de la chambre 107 — celle qui, la pre­mière fois, avait ouvert sur un salon Régence avec une tasse de thé fumante. La ser­rure tour­na. La porte s’ouvrit.

Le salon Régence était là. Le même. Les mêmes meubles sombres, les mêmes rideaux verts, la même odeur de tabac et de bois ciré. Mais cette fois, la tasse de thé n’é­tait pas sur la table. La table était nue. Et sur le fau­teuil, le livre relié en cuir était fermé.

Arthur glis­sa l’in­vi­ta­tion sous la porte — une absur­di­té, puis­qu’il avait ouvert la porte, mais il sen­tait qu’il y avait un pro­to­cole à res­pec­ter, une forme, un rituel. Le papier crème tom­ba sur le plan­cher du salon Régence et y res­ta, lumi­neux sur le bois sombre, comme une offrande sur un autel.

Il refer­ma la porte.

Il fit la même chose aux chambres 114, 109, et à toutes les portes qui s’ou­vraient sur un autre temps. Cer­taines cli­que­taient joyeu­se­ment — la ser­rure tour­nait avec un empres­se­ment qui sug­gé­rait que l’oc­cu­pant invi­sible atten­dait la visite. D’autres résis­taient légè­re­ment, comme un hôte hési­tant. Deux portes refu­sèrent de s’ou­vrir du tout — Arthur glis­sa l’in­vi­ta­tion sous le bat­tant et espé­ra le meilleur.

Au deuxième étage, devant la chambre 214, la clé ouvrit sur une chambre à cou­cher du milieu du XIXe siècle — des papiers peints à fleurs, un lit à bal­da­quin, une veilleuse qui brû­lait — et Arthur enten­dit un bruit. Un frois­se­ment. Le son d’une robe. Il se figea sur le seuil et vit — dans le miroir de la coif­feuse, et seule­ment dans le miroir — la sil­houette d’une femme qui se tour­nait vers lui. Il ne vit pas son visage. Il vit le mou­ve­ment, la courbe d’une épaule, l’é­clair d’un tis­su. Puis plus rien.

Il posa l’in­vi­ta­tion sur le seuil et refer­ma la porte avec le cœur battant.

Au troi­sième étage — l’é­tage que Per­ci­val lui avait dit d’é­vi­ter, l’é­tage que le Dr. Fang avait recom­man­dé de fer­mer — Arthur s’ar­rê­ta au bout du cou­loir. L’air y était dif­fé­rent. Plus lourd. Plus dense. Comme l’air avant un orage, char­gé d’une élec­tri­ci­té invi­sible qui héris­sait les poils sur les bras et fai­sait vibrer les dents. Les becs de gaz brû­laient avec une flamme irré­gu­lière — tan­tôt haute, tan­tôt basse — et les ombres qu’ils pro­je­taient ne cor­res­pon­daient pas tou­jours aux objets qui auraient dû les produire.

Arthur glis­sa une invi­ta­tion sous chaque porte du troi­sième étage, sans uti­li­ser la clé, sans ouvrir, sans regar­der. Il sen­tait — c’é­tait irra­tion­nel mais c’é­tait indé­niable — que ce qui se trou­vait der­rière ces portes était plus ancien, plus pro­fond, plus intense que ce qu’il avait vu aux étages infé­rieurs. Les couches pro­fondes. Le fond du palimpseste.

Il ne mon­ta pas au qua­trième. La chambre 64 — la chambre de Per­ci­val — était au troi­sième. Et il se sou­vint du mes­sage : Pas encore.

* * *

Le dîner com­men­ça à vingt heures.

Le Grand Res­tau­rant du Cla­rid­ge’s avait été trans­for­mé. Mr. Edge­wood avait fait dres­ser qua­rante cou­verts — vingt tables de deux, dis­po­sées en deux ran­gées paral­lèles, sépa­rées par une allée cen­trale. La vais­selle était la plus fine — le ser­vice en por­ce­laine de Limoges que l’on sor­tait pour les occa­sions d’É­tat. Les verres en cris­tal de Bohême cap­taient la lumière des can­dé­labres — on avait éteint l’élec­tri­ci­té sur sug­ges­tion du Dr. Fang, qui esti­mait que les fan­tômes pré­fé­raient les bou­gies, « pour des rai­sons de com­pa­ti­bi­li­té atmosphérique ».

Les convives vivants arri­vèrent les premiers.

Per­ci­val, évi­dem­ment, en smo­king, avec une rose blanche à la bou­ton­nière — pas noire, pas de deuil, blanche comme un dra­peau de paix ou une pro­vo­ca­tion, selon le point de vue. Arthur, dans son unique cos­tume à l’ac­croc au coude, qu’il avait essayé de répa­rer avec un fil de cou­leur approxi­ma­tive. Le Dr. Fang, dans un ensemble en tweed qui était spec­ta­cu­lai­re­ment inap­pro­prié pour un dîner for­mel mais que per­sonne n’o­sa lui signa­ler. Odette Cla­vert, dans une robe noire simple qui la trans­for­mait — elle qui, en tenue de jour, avait l’air d’une musi­cienne contra­riée, avait, en robe du soir, l’al­lure d’une tra­gé­dienne de la Comé­die-Fran­çaise. Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, dans un édi­fice de soie noire et de den­telle qui néces­si­tait pro­ba­ble­ment des fon­da­tions et un per­mis de construire. Et une dou­zaine d’autres clients de l’hô­tel — des lords, des dames, un colo­nel en retraite, un ban­quier suisse, un ténor ita­lien qui croyait que le dîner était un concert et avait appor­té ses partitions.

Ils s’ins­tal­lèrent. Les ser­veurs ver­sèrent le cham­pagne. Per­ci­val, debout en bout de table, leva son verre.

« Mes­dames, mes­sieurs, mer­ci d’être venus. Ce dîner est orga­ni­sé en l’hon­neur de tous les rési­dents du Cla­rid­ge’s — pas­sés, pré­sents et, qui sait, futurs. Nous vivons un moment sin­gu­lier. L’hô­tel nous offre un spec­tacle rare. La moindre des choses est de lever notre verre à sa san­té. Au Claridge’s. »

« Au Cla­rid­ge’s », répé­tèrent les convives, avec des degrés variables de conviction.

Puis le pre­mier plat fut ser­vi, et pen­dant dix minutes — dix minutes de consom­mé, de pain tiède et de conver­sa­tion mon­daine — tout fut normal.

Puis les bou­gies vacillèrent.

Toutes en même temps. Comme la pre­mière nuit. Comme si une porte invi­sible s’ou­vrait quelque part et lais­sait pas­ser un cou­rant d’air venu de très loin.

Et ils arrivèrent.

Pas tous en même temps. Un par un, deux par deux, comme des invi­tés à une fête qui arrivent à leur rythme. Le pre­mier fut l’homme en per­ruque pou­drée — celui qui avait deman­dé un consom­mé au cui­si­nier de nuit. Il appa­rut à l’en­trée du res­tau­rant, hési­ta un ins­tant — avec l’embarras d’un invi­té qui n’est pas sûr d’être au bon endroit —, puis aper­çut le cou­vert qui l’at­ten­dait et s’a­van­ça. Sa démarche était étrange — fluide mais légè­re­ment déca­lée, comme un film pro­je­té à une vitesse imper­cep­ti­ble­ment dif­fé­rente de la nor­male. Il s’as­sit. Un ser­veur — et Arthur admi­ra le cou­rage, le pro­fes­sion­na­lisme, le sang-froid sur­hu­main de ce ser­veur — s’ap­pro­cha et dit :

« Le consom­mé, monsieur ? »

L’homme en per­ruque sou­rit. Hocha la tête. Le ser­veur ser­vit le consommé.

Le fan­tôme mangea.

C’est-à-dire — le fan­tôme por­ta la cuillère à ses lèvres avec des gestes par­fai­te­ment humains. La cuillère se rem­plit, mon­ta, tou­cha des lèvres qui avaient la trans­lu­ci­di­té d’un verre dépo­li, et redes­cen­dit. Le niveau de consom­mé dans l’as­siette ne chan­gea pas. Mais le geste — le rituel — était complet.

Puis la femme en cri­no­line bleue arri­va. La dame de Tho­mas Weekes, celle qui se plai­gnait du ser­vice. Elle s’as­sit, regar­da autour d’elle avec l’ex­pres­sion d’une femme qui éva­lue et qui n’est pas encore satis­faite, puis hocha la tête — un hoche­ment minus­cule, l’é­qui­valent spec­tral d’un com­pli­ment — et accep­ta un verre de bordeaux.

Puis un homme en uni­forme mili­taire. Puis une femme en robe Empire, les che­veux à la grecque. Puis deux mes­sieurs en redin­gotes, qui se dis­pu­taient à voix basse dans un anglais du début du XIXe siècle. Puis un enfant — un gar­çon de dix ans, en cos­tume marin, qui regar­da le res­tau­rant avec des yeux écar­quillés d’é­mer­veille­ment et qui alla s’as­seoir sage­ment à côté de Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, laquelle lui tapo­ta la tête avec la brus­que­rie affec­tueuse d’une femme qui n’a pas eu d’en­fants mais qui en aurait voulu.

Ils étaient — Arthur les comp­ta — dix-sept. Dix-sept fan­tômes, de sept époques dif­fé­rentes, assis à table dans le Grand Res­tau­rant du Cla­rid­ge’s, ser­vis par un per­son­nel qui avait atteint un niveau de flegme si trans­cen­dant qu’il rele­vait de la philosophie.

Les conver­sa­tions se croi­saient. C’é­tait le plus extra­or­di­naire — les vivants par­laient aux morts, les morts par­laient aux vivants, et les uns et les autres se com­pre­naient, non pas tou­jours par les mots — cer­tains fan­tômes par­laient un anglais archaïque, et l’un d’eux sem­blait ne par­ler que le fran­çais — mais par les gestes, les regards, cette gram­maire uni­ver­selle de la cour­toi­sie et du par­tage qui trans­cende les époques.

Le fan­tôme géor­gien goû­ta le bor­deaux et fit une moue.

« Un vin hon­nête, dit-il à Per­ci­val, qui était assis en face de lui. Mais pas com­pa­rable au cla­ret que ser­vait l’au­berge Mivart en 1812. »

« L’au­berge Mivart ? » dit Percival.

« C’est ici que nous sommes, n’est-ce pas ? L’au­berge de Mr. Mivart ? »

Per­ci­val sou­rit. L’hô­tel Mivart — le pré­dé­ces­seur du Cla­rid­ge’s, sur le même empla­ce­ment, avant que Mr. Cla­ridge n’en prît pos­ses­sion en 1856. Le fan­tôme ne connais­sait pas le Cla­rid­ge’s. Pour lui, c’é­tait tou­jours l’au­berge Mivart.

« C’est exac­te­ment ici, dit Per­ci­val. Vous êtes chez vous. »

Le fan­tôme hocha la tête, satis­fait, et but son bor­deaux — ou fit le geste de le boire, ce qui, dans les cir­cons­tances, reve­nait au même.

Mrs. Bram­well-Tithe­ring­ton, de son côté, avait enga­gé une conver­sa­tion ani­mée avec la femme en robe Empire sur les mérites com­pa­rés du cor­set balei­né et de la taille haute, une dis­cus­sion qui tra­ver­sait un siècle de mode fémi­nine avec une aisance qui sug­gé­rait que les ques­tions ves­ti­men­taires, comme les ques­tions morales, sont éternelles.

Le Dr. Fang pre­nait des notes. Il notait tout — les appa­rences, les com­por­te­ments, les inter­ac­tions, les durées de mani­fes­ta­tion, les varia­tions de lumi­no­si­té des bou­gies en pré­sence des fan­tômes. Son pen­dule, posé sur la table à côté de son assiette, oscil­lait en conti­nu, comme un métro­nome qui bat­trait le tem­po d’une musique inaudible.

Odette ne dîna pas. Elle était allée au salon, où le pia­no l’at­ten­dait. Et pen­dant tout le dîner, la musique — du Haen­del, du Cho­pin, du Scar­lat­ti, des mor­ceaux qu’Ar­thur ne recon­nut pas et qui n’a­vaient peut-être jamais été écrits, des mor­ceaux com­po­sés en temps réel par un duo impos­sible — la musique flot­tait depuis le salon jus­qu’au res­tau­rant, pas­sait sous les portes, mon­tait dans les esca­liers, enve­lop­pait le Cla­rid­ge’s tout entier dans un cocon sonore qui était, peut-être, la chose la plus belle qu’Ar­thur eût jamais entendue.

Le dîner dura trois heures.

Vers onze heures, les fan­tômes com­men­cèrent à s’es­tom­per — l’un après l’autre, dou­ce­ment, comme les bou­gies qu’on souffle à la fin d’une veillée. Le fan­tôme géor­gien fut le der­nier à par­tir. Il se leva, ajus­ta sa per­ruque, s’in­cli­na devant Per­ci­val avec une cour­toi­sie du XVIIIe siècle, et dit :

« C’é­tait un dîner fort agréable, mon­sieur. Si vous orga­ni­sez le pro­chain, je recom­man­de­rais un meilleur cla­ret. Et peut-être un quar­tet à cordes. On avait des quar­tets, dans mon temps. La musique de pia­no est char­mante, mais un quar­tet a de la dignité. »

Puis il s’ef­fa­ça, et le res­tau­rant fut de nou­veau rem­pli uni­que­ment de vivants — des vivants fati­gués, stu­pé­faits, silen­cieux, assis devant les restes d’un dîner qui avait tra­ver­sé les siècles.

Per­ci­val leva son verre.

« Au Cla­rid­ge’s, dit-il. Et à ses invi­tés. Tous ses invités. »

Per­sonne ne trou­va rien à ajouter.

* * *

CHA­PITRE X

Dans lequel Arthur com­mence à com­prendre et à ne plus comprendre

Il était minuit pas­sé quand Arthur et Per­ci­val se retrou­vèrent au bar, seuls, avec deux whis­kys et le silence.

Le silence, après le dîner, avait une qua­li­té dif­fé­rente. Ce n’é­tait plus le silence inquié­tant des pre­miers jours — le silence des choses qui se cachent, qui attendent, qui guettent. C’é­tait un silence apai­sé. Un silence d’a­près, comme le calme qui suit un concert, quand la musique a vidé l’air de tout ce qui n’é­tait pas elle et que le vide qui reste est doux.

Lord Asquith dor­mait sur le fau­teuil de Per­ci­val, rou­lé en boule, les pattes sur le museau, dans cette pos­ture d’a­ban­don total qui est le pri­vi­lège des chats et des innocents.

« Per­ci­val, dit Arthur.

— Oui.

— Ce qui vient de se pas­ser — ce dîner — com­ment est-ce possible ? »

Per­ci­val fit tour­ner le whis­ky dans son verre. Le liquide ambré cap­tait la lumière du feu et la ren­voyait en éclats dorés sur les murs.

« Ce n’est pas la bonne ques­tion, Finch. “Com­ment” est une ques­tion de méca­nisme. Vous vou­lez des engre­nages, des causes, des effets. Le Dr. Fang pour­rait vous en don­ner — des couches, des mil­le­feuilles, des per­tur­ba­tions atmo­sphé­riques. Mais ce n’est pas la réponse. La réponse est : “pour­quoi”. Pour­quoi main­te­nant. Pour­quoi ici. Pour­quoi nous. »

Il but une gorgée.

« Et la réponse à “pour­quoi” est : parce que quelque chose finit. Un monde s’a­chève. Vic­to­ria est morte, et avec elle, un siècle, une cer­ti­tude, une façon d’être au monde. Et quand un monde s’a­chève, il se retourne une der­nière fois — comme quel­qu’un qui sort d’une pièce et qui jette un der­nier regard par-des­sus son épaule. Ce que nous avons vu ce soir, c’est ce der­nier regard. Les fan­tômes ne nous hantent pas, Finch. Ils nous disent au revoir. »

Arthur regar­da le feu. Les bûches cra­quaient, s’ef­fon­draient, se consu­maient — ce pro­ces­sus lent et irré­ver­sible qui est la méta­phore de tout ce qui existe.

« Et demain ? Les funé­railles. Que va-t-il se passer ? »

Per­ci­val ne répon­dit pas tout de suite. Arthur le regar­da et vit — pour la deuxième fois depuis leur ren­contre — le masque glis­ser. Sous le charme, sous l’i­ro­nie, sous la légè­re­té culti­vée comme un art de vivre, il y avait un homme qui avait peur. Pas la peur des fan­tômes — une autre peur, plus vaste, plus pro­fonde. La peur de ce qui vient après.

« Demain, dit Per­ci­val, l’hô­tel attein­dra son apo­gée. Toute l’é­mo­tion du pays, tout le deuil, toute la fin — tout conver­ge­ra ici, parce que les grands hôtels sont des éponges, Finch, et que le Cla­rid­ge’s est la plus grande éponge de Londres. Les fan­tômes seront plus pré­sents que jamais. Les portes s’ou­vri­ront. Les miroirs mon­tre­ront tout. L’é­tage trois et demi sera acces­sible à tous. Et la chambre 64 — »

Il s’ar­rê­ta.

« Quoi, la chambre 64 ? »

« La chambre 64 s’ou­vri­ra. Pour vous. La clé fonc­tion­ne­ra. Demain. »

Arthur sen­tit le poids de la clé dans sa poche — un poids dis­pro­por­tion­né, un poids de planète.

« Et qu’est-ce que je trouverai ? »

« Je ne sais pas, dit Per­ci­val. Quand la clé m’a choi­si — quand j’ai ouvert cette porte — j’ai vu mon propre ave­nir. Des frag­ments. Des éclats. Des pos­si­bi­li­tés. Et depuis ce jour-là, je n’ai plus été capable de — » Il cher­cha le mot. « — de choi­sir. Parce que quand on voit toutes les routes pos­sibles, on ne peut plus en emprun­ter aucune. On reste immo­bile. On regarde. On vit dans un hôtel. »

Il sou­rit — un sou­rire qui n’é­tait pas le sou­rire de Per­ci­val, pas le sou­rire brillant et blin­dé, mais un sou­rire nu, un sou­rire de des­sous, le sou­rire d’un homme qui se montre tel qu’il est pour la pre­mière fois devant quelqu’un.

« Ne faites pas la même erreur que moi, Finch. Quand la porte s’ou­vri­ra, regar­dez — mais ne res­tez pas. Voyez ce qu’il y a à voir, puis sor­tez. Et fer­mez la porte. Et jetez la clé. Et par­tez. Retour­nez à Not­tin­gham. Écri­vez vos articles sur le cri­cket. Vivez votre vie. »

« Et vous ? »

« Moi, c’est trop tard. Je suis un fan­tôme qui ne sait pas qu’il en est un. » Il cares­sa Lord Asquith, qui ron­ron­na dans son som­meil. « Les fan­tômes les plus pitoyables, Finch, ne sont pas ceux qui hantent les hôtels. Ce sont ceux qui y vivent. »

La conver­sa­tion se ter­mi­na là — non pas parce que Per­ci­val chan­gea de sujet, ce qui aurait été sa manière habi­tuelle, mais parce qu’il n’y avait plus rien à dire. Les deux hommes res­tèrent assis dans le silence du bar, avec le feu qui mou­rait et le whis­ky qui se réchauf­fait dans leurs mains, et dehors le brouillard qui enve­lop­pait Londres comme un lin­ceul pour la der­nière nuit avant les funérailles.

Arthur mon­ta se cou­cher à une heure du matin. Sur sa table de nuit, un nou­veau papier.

Même écri­ture. Même encre brune.

Demain. Chambre 64. La porte sera ouverte.

Le pia­no, en bas, était silencieux.

Tout le Cla­rid­ge’s était silencieux.

Comme un théâtre dans le noir, une seconde avant que le rideau ne se lève.

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