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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 3

VII — LA BORA

4h

Le vent se lève. Pas encore la bora, pas encore le vent cata­ba­tique qui dévale le Karst à deux cents kilo­mètres par heure et arrête les pen­dules et ren­verse les char­rettes et sou­lève les jupes et les toi­tures et les des­tins, non, pas encore, mais le pre­mier souffle, le pre­mier sou­pir, l’haleine fraîche de la mon­tagne qui des­cend vers la mer comme un ani­mal qui se réveille, quatre heures du matin, l’heure où le Karst res­pire et la ville frisonne.

Bep­po l’a sen­ti avant de l’entendre. Par les pieds d’abord, le froid dans les chaus­sures de Grün­baum, le par­quet qui cré­pite, les joints de lai­ton qui se contractent, tout le bâti­ment qui se crispe comme un homme à qui l’on met de la glace dans le dos. Puis par le nez. L’odeur. La bora a une odeur. Thym, pierre, char­bon, neige fon­due, l’odeur du Karst qui est l’odeur de la Slo­vé­nie qui est l’odeur de l’arrière-pays, l’odeur de ce que Trieste a dans le dos quand elle regarde la mer.

La bora souffle sur Trieste depuis que Trieste est Trieste. Elle souf­flait sur Ter­geste quand les Romains y plan­taient des vignes. Elle souf­flait sur l’Hospitium Mag­num quand les mar­chands de sel y dor­maient sur la paille. La bora est anté­rieure à la ville, anté­rieure aux hommes, anté­rieure aux registres. Elle ne s’inscrit nulle part. Elle ne laisse pas de nom. Elle est le contraire du registre, elle est ce qui efface, ce qui emporte, ce qui dénoue les signa­tures et dis­perse les cendres.

Elle souf­flait le 8 juin 1768 quand Win­ckel­mann sai­gnait dans l’escalier de la Locan­da Grande. Les domes­tiques disaient qu’ils n’avaient pas enten­du les cris, mais c’est qu’il y avait la bora, et la bora couvre les cris comme la mer couvre les pierres, et sous la bora un homme peut mou­rir dans la chambre d’à côté sans que vous l’entendiez, et c’est peut-être une excuse et peut-être la véri­té et peut-être les deux, car à Trieste les excuses et les véri­tés ne sont jamais tout à fait séparées.

Elle souf­flait le soir où Casa­no­va quit­ta la ville par la route de Gori­zia en jurant de ne jamais reve­nir, et il ne revint jamais, et la bora ce soir-là empor­ta son cha­peau et il cou­rut après son cha­peau sur la route de Gori­zia et c’est la der­nière image de Casa­no­va à Trieste, un homme qui court après un cha­peau dans le vent, un homme qui perd ce qu’il a sur la tête comme il a per­du ce qu’il avait dans le cœur, et le vent rit, le vent a tou­jours ri des hommes qui courent après ce qu’ils ont perdu.

Quatre heures dix. La bora entre dans le hall par une fis­sure au-des­sus de la porte prin­ci­pale. Bep­po connaît cette fis­sure. La direc­tion la fait répa­rer chaque automne et la bora la rouvre chaque hiver. La bora est patiente. La bora a tout le temps du monde. Le bâti­ment résiste et la bora insiste et l’un et l’autre savent que c’est la bora qui gagne­ra à la fin, parce que le vent gagne tou­jours contre la pierre, deman­dez aux falaises, deman­dez aux temples grecs, deman­dez à Win­ckel­mann qui pas­sait sa vie à regar­der des ruines, c’est-à-dire des bâti­ments que le vent a vaincus.

Et dans la bora les voix. Toutes les voix. La bora est une boîte à lettres, un coffre-fort, une mémoire, elle emporte et elle rap­porte, elle vole les mots des vivants et les rend aux morts et elle vole les mots des morts et les jette aux vivants. Le por­tier de nuit entend dans la bora les voix de tous ceux qui ont par­lé sur cette piaz­za, les mar­chands du trei­zième siècle et les mate­lots véni­tiens et les offi­ciers autri­chiens et les conspi­ra­teurs irré­den­tistes et les femmes de Cava­na et les enfants per­dus et les poètes et les arma­teurs grecs et les pro­fes­seurs alle­mands et les écri­vains irlan­dais et les fabri­cants de pein­ture sous-marine, toutes les voix dans le vent, un chœur.

Bep­po entend la voix de Moret­ti qui dit les murs res­pirent. Bep­po entend la voix de Maria qui dit le bran­zi­no est trop cher. Bep­po entend la voix du Pro­fes­seur Hart­mann chambre 10 qui dit Wo ist das Zim­mer von Win­ckel­mann. Bep­po entend la voix de Frau Kess­ler chambre 12 qui pleure. Bep­po entend la voix du Grec Dou­va­ris qui n’est tou­jours pas ren­tré et qui peut-être ne ren­tre­ra jamais et qui est quelque part dans la nuit dans le vent à Cava­na ou au casi­no ou sur un bateau ou mort. Bep­po entend la voix de Win­ckel­mann qui par­donne. Bep­po entend la voix d’Arcangeli qui demande par­don. Bep­po entend la voix de Casa­no­va qui cherche une chambre et une femme et un nom. Bep­po entend la voix de l’officier de Lis­sa dont la lettre n’est jamais arri­vée. Bep­po entend la voix de l’enfant qui cherche sa mère. Bep­po entend la voix de la femme qui cherche son gant.

Et par-des­sus toutes les voix, ou par-des­sous, ou à tra­vers, la voix de l’Irlandais. Joyce. Qui ne parle pas. Qui écoute. Qui note. Qui trans­forme chaque voix en une phrase et chaque phrase en une page et chaque page en un cha­pitre et chaque cha­pitre en un épi­sode et chaque épi­sode en un organe du corps et chaque organe en une heure du jour et chaque heure en une cou­leur et chaque cou­leur en une tech­nique et l’ensemble est mons­trueux et l’ensemble est un homme, un seul homme, un Juif de Dublin qui tra­verse sa ville en une jour­née comme Ulysse tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née en dix ans, parce que la jour­née et les dix ans c’est la même durée quand on regarde bien, et la ville et la mer c’est la même éten­due quand on écoute assez attentivement.

L’ultima siga­ret­ta. Le vent est entré dans la chambre des Schmitz-Vene­zia­ni, via Scor­co­la. Ettore s’est levé, a fer­mé la fenêtre. Mais le vent était déjà dedans, le vent était déjà dans les rideaux et dans les draps et dans les che­veux de Livia et dans la fumée de la ciga­rette qui tour­billonne main­te­nant en spi­rales nou­velles, des spi­rales que la fumée ne fai­sait pas avant l’entrée du vent, des spi­rales qui res­semblent à des phrases, à des para­graphes, à des pen­sées, la fumée écrit dans l’air le livre que Schmitz n’écrira pas, n’écrira pas, n’écrira pas encore, pas avant neuf ans, pas avant 1923, mais le livre est déjà là, dans la fumée, dans le vent, dans l’insomnie, la conscience de Zeno est la conscience du vent qui ne sait pas où il va et qui y va quand même.

Quatre heures trente. La bora for­cit. Les câbles d’acier ten­dus en tra­vers des rues vibrent. Bep­po les entend depuis le hall, ce bour­don­ne­ment métal­lique, cette note unique, la note de Trieste, le la du dia­pa­son de la ville. Les câbles sont là pour que les gens s’y accrochent quand le vent est trop fort, des mains cou­rantes hori­zon­tales à hau­teur de poi­trine le long des rues les plus expo­sées, et les pas­sants se tiennent aux câbles comme des marins se tiennent aux cor­dages et ils avancent contre le vent un pas après l’autre et le vent pousse en retour et c’est ça Trieste, une ville où mar­cher est déjà une lutte, une ville où le simple fait de se rendre d’un point à un autre est une épreuve, une odyssée.

La bora emporte tout. Les cha­peaux et les jour­naux et les affiches et les conver­sa­tions et les secrets. Demain les jour­naux de Trieste publie­ront la nou­velle de l’assassinat de Sara­je­vo, mais la bora emporte aus­si les nou­velles, la bora dis­perse les mots, la bora sait que les nou­velles ne sont que du vent, que les guerres com­mencent par du vent, un édi­to­rial, un dis­cours, un télé­gramme, du vent sur du papier, et la bora souffle plus fort que tous les télé­grammes du monde et pour­tant la guerre vien­dra quand même, parce que les hommes sont plus têtus que le vent.

Quatre heures qua­rante-cinq. Le vent tombe d’un coup. Comme tou­jours. La bora ne décroît pas, elle cesse, elle s’arrête net, comme une phrase sans point final, comme une main qui lâche, et le silence après la bora est plus bruyant que la bora elle-même, un silence de cathé­drale, un silence qui sonne, un silence plein de tous les bruits que le vent avait cou­verts et qui reviennent un par un, les tuyaux, le lustre, le par­quet, les murs, la mer, le cœur de Beppo.

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Les colonnes de marbre rouge. Le lustre de Mura­no qui ne tremble plus. Le comp­toir de noyer. Le registre fer­mé. Le por­tier de nuit debout. Tout est à sa place. Tout est exac­te­ment comme avant le vent et exac­te­ment comme après le vent et la seule dif­fé­rence est que le por­tier sait main­te­nant que le vent revien­dra, que le vent revient tou­jours, et que tout ce qui est à sa place en ce moment ne sera plus à sa place quand le vent revien­dra, et que le vent reviendra.

Cinq heures moins le quart. Le ciel. Quelque chose dans le ciel. Par la porte vitrée, au-des­sus de la mer, une bande. Pas encore de lumière, non, mais l’absence de noir. Pas la lumière mais la per­mis­sion de la lumière. L’aube ne vient pas d’un coup. L’aube négocie.

VIII — L’AUBE

5h

cinq heures la lumière vient de la mer et la mer est grise pas encore bleue grise comme les yeux de Maria grise comme la cendre de la ciga­rette de Schmitz grise comme le marbre des sta­tues que Win­ckel­mann aimait avant le cou­teau grise comme la page du registre où le nom de Gio­van­ni s’efface len­te­ment sous les noms des vivants grise comme le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta où Bep­po est tou­jours debout vingt-deux ans de nuits un homme qui veille un homme-meuble un homme-lustre un homme qui ne dort pas parce que quelqu’un doit ne pas dor­mir quelqu’un doit être là quand les autres ferment les yeux quelqu’un doit tenir le registre ouvert entre la nuit et le jour entre les morts et les vivants entre les siècles

et la lumière monte et le gris devient bleu et le bleu devient nacre et la nacre devient or non pas or l’or est pour les médailles et les cou­teaux et les empe­reurs morts disons plu­tôt ambre la cou­leur de l’Opollo di Lis­sa le vin de Joyce la cou­leur des che­veux de Livia sur l’oreiller la cou­leur du Mura­no quand le lustre s’allume à six heures la cou­leur de Trieste quand Trieste se réveille et se sou­vient qu’elle est une ville et pas un rêve

les mouettes la pre­mière mouette du matin crie au-des­sus de la piaz­za et son cri est le cri de toutes les mouettes de tous les matins de tous les ports et ce cri dit debout debout le mar­ché le pois­son le bran­zi­no si le prix est bon les bateaux les cha­lands les filets les caisses le sel le tra­vail le monde et Bep­po entend le cri de la mouette et il sait que la nuit est finie que sa nuit est finie que les fan­tômes retournent dans les murs et que les vivants sortent des chambres et que le Grec va peut-être ren­trer ou peut-être pas et que le Prus­sien de la chambre 10 va des­cendre et deman­der où est le meilleur café et que les Autri­chiens de Graz vont des­cendre avec leurs yeux rouges et que le monde va recom­men­cer comme chaque matin depuis l’Hospitium Mag­num comme chaque matin depuis le pre­mier matin

et quelque part dans la ville via Bra­mante un homme dort enfin un Irlan­dais aux lunettes rondes la tête sur la table de la cui­sine le cahier bleu ouvert les épreuves du Por­trait épar­pillées le chat de la phar­ma­cienne sur ses genoux et dans le cahier bleu des notes des frag­ments des rues de Dublin des heures de la jour­née des noms qui ne sont pas encore les bons noms des cha­pitres qui ne sont pas encore des cha­pitres un sché­ma une carte un corps un monde et tout cela devien­dra un livre qui ne sera fini que dix ans plus tard dans une autre ville et dans un autre siècle mais le livre est déjà là dans l’air de Trieste dans les voix de la nuit dans le registre de l’hôtel dans le vent du Karst dans les sept bles­sures de Win­ckel­mann dans les che­veux de Livia dans la der­nière ciga­rette de Schmitz dans les qua­rante mai­sons de Cava­na dans le cri de la mouette dans le gris et le bleu et l’ambre et la lumière

et quelque part via Scor­co­la un homme écrase une ciga­rette dans un cen­drier et regarde sa femme dor­mir et pense à un roman qu’il n’écrira pas et la fumée monte encore un peu et Livia sou­pire et les che­veux coulent sur l’oreiller comme une rivière qui ne s’arrête pas comme la conscience qui ne s’arrête pas comme la nuit qui ne s’arrête pas même quand le jour commence

et le Grec rentre enfin la clé du 7 Dou­va­ris Spy­ri­don K sujet hel­lé­nique négo­ciant Cor­fou Trieste il sent le vin et le tabac et le par­fum de Cava­na et il passe devant Bep­po sans le voir comme tou­jours un homme-fenêtre un homme-verre un homme à tra­vers lequel on passe pour aller dor­mir et le Grec monte l’escalier lour­de­ment et Bep­po prend la clé du 7 et l’accroche au porte-clés et le bruit de la clé sur le cro­chet est le bruit le plus doux du monde le bruit d’une nuit qui se referme le bruit d’un nom qui s’inscrit dans le registre

six clés au porte-clés main­te­nant au lieu de sept le monde est en ordre le registre est en ordre l’hôtel est en ordre et dehors la piaz­za s’éclaire et la mer brille et Trieste est là comme elle a tou­jours été là entre la mon­tagne et la mer entre l’Empire et l’Italie entre les vivants et les morts entre la nuit et le jour entre le registre et le vent Trieste la ville-hôtel la ville-registre la ville-entre-deux la ville qui ins­crit tout le monde et ne garde per­sonne la ville où l’on passe et où l’on ne reste pas sauf Bep­po qui reste sauf le lustre qui reste sauf le par­quet qui reste sauf le numé­ro 10 qui reste sauf les murs qui res­tent et qui respirent

et je suis les murs et je suis le par­quet et je suis le lustre et je suis le registre et je suis l’eau dans les tuyaux et je suis le sel sur les fon­da­tions et je suis la fis­sure au-des­sus de la porte et je suis le cou­rant d’air du pre­mier étage et je suis le marbre rouge et je suis le verre de Mura­no et je suis le cuir du registre et je suis le bois du comp­toir et je suis Trieste et la lumière entre et le jour com­mence et Bep­po va s’en aller et quelqu’un d’autre pren­dra sa place der­rière le comp­toir et la nuit revien­dra et la bora revien­dra et les fan­tômes revien­dront et le registre s’ouvrira de nou­veau et de nou­veaux noms s’inscriront sur de nou­velles pages et les pages tour­ne­ront et les noms s’empileront et le bâti­ment res­pi­re­ra et les murs res­pi­re­ront et tout cela conti­nue­ra long­temps après Bep­po et long­temps après Joyce et long­temps après Schmitz et long­temps après la guerre qui vient et long­temps après la guerre qui vien­dra après la guerre et long­temps après toutes les guerres et tous les registres et tous les noms parce que les murs res­pirent oui les murs res­pirent et le registre enre­gistre et le por­tier veille et la mer est là et Trieste est là et le jour se lève oui le jour se lève oui

Trieste, 1914

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

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Sept coups de couteau

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Par­tie 2

IV — L’INSOMNIE

1h

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li di Livia. La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Il pro­fes­sore irlandese.

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li. La ver­nice. Il professore.

Siga­ret­ta. Capel­li. Ver­nice. Joyce.

 

Une heure du matin et je ne dors pas. C’est-à-dire que je ne dors pas encore, comme je ne dors jamais encore à une heure du matin, ni à deux heures, ni par­fois à trois, et Livia qui dort à côté de moi avec cette faci­li­té scan­da­leuse des gens qui n’ont rien à se repro­cher, ou qui se reprochent tout mais seule­ment le matin, Livia qui res­pire dans le noir et dont je ne vois que les che­veux, la masse sombre des che­veux sur l’oreiller, i capel­li di Livia, ces che­veux que Joyce regarde comme s’ils conte­naient un secret, un jour il m’a dit Your wife’s hair is a river, Schmitz, et j’ai ri parce que c’était ridi­cule et j’ai eu peur parce que c’était vrai.

Je devrais dor­mir. Le som­meil est un devoir civique. Un homme qui ne dort pas est un homme qui pense, et un homme qui pense à une heure du matin pense mal, pense en cercles, pense comme un chien qui court après sa queue, la queue étant en l’occurrence la pre­mière ciga­rette de demain matin. L’ultima siga­ret­ta. Com­bien d’ultimes ciga­rettes ai-je fumées. La der­nière der­nière ciga­rette, la vrai­ment der­nière, l’absolument der­nière, la der­nière après laquelle plus jamais, je le jure, je le jure sur la tête de ma fille, sur les che­veux de ma femme, sur le bilan de la Socie­tà Vene­zia­ni, plus jamais, et le len­de­main la main qui cherche le paquet sur la table de nuit avec la pré­ci­sion d’un som­nam­bule, les doigts qui connaissent le che­min dans le noir mieux que le cer­veau ne le connaît en plein jour.

Demain je ne fume­rai pas. Cette phrase, je l’écris depuis vingt ans dans des car­nets que je cache dans le tiroir du bureau, des car­nets pleins de dates de der­nières ciga­rettes, le 3 mars 1895, le 17 sep­tembre 1901, le 2 jan­vier 1907, le 14 avril 1912, chaque date une pierre tom­bale éri­gée sur la tombe d’une réso­lu­tion morte avant d’avoir vécu. Un cime­tière de bonnes inten­tions. Livia n’a jamais trou­vé ces car­nets, ou elle les a trou­vés et n’a rien dit, ce qui est pire, infi­ni­ment pire, car le silence de Livia est un tri­bu­nal devant lequel je suis tou­jours cou­pable et tou­jours acquit­té, ce qui est la pire des condamnations.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Demain au bureau il fau­dra relire le contrat avec la marine autri­chienne. Huit mille tonnes de pein­ture anti-cor­ro­sion, for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni, pour la flotte de l’Adriatique. Huit mille tonnes. Mon beau-père Olga Vene­zia­ni, paix à son âme, savait que la pein­ture sous-marine est le seul pro­duit au monde dont la demande aug­mente en temps de guerre. Plus les nations se détestent, plus elles construisent des bateaux, plus elles peignent les coques, plus la famille Vene­zia­ni pros­père. Nous sommes les pro­fi­teurs de la haine. Nous ven­dons de l’anti-corrosion aux gens qui se cor­rodent entre eux. Il y a là-dedans une iro­nie que Joyce appré­cie­rait. Joyce appré­cie toutes les iro­nies, c’est même la seule chose qu’il appré­cie sans réserve, avec le vin blanc et l’argent des autres.

L’archiduc est mort hier. C’est-à-dire avant-hier, puisqu’il est une heure du matin et que nous sommes le 29, et que l’archiduc est mort le 28, à Sara­je­vo, d’une balle, comme meurent les archi­ducs quand ils ont l’imprudence de visi­ter les pro­vinces où l’on ne les aime pas. Aujourd’hui, c’est-à-dire hier, les cer­cueils ont tra­ver­sé Trieste. Livia a pleu­ré. Livia pleure pour les archi­ducs comme elle pleure pour les chats per­dus et les souf­flés ratés, c’est-à-dire sin­cè­re­ment mais briè­ve­ment, et à une heure du matin l’archiduc est déjà loin dans sa mémoire, quelque part entre le souf­flé du 14 juin et le chat du voi­sin qui a dis­pa­ru en mai.

Moi je n’ai pas pleu­ré. Les Juifs ne pleurent pas pour les Habs­bourg, ou s’ils pleurent c’est en silence, dans le noir, comme je ne pleure pas en ce moment, parce que pleu­rer sup­po­se­rait de savoir pour­quoi, et je ne sais pas pour­quoi, je sais seule­ment que quelque chose finit, quelque chose d’énorme et de vague et de fami­lier, comme quand on vend une mai­son d’enfance et qu’on regarde les murs vides et qu’on ne sait pas si c’est triste ou libé­ra­teur ou les deux. L’Empire est une mai­son d’enfance. On y a été mal­heu­reux mais on y a été, et être quelque part c’est déjà beau­coup quand on est juif.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé. Un mou­ve­ment du bras dans le som­meil, le bras qui cherche mon corps à côté d’elle et qui ne le trouve pas parce que je suis assis, le dos contre l’oreiller, les yeux ouverts dans le noir, un insom­niaque de cin­quante-trois ans assis à côté de sa femme endor­mie à côté de l’idée de la pre­mière ciga­rette de demain matin. Le bras de Livia est retom­bé. Les che­veux se sont dépla­cés sur l’oreiller. A river, Schmitz. Quand Joyce dit quelque chose de ce genre, il faut le prendre au sérieux, parce que Joyce ne dit jamais rien qui n’ait au moins trois sens, c’est un homme qui parle en couches géo­lo­giques, chaque phrase a un sous-sol et un sous-sous-sol et pro­ba­ble­ment un troi­sième sous-sol où per­sonne ne des­cend jamais sauf lui.

Il pro­fes­sore irlan­dese. Mon pro­fes­seur d’anglais. Mon ami, si j’ose ce mot avec un homme qui n’a pas d’amis mais des sujets d’étude. Joyce étu­die les gens comme un ento­mo­lo­giste étu­die les insectes, avec une atten­tion sans pitié et un amour sans illu­sion. Il m’a étu­dié. Je l’ai vu faire, pen­dant les leçons, ce regard qu’il a quand il écoute, ce regard qui n’écoute pas ce que vous dites mais com­ment vous le dites, et pour­quoi, et ce que votre manière de dire I sup­pose so révèle de votre manière de vivre. Tell me some secrets about Irish­men, je lui ai dit un jour, your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il a ri. Son rire est un ins­tru­ment de pré­ci­sion : il ne rit jamais pour rien, il ne rit jamais par poli­tesse, il rit quand quelque chose est vrai, et plus c’est vrai plus il rit, et quand il rit à gorge déployée c’est que la véri­té est insoutenable.

Un jour il écri­ra quelque chose sur moi. Je le sais. Je ne sais pas ce qu’il écri­ra mais je sais qu’il le fera, parce que Joyce n’oublie rien et ne par­donne rien et ne rend rien, ni l’argent ni les confi­dences. Il a mes secrets. Il a mes his­toires. Il a la manière dont je remue les mains quand je parle, et la manière dont Livia croise les jambes quand elle s’assoit, et le bruit que fait la cuillère dans la tasse quand ma belle-mère remue son café, il a tout pris, tout mis dans cette tête effroyable, et un jour tout cela res­sor­ti­ra dans un livre que je ne lirai peut-être jamais ou que je lirai sans me recon­naître ou, pire, en me recon­nais­sant parfaitement.

Je devrais dor­mir. Mais le som­meil ne vient pas, le som­meil est comme un chat, il vient quand on ne l’appelle pas et il fuit quand on le cherche, et en atten­dant le chat du som­meil je pense à mes livres, à mes deux livres, Una vita et Seni­li­tà, mes deux enfants morts, mes deux romans que per­sonne n’a lus, que les cri­tiques ita­liens ont igno­rés avec une una­ni­mi­té qui force le res­pect, que j’ai payés de ma poche comme Joyce a payé ses Dubli­ners de la sienne, nous sommes des édi­teurs de nous-mêmes, des auteurs-clients, des écri­vains qui achètent leurs propres livres pour ne pas mou­rir de honte devant les car­tons d’invendus.

Et pour­tant. Joyce m’a dit une chose, un soir, après la leçon, en mar­chant le long du Cor­so pen­dant que la bora souf­flait et que nous nous accro­chions aux câbles comme des marins à des cor­dages, il m’a dit Schmitz the only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me is Ita­lo Sve­vo. Ita­lo Sve­vo. Mon faux nom. Mon nom de papier. Il l’a dit avec ce sérieux abso­lu qu’il a quand il parle de lit­té­ra­ture, ce sérieux qui est le contraire de la solen­ni­té, un sérieux d’artisan, de char­pen­tier, de peintre sous-marin, le sérieux de l’homme qui connaît son métier et qui recon­naît le métier chez un autre. Et j’ai sen­ti quelque chose, dans cette rue, dans ce vent, quelque chose comme une résur­rec­tion, Lazare sor­tant de la tombe avec de la bora plein les cheveux.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. I capel­li di Livia. L’ultima siga­ret­ta. Il pro­fes­sore irlan­dese. Tout revient. Tout tourne. Le cer­veau d’une heure du matin est un manège dont on ne des­cend pas, un manège de che­vaux de bois qui sont mes pen­sées, tou­jours les mêmes che­vaux dans le même ordre, la pein­ture, les che­veux, la ciga­rette, Joyce, et de nou­veau la pein­ture et de nou­veau les che­veux et de nou­veau la ciga­rette et de nou­veau Joyce, et le manège tourne et Livia dort et la nuit avance et l’archiduc est mort et la guerre va venir.

La guerre va venir. Cela je le sais. Pas parce que je suis intel­li­gent, je ne le suis pas par­ti­cu­liè­re­ment, mais parce que je suis indus­triel, et les indus­triels sentent la guerre comme les pay­sans sentent la pluie, par les os, par le car­net de com­mandes, par le télé­gramme du matin qui dit que telle marine a dou­blé sa com­mande de pein­ture et que telle autre a tri­plé et que les arse­naux de Pola tournent jour et nuit. On ne peint pas des coques pour la paix. On peint des coques pour les faire durer sous l’eau salée et les obus et les tor­pilles, on peint des coques pour la mort, et la for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni est la meilleure for­mule au monde pour faire durer la mort sous l’eau salée.

Qu’est-ce que la guerre fera de nous. De nous les Juifs. De nous les Schmitz-Vene­zia­ni, aus­tro-ita­liens, tries­tins de langue, autri­chiens de pas­se­port, juifs de nais­sance, euro­péens de néces­si­té. Quand l’Empire se déchire, les cou­tures cèdent d’abord aux endroits les plus minces, et les endroits les plus minces c’est nous, c’est tou­jours nous, les entre-deux, les ni‑l’un-ni‑l’autre, les gens dont le nom ne sonne pas juste dans aucune langue. Schmitz. Ni ita­lien ni alle­mand. Sve­vo. Ni non plus. Ita­lo Sve­vo, l’Italien-Souabe, un nom qui est déjà une valise, un nom de départ, un nom qui dit je suis deux et donc zéro, deux ori­gines égales zéro patrie.

Joyce com­prend cela. Joyce est irlan­dais comme je suis tries­tin, c’est-à-dire d’un lieu que les autres pos­sèdent. Les Irlan­dais et les Tries­tins se com­prennent sans s’expliquer, c’est une fra­ter­ni­té de l’occupé, une franc-maçon­ne­rie de la marge. Il a un pas­se­port bri­tan­nique et il déteste l’Angleterre. J’ai un pas­se­port autri­chien et je ne sais pas si j’aime l’Autriche ou si j’aime seule­ment l’idée de l’Autriche, ce qui n’est pas la même chose, comme aimer une femme n’est pas la même chose qu’aimer l’idée d’une femme, et je sais de quoi je parle.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé encore. Un sou­pir. Les che­veux. Dans le noir de la chambre je ne vois pas leur cou­leur mais je la connais par cœur, cette cou­leur qui n’est ni roux ni brun ni or mais les trois à la fois, comme Trieste n’est ni l’Italie ni l’Autriche ni les Bal­kans mais les trois à la fois, et Joyce a dit a river et il avait rai­son parce que les che­veux de Livia coulent, oui, c’est le mot, ils coulent sur l’oreiller comme l’eau coule dans un lit de rivière et la rivière tra­verse la ville et la ville est Dublin ou Trieste c’est la même chose et les che­veux de ma femme tra­ver­se­ront un livre que je n’ai pas écrit et que Joyce n’a pas écrit non plus, pas encore, pas encore, mais la rivière coule déjà, dans le noir, sur l’oreiller, entre nous.

L’ultima siga­ret­ta. Il est une heure et demie. Je ne dor­mi­rai pas. Autant fumer. La main cherche le paquet sur la table de nuit. Les doigts trouvent. La boîte d’allumettes. Le soufre. La flamme. Le visage de Livia éclai­ré une seconde par la flamme, les yeux fer­més, la bouche entrou­verte, les che­veux, puis le noir de nou­veau et le bout rouge de la ciga­rette comme une étoile minus­cule dans la nuit de la chambre, une étoile qui est ma fai­blesse et ma conso­la­tion et mon men­songe et ma vérité.

La fumée monte. Livia ne se réveille pas. La fumée monte vers le pla­fond que je ne vois pas et se mêle au noir et je pense à un roman, non, pas un roman, à quelque chose, quelque chose qui serait la forme même de cette insom­nie, de ce manège, de ces pen­sées qui tournent sans conclure, un homme qui se regarde pen­ser et qui pense qu’il se regarde pen­ser et qui sait que cette régres­sion est infi­nie et comique et déses­pé­rée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer ou d’arrêter de men­tir ou d’arrêter de vieillir et qui n’arrête rien parce que la vie est pré­ci­sé­ment ce qui ne s’arrête pas, la conscience est ce qui ne s’arrête pas, et peut-être que cela pour­rait être un livre, peut-être que cela devrait, la confes­sion d’un homme ordi­naire, un Tries­tin, un Juif, un indus­triel, un insom­niaque, un men­teur, la conscience d’un homme, la conscience de.

Non. J’ai déjà écrit deux livres que per­sonne n’a lus. En écrire un troi­sième serait de l’obstination et l’obstination est le vice des imbé­ciles. Mieux vaut vendre de la pein­ture. La pein­ture sous-marine ne demande pas d’être lue, elle demande d’être appli­quée, et une fois appli­quée elle fait son tra­vail en silence, sous l’eau, dans le noir, comme le som­meil de Livia, comme la nuit de Trieste, comme tout ce qui est utile et invisible.

Et pour­tant. The only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me.

 

Joyce. Ver­nice. Capel­li. Sigaretta.

Il pro­fes­sore. La ver­nice. I capel­li. L’ultima.

Deux heures. La ciga­rette est finie. Livia dort. L’archiduc est mort. Le manège tourne.

V — CAVANA

2h

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Deux heures du matin. La lumière du lustre vacille, s’éteint, revient, s’éteint. Bep­po est seul der­rière le comp­toir. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Quelque part au-des­sus, les tuyaux. Quelque part en des­sous, les fon­da­tions. Le cou­rant d’air du pre­mier étage des­cend l’escalier comme une personne.

L’ascenseur, ins­tal­lé en 1909, tremble dans sa cage de fer for­gé. Les câbles grincent. La cabine des­cend d’un demi-étage, s’arrête, remonte d’un quart d’étage, s’arrête. Per­sonne ne l’a appe­lé. Per­sonne n’est dedans.

BEP­PO — È sta­to Winckelmann.

Il rit. Il ne rit pas. Il dit cela chaque nuit quand l’ascenseur bouge sans rai­son et chaque nuit il rit et chaque nuit il ne rit pas tout à fait. L’ascenseur se tait. Le lustre tremble.

Le registre sur le comp­toir. Fer­mé. Bep­po l’a fer­mé à minuit. Le registre s’ouvre. Seul. Les pages tournent d’elles-mêmes, en arrière, rapi­de­ment, le bruit d’ailes d’un oiseau pris au piège, les pages de 1914 à 1912, de 1912 au blanc, au rien, au-delà du registre, dans les registres d’avant, dans les siècles, dans la Locan­da Grande, dans l’Osteria Grande, dans l’Hospitium Mag­num. Le registre s’arrête. La page est vide. Puis une écri­ture appa­raît, len­te­ment, comme si une main invi­sible écri­vait dans l’air au-des­sus du papier.

GIO­VAN­NI. Sen­za cognome. Came­ra 10.

Le cou­rant d’air du pre­mier étage souffle plus fort. Les gout­te­lettes du lustre tintent. Une odeur de cire et de sang très ancien.

Au pied de l’escalier. Un homme en habit du XVIIIe siècle, che­mise ouverte, tachée. Il se tient le ventre de la main gauche. Sa main droite est ten­due vers Bep­po. Il parle en même temps en trois langues, chaque phrase étant la tra­duc­tion et la tra­hi­son de la précédente.

WIN­CKEL­MANN — Guar­da che mi ha fat­to. Schau was er mir ange­tan hat. Vide quid mihi fecit.

BEP­PO — Signore, il bar è chiu­so. Le bar est fer­mé. Reve­nir demain matin.

Bep­po ne lève pas les yeux. Vingt-deux ans de métier. On ne regarde pas les fan­tômes en face. On parle au mur. On parle aux clés. On parle au registre.

WIN­CKEL­MANN — Les médailles. Er hat die Medaillen genom­men. Aureas numis­ma­ta Impe­ra­tri­cis. Elles brillaient et il les a vues briller et le désir est entré par les yeux, le désir entre tou­jours par les yeux, je le sais mieux que qui­conque, moi qui ai pas­sé ma vie à regar­der la beau­té, à la nom­mer, à la clas­si­fier, edele Ein­falt und stille Größe, noble sim­pli­ci­té et gran­deur sereine, et c’est un cui­si­nier de Pis­toia qui m’a appris la der­nière leçon, la seule que les sta­tues ne donnent pas, le froid du cou­teau entre les côtes.

Sa che­mise s’ouvre davan­tage. On compte les bles­sures. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Elles s’ouvrent et se ferment len­te­ment, comme des bouches, comme des yeux, comme des mots.

À l’autre bout du hall. Entré par la porte de ser­vice. Un jeune homme, petit, brun, les mains vides. Tablier de cui­si­nier. Il tremble.

ARCAN­GE­LI — Le ho vis­to. Les médailles. Che luce. Come il sole in una stan­za buia. L’or qui brille comme ça, dans la main de l’étranger, l’or fait des choses dans la tête d’un homme qui n’a rien, l’or entre par les yeux et des­cend dans le ventre et le ventre dit prends et la main prend et le couteau.

WIN­CKEL­MANN — Je t’avais mon­tré les médailles. Je te les avais mon­trées comme je mon­trais les sta­tues, pour le plai­sir de mon­trer, pour le plai­sir de voir briller les yeux de celui qui regarde, vani­té, oui, vani­tas vani­ta­tum, la vani­té du savant qui exhibe son savoir comme l’or, qui veut être admi­ré par le cui­si­nier, par le gar­çon d’écurie, par le mate­lot, ich wollte bewun­dert wer­den, je vou­lais être admi­ré, et j’ai été assassiné.

ARCAN­GE­LI — Mi per­do­ni, Signore.

WIN­CKEL­MANN — Je t’ai par­don­né. Devant le tri­bu­nal de Dieu je t’ai par­don­né. Devant la Piaz­za San Pie­tro tu as été roué vif. Le par­don et la roue. La grâce et le sup­plice. Les deux en même temps. Comme tou­jours. Comme Trieste.

Arcan­ge­li s’agenouille. Ses mains sont rouges main­te­nant. Elles étaient vides et elles sont rouges. Un cou­teau appa­raît entre ses doigts, puis dis­pa­raît. Win­ckel­mann le regarde avec une expres­sion qui res­semble à de la tendresse.

Par la porte prin­ci­pale. Man­teau de voyage, per­ruque pou­drée, légè­re­ment de tra­vers. Un homme de haute taille, sou­riant, une canne à pom­meau d’argent. Il regarde le hall comme s’il le recon­nais­sait et ne le recon­nais­sait pas.

CASA­NO­VA — Ques­ta non è la Locan­da Grande.

BEP­PO — C’est le Duchi d’Aosta, Signore. La Locan­da Grande a été démo­lie en 1847.

CASA­NO­VA — Démo­lie. On démo­lit tout. On démo­lit les hôtels et les répu­bliques et les femmes et les sou­ve­nirs. J’ai dor­mi ici en. Quelle année. Les années se confondent quand on a vécu dans toutes les villes et dor­mi dans tous les lits, les années deviennent des chambres et les chambres deviennent des années et on ne sait plus si l’on se sou­vient d’une femme ou d’un lieu ou d’un drap ou d’une lumière sur un pla­fond à quatre heures du matin dans une ville dont le nom sonne comme un sou­pir. Trieste. Le nom sonne comme un sou­pir. Triste. Trieste. Triste-este. La ville triste qui est.

WIN­CKEL­MANN — Che­va­lier de Sein­galt. Vous étiez au registre aus­si. Deux siècles avant moi ou après moi, le temps ne fonc­tionne plus ici, les registres sont empi­lés comme des géo­lo­gies et nous cir­cu­lons entre les couches.

CASA­NO­VA — Ah, le Saxon. L’homme aux sta­tues. On m’a par­lé de votre mort. Una brut­ta cosa. Je suis mort aus­si, mais plus len­te­ment, à Dux, en Bohême, biblio­thé­caire d’un châ­teau où per­sonne ne lisait, la pire des morts pour un homme qui a vécu, mou­rir dans un châ­teau de Bohême où la seule aven­ture est de comp­ter les livres et les jours.

Casa­no­va arpente le hall. Il touche les colonnes de marbre rouge. Il regarde le lustre.

CASA­NO­VA — Mura­no. Je recon­nais le verre. J’ai connu un souf­fleur de verre à Mura­no, il s’appelait, non, le nom est par­ti, mais la femme du souf­fleur, elle, oui, ses mains sen­taient le sable et sa peau le sel et nous nous voyions le mar­di quand le souf­fleur souf­flait et qu’il ne pou­vait pas sur­veiller et la femme du souf­fleur me souf­flait des choses à l’oreille qui n’étaient pas du verre mais qui étaient fra­giles aussi.

Les trois fan­tômes se font face. Bep­po, der­rière le comp­toir, ne bouge pas. Le registre est tou­jours ouvert. Les pages conti­nuent de tour­ner, très lentement.

WIN­CKEL­MANN — Nous sommes les ins­crits. Les enre­gis­trés. Ceux dont le nom est dans le livre. On entre dans un hôtel et on donne son nom et le nom reste quand le corps est par­ti, le nom sur­vit au corps, le registre est plus durable que la chair, j’en sais quelque chose, moi dont la chair a été ouverte sept fois.

CASA­NO­VA — Le nom, oui. Le faux nom. J’ai eu plus de noms que de maî­tresses. Casa­no­va, Sein­galt, le che­va­lier, l’abbé, le comte, le doc­teur. Dans chaque registre un nom dif­fé­rent, dans chaque ville un homme dif­fé­rent, et sous tous ces noms le même homme qui ne savait pas qui il était et qui cher­chait dans le lit des femmes une réponse que les femmes ne donnent jamais parce que la réponse n’existe pas.

WIN­CKEL­MANN — Vous dans le lit des femmes. Moi dans le regard des sta­tues. Nous cher­chions la même chose par des che­mins dif­fé­rents. Edle Ein­falt. Noble sim­pli­ci­té. La forme par­faite qui ne tra­hit pas, qui ne poi­gnarde pas, qui ne meurt pas.

ARCAN­GE­LI — Et moi. Moi qui ne cher­chais rien. Moi qui ne vou­lais que man­ger. Un cui­si­nier, signo­ri. Un cui­si­nier sans emploi dans une auberge de Trieste et l’or du Saxon dans la chambre d’à côté. Les murs entre les chambres sont minces. On entend tout. J’entendais l’or briller. Si, si, on entend l’or, l’or fait un bruit dans la tête de celui qui n’a rien, un bruit plus fort que la rai­son, plus fort que Dieu, plus fort que le pardon.

Le lustre s’éteint com­plè­te­ment. Noir. Les voix conti­nuent dans le noir.

Dans le noir, les voix d’autres fan­tômes. Tous ceux du registre. Tous ceux de tous les registres. Ils passent dans le hall comme une pro­ces­sion, comme le cor­tège de cet après-midi, les cer­cueils de l’archiduc, sauf que ces cer­cueils-ci sont invi­sibles et les morts marchent debout.

UNE VOIX DE FEMME — J’ai per­du un gant dans le hall en 1831. Un gant de che­vreau blanc, bou­tons de nacre. Si quelqu’un le retrouve.

UN OFFI­CIER — Haupt­mann Frie­drich von Kel­ler, Dritte Bataillon, Siebtes Regi­ment. J’ai pas­sé une nuit ici en 1866 avant d’embarquer pour Lis­sa. Chambre 9. J’ai écrit une lettre à ma femme. La lettre n’est jamais arri­vée. Moi non plus.

UN MAR­CHAND — Pesce. Olio. Sale. For­mag­gio. Dov’è il magaz­zi­no. Où est l’entrepôt. Je cherche l’entrepôt. L’Hospitium Mag­num avait un entre­pôt au rez-de-chaus­sée et du pois­son salé et de l’huile dans des jarres, je le sais parce que je suis venu, je viens tous les mar­dis, je viens depuis sept cents ans, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, nous venons le mar­di, c’est le jour du mar­ché, le mar­di, tou­jours le mardi.

Bep­po pense : demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon.

UN ENFANT — Mama. Mama. Dove sei. Mama.

Le lustre se ral­lume. D’un coup. Tous les soixante bras. Le hall est vide. Bep­po est seul. Le registre est fer­mé. Comme s’il ne s’était rien pas­sé. Mais les gout­te­lettes de verre tremblent encore. Encore. Encore.

Non. Le hall n’est pas vide. Au fond, près de la porte de ser­vice, une lumière. Une lumière rou­geâtre. L’odeur de la Cava­na. Les qua­rante mai­sons de la Cava­na. L’odeur de par­fum bon mar­ché et de sueur et de lampe à pétrole et de draps et de crème et de linge et de ruelle et de port. Le hall se pro­longe, s’étire, devient une ruelle, les colonnes de marbre deviennent des murs décré­pis, le par­quet devient des pavés, le lustre de Mura­no devient un réver­bère, et Bep­po est tou­jours là mais il n’est plus der­rière le comp­toir, il est dans la ruelle, il est à Cava­na, il a vingt ans, il est déjà por­tier de nuit mais c’est sa nuit de congé et il est à Cava­na parce qu’à vingt ans on va à Cava­na les nuits de congé.

BEP­PO À VINGT ANS — Olga. Lui­sa. Mari­ja. Kata­ri­na. Je ne me sou­viens plus de laquelle. Des mains, oui. Des mains qui sen­taient le savon de Mar­seille et quelque chose d’autre des­sous, quelque chose que le savon ne cou­vrait pas, la mer peut-être, ou le pois­son, les filles de Cava­na venaient du port, des îles, d’Istrie, de Dal­ma­tie, elles venaient de par­tout où il y a de la pau­vre­té et de l’eau, elles venaient comme le pois­son, par la mer, et elles finis­saient à Cava­na, qua­rante mai­sons, qua­rante femmes, je ne sais plus laquelle.

CASA­NO­VA — Tou­jours les mêmes. Le même quar­tier dans chaque ville. À Venise le Ridot­to. À Paris le Palais-Royal. À Londres Covent Gar­den. À Trieste, Cava­na. L’homme qui entre dans ces quar­tiers cherche ce que tous les hommes cherchent : l’oubli de soi. Cinq minutes sans pen­ser. Cinq minutes où le corps com­mande et la tête se tait. J’ai cher­ché cela toute ma vie et je ne l’ai trou­vé que dans les pri­sons, à Venise, sous les Plombs, quand il n’y avait plus de femmes ni de jeu ni de fuite et que je ne pou­vais plus être que moi-même, c’est-à-dire personne.

La ruelle s’efface. Les murs rede­viennent des colonnes. Les pavés rede­viennent du par­quet. Le réver­bère rede­vient le lustre. Bep­po a de nou­veau cin­quante ans et des chaus­sures à trente-deux cou­ronnes qui lui font mal aux pieds.

Par la vitre de la porte d’entrée. Dehors. La piaz­za. Un homme tra­verse en dia­go­nale, venant des arcades du Caf­fè degli Spec­chi, mar­chant vers la via del Cor­so. Lunettes, cha­peau, canne. Il s’arrête devant l’hôtel. Il regarde à tra­vers la vitre. Il voit Bep­po. Bep­po le voit.

JOYCE — That man.

BEP­PO — Quel Irlan­dais.

Ils se regardent à tra­vers la vitre. L’un dedans, l’autre dehors. L’un qui veille, l’autre qui ne dort pas. Le verre entre eux comme le verre entre les miroirs du Caf­fè degli Spec­chi, et dans le reflet de la vitre le visage de Joyce se super­pose au visage de Bep­po et les deux visages deviennent un seul visage qui n’est ni l’un ni l’autre mais le visage de l’homme qui attend, le visage d’Ulysse, le visage de Bloom, le visage de personne.

WIN­CKEL­MANN — Écris-le.

CASA­NO­VA — Écris-nous.

ARCAN­GE­LI — Écris tout.

Joyce conti­nue sa route. Sa sil­houette dis­pa­raît dans le Cor­so. Le bruit de la canne sur les pavés. Puis plus rien. La piaz­za. La mer. La nuit.

Le hall. Bep­po seul. Le registre fer­mé. L’ascenseur immo­bile. Le lustre qui tremble. Deux heures qua­rante-cinq. Les fan­tômes sont par­tis. Ou non. Ils ne partent jamais. Ils sont dans les murs. Ils sont dans l’eau des tuyaux et dans le bois du comp­toir et dans le verre du lustre et dans les pages du registre et dans la mémoire de Bep­po qui est la mémoire de Moret­ti qui est la mémoire de l’hôtel qui est la mémoire de la ville.

WIN­CKEL­MANN — Ti per­do­no.

Mais ce n’est plus Win­ckel­mann qui parle. C’est le bâti­ment. C’est le par­quet de noyer et les colonnes de marbre et le lustre de Mura­no et les tuyaux dans les murs et les fon­da­tions sous les fon­da­tions. Le bâti­ment par­donne au cou­teau comme la mer par­donne au sel. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. Parce que les murs n’ont pas le choix. Parce que le registre ins­crit les assas­sins à côté des vic­times, les vivants à côté des morts, les archi­ducs à côté des cui­si­niers, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, sans par­don ni condam­na­tion, le registre enre­gistre, c’est tout, c’est tout ce qu’il sait faire.

Trois heures moins le quart. Bep­po est debout. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Le lustre ne tremble plus. Les fan­tômes dorment. Bep­po ne dort pas. Bep­po ne dor­mi­ra pas. Bep­po veille.

VI — CHAMBRE 10

3h

Un homme entre dans une chambre d’hôtel et ne sait pas qu’il n’en sor­ti­ra pas vivant.

 

Sten­dal. Le père cor­don­nier. Les mains du père, larges, cra­que­lées, les mains qui tiennent le cuir comme on tient un ani­mal bles­sé. L’enfant regarde. L’enfant vou­drait des mains blanches. L’enfant aura des mains blanches.

 

Rome. Les sta­tues. La pre­mière fois. L’Apollon du Bel­vé­dère. Le marbre qui res­pire, qui ne res­pire pas, qui fait sem­blant de res­pi­rer, et c’est plus beau que la res­pi­ra­tion, c’est la res­pi­ra­tion libé­rée du corps, la res­pi­ra­tion pure, edle Ein­falt, noble sim­pli­ci­té, le souffle de la pierre.

Le Pape m’a nom­mé Pré­fet des Anti­qui­tés. Moi. Le fils du cor­don­nier de Stendal.

Vienne. Les médailles. L’Impératrice Marie-Thé­rèse sou­rit. Ses mains à elle aus­si, blanches, avec des bagues, les mains qui donnent les médailles et les médailles brillent et l’or est chaud dans la paume et je les emporte comme un enfant emporte un tré­sor, dans la poche, en ser­rant, et sur la route de Trieste je les sors et je les regarde et elles brillent dans le soleil et je suis heu­reux comme un enfant du cor­don­nier de Sten­dal qui a de l’or dans la poche.

 

Pour­quoi Trieste. Pour­quoi m’arrêter. Je devais prendre un navire pour Ancône et de là Rome. Mais quelque chose. Un pres­sen­ti­ment. Non. La fatigue. Les auberges. Les lits de corde et les punaises et le vin aigre et les cochers qui volent. Le voyage est un désen­chan­te­ment pro­gres­sif. On part pour la beau­té et on ren­contre la boue.

 

Gio­van­ni. J’ai don­né mon pré­nom seule­ment. Sans patro­nyme. Pour­quoi. Jeu. Vani­té. L’homme le plus célèbre d’Europe qui joue à être per­sonne. Comme un dieu qui se déguise en men­diant pour tra­ver­ser les villes. Ulysse chez les Cyclopes. Per­sonne. Je m’appelle Personne.

 

Le gar­çon de la chambre d’à côté. Petit. Brun. Cui­si­nier. Il dit. De Pis­toia. Des yeux. Des yeux qui regardent. Qui regardent quoi. Les médailles. Mes mains quand je tiens les médailles. Je les lui montre. Pour­quoi. Vani­tas. Vanitatum.

 

Le cou­teau.

 

Le pre­mier coup ne fait pas mal. Le pre­mier coup est une sur­prise. Le corps ne com­prend pas. Le corps dit : ce n’est pas pos­sible. Et puis le deuxième coup et le corps com­prend et le troi­sième et le qua­trième et le cin­quième et le sixième et le sep­tième et le corps ne dit plus rien.

 

Guar­da che mi ha fatto.

 

Je des­cends l’escalier. Le sang entre les doigts. Le sang est chaud, c’est la seule chose que je pense, le sang est chaud et mes mains sont chaudes et les médailles sont froides, il a pris les médailles, les médailles de l’Impératrice, l’or, tout l’or dans les mains du cui­si­nier main­te­nant, et moi je des­cends avec du sang à la place de l’or et je crie dans l’escalier et personne.

 

Per­sonne ne vient. Les domes­tiques. Les murs. Le hall. L’auberge entière se tait. La ville se tait. Trieste se tait. Comme elle se tai­ra cent qua­rante-six ans plus tard quand d’autres cer­cueils pas­se­ront sur la piaz­za et que la ville retien­dra son souffle.

 

Je par­donne.

Je ne sais pas pourquoi.

Le par­don n’a pas de rai­son. Le par­don est un spasme du cœur, comme le meurtre est un spasme de la main.

 

La chambre 10. Le chiffre reste. Les murs changent, le par­quet change, la fenêtre se déplace, les meubles dis­pa­raissent, le bâti­ment est démo­li et recons­truit et démo­li et recons­truit et le chiffre reste, 10, comme un clou dans le vide, un clou qui tient ensemble six siècles de murs, et le por­tier de nuit dit È sta­to Win­ckel­mann en riant et en ne riant pas et c’est ma comé­die, c’est ma tra­gé­die, c’est mon nom qui reste quand le sang est sec et le par­don oublié et l’or fon­du et la roue brisée.

 

Chambre 10. Trois heures du matin. Un cou­rant d’air.

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 1

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 1

Grand Hotel Duchi d’Aosta, Trieste

Nuit du 28 au 29 juin 1914

I — LE HALL

22h

Dix heures. Les clés.

Bep­po posa les mains sur le comp­toir et le bois tiède remon­ta dans ses paumes comme quelque chose de vivant. Le noyer. Depuis com­bien d’années ce comp­toir. Depuis les Ciga, disait Moret­ti, depuis avant les Ciga, depuis le Vano­li, peut-être depuis avant le Vano­li. Ses mains connais­saient chaque veine du bois, chaque cica­trice sous le ver­nis. En haut le verre nou­veau, doré, bronze, les reflets de la mer disaient-ils dans le jour­nal quand ils ont refait. Reflets. La mer ne fait pas de reflets à dix heures du soir. Noire la mer. Noire et plate et silen­cieuse ce soir devant la piaz­za et toute la jour­née aus­si silen­cieuse, la jour­née des cercueils.

La clé du 7 pen­dait encore. Le Grec, Dou­va­ris, pas ren­tré. Au café sans doute, ou au casi­no, ou chez les femmes à Cava­na. Les Grecs ont de l’argent pour tout ça. La clé du 12 man­quait, bon, les Autri­chiens de Graz, le couple, ren­trés tôt, ella avait les yeux rouges toute la jour­née, le cor­tège, elle pleu­rait pour l’archiduc ou elle pleu­rait pour pleu­rer. Les femmes pleurent pour les morts des autres comme pour les leurs. Maria pleu­rait quand la chatte est morte et elle ne pleu­rait pas quand son frère. Non. Ne pas pen­ser au frère de Maria. La clé du 14, la clé du 16, la clé du 21. Le 10 est vide. Le 10 est tou­jours vide. Enfin presque tou­jours. On le donne quand il n’y a plus rien d’autre, et les clients ne res­tent jamais long­temps, ils sentent quelque chose, le froid peut-être, les murs, je ne sais quoi. È sta­to Winckelmann.

Le lustre. Ce lustre. Baro­vier e Toso, verre de Mura­no, aqua­ma­rine, ils l’avaient fait venir de Venise pièce par pièce, soixante bras, peut-être quatre-vingts, per­sonne n’a jamais comp­té. Moret­ti disait qu’il valait plus que la moi­tié des chambres réunies. À cette heure-ci éteint, presque éteint, deux bou­gies élec­triques sur soixante, le mini­mum pour qu’un client qui rentre voie le comp­toir et son propre che­min jusqu’à l’escalier. Les gout­te­lettes de verre trem­blaient quand même. Pour­quoi tremblent-elles. Pas de vent dans le hall. Pas de bora ce soir, rien, calme plat, la ville retient son souffle depuis cet après-midi, depuis le port, depuis les cer­cueils, tout est lourd et immo­bile. Et pour­tant le lustre tremble. Le bâti­ment res­pire, disait Moret­ti. Tous les bâti­ments res­pirent, et celui-ci plus que les autres parce qu’il est vieux et qu’il a des choses dans les poumons.

Mes pieds. Déjà. Il n’est que dix heures et déjà les pieds. Le gauche sur­tout, sous la voûte, cette dou­leur qui remonte dans la che­ville. Les chaus­sures de Grün­baum, via Car­duc­ci, trente-deux cou­ronnes, trop cher, Maria avait dit trop cher et elle avait rai­son et je les ai ache­tées quand même et elles me font mal depuis le pre­mier jour. L’orgueil des pieds. Ache­ter des chaus­sures trop chères qui font mal pour avoir l’air d’un por­tier de grand hôtel et pas d’un por­tier de pen­sion de famille. Comme si les clients regar­daient les pieds du por­tier. Ils ne regardent rien. Ils regardent le lustre en entrant et la clé en sor­tant et entre les deux ils regardent à tra­vers vous comme à tra­vers du verre, pas le beau verre aqua­ma­rine de Baro­vier e Toso, non, du verre ordi­naire, invi­sible, un homme-fenêtre, ecco, un homme par lequel on passe pour aller dormir.

Cos­sa ti vol. C’est le métier. Vingt-deux ans de métier. Vingt-deux ans de nuits. Moret­ti en avait fait trente et il est mort dans son lit un mar­di à quatre heures de l’après-midi, la seule heure de la jour­née où il n’avait jamais été éveillé, comme si la mort l’avait pris par sur­prise en le trou­vant les yeux fer­més pour une fois, tiens celui-là dort, pro­fi­tons-en. Si je meurs ce sera la nuit, les yeux ouverts, der­rière ce comp­toir, et le pre­mier client à des­cendre le matin me trou­ve­ra debout et raide et il pen­se­ra que je suis un meuble. Un meuble qui fai­sait par­tie du hall, entre le lustre et l’escalier, un meuble en forme d’homme avec des chaus­sures à trente-deux couronnes.

Un bruit à l’étage. Deuxième étage. Les tuyaux. Quelqu’un tire la chasse ou fait cou­ler un bain. À cette heure-ci. Les Autri­chiens de Graz peut-être, les gens en deuil prennent des bains la nuit, j’ai remar­qué ça, les gens très tristes se lavent beau­coup, comme s’ils vou­laient ôter quelque chose de la peau, la mort des autres, la sueur de la tris­tesse. L’eau court dans les tuyaux, des­cend dans les murs, rejoint les cana­li­sa­tions sous le sol, sous les fon­da­tions, là où il y avait avant l’Hospitium Mag­num, le pre­mier relais, trei­zième siècle, les murs sont pleins de tuyaux et les tuyaux sont pleins d’eau et l’eau est pleine de la crasse de six siècles de voya­geurs. Pen­sée dégoû­tante. Ne pas pen­ser à ça. Pen­ser au pois­son. Demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon, Maria le fait avec les pommes de terre et le roma­rin, bran­zi­no al for­no con patate, quand le prix est bon. Deux cou­ronnes le kilo la semaine der­nière. Trop cher le bran­zi­no aus­si. Tout est trop cher. L’archiduc est mort et le bran­zi­no est trop cher, voi­là les nou­velles de la journée.

Cet après-midi. Le cor­tège. Je les ai vus arri­ver par le port, les cer­cueils sur le navire, le SMS Viri­bus Uni­tis, l’ironie, uni­tis, la force unie, rien n’est uni, tout se défait, l’Empire se défait, les Ita­liens tirent d’un côté, les Slaves de l’autre, les Alle­mands du troi­sième, et au milieu Trieste, tou­jours au milieu, tou­jours entre, ni l’un ni l’autre, les deux à la fois, xe vero, c’est ça Trieste, un entre-deux, un hôtel, un lieu de pas­sage. Les cer­cueils des­cen­dus sur le quai. Les sol­dats. Les che­vaux noirs. Le silence de la piaz­za. Moi sur le seuil de l’hôtel, en livrée, au garde-à-vous, tous les por­tiers des hôtels de la piaz­za au garde-à-vous, le Vano­li et le Duchi c’est la même chose main­te­nant mais je dis encore Vano­li par­fois, mon père disait Vano­li, et son père disait Locan­da Grande, et le père de son père disait Oste­ria, et avant ça Hos­pi­tium Mag­num, les noms changent et le seuil reste et sur le seuil un homme debout qui regarde pas­ser les morts.

Les morts de cet hôtel. Mieux vaut ne pas comp­ter. Mieux vaut ne pas pen­ser à Win­ckel­mann ce soir. Mais c’est plus fort que moi, chaque fois que je passe devant le 10, chaque nuit, cette espèce de cou­rant d’air dans le cou­loir du pre­mier étage, même quand toutes les fenêtres sont fer­mées, même en été, sur­tout en été, le 8 juin c’est en été qu’il est mort, juin 1768, sette col­pi di col­tel­lo, sept coups de cou­teau, cinq mor­tels, dans cette chambre, qui n’est plus la même chambre, les murs ont été refaits trois fois depuis, le par­quet chan­gé, la fenêtre dépla­cée, il ne reste rien de la chambre de 1768, rien que le numé­ro, le 10, on aurait pu chan­ger le numé­ro aus­si, on aurait dû, mais non, la direc­tion a gar­dé le numé­ro, per sca­ra­man­zia ou par fier­té ou par com­merce, il y a des gens qui demandent la chambre du mort, des Alle­mands sur­tout, des pro­fes­seurs avec des lunettes qui veulent dor­mir là où Win­ckel­mann a été poi­gnar­dé, comme si le mate­las avait une mémoire, comme si le sang tra­ver­sait les siècles à tra­vers les sommiers.

Guar­da che mi ha fat­to. C’est ce qu’il a crié dans l’escalier. Regar­dez ce qu’il m’a fait. Il des­cen­dait en se tenant le ventre et le sang cou­lait entre ses doigts et il criait aux domes­tiques qui n’avaient rien enten­du, qui dor­maient ou fai­saient sem­blant, et Arcan­ge­li cou­rait déjà dans la rue, le cou­teau encore, non, il avait lais­sé le cou­teau, le cou­teau et la corde, oui la corde aus­si, il avait essayé de l’étrangler d’abord et ensuite le cou­teau, et Win­ckel­mann, le vieux Win­ckel­mann, le Signor Gio­van­ni comme il se fai­sait appe­ler, faux nom, inco­gni­to, pour­quoi inco­gni­to, l’homme le plus célèbre d’Europe qui se cache dans une auberge de Trieste sous un faux nom, quelque chose ne va pas dans cette his­toire, n’a jamais été, quelque chose d’opaque au fond, comme le verre du comp­toir quand la lumière ne passe plus à tra­vers, quelque chose qui regarde depuis l’autre côté.

Il lui a par­don­né avant de mou­rir. C’est ça qui m’a tou­jours. Si un homme me poi­gnar­dait sept fois je ne lui par­don­ne­rais pas. Même une fois. Même un seul coup de cou­teau je ne par­don­ne­rais pas. Mais Win­ckel­mann a par­don­né à Arcan­ge­li et Arcan­ge­li a été roué vif sur la piaz­za devant l’hôtel quand même, le 20 juillet, qua­rante-deux jours après, le par­don de la vic­time ne compte pas pour la jus­tice des hommes, ni pour celle de Dieu d’ailleurs, cos­sa xe el per­do­no, qu’est-ce que le par­don si le corps est ouvert et le sang répan­du et les médailles de l’impératrice volées, les médailles de Marie-Thé­rèse, en or, c’est pour ça qu’il l’a tué, pour l’or, ou pas pour l’or, les his­to­riens disent autre chose, les his­to­riens disent l’amour ou la poli­tique ou la folie, les his­to­riens ne savent rien, je suis por­tier de nuit depuis vingt-deux ans et je sais que les hommes tuent pour trois rai­sons, l’argent, la peur et l’humiliation, et que le reste c’est de la littérature.

Onze heures moins le quart. Dou­va­ris n’est pas ren­tré. Le hall est vide. Le lustre tremble. Mes pieds.

II — LE CAFFÈ

23h

Les miroirs. Degli Spec­chi. Le café des miroirs. Moi dans le miroir, moi dans l’autre miroir, moi dans le miroir du miroir, com­bien de Joyce dans ce café ce soir, six, huit, une infi­ni­té, une régres­sion de Joyce décrois­sants vers un point de fuite qui serait Dublin.

L’Opollo est tiède. Deuxième verre. Peut-être un troi­sième. Non. Nora sau­ra. Nora sait tou­jours. L’odorat de Nora, infaillible pour le vin, le tabac, le men­songe. Le vin de cette région, cru des col­lines du Car­so, âpre, un peu de soufre, pas vrai­ment bon mais c’est le vin d’ici et le vin d’ici c’est le vin d’ici. Boire le lieu. Deve­nir le lieu en buvant. Ulysse buvait le vin de chaque île.

Dehors la piaz­za. L’immense piaz­za ouverte sur la mer noire. Pas une âme. Il y avait un cor­tège aujourd’hui sur cette piaz­za, des mil­liers de gens, les cer­cueils de l’archiduc et de sa femme, le navire de guerre dans le port, les che­vaux, les sabres, et main­te­nant rien, vide, les pavés lui­sants de la cha­leur du jour qui redes­cend dans la pierre, la mer plate et noire au bout comme une page non écrite. A blank page. Tabla­ture. Tabu­la. Rasa.

Le gar­çon essuie les tables. Bien­tôt ils fer­me­ront. Com­bien de cafés dans cette ville. Plus que de biblio­thèques. Plus que d’églises. Le café comme ins­ti­tu­tion civique, comme forum, comme ago­ra, les Grecs avaient l’agora et les Tries­tins ont le caf­fè et c’est la même chose au fond, une place publique avec du bruit et des opi­nions et de la fumée au lieu du soleil. Sve­vo au San Mar­co tous les jours, Saba au Tom­ma­seo, moi ici, agli Spec­chi, parce que les miroirs et parce que la piaz­za et parce que de cette table-ci on voit le hall du Duchi d’Aosta par la porte vitrée quand elle s’ouvre et le hall est un pays et chaque hôtel est un pays avec ses lois et ses fron­tières et sa popu­la­tion de passage.

Dubli­ners. Treize jours. Treize jours que le livre existe et pas une ligne dans le Freeman’s Jour­nal, pas un mot dans Sinn Féin, rien, le silence de Dublin sur Dublin, la ville qui ne veut pas se voir dans le miroir. Degli Spec­chi. Dublin des miroirs. 499 exem­plaires dont 120 ache­tés par moi, 120, quatre mois de leçons d’anglais au baron Ral­li pour payer 120 exem­plaires de mon propre livre que per­sonne ne lit. Richards m’écrit que les ventes sont stag­nant. Stag­nant. Le mot est juste. Stag­nant comme l’eau du canal Grande le dimanche, stag­nant comme la conver­sa­tion au dîner de la com­tesse Sor­di­na, stag­nant comme la prose de tout le monde sauf celle que j’essaie d’écrire et qui ne stagne pas, non, qui coule, qui court, qui se jette, qui.

Ce livre que j’essaie d’écrire. Ce truc. Cette chose sans forme encore, ou trop de formes, toutes les formes en même temps, comme l’eau qui prend la forme du réci­pient et le réci­pient c’est Dublin et Dublin c’est le monde et le monde c’est un seul jour. One day. One single day. Bloom’s day. Non. Pas encore. Le nom est là mais la chose pas encore, la chose se forme, len­te­ment, dans les rues de Trieste qui sont les rues de Dublin vues à l’envers dans un miroir, degli Spec­chi, tou­jours les miroirs, on n’écrit que de loin, on n’écrit que depuis l’exil, il faut perdre le lieu pour le pos­sé­der, Nora l’a com­pris avant moi, Nora qui n’écrit pas mais qui sait, she knows, avec cette science des femmes de Gal­way qui est une science de la marée et de l’attente.

Cet après-midi les cer­cueils. Je n’y suis pas allé. Sta­nis­laus y est allé, Sta­nis­laus va à tout, Sta­nis­laus est un citoyen, moi je suis un artiste c’est-à-dire un mau­vais citoyen, j’étais à la table de la cui­sine devant les épreuves du Por­trait et j’entendais par la fenêtre ouverte de la via Bra­mante le silence de la ville, ce silence énorme, un silence de cathé­drale éten­du à toute la ville, le silence d’une ville de deux cent mille habi­tants rete­nant son souffle pen­dant que deux morts passent, et je pen­sais Hades, je pen­sais Glas­ne­vin, je pen­sais Pad­dy Dignam dans le cor­billard et les rues de Dublin bor­dées de monde et Leo­pold Bloom dans la voi­ture avec Mar­tin Cun­nin­gham et Mr Power et Simon Deda­lus, non, pas Deda­lus, pas encore, les noms bougent encore, se déplacent comme les pièces d’un échi­quier dont je ne connais pas encore les règles, je les invente en jouant.

Hades. Oui. L’enterrement. Il y aura un enter­re­ment dans le livre. Un homme meurt à Dublin et on le porte à Glas­ne­vin et la voi­ture tra­verse la ville et par la vitre on voit Dublin comme on voit Trieste par la vitre du Caf­fè degli Spec­chi, les rues, les ponts, les gens, les chiens, les bou­tiques, Nel­son sur sa colonne comme la sta­tue de Maxi­mi­lien sur la piaz­za, non c’est Charles VI sur la colonne, Maxi­mi­lien c’est Mira­mare, Maxi­mi­lien c’est le Mexique, Maxi­mi­lien fusillé à Que­ré­ta­ro, encore un archi­duc mort, la mai­son d’Autriche pro­duit des cadavres comme la mai­son Vene­zia­ni pro­duit de la pein­ture sous-marine, en quan­ti­té indus­trielle, pour l’exportation.

Schmitz. Mon vieux Schmitz. Ce soir chez les Vene­zia­ni il ne dort pas, il ne dort jamais, l’insomnie comme tech­nique nar­ra­tive, il m’a dit un jour on n’écrit bien que quand on devrait dor­mir, le cer­veau dans cet état entre la luci­di­té et le rêve, pas tout à fait ici pas tout à fait ailleurs, la conscience de Zeno. La conscience de Zeno. Il m’a racon­té cette idée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer et qui ana­lyse tout, les excuses, les men­songes, les der­nières ciga­rettes qui ne sont jamais les der­nières. L’ultima siga­ret­ta. Schmitz ne sait pas encore qu’il l’écrira. Moi non plus je ne sais pas encore ce que j’écrirai mais je sais que Schmitz en fait par­tie, ses mains quand il parle, sa manière de dire I sup­pose so avec une into­na­tion de Trieste qui trans­forme l’anglais en musique bal­ka­nique, sa femme Livia et ses che­veux, Good God che capel­li, la rivière, oui, une femme qui serait une rivière, les che­veux d’une femme qui coulent comme une rivière à tra­vers une ville, non, à tra­vers un livre, non, c’est la même chose, la ville est le livre et le livre est la ville et la rivière tra­verse les deux.

Schmitz me demande des secrets sur les Irlan­dais. Tell me some secrets about Irish­men. Your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il rit quand il dit ça et son rire est celui de Bloom, oui, cette bon­ho­mie, cette iro­nie tendre, cet art de trans­for­mer la bles­sure en blague, l’exclusion en comé­die. Un Juif à Trieste est un Juif à Dublin est un Juif à Ithaque est un homme seul dans une ville qui est la sienne et qui ne l’est pas. Only a forei­gner would do. Ulysse est un étran­ger par­tout, même chez lui, sur­tout chez lui, parce qu’il est par­ti et que le retour n’abolit pas le départ.

Un bruit de verre. Le gar­çon a lais­sé tom­ber quelque chose. Onze heures et quart. Je devrais ren­trer. La via Bra­mante. Les esca­liers. Le chat sur le palier, celui de la phar­ma­cienne du rez-de-chaus­sée, la Piccìo­la, le chat qui m’attend comme si j’étais le seul homme de Trieste à reve­nir la nuit, le seul Ulysse de ce palier. Nora dort. Les enfants dorment. Gior­gio dans son lit trop petit, Lucia dans son ber­ceau qu’on devrait chan­ger, les pieds dépassent, elle gran­dit, tout gran­dit sauf mon compte en banque et la liste de mes lecteurs.

En me levant je vois par la vitre le hall du Duchi d’Aosta. La porte vitrée ouverte sur la piaz­za, la lumière faible du lustre, on dis­tingue à peine les colonnes de marbre rouge et tout au fond le comp­toir et der­rière le comp­toir un homme, le por­tier de nuit, immo­bile, un homme qui veille. Qui regarde la nuit. Qui attend. Qui est-il. Que pense-t-il. Que voit-il quand il regarde dans le noir du hall et que le noir du hall le regarde en retour. Cet homme est un per­son­nage. Pas le mien, pas encore. Ou si. Cet homme est Leo­pold, non, est Bloom, non, est Ulysse, non, n’est per­sonne encore, est un homme debout der­rière un comp­toir dans un hôtel de Trieste qui attend l’aube et ne sait pas qu’il est en train de deve­nir quelqu’un dans la tête d’un Irlan­dais insom­niaque assis au café d’en face qui ne sait pas lui-même ce qu’il est en train d’écrire.

Degli Spec­chi. Les miroirs. L’homme dans le miroir qui regarde l’homme der­rière le comp­toir qui ne sait pas qu’on le regarde. Comme Dieu regarde ses créa­tures, avec ten­dresse et impuis­sance. Comme Homère regar­dait Ulysse. Comme Dublin me regarde depuis l’autre bout de l’Europe par-des­sus les Alpes et la Manche et la mer d’Irlande, Dublin qui ne veut pas de mon livre mais qui ne peut pas m’empêcher de l’écrire.

Je paie. Je sors. La piaz­za immense. La mer. La nuit de Trieste. Quelque part là-haut dans les rues la via Bra­mante et le lit et Nora et le chat et les épreuves du Por­trait sur la table de la cui­sine et le cahier bleu où j’ai com­men­cé à noter des choses, des bouts, des frag­ments, des noms de rues dubli­noises, des heures, un sché­ma, une carte de la ville qui est une carte du corps humain qui est une carte de l’Odyssée, et tout cela devien­dra quelque chose, je ne sais pas quoi, pas encore, pas encore.

Trieste Zürich Paris. Non. Pour l’instant seule­ment Trieste. Seule­ment cette nuit. Seule­ment ce pas et le sui­vant et le sui­vant sur les pavés de la piaz­za Uni­tà et la mer à gauche et l’hôtel der­rière moi et l’homme der­rière le comp­toir que je ne rever­rai pas et que je n’oublierai pas.

III — LE REGISTRE

Minuit

Minuit. Bep­po ouvre le registre.

Le grand livre. Relié cuir, tranche dorée, six cents pages, la moi­tié rem­plies. Le registre des entrées et des sor­ties, des arri­vées et des départs, des noms et des numé­ros de chambre, des natio­na­li­tés et des durées de séjour. Le registre qui ne dit rien et qui dit tout. Chaque nom une vie, chaque date un monde, chaque signa­ture une pro­messe de retour qui ne sera presque jamais tenue.

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

Piaz­za Uni­tà d’Italia, n° 2 — Trieste

REGISTRE DES VOYA­GEURS — Juin 1914

28 juin 1914

DOU­VA­RIS, Spy­ri­don K. — Sujet hel­lé­nique — Négo­ciant — Cor­fou / Trieste — Ch. 7 — Arri­vée 24 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : clé non ren­due au 28, ren­trée après minuit fréquente.

KESS­LER, Rudolf & Frau Mathilde, née Brandt — Sujets autri­chiens — Indus­triel (tex­tile) — Graz — Ch. 12 — Arri­vée 26 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : Frau Kess­ler indis­po­sée le 28, bain chaud com­man­dé à 22h15.

GALAT­TI, Deme­trios, Mme Éléo­nore, & suite (2 domes­tiques) — Sujets otto­mans / hel­lènes — Arma­teur — Constan­ti­nople / Trieste — Ch. 21–22 — Arri­vée 19 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : abon­ne­ment télé­pho­nique urbain.

HART­MANN, Pr. Dr. Frie­drich — Sujet prus­sien — Pro­fes­seur d’archéologie clas­sique, Uni­ver­si­té de Göt­tin­gen — Ch. 10 — Arri­vée 28 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : a deman­dé spé­ci­fi­que­ment la chambre 10. A deman­dé des infor­ma­tions sur Winckelmann.

NIE­METZ, Josef — Sujet autri­chien — Repré­sen­tant de com­merce (machines agri­coles) — Vienne — Ch. 14 — Arri­vée 28 juin — Départ 29 juin — Obser­va­tions : aucune.

[Ch. 16 : VACANTE. Ch. 10 : voir supra. Ch. 3, 5, 8, 9, 15, 18, 19, 20 : séjours en cours, rien à signaler.]

Mais avant eux, et avant tous ceux-là, et bien avant que la piaz­za ne s’appelât Uni­tà et bien avant qu’elle ne s’appelât Grande, bien avant que le bâti­ment ne s’appelât Duchi et bien avant qu’il ne s’appelât Vano­li et bien avant qu’il ne s’appelât Locan­da et bien avant qu’il ne s’appelât Oste­ria, il y eut le pre­mier registre, qui n’était pas un livre mais une planche de bois sur laquelle un clou rouillé rete­nait un mor­ceau de par­che­min, et sur ce par­che­min les noms des pre­miers voya­geurs de l’Hospitium Mag­num, trei­zième siècle de Notre-Sei­gneur, mar­chands de sel, de pois­son, d’huile et d’épices, marins de retour d’Istrie et de Dal­ma­tie et des îles, hommes sans autre nom que leur métier et leur pro­ve­nance, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, des noms comme des coor­don­nées géo­gra­phiques, des noms-bous­soles, des noms qui disent d’où l’on vient et non pas qui l’on est, car qui l’on est ne regarde que Dieu, et le registre n’est pas Dieu, le registre est César.

 

LOCAN­DA GRANDE — EXTRAITS DU REGISTRE RECONS­TI­TUÉ

(d’après les Archives muni­ci­pales de Trieste, Fon­do Alber­ghie­ro, § VII-XII)

1727 — Ouver­ture de l’Osteria Grande sur les fon­da­tions de l’Hospitium Mag­num. Pro­prié­té muni­ci­pale. Capa­ci­té : 14 chambres, 6 écu­ries. Tarif : 3 kreu­zers la nuit, paille comprise.

1765 — Agran­dis­se­ment et res­tau­ra­tion. L’Osteria Grande devient Locan­da Grande. Capa­ci­té por­tée à 22 chambres. Hôtes notables cette année-là : aucun.

1er juin 1768 — Arri­vée d’un voya­geur se décla­rant sous le nom de GIO­VAN­NI (pré­nom seul, sans patro­nyme). Natio­na­li­té non décla­rée. Pro­fes­sion non décla­rée. Pro­ve­nance : Vienne. Des­ti­na­tion décla­rée : Ancône, par mer. Ch. 10. Séjour pré­vu : quelques jours (en attente de navire). Obser­va­tions : néant.

2 juin 1768 — Arri­vée de Fran­ces­co ARCAN­GE­LI, né à Cam­pi­glio di Cire­glio (Pis­toia), cui­si­nier, sans emploi. Ch. 11 (conti­guë au n° 10). Tarif réduit.

 

COPIE CONFORME — Pro­cès-ver­bal d’autopsie

Tri­bu­nal cri­mi­nel impé­rial de Trieste, 9 juin 1768

En la chambre n° 10 de la Locan­da Grande, sise sur la Piaz­za San Pie­tro, aujourd’hui neu­vième jour du mois de juin de l’an de grâce mil sept cent soixante-huit, nous, Dr. Gio­van­ni Bat­tis­ta Renal­di­ni, méde­cin asser­men­té près le Tri­bu­nal impé­rial, en pré­sence du gref­fier Signor Anto­nio Maren­zi, avons pro­cé­dé à l’examen du corps du défunt se fai­sant appe­ler Signor Gio­van­ni, iden­ti­fié ulté­rieu­re­ment comme Johann Joa­chim Win­ckel­mann, né à Sten­dal en Saxe, Pré­fet des Anti­qui­tés de Sa Sain­te­té le Pape Clé­ment XIII.

Le corps pré­sente sept bles­sures par arme blanche. Pre­mière bles­sure : région tho­ra­cique gauche, entre la qua­trième et la cin­quième côte, péné­trante, lésion du péri­carde. Deuxième bles­sure : région abdo­mi­nale supé­rieure, péné­trante, lésion du foie. Troi­sième bles­sure : région abdo­mi­nale inférieure —

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA ★★★★★

Piaz­za Uni­tà d’Italia — La plus grande place d’Europe ouverte sur la mer

L’établissement, fon­dé en 1873 par les soins des Assi­cu­ra­zio­ni Gene­ra­li sur les plans de l’ingénieur Euge­nio Gei­rin­ger, occupe l’emplacement his­to­rique de l’Hospitium Mag­num (XIIIe s.), de l’Osteria Grande (1727), de la célèbre Locan­da Grande (1765–1847) et de l’Hotel Gar­ni (1873). Sa façade éclec­tique, ornée de pilastres corin­thiens, de frises flo­rales et d’une balus­trade cou­ron­née de sta­tues allé­go­riques repré­sen­tant Trieste et Mer­cure, témoigne de la gran­deur d’une ville qui fut le qua­trième port de l’Empire. Trente-deux chambres et suites, toutes équi­pées du cou­rant élec­trique (depuis 1912), du télé­phone urbain et de salles de bain pri­vées avec eau cou­rante chaude et froide. Res­tau­rant de pre­mier ordre, spé­cia­li­tés de fruits de mer adria­tiques. Bar. Salon de lec­ture. Vue impre­nable sur la mer et sur la piaz­za. Tarifs à par­tir de 8 cou­ronnes la nuit (petit déjeu­ner com­pris). Réduc­tion pour séjours de longue durée. On parle alle­mand, ita­lien, fran­çais, anglais, grec et slovène.

PAR­MI NOS HÔTES ILLUSTRES : S.A.I. l’Archiduchesse Marie-Made­leine d’Autriche (épouse de Cosme de Médi­cis, 1608), S.A.R. l’Infante Marie d’Espagne (1631), S.A. Fede­ri­co Gon­za­ga Duc de Man­toue (1662), l’Amiral Hora­tio Nel­son et Lady Hamil­ton, S.M. la Reine Marie-Caro­line de Naples, LL.MM. les Empe­reurs Joseph II et Léo­pold II, M. Gia­co­mo Casa­no­va (che­va­lier de Sein­galt), M. Car­lo Gol­do­ni, S.A.R. le Prince Joa­chim Murat, S.A.R. le Prince Ber­na­dotte. — N.B. L’établissement décline toute res­pon­sa­bi­li­té quant aux évé­ne­ments sur­ve­nus en ses murs sous les admi­nis­tra­tions précédentes.

 

IL PIC­CO­LO DEL­LA SERA

Trieste, 29 giu­gno 1914

SOLENNE TRAN­SI­TO DELLE SALME IMPERIALI

Nel­la gior­na­ta di ieri la cit­tà di Trieste ha reso il suo estre­mo omag­gio alle salme di Sua Altez­za Impe­riale e Reale l’Arciduca Fran­ces­co Fer­di­nan­do d’Austria-Este e del­la sua consorte la Duches­sa Sofia di Hohen­berg, bar­ba­ra­mente assas­si­na­ti nel­la cit­tà di Sara­je­vo il gior­no pre­ce­dente. Il SMS Viri­bus Uni­tis, nave ammi­ra­glia del­la I.R. Mari­na, ha attrac­ca­to al Molo San Car­lo alle ore 10 del mat­ti­no. Le salme, deposte in bare di quer­cia rico­perte dal­la ban­die­ra impe­riale, sono state tra­spor­tate in pro­ces­sione solenne lun­go il Cor­so, la Riva Car­ciot­ti e la Piaz­za Grande fino alla sta­zione fer­ro­via­ria, scor­tate da un reg­gi­men­to di fan­te­ria, due squa­dro­ni di caval­le­ria e la ban­da musi­cale del 97° Reg­gi­men­to. Una fol­la consi­de­re­vole, sti­ma­ta in quin­di­ci­mi­la per­sone, ha assis­ti­to in reli­gio­so silen­zio al pas­sag­gio del cor­teo. Le auto­ri­tà civi­li e mili­ta­ri era­no pre­sen­ti al com­ple­to. Il com­mer­cio ha osser­va­to una gior­na­ta di chiu­su­ra. Nes­sun inci­dente è sta­to segnalato.

 

INVEN­TAIRE DES OBJETS CONTE­NUS DANS LE HALL

DU GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

À la date du 28 juin 1914, minuit

Un (1) lustre en cris­tal de Mura­no, manu­fac­ture Baro­vier e Toso, soixante bras, verre aqua­ma­rine, esti­ma­tion 4 200 cou­ronnes. Huit (8) colonnes revê­tues de marbre Rouge de Vérone, incrus­tées à l’identique des pilastres de la façade. Un (1) par­quet de noyer avec joints de lai­ton, sur­face 94 m², d’origine (1873). Un (1) comp­toir de récep­tion en bois, héri­té de la ges­tion CIGA, pla­teau de verre à reflets dorés et bron­zés, lon­gueur 3,40 m. Un (1) tapis iri­des­cent, manu­fac­ture G.T. Desi­gn, repré­sen­tant les ondu­la­tions de la mer Adria­tique. Un (1) tableau repré­sen­tant la Piaz­za Grande en 1847 (avant la démo­li­tion de la Locan­da Grande), huile sur toile, auteur incon­nu, cadre doré à la feuille. Un (1) registre des voya­geurs, relié cuir fauve, six cents pages, en ser­vice depuis le 1er jan­vier 1912. Un (1) porte-clés mural en aca­jou, trente-deux cro­chets, sept clés pré­sentes à minuit. Un (1) télé­phone mural Erics­son, rac­cor­dé au cen­tral urbain. Un (1) por­tier de nuit (Bep­po), debout.

 

Bep­po referme le registre. Les noms s’éteignent sous le cuir. Casa­no­va sous Gol­do­ni sous Nel­son sous Marie-Caro­line sous Joseph II sous Léo­pold II sous Win­ckel­mann. Tou­jours Win­ckel­mann. Le registre est un cime­tière où les noms sont cou­chés l’un sur l’autre comme les morts dans les fosses com­munes, les plus anciens au fond, les plus récents en sur­face, et si l’on creu­sait sous la page du 28 juin 1914 on trou­ve­rait Dou­va­ris cou­ché sur Kess­ler cou­ché sur Hart­mann cou­ché sur Nie­metz cou­chés sur tous les fan­tômes de la Locan­da Grande cou­chés sur le corps de Win­ckel­mann chambre 10 pre­mier étage sept coups de cou­teau cou­ché sur le par­che­min de l’Hospitium Mag­num cou­ché sur rien, sur le sol, sur la pierre, sur le quai, sur la mer.

Le Prus­sien de la chambre 10, Hart­mann, a deman­dé des infor­ma­tions sur Win­ckel­mann. Ce sont tou­jours des Alle­mands. Des pro­fes­seurs. Ils arrivent avec leurs lunettes et leurs cahiers et ils demandent où, com­ment, pour­quoi, et le por­tier de nuit doit racon­ter, comme un guide, comme un prêtre devant une relique, sauf que la relique est une tache de sang qui n’existe plus sur un par­quet qui n’existe plus dans une chambre qui n’existe plus, et il ne reste que le numé­ro, le 10, et le cou­rant d’air, et la voix de Bep­po qui dit ce que Moret­ti disait et que le por­tier d’avant Moret­ti disait et ain­si de suite en remon­tant les nuits jusqu’à la pre­mière nuit, celle du 8 juin 1768, quand un homme a crié dans l’escalier et que per­sonne n’a bougé.

Minuit vingt. Le Grec n’est pas ren­tré. Le lustre tremble. Le registre est fer­mé. Les noms dorment.

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Le Rose de Pontormo

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Par­ties 5 et 6

PAR­TIE V

La nuit du 26 au 27 mai 1993, Léonce ne dor­mait pas.

Il était assis à la fenêtre de la chambre 307, les volets grands ouverts sur la nuit flo­ren­tine, le cahier fer­mé sur le bureau der­rière lui — fer­mé depuis la veille, depuis qu’il avait com­pris qu’il n’y avait plus rien à y écrire, que Wyn­ters était mort et que ce qui le rem­pla­çait n’a­vait pas encore de forme, pas encore de nom. Il regar­dait les toits de Flo­rence dans le noir. La ville était silen­cieuse — cette heure creuse entre minuit et l’aube où même les motos se taisent, où même les chats cessent de se battre, où il ne reste que le bour­don­ne­ment loin­tain de l’élec­tri­ci­té dans les murs et, quelque part, très loin, le mur­mure de l’Ar­no qui ne dort jamais.

Il pen­sait à Mathilde. Non pas avec la dou­leur des pre­mières semaines — cette dou­leur aiguë, cou­pante, qui vous prend au ventre comme une lame — mais avec quelque chose de plus doux, de plus triste, une mélan­co­lie lente qui res­sem­blait au fleuve. Il pen­sait à ses mains. À la façon qu’elle avait de poser ses mains à plat sur la table quand elle réflé­chis­sait, les doigts écar­tés, comme si elle cher­chait à tou­cher le monde par la plus grande sur­face pos­sible. Elle était dans le monde, Mathilde. Elle y était tota­le­ment, sans filtre, sans dis­tance. Et lui — lui était dans les livres. Dans les phrases. Dans les musées. Dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, à regar­der la nuit par la fenêtre, seul, bri­sé par la beau­té et inca­pable de tou­cher quoi que ce soit de vivant.

Il pen­sa : quand je ren­tre­rai à Lyon, j’i­rai la voir. Non pas pour la recon­qué­rir — c’é­tait fini, il le savait, cer­taines choses finissent et c’est leur digni­té de finir — mais pour lui dire qu’elle avait rai­son. Pour lui dire : tu avais rai­son, je ne te voyais pas. Et main­te­nant Flo­rence m’a appris à voir, et c’est trop tard, et c’est injuste, mais c’est la vérité.

Il regar­da sa montre. 00h47.

Le silence était total. Pas un bruit. Pas un souffle. Flo­rence rete­nait son haleine.

*

À 01h04, le monde explosa.

Ce n’est pas une méta­phore. Le monde explo­sa réel­le­ment, phy­si­que­ment, maté­riel­le­ment. Un souffle d’une vio­lence inouïe tra­ver­sa la nuit — un son qui n’é­tait pas un son mais un mur, un mur de bruit qui frap­pa la chambre 307 comme un poing géant, et les vitres trem­blèrent, et les livres tom­bèrent du bureau, et le lustre au pla­fond oscil­la, et Léonce fut pro­je­té en arrière, loin de la fenêtre, et il se retrou­va par terre, le dos contre le pied du lit, sans com­prendre, sans rien com­prendre, le cer­veau vide, les oreilles sif­flantes, le cœur arrêté.

Puis le bruit. Après l’ex­plo­sion, le bruit — un gron­de­ment sourd, conti­nu, comme un ton­nerre qui ne s’ar­rête pas, et par-des­sus des cra­que­ments, des effon­dre­ments, le son ter­rible de la pierre qui tombe, et des alarmes de voi­tures qui se déclen­chaient les unes après les autres, et des cris — des cris humains, loin­tains, aigus, des cris qui per­çaient la nuit comme des aiguilles.

Léonce se rele­va. Ses jambes trem­blaient mais pas comme elles trem­blaient devant le Pon­tor­mo — pas le trem­ble­ment de l’ex­tase, le trem­ble­ment de la ter­reur, celui qui vient du ventre, celui de l’a­ni­mal. Il cou­rut à la fenêtre.

Au-des­sus de Flo­rence, une colonne de fumée et de pous­sière mon­tait dans le ciel noir. Pas du côté des col­lines, pas du côté de Fie­sole — du côté du centre, du côté de l’Ar­no, du côté des Offices. Une lueur orange pul­sait à la base de la colonne, un feu, un incen­die, et la pous­sière mon­tait, mon­tait, éclai­rée par en des­sous, et c’é­tait — Léonce mit quelques secondes à le com­prendre, quelques secondes d’une lon­gueur insup­por­table — c’é­tait le cœur de Flo­rence qui brûlait.

Les cou­loirs du Grand Hotel s’emplirent de voix. Des portes qui cla­quaient. Des pas pré­ci­pi­tés. Des voix en anglais, en ita­lien, en alle­mand, en japo­nais — la tour de Babel de la panique, toutes les langues confon­dues dans la même peur. Léonce sor­tit de sa chambre en pyja­ma et pieds nus. Dans le cou­loir, des clients hagards, en robes de chambre, les che­veux en désordre, les visages blêmes. Un enfant pleu­rait. Un homme en cale­çon répé­tait « What hap­pe­ned? What hap­pe­ned? » à per­sonne en particulier.

Il des­cen­dit au hall. Mar­co était là — Mar­co qui n’é­tait jamais là la nuit, Mar­co le bar­man de jour, mais il était là, en jean et en pull, le visage gris, le télé­phone à l’o­reille. Le concierge de nuit, un jeune homme qui d’ha­bi­tude affi­chait un calme pro­fes­sion­nel impec­cable, était debout der­rière son comp­toir, les mains à plat sur le registre, immo­bile, livide. Le lustre de Mura­no trem­blait encore — ses pen­de­loques tin­taient fai­ble­ment, comme des clo­chettes, comme un glas minuscule.

— Qu’est-ce qui s’est pas­sé ? deman­da Léonce.

Mar­co rac­cro­cha. Son visage était celui d’un homme qui vient d’ap­prendre quelque chose qu’il ne vou­lait pas apprendre.

— Una bom­ba, dit-il. Via dei Geor­go­fi­li. À côté des Offices. Ils disent qu’un immeuble s’est effon­dré. Ils disent qu’il y a des morts.

Une bombe. Via dei Geor­go­fi­li. La petite rue der­rière les Offices — Léonce l’a­vait tra­ver­sée trois jours plus tôt, en reve­nant du musée, il se sou­ve­nait d’une porte en bois, d’un chat sur un appui de fenêtre, d’une femme qui éten­dait du linge au bal­con. Une rue ordi­naire. Une rue de gens ordi­naires. Et main­te­nant, une bombe.

— Les Offices ? deman­da Léonce, et il détes­ta sa propre ques­tion — les Offices, les tableaux, l’art — avant les gens, avant les morts, les Offices — et il com­prit à cet ins­tant, avec une honte brû­lante, que le syn­drome de Sten­dhal n’é­tait pas seule­ment une mala­die de la beau­té, c’é­tait une mala­die de l’é­goïsme, une défor­ma­tion mons­trueuse de la per­cep­tion qui vous fai­sait pen­ser aux tableaux avant les corps, aux fresques avant les vies.

Mar­co le regarda.

— On ne sait pas encore, dit-il. Des dégâts. Mais on ne sait pas.

*

Les heures qui sui­virent furent les plus longues de la vie de Léonce.

Le Grand Hotel Vil­la Medi­ci se trans­for­ma en un étrange navire échoué. Les clients se ras­sem­blèrent dans le hall, dans le bar, dans le res­tau­rant — cer­tains habillés, la plu­part en vête­ments de nuit, tous avec la même expres­sion de stu­peur incré­dule. Mar­co ser­vait du café, du thé, du cognac — ce qu’on vou­lait, gra­tis, sans comp­ter, les bou­teilles ali­gnées sur le comp­toir du bar comme un poste de secours. La radio ita­lienne cra­chait des infor­ma­tions confuses — « esplo­sione », « atten­ta­to », « via dei Geor­go­fi­li », « Gal­le­ria degli Uffi­zi », « vit­time » — et chaque mot tom­bait dans le hall du Grand Hotel comme une pierre dans l’eau, et les cercles s’é­lar­gis­saient, et les visages se décomposaient.

Howard et Patri­cia étaient assis côte à côte dans un cana­pé du hall. Léonce ne les avait jamais vus silen­cieux. Ils étaient tou­jours en repré­sen­ta­tion, tou­jours en spec­tacle — les prix des tableaux, les pro­ve­nances, la mode et la mort, le Bel­li­ni à trois cent mille. Mais cette nuit-là, Howard tenait la main de Patri­cia et ne disait rien. Son bla­zer bleu marine était frois­sé, son mou­choir de poche avait dis­pa­ru, et il y avait dans son visage quelque chose de nu, de défait, comme si l’ex­plo­sion avait souf­flé les murs de son per­son­nage et qu’il ne res­tait que l’homme — un homme vieillis­sant qui avait peur, qui tenait la main de sa femme, et qui ne par­lait pas de prix.

Patri­cia pleu­rait. Dou­ce­ment, sans bruit, les larmes cou­lant sur ses joues bron­zées, et ses bijoux ne tin­taient pas, ses bra­ce­lets étaient immo­biles, et ce silence de ses bra­ce­lets — ce silence après des jours de tin­te­ments — était plus assour­dis­sant que l’explosion.

Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas des­cen­due. Léonce deman­da à Mar­co. Mar­co secoua la tête.

— Mrs. Bla­ck­wood ne des­cend jamais la nuit. Elle dit que la nuit appar­tient aux morts et qu’elle les res­pecte trop pour les déran­ger. Je lui ai fait mon­ter du thé.

Filip­po arri­va vers trois heures du matin. Il sur­git par la porte prin­ci­pale, le visage cou­vert de pous­sière, les yeux fous, les mains — ces mains tachées de six cents ans de pig­ments — trem­blantes comme celles d’un enfant. Il tra­ver­sa le hall sans voir per­sonne, s’ef­fon­dra dans un fau­teuil du bar, et Mar­co lui ser­vit un whis­ky sans qu’il ait besoin de demander.

— Filip­po, dit Léonce en s’as­seyant en face de lui.

Le res­tau­ra­teur leva les yeux. Il y avait de la pous­sière dans ses che­veux, de la pous­sière sur ses sour­cils, de la pous­sière dans les plis de son visage, comme si l’ex­plo­sion l’a­vait pou­dré de gris, comme si Flo­rence en s’ef­fon­drant l’a­vait recou­vert de ses propres cendres.

— J’y suis allé, dit-il d’une voix blanche. J’ai enten­du l’ex­plo­sion depuis chez moi — j’ha­bite via Mag­gio, de l’autre côté du fleuve — et j’ai cou­ru. J’ai cou­ru pieds nus, je n’ai même pas mis de chaus­sures. Et j’ai vu.

Il but le whis­ky d’un trait. Mar­co en ver­sa un deuxième.

— L’im­meuble de la via dei Geor­go­fi­li. Effon­dré. Comme ça. Cinq étages trans­for­més en un tas de pierres. Les pom­piers étaient déjà là. Des ambu­lances. Des gens qui criaient. Et la pous­sière — cette pous­sière par­tout, blanche, épaisse, qui entrait dans la bouche, dans les pou­mons, une pous­sière de pierres et de plâtre et de verre pilé et de — autre chose. De vies. C’é­tait de la pous­sière de vies, Léonce. Des gens dor­maient dans cet immeuble. Des familles. Et main­te­nant ils sont dans la poussière.

Il regar­da ses mains.

— Et les Offices. Le mur côté sud est tou­ché. Les fenêtres souf­flées. Des tableaux — on ne sait pas encore les­quels — des tableaux détruits. Des siècles d’art détruits en une seconde. Par une voi­ture bour­rée d’ex­plo­sifs garée dans la rue. Une Fiat. Une Fiat Fio­ri­no. Le genre de camion­nette avec laquelle on livre du pain.

Il eut un rire — un rire ter­rible, un rire de gorge qui res­sem­blait à un sanglot.

— Ils ont livré la mort dans une camion­nette de bou­lan­ger. C’est ça, l’I­ta­lie. Même la ter­reur est une comédie.

Léonce ne dit rien. Il ne pou­vait pas par­ler. Quelque chose s’é­tait blo­qué dans sa gorge — pas un san­glot, pas un cri, quelque chose de plus solide, un objet, un noyau, comme si toute l’é­mo­tion des deux der­nières semaines — le Pon­tor­mo, le Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, l’ex­tase, le ver­tige, la beau­té insup­por­table — s’é­tait conden­sée en une masse dure qui obs­truait le pas­sage de l’air. Il res­pi­rait par petites gor­gées, la bouche entrou­verte, et il fixait les mains de Filip­po, ces mains qui répa­raient les fresques et qui ne pour­raient pas répa­rer ceci, ces mains qui tou­chaient les siècles et qui ne pour­raient pas tou­cher les morts, ces mains cou­vertes de pous­sière et de pig­ments mêlés, le bleu de cobalt et la cendre de Flo­rence confon­dus sous les ongles.

*

L’aube arri­va. Pas une aube nor­male — pas l’aube mauve et douce des pre­miers jours, pas cette lumière qui entrait par les volets comme une caresse. Une aube grise, sale, char­gée de pous­sière et de fumée. La lumière de Flo­rence était malade. Le ciel avait cette teinte bla­farde des len­de­mains de catas­trophe, et l’o­deur — pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, l’o­deur de Flo­rence avait chan­gé. Plus de jas­min, plus de buis, plus de pierre chaude. Une odeur de brû­lé, âcre, chi­mique, qui s’in­fil­trait par les fenêtres du Grand Hotel et qui conta­mi­nait le hall, le bar, les cou­loirs, les chambres, les draps, les vête­ments, tout.

Léonce sor­tit.

Les rues étaient mécon­nais­sables. Pas les rues elles-mêmes — les murs étaient tou­jours debout, les façades intactes, les fon­taines cou­laient encore — mais l’at­mo­sphère, le silence, la qua­li­té de l’air. Flo­rence avait per­du son assu­rance. Flo­rence avait peur. Les rares pas­sants mar­chaient vite, tête bais­sée, sans se regar­der. Les devan­tures des bou­tiques étaient fer­mées. Des voi­tures de police bar­raient cer­taines rues. Et par­tout, cette pous­sière — un voile gris sur les rebords des fenêtres, sur les capots des voi­tures, sur les feuilles des arbres, comme une neige sale, une neige de destruction.

Il mar­cha vers l’Ar­no. Tra­ver­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta — le même pont qu’il avait tra­ver­sé le hui­tième jour, quand il allait vers l’Ol­trar­no, quand le bleu du ciel s’ap­pe­lait encore « azzur­ro oltre­ma­ri­no » et que tout était beau. Le pont était intact. L’Ar­no cou­lait en des­sous, le même Arno, vert et lent, indif­fé­rent. Les fleuves ne savent pas ce qui se passe au-des­sus d’eux. Ils coulent, c’est tout. Ils emportent et ne rendent pas.

Il lon­gea les quais vers l’est. Et à mesure qu’il appro­chait des Offices, les dégâts apparurent.

D’a­bord, du verre. Des éclats de verre par­tout sur les trot­toirs, sur la chaus­sée, qui cris­saient sous ses chaus­sures. Puis des débris — des mor­ceaux de pierre, de plâtre, des frag­ments de boi­se­ries. Puis des bar­rières de police, des rubans de plas­tique rouge et blanc qui déli­mi­taient une zone inter­dite. Et des poli­ciers, des cara­bi­niers, des pom­piers en tenue, des hommes en civil avec des badges. Et des camé­ras de télé­vi­sion, des jour­na­listes, la machi­ne­rie obs­cène de l’in­for­ma­tion qui se met en branle.

Il ne put pas appro­cher de la via dei Geor­go­fi­li. Les bar­rières l’en empê­chaient. Mais il vit, par-des­sus les têtes, par-des­sus les bar­rières, le trou. L’en­droit où l’im­meuble avait été. Un espace vide, béant, comme une dent arra­chée dans une mâchoire de pierre. Des gra­vats. Des poutres tor­dues. Un mor­ceau de façade encore debout, absur­de­ment, un pan de mur avec une fenêtre intacte, des rideaux qui pen­daient dans le vide — des rideaux fleu­ris, nota-t-il, des rideaux qu’une femme avait choi­sis, qu’une femme avait accro­chés, et der­rière ces rideaux il y avait eu une chambre, et dans cette chambre il y avait eu une vie, et main­te­nant il n’y avait que le ciel.

Cinq morts, disaient les gens autour de lui. La famille Nen­cio­ni — Ange­la, Fabri­zio, et leurs deux filles, Nadia, neuf ans, et Cate­ri­na, cin­quante jours. Cin­quante jours. Un bébé de cin­quante jours tué par une bombe de la mafia. Et Dario Capo­lic­chio, un étu­diant de vingt-deux ans qui vivait dans l’im­meuble d’à côté.

Léonce res­ta long­temps devant les bar­rières. Il ne pleu­rait pas. Les larmes des deux der­nières semaines — les larmes du Duo­mo, les larmes du Pon­tor­mo, les larmes de la beau­té — s’é­taient taries. Ce qui était en lui main­te­nant n’é­tait pas des larmes, c’é­tait autre chose, quelque chose de sec et de dur et de brû­lant, comme un char­bon. Et ce char­bon chauf­fait, et il com­pre­nait — avec une luci­di­té atroce, une luci­di­té qui était le contraire exact de l’ex­tase, une luci­di­té qui cou­pait au lieu de dis­soudre — il com­pre­nait que son ver­tige esthé­tique, son syn­drome de Sten­dhal, ses hal­lu­ci­na­tions devant les tableaux, tout cela était un luxe. Un luxe obs­cène. Pen­dant qu’il pleu­rait devant des fresques, des gens vivaient der­rière des rideaux fleu­ris à cin­quante mètres des Offices, et ces gens étaient morts main­te­nant, et aucun tableau au monde ne valait la vie de Cate­ri­na Nen­cio­ni, cin­quante jours.

Il pen­sa à son cahier. À ces pages fié­vreuses sur le rose de Pon­tor­mo et le bleu de Fra Ange­li­co et la beau­té qui brise et l’ex­tase qui sub­merge. Et ces pages lui parurent sou­dain d’une vani­té mons­trueuse — les diva­ga­tions d’un petit écri­vain fran­çais en mal d’é­mo­tions fortes, un tou­riste de la beau­té, un consom­ma­teur de sen­sa­tions sublimes, pen­dant que le monde réel — le monde des camion­nettes pié­gées et des bébés de cin­quante jours et des immeubles qui s’ef­fondrent — pen­dant que le monde réel conti­nuait de tuer.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en milieu de mati­née. Le hall bruis­sait d’une acti­vi­té ner­veuse — des clients qui fai­saient leurs valises, des taxis qu’on appe­lait, des vols qu’on chan­geait. Cer­tains par­taient. La peur les chas­sait. Flo­rence n’é­tait plus le décor enchan­té de leurs vacances — Flo­rence était un lieu où des bombes explo­saient, et cette véri­té était into­lé­rable, et ils fuyaient.

Howard et Patri­cia fai­saient par­tie de ceux qui par­taient. Léonce les croi­sa dans le hall, entou­rés de leurs valises — des valises Vuit­ton, énormes, cou­vertes de sti­ckers d’hô­tels, une for­tune en bagages. Howard avait remis son bla­zer bleu marine mais le mou­choir de poche man­quait tou­jours, et ce détail — l’ab­sence du mou­choir — disait tout.

— We’re flying to Lon­don tonight, dit Howard en croi­sant le regard de Léonce. And from Lon­don, home.

— I’m sor­ry, dit Léonce, sans savoir exac­te­ment de quoi il s’ex­cu­sait — de l’at­ten­tat, de Flo­rence, de tout.

Patri­cia, der­rière ses lunettes noires, dit quelque chose qu’il n’ou­blia jamais :

— All those pain­tings, dit-elle d’une voix cas­sée. All that beau­ty. And it can’t pro­tect anyone. It can’t pro­tect a baby.

Puis elle mon­ta dans le taxi, et Howard mon­ta après elle, et les valises Vuit­ton furent englou­ties dans le coffre, et le taxi s’é­loi­gna, et Léonce res­ta sur le trot­toir de la Via il Pra­to, et la phrase de Patri­cia tour­nait dans sa tête comme un acide : it can’t pro­tect a baby. La beau­té ne peut pas pro­té­ger un bébé.

C’é­tait la véri­té la plus simple et la plus dévas­ta­trice qu’il ait jamais enten­due. Plus dévas­ta­trice que le Pon­tor­mo. Plus dévas­ta­trice que Sten­dhal. La beau­té ne pro­tège pas. La beau­té est impuis­sante. La beau­té est là, immense, sublime, éter­nelle — et à côté d’elle, un bébé de cin­quante jours meurt dans son som­meil sous les décombres d’un immeuble, et la beau­té ne peut rien faire, la beau­té ne bouge pas, la beau­té reste dans ses cadres et regarde et ne fait rien.

*

L’a­près-midi, Filip­po revint au Grand Hotel. Il avait chan­gé de vête­ments mais pas de visage — le même visage gris, pou­dreux, vieilli de dix ans en une nuit. Il s’as­sit au bar et Mar­co lui ser­vit un café sans un mot.

— J’ai vu les dégâts aux Offices, dit-il. Le Cor­ri­dor de Vasa­ri est tou­ché. Des tableaux de la col­lec­tion Conti­ni Bona­cos­si — détruits. Un Bar­to­lo­meo Man­fre­di. Un Ghe­rar­do delle Not­ti. Des toiles du dix-sep­tième siècle, pul­vé­ri­sées. Et dans une salle du rez-de-chaus­sée, une sculp­ture de l’A­ca­dé­mia del­la Crus­ca — en mor­ceaux. En mor­ceaux, Léonce. Comme si quel­qu’un avait pris un mar­teau et —

Il ne finit pas sa phrase. Il regar­da ses mains. Ses mains de res­tau­ra­teur. Ses mains qui savaient répa­rer, recoudre, res­sus­ci­ter — et qui ne pou­vaient rien contre une bombe.

— Il y a des choses qu’on ne res­taure pas, dit-il. Les gens croient que tout se res­taure. Que tout se répare. Mais non. Quand l’o­ri­gi­nal est détruit, c’est fini. On peut refaire, on peut imi­ter, on peut copier — mais l’o­ri­gi­nal est par­ti. Pour tou­jours. Et ce matin, en regar­dant les gra­vats, je me suis dit que c’é­tait la même chose pour les gens. La famille Nen­cio­ni. L’é­tu­diant. On ne les res­taure pas. On ne les refait pas. Ils sont par­tis. Et tout l’art du monde ne vaut pas —

Il s’ar­rê­ta. But son café. Ses mains tremblaient.

— Vous savez ce qui me rend le plus fou ? dit-il. C’est que c’est la mafia. Cosa Nos­tra. Ils ont fait ça pour punir l’É­tat. Pour punir les juges, les pro­cu­reurs, ceux qui les traquent. Et ils ont choi­si les Offices. Ils ont choi­si de frap­per la beau­té. Parce qu’ils savent que la beau­té est ce que l’I­ta­lie a de plus pré­cieux. Plus pré­cieux que l’argent, plus pré­cieux que le pou­voir. La beau­té. Et ils ont vou­lu la détruire. Non pas la voler — la détruire. C’est le geste le plus nihi­liste, le plus obs­cène — détruire ce qui est beau parce que c’est beau. C’est la néga­tion de tout.

Léonce écou­tait. Et dans les mots de Filip­po, il enten­dait l’é­cho inver­sé de son propre syn­drome. Lui avait été sub­mer­gé par la beau­té — noyé, bri­sé, dis­sous par elle. Et ceux qui avaient posé la bombe avaient vou­lu la détruire. Les deux gestes étaient oppo­sés mais ils par­taient du même point — la recon­nais­sance que la beau­té est une puis­sance. Une puis­sance qui peut sau­ver ou tuer, gué­rir ou bri­ser, et qui dans tous les cas ne laisse per­sonne indemne.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood des­cen­dit dîner. C’é­tait la pre­mière fois que Léonce la voyait depuis la nuit du jar­din, et quelque chose dans son appa­rence avait chan­gé — pas la robe noire, pas le col­lier de perles, pas le chi­gnon blanc, tout cela était iden­tique, immuable, mais quelque chose dans les yeux, une ombre, une gra­vi­té nou­velle, comme si l’ex­plo­sion avait fis­su­ré même cette for­te­resse d’é­lé­gance anglaise.

Le res­tau­rant était à moi­tié vide. Les clients par­tis n’a­vaient pas été rem­pla­cés. Les tables dres­sées pour per­sonne avaient un air de cime­tière — les nappes blanches, les bou­gies éteintes, les verres vides.

— Asseyez-vous, dit Eleanor.

Il s’as­sit.

Elle ne com­man­da pas de sole. Elle com­man­da un risot­to qu’elle ne man­gea pas. Elle but du vin — du rouge, cette fois, pas du blanc, et ce chan­ge­ment, infime, disait que quelque chose avait bas­cu­lé dans l’ordre de son monde.

— J’ai enten­du la bombe, dit-elle. J’é­tais dans mon lit, les yeux ouverts — je dors mal, les vieilles dames dorment mal, c’est le pri­vi­lège de l’âge, on a tout le temps de la nuit pour pen­ser à ses erreurs. J’ai enten­du l’ex­plo­sion et j’ai su immé­dia­te­ment ce que c’é­tait. Pas un acci­dent. Pas un orage. Une inten­tion. Un acte de volon­té. Quel­qu’un avait vou­lu détruire.

Elle tour­na son verre de vin entre ses doigts.

— En 1966, l’Ar­no a détruit Flo­rence. Mais l’Ar­no n’a­vait pas de volon­té. L’Ar­no est un fleuve. Il monte et il des­cend et il ne sait pas ce qu’il fait. Mais ceci — ceci est dif­fé­rent. Ceci est des hommes qui ont choi­si de détruire ce que d’autres hommes ont choi­si de créer. C’est la guerre la plus ancienne du monde. Les créa­teurs contre les des­truc­teurs. Et cette nuit, les des­truc­teurs ont gagné une bataille.

Elle but une gor­gée de vin.

— Mais ils ne gagne­ront pas la guerre. Vous savez pour­quoi ? Parce que demain, Filip­po retour­ne­ra à San­ta Maria Novel­la et il pose­ra ses doigts sur la fresque de Bonaiu­to et il conti­nue­ra de répa­rer. Et d’autres répa­re­ront les Offices. Et d’autres pein­dront de nou­veaux tableaux. Et d’autres écri­ront de nou­veaux livres. Et Flo­rence conti­nue­ra, Léonce. Flo­rence conti­nue­ra parce que Flo­rence est plus têtue que la mort.

Elle le regarda.

— Et vous ? Qu’al­lez-vous faire ?

Léonce ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­da le res­tau­rant vide autour d’eux, les tables aban­don­nées, les bou­gies éteintes, le lustre de Mura­no qui brillait tou­jours — qui brillait mal­gré tout, qui brillait dans le vide — et il dit :

— Je vais jeter mon manuscrit.

Elea­nor hocha la tête. Pas de sur­prise. Pas de pro­tes­ta­tion. Juste ce hoche­ment lent, mesu­ré, qui disait : oui, c’est la bonne déci­sion, et je le savais avant vous.

— Et ensuite ?

— Je ne sais pas. Ren­trer. Écrire autre chose. Quelque chose de vrai.

— Bien, dit-elle. Quelque chose de vrai. C’est la seule chose qui vaille la peine d’être écrite. Et la plus dif­fi­cile. Parce que la véri­té n’a pas de cadre, pas de forme, pas de style. La véri­té est un désordre. Et il faut beau­coup de cou­rage pour écrire le désordre.

Elle se leva. Rajus­ta son col­lier de perles. Et avant de quit­ter la table, elle posa sa main sur l’é­paule de Léonce — une main légère, sèche, ridée, une main de vieille dame anglaise qui avait tra­ver­sé des décen­nies et un deuil et onze ans de soli­tude dans un grand hôtel flo­ren­tin — et elle dit :

— Mer­ci pour votre com­pa­gnie, Léonce. Vous avez été le meilleur voi­sin de table que j’aie eu en onze ans. Et j’en ai eu beaucoup.

Puis elle s’é­loi­gna dans le cou­loir, et son par­fum de muguet res­ta un moment sus­pen­du dans l’air du res­tau­rant vide, comme un fan­tôme de fleur, comme un sou­ve­nir de quelque chose qui n’a­vait pas encore eu lieu.

PAR­TIE VI

Trois jours passèrent.

Flo­rence pan­sait ses plaies. Les rues autour des Offices res­taient bou­clées, mais ailleurs la ville repre­nait son cours — les cafés rou­vraient, les tou­ristes reve­naient, les motos recom­men­çaient à hur­ler dans les ruelles, et cette rési­lience banale, cette obs­ti­na­tion du quo­ti­dien à reprendre ses droits après l’hor­reur, était peut-être la chose la plus cou­ra­geuse que Léonce ait jamais vue. Plus cou­ra­geuse que l’art. Plus cou­ra­geuse que la beau­té. La vie ordi­naire qui refuse de s’ar­rê­ter. Une femme qui sus­pend son linge. Un bou­lan­ger qui ouvre son four. Un enfant qui court sur une place. La vie, têtue, stu­pide, magni­fique, qui continue.

Au Grand Hotel, les choses retrou­vaient len­te­ment leur rythme. De nou­veaux clients arri­vaient — des gens qui ne savaient pas, ou qui savaient mais venaient quand même, par défi, par soli­da­ri­té, par cette curio­si­té mor­bide qui pousse les hommes vers les lieux du désastre. Mar­co avait repris son poste au bar avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère, les mêmes gestes, le même nœud papillon vert, mais ses blagues étaient moins fré­quentes, et il y avait dans son regard une vigi­lance nou­velle, celle d’un homme qui sait désor­mais que les murs peuvent tomber.

Léonce, lui, ne sor­tait plus.

Depuis la bombe, il n’a­vait plus mis les pieds dans un musée, dans une église, dans une gale­rie. Il n’a­vait pas rou­vert son cahier. Il res­tait dans sa chambre, ou dans le jar­din sous le magno­lia, ou au bar avec Mar­co, et il ne fai­sait rien. Il ne lisait pas. Il n’é­cri­vait pas. Il regar­dait. Il regar­dait le jar­din, le ciel, les mains de Mar­co qui pré­pa­raient les cafés, les allées et venues des grooms dans le hall, le lustre de Mura­no qui conti­nuait de briller comme si rien ne s’é­tait pas­sé — et il regar­dait tout cela sans filtre, sans cahier, sans pro­jet, sans la dis­tance de l’é­cri­vain, et c’é­tait étrange, c’é­tait nou­veau, c’é­tait comme réap­prendre à voir après une opé­ra­tion des yeux.

Le tren­tième jour — il était arri­vé le pre­mier mai, on était le trente — il déci­da de partir.

*

La veille de son départ, il des­cen­dit voir Filippo.

Le res­tau­ra­teur était au bar, comme sou­vent le soir, un verre d’a­ma­ro devant lui. Mais ses mains étaient propres. Pas de pig­ments, pas de bleu de cobalt, pas de jaune de Naples. Des mains lavées, nues, ordi­naires. Léonce s’as­sit en face de lui et regar­da ces mains nues et comprit.

— Vous n’êtes pas retour­né à San­ta Maria Novella.

— Non, dit Filip­po. Pas encore. J’i­rai. Mais pas encore. J’ai besoin de quelques jours. De quelques jours avec des mains propres. Vous comprenez ?

— Oui.

— C’est drôle, dit Filip­po en fai­sant tour­ner son verre. Avant, je ne pou­vais pas sup­por­ter d’a­voir les mains propres. Les pig­ments, c’é­tait mon iden­ti­té. Sans les taches, je n’é­tais per­sonne. Et main­te­nant — main­te­nant je regarde mes mains propres et je les trouve belles. La peau. Les lignes. Les veines. C’est beau, une main. Sans rien des­sus. Juste une main.

Il sou­rit — le pre­mier vrai sou­rire que Léonce lui voyait depuis la nuit de la bombe.

— Vous par­tez demain, m’a dit Marco.

— Oui. Le train de onze heures pour Lyon.

— Lyon. Je n’y suis jamais allé. C’est beau ?

— C’est dif­fé­rent. C’est une ville qui ne s’im­pose pas. Il faut aller la cher­cher. Flo­rence vient à vous. Lyon attend que vous veniez à elle.

— Alors c’est une ville sage.

— Peut-être. Ou timide. Je ne sais pas.

Filip­po ten­dit sa main propre au-des­sus de la table. Léonce la prit. La ser­ra. Elle était chaude, sèche, cal­leuse — une main qui avait tou­ché six siècles de pein­ture et qui ne tou­chait main­te­nant que la main d’un homme de trente ans qui partait.

— Écri­vez quelque chose de vrai, dit Filip­po. Pas quelque chose de beau. Quelque chose de vrai.

C’é­tait la deuxième fois qu’on lui disait ça. Mathilde d’a­bord, avec le sty­lo. Elea­nor ensuite, dans le res­tau­rant vide. Et main­te­nant Filip­po, avec ses mains nues. Trois per­sonnes, trois voix, le même mot. Vrai.

*

Il fit ses adieux à Mrs. Bla­ck­wood le matin du départ.

Elle l’at­ten­dait dans le hall, debout près de la récep­tion, dans sa robe noire et son col­lier de perles, droite comme une colonne, immuable. Elle avait l’air de ce qu’elle était — un meuble vivant du Grand Hotel Vil­la Medi­ci, un monu­ment, une chose qui ne bou­ge­rait plus et qu’on retrou­ve­rait exac­te­ment à la même place dans dix ans, dans vingt ans, jus­qu’à la fin.

— Elea­nor, dit-il.

— Mon cher.

Ils se regar­dèrent. Il y eut un silence — pas un silence gêné, un silence plein, un silence qui conte­nait tout ce qui s’é­tait dit entre eux et tout ce qui ne s’é­tait pas dit, les dîners, le jar­din, le Sten­dhal envoyé par le groom, la pro­phé­tie de San­ta Feli­ci­ta, la nuit de la bombe, le risot­to qu’elle n’a­vait pas mangé.

— Vous ne quit­te­rez jamais cet hôtel, dit Léonce, et ce n’é­tait pas une question.

— Non, dit-elle. C’est mon der­nier décor. Autant qu’il soit beau.

— Et vous ne regret­tez rien ?

Elle eut un sou­rire — ce sou­rire qu’elle avait eu le pre­mier soir, au res­tau­rant, ce sou­rire qui conte­nait quelque chose de tendre et d’a­ver­ti à la fois, le sou­rire de quel­qu’un qui sait des choses qu’elle ne dira pas.

— Je regrette de ne pas avoir vu Robert, dit-elle. De ne pas l’a­voir vu vivant comme j’ai vu le David après sa mort. Mais le regret n’est pas un défaut, Léonce. Le regret est une preuve qu’on a aimé. Et c’est suffisant.

Elle ouvrit son sac — un petit sac en cuir noir, usé, sans marque — et en sor­tit un objet qu’elle lui ten­dit. Le Sten­dhal. Le petit volume relié de cuir brun, l’é­di­tion de 1826, les pages jaunies.

— Non, dit Léonce. C’est le vôtre. Je ne peux pas.

— Il n’est pas à moi. Il était à Robert. Et Robert n’en a plus besoin. Et moi non plus. Je connais le texte par cœur. Pre­nez-le. Empor­tez-le à Lyon. Lais­sez-le sur une éta­gère pen­dant dix ans. Et un jour, quand vous ne vous y atten­drez pas, rou­vrez-le. Vous ver­rez — il dira autre chose.

Il prit le livre. Il était léger — à peine cent grammes — et pour­tant il pesait comme une vie. Il le glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté du sty­lo de Mathilde, et ces deux objets — le livre d’E­lea­nor et le sty­lo de Mathilde, la vieille dame et la jeune femme, la spec­ta­trice et l’a­mou­reuse — repo­sèrent l’un contre l’autre, à la hau­teur de son cœur.

— Au revoir, Eleanor.

— Au revoir, Léonce. Écrivez.

Il hocha la tête. Puis il se pen­cha et dépo­sa un bai­ser sur la joue de Mrs. Bla­ck­wood — une joue pou­drée, fraîche, par­fu­mée au muguet — et elle ne bou­gea pas, elle reçut le bai­ser comme on reçoit un sacre­ment, les yeux fer­més, les mains croi­sées devant elle, et quand il se redres­sa, il vit qu’elle sou­riait tou­jours, et que ses yeux bleus étaient brillants, et qu’elle ne pleu­re­rait pas, parce que les femmes comme Elea­nor Bla­ck­wood ne pleurent pas dans les halls d’hô­tel, elles pleurent plus tard, seules, dans leur chambre, devant la vue sur les col­lines de Fie­sole, et per­sonne ne le sait.

*

Il prit sa valise. La même valise qu’à l’ar­ri­vée, tou­jours trop lourde, tou­jours bour­rée de livres — les Fors­ter, le Goethe, le James — mais avec un livre de plus et un manus­crit de moins. Car le cahier n’é­tait plus dans la valise. Le cahier était dans sa main.

Il sor­tit du Grand Hotel Vil­la Medi­ci et ne se retour­na pas.

La Via il Pra­to, puis les rues vers l’Ar­no. Il mar­chait len­te­ment, la valise dans une main, le cahier dans l’autre. Flo­rence du matin autour de lui — les volets qui s’ou­vraient, les cafés qui sor­taient leurs ter­rasses, un ven­deur de jour­naux qui criait les titres, une femme en robe rouge qui tra­ver­sait la rue en riant dans un télé­phone por­table, et cette vie, cette vie banale et invin­cible, cette vie qui n’é­tait dans aucun tableau et qui était plus pré­cieuse que tous les tableaux.

Il arri­va au Ponte San­ta Trinita.

Le fleuve était là, en des­sous. L’Ar­no. Le même Arno, vert et lent et opaque, char­riant ses algues et ses reflets. Ce fleuve modeste qui avait noyé Flo­rence en 1966 et qui aujourd’­hui sem­blait inca­pable de noyer quoi que ce soit — un fleuve fati­gué, un fleuve rési­gné, un fleuve qui attendait.

Léonce posa sa valise sur le trot­toir du pont. Il tenait le cahier à deux mains. Il le regar­da une der­nière fois.

Deux semaines de tra­vail. Six cha­pitres de Wyn­ters. Charles Wyn­ters, qua­rante ans, anglais, froid, blin­dé, l’an­ti-Sten­dhal, l’homme qui ne res­sen­tait rien devant la beau­té. Et autour de Wyn­ters, en marge, en ratures, en gri­bouillis, en encre bavée — l’autre texte, le texte vrai, le texte invo­lon­taire, celui qui avait cou­lé de lui mal­gré lui : le rose de Pon­tor­mo, le jar­din de Bot­ti­cel­li, les larmes dans la cathé­drale, Mathilde, les roses hal­lu­ci­nées, la pous­sière de la bombe, Cate­ri­na Nen­cio­ni cin­quante jours, la beau­té et la mort, la beau­té et la mort entre­la­cées comme les corps du Printemps.

Tout était là. Tout tenait dans ce cahier que ses mains ser­raient au-des­sus du parapet.

Il ouvrit les doigts.

Le cahier tom­ba. Pas vite — len­te­ment, avec cette len­teur des choses qu’on aban­donne, comme si la gra­vi­té elle-même hési­tait. Les pages s’ou­vrirent dans la chute, les feuilles se déployèrent comme des ailes, et Léonce vit — une seconde, une frac­tion de seconde — son écri­ture vol­ti­ger dans l’air, les mots de Wyn­ters et les siens mêlés, illi­sibles déjà, empor­tés par le cou­rant d’air du fleuve, et puis le cahier tou­cha l’eau.

Un son doux. Presque rien. Un plouf dis­cret, déri­soire — le bruit que fait un petit objet quand il entre dans un grand fleuve. Le cahier flot­ta un moment, les pages gor­gées d’eau, l’encre com­men­çant à se dis­soudre — le bleu virant au gris, les mots s’ef­fa­çant, les lettres se diluant dans le vert de l’Ar­no — et puis le cou­rant le prit, len­te­ment, et l’emporta vers l’a­val, vers le Ponte Vec­chio, vers la mer, vers nulle part.

Léonce regar­da le cahier s’é­loi­gner. Il ne res­sen­tait rien de ce qu’il avait ima­gi­né — pas de sou­la­ge­ment, pas de déchi­re­ment, pas de libé­ra­tion spec­ta­cu­laire. Juste un vide. Un vide propre, net, comme une chambre après un démé­na­ge­ment, une chambre dont on a reti­ré tous les meubles et qui ne contient plus que la lumière et l’air et l’es­pace, et qui attend.

Un pas­sant le regar­da avec curio­si­té — un homme qui jette un cahier dans un fleuve, c’est un spec­tacle, en Ita­lie comme ailleurs — mais ne dit rien. Un pigeon se posa sur le para­pet à côté de lui, le regar­da de son œil rond, stu­pide, et s’en­vo­la. L’Ar­no conti­nuait de couler.

*

La gare de San­ta Maria Novel­la. La même gare qu’à l’ar­ri­vée — le même vacarme, les mêmes pigeons sous la ver­rière, les mêmes annonces incom­pré­hen­sibles. Mais Léonce n’é­tait plus le même homme qui était des­cen­du sur ce quai trente jours plus tôt, avec sa valise trop lourde et son pro­jet de roman froid. Cet homme-là n’exis­tait plus. Il avait été dis­sous, comme l’encre dans l’Ar­no. Ce qui res­tait — ce qui mon­tait dans le train de onze heures pour Lyon, qui s’ins­tal­lait dans un com­par­ti­ment près de la fenêtre, qui posait sa valise dans le porte-bagages — c’é­tait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un de moins sûr, de moins pro­té­gé, de moins armé. Quel­qu’un qui avait vu le rose de Pon­tor­mo et les roses de Bot­ti­cel­li et les rideaux fleu­ris de la via dei Geor­go­fi­li. Quel­qu’un qui savait désor­mais que la beau­té et la mort dorment dans le même lit, et que c’est pour cela qu’il faut les regar­der toutes les deux, en face, sans cadre et sans filtre, avec les yeux de la vie.

Le train démar­ra. Flo­rence recu­la par la fenêtre — d’a­bord les fau­bourgs, les garages, les murs tagués, le linge entre les immeubles, exac­te­ment comme à l’ar­ri­vée, cette lai­deur qui enve­lop­pait la ville comme une écorce pro­tège un fruit. Puis la cam­pagne tos­cane, les col­lines, les cyprès, les oli­viers, cette lumière dorée qui ne res­sem­blait à aucune autre lumière au monde. Puis plus rien. L’I­ta­lie qui défi­lait, verte et brune et belle, indif­fé­rem­ment belle, belle sans le savoir, belle comme les choses qui ne savent pas qu’elles sont belles.

Léonce sor­tit le sty­lo de Mathilde de sa poche. Le fit tour­ner entre ses doigts. La plume en or brilla dans la lumière du com­par­ti­ment. Il n’a­vait plus de cahier — le cahier était dans l’Ar­no — mais il avait le livre d’E­lea­nor, le Sten­dhal, et sur la der­nière page, la page de garde, il y avait un espace blanc. Un petit espace. Juste assez pour quelques mots.

Il ouvrit le livre à la der­nière page. Posa la plume sur le papier jau­ni. Et il écri­vit, d’une écri­ture lente, appli­quée, sans rature — une écri­ture neuve, ni celle de Wyn­ters ni celle du délire, une écri­ture qui lui appar­te­nait enfin :

« Flo­rence, mai 1993. J’é­tais venu écrire un homme qui ne res­sen­tait rien. C’est moi qui ai tout res­sen­ti. Le roman est dans l’Ar­no. Ce qui reste est à écrire. »

Il refer­ma le livre. Le remit dans sa poche, contre son cœur, à côté du stylo.

Le train rou­lait vers le nord. Vers Lyon. Vers la Croix-Rousse. Vers les draps qu’il fau­drait enfin chan­ger. Vers la vie qu’il fau­drait enfin vivre. Et quelque part dans sa poi­trine — à l’en­droit exact où le Pon­tor­mo avait frap­pé, où la bombe avait réson­né, où les roses hal­lu­ci­nées étaient tom­bées — quelque chose de nou­veau bat­tait. Pas un cœur. Pas encore un roman. Quelque chose entre les deux. Quelque chose qui n’a­vait pas de nom, pas de forme, pas de cadre.

Quelque chose de vrai.

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Par­ties 3 et 4

PAR­TIE III

C’est le hui­tième jour que tout com­men­ça — ou plu­tôt c’est le hui­tième jour que Léonce ces­sa de pou­voir faire sem­blant que rien n’a­vait com­men­cé. Parce que les signes étaient là depuis le début, depuis le pre­mier soir au bal­con, ce nœud qui s’é­tait des­ser­ré sans qu’il le veuille, et peut-être même avant, peut-être depuis le train, depuis cette main posée sur la vitre comme on touche un front fié­vreux — ce geste n’é­tait pas ano­din, il le com­pren­drait plus tard, c’é­tait déjà Flo­rence qui l’ap­pe­lait à tra­vers la vitre, Flo­rence qui pre­nait sa tem­pé­ra­ture avant même qu’il n’arrive.

Mais le hui­tième jour. Oui.

Il avait mal dor­mi. Des rêves agi­tés dont il ne gar­dait que des frag­ments — un cou­loir de musée qui n’en finis­sait pas, des tableaux dont les visages bou­geaient, et Mathilde, inex­pli­ca­ble­ment, debout au fond d’une salle vide, qui lui tour­nait le dos. Il s’é­tait réveillé en sueur à quatre heures du matin, la chambre 307 bai­gnée d’une lumière de lune bleu­tée, et il était res­té allon­gé, les yeux ouverts, à écou­ter le silence du Grand Hotel — un silence qui n’en était pas un, parce qu’il y avait les cra­que­ments du par­quet dans le cou­loir, et le bour­don­ne­ment loin­tain de la cli­ma­ti­sa­tion, et quelque part, très loin, un bruit d’eau, comme si quel­qu’un pre­nait un bain à quatre heures du matin, et cette idée — quel­qu’un dans l’eau, à cette heure, dans cet hôtel endor­mi — lui avait paru d’une étran­ge­té insoutenable.

Au petit déjeu­ner, Mar­co lui avait dit :

— Signore, vous avez les yeux d’un homme qui a vu un fantôme.

— Je n’ai vu aucun fantôme.

— Allo­ra, c’est que le fan­tôme vous a vu, vous.

Mar­co avait ri de sa propre blague, mais son regard était res­té sérieux, et Léonce avait sen­ti dans ce regard quelque chose de vigi­lant, de presque pater­nel, comme si le bar­man du Grand Hotel Vil­la Medi­ci avait vu pas­ser suf­fi­sam­ment de voya­geurs éga­rés pour recon­naître les pre­miers symp­tômes d’un éga­re­ment plus profond.

*

Ce matin-là, il déci­da de tra­ver­ser l’Arno.

L’Ol­trar­no. La rive gauche. Le Flo­rence des arti­sans, des ate­liers, des petites places oubliées. Il pas­sa le Ponte San­ta Tri­ni­ta sous un ciel par­fai­te­ment bleu — un bleu que les peintres de la Renais­sance appe­laient « azzur­ro oltre­ma­ri­no », bleu d’outre-mer, parce qu’il venait du lapis-lazu­li qu’on impor­tait d’Af­gha­nis­tan, et cette idée que le bleu du ciel flo­ren­tin avait un nom qui par­lait de dis­tance et de tra­ver­sée lui plut, sans qu’il sache pour­quoi, d’une manière dis­pro­por­tion­née. Il s’ar­rê­ta au milieu du pont et regar­da l’Arno.

Le fleuve était bas, lent, d’un vert opaque mêlé de brun, char­riant des algues et des reflets qui se défor­maient pares­seu­se­ment sous les arches. Ce n’é­tait pas un beau fleuve. Ce n’é­tait pas la Seine, ni le Tibre, ni même le Rhône qu’il connais­sait à Lyon — ce Rhône puis­sant et froid qui fen­dait la ville comme une lame. L’Ar­no était modeste, presque domes­tique, un fleuve qui sem­blait attendre quelque chose, et Léonce pen­sa — sans rai­son, sans logique, la pen­sée s’im­po­sa d’elle-même comme un intrus — que l’Ar­no atten­dait ses pages. Que ce fleuve stag­nant était fait pour rece­voir ce qu’on jetait. Qu’il avait déjà tout englou­ti en 1966 — les Cru­ci­fix et les manus­crits et la boue — et qu’il englou­ti­rait encore.

Il chas­sa cette pen­sée. Absurde. Il n’al­lait rien jeter du tout. Il écri­vait un roman et le roman avan­çait. Wyn­ters était presque ache­vé. Six cha­pitres en huit jours. La méthode fonctionnait.

Il reprit sa marche.

L’Ol­trar­no le sur­prit. Après le Flo­rence monu­men­tal de la rive droite — les Offices, le Duo­mo, la Piaz­za del­la Signo­ria —, c’é­tait un quar­tier qui res­sem­blait à un vil­lage. Des rues étroites, des ate­liers de menui­siers et de doreurs dont les portes ouvertes lais­saient voir des copeaux de bois et des feuilles d’or, des épi­ce­ries sombres où pen­daient des jam­bons et des tresses d’ail, des chats endor­mis sur des seuils, et cette odeur de colle et de ver­nis qui se mêlait à celle du café et du pain chaud. Des hommes en tablier tra­vaillaient dans des arrière-bou­tiques minus­cules, répa­rant des cadres, recou­sant des reliures, sculp­tant des pieds de table avec la même patience que leurs ancêtres six cents ans plus tôt. Le temps, ici, ne s’é­cou­lait pas — il sédimentait.

Léonce mar­chait sans but, le cahier fer­mé dans sa poche. Il ne pre­nait pas de notes. Il ne pen­sait pas à Wyn­ters. Il mar­chait, c’est tout, et ses pas le menèrent, par un enchaî­ne­ment de ruelles qui sem­blait obéir à une logique sou­ter­raine — comme si la ville elle-même le gui­dait, comme si les pavés connais­saient le che­min — jus­qu’à une petite place qu’il ne connais­sait pas.

Piaz­za San­to Spirito.

C’é­tait une place simple, presque aus­tère. Une église à la façade nue — pas de marbre, pas de sculp­ture, juste un mur cré­pi, d’un blanc-gris fati­gué, qui ne pro­met­tait rien. Des arbres, des bancs, une fon­taine. Des vieux assis au soleil. Un mar­ché de légumes dont les étals colo­rés — tomates rouges, auber­gines vio­lettes, arti­chauts verts — com­po­saient invo­lon­tai­re­ment un tableau plus vivant que bien des tableaux de musée. Et une lumière. Mon Dieu, une lumière. Elle tom­bait de biais à tra­vers les feuillages des tilleuls et décou­pait sur les pavés des ombres mou­vantes qui res­sem­blaient à des cal­li­gra­phies, et Léonce res­ta immo­bile au bord de la place, sai­si — oui, sai­si, il n’y avait pas d’autre mot — par la beau­té banale de cet endroit qui n’é­tait dans aucun guide.

Ce n’est rien, se dit-il. Une place. Des arbres. De la lumière. Ce n’est rien.

Mais ses yeux se brouillèrent, très légè­re­ment, et il dut s’as­seoir sur un banc.

Un vieil homme à côté de lui man­geait une glace à la pis­tache avec la concen­tra­tion d’un enfant. Des gouttes vertes tom­baient sur sa che­mise. Il ne s’en sou­ciait pas. Il man­geait sa glace et regar­dait les arbres et il avait l’air d’un homme qui avait com­pris quelque chose d’es­sen­tiel que Léonce n’a­vait pas encore compris.

*

L’a­près-midi, il ten­ta de reprendre le tra­vail. Chambre 307. Le bureau Empire. Le cahier ouvert. Wyn­ters devait visi­ter le Bar­gel­lo — le musée de sculp­ture, le David de Dona­tel­lo, le buste de Bru­tus par Michel-Ange. Léonce essaya d’é­crire la scène. « Wyn­ters entre au Bar­gel­lo et trouve l’en­droit sinistre. Un ancien palais du podes­tat, une pri­son, un lieu d’exé­cu­tions. Les murs suintent l’his­toire et Wyn­ters n’aime pas l’his­toire — il la trouve indis­crète, vul­gaire, comme ces gens qui racontent leur vie aux inconnus. »

Il relut la phrase. Elle son­nait faux. Non — elle son­nait juste, mais d’une jus­tesse méca­nique, comme un métro­nome. Il man­quait la vie. Il man­quait le désordre. Il man­quait ce quelque chose d’im­pré­vi­sible qui fait qu’un per­son­nage cesse d’être une marion­nette et com­mence à exis­ter. Wyn­ters ne vou­lait pas exis­ter. Wyn­ters vou­lait res­ter dans le cahier, plat, contrô­lé, obéissant.

Léonce posa son sty­lo. Le sty­lo de Mathilde.

Et sou­dain — il ne l’a­vait pas cher­ché, il ne l’a­vait pas vou­lu — le sou­ve­nir le sub­mer­gea. Mathilde assise sur le lit de la Croix-Rousse, le jour de la rup­ture, ses che­veux défaits, ses yeux rouges, et cette phrase ter­rible pro­non­cée d’une voix très calme, presque douce, qui était pire que si elle avait crié : « Tu ne me vois pas, Léonce. Tu ne m’as jamais vue. Tu regardes le monde comme on regarde un tableau — à dis­tance, à tra­vers un cadre, avec des mots entre toi et les choses. Tu n’es jamais dans la vie. Tu es tou­jours dans la phrase d’après. »

Il fer­ma les yeux. Res­pi­ra. Comp­ta jus­qu’à dix. Rou­vrit les yeux.

Sur la page du cahier, il avait écrit sans s’en rendre compte, d’une écri­ture dif­fé­rente de la sienne — plus rapide, plus désor­don­née, presque grif­fon­née : « Wyn­ters a peur. De quoi ? De tout. De la lumière. »

Il arra­cha la page et la jeta dans la corbeille.

*

Ce soir-là, il ne des­cen­dit pas dîner au res­tau­rant. Il com­man­da un pla­teau dans sa chambre — un mines­trone tiède, du pain, un verre de Chian­ti — et man­gea assis sur le lit, pieds nus, le regard per­du dans le motif du papier peint. Un motif de feuilles et de fleurs entre­la­cées, d’un vert sombre sur fond crème, qui se répé­tait à l’in­fi­ni avec des varia­tions si sub­tiles qu’on ne savait jamais si c’é­tait le même des­sin ou un des­sin dif­fé­rent, et cette incer­ti­tude — le même ou le dif­fé­rent, le même ou le dif­fé­rent — devint hyp­no­tique, et il res­ta long­temps à fixer le mur, la cuillère de mines­trone sus­pen­due à mi-che­min entre l’as­siette et sa bouche, oublié dans une contem­pla­tion qui n’a­vait rien de mys­tique mais tout de l’épuisement.

Quel­qu’un frap­pa à la porte.

— Mr. Armand ? C’est le room ser­vice. Je viens cher­cher le plateau.

Il ouvrit. Ce n’é­tait pas le room ser­vice. C’é­tait un groom qu’il n’a­vait jamais vu — un jeune homme de dix-huit ou dix-neuf ans, brun, avec un visage d’ange flo­ren­tin et un uni­forme bor­deaux trop grand pour lui.

— Scu­si, Signore. Mrs. Bla­ck­wood m’a deman­dé de vous remettre ceci.

Il lui ten­dit un livre. Un petit volume relié de cuir brun, usé, les pages jau­nies. Léonce le prit. Sur la cou­ver­ture, en lettres dorées à demi effa­cées : « Rome, Naples et Flo­rence — Sten­dhal — 1826 ».

Pas un mot d’ac­com­pa­gne­ment. Pas une carte. Juste le livre. L’é­di­tion ori­gi­nale. Léonce l’ou­vrit au hasard et lut :

« J’é­tais arri­vé à ce point d’é­mo­tion où se ren­contrent les sen­sa­tions célestes don­nées par les beaux-arts et les sen­ti­ments pas­sion­nés. En sor­tant de San­ta Croce, j’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il refer­ma le livre. Ses mains tremblaient.

*

Le neu­vième jour. San­ta Felicita.

Il n’a­vait pas vou­lu y aller. Ou plu­tôt — il y avait une par­tie de lui qui vou­lait y aller et une par­tie qui résis­tait, et c’é­tait la même par­tie, la même zone de lui-même qui était à la fois atti­rée et ter­ri­fiée, comme un nageur qui voit le gouffre sous ses pieds et qui ne peut pas s’empêcher de plon­ger les yeux dedans. Mrs. Bla­ck­wood avait dit : « Méfiez-vous de San­ta Feli­ci­ta. On y entre pour voir une Dépo­si­tion et on en res­sort sans peau. » Et cette phrase, depuis trois jours, tour­nait dans sa tête comme un refrain qu’on ne peut pas chas­ser, un de ces airs stu­pides qui vous collent au crâne, sauf que celui-ci n’é­tait pas stu­pide, il était pro­phé­tique, et Léonce le savait, et c’est pour cela qu’il résis­tait, et c’est pour cela qu’il céda.

San­ta Feli­ci­ta est une église minus­cule, cachée der­rière le Ponte Vec­chio, à l’en­trée de l’Ol­trar­no. On la manque si on ne la cherche pas. La façade est modeste, presque ano­nyme, coin­cée entre des mai­sons, et rien ne laisse devi­ner ce qui se trouve à l’in­té­rieur. C’est le piège de Flo­rence — les tré­sors les plus dévas­ta­teurs sont tou­jours cachés dans les endroits les plus discrets.

Léonce pous­sa la porte. Un cou­rant d’air frais le sai­sit — cette fraî­cheur des églises ita­liennes qui semble remon­ter du sol comme une haleine de la terre. La nef était sombre, étroite, presque vide. Deux vieilles femmes priaient dans les pre­miers rangs. Un chat dor­mait sur un prie-Dieu. Et à droite, dans la pre­mière cha­pelle, la Cap­pel­la Cap­po­ni — un rideau à demi tiré, une lumière élec­trique crue qui tom­bait d’en haut sur le retable.

La Dépo­si­tion de Pontormo.

Il fit un pas. Puis un autre.

Le tableau n’é­tait pas grand. Trois mètres sur deux, peut-être. Mais il occu­pait tout l’es­pace, il absor­bait tout l’air de la cha­pelle, il ne lais­sait rien d’autre exis­ter autour de lui. Des cou­leurs qu’on n’a­vait jamais vues nulle part — un rose irréel, un bleu de lune, un vert acide, des chairs trans­lu­cides, comme si les per­son­nages étaient faits non pas de peau mais de lumière colo­rée. Le Christ mort, por­té par des figures flot­tantes qui sem­blaient ne tou­cher le sol que par acci­dent, et la Vierge, les yeux levés, les bras écar­tés dans un geste qui n’é­tait ni de prière ni de déses­poir mais de quelque chose d’autre — d’un éton­ne­ment abso­lu, comme si la dou­leur était deve­nue si grande qu’elle avait dépas­sé la dou­leur et était deve­nue autre chose, une espèce de stu­pé­fac­tion méta­phy­sique face à l’inconcevable.

Et il n’y avait pas de sol. C’é­tait cela, le génie ter­rible de Pon­tor­mo — pas de sol, pas de terre, pas de fond. Les per­son­nages flot­taient dans un espace sans gra­vi­té, sans haut ni bas, sans ancrage. Tout le monde tom­bait et per­sonne ne tom­bait. Le Christ des­cen­dait mais ne tou­chait rien. Les por­teurs le tenaient mais ne le rete­naient pas. C’é­tait une chute sus­pen­due, une chute éter­nelle, une chute qui ne fini­rait jamais parce qu’il n’y avait nulle part où tomber.

Léonce res­ta immo­bile devant le tableau. Une minute. Deux. Cinq.

Puis quelque chose se pro­dui­sit dans sa poi­trine. Une contrac­tion. Pas de la dou­leur — autre chose. Une pres­sion, comme si quel­qu’un appuyait de l’in­té­rieur, comme si quelque chose d’en­foui très pro­fon­dé­ment essayait de remon­ter à la sur­face. Ses yeux se brouillèrent. Le rose du tableau se mit à vibrer, à pul­ser, à irra­dier au-delà du cadre, et les figures flot­tantes com­men­cèrent à se mou­voir — non, pas se mou­voir, res­pi­rer, elles res­pi­raient, la Vierge res­pi­rait, le Christ res­pi­rait d’un souffle mort, et la lumière crue deve­nait une lumière vivante, et les cou­leurs chan­taient, oui, c’é­tait le mot, elles chan­taient, pas un chant audible mais un chant qu’il per­ce­vait avec ses yeux, une vibra­tion qui entrait par les pupilles et des­cen­dait dans la gorge et dans la poi­trine et dans le ventre.

Il sen­tit ses genoux fléchir.

Non. Pas ici. Pas maintenant.

Il se retint à la balus­trade de la cha­pelle. Ses mains étaient moites. Son cœur bat­tait trop vite, trop fort, il l’en­ten­dait dans ses oreilles comme un tam­bour, et la sueur cou­lait le long de ses tempes, et les vieilles femmes au fond de l’é­glise priaient sans lever les yeux, et le chat dor­mait sur le prie-Dieu, et per­sonne ne voyait rien, per­sonne ne savait que quelque chose venait de se bri­ser en lui, quelque chose de très ancien, de très dur, un mur inté­rieur dont il igno­rait l’exis­tence et qui venait de se fis­su­rer sous la pres­sion insup­por­table du rose de Pontormo.

Il sor­tit de l’é­glise en titubant.

L’air du dehors le frap­pa comme une gifle — chaud, bruyant, plein de moteurs et de voix. Il s’a­dos­sa au mur et fer­ma les yeux. Res­pi­rer. Juste res­pi­rer. Ce n’est rien. C’est un malaise. C’est la cha­leur, la fatigue, le manque de som­meil. Ce n’est pas le tableau. Les tableaux ne font pas ça. Les tableaux res­tent dans leurs cadres. Les tableaux ne tra­versent pas les yeux pour des­cendre dans le corps. Ce n’est pas —

Mais il savait. Il savait exac­te­ment ce que c’é­tait. Il avait lu Sten­dhal. Il avait lu le pas­sage du livre que Mrs. Bla­ck­wood lui avait envoyé. « J’a­vais un bat­te­ment de cœur, la vie était épui­sée chez moi, je mar­chais avec la crainte de tomber. »

Il mar­cha jus­qu’au Ponte Vec­chio et s’ac­cou­da au para­pet, au milieu des tou­ristes et des orfèvres, le souffle court, les mains trem­blantes, et il regar­da l’Ar­no cou­ler en des­sous, lent et vert, et il pen­sa : c’est exac­te­ment ce que Wyn­ters ne devait jamais res­sen­tir. C’est exac­te­ment ce que j’é­cri­vais contre. Et c’est moi. C’est moi qui tombe.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin de mati­née. Mar­co le vit tra­ver­ser le hall et quelque chose dans sa démarche — un pas trop lent, une épaule plus basse que l’autre, cette manière de ne pas regar­der devant soi — fit fron­cer les sour­cils du barman.

— Signore Armand. Un caffè ?

— Un whisky.

Mar­co haus­sa un sour­cil mais ne dit rien. Il ser­vit un Laga­vu­lin avec la même pré­ci­sion hor­lo­gère que ses espres­sos et le posa devant Léonce sans commentaire.

— Mar­co, dit Léonce après la pre­mière gor­gée, est-ce qu’il arrive que des clients… soient malades ici ? Je veux dire — pas phy­si­que­ment malades. Autrement.

Mar­co essuya un verre avec une len­teur délibérée.

— Firenze è una malat­tia, Signore. Flo­rence est une mala­die. Les doc­teurs de l’hô­pi­tal San­ta Maria Nuo­va ont un nom pour ça. Il Sin­drome di Sten­dhal. Des tou­ristes qui s’é­va­nouissent aux Offices, qui pleurent devant un Giot­to, qui ont des crises de panique dans le Duo­mo. L’hô­pi­tal en reçoit dix, quinze par an. Tou­jours les mêmes pro­fils — des gens sen­sibles, culti­vés, qui arrivent avec trop d’at­tentes et pas assez de défenses. Flo­rence entre en eux et ils ne savent pas com­ment la faire sortir.

Il ran­gea le verre et en prit un autre.

— Quand j’ai com­men­cé ici, il y a vingt-trois ans, il y avait une femme japo­naise au troi­sième étage. Une pro­fes­seure de lit­té­ra­ture, je crois. Elle venait pour un congrès sur Dante. Le deuxième jour, elle est allée voir le Para­dis du Bap­tis­tère — la mosaïque du pla­fond, le Christ doré, énorme — et elle est res­tée quatre heures debout à le regar­der sans bou­ger. Quatre heures. Le gar­dien a fini par appe­ler une ambu­lance. Elle ne par­lait plus. Elle sou­riait, c’est tout. Un sou­rire très doux, très calme, comme quel­qu’un qui a vu quelque chose que les autres ne voient pas. Les méde­cins ont dit que c’é­tait le syn­drome. Elle est res­tée trois jours à l’hô­pi­tal et elle est repar­tie au Japon. Elle n’a jamais ter­mi­né son congrès.

Mar­co posa ses deux mains à plat sur le comp­toir et regar­da Léonce droit dans les yeux.

— Signore, vous avez vu quelque chose ce matin qui vous a fait mal.

Ce n’é­tait pas une question.

— Pon­tor­mo, dit Léonce.

— Ah, fit Mar­co. La Depo­si­zione. Oui. Pon­tor­mo fait ça aux gens. C’est le plus dan­ge­reux de tous. Pire que Michel-Ange, pire que Bot­ti­cel­li. Parce que les autres sont magni­fiques mais ils sont dans le monde. Pon­tor­mo n’est pas dans le monde. Pon­tor­mo est ailleurs. Et quand on regarde un tableau qui est ailleurs, on risque d’al­ler ailleurs aussi.

*

Les jours qui sui­virent furent étranges.

Léonce conti­nuait d’é­crire — ou de ten­ter d’é­crire. Mais Wyn­ters lui échap­pait. Le per­son­nage qu’il avait créé froid et maî­tri­sé com­men­çait à se fis­su­rer sous ses doigts, comme un masque qu’on porte trop long­temps et qui se cra­quelle avec la cha­leur du visage. Des phrases incon­grues appa­rais­saient dans le manus­crit — des phrases que Léonce n’a­vait pas pré­vues et qui venaient d’un endroit de lui-même qu’il ne contrô­lait pas. « Wyn­ters s’ar­rête devant le Cara­vage et son cœur — non. Non. Wyn­ters ne s’ar­rête devant rien. » Il ratu­rait, cor­ri­geait, repre­nait. Mais les fis­sures reve­naient, tou­jours au même endroit, comme l’eau qui trouve son che­min dans un mur, tou­jours par la même lézarde, avec une patience minérale.

La nuit, il dor­mait mal. Des rêves de tableaux vivants, de cou­loirs infi­nis, de visages peints qui ouvraient les yeux. Il se réveillait avec la sen­sa­tion d’a­voir été regar­dé pen­dant son som­meil — non pas par quel­qu’un dans la chambre, mais par quelque chose de plus vaste, de plus ancien, comme si Flo­rence tout entière le regar­dait dor­mir à tra­vers les murs du Grand Hotel, à tra­vers les murs de cinq siècles.

Les voix de l’hô­tel pre­naient une qua­li­té dif­fé­rente. Les conver­sa­tions qu’il sai­sis­sait au bar, au res­tau­rant, dans le hall, deve­naient plus étranges, plus char­gées de sens — ou c’é­tait lui qui pro­je­tait du sens là où il n’y en avait pas, il ne savait plus.

Un matin, dans l’as­cen­seur, un homme d’af­faires ita­lien par­lait au téléphone :

— Il pro­ble­ma è la luce. La luce cam­bia tut­to. Se cam­bia la luce, cam­bia il valore.

Le pro­blème c’est la lumière. La lumière change tout. Si la lumière change, la valeur change.

Il par­lait d’im­mo­bi­lier, pro­ba­ble­ment. Ou de vin. Ou de n’im­porte quoi. Mais Léonce enten­dit autre chose. Il enten­dit une véri­té sur l’art, sur la per­cep­tion, sur la fra­gi­li­té de tout — la lumière change tout, et la valeur n’est que de la lumière — et il dut s’ap­puyer à la paroi de l’as­cen­seur, la cage dorée qui mon­tait en grin­çant, et il sen­tit à nou­veau ce ver­tige, cette pres­sion dans la poi­trine, et il se dit : je suis en train de deve­nir fou. Je suis en train de voir des signes par­tout. C’est le début de quelque chose et je ne sais pas de quoi.

Un soir, au res­tau­rant, les Amé­ri­cains par­laient d’un tableau volé.

— The Nazis took it in ’44, disait Howard. It was in the Uffi­zi vault. A small Cra­nach. Venus with a Veil. They ship­ped it to Ger­ma­ny and it vani­shed. Some say it’s in a salt mine in Aus­tria. Some say it bur­ned. Some say it’s in a pri­vate col­lec­tion in Bue­nos Aires, behind a false wall, and some­bo­dy looks at it eve­ry night, alone.

— That’s the sad­dest thing I’ve ever heard, disait Patri­cia. A pain­ting that only one per­son can see.

— Or the most beau­ti­ful, disait Howard. Art was never meant for eve­ryone. Art was meant for the one who understands.

Léonce écou­tait et chaque phrase creu­sait un sillon en lui, labou­rait quelque chose, retour­nait une terre qu’il n’a­vait jamais retour­née. Un tableau que per­sonne ne voit. Un tableau qui existe pour un seul regard. L’art comme soli­tude abso­lue. Et il pen­sa à Wyn­ters, son per­son­nage qui ne voyait rien, et il se deman­da si Wyn­ters n’é­tait pas ce tableau caché — une œuvre invi­sible, qui n’exis­tait pour per­sonne, qui était enfer­mée der­rière un faux mur dans un pays loin­tain, et que lui, Léonce, regar­dait seul chaque nuit dans sa chambre du Grand Hotel, seul avec un fan­tôme, seul avec un miroir.

Mrs. Bla­ck­wood, qu’il n’a­vait pas revue depuis l’en­voi du Sten­dhal, réap­pa­rut un soir dans le hall. Elle por­tait la même robe noire, le même col­lier de perles, mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — un pli d’in­quié­tude autour des yeux, ou de curio­si­té, ou de recon­nais­sance, comme si elle déchif­frait en Léonce un texte qu’elle avait déjà lu.

— Vous avez été à San­ta Feli­ci­ta, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Vous mar­chez dif­fé­rem­ment. Avant, vous mar­chiez comme quel­qu’un qui sait où il va. Main­te­nant, vous mar­chez comme quel­qu’un qui revient de quelque part.

Elle lui prit le bras — un geste inat­ten­du, d’une inti­mi­té sou­daine qui contre­di­sait toute sa réserve anglaise — et l’en­traî­na vers le jar­din inté­rieur. Ils s’as­sirent sous un magno­lia. Le soir tom­bait. Les cyprès se décou­paient en noir sur un ciel d’un vio­let pro­fond. Une fon­taine gar­gouillait quelque part, un bruit d’eau dis­cret, conti­nu, qui sem­blait dire quelque chose en une langue inconnue.

— Je vais vous racon­ter une his­toire, dit-elle. Quand je suis arri­vée à Flo­rence, il y a onze ans, je venais d’en­ter­rer mon mari. Robert. Un homme mer­veilleux et impos­sible, comme tous les hommes mer­veilleux. J’é­tais venue pour une semaine. Pour me chan­ger les idées, comme on dit. Quelle expres­sion absurde — comme si les idées étaient des draps qu’on met à sécher. Je suis allée à l’A­ca­dé­mie voir le David de Michel-Ange, et en entrant dans la salle, en le voyant au fond du cou­loir, immense, blanc, nu, par­fait — j’ai com­pris que je n’a­vais jamais regar­dé Robert de cette façon. Avec cette atten­tion. Cette inten­si­té. Cette… nudi­té du regard. J’a­vais vécu trente-sept ans avec un homme sans jamais le voir vrai­ment, et il a fal­lu qu’il meure et qu’une sta­tue de marbre me regarde pour que je com­prenne ce que j’a­vais perdu.

Elle ajus­ta son col­lier de perles d’un geste machinal.

— Je ne suis jamais repar­tie. Non pas que Flo­rence m’ait rete­nue — c’est que l’An­gle­terre m’a­vait expul­sée. On ne revient pas d’une vision. On ne revient pas de la nudi­té. C’est irréversible.

Léonce ne dit rien. Il regar­dait le jar­din s’as­som­brir autour d’eux, le magno­lia dont les fleurs blanches pre­naient dans le cré­pus­cule un éclat phos­pho­res­cent, la fon­taine invi­sible, et il sen­tit, avec une cer­ti­tude qui ne devait rien à la rai­son, que Mrs. Bla­ck­wood n’é­tait pas une femme qu’il avait ren­con­trée par hasard dans un hôtel. Elle était un signe. Comme le Pon­tor­mo. Comme la lumière sur la Piaz­za San­to Spi­ri­to. Comme la phrase de l’homme dans l’as­cen­seur. Flo­rence lui envoyait des émis­saires, et cha­cun por­tait le même mes­sage, et le mes­sage était : cède.

— Mrs. Bla­ck­wood, dit-il d’une voix qu’il ne recon­nut pas lui-même — une voix plus basse, plus fra­gile, une voix d’en­fant presque. Je crois que quelque chose m’arrive.

— Je sais, dit-elle. Et c’est une très bonne chose. Les pires vies sont celles où rien n’arrive.

*

Cette nuit-là, il ouvrit son cahier et ten­ta d’é­crire le cha­pitre où Wyn­ters visite le Palaz­zo Vec­chio. Mais au lieu de Wyn­ters, c’est lui qui appa­rais­sait sur la page — lui, Léonce, trente ans, sty­lo de Mathilde à la main, assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, en train d’é­crire sur un homme qui n’exis­tait pas pour évi­ter de res­sen­tir ce qu’il res­sen­tait, et ce qu’il res­sen­tait, c’é­tait — quoi ? De la peur. De la beau­té. De la peur de la beau­té. De la beau­té de la peur. Les mots se retour­naient, se contre­di­saient, s’a­va­laient eux-mêmes, et le cahier se rem­plis­sait d’un texte qui n’é­tait ni le roman de Wyn­ters ni le jour­nal de Léonce mais quelque chose d’in­ter­mé­diaire, un ter­ri­toire innom­mé, une zone grise entre la fic­tion et la confes­sion où les deux voix se mêlaient et où l’on ne savait plus qui écri­vait qui — si c’é­tait Léonce qui écri­vait Wyn­ters ou Wyn­ters qui écri­vait Léonce.

À trois heures du matin, il posa le sty­lo. Ses doigts étaient tachés d’encre — de l’encre bleue, comme les doigts de Filip­po étaient tachés de pig­ments — et il regar­da ses mains et il vit les mains du res­tau­ra­teur, ces mains qui tou­chaient les siècles, et il com­prit que l’encre et les pig­ments étaient la même chose, que l’é­cri­ture et la pein­ture étaient la même ten­ta­tive, la même folie — tou­cher ce qui ne se touche pas, fixer ce qui s’é­coule, rete­nir la beau­té avant qu’elle ne disparaisse.

Il alla à la fenêtre. Flo­rence dor­mait. Le dôme de Bru­nel­les­chi flot­tait dans le noir comme tou­jours, mais cette nuit-là il ne flot­tait pas — il pesait. Il pesait de tout le poids de cinq siècles, de toutes les mains qui l’a­vaient bâti, de toutes les vies qu’il avait abri­tées, de toute la beau­té accu­mu­lée dans cette ville qui ne ces­sait jamais, jamais, de pro­duire de la beau­té, comme un cœur qui ne cesse pas de battre, même la nuit, même quand per­sonne ne l’écoute.

Et Léonce sen­tit, pour la pre­mière fois avec une clar­té abso­lue, qu’il ne pour­rait pas finir ce roman. Que Wyn­ters était mort. Que le per­son­nage froid qu’il avait inven­té pour se pro­té­ger de Flo­rence était deve­nu inutile, parce que Flo­rence avait trou­vé un autre che­min — pas par les yeux de Wyn­ters, mais par les siens, direc­te­ment, sans filtre, sans cadre, sans la dis­tance sal­va­trice de la fiction.

Il ne savait pas encore ce que cela signi­fiait. Il ne savait pas que le pire était à venir. Il savait seule­ment que la méthode était morte, que le cahier men­tait, et que demain il se réveille­rait dans une ville qui n’a­vait plus de murs entre elle et lui.

Il lais­sa la fenêtre ouverte. L’air de Flo­rence entra dans la chambre — tiède, par­fu­mé, char­gé de siècles — et il s’en­dor­mit tout habillé sur le lit, le cahier ouvert à côté de lui, les pages cou­vertes d’une écri­ture qu’il ne recon­naî­trait plus le lendemain.

PAR­TIE IV

Il ne sut jamais exac­te­ment quand il bas­cu­la. C’est le propre de la chute — on ne la sent pas au moment où elle com­mence, on ne la sent qu’au moment où le sol n’est plus là, et alors il est trop tard, et alors on tombe, et la seule chose qu’on peut faire c’est tom­ber, et regar­der le monde défi­ler autour de soi avec cette len­teur hal­lu­ci­née des choses qu’on ne peut plus arrêter.

Le dixième jour, peut-être. Ou le onzième. Les jours avaient ces­sé de se comp­ter nor­ma­le­ment. Ils ne se suc­cé­daient plus — ils se super­po­saient, comme des feuilles de papier calque empi­lées, et à tra­vers cha­cun on voyait les traces du pré­cé­dent, et du pré­cé­dent encore, et l’en­semble for­mait un des­sin que Léonce ne par­ve­nait pas à déchif­frer mais qui, il en était cer­tain, vou­lait dire quelque chose.

Le matin, il sor­tait du Grand Hotel et Flo­rence n’é­tait plus la même ville.

Non — Flo­rence était exac­te­ment la même ville. C’est lui qui n’é­tait plus le même homme. La dis­tinc­tion est essen­tielle et Léonce la per­dait, et c’é­tait pré­ci­sé­ment dans cette perte que rési­dait la mala­die — ne plus savoir si c’est le monde qui a chan­gé ou soi, ne plus savoir où finit le regard et où com­mence la chose regar­dée, ne plus savoir si la beau­té est dans le tableau ou dans l’œil, si la dou­leur est dans le Christ de Pon­tor­mo ou dans la poi­trine de celui qui le regarde.

*

Le onzième jour — appe­lons-le le onzième, même si Léonce n’au­rait pas pu le confir­mer — il retour­na aux Offices.

Il n’a­vait pas vou­lu y retour­ner. Il avait pré­vu de res­ter dans sa chambre, d’é­crire, de reprendre le contrôle. Mais en des­cen­dant prendre le petit déjeu­ner, il avait croi­sé dans le hall du Grand Hotel un groupe de tou­ristes anglais qu’un guide menait vers la sor­tie, et le guide disait — en anglais, d’une voix nasale et méca­nique, la voix de quel­qu’un qui récite pour la mil­lième fois un texte appris par cœur — « This mor­ning we will visit the Uffi­zi Gal­le­ry, which houses one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world » — et ces mots, « one of the finest col­lec­tions of Renais­sance art in the world », pro­non­cés avec cette pla­ti­tude de bro­chure tou­ris­tique, cette obs­cé­ni­té du résu­mé, cette façon de réduire cinq siècles de génie à une phrase d’a­gence de voyage, avaient pro­duit en Léonce une réac­tion phy­sique — une nau­sée, brève mais vio­lente, comme si son corps refu­sait désor­mais qu’on traite l’art avec désinvolture.

Et il s’é­tait dit : j’y retourne. J’y retourne et cette fois je ne prends pas de notes. Pas de cahier. Pas de Wyn­ters. J’y vais seul, nu, sans filtre.

Il entra aux Offices à neuf heures. Le musée était encore calme — quelques gar­diens som­no­lents, des salles presque vides, cette odeur par­ti­cu­lière des vieux musées qui est un mélange de cire, de pous­sière et de temps. Il tra­ver­sa les pre­mières salles sans s’ar­rê­ter. Les Pri­mi­tifs, les fonds d’or, les Vierges hié­ra­tiques — il les avait déjà vus, clas­sés, éti­que­tés. Il mon­ta. Les salles du Quat­tro­cen­to. Filip­po Lip­pi, Pao­lo Uccel­lo, Pie­ro del­la Francesca.

Et puis. La salle de Botticelli.

Il y avait la Nais­sance de Vénus, qu’il avait regar­dée huit jours plus tôt avec les yeux de Wyn­ters et qu’il avait trou­vée — que Wyn­ters avait trou­vée — usée par les repro­duc­tions, banale à force d’être célèbre. Mais ce matin-là, Léonce ne regar­da pas Vénus. Il regar­da l’autre tableau. Celui d’à côté. Celui que les tou­ristes regardent moins parce qu’il est plus grand, plus com­plexe, plus difficile.

Le Prin­temps.

Il s’as­sit sur la ban­quette au centre de la salle et il regarda.

C’est un jar­din. Un jar­din sombre, touf­fu, un sous-bois de lau­riers et d’o­ran­gers aux fruits d’or, et dans ce jar­din des figures dansent, marchent, flottent — les trois Grâces entre­la­cées, Mer­cure qui lève le bras vers les nuages, Flore qui avance en semant des fleurs, Zéphyr qui sai­sit la nymphe Chlo­ris et de la bouche de Chlo­ris sortent des roses, et au centre Vénus, pas la Vénus nue de l’autre tableau mais une Vénus habillée, grave, qui regarde le spec­ta­teur avec une séré­ni­té ter­ri­fiante, la main droite levée dans un geste de béné­dic­tion ou d’a­ver­tis­se­ment — on ne sait pas, on ne sau­ra jamais, et c’est cette ambi­guï­té qui fait du tableau un gouffre.

Léonce regar­da le Prin­temps et le Prin­temps le regarda.

Et quelque chose se pro­dui­sit qu’il ne pour­rait jamais décrire exac­te­ment, parce que les mots sont faits pour le monde des choses solides et ce qui se pro­dui­sit n’é­tait pas solide, ce n’é­tait pas du monde des choses — c’é­tait de l’autre côté. Le jar­din du tableau s’ou­vrit. Non pas phy­si­que­ment — les pig­ments res­tèrent sur le bois, le cadre ne bou­gea pas — mais quelque chose dans l’es­pace entre le tableau et ses yeux se modi­fia, une mem­brane invi­sible se déchi­ra, et il fut dedans. Il fut dans le jar­din. Il sen­tit l’o­deur des oran­gers — une odeur si forte, si réelle, qu’il tour­na la tête pour véri­fier qu’il n’y avait pas un oran­ger dans la salle — et il enten­dit le vent dans les lau­riers, et il vit les pieds nus des Grâces fou­ler l’herbe, et les roses tom­baient de la bouche de Chlo­ris sur le sol du musée, il les voyait tom­ber, des pétales roses qui se posaient sur le par­quet ciré, et il savait que c’é­tait impos­sible, il savait qu’il hal­lu­ci­nait, et cette connais­sance ne chan­geait rien, parce que la beau­té n’a pas besoin de la per­mis­sion de la rai­son pour exister.

Com­bien de temps res­ta-t-il assis là ? Il ne sut jamais. Un gar­dien le tou­cha à l’é­paule. « Signore, sta bene ? » Il cli­gna des yeux. Le jar­din se refer­ma. Les roses dis­pa­rurent. Il était assis sur une ban­quette dans un musée et un homme en uni­forme le regar­dait avec inquiétude.

— Si, dit-il. Si, sto bene.

Il n’al­lait pas bien du tout.

*

Il sor­tit des Offices et mar­cha. Mar­cher était la seule chose qui le main­te­nait dans le réel — le contact des pieds sur les pavés, le bruit de ses semelles, la pesan­teur de son corps qui le rat­ta­chait à la terre. Parce que la terre n’al­lait plus de soi. Depuis le Prin­temps de Bot­ti­cel­li, depuis le jar­din ouvert, la terre n’é­tait plus un sol, c’é­tait une hypo­thèse, et Léonce mar­chait sur une hypo­thèse en ser­rant les poings dans ses poches pour ne pas flot­ter, pour ne pas s’é­le­ver, pour res­ter là, en bas, par­mi les vivants.

Il tra­ver­sa la Piaz­za del­la Signo­ria. Le Palaz­zo Vec­chio, mas­sif, cré­ne­lé, sa tour qui per­çait le ciel comme un doigt de pierre. Le Nep­tune de la fon­taine, sa blan­cheur obs­cène au milieu des bronzes. La Log­gia dei Lan­zi avec ses sculp­tures vio­lentes — le Per­sée de Cel­li­ni bran­dis­sant la tête de Méduse, l’En­lè­ve­ment des Sabines de Giam­bo­lo­gna, ces corps tor­dus dans un élan impos­sible. Et les copies — le David de Michel-Ange, copie, le Mar­zoc­co de Dona­tel­lo, copie — toute cette place était un théâtre de copies et d’o­ri­gi­naux mêlés, et qui pou­vait encore dire la dif­fé­rence, et est-ce que la dif­fé­rence impor­tait, et est-ce qu’un homme qui hal­lu­cine des roses tom­bant d’un tableau est plus fou qu’un homme qui passe devant un faux David en croyant voir le vrai ?

Il s’as­sit à la ter­rasse d’un café. Com­man­da un espres­so. Ses mains trem­blaient tel­le­ment qu’il ren­ver­sa la moi­tié de la tasse dans la sou­coupe. La ser­veuse — une jeune femme brune aux yeux très noirs, un tablier blanc, un sou­rire rapide — essuya sans com­men­taire et lui en appor­ta un autre. Et dans ce geste simple — essuyer, rem­pla­cer, sou­rire — il y eut une grâce qui le bou­le­ver­sa, une beau­té quo­ti­dienne, invi­sible, une beau­té qui n’é­tait dans aucun musée et qui était peut-être la seule beau­té sup­por­table, la seule qui ne tuait pas.

Il but le deuxième espres­so. Ses mains trem­blaient toujours.

À la table d’à côté, deux femmes ita­liennes d’une cin­quan­taine d’an­nées fumaient en par­lant très vite. Il ne com­pre­nait pas tout mais il sai­sis­sait des frag­ments — « il matri­mo­nio di Clau­dia », « un disas­tro », « i fio­ri era­no orri­bi­li » — le mariage de Clau­dia, un désastre, les fleurs étaient hor­ribles — et cette conver­sa­tion banale, cette catas­trophe flo­rale, ces pré­oc­cu­pa­tions si mer­veilleu­se­ment tri­viales le ras­su­rèrent un ins­tant, comme une main posée sur l’é­paule, comme quel­qu’un qui dirait : le monde est encore là, le monde est fait de mariages ratés et de fleurs moches et de café ren­ver­sé, le monde n’est pas que des tableaux qui s’ouvrent et des jar­dins qui vous avalent.

Mais la main se reti­ra. Et le ver­tige revint.

*

Les jours sui­vants — le dou­zième, le trei­zième — furent un brouillard.

Léonce mar­chait dans Flo­rence sans plan, sans méthode, sans cahier. Il entrait dans les églises au hasard et chaque église était un piège, chaque cha­pelle conte­nait quelque chose qui le frap­pait au ventre — une Annon­cia­tion de Fra Ange­li­co à San Mar­co où l’ange et la Vierge étaient si proches qu’on sen­tait le souffle de l’un sur le visage de l’autre, un Cru­ci­fix de Giot­to à San­ta Maria Novel­la dont les yeux mi-clos le sui­virent d’un bout à l’autre de la nef, un frag­ment de fresque ano­nyme dans une église qu’il ne retrou­ve­rait jamais, un simple visage de femme peint à même le mur, à demi effa­cé par le temps, et ce visage res­sem­blait à Mathilde — non, il ne res­sem­blait pas à Mathilde, il n’a­vait rien de Mathilde, c’est lui qui pro­je­tait Mathilde sur tout, Mathilde sur les fresques, Mathilde sur les pierres, Mathilde sur l’Ar­no — et il com­prit que le syn­drome de Sten­dhal et le deuil amou­reux étaient la même chose, la même brèche, le même effon­dre­ment des défenses, et que Flo­rence ne l’a­vait pas bri­sé — Flo­rence avait sim­ple­ment trou­vé la fis­sure que Mathilde avait ouverte et s’y était engouffrée.

Au Grand Hotel, le per­son­nel com­men­çait à mur­mu­rer. Mar­co l’a­vait noté le pre­mier — les retours de plus en plus tar­difs, les repas sau­tés, les yeux cer­nés, cette façon de tra­ver­ser le hall comme un fan­tôme, de ne pas répondre quand on lui par­lait, de res­ter debout dans le jar­din à regar­der le magno­lia pen­dant des minutes entières sans bou­ger. Le concierge en avait par­lé au direc­teur. Le direc­teur avait haus­sé les épaules — « C’est un Fran­çais, ils sont tous comme ça » — mais Mar­co n’é­tait pas d’ac­cord. Mar­co avait vu la pro­fes­seure japo­naise, vingt ans plus tôt. Mar­co connais­sait les signes.

Un soir, Filip­po le res­tau­ra­teur vint s’as­seoir à côté de lui au bar. Léonce était là depuis une heure, devant un verre d’a­ma­ro qu’il n’a­vait pas tou­ché, les yeux fixés sur une pho­to­gra­phie au mur — un por­trait en noir et blanc d’un homme qu’il ne connais­sait pas, un client des années cin­quante pro­ba­ble­ment, un visage mince, des yeux graves, une ciga­rette entre les doigts.

— Léonce, dit Filip­po doucement.

Il ne répon­dit pas.

— Léonce, répé­ta le res­tau­ra­teur en posant sa main — cette main tachée de bleu de cobalt, de jaune de Naples, de six cents ans de pig­ments — sur le bras du jeune homme.

Léonce tour­na len­te­ment la tête. Ses yeux étaient vitreux, dila­tés, comme ceux d’un homme qui regarde quelque chose de très lointain.

— Filip­po, dit-il. Savez-vous pour­quoi Pon­tor­mo n’a pas peint de sol dans la Déposition ?

— Parce que la dou­leur n’a pas de sol, dit Filip­po. Parce que quand on perd quel­qu’un, on flotte. On ne touche plus rien.

— C’est exac­te­ment ça, dit Léonce avec un sou­rire qui n’en était pas un — un ric­tus, une gri­mace de com­pré­hen­sion trop vive, trop aiguë. On flotte. Filip­po, je flotte. Depuis San­ta Feli­ci­ta, je flotte. Je marche dans Flo­rence et mes pieds ne touchent plus les pavés. Les tableaux sortent de leurs cadres. Les fresques res­pirent. J’ai vu des roses tom­ber du Prin­temps de Bot­ti­cel­li sur le par­quet des Offices. Des pétales roses, sur le par­quet. Je les ai vus.

Filip­po ne dit rien pen­dant un long moment. Il tenait tou­jours le bras de Léonce. Puis :

— Quand j’ai com­men­cé à res­tau­rer, j’a­vais vingt-quatre ans. On m’a confié une Madone de Giot­to, très abî­mée. Je devais net­toyer un mil­li­mètre de sur­face par jour. Un mil­li­mètre. Et au bout de trois mois, j’ai com­men­cé à rêver de la Madone. À rêver que je la tou­chais et qu’elle me tou­chait. Que ses doigts peints se posaient sur mes doigts vivants. Que la pein­ture et la chair ne fai­saient plus qu’un. Mon maître m’a dit : « Filip­po, quand l’œuvre com­mence à te tou­cher en retour, il faut t’é­loi­gner. Sinon tu te perds dedans. Tu deviens l’œuvre. Et l’œuvre n’a pas besoin de toi — c’est toi qui as besoin d’elle. »

Il ser­ra le bras de Léonce.

— Il faut vous éloigner.

— Je ne peux pas, dit Léonce. C’est trop beau.

Et c’é­tait dit avec une telle sim­pli­ci­té, une telle nudi­té — comme un enfant qui dit « j’ai peur » ou « j’ai faim » — que Filip­po sen­tit sa gorge se nouer et ne répon­dit rien, parce qu’il n’y avait rien à répondre à un homme qui se noyait dans la beau­té, rien d’autre que lui tendre la main et espé­rer qu’il la saisisse.

*

La nuit du trei­zième jour.

Léonce ne dor­mit pas. Il res­ta assis au bureau Empire, le cahier ouvert devant lui, et il écri­vit. Mais ce qu’il écri­vait n’a­vait plus rien à voir avec Wyn­ters. Wyn­ters avait dis­pa­ru, fon­du, éva­po­ré — il n’en res­tait que le nom, tout en haut de la pre­mière page, comme une épi­taphe. Ce que Léonce écri­vait main­te­nant était un texte sans forme, sans struc­ture, un flux de mots qui cou­lait comme l’Ar­no — lent, trouble, char­riant des débris de pen­sées, des images de tableaux, des frag­ments de conver­sa­tions enten­dues au Grand Hotel, des sou­ve­nirs de Mathilde, des des­crip­tions de lumière, tout mélan­gé, tout confon­du, un mag­ma ver­bal où la fic­tion et le réel avaient ces­sé de se distinguer.

Il écri­vait : « Le rose de Pon­tor­mo est la cou­leur de la dou­leur quand la dou­leur dépasse la dou­leur et devient autre chose, une extase, une lévi­ta­tion, et le bleu de Fra Ange­li­co est le bleu de l’im­pos­sible, le bleu de ce qu’on ne peut pas atteindre, le bleu du ciel vu depuis l’in­té­rieur d’une cel­lule de moine, et le vert de l’Ar­no est le vert de l’ou­bli, le vert de ce qui emporte et ne rend pas, et Mathilde avait les yeux verts, je ne l’a­vais jamais remar­qué, je ne l’a­vais jamais vue, elle avait rai­son, je ne voyais rien, je ne voyais que les tableaux, je ne voyais que le cadre et jamais ce qu’il conte­nait, et main­te­nant les cadres explosent, et tout se déverse, et je suis dans le jar­din de Bot­ti­cel­li, et les roses tombent, et Chlo­ris ouvre la bouche et c’est la voix de Mathilde qui en sort, et elle dit : tu ne me vois pas, Léonce, tu ne m’as jamais vue — »

Il s’ar­rê­ta. Sa main trem­blait trop pour conti­nuer. L’encre du sty­lo avait bavé, tra­çant sur la page des traî­nées bleues qui res­sem­blaient à des veines, à des rivières, à des cra­que­lures sur une fresque ancienne. Il regar­da ce qu’il avait écrit et ne le recon­nut pas. Ce n’é­tait pas de la lit­té­ra­ture. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait quelque chose d’autre — un cri, peut-être, ou une prière, ou un aveu — quelque chose qui n’a­vait pas de nom parce que les noms sont des cadres et que les cadres venaient d’exploser.

Il se leva et alla à la fenêtre.

Flo­rence, en bas, dans le noir. Mais cette nuit-là, Flo­rence n’é­tait pas endor­mie. Ou plu­tôt — Flo­rence dor­mait, mais Léonce enten­dait son rêve. Il enten­dait le rêve de la ville — le mur­mure des pierres, le souffle des sta­tues, le bruis­se­ment des toiles dans les musées fer­més, le grin­ce­ment des cadres sur les murs des églises, et sous tout cela, comme une basse conti­nue, le gron­de­ment sourd de l’Ar­no qui rou­lait ses eaux vertes dans le noir, empor­tant vers la mer tout ce que Flo­rence avait pro­duit et per­du, les pein­tures noyées, les manus­crits englou­tis, les vies oubliées, et les pages que Léonce n’a­vait pas encore jetées mais qu’il jet­te­rait, il le savait main­te­nant, il le savait avec la cer­ti­tude des som­nam­bules qui marchent vers le vide en souriant.

*

Le qua­tor­zième jour. Ou le quin­zième. Ça n’a­vait plus d’importance.

Léonce se réveilla tard — onze heures pas­sées. La chambre 307 était bai­gnée d’une lumière crue qui bles­sait les yeux. Il avait dor­mi tout habillé, les chaus­sures aux pieds, le cahier ouvert sur la poi­trine comme un livre de prières. Il se leva avec dif­fi­cul­té. Ses jambes étaient faibles, son corps lui sem­blait étran­ger — trop lourd et trop léger à la fois, comme s’il était fait de deux matières contra­dic­toires, de chair et de lumière, et qu’elles ne par­ve­naient plus à cohabiter.

Il ne prit pas de petit déjeu­ner. Il des­cen­dit direc­te­ment dans le hall et sortit.

Flo­rence, à midi, en mai. La cha­leur était écra­sante. Les rues trem­blaient dans la brume de cha­leur, les façades ondu­laient comme des mirages, et la lumière — cette lumière tos­cane qu’il avait trou­vée belle le pre­mier jour — était deve­nue un excès, une vio­lence, un pro­jec­teur bra­qué sur la ville qui ne lais­sait aucune ombre, aucun refuge, qui mon­trait tout avec une bru­ta­li­té insou­te­nable. Les tou­ristes mar­chaient en shorts et en cas­quettes, glaces à la main, appa­reils pho­to autour du cou, et leur nor­ma­li­té ter­ri­fiait Léonce — com­ment pou­vaient-ils être si calmes, si indif­fé­rents, com­ment pou­vaient-ils pas­ser devant le Bap­tis­tère sans défaillir, com­ment pou­vaient-ils man­ger des glaces à la pis­tache à trois mètres des portes de Ghi­ber­ti, ces portes que Michel-Ange avait appe­lées les Portes du Para­dis, com­ment pou­vaient-ils être si près du Para­dis et ne rien sentir ?

Il mar­cha jus­qu’au Duo­mo. La cathé­drale était une mon­tagne de marbre blanc, vert et rose, une pâtis­se­rie géante, un délire géo­mé­trique qui ne finis­sait jamais. Il leva les yeux vers le dôme de Bru­nel­les­chi — ce dôme qu’il voyait chaque nuit depuis sa fenêtre, ce dôme fami­lier, ras­su­rant — et pour la pre­mière fois il sen­tit son poids. Qua­rante-cinq mille tonnes de pierre et de brique sus­pen­dues dans le vide, rete­nues par rien d’autre que le génie d’un homme qui avait eu l’au­dace de croire que la matière pou­vait défier la gra­vi­té. Et cette audace — cette folie, cet acte de foi insen­sé — lui appa­rut sou­dain comme la méta­phore de tout ce qu’il vivait : on peut bâtir quelque chose d’im­mense et de beau dans le vide, mais il faut accep­ter que ça puisse tomber.

Il entra dans la cathé­drale. La nef immense, la pénombre, les vitraux qui fil­traient une lumière colo­rée — et là-haut, à l’in­té­rieur du dôme, le Juge­ment Der­nier de Vasa­ri et Zuc­ca­ri, cette fresque ver­ti­gi­neuse qui cou­vrait les trois mille six cents mètres car­rés de la cou­pole, un tour­billon de corps nus, d’anges, de démons, le Christ en gloire au som­met et l’En­fer en bas, les dam­nés pré­ci­pi­tés dans les flammes, les élus mon­tant vers la lumière, et tout cela tour­nait, tour­nait au-des­sus de lui comme un mael­ström de cou­leurs et de formes, et Léonce leva la tête et regar­da et le ver­tige le sai­sit — un vrai ver­tige cette fois, phy­sique, bru­tal, le sol bas­cu­la sous ses pieds, les colonnes de la nef se mirent à oscil­ler, le pla­fond des­cen­dit vers lui ou c’est lui qui mon­tait vers le pla­fond, et les corps peints du Juge­ment Der­nier bou­gèrent, les dam­nés tom­bèrent pour de vrai, les anges bat­tirent des ailes, et le Christ au som­met le regar­da — direc­te­ment, per­son­nel­le­ment, sans inter­mé­diaire — et ce regard était le même que celui de la Vierge de Raphaël au Palaz­zo Pit­ti, le même que celui de Vénus au centre du Prin­temps, le même regard depuis le début, depuis le pre­mier jour, le regard de Flo­rence, le regard de la beau­té elle-même qui disait : je te vois, Léonce, je t’ai tou­jours vu, et main­te­nant tu vas tomber.

Il tom­ba.

Pas phy­si­que­ment. Ses jambes tinrent. Il ne s’é­va­nouit pas. Mais quelque chose en lui tom­ba, s’ef­fon­dra, s’é­crou­la comme un bâti­ment miné de l’in­té­rieur dont les fon­da­tions cèdent d’un coup, et il res­ta debout au milieu de la cathé­drale, immo­bile, les yeux levés vers le Juge­ment Der­nier, la bouche entrou­verte, les bras le long du corps, et des larmes cou­laient sur ses joues — pas des larmes de tris­tesse, pas des larmes de joie, des larmes de rien, des larmes sans émo­tion iden­ti­fiable, des larmes qui venaient d’un endroit si pro­fond qu’elles ne por­taient plus le nom de rien, elles étaient juste de l’eau, de l’eau qui sor­tait de lui, comme l’Ar­no sort de ses berges quand il pleut trop, quand il n’y a plus de place, quand la ville ne peut plus contenir.

Un gar­dien s’ap­pro­cha. « Signore ? Signore, sta bene ? »

Léonce bais­sa les yeux. Le Juge­ment Der­nier était immo­bile au-des­sus de lui. Les corps ne bou­geaient pas. Le Christ ne le regar­dait pas. C’é­tait une fresque. Juste une fresque.

— Mi scu­si, dit-il en s’es­suyant les yeux du revers de la main. Mi scusi.

Il sor­tit de la cathé­drale et mar­cha droit devant lui, sans savoir où il allait, sans voir les rues, sans entendre les voix, et il mar­cha long­temps, très long­temps, sous le soleil de mai, et il se retrou­va au bord de l’Ar­no, appuyé au para­pet du Ponte alle Gra­zie, et il regar­da le fleuve cou­ler en des­sous, lent et vert et stag­nant, et il pen­sa : c’est là que ça fini­ra. C’est dans cette eau que tout ira. Mais pas encore. Pas encore.

*

Il ren­tra au Grand Hotel en fin d’a­près-midi. Le hall était désert. Le lustre de Mura­no brillait dans le silence. Mar­co n’é­tait pas au bar. Les fau­teuils de cuir étaient vides. L’hô­tel tout entier sem­blait rete­nir son souffle, comme un théâtre avant le lever de rideau, comme un lieu qui attend quelque chose — mais quoi ?

Il mon­ta à sa chambre. S’as­sit au bureau. Ouvrit le cahier. Les pages des jours pré­cé­dents le regar­daient — cette écri­ture fié­vreuse, désor­don­née, qui ne res­sem­blait pas à la sienne. Il feuille­ta le cahier depuis le début. Les pre­mières notes sur Wyn­ters, propres, car­rées, maî­tri­sées. Puis les fis­sures — les ratures, les ajouts en marge, les phrases qui déviaient. Puis le chaos — le texte de la nuit, le mag­ma, le flux. C’é­tait l’his­toire d’un effon­dre­ment écrit de l’in­té­rieur. Ce n’é­tait pas un roman. C’é­tait un sismographe.

Il refer­ma le cahier.

Sur le bureau, à côté du Sten­dhal de Mrs. Bla­ck­wood, il y avait le sty­lo de Mathilde. Il le prit, le fit tour­ner entre ses doigts. Un sty­lo-plume en laque noire, simple, élé­gant, avec une plume en or. Elle l’a­vait ache­té dans une pape­te­rie de la rue Mer­cière, à Lyon, un same­di de novembre, et elle avait dit en le lui offrant : « Pour que tu écrives des choses vraies. » Il n’a­vait pas com­pris, à l’é­poque. Il avait pris ça pour une gen­tillesse. Mais main­te­nant — dans cette chambre d’hô­tel à Flo­rence, après le Pon­tor­mo et le Bot­ti­cel­li et le Juge­ment Der­nier et les larmes dans la cathé­drale et les roses hal­lu­ci­nées et l’Ar­no qui atten­dait — main­te­nant il com­pre­nait. Des choses vraies. Pas des per­son­nages froids. Pas des écrans de fic­tion. Des choses vraies. Et la chose vraie, c’é­tait ceci : il était un homme de trente ans assis dans une chambre d’hô­tel à Flo­rence, et la beau­té l’a­vait bri­sé, et il ne savait pas com­ment se reconstruire.

Il posa le sty­lo. Il n’a­vait plus la force d’écrire.

*

Ce soir-là, Mrs. Bla­ck­wood le trou­va dans le jar­din. Il était assis sur le banc sous le magno­lia, dans le noir, sans lumière, les mains posées à plat sur ses genoux comme un homme qui attend un verdict.

Elle s’as­sit à côté de lui sans un mot. Le jar­din sen­tait le buis et le jas­min de nuit. La fon­taine gar­gouillait son éter­nelle phrase incom­pré­hen­sible. Au-des­sus d’eux, les étoiles — rares, pâles, noyées par la pol­lu­tion lumi­neuse de la ville — cli­gno­taient faiblement.

— Elea­nor, dit Léonce — et c’é­tait la pre­mière fois qu’il uti­li­sait son pré­nom, et ce simple pas­sage du « Mrs. Bla­ck­wood » au « Elea­nor » était un signe, le signe que quelque chose avait cédé dans le pro­to­cole, dans la dis­tance, dans toutes ces struc­tures invi­sibles qui nous empêchent de tom­ber les uns vers les autres.

— Oui, dit-elle.

— Est-ce que ça s’arrête ?

— Non, dit-elle dou­ce­ment. Ça ne s’ar­rête pas. Mais ça change de forme. La pre­mière vague est la pire. Elle vous sub­merge. Ensuite, vous appre­nez à nager. Ou plu­tôt — vous appre­nez que vous ne savez pas nager, et que c’est nor­mal, et que per­sonne ne sait nager, et que l’eau est plus douce qu’on ne croit.

Elle posa sa main ridée sur la main de Léonce. Ses bagues — trois bagues, deux en or, une en argent avec une tur­quoise — brillèrent dans l’obscurité.

— Mon mari Robert était his­to­rien de l’art. Spé­cia­liste du Quat­tro­cen­to. Il a pas­sé sa vie entière devant des tableaux et il n’a jamais pleu­ré devant un seul. Pas une fois. Et moi qui ne connais­sais rien à l’art, moi qui l’ac­com­pa­gnais par amour, pas par goût — moi j’ai pleu­ré devant le David dix ans après sa mort. C’est injuste, n’est-ce pas ? C’est absurde. L’homme qui savait ne sen­tait rien, et la femme qui ne savait pas a tout senti.

Elle tour­na la tête vers Léonce.

— Vous et votre per­son­nage anglais, c’est la même his­toire. Lui ne sent rien. Vous sen­tez tout. L’un de vous deux devait mou­rir pour que l’autre vive. Et c’est lui qui est mort. C’est tou­jours le per­son­nage qui meurt. L’au­teur sur­vit. C’est la loi.

— Je ne suis pas sûr de sur­vivre, dit Léonce.

— Vous sur­vi­vrez, dit Elea­nor Bla­ck­wood. Parce que Flo­rence ne tue pas. Flo­rence désha­bille. Et on ne meurt pas d’être nu. On a froid, c’est tout. Et puis on trouve un manteau.

Elle se leva, rajus­ta son col­lier de perles, et ren­tra dans le Grand Hotel d’un pas de reine exi­lée. Et Léonce res­ta seul dans le jar­din, sous le magno­lia dont les fleurs blanches brillaient dans le noir comme des yeux ouverts, et il sut que le len­de­main serait le jour le plus long, et il ne savait pas pour­quoi il le savait, mais il le savait, avec cette cer­ti­tude ani­male des créa­tures qui sentent l’o­rage avant qu’il n’éclate.

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