Sorting by

×
Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

Tous les
empereurs
romains
d’O­rient #2

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, II : de Nicée à Mis­tra, 1204–1461

İzn­ik fait des car­reaux. C’est une petite ville turque au bord d’un lac plat, on y vend des assiettes à tou­ristes sous les pla­tanes, et il y a autour d’elle une muraille romaine de cinq kilo­mètres, avec ses tours et ses portes triples, qui enferme aujourd’­hui des ver­gers. On entre en ville par un arc de triomphe. Il n’y a rien derrière.

C’est ici que l’Em­pire romain s’est réfu­gié pen­dant cin­quante-sept ans. Ici qu’il a tenu sa cour, frap­pé sa mon­naie, nom­mé son patriarche, refu­sé obs­ti­né­ment de s’ap­pe­ler autre­ment que romain. Le lac four­nis­sait le pois­son. La plaine four­nis­sait le blé. Un empe­reur romain a fait, dans ces jar­dins, de l’é­le­vage de volailles.

Le fer avait ser­vi mille ans. Dans le second acte, il ne sert plus qu’une fois — mais si fort que la dynas­tie qui en naît pas­se­ra un siècle et demi à s’en excu­ser, et ne sau­ra plus jamais faire mal à personne.

I. Les cin­quante-sept ans de Nicée

Constan­tin Las­ca­ris (1204–1205). Une nuit. Pen­dant que les Latins entrent par la Corne d’Or, la foule et les prêtres tirent un homme dans Sainte-Sophie et veulent le cou­ron­ner ; il refuse, ou il accepte, les sources se contre­disent, et de toute façon il n’y a plus de ville à rece­voir. Il sort et il meurt quelque part. Cer­tains le comptent comme Constan­tin XI, ce qui décale toute la numé­ro­ta­tion jus­qu’au der­nier — les manuels s’en débrouillent mal encore aujourd’hui.

Théo­dore Ier Las­ca­ris (1205–1221). Seize ans. Le frère. Il tra­verse en barque, arrive en Asie avec sa femme et rien d’autre, et trouve une Ana­to­lie où trois Grecs se dis­putent des ruines. Il en fait un État. À Antioche du Méandre, il tue le sul­tan de Roum en com­bat sin­gu­lier — un empe­reur romain, une épée, un sul­tan, à che­val, comme dans un livre — et per­sonne n’y croi­rait si le fait n’é­tait attes­té des deux côtés.

Jean III Dou­kas Vatat­zès (1221–1254). Trente-trois ans, et le meilleur admi­nis­tra­teur que la mai­son ait pro­duit. Il inter­dit l’im­por­ta­tion des soie­ries ita­liennes : que la cour s’ha­bille de ce qu’elle pro­duit. Il fait plan­ter, il fait éle­ver, il tient des comptes. Un jour il offre à sa femme une cou­ronne payée sur le reve­nu de ses basses-cours, et lui dit en la lui posant que ce sont les œufs qui l’ont ache­tée, et qu’elle vaut mieux pour cela que celles d’a­vant. On l’a fait saint après sa mort — pas pour cette phrase, mais elle y a contri­bué. À la fin, l’é­pi­lep­sie le prend et il meurt en Magné­sie, dans le pays où il avait tout planté.

Théo­dore II Las­ca­ris (1254–1258). Quatre ans. Le fils. Épi­lep­tique lui aus­si, phi­lo­sophe, écri­vain, méfiant jus­qu’à la mala­die : il croit qu’on l’en­sor­celle, il fait aveu­gler et empri­son­ner la moi­tié de sa noblesse. Mort à trente-six ans.

Jean IV Las­ca­ris (1258–1261). Sept ans à l’avènement.

Voi­là. C’est cet enfant-là.

Le régent est un Paléo­logue, un aris­to­crate char­mant, brillant, qui a déjà chan­gé de camp deux fois et qui s’est fait cou­ron­ner co-empe­reur en pro­met­tant sur toutes les reliques dis­po­nibles de rendre le pou­voir au petit à sa majo­ri­té. En juillet 1261, un déta­che­ment passe par une poterne mal gar­dée et reprend Constan­ti­nople sans presque com­battre — cin­quante-sept ans d’at­tente, et ça se règle en une nuit d’é­té par une porte que quel­qu’un a oublié de fer­mer. Michel Paléo­logue entre dans la ville à pied, der­rière une icône, et se fait cou­ron­ner à Sainte-Sophie.

Jean IV n’est pas du voyage. On le laisse en Anatolie.

Le 25 décembre 1261, jour de Noël et jour de ses onze ans, des hommes entrent dans sa chambre et lui brûlent les yeux. On l’en­ferme dans une for­te­resse au bord de la Mar­ma­ra. Il y vivra encore qua­rante-quatre ans.

Le patriarche Arsène excom­mu­nie l’empereur. Michel demande une péni­tence ; le vieil homme répond qu’il n’y en a pas pour cela, qu’il fau­drait rendre les yeux. On dépose le patriarche. L’É­glise se casse en deux pour trente ans sur cette seule affaire — les arsé­nites, on les appel­le­ra, et ils tien­dront jus­qu’à ce que leur der­nier meure.

Trente ans plus tard, le fils de Michel, deve­nu empe­reur, pren­dra un bateau, tra­ver­se­ra, entre­ra dans la cel­lule, et deman­de­ra par­don à un vieil aveugle qui ne savait plus très bien qui il était. C’est le seul geste de ce genre dans quinze cents ans de liste, et il n’a rien réparé.

Encart. Les autres, ceux qui étaient assis dessus

Pen­dant que Nicée élève des poules, il y a bien quel­qu’un à Constan­ti­nople. Un Empire latin, avec des barons de Flandre et de Cham­pagne qui se par­tagent la Roma­nie sur une carte, et qui dure cin­quante-sept ans dans une ville qu’ils ont vidée eux-mêmes.

Bau­douin Ier de Flandre (1204–1205), pris par les Bul­gares à Andri­nople un an après son cou­ron­ne­ment, mort dans une tour de Tar­no­vo. Hen­ri de Flandre (1206–1216), son frère, le seul capable, mort peut-être empoi­son­né. Pierre de Cour­te­nay (1216–1217), cou­ron­né à Rome parce qu’on ne le lais­sait pas l’être ailleurs, cap­tu­ré en Épire en allant prendre pos­ses­sion de son empire, mort en pri­son sans avoir jamais vu sa capi­tale. Yolande de Hai­naut (1217–1219), régente. Robert de Cour­te­nay (1221–1228), qui aban­donne tout et meurt en Morée. Bau­douin II (1228–1261), empe­reur à onze ans, sous la régence de Jean de Brienne (1229–1237), un vieux roi de Jéru­sa­lem sans royaume qu’on avait fait venir faute de mieux.

Bau­douin II passe sa vie à men­dier en Europe. Il vend les reliques de la cha­pelle du palais à Louis IX, qui bâtit la Sainte-Cha­pelle pour les loger — la cou­ronne d’é­pines part comme ça, et elle est tou­jours à Paris. Il vend le plomb des toits. Il met son propre fils en gage chez des ban­quiers véni­tiens. Quand la ville tombe en 1261, il s’en­fuit en che­mise et passe le reste de ses jours à pro­po­ser aux cours d’Oc­ci­dent un empire qu’il n’a plus.

II. Le rasoir seul

Michel VIII a fait ce qu’au­cun Byzan­tin n’a­vait osé depuis mille ans : il a muti­lé un enfant légi­time et il est res­té. La règle a tenu quand même, mais autre­ment. À par­tir d’i­ci, plus per­sonne dans cette famille n’a­veugle per­sonne. On dépose, on ton­sure, on exile dans une île, on se par­donne, on recom­mence. Le fer est ran­gé. Il reste le rasoir, et le rasoir n’empêche rien.

Michel VIII Paléo­logue (1259–1282). Vingt-trois ans. Il a repris la ville, et il passe le reste de sa vie à empê­cher qu’on la lui reprenne : Charles d’An­jou pré­pare une croi­sade contre lui, alors Michel achète le pape en signant l’u­nion des Églises à Lyon, ce que son peuple refuse en bloc, et finance en sous-main l’in­sur­rec­tion sici­lienne des Vêpres — le plus beau coup diplo­ma­tique du siècle, mené depuis un palais en ruine par un homme excom­mu­nié des deux côtés à la fois. Il meurt en Thrace, en cam­pagne, l’hi­ver. Son fils n’ose pas lui don­ner de funé­railles chré­tiennes : le corps de l’homme qui a ren­du Constan­ti­nople aux Romains passe la nuit dehors, sous un tas de terre, sans un prêtre.

Andro­nic II (1282–1328). Qua­rante-six ans, le plus long des Paléo­logues. Un homme pieux et culti­vé qui répu­die l’u­nion et fait tout le reste de tra­vers. Il désarme la flotte pour éco­no­mi­ser — les marins passent chez les Turcs et les Génois, et l’Em­pire, qui vit de la mer, n’au­ra plus jamais de mer. Il loue une com­pa­gnie cata­lane qui gagne toutes ses batailles puis se retourne et ravage la Thrace pen­dant cinq ans. L’hy­per­père, la mon­naie d’or que le monde accep­tait depuis Constan­tin, cesse d’être en or. Son petit-fils le dépose ; il se fait moine, prend le nom d’An­toine, et meurt aveugle — de vieillesse, cette fois. Per­sonne n’y était pour rien.

Michel IX (1294–1320). Co-empe­reur vingt-six ans, jamais seul. Il meurt de cha­grin à Thes­sa­lo­nique en appre­nant que son fils cadet a été tué par erreur dans une embus­cade que le fils aîné avait ten­due devant la mai­son d’une femme.

Andro­nic III (1328–1341). Le fils aîné en ques­tion. Treize ans. Il a pas­sé sept ans à faire la guerre à son grand-père pour ça — trois guerres civiles, un pays cou­pé en deux, et rien au bout. Il est bon, pour­tant : il refait une petite flotte, reprend Chios, Les­bos, l’É­pire, réforme la jus­tice. Il meurt à qua­rante-cinq ans d’une fièvre.

Jean V (1341–1391, en mor­ceaux). Cin­quante ans de règne nomi­nal, dont il aura pas­sé la moi­tié à être dépo­sé par sa famille. Empe­reur à neuf ans.

Jean VI Can­ta­cu­zène (1347–1354). L’a­mi du père, le régent, le plus riche homme de l’Em­pire, et un très grand per­son­nage entré dans l’his­toire par la mau­vaise porte. La cour l’é­carte, il se pro­clame empe­reur, la guerre civile dure six ans, la peste noire arrive au milieu, et il gagne — en ame­nant les Turcs, qui prennent pied en Europe à Gal­li­po­li et ne repar­ti­ront jamais. Il finit par com­prendre ce qu’il a fait. Il abdique, se fait moine sous le nom de Joa­saph, et passe ses trente der­nières années à écrire l’his­toire de son propre règne pour expli­quer qu’il n’a­vait pas le choix. C’est un livre magni­fique et il ne convainc per­sonne, à com­men­cer par lui.

Mathieu Can­ta­cu­zène (1353–1357). Le fils. Co-empe­reur pour rien, cap­tu­ré par les Serbes, il abdique et va finir en Morée auprès de son frère.

Alors Jean V reprend sa place et fait ce qu’il peut, c’est-à-dire men­dier. Il part en Hon­grie ; rien. Il part à Rome en 1369 et se conver­tit per­son­nel­le­ment au catho­li­cisme, seul, sans enga­ger son Église ni son peuple — un empe­reur romain change de reli­gion à titre pri­vé, en espé­rant une armée qui ne vien­dra pas. Il repasse par Venise, où ses créan­ciers le retiennent : l’empereur d’O­rient, débi­teur insol­vable, consi­gné dans une auberge du Lido. Son fils aîné, à Constan­ti­nople, refuse de payer. Son fils cadet vend ce qu’il peut et vient le chercher.

Andro­nic IV (1376–1379). Le fils aîné. Trois ans, obte­nus en s’al­liant aux Génois et aux Otto­mans contre son père, qu’il empri­sonne avec son frère dans la tour d’A­ne­mas. Le père s’é­vade, se réal­lie aux Otto­mans à son tour, et le dépose.

Jean VII (1390). Cinq mois. Le fils d’An­dro­nic IV, donc le petit-fils de Jean V, qu’il dépose à son tour avec des troupes otto­manes. Son oncle le chasse cinq mois plus tard. On lui par­don­ne­ra, et il fini­ra gou­ver­neur loyal de Thes­sa­lo­nique — dans cette famille, à ce stade, tout le monde a dépo­sé tout le monde et per­sonne n’a plus le cœur de sévir.

Jean V meurt en 1391, quelques mois après avoir reçu du sul­tan Baye­zid l’ordre de démo­lir les for­ti­fi­ca­tions qu’il venait de faire répa­rer. Il a obéi. C’est peut-être ce qui l’a tué.

Manuel II (1391–1425). Trente-quatre ans, le fils cadet, celui qui était allé cher­cher son père à Venise. Un homme d’une digni­té que la situa­tion rend presque comique : il com­mence son règne comme vas­sal, obli­gé de suivre l’ar­mée du sul­tan en cam­pagne et de l’ai­der à prendre les der­nières villes grecques d’A­sie. Puis Baye­zid met le siège devant Constan­ti­nople, et Manuel part en Occi­dent cher­cher du secours.

Il voyage trois ans. Venise, Milan, Paris, Londres. Il passe le Noël de 1400 chez Hen­ri IV d’An­gle­terre, au manoir d’El­tham ; on joute en son hon­neur, on lui trouve grande allure, on note sa barbe blanche et sa robe. Les Anglais sont émus. Per­sonne ne bouge. Il rentre en 1403 et découvre que le pro­blème s’est réglé sans lui : un Mon­gol nom­mé Tamer­lan a écra­sé Baye­zid en Ana­to­lie et l’a mis en cage. L’Em­pire gagne cin­quante ans de sur­vie grâce à un homme qui n’a­vait jamais enten­du par­ler de lui.

Andro­nic V (1403–1407). Le fils de Jean VII, asso­cié au trône par son grand-oncle. Il meurt à sept ans. C’est la der­nière fois qu’un enfant figure sur cette liste, et il n’au­ra rien fait du tout.

Jean VIII (1425–1448). Vingt-trois ans. Il hérite d’un empire qui est la ville, plus Mis­tra, plus quelques îles. Il repart en Occi­dent — c’est deve­nu la poli­tique étran­gère de la mai­son — et signe à Flo­rence, en 1439, l’u­nion des Églises, en cédant sur tout. Les Grecs qui l’ac­com­pagnent signent, sauf un. Ils rentrent à Constan­ti­nople et découvrent que per­sonne ne veut d’eux ; cer­tains rétractent leur signa­ture dès le débar­que­ment. Le grand-duc Lou­kas Nota­ras lâche la phrase qui res­te­ra : mieux vaut voir dans la ville le tur­ban du sul­tan que la mitre du car­di­nal. Jean VIII meurt sans enfant, bri­sé, en lais­sant à ses frères le soin de se dis­pu­ter ce qui reste.

Constan­tin XI Paléo­logue Dra­ga­sès (1449–1453).

Il est cou­ron­né à Mis­tra, dans le Pélo­pon­nèse, parce qu’il n’y avait pas d’argent pour une céré­mo­nie dans la capi­tale et parce que le patriarche unio­niste aurait déclen­ché une émeute. Il est le seul empe­reur romain cou­ron­né hors de Rome et hors de Constan­ti­nople, et le der­nier des cent vingt.

Il a quatre ans. Le 2 avril 1453, quatre-vingt mille hommes se pré­sentent devant la muraille de Théo­dose ; il en a sept mille pour vingt kilo­mètres de rem­part, dont deux mille étran­gers. On fait la chaîne dans la Corne d’Or. Meh­met fait pas­ser ses navires par-des­sus la col­line, sur des ron­dins grais­sés, en une nuit. Le canon d’Or­ban tire sept fois par jour et on rebouche à la terre et aux ton­neaux. Cela dure cin­quante-trois jours.

La der­nière nuit, il y a une litur­gie à Sainte-Sophie où les deux Églises, unio­nistes et ortho­doxes, com­mu­nient ensemble pour la pre­mière et la der­nière fois — c’est la seule fois où l’u­nion a exis­té, et elle a duré une nuit. L’empereur y assiste, demande par­don à ceux qu’il aurait offen­sés, et remonte sur le rempart.

Au matin du 29 mai, quand la brèche est faite à la porte Saint-Romain, il retire la pourpre pour qu’on ne le recon­naisse pas, dit qu’il n’y a plus d’empire à por­ter, et charge. On ne l’a jamais retrou­vé. On a pré­sen­té au sul­tan une tête et des bottes ; per­sonne n’a jamais pu cer­ti­fier. C’est le seul empe­reur de cette liste qu’on n’a pas pu enta­mer, parce qu’on n’a pas mis la main dessus.

Les Grecs ont inven­té, dans les semaines qui ont sui­vi, qu’un ange l’a­vait pris à la porte, l’a­vait chan­gé en marbre et cou­ché dans une grotte sous la Porte Dorée, en atten­dant. Ils y croyaient encore au XIXe siècle. C’é­tait une façon très ancienne de dire que le corps manquait.

III. Ceux qui ont conti­nué sans savoir que c’é­tait fini

En 1204, l’Em­pire ne s’est pas cas­sé en deux mais en cinq. Nicée a gagné, et l’on retient Nicée. Il faut comp­ter les autres, parce qu’ils ont duré, et parce que cer­tains ont duré plus long­temps que la ville elle-même.

Tré­bi­zonde (1204–1461)

Deux petits-fils d’An­dro­nic Ier — celui de l’hip­po­drome — arrivent sur la côte de la mer Noire trois semaines avant la chute de Constan­ti­nople, avec des cava­liers géor­giens prê­tés par leur tante la reine Tamar. Ils s’ins­tallent sur une bande de rivage entre la mon­tagne et l’eau, larges de quelques kilo­mètres, et ils tiennent deux cent cin­quante-sept ans. C’est le der­nier bout de l’Em­pire romain à s’éteindre.

Alexis Ier (1204–1222) et David (1204–1212), les fon­da­teurs, frères. Andro­nic Ier Gidos (1222–1235), le gendre. Jean Ier Axou­chos (1235–1238), qui meurt d’une chute de che­val en jouant au polo. Manuel Ier (1238–1263), le plus grand, qui tra­verse l’o­rage mon­gol en payant tri­but et en gar­dant tout. Andro­nic II (1263–1266). Georges (1266–1280), tra­hi par ses propres nobles dans la mon­tagne et livré. Jean II (1280–1297), dépo­sé un moment par sa sœur Théo­do­ra (1284) — une usur­pa­tion de quelques mois dont per­sonne ne sait rien. Alexis II (1297–1330). Andro­nic III (1330–1332), qui fait tuer ses frères. Manuel II (1332), huit mois, un enfant. Basile (1332–1340). Irène Paléo­logue (1340–1341), sa veuve. Anne (1341, puis 1341–1342). Jean III (1342–1344). Michel (1344–1349).

Ces années-là, à Tré­bi­zonde, on dépose un empe­reur par an. Deux familles de la ville se battent dans les rues, on brûle les quar­tiers, on étrangle dans les tours. Puis Alexis III (1349–1390) arrive et règne qua­rante et un ans dans une paix com­plète, en mariant ses filles à tous les émirs tur­co­mans de l’ar­rière-pays — c’est la poli­tique étran­gère la plus effi­cace du siècle, et elle repose entiè­re­ment sur la beau­té célèbre des prin­cesses de Tré­bi­zonde, qui fait le tour du monde connu jusque dans les chro­niques espagnoles.

Manuel III (1390–1417), vas­sal de Tamer­lan, qui lui four­nit des navires. Alexis IV (1417–1429), assas­si­né par son fils. Jean IV (1429–1459), le par­ri­cide, qui voit tom­ber Constan­ti­nople et com­prend qu’il est seul ; il cherche des alliances jus­qu’en Perse et fait construire. David (1459–1461), son frère.

En 1461, Meh­met arrive par la mon­tagne avec l’ar­mée et par la mer avec la flotte. David négo­cie, rend la ville sans com­bat, obtient des terres en Thrace. Deux ans plus tard on l’ac­cuse de cor­res­pon­dance, et on lui pro­pose de se conver­tir. Il refuse. On l’exé­cute avec ses fils et un neveu, la nuit, à Constan­ti­nople ; on inter­dit qu’on les enterre. Une femme les a enter­rés quand même.

C’est le 1er novembre 1463. C’est la date à laquelle l’Em­pire romain finit, si l’on veut être exact, et per­sonne ne l’a jamais retenue.

L’É­pire (1205–1359)

Michel Ier Com­nène Dou­kas (1205–1215), fon­da­teur, poi­gnar­dé dans son som­meil par un ser­vi­teur. Théo­dore (1215–1230), le demi-frère, qui cap­ture un empe­reur latin, se fait cou­ron­ner à Thes­sa­lo­nique, marche sur Constan­ti­nople et la rate — il croise les Bul­gares à Klo­kot­nit­sa, perd tout, et Jean Asen lui fait cre­ver les yeux. Il vivra vingt ans encore, aveugle, à com­plo­ter depuis l’ar­rière-bou­tique pour ses fils, et il y réus­si­ra à moi­tié : c’est le seul aveugle de cette liste à avoir conti­nué de gou­ver­ner par per­sonne inter­po­sée. Manuel (1230–1237). Michel II (1230–1268), le fils du fon­da­teur. Nicé­phore Ier (1268–1297). Tho­mas Ier (1297–1318), assas­si­né par son neveu. Nico­las Orsi­ni (1318–1323), un Ita­lien de Cépha­lo­nie, assas­si­né par son frère. Jean II Orsi­ni (1323–1335), empoi­son­né par sa femme. Nicé­phore II (1335–1338, puis 1356–1359), tué en com­bat­tant les Alba­nais. Fin.

La Thes­sa­lie (1268–1318)

Jean Ier Dou­kas (1268–1289), Constan­tin (1289–1303), Jean II (1303–1318). Trois hommes, cin­quante ans, un pays de mon­tagnes. Le der­nier meurt sans fils et les Cata­lans prennent le reste.

La Morée (1349–1460)

Le seul endroit où la fin fut belle. Mis­tra, sur son cône de mon­tagne au-des­sus de la plaine de Sparte, devient au der­nier siècle ce que Constan­ti­nople n’est plus : une ville qui pense. Plé­thon y enseigne Pla­ton à des gens qui iront le por­ter à Flo­rence, et c’est de ce vil­lage-là, à trois cents kilo­mètres de tout, que part une par­tie de ce qu’on appel­le­ra la Renaissance.

Manuel Can­ta­cu­zène (1349–1380), le fils de Jean VI, trente et un ans de paix. Mathieu Can­ta­cu­zène (1380–1383), l’an­cien empe­reur, recy­clé. Démé­trios Ier Can­ta­cu­zène (1383). Théo­dore Ier Paléo­logue (1383–1407), qui vend la Morée aux Hos­pi­ta­liers puis la reprend quand la popu­la­tion refuse. Théo­dore II (1407–1443). Constan­tin (1443–1448), le futur Constan­tin XI, qui y bâtit un mur en tra­vers de l’isthme et le voit tom­ber en cinq jours. Démé­trios II (1448–1460) et Tho­mas (1448–1460), les deux der­niers frères, qui passent douze ans à se faire la guerre pen­dant que Constan­ti­nople tombe, jus­qu’à ce que Meh­met vienne les sépa­rer. Démé­trios est dépo­sé et exi­lé ; Tho­mas s’en­fuit à Rome avec la tête de saint André dans une caisse, et la vend au pape.

Son fils André Paléo­logue, der­nier héri­tier légi­time du trône romain, vivra pauvre à Rome et ven­dra ses droits impé­riaux au roi de France Charles VIII, puis, l’af­faire ayant échoué, aux rois catho­liques d’Es­pagne. Le titre d’empereur romain d’O­rient est donc, en droit, quelque part dans un car­ton à Madrid.

Théo­do­ros (1204–1475)

Il reste un der­nier endroit. Une prin­ci­pau­té grecque en Cri­mée, dans les mon­tagnes au-des­sus de Sébas­to­pol, sur un pla­teau où l’on ne monte que par un che­min. Elle a duré jus­qu’en 1475 — vingt-deux ans de plus que Constan­ti­nople. Les Otto­mans ont mis six mois à prendre le rocher. Le der­nier prince, Alexandre, a été emme­né et décapité.

Il y a encore là-haut des mai­sons creu­sées dans le cal­caire, une citerne, une église écrou­lée, et une vue de cent kilo­mètres sur une mer que les gens de cet endroit appe­laient encore, à la fin, la mer des Romains.

Mis­tra

On monte à Mis­tra le matin, avant la cha­leur. C’est un cône de cal­caire au flanc du Tay­gète, cou­vert d’une ville morte : des cou­vents, un palais à salle vide, des ruelles de galets si raides qu’on glisse, des figuiers qui ont fait leur tra­vail. En bas, la plaine de Sparte, les oli­viers, une route. Per­sonne n’ha­bite ici depuis 1953, quand on a démé­na­gé les der­niers vers le vil­lage neuf.

Dans la cathé­drale, en bas de la pente, il y a dans le sol une dalle de marbre avec un aigle bicé­phale gra­vé. La tra­di­tion dit que Constan­tin s’est tenu là pour être cou­ron­né, le 6 jan­vier 1449, sans patriarche, sans foule, sans musique, par un fonc­tion­naire venu de la ville avec un docu­ment. Ce n’est pro­ba­ble­ment pas la bonne dalle. Les gar­diens le savent et laissent dire.

C’est un aigle à deux têtes, et il regarde des deux côtés, ce qui était l’i­dée : l’O­rient et l’Oc­ci­dent, la même chose, un seul corps. Le corps a mis mille cent vingt-trois ans à se défaire et il s’est défait par les deux bouts en même temps.

On redes­cend. Il y a un café en bas, à l’ombre, et un homme qui vend de l’eau. Il fait chaud avant neuf heures. Sur le mur du café, à côté du réfri­gé­ra­teur, il y a une carte plas­ti­fiée de l’Em­pire à son apo­gée, sous Jus­ti­nien, avec toute la Médi­ter­ra­née en rose.

Per­sonne ne la regarde. Elle est là pour les Allemands.

Read more
Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Tous les
empe­reurs
romains

d’O­rient #1

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le fer et le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, I : de Constan­tin à la nuit de 1204

Il reste du monas­tère de Stou­dios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quar­tier d’Is­tan­bul où les chats sont maigres et où per­sonne ne monte, et l’on tombe sur une basi­lique sans toit dont le pave­ment de marbre conti­nue de des­si­ner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus per­sonne ne foule. C’est le plus vieux bâti­ment chré­tien de la ville. Il a ser­vi mille ans.

Ce n’é­tait pas seule­ment une mai­son de prière. C’é­tait le ves­tiaire de l’Em­pire. On y ame­nait les hommes dont on ne vou­lait plus, on leur pas­sait le rasoir sur le crâne, on leur don­nait une robe brune, et l’af­faire était réglée sans qu’il fût besoin de creu­ser une fosse. Un empe­reur ton­su­ré n’est plus un empe­reur : le canon l’in­ter­dit, et le canon, à Constan­ti­nople, tient mieux qu’un mur.

Quand le rasoir ne suf­fi­sait pas, on avait le fer.

C’est la grande inven­tion de l’O­rient, et l’Oc­ci­dent ne l’a jamais com­prise. À Rome, on tuait. Dans le cou­loir, dans le bain, sous la tente : cent hommes, cent trous. Ici on retire. On ôte à un homme le nez, les yeux, la langue, les che­veux, la viri­li­té — quelque chose, n’im­porte quoi, pour­vu que l’ob­jet soit ensuite impropre à l’u­sage. Un empe­reur doit être entier ; c’est écrit nulle part et res­pec­té par­tout. Il suf­fit donc d’entamer.

Reste que les Byzan­tins, en mille ans, n’ont jamais réus­si à véri­fier com­plè­te­ment leur propre règle. Elle a fui trois fois. Et c’est cette fuite, plus que le reste, qui rend la liste lisible.

I. Avant le fer

Pen­dant trois cents ans, on pro­cède encore à la romaine.

Constan­tin Ier (306–337). Il fonde la ville en 330 sur un pro­mon­toire ven­teux, en tra­çant lui-même le péri­mètre à la lance, et quand ses offi­ciers s’é­tonnent qu’il aille si loin, il répond qu’il avance der­rière quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Il meurt à Nico­mé­die d’une fièvre, bap­ti­sé de la veille.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans. Un homme de conciles et de soup­çons, arien, silen­cieux. Fièvre, en Cili­cie, en mar­chant contre son cousin.

Julien (361–363). Vingt mois. Le cou­sin en ques­tion. Il rouvre les temples et prend un jave­lot dans le foie sous Ctésiphon.

Jovien (363–364). Huit mois. Le bra­se­ro, la chambre fer­mée, le matin.

Valens (364–378). Qua­torze ans. Il n’est pas tué : il dis­pa­raît. Andri­nople, une cabane, un incen­die, aucun corps. C’est la pre­mière fois que l’Em­pire perd un empe­reur sans avoir rien à enter­rer, et il fau­dra du temps pour s’habituer.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier à régner sur les deux moi­tiés. Œdème, Milan, janvier.

Arca­dius (395–408). Treize ans, l’O­rient seul, et rien. On ne sait même pas de quoi il meurt. Il aura pas­sé sa vie entre sa femme et ses eunuques, et c’est sous lui, sans qu’il l’ait déci­dé, que l’O­rient prend l’ha­bi­tude de sur­vivre à l’Occident.

Théo­dose II (408–450). Qua­rante-deux ans, empe­reur à sept, et deux choses qui dure­ront plus long­temps que lui : le Code qui porte son nom, et la muraille. Trois lignes de défense, un fos­sé, quatre-vingt-seize tours — la ville devient inex­pug­nable et le res­te­ra mille ans, à un jour près. Il tombe de che­val au bord du Lycos et se casse la colonne.

Mar­cien (450–457). Sept ans. Un sol­dat qu’on a marié à la sœur du mort. Il convoque Chal­cé­doine, où l’on fixe pour tou­jours les deux natures du Christ, ce qui coû­te­ra à l’Em­pire l’É­gypte et la Syrie deux siècles plus tard. Il meurt d’une goutte deve­nue gan­grène : c’est le pied qui l’emporte.

Léon Ier (457–474). Dix-sept ans. Fait roi par le géné­ral Aspar, il passe ses années à s’en défaire — et finit par l’é­gor­ger, lui et ses fils, dans le palais. Dysenterie.

Léon II (474). Le petit-fils. Sept ans, dix mois de règne, une mala­die d’en­fant. Il aura eu le temps de cou­ron­ner son père.

Zénon (474–475, puis 476–491). L’I­sau­rien, mon­ta­gnard mal léché, qu’on n’aime pas et qui dure. C’est chez lui qu’ar­rivent, en 476, les insignes d’Oc­ci­dent ren­voyés par Odoacre avec un mot poli. Il les range. Il n’y a plus qu’un empe­reur au monde et c’est un homme dont per­sonne à la cour ne veut par­ta­ger la table. On raconte qu’il fut enter­ré vivant pen­dant une crise d’é­pi­lep­sie et qu’on l’en­ten­dit crier ; c’est pro­ba­ble­ment faux, et l’on com­prend que ça ait plu.

Basi­lis­cus (475–476). Vingt mois d’u­sur­pa­tion, le temps que Zénon revienne. On l’emmure en Cap­pa­doce avec sa femme et ses enfants — pas de fer, pas de corde : une citerne sèche, et l’hi­ver. C’est la pre­mière fois qu’on invente une façon de tuer sans avoir à en répondre.

Anas­tase Ier (491–518). Vingt-sept ans, un fonc­tion­naire aux yeux vai­rons, l’un noir l’autre bleu, qui laisse le tré­sor plein comme aucun autre. Il meurt à quatre-vingt-huit ans pen­dant un orage, et la rumeur dit la foudre. Elle n’aime pas les comptables.

II. Le siècle latin

Jus­tin Ier (518–527). Un pay­san de Bede­ria­na mon­té à pied à Constan­ti­nople avec son pain dans un sac. Anal­pha­bète, dit-on, ou presque : il signait à tra­vers un pochoir. Il meurt de démence à quatre-vingts ans, après avoir fait venir son neveu.

Jus­ti­nien Ier (527–565). Trente-huit ans. Le neveu ne dort pas — on l’ap­pelle l’empereur qui ne dort jamais, on le voit mar­cher dans les cou­loirs la nuit. Il reprend l’A­frique, l’I­ta­lie, le sud de l’Es­pagne ; il fait rédi­ger le Code qui sera le droit de l’Eu­rope jus­qu’à nous ; il fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans et entre dedans en disant qu’il a bat­tu Salo­mon. Il fait aus­si mas­sa­crer trente mille per­sonnes dans l’hip­po­drome en une jour­née. La peste emporte un tiers de ses sujets et lui, non. Il meurt vieux, dans son lit, seul, et le monde qu’il a recol­lé se décol­le­ra en une génération.

Jus­tin II (565–578). Le second neveu. La démence de nou­veau, et cette fois docu­men­tée : il mord ses ser­vi­teurs, on le pro­mène en le tirant sur un cha­riot dans le palais, on fait jouer de l’orgue pour le cal­mer. Dans un inter­valle de luci­di­té, il adopte un géné­ral et lui adresse le plus beau dis­cours du tiroir — n’i­mite pas ce que j’ai fait, regarde où j’en suis, vois ce que je suis devenu.

Tibère II Constan­tin (578–582). Quatre ans. Il vide le tré­sor d’A­nas­tase en libé­ra­li­tés, ce qui le rend ado­rable et ruine tout. Mort de causes incon­nues, peut-être d’un plat de mûres.

Mau­rice (582–602). Vingt ans. Un bon empe­reur, éco­nome, ce qui est une faute pro­fes­sion­nelle. L’ar­mée du Danube se révolte pour une his­toire de solde et de quar­tiers d’hi­ver. On le prend à Chal­cé­doine et on égorge ses cinq fils devant lui, du plus jeune au plus vieux ; à chaque coup il répète que le Sei­gneur est juste et que ses juge­ments sont droits. Puis c’est son tour. C’est la der­nière mort pro­pre­ment romaine de cette liste : totale, sans reste, sans retour possible.

Pho­cas (602–610). Le cen­tu­rion qui a fait ça. Huit ans de ter­reur, la Perse qui prend tout, l’Em­pire qui recule jus­qu’au Bos­phore. Quand Héra­clius débarque, on lui amène Pho­cas enchaî­né et nu. Est-ce ain­si que tu as gou­ver­né ? demande le vain­queur. Tu feras mieux ? répond l’autre. On le démembre.

III. Le pre­mier nez

Héra­clius (610–641). Trente et un ans, une des vies les plus dures du siècle. Il trouve un empire per­du — les Perses à Chal­cé­doine, la Vraie Croix empor­tée à Cté­si­phon, Jéru­sa­lem prise — et il fait la seule chose qu’au­cun empe­reur n’a­vait ten­tée depuis Julien : il part lui-même, avec l’ar­mée, six ans dans le Cau­case, et il gagne. Il rap­porte la Croix sur son dos par la porte Dorée. Six ans plus tard, des cava­liers sor­tis d’un désert dont per­sonne n’a­vait enten­du par­ler prennent la Syrie en une bataille, et le vieil homme, œdé­ma­teux, pho­bique de l’eau au point qu’on lui construit un pont de bateaux cou­vert de bran­chages pour tra­ver­ser le Bos­phore, regarde la Syrie s’en aller en disant adieu. Il change la langue de l’Em­pire : le latin s’en va, le grec entre, et l’on ne dit plus impe­ra­tor mais basi­leus. Il meurt en 641 dans une hydro­pi­sie qui l’a ren­du monstrueux.

Et là, immé­dia­te­ment, le fer.

Constan­tin III (641). Quatre mois. Tuber­cu­leux, ou empoi­son­né par sa belle-mère — la cour tran­che­ra dans un sens et l’his­toire dans aucun.

Héra­clo­nas (641). Six mois. Le demi-frère, quinze ans, pous­sé par sa mère Mar­tine. Le Sénat les dépose tous les deux et invente ce jour-là la pro­cé­dure : on coupe la langue de Mar­tine, on coupe le nez d’Hé­ra­clo­nas, on les met sur un bateau pour Rhodes. Per­sonne, avant, n’a­vait fait ça à un empe­reur. À par­tir de cette date, presque tous les autres le connaî­tront de près.

Pour­quoi le nez. Parce qu’on ne peut pas le cacher. Un homme sans yeux peut vivre au fond d’un couvent ; un homme sans nez ne peut pas être accla­mé. Le visage impé­rial est la seule chose que le peuple connaisse — il est sur les pièces, sur les portes, à l’en­trée des tri­bu­naux — et l’en­ta­mer, c’est le reti­rer de la cir­cu­la­tion. C’est de la numis­ma­tique appliquée.

Constant II (641–668). Vingt-sept ans, petit-fils d’Hé­ra­clius. Il fait tuer son frère, ce qui lui vaut d’être appe­lé le nou­veau Caïn, et quitte Constan­ti­nople pour ne jamais y reve­nir : il s’ins­talle à Syra­cuse et rêve de rebâ­tir un empire par l’ouest. Un cham­bel­lan l’as­somme dans son bain avec le seau à savon.

Constan­tin IV (668–685). Dix-sept ans. Il tient les cinq années du pre­mier siège arabe et brûle la flotte omeyyade avec un pro­duit dont la recette se per­dra — un liquide qui prend feu sur l’eau, qu’on pro­jette par des siphons de bronze, et dont trois hommes seule­ment, à chaque géné­ra­tion, connaissent le mélange. Il fait aus­si cou­per le nez de ses deux frères pour cla­ri­fier la suc­ces­sion. Dysenterie.

Jus­ti­nien II (685–695, puis 705–711). Le seul homme de cette liste à avoir gagné contre la règle.

Le fils de Constan­tin IV, seize ans, arro­gant, bâtis­seur, insup­por­table. En 695, une révolte le prend, et l’on applique le pro­to­cole : le nez, la langue peut-être, et un bateau pour Cher­so­nèse, en Cri­mée, au bout du monde connu. Il a vingt-six ans. Il devrait dis­pa­raître ici.

Il ne dis­pa­raît pas. Il tra­verse la mer d’A­zov, se fait rece­voir par le kha­gan des Kha­zars, épouse sa sœur — qu’il rebap­tise Théo­do­ra, pour l’i­dée —, apprend qu’on veut le vendre, étrangle de ses mains les deux envoyés, prend un bateau de pêche, longe la côte dans une tem­pête où le pilote le sup­plie de pro­mettre à Dieu qu’il par­don­ne­ra s’il sur­vit, et répond que si jamais il en épargne un seul, que Dieu le noie tout de suite. Il arrive chez les Bul­gares. Il en revient en 705 avec quinze mille cava­liers, trouve un aque­duc désaf­fec­té sous la muraille de Théo­dose, et rentre chez lui par le tuyau.

Il porte, dit-on, un nez d’or. Une pro­thèse, qu’il ajuste en public. Il fait ame­ner les deux empe­reurs qui ont régné pen­dant son absence dans l’hip­po­drome, s’as­sied, pose un pied sur la nuque de cha­cun, et laisse le peuple crier pen­dant qu’on chante le psaume — tu mar­che­ras sur l’as­pic et le basi­lic. Puis il les déca­pite. Il règne encore six ans, atroces, à envoyer des flottes brû­ler la ville qui l’a­vait exi­lé. En 711, l’ar­mée se retourne enfin ; on lui coupe la tête et on la pro­mène en Occi­dent, comme un objet de foire.

Le nez d’or est peut-être une légende. Mais quel­qu’un, un jour, l’a inven­té, et depuis mille trois cents ans per­sonne n’a pu le reti­rer de l’histoire.

Léonce (695–698). Trois ans. Celui qui avait cou­pé le nez de Jus­ti­nien. On lui coupe le nez, à son tour, et on l’en­ferme au monas­tère de Dal­ma­tos. Jus­ti­nien le fera sor­tir en 705 pour l’hippodrome.

Tibère III Apsi­mar (698–705). Sept ans. Un ami­ral. Même pied, même nuque, même jour.

IV. Les vingt-deux ans où l’on ne tient plus rien

Phi­lip­pi­cos Bar­da­nès (711–713). Vingt mois. Armé­nien, culti­vé, mono­thé­lite. Ses propres troupes l’a­veuglent pen­dant un ban­quet — on le sort de table, on le fait dans une pièce voi­sine, et l’on rap­porte le plat. Il meurt au monas­tère des Dalmates.

Anas­tase II (713–715). Vingt mois. Un secré­taire, un homme de plume éle­vé par des sol­dats mécon­tents de la plume pré­cé­dente. Il abdique et se fait moine à Thes­sa­lo­nique, ce qui aurait dû suf­fire — mais il res­sort quatre ans plus tard pour ten­ter sa chance. On l’exé­cute en 719. C’est la démons­tra­tion : la ton­sure ne tient que si l’homme y croit.

Théo­dose III (715–717). Deux ans. Un per­cep­teur des impôts d’A­dra­myt­tion, choi­si par des marins ivres qui cher­chaient un nom. Il ne vou­lait pas, il s’é­tait caché dans une forêt, on l’a trou­vé. Il abdique dès que quel­qu’un de sérieux arrive, se fait moine à Éphèse, et vit vieux. Le seul homme de ce siècle qui ait com­pris quelque chose.

V. Les Isauriens

Léon III (717–741). Vingt-quatre ans. Il arrive au pou­voir la semaine où quatre-vingt mille Arabes campent sous la muraille et où leur flotte tient le Bos­phore ; un an plus tard il n’en reste rien, et l’Eu­rope ne sau­ra jamais très bien ce qu’elle doit à cet hiver-là. Il fait décro­cher l’i­mage du Christ au-des­sus de la porte du palais, ce qui déclenche un siècle de guerre civile sur la ques­tion de savoir si l’on peut peindre Dieu. Hydropisie.

Arta­vasde (741–743). Deux ans d’u­sur­pa­tion. Son gendre. On l’a­veugle avec ses deux fils dans l’hip­po­drome, un jour de courses, entre deux départs.

Constan­tin V (741–775). Trente-quatre ans, et le plus détes­té des morts natu­relles. Ico­no­claste furieux, il fait aus­si lever la peste sur les icônes et gagner toutes ses batailles. Les moines l’ont sur­nom­mé Copro­nyme — celui qui s’ap­pelle merde — parce qu’il aurait sali les fonts bap­tis­maux à trois semaines. Un empire entier a rete­nu ce nom pen­dant douze siècles. Mort natu­relle, en campagne.

Léon IV le Kha­zar (775–780). Cinq ans. Fils d’une prin­cesse kha­zare. Fièvre, et une his­toire de cou­ronne volée dans une église qu’il aurait mise sur sa tête.

Constan­tin VI (780–797). Dix-sept ans, sous la main de sa mère. Il essaie de s’en défaire, elle revient, il répu­die sa femme, l’É­glise se déchire pour un adul­tère, et le 15 août 797 des hommes entrent dans la Chambre Pourpre — la salle tapis­sée de por­phyre où nais­saient les enfants d’empereurs — et lui crèvent les yeux, sur ordre de sa mère, dans la pièce même où elle l’a­vait mis au monde. Il meurt de ses bles­sures. On ne sait pas quand.

Irène (797–802). Cinq ans. Athé­nienne, orphe­line, arri­vée dans un concours de beau­té impé­rial et repar­tie avec l’Em­pire. Elle réta­blit les icônes à Nicée et signe basi­leus — au mas­cu­lin, empe­reur, pas impé­ra­trice. Char­le­magne, appre­nant que le trône d’O­rient est occu­pé par une femme, en conclut qu’il est vacant et se fait cou­ron­ner à Rome le jour de Noël 800 : c’est cette phrase-là, dans le pro­to­cole d’une chan­cel­le­rie, qui fabrique l’Oc­ci­dent. Elle est dépo­sée en 802 et exi­lée à Les­bos, où elle file la laine pour vivre. Morte l’an­née suivante.

VI. La coupe

Nicé­phore Ier (802–811). Neuf ans. L’an­cien ministre des Finances, arri­vé par le froid des chiffres. Il marche sur les Bul­gares, brûle la capi­tale de Krum, refuse la paix qu’on lui offre trois fois, et se laisse enfer­mer dans un défi­lé du Bal­kan où la seule sor­tie est une palis­sade. L’ar­mée entière y reste. Krum fait scier le crâne de l’empereur, le fait dou­bler d’argent, et boit dedans à ses fêtes en fai­sant cir­cu­ler la coupe par­mi les boyards.

C’est un objet, quelque part, dans une tente en Bul­ga­rie, et l’on n’en a plus jamais enten­du par­ler. De tout ce billet, c’est la chose que j’ai­me­rais le plus tenir.

Stau­ra­kios (811). Deux mois. Le fils, sor­ti du défi­lé avec la colonne ver­té­brale tran­chée. Il règne para­ly­sé, on le porte, il rêve à voix haute d’é­ta­blir une répu­blique. Sa sœur et son beau-frère le déposent ; il se fait moine et meurt six mois plus tard de ses plaies.

Michel Ier Rhan­ga­bé (811–813). Vingt mois. Le beau-frère. Bat­tu à Ver­si­ni­kia parce que son aile gauche a pré­fé­ré par­tir. Il abdique de lui-même, se fait moine, castre ses fils par pru­dence pour qu’on ne les reprenne pas, et vit encore trente-deux ans dans une île de la Marmara.

Léon V l’Ar­mé­nien (813–820). Sept ans. L’aile gauche en ques­tion. Il réta­blit l’i­co­no­clasme, gou­verne bien, et découvre la veille de Noël qu’un ami d’en­fance conspire. Il le fait enchaî­ner ; sa femme obtient qu’on attende la fête. Au matin, à Sainte-Sophie, pen­dant les matines, des hommes dégui­sés en chantres sortent de der­rière les stalles. Léon a l’i­dée d’ar­ra­cher une croix de l’au­tel et de s’en défendre. On lui coupe le bras qui la tient, puis la tête. La messe reprend.

VII. Les Amoriens

Michel II le Bègue (820–829). Neuf ans. L’a­mi d’en­fance. On va le cher­cher dans son cachot, encore avec les fers, et l’on pro­cède au cou­ron­ne­ment en cher­chant la clé — le seul empe­reur cou­ron­né en chaînes de l’his­toire. Il perd la Crète et la Sicile, qui ne revien­dront pas. Mort dans son lit.

Théo­phile (829–842). Treize ans. Le der­nier ico­no­claste, et le plus sédui­sant : il se déguise pour aller au mar­ché véri­fier les prix, il rend la jus­tice à che­val tous les ven­dre­dis, il fait construire un arbre d’or à oiseaux méca­niques et des lions qui rugissent par souf­flet, pour ter­ri­fier les ambas­sa­deurs. Il perd Amo­rion, la ville de sa famille, et n’en revient pas. Dysenterie.

Michel III (842–867). Vingt-cinq ans, l’I­vrogne — mais c’est le vain­queur qui a écrit le mot. Sa mère Théo­do­ra réta­blit les icônes, ce qui clôt le siècle du débat ; son oncle Bar­das fonde l’u­ni­ver­si­té ; c’est sous lui que Cyrille et Méthode partent chez les Slaves avec un alpha­bet dans les bagages, ce qui aura plus de consé­quences que la moi­tié des règnes de cette liste. Il ramasse dans une écu­rie un pale­fre­nier macé­do­nien capable de plier des fers à che­val, en fait son favo­ri, puis son co-empe­reur. Le pale­fre­nier le fait poi­gnar­der dans sa chambre.

VIII. Les Macédoniens

Basile Ier (867–886). Dix-neuf ans. Le pale­fre­nier. Illet­tré, superbe, fon­da­teur de la dynas­tie la plus longue et la plus brillante. Il refait le droit, reprend l’I­ta­lie du Sud, et meurt à la chasse : sa cein­ture s’ac­croche aux bois d’un cerf qui le traîne sur seize milles. Un garde le libère en tran­chant la cein­ture, et Basile, ago­ni­sant, le fait exé­cu­ter pour avoir tiré l’é­pée devant l’empereur.

Léon VI le Sage (886–912). Vingt-six ans. Fils de Basile, ou de Michel III — la ville en dis­cu­tait, et lui aus­si. Il écrit des lois, des ser­mons, un trai­té de tac­tique navale. Il enterre trois femmes sans avoir de fils, épouse la qua­trième mal­gré l’in­ter­dit for­mel de son Église, et se retrouve inter­dit d’en­trer dans Sainte-Sophie par la porte prin­ci­pale ; il reste dans le nar­thex, dehors, sous la pluie, empe­reur du monde et debout devant sa propre porte.

Alexandre (912–913). Treize mois. Le frère, qui avait atten­du vingt-cinq ans. Il défait tout ce qu’il peut, insulte les Bul­gares, et meurt d’un malaise sur un ter­rain de jeu de balle.

Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète (913–959). Le fils de la qua­trième femme, celui qu’on disait bâtard, empe­reur à sept ans et écar­té pen­dant trente. Il en pro­fite pour écrire — sur l’ad­mi­nis­tra­tion de l’Em­pire, sur les pro­vinces, sur les céré­mo­nies, un livre entier pour dire com­ment on entre dans une salle et à quel moment on chante. C’est grâce à ce dés­œu­vré qu’on sait à peu près tout ce qu’on sait. Il gou­verne enfin qua­torze ans et meurt d’une fièvre en Bithy­nie, peut-être aidé.

Romain Ier Léca­pène (920–944). Vingt-quatre ans. L’a­mi­ral armé­nien qui s’é­tait mis là pour pro­té­ger l’en­fant et qui n’est jamais repar­ti. Il fait des lois pour empê­cher les puis­sants d’a­che­ter la terre des pauvres, ce qui est le seul com­bat que Byzance ait mené contre elle-même. Ses propres fils le déposent, l’emmènent sur l’île de Pro­té, et le ton­surent. Chris­tophe (921–931), l’aî­né, était mort avant. Étienne et Constan­tin Léca­pène (924–945), les cadets, croient avoir gagné : qua­rante jours plus tard, le por­phy­ro­gé­nète les fait ton­su­rer et expé­dier dans la même île que leur père — qui les accueille en riant, dit-on, et leur demande qui les a envoyés.

Romain II (959–963). Quatre ans. Beau, chas­seur, indo­lent. Mort à vingt-quatre ans, épui­sé, dit-on, ou aidé par sa femme.

Nicé­phore II Pho­cas (963–969). Six ans. Un ascète en cui­rasse, qui dort par terre sous une peau d’ours dans le palais et porte le cilice de son oncle moine. Il reprend la Crète, Antioche, la Cili­cie. Il aug­mente les impôts, déva­lue la mon­naie, et la ville qu’il a sau­vée le hue dans la rue. Sa femme, Théo­pha­no, laisse une porte ouverte et une cor­beille des­cendre le long du mur ; son neveu et amant entre par là. Nicé­phore, réveillé sur sa peau d’ours, prend un coup de pied dans la bouche, se fait traî­ner par la barbe, et demande qu’on épargne l’i­mage de la Vierge.

Jean Ier Tzi­mis­kès (969–976). Sept ans. Le neveu. Un très petit homme, très rapide, armé­nien, qui expie en fon­dant des hos­pices et en gagnant tout : les Rus’ de Svia­to­slav reje­tés au-delà du Danube, la Bul­ga­rie annexée, Damas au tri­but, Bey­routh, Byblos. Il meurt au retour, du typhus ou d’un poi­son — l’eu­nuque Basile en avait les moyens et la raison.

Basile II (976‑1025). Qua­rante-neuf ans, le plus long règne de toute l’his­toire romaine, Auguste com­pris. Il com­mence à dix-huit ans entou­ré de géné­raux qui le prennent pour un enfant ; il passe treize ans à les cas­ser un par un. Il ne se marie pas. Il n’a pas d’en­fant. Il ne boit pas. Il vit sous la tente, s’ha­bille comme un offi­cier, et fait la guerre aux Bul­gares pen­dant trente ans — jus­qu’à Klei­dion, en 1014, où il prend quinze mille pri­son­niers, les aveugle tous, laisse un œil à un homme sur cent pour gui­der les autres, et les ren­voie chez eux. Le tsar Samuel voit reve­nir sa colonne et tombe mort deux jours plus tard. On l’ap­pel­le­ra le Bul­ga­roc­tone. À sa mort, l’Em­pire va de l’Ar­mé­nie à l’A­dria­tique et le tré­sor déborde ; il n’a pas de suc­ces­seur, et il n’a rien pré­pa­ré, ce qui est la seule chose qu’il n’ait pas gagnée.

Constan­tin VIII (1025–1028). Trois ans. Le frère, soixante-cinq ans, qui a atten­du un demi-siècle et n’a rien fait d’autre pen­dant ce temps que man­ger et regar­der les courses. Aveugle faci­le­ment, par mol­lesse plus que par cruau­té. Il n’a que des filles.

Zoé (1028–1050). Cin­quante ans, trois maris, un fils adop­tif, et le pou­voir chaque fois don­né à l’homme qu’elle épouse. Elle a cin­quante ans à son pre­mier mariage. Elle passe sa vieillesse dans un appar­te­ment sur­chauf­fé à dis­til­ler des parfums.

Romain III Argyre (1028–1034). Six ans. Un séna­teur à qui l’on donne le choix entre épou­ser Zoé ou perdre les yeux. Il divorce, il épouse, il essaie d’a­voir un fils avec une femme de cin­quante ans, il échoue, il perd inté­rêt. On le retrouve dans son bain, la tête sous l’eau. La cour en tire ses conclu­sions et se tait.

Michel IV le Paphla­go­nien (1034–1041). Sept ans. Un chan­geur de mon­naie, épi­lep­tique, amant de Zoé qu’elle épouse le len­de­main de l’en­ter­re­ment — le patriarche, réveillé la nuit, accepte de bénir. Bon empe­reur mal­gré tout. Malade, il abdique et meurt au monas­tère qu’il avait fait construire, en s’y traî­nant à pied.

Michel V le Cal­fat (1041–1042). Quatre mois. Le neveu, fils d’un cal­fat de navires, adop­té par Zoé pour la forme. Il exile sa mère adop­tive dans une île. Le len­de­main, la ville se lève — pas l’ar­mée, pas le Sénat : la ville, les com­mer­çants, les femmes — et ne se recouche pas avant qu’on ait rame­né Zoé. Michel se réfu­gie au Stou­dios, dans la basi­lique dont je par­lais au début, agrip­pé à l’au­tel. On l’en arrache et on l’a­veugle dehors, sur la place, devant tout le monde. Il pleure. La foule compte les coups.

Théo­do­ra (1042, puis 1055–1056). La sœur de Zoé, cloî­trée trente ans, sor­tie de son couvent par la foule un jour de 1042, remise au couvent, puis res­sor­tie à soixante-douze ans pour régner seule quinze mois avec une com­pé­tence que per­sonne n’at­ten­dait. Der­nière des Macédoniens.

Constan­tin IX Mono­maque (1042–1055). Treize ans. Le troi­sième mari, un homme char­mant, dépen­sier, qui vit ouver­te­ment avec sa maî­tresse pen­dant que Zoé la nomme offi­ciel­le­ment Sébaste. Sous son règne, en 1054, deux délé­ga­tions d’É­glise s’ex­com­mu­nient mutuel­le­ment à Sainte-Sophie pour une his­toire de mots ajou­tés au Cre­do, et la chré­tien­té se casse en deux pour mille ans. Per­sonne, sur le moment, ne le remarque.

Michel VI Brin­gas (1056–1057). Un an. Un vieux logo­thète. Les géné­raux d’O­rient se révoltent, le patriarche lui explique gen­ti­ment qu’il vaut mieux par­tir. Il se fait moine.

IX. Les Dou­kas, et l’homme aveu­glé pour rien

Isaac Ier Com­nène (1057–1059). Deux ans. Il essaie de cou­per dans les dépenses, se fâche avec le patriarche, prend une fièvre à la chasse et abdique en croyant mou­rir. Il ne meurt pas. Il vit encore un an et demi au Stou­dios comme por­tier, à ouvrir la porte aux visi­teurs qu’il avait reçus en pourpre.

Constan­tin X Dou­kas (1059–1067). Huit ans. Un juriste. Il désarme l’Em­pire pour éco­no­mi­ser, congé­die les fron­ta­liers, laisse rouiller. Maladie.

Romain IV Dio­gène (1068–1071). Trois ans, et la jour­née qui change tout. Un géné­ral qu’on marie à la veuve pour parer au plus pres­sé ; il part avec ce qui reste de l’ar­mée, tombe sur les Turcs à Man­zi­kert, se bat toute la jour­née, et découvre en fin d’a­près-midi que son arrière-garde — un Dou­kas — est ren­trée sans lui. Fait pri­son­nier, il est trai­té par Alp Ars­lan avec une cour­toi­sie qui fait pleu­rer les chro­ni­queurs : le sul­tan le relève, l’in­vite à sa table, le ren­voie contre ran­çon. Il rentre chez lui et trouve un autre empe­reur en place. On le bat, on le prend, et on l’a­veugle — mal, en public, par un juif inex­pé­ri­men­té qu’on avait été cher­cher, et l’homme meurt quelques semaines plus tard de ses orbites infec­tées, sur l’île de Pro­té, en deman­dant qu’on ne dise pas à sa femme.

L’Em­pire perd l’A­na­to­lie cette année-là. Il ne la repren­dra jamais. Et il l’a per­due moins à la bataille qu’à la façon dont il a trai­té l’homme qui l’a­vait livrée.

Michel VII Dou­kas (1071–1078). Sept ans. Le beau-fils. Un éru­dit qui passe son temps à comp­ter des syl­labes pen­dant que la mon­naie s’ef­fondre — on l’ap­pelle Para­pi­na­kès, celui qui vous retire le quart du bois­seau, à cause du prix du pain. Dépo­sé, moine, puis évêque d’É­phèse, où il finit tranquille.

Nicé­phore III Bota­nia­tès (1078–1081). Trois ans. Un vieux géné­ral. Dépo­sé sans un mot, monas­tère. On lui demande s’il regrette : il répond que la seule chose qui lui pèse est l’abs­ti­nence de viande.

X. Les Comnènes

Alexis Ier (1081–1118). Trente-sept ans. Il ramasse une ruine et la remet debout à la force des mains : les Nor­mands, les Pet­ché­nègues écra­sés en une mati­née à Lébou­nion, les Turcs conte­nus. C’est lui qui écrit à l’Oc­ci­dent pour deman­der des mer­ce­naires et qui voit arri­ver, deux ans plus tard, cent mille croi­sés, des évêques, des char­rettes et des enfants — le plus grand mal­en­ten­du diplo­ma­tique du Moyen Âge. Sa fille Anne Com­nène écri­ra sa vie en quinze livres ; c’est la pre­mière femme his­to­rienne d’Eu­rope, et elle a un point de vue.

Jean II (1118–1143). Vingt-cinq ans. Le meilleur, disent tous ceux qui ont comp­té. Il ne perd pas une bataille, il ne fait exé­cu­ter per­sonne de tout son règne — un fait unique dans ce billet. Il meurt d’une flèche empoi­son­née qu’il s’est plan­tée dans la main en chas­sant le san­glier en Cili­cie. Une égratignure.

Manuel Ier (1143–1180). Trente-sept ans. Le der­nier grand, et le plus occi­den­tal : il orga­nise des tour­nois, aime les Latins, épouse une Alle­mande puis une Antio­chienne, tient les croi­sés en res­pect, place la Hon­grie sous tutelle. À Myrio­ke­pha­lon, en 1176, il se laisse enfer­mer dans un défi­lé comme Nicé­phore Ier trois siècles et demi plus tôt ; il en sort, mais il écrit lui-même que ce fut son Man­zi­kert. Après lui, tout va très vite.

Alexis II (1180–1183). Trois ans. Douze ans, marié à une fille de France de neuf ans. Étran­glé à la corde d’arc par son grand-oncle, qui l’o­blige d’a­bord à signer sa propre condam­na­tion, puis épouse la veuve — la petite Fran­çaise a onze ans et lui soixante-cinq.

Andro­nic Ier (1183–1185). Deux ans. Un aven­tu­rier magni­fique de soixante-cinq ans, qui a pas­sé sa vie à s’é­va­der de pri­sons, à séduire ses cou­sines et à chan­ger de camp du Cau­case à la Pales­tine. Il gou­verne en per­sé­cu­tant les riches et en plai­sant aux pauvres, jus­qu’à ce que la ville se retourne. On le livre à la foule de l’hip­po­drome pen­dant trois jours : on lui arrache les dents, les che­veux, la barbe, une main, un œil ; on le pro­mène sur un cha­meau, on lui jette de l’eau bouillante ; deux Latins finissent par lui ouvrir le ventre par pitié ou par jeu. Il aurait répé­té Kyrie elei­son et pour­quoi bri­ser le roseau bri­sé. Rome n’a jamais fait ça. Byzance non plus, avant ce jour-là.

XI. Les Anges, ou l’u­sage domes­tique du fer

Il faut suivre, parce que c’est un vau­de­ville et qu’il finit très mal.

Isaac II Ange (1185–1195, puis 1203–1204). Dix ans, puis six mois. Un homme faible et gai, qui perd la Bul­ga­rie et la Serbie.

Alexis III Ange (1195–1203). Huit ans. Son frère aîné. Il le dépose et l’a­veugle — et cette fois c’est pour de bon : Isaac fini­ra ses jours sans yeux, à la mer­ci de tout le monde.

Alexis IV Ange (1203–1204). Six mois. Le fils d’I­saac. Il s’é­chappe, court en Occi­dent, tombe sur une croi­sade en panne de paie­ment à Venise, et leur pro­pose un mar­ché : rame­nez mon père et moi sur le trône, et je vous donne deux cent mille marcs d’argent plus l’u­nion des Églises. Les Véni­tiens acceptent. La flotte se détourne. En juillet 1203, Alexis III s’en­fuit avec le tré­sor ; on res­sort le vieil Isaac aveugle de sa cel­lule pour le remettre sur le trône, et l’on cou­ronne le fils à côté de lui. Puis il faut payer. Il n’y a rien. Alexis IV fait fondre les icônes.

Nico­las Cana­bus (1204). Trois jours. Un jeune noble que la foule, excé­dée, va cher­cher mal­gré lui à Sainte-Sophie et cou­ronne de force. Il refuse trois jours durant. Il n’au­ra pas régné une heure.

Alexis V Dou­kas Mur­zuphle (1204). Deux mois. Sour­cils joints — c’est ce que veut dire le sur­nom. Il étrangle Alexis IV dans son cachot, avec une corde, de ses mains ; le vieil Isaac meurt le même jour, de peur ou d’aide. Il orga­nise la défense, tient un peu, s’en­fuit quand les échelles atteignent les tours. Il se réfu­gie auprès d’A­lexis III, son beau-père, qui l’ac­cueille, le loge — et lui fait cre­ver les yeux. Les Latins le rat­trapent quelques mois plus tard, aveugle, sur une route. Ils le jugent, décident qu’un traître doit tom­ber de haut, et le poussent du som­met de la colonne de Théo­dose, en public, dans le forum.

Le 12 avril 1204, les hommes de la qua­trième croi­sade entrent par la Corne d’Or. Ils pillent trois jours. Ils ins­tallent une pros­ti­tuée sur le trône du patriarche et lui font chan­ter des chan­sons. Ils fondent les che­vaux de bronze, sauf quatre, qui partent pour Venise et y sont encore. Ils brûlent, dans les trois incen­dies de ces jour­nées-là, plus de livres qu’il n’en res­tait dans tout le reste du monde.

La ville tenait depuis huit cent soixante-qua­torze ans. Aucun enne­mi n’a­vait fran­chi la muraille de Théo­dose : ni les Perses, ni les Avars, ni les Arabes deux fois, ni les Bul­gares, ni les Rus’. Elle est prise par des chré­tiens venus dépan­ner leur trésorerie.


Sur le sol du Stou­dios, l’a­près-midi, il y a un car­ré de lumière qui se déplace. Les chats dorment des­sus, se lèvent quand il s’en va, le rat­trapent plus loin. Mille ans d’hommes sont pas­sés dans cette pièce pour qu’on leur rase le crâne et qu’on leur dise que c’é­tait fini, et la seule chose qui bouge encore ici est cette tache chaude que suivent des bêtes.

L’Em­pire n’est pas mort en 1204. Il se relève, et le second billet dira com­ment. Mais il en revient comme ces hommes qu’on ren­voyait dans les îles : entier, à peu près, mar­chant droit, et pri­vé de quelque chose qu’au­cun chro­ni­queur n’a réus­si à nommer.

Read more
La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures

Cha­pitres 21 à 22 — Epilogue

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XXI

Ils prirent le bateau pour Athènes trois jours plus tard. Un petit vapeur grec qui tra­ver­sait la mer Égée — escales à Myko­nos, Syros, puis Le Pirée.

Ley­la pas­sa la plu­part du voyage sur le pont, regar­dant la mer. Silen­cieuse. Tendue.

« Vous pen­sez qu’il a lais­sé quelque chose ? » deman­da Ayşe en la rejoignant.

« Je ne sais pas. » Ley­la essuya ses yeux. « Ma mère l’a cher­ché pen­dant des années. Elle est morte en 1920 sans savoir. »

« Peut-être qu’il y aura des réponses à Athènes. »

« Ou peut-être juste plus de ques­tions. » Ley­la sou­pi­ra. « Mais je dois savoir. »

Pacha II se frot­ta contre ses jambes, ron­ron­nant dou­ce­ment. Un ron­ron­ne­ment de réconfort.

Ils arri­vèrent au Pirée au lever du soleil. Athènes s’é­ta­lait devant eux — l’A­cro­pole domi­nant la ville, blanche et éternelle.

L’a­dresse que Dimi­tri leur avait four­nie était dans le quar­tier de Pla­ka — vieille mai­son néo­clas­sique, un peu déla­brée, avec un jar­din enva­hi de bougainvilliers.

Une vieille femme grecque ouvrit la porte. « Oui ? »

« Nous cher­chons… » Ley­la hési­ta. « Ismail Kemal Pacha. Il a vécu ici. »

La femme sou­rit tris­te­ment. « Le Turc. Oui. Chambre du haut. Il est mort en 1923. Mais ses affaires sont tou­jours là. »

« Tou­jours là ? » répé­ta Rupert.

« Per­sonne n’est venu les récla­mer. J’ai gar­dé la chambre fer­mée. Loyer payé d’a­vance jus­qu’en 1950. » Elle les regar­da. « Vous êtes famille ? »

« Sa fille, » dit Ley­la, la voix tremblante.

La vieille femme les fit entrer et les condui­sit à l’é­tage. Une petite chambre sous les toits, avec vue sur l’Acropole.

Simple. Propre. Figée dans le temps.

Un lit. Une table. Une armoire. Des livres en turc et en fran­çais. Une pho­to enca­drée sur la table — une femme et une petite fille.

Ley­la s’ap­pro­cha de la pho­to, la prit avec des mains tremblantes.

« Ma mère. Et moi. » Elle avait cinq ans sur la pho­to. « Il nous a gardées. »

Sur la table, un jour­nal intime. Ley­la l’ou­vrit. L’é­cri­ture de son père — qu’elle recon­nais­sait des quelques lettres qu’elle possédait.

Elle lut à voix haute, sa voix brisée :

« 15 novembre 1912 : Je suis pri­son­nier à Salo­nique. Les Grecs m’in­ter­rogent. Ils savent que je tra­vaillais pour Mou­rad. Ils veulent les documents.

Je leur ai tout dit. L’emplacement. Les cinq secrets. J’ai tra­hi. Mais ils exis­taient déjà. Les docu­ments que j’a­vais étaient des copies. Les ori­gi­naux étaient déjà cachés par Abdülhamid.

J’ai tra­hi pour ma vie. J’ai honte. »

Ley­la tour­na les pages. Des années de jour­nal. 1912 à 1923.

« 3 jan­vier 1913 : Libé­ré. Dépor­té en Grèce. Je ne peux pas ren­trer en Tur­quie. Ma femme. Ma fille. Je ne les rever­rai jamais. »

« 14 février 1914 : J’ai écrit à ma femme. Aucune réponse. Peut-être que la lettre n’est jamais arri­vée. Peut-être qu’elle ne veut plus me parler. »

« 28 juillet 1914 : La guerre a com­men­cé. Toute l’Eu­rope en flammes. Mou­rad avait rai­son. Il avait tout prédit. »

« 30 octobre 1918 : L’Em­pire otto­man est tom­bé. Mou­rad avait rai­son sur ça aus­si. J’es­père que ses secrets survivront. »

« 15 juin 1920 : J’ai appris la mort de ma femme. Typhus. Je n’é­tais pas là. Ma fille est seule main­te­nant. Je suis un lâche. »

Ley­la s’ar­rê­ta, san­glo­tant. Ayşe la prit dans ses bras.

Rupert conti­nua la lecture :

« 8 avril 1923 : Je suis vieux main­te­nant. Malade. Ma vie est presque finie. J’ai écrit des cen­taines de lettres à ma fille. Jamais envoyées. Trop de honte.

Mais je veux qu’elle sache : je l’ai tou­jours aimée. Chaque jour. J’ai pen­sé à elle. Chan­té les chan­sons que je lui chan­tais. Regar­dé sa photo.

Je n’é­tais pas un bon père. Mais j’é­tais son père. Et je l’aimais.

Si un jour elle trouve ce jour­nal — ma chère Ley­la — sache que tout ce que j’ai fait, même mes tra­hi­sons, était pour sur­vivre et espé­rer te revoir un jour.

Je suis déso­lé. Tel­le­ment désolé.

— Ton père qui t’aime. Ismail. »

C’é­tait la der­nière entrée. Datée du 15 avril 1923.

La vieille femme grecque dit dou­ce­ment : « Il est mort le len­de­main. Dans son som­meil. Paisiblement. »

Ley­la tenait le jour­nal contre sa poi­trine, pleurant.

Dans l’ar­moire, ils trou­vèrent les lettres non envoyées. Des cen­taines. Toutes adres­sées à « Ma chère Leyla. »

Des his­toires de son enfance. Des chan­sons écrites. Des des­sins mal­adroits. Un père essayant déses­pé­ré­ment de res­ter connec­té à une fille qu’il ne rever­rait jamais.

« Il ne m’a­vait pas oubliée, » mur­mu­ra Ley­la. « Il pen­sait à moi. Tous les jours. »

« Il vous aimait, » dit Miss Pen­wor­thy dou­ce­ment. « Il a juste eu peur. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ronronnant.

Ils res­tèrent à Athènes deux jours. Ley­la vou­lait voir où son père était enter­ré — un petit cime­tière près de Pla­ka, tombe simple avec son nom en grec et en turc.

Elle posa des fleurs. Par­la à la tombe. Lui dit qu’elle avait réus­si sa car­rière de chan­teuse. Qu’elle l’a­vait tou­jours aimé mal­gré son absence.

Qu’elle par­don­nait.

Le der­nier soir, sur le bateau de retour vers Constan­ti­nople, Ley­la chanta.

Une chan­son otto­mane que son père lui avait chan­tée enfant. Qu’elle avait retrou­vée dans une de ses lettres.

Tous les pas­sa­gers s’ar­rê­tèrent pour écou­ter. Sa voix por­tait sur la mer Égée, claire et belle, pleine de tris­tesse et d’amour.

Quand elle ter­mi­na, il n’y avait pas un œil sec sur le pont.

Rupert posa sa main sur l’é­paule de Ley­la. « Il vous a enten­due. J’en suis sûr. »

« Je sais, » sou­rit-elle à tra­vers ses larmes. « Je le sens. »

CHA­PITRE XXII

De retour à Constan­ti­nople, ils se mirent au travail.

Rupert rédi­gea une série d’ar­ticles pour le Times de Londres. Wolf­gang pré­pa­ra une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Ayşe orga­ni­sa les archives otto­manes pour documentation.

Ils tra­vaillèrent pen­dant un mois. Dans la chambre 47 du Pera Palace, deve­nue leur quar­tier géné­ral, les docu­ments éta­lés partout.

Pacha II super­vi­sait depuis le rebord de fenêtre, miau­lant occa­sion­nel­le­ment des com­men­taires éditoriaux.

Kraus leur four­nit des contacts dans tous les grands jour­naux euro­péens. Ahmed Efen­di reli­sait chaque article pour véri­fier l’exac­ti­tude his­to­rique. Miss Pen­wor­thy cor­ri­geait la grammaire.

Fina­le­ment, tout fut prêt.

Le 15 juin 1927, les articles parurent simul­ta­né­ment dans :

— The Times (Londres)

— Le Figa­ro (Paris)

— The New York Times

— Frank­fur­ter Zei­tung (Franc­fort)

— Cum­hu­riyet (Constan­ti­nople)

Le titre, iden­tique par­tout : « LES CINQ SECRETS D’Abdül­ha­mid : LA VRAIE HIS­TOIRE DE LA CHUTE DE L’EM­PIRE OTTOMAN. »

La réac­tion fut immé­diate et explosive.

En Tur­quie, débat natio­nal. Cer­tains furieux (« Salir notre his­toire ! »), d’autres recon­nais­sants (« Enfin la vérité ! »).

En Grèce, fas­ci­na­tion. L’his­toire d’Is­mail Kemal Pacha devint célèbre.

En France et en Angle­terre, rééva­lua­tion his­to­rique. Des dizaines d’his­to­riens publièrent des analyses.

En Alle­magne, Wolf­gang devint ins­tan­ta­né­ment célèbre. Sa thèse sur Mou­rad V était main­te­nant prouvée.

Dans le monde arabe, le cin­quième secret pro­vo­qua des dis­cus­sions pas­sion­nées. Enfin une expli­ca­tion pour la révolte de 1916.

Trois semaines après la publi­ca­tion, Rupert reçut un télé­gramme du roi Boris III de Bul­ga­rie : « Secret bul­gare confir­mé archives royales. Mer­ci véri­té. Boris. »

Un autre télé­gramme arri­va du Vati­can : « Archives apos­to­liques confirment alliance rus­so-otto­mane 1881. Féli­ci­ta­tions recherche. Car­di­nal Gasparri. »

Les uni­ver­si­tés du monde entier invi­tèrent Rupert, Ayşe et Wolf­gang pour conférences.

Le livre de Wolf­gang — « Mou­rad V : Le Sul­tan Vision­naire » — devint best­sel­ler international.

Un soir d’août, deux mois après la publi­ca­tion, ils se retrou­vèrent tous au Pera Palace pour célébrer.

Yusuf avait orga­ni­sé un ban­quet dans le grand salon. Tout Constan­ti­nople sem­blait pré­sent — jour­na­listes, diplo­mates, his­to­riens, artistes.

Ahmed Efen­di se leva pour por­ter un toast.

« À Rupert Beau­re­gard Whit­combe et ses com­pa­gnons. Vous avez fait ce qu’Abdül­ha­mid vou­lait. Vous avez révé­lé la véri­té. Toute la véri­té. » Il leva son verre. « L’his­toire vous remerciera. »

Applau­dis­se­ments.

Has­san Al-Rashid était venu d’A­lep spé­cia­le­ment. « Le monde sait main­te­nant. Pour Fati­ma. Merci. »

Abra­ham Kohen leva son verre : « L’his­toire est sacrée. Vous l’a­vez respectée. »

Même Kemal Bey était là, sobre et repen­ti. « J’a­vais tort. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. Vous nous avez appris ça. »

Plus tard, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux, illuminée.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Grâce à vous tous. » Rupert sou­rit. « Un jour­na­liste anglais n’au­rait jamais pu faire ça seul. »

« Et le chat, » ajou­ta Ayşe en riant. « N’ou­bliez pas Pacha II. »

Comme invo­qué, Pacha II appa­rut, sau­tant sur la balustrade.

Il miau­la une fois — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Évi­dem­ment. J’ai été essentiel. »

Wolf­gang les rejoi­gnit. « L’U­ni­ver­si­té Hum­boldt m’offre une chaire. Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane. » Il regar­da Ayşe. « Ils m’ont dit que je pou­vais nom­mer un co-professeur. »

Ayşe sou­rit. « Je vais y penser. »

Pacha II sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux conti­nue, » mur­mu­ra Ley­la qui pas­sait par là.

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé dans la chambre 47. Seul. Contem­plant tout ce qui s’é­tait passé.

Un an plus tôt, il était un jour­na­liste ennuyé cher­chant une histoire.

Main­te­nant, il avait révé­lé les six secrets d’Abdül­ha­mid. Chan­gé la com­pré­hen­sion his­to­rique de l’Em­pire otto­man. Aidé à gué­rir de vieilles blessures.

Et gagné une famille impro­bable : une archi­viste brillante, un pro­fes­seur alle­mand obsé­dé, une chan­teuse à la recherche de son père, un aris­to­crate sar­cas­tique, un Russe stoïque, une espionne gou­ver­nante, un Grec cupide deve­nu ami, un Alle­mand repen­ti, et un chat blanc héroïque.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon avait un mes­sage. Le dernier.

Rupert le détacha :

« Les six secrets révé­lés. L’his­toire com­plète. Mou­rad et Abdül­ha­mid peuvent repo­ser. Mer­ci. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert sou­rit. « Qui êtes-vous vraiment ? »

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la mys­té­rieu­se­ment, puis s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Rupert ne le rever­rait jamais.

Mais ça n’a­vait plus d’importance.

L’his­toire était complète.

La véri­té était révélée.

Et Constan­ti­nople conti­nuait, éter­nelle, gar­dant ses secrets et révé­lant ses mys­tères à ceux qui osaient chercher.

ÉPI­LOGUE

Constan­ti­nople, 1931

Rupert Beau­re­gard Whit­combe, main­te­nant qua­rante-deux ans, retour­na au Pera Palace cinq ans après la publi­ca­tion des secrets.

L’hô­tel n’a­vait pas chan­gé. Tou­jours aus­si grand, élé­gant, plein de mystères.

Yusuf — plus vieux mais tou­jours sou­riant — l’ac­cueillit comme un frère.

« Mon­sieur Whit­combe ! Cinq ans ! Vous nous avez manqué ! »

« Londres me garde occu­pé, » sou­rit Rupert. « Mais j’ai vou­lu reve­nir. Pour l’anniversaire. »

Cinq ans depuis la publi­ca­tion des cinq secrets.

Dans la chambre 47, quelques-uns s’é­taient don­né rendez-vous.

Ayşe arri­va la pre­mière — main­te­nant Pro­fes­seur Ayşe Şeker­ci à l’U­ni­ver­si­té d’Is­tan­bul, auteur de deux livres sur l’his­toire ottomane.

Wolf­gang avec elle — Pro­fes­seur Wolf­gang Stein à Ber­lin, tou­jours amou­reux d’Ayşe, tou­jours célibataire.

« Le chat avait rai­son, fina­le­ment, » rit Wolf­gang. « Elle ne m’é­pou­se­ra jamais. »

Per­ci­val arri­va de Londres — tou­jours Sir Per­ci­val, mais vieillis­sant visiblement.

Niko­lai ne put venir — un télé­gramme de Mos­cou expli­quait qu’il était « indis­po­sé ». Le mot codé signi­fiait pro­ba­ble­ment qu’il fuyait quelque chose ou quelqu’un.

Ley­la était en tour­née en Ita­lie — une carte pos­tale de Milan avec ses excuses.

Miss Pen­wor­thy était là — main­te­nant retrai­tée, vivant pai­si­ble­ment à Büyükada.

Kraus envoya ses salu­ta­tions depuis Ber­lin — consul­tant his­to­rique pour plu­sieurs universités.

Dimi­tri était mort l’an­née pré­cé­dente — crise car­diaque à Salo­nique. Paix à son âme cupide.

« Où est… ? » com­men­ça Rupert.

La porte s’ou­vrit. Un chat blanc entra. Plus vieux, un peu plus lent, mais tou­jours majestueux.

Pacha II. Neuf ans main­te­nant. Encore jeune pour un chat.

Il miau­la avec digni­té, puis sau­ta sur son fau­teuil favori.

« Le héros, » dit Per­ci­val avec affection.

Ils par­lèrent toute la soi­rée. Des cinq années pas­sées. Des vies changées.

Les cinq secrets d’Abdül­ha­mid étaient main­te­nant dans tous les manuels d’his­toire. L’Em­pire otto­man était com­pris dif­fé­rem­ment. Mou­rad V avait été réhabilité.

« Nous avons fait quelque chose d’im­por­tant, » dit Ayşe.

« Nous avons révé­lé la véri­té, » ajou­ta Wolf­gang. « Une par­tie de la vérité. »

À minuit, ils mon­tèrent sur la ter­rasse. Constan­ti­nople s’é­ta­lait devant eux.

« À Abdül­ha­mid, » pro­po­sa Rupert en levant son verre. « Qui a vou­lu que cer­taines de ses erreurs soient connues. »

« À Mou­rad, » ajou­ta Wolf­gang. « Qui a vu ce que per­sonne ne vou­lait voir. »

« À Fati­ma Al-Rashid, » dit Miss Pen­wor­thy. « Et à tous ceux oubliés par l’histoire. »

« À Ismail Kemal Pacha, » ajou­ta Rupert pen­si­ve­ment. « Le père de Leyla. »

« Et à Pacha II, » dit Per­ci­val. « Le chat qui nous a accompagnés. »

Pacha II ron­ron­na paisiblement.

Rupert res­ta à Constan­ti­nople une semaine de plus. Le der­nier soir, seul dans la chambre 47, il écri­vit dans son journal :

« Nous avons révé­lé cinq secrets. Cinq véri­tés qui ont chan­gé la com­pré­hen­sion de l’Em­pire otto­man. Mais le sixième… le sixième reste caché. Nous avons déci­dé ensemble de le gar­der. Cer­taines véri­tés sont trop dangereuses.

Les docu­ments byzan­tins existent. Ils prouvent que Constan­ti­nople fut négo­ciée, non conquise. Que l’Em­pire otto­man était la conti­nua­tion de Byzance. Cette révé­la­tion bou­le­ver­se­rait tout.

Mais nous avons choi­si le silence. Non par lâche­té, mais par sagesse. Le monde n’est pas prêt. Peut-être ne le sera-t-il jamais.

J’ai pro­mis à Per­ci­val — qui vieillit, je le vois — de gar­der ce secret. Quoi qu’il arrive. Même après sa mort. Même après la mienne.

Constan­ti­nople conti­nue, gar­dant ses der­niers mystères. »

Il posa sa plume et regar­da par la fenêtre.

Sur le rebord, un pigeon — peut-être un des­cen­dant de Herr Zep­pe­lin — obser­vait la ville.

Pas de mes­sage cette fois. Juste un rou­cou­le­ment doux dans la nuit d’Istanbul.

Adden­dum — 1945

Rupert, main­te­nant cin­quante-six ans, écri­vait dans son journal :

« Niko­lai est mort en 1938, à Mos­cou. Exé­cu­té, pro­ba­ble­ment, mais offi­ciel­le­ment ‘dis­pa­ru’. Ley­la en 1942, de pneu­mo­nie à Milan. Per­ci­val l’an­née der­nière, 1944, pai­si­ble­ment dans son som­meil au Pera Palace. Aga­tha — Lady Dunne — la même année.

Je suis le der­nier gar­dien du sixième secret. Pacha II est mort en 1937, à quinze ans. Un bon âge pour un chat héroïque.

Le manus­crit byzan­tin dort sous le marbre du Pera Palace. Per­sonne d’autre ne sait où. Je l’emporterai dans ma tombe.

Cer­taines his­toires ne doivent jamais être roucoulées. »

 

FIN

DES CHRO­NIQUES DU PERA PALACE

TOME II

Read more
La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 18 à 20)

La porte des heures

Cha­pitres 18 à 20

 

PAR­TIE IV

LE GRAND FINALE

CHA­PITRE XVIII

Le Tau­rus Express quit­ta Constan­ti­nople à huit heures du matin, direc­tion Alep via Anka­ra et Ada­na. Deux jours de voyage à tra­vers l’A­na­to­lie — pay­sages arides, vil­lages iso­lés, et une cha­leur qui aug­men­tait à chaque kilo­mètre vers le sud.

Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la et Miss Pen­wor­thy occu­paient deux com­par­ti­ments de pre­mière classe. Pacha II avait désor­mais son propre billet offi­ciel, sous le nom com­plet : « Pacha Abdül­ha­mid II, chat diplo­ma­tique et historique. »

Dimi­tri les avait accom­pa­gnés jus­qu’à la gare, les larmes aux yeux.

« Vous êtes sûrs que vous ne vou­lez pas d’un anti­quaire grec ? J’ai des contacts à Alep ! Très bons prix ! »

« Nous sommes sûrs, » avait dit Rupert fermement.

Kraus était res­té à Constan­ti­nople — « Quel­qu’un doit gar­der les docu­ments en sécu­ri­té. Et j’ai des choses à régler avec Ahmed Efendi. »

Le pre­mier jour de voyage fut rela­ti­ve­ment calme. Ils tra­ver­sèrent l’A­na­to­lie cen­trale — pla­teaux déser­tiques, mon­tagnes au loin, petites villes otto­manes endormies.

Dans le wagon-res­tau­rant, Rupert et Ayşe dis­cu­tèrent du cin­quième secret.

« Les Al-Rashid, dit Ayşe. Famille arabe. Éta­blie à Alep depuis le quin­zième siècle. Mar­chands, éru­dits, proches des gou­ver­neurs ottomans. »

« Et le cin­quième secret ? » deman­da Rupert. « Abdül­ha­mid ne nous a don­né aucun indice. »

« C’est le der­nier. » Ayşe réflé­chit. « Les quatre pre­miers concer­naient tous des men­songes, des com­plots, des occa­sions man­quées. Peut-être que le cin­quième est différent. »

« Dif­fé­rent comment ? »

« Peut-être… » Elle hési­ta. « Peut-être quelque chose de per­son­nel. Pour Abdülhamid. »

Wolf­gang les rejoi­gnit, tenant une tasse de thé. « J’ai relu le jour­nal de Mou­rad. Il y a une réfé­rence. 1903. »

Il ouvrit le jour­nal à une page marquée :

« 12 avril 1903 : Abdül­ha­mid m’a ren­du visite aujourd’­hui. Pre­mière fois depuis deux ans. Il était triste. Il a par­lé d’A­lep. De quelque chose qu’il a fait là-bas. En 1877. Quelque chose qu’il regrette plus que tout. »

« 1877, » mur­mu­ra Rupert. « Année de la guerre russo-turque. »

« Il était jeune alors, » ajou­ta Ayşe. « Prince héri­tier. Pas encore sultan. »

« Qu’est-ce qu’un prince héri­tier pour­rait faire à Alep qui le han­te­rait qua­rante ans plus tard ? » deman­da Wolfgang.

Pacha II, ins­tal­lé sur la table à côté de leur thé, miau­la pensivement.

« Le chat ne sait pas non plus, » tra­dui­sit Ley­la qui les avait rejoints.

Le deuxième jour, alors qu’ils appro­chaient d’A­lep, un inci­dent se produisit.

Le train s’ar­rê­ta brus­que­ment. En plein désert. Aucune gare en vue.

Niko­lai regar­da par la fenêtre. « Problème. »

Des hommes à che­val entou­raient le train. Une ving­taine. Armés.

« Ban­dits ? » deman­da Percival.

« Pire, » dit Miss Pen­wor­thy en exa­mi­nant leurs uni­formes. « Natio­na­listes arabes. »

Le chef des cava­liers mon­ta dans le train. Grand, bar­bu, avec des yeux qui brû­laient d’une inten­si­té fanatique.

« Nous cher­chons des étran­gers, » dit-il en arabe. « Espions ottomans. »

Ayşe répon­dit en arabe par­fait : « Nous ne sommes pas espions. Nous sommes historiens. »

L’homme la fixa. « His­to­riens ottomans ? »

« His­to­riens de la véri­té. » Elle sor­tit les docu­ments. « Nous révé­lons les secrets de l’Em­pire. Ses men­songes. Ses échecs. »

L’homme exa­mi­na les papiers. Son expres­sion changea.

« Vous allez à Alep ? Pour le cin­quième secret ? »

« Vous savez ? » s’é­ton­na Rupert.

« Tout le monde à Alep connaît l’his­toire. » L’homme bais­sa son arme. « La famille Al-Rashid. Le secret d’Abdül­ha­mid. » Il sou­rit amè­re­ment. « C’est l’his­toire qui explique pour­quoi les Arabes ont tra­hi l’Em­pire en 1916. »

« Tra­hi ? » répé­ta Wolfgang.

« La révolte arabe. Law­rence d’A­ra­bie. Nous nous sommes alliés aux Bri­tan­niques contre les Otto­mans. » L’homme s’as­sit. « Beau­coup pensent que nous avons tra­hi sans rai­son. Mais il y avait une rai­son. Une très ancienne raison. »

« Le cin­quième secret, » dit Ayşe doucement.

« Oui. » L’homme se leva. « Allez à Alep. Trou­vez les Al-Rashid. Révé­lez tout. Que le monde sache pour­quoi nous nous sommes révoltés. »

Il quit­ta le train. Ses hommes se retirèrent.

Le train repartit.

Dans le com­par­ti­ment, le silence était pesant.

« Le cin­quième secret, dit Per­ci­val len­te­ment, explique la révolte arabe. »

« 1916, mur­mu­ra Niko­lai. Quand les Arabes se sont alliés aux Bri­tan­niques. Ont aidé à détruire l’Em­pire ottoman. »

« Et cela remonte à 1877, » ajou­ta Wolf­gang. « Quelque chose qu’Abdül­ha­mid a fait. »

Rupert regar­da par la fenêtre. Alep appa­rais­sait à l’ho­ri­zon — vieille ville mil­lé­naire, mina­rets et cita­delle se décou­pant contre le ciel.

« Nous allons enfin savoir, » dit-il.

Pacha II miau­la — un long miau­le­ment qui sem­blait dire : « Pré­pa­rez-vous. Ce ne sera pas agréable. »

Et le chat, comme tou­jours, avait raison.

CHA­PITRE XIX

Alep, les Al-Rashid et le secret qui explique tout

Alep était une ville de pierres anciennes et de sou­ve­nirs. La cita­delle médié­vale domi­nait la ville, témoin de quatre mille ans d’his­toire. Les souks débor­daient d’é­pices, de tis­sus, d’ar­ti­sa­nat. C’é­tait une ville qui avait sur­vé­cu aux Assy­riens, aux Perses, aux Romains, aux Arabes, aux Croi­sés, aux Mon­gols, et main­te­nant aux Français.

Ils furent accueillis à la gare par Samuel Kohen, neveu d’A­bra­ham — un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, éru­dit et discret.

« Les Al-Rashid vous attendent, » dit-il. « Ils savent que vous venez. Tout Alep le sait. »

« Com­ment ? » deman­da Rupert.

« Les secrets ne res­tent jamais secrets long­temps dans cette ville. » Samuel sou­rit. « Sur­tout celui-ci. »

Il les condui­sit à tra­vers les rues étroites de la vieille ville, jus­qu’à une grande mai­son tra­di­tion­nelle — cour inté­rieure avec fon­taine, murs cou­verts de zel­lige, oran­gers en fleurs.

Le patriarche de la famille Al-Rashid les atten­dait dans la cour. Has­san Al-Rashid — quatre-vingts ans, barbe blanche impec­cable, yeux sombres pleins de tris­tesse ancienne.

« Bien­ve­nue, dit-il en otto­man par­fait. Je vous atten­dais depuis 1918. Depuis la mort d’Abdülhamid. »

Ils s’as­sirent autour de la fon­taine. Des ser­vi­teurs appor­tèrent du thé et des pâtisseries.

Has­san Al-Rashid regar­da Pacha II avec curio­si­té. « Le chat blanc. Abdül­ha­mid avait dit qu’il y aurait un chat. »

Pacha II s’ins­tal­la confor­ta­ble­ment sur les genoux d’Ayşe et ronronna.

« Le cin­quième secret, com­men­ça Has­san. Le der­nier. Le pire. » Il sou­pi­ra pro­fon­dé­ment. « Celui qui a détruit la confiance arabe en l’Em­pire ottoman. »

« 1877, » dit Rupert. « Alep. Qu’est-il arrivé ? »

Has­san fer­ma les yeux un moment. Puis :

« 1877. Guerre rus­so-turque. L’Em­pire perd. Panique à Constan­ti­nople. Le Sul­tan Abdü­la­ziz vient d’être assas­si­né. Mou­rad dépo­sé. Abdül­ha­mid devient sul­tan — jeune, inex­pé­ri­men­té, terrifié. »

« L’Em­pire a besoin d’argent. Déses­pé­ré­ment. Pour conti­nuer la guerre. Mais le Tré­sor est vide. »

« Alors Abdül­ha­mid envoie des agents dans les pro­vinces. Avec ordre : récol­ter de l’argent. Par tous les moyens. »

Has­san ouvrit les yeux, et ils brillaient de larmes.

« Ici, à Alep, les agents sont arri­vés en novembre 1877. Ils ont exi­gé de l’or. Ma famille — les Al-Rashid — était riche. Mar­chands pros­pères. Nous avons don­né. Beaucoup. »

« Ce n’é­tait pas assez. »

« Ils ont accu­sé mon arrière-grand-père — Mah­moud Al-Rashid — de cacher de l’or. Ils ont fouillé la mai­son. Tout détruit. Ils n’ont rien trou­vé. Parce qu’il n’y avait rien à trouver. »

Has­san s’ar­rê­ta, la voix tremblante.

« Alors ils ont pris ma arrière-grand-mère. Fati­ma Al-Rashid. Comme ‘garan­tie’. Ils ont dit : ‘Trou­vez l’or ou elle reste prisonnière.’ »

« Mon arrière-grand-père a sup­plié. A ven­du tout. La mai­son. Les bou­tiques. Les cara­vanes. A réuni chaque pièce d’or. »

« Ce n’é­tait tou­jours pas assez. »

« Fati­ma Al-Rashid est morte en pri­son. Jan­vier 1878. Vingt-trois ans. Mère de trois enfants. » Has­san essuya ses yeux. « Morte pour une dette qu’elle ne devait pas. »

Le silence était abso­lu. Même la fon­taine sem­blait s’être tue.

« Quand Abdül­ha­mid a appris ce qui s’é­tait pas­sé — les excès de ses agents — il était hor­ri­fié. Il a envoyé des excuses offi­cielles. De l’argent en com­pen­sa­tion. Il a fait empri­son­ner les agents responsables. »

« Mais Fati­ma était morte. »

« Et mon arrière-grand-père n’a jamais par­don­né. Jamais. Il a trans­mis cette his­toire à ses enfants. Qui l’ont trans­mise aux leurs. Géné­ra­tion après génération. »

« Quand la révolte arabe a com­men­cé en 1916, » conti­nua Has­san, « beau­coup de familles arabes d’A­lep se sont ral­liées. Pas par tra­hi­son. Pas pour l’argent bri­tan­nique. Mais parce qu’elles se souvenaient. »

« Se sou­ve­naient de Fati­ma, mur­mu­ra Ayşe. Et de cen­taines d’autres comme elle. »

« Exac­te­ment. » Has­san sor­tit une boîte de son man­teau. « Abdül­ha­mid m’a envoyé ceci en 1917. Par mes­sa­ger secret. Avec une lettre. »

Il ouvrit la boîte. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un médaillon.

« Le médaillon appar­te­nait à Fati­ma. Abdül­ha­mid l’a gar­dé pen­dant qua­rante ans. Comme pénitence. »

Has­san ten­dit l’en­ve­loppe à Rupert. « Lisez. »

Rupert l’ou­vrit avec des mains trem­blantes. La lettre était en otto­man, l’é­cri­ture soi­gnée mais trem­blante — celle d’un vieil homme.

Ayşe lut à voix haute :

« Cin­quième et Der­nier Secret : Le Crime de 1877.

En 1877, j’é­tais jeune sul­tan. Ter­ri­fié. Déses­pé­ré. L’Em­pire tom­bait. J’ai don­né des ordres que je regrette chaque jour depuis.

Mes agents ont col­lec­té de l’argent par la force. Ils ont détruit des familles. Ils ont empri­son­né des inno­cents. Fati­ma Al-Rashid est morte par ma faute.

Ce n’é­tait pas unique. À tra­vers l’Em­pire — Alep, Damas, Bag­dad, Jéru­sa­lem — des cen­taines de familles ont souf­fert. J’ai essayé de répa­rer. D’in­dem­ni­ser. De punir les coupables.

Mais on ne répare pas un mort.

Les familles arabes ont gar­dé leur res­sen­ti­ment. Silen­cieux. Pro­fond. Et quand la révolte est venue en 1916, ils se sont souvenus.

L’Em­pire otto­man n’est pas tom­bé à cause de la guerre. Ni des Bri­tan­niques. Ni de Lawrence.

Il est tom­bé parce que nous avons tra­hi nos propres peuples. Parce qu’en 1877, face à la panique, nous avons choi­si la brutalité.

C’est mon plus grand regret. Mon plus grand échec. Et je veux que l’his­toire le sache.

Pas pour m’ex­cu­ser. On ne s’ex­cuse pas pour un meurtre. Sim­ple­ment pour expli­quer : l’Em­pire est mort de ses propres péchés.

À la famille Al-Rashid : je suis déso­lé. Ces mots ne suf­fisent pas. Mais c’est tout ce que j’ai.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids de Fati­ma Al-Rashid et de tous les autres. Décembre 1917. »

Ayşe ter­mi­na la lec­ture, sa voix bri­sée par l’émotion.

Le silence durait. Per­sonne ne savait quoi dire.

Fina­le­ment, Has­san parla :

« Quand j’ai reçu cette lettre en 1917, j’ai pleu­ré. Pour Fati­ma. Pour Abdül­ha­mid qui avait por­té cette honte pen­dant qua­rante ans. Pour l’Em­pire qui était mort de ses propres crimes. »

« Vous par­don­nez ? » deman­da Wolf­gang doucement.

Has­san réflé­chit lon­gue­ment. « Je ne sais pas. Fati­ma était mon arrière-grand-mère. Je ne l’ai jamais connue. Mais sa mort a mar­qué cinq géné­ra­tions de ma famille. » Il sou­pi­ra. « Peut-être que publier cette véri­té est un début de par­don. Peut-être. »

Rupert tenait le médaillon de Fati­ma. Simple. En argent. Avec une ins­crip­tion : « Pour Fati­ma, avec amour. Mahmoud. »

« Les cinq secrets, dit Rupert. Tous révélés. »

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le médaillon.

Un miau­le­ment long, triste, qui sem­blait pleu­rer pour Fati­ma et tous ceux qui étaient morts à cause des erreurs de l’Empire.

CHA­PITRE XX

Ils res­tèrent trois jours à Alep. Has­san Al-Rashid insis­ta pour leur mon­trer la ville — la cita­delle, les souks, les cara­van­sé­rails, les vieilles mos­quées. Chaque coin racon­tait une his­toire millénaire.

Le der­nier soir, Has­san orga­ni­sa un dîner dans sa cour. Toute la famille Al-Rashid était pré­sente — enfants, petits-enfants, cou­sins. Une tren­taine de personnes.

« Vous révé­le­rez tout ? » deman­da Has­san à Rupert pen­dant le repas.

« Tout. Les cinq secrets. Sans exception. »

« Même celui-ci ? Même le crime de 1877 ? »

« Sur­tout celui-ci. » Rupert regar­da Has­san dans les yeux. « C’est celui qu’Abdül­ha­mid vou­lait le plus voir révé­lé. Pour que le monde comprenne. »

Has­san hocha len­te­ment. « Alors vous avez ma béné­dic­tion. Et celle de Fati­ma, où qu’elle soit. »

Pacha II, qui avait pas­sé trois jours à être ado­ré par tous les enfants Al-Rashid, ron­ron­nait béa­te­ment sur les genoux d’Ayşe.

Le voyage de retour vers Constan­ti­nople prit encore deux jours. Cette fois, pas d’in­ci­dents. Le train tra­ver­sa l’A­na­to­lie dans la paix rela­tive de l’a­près-midi printanier.

Dans leur com­par­ti­ment, ils pla­ni­fièrent la suite.

« Athènes d’a­bord, » dit Ley­la. « Pour mon père. »

« Nous par­tons ensemble, » assu­ra Rupert. « Tous. »

« Et ensuite ? » deman­da Wolfgang.

« Publi­ca­tion, » dit Ayşe. « Dans les plus grands jour­naux. Times de Londres. Le Figa­ro. New York Times. »

« Et un livre, » ajou­ta Wolf­gang avec enthou­siasme. « Une publi­ca­tion aca­dé­mique com­plète. Tous les docu­ments. Toutes les preuves. »

« Le monde va être cho­qué, » dit Percival.

« Bien, » dit Miss Pen­wor­thy. « Le choc est nécessaire. »

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cré­pus­cule. La ville dorée se déployait devant eux — mina­rets, dômes, le Bos­phore scintillant.

Yusuf les accueillit au Pera Palace comme des héros conquérants.

« Mes amis ! Vous êtes reve­nus ! Et vic­to­rieux ! » Il les embras­sa tous. « J’ai pré­pa­ré vos chambres. Et un ban­quet. Ce soir. Pour célébrer. »

Dans sa chambre habi­tuelle — la 47 — Rupert éta­la tous les documents.

Cinq secrets. Cinq his­toires de men­songes, de com­plots, d’oc­ca­sions man­quées, et de crimes.

Le jour­nal de Mou­rad. Les lettres d’Abdül­ha­mid. Les preuves documentaires.

Tout était là.

Kraus arri­va dans la soi­rée, accom­pa­gné d’Ah­med Efendi.

« Les cinq secrets, » dit Ahmed en exa­mi­nant les docu­ments. « Tous révé­lés. Abdül­ha­mid peut enfin repo­ser en paix. »

« Et Mou­rad aus­si, » ajou­ta Wolfgang.

Le ban­quet fut mémo­rable. Yusuf avait invi­té tout le per­son­nel du Pera Palace, plus quelques amis — jour­na­listes, diplo­mates, érudits.

Meh­met Bey était là, sou­riant avec fier­té. « Vous avez réussi. »

Abra­ham Kohen était venu de Balat. Même Kemal Bey appa­rut — sobre, repen­ti, por­tant une lettre.

« De la part de tous les membres de Der Halb­mond, dit-il en la ten­dant à Rupert. Nos excuses. Et notre sou­tien. Publiez tout. »

Rupert lut la lettre. Vingt signa­tures. Toute l’an­cienne orga­ni­sa­tion qui avait essayé de les tuer main­te­nant les soutenait.

« Les temps changent, » mur­mu­ra Percival.

« Les gens changent, » cor­ri­gea Ayşe.

Pacha II, ins­tal­lé sur une table, dévo­rait du caviar offert par Yusuf. Il avait l’air par­fai­te­ment satis­fait de lui.

Tard dans la soi­rée, Rupert se retrou­va sur la ter­rasse avec Ayşe.

« Nous avons réus­si, » dit-elle doucement.

« Presque. Reste Athènes. Et la publication. »

« Vous publie­rez tout ? Même le cin­quième secret ? »

« Sur­tout le cin­quième. » Rupert regar­da Constan­ti­nople éta­lée devant eux. « C’est celui qui compte le plus. Celui qui montre qu’Abdül­ha­mid était humain. Qu’il regrettait. »

Ayşe posa sa tête sur son épaule. Wolf­gang, qui pas­sait par là, les vit et sou­rit tris­te­ment avant de s’é­loi­gner discrètement.

Pacha II obser­vait la scène depuis le rebord de fenêtre et miau­la — un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Enfin. »

Cette nuit-là, Rupert dor­mit pro­fon­dé­ment pour la pre­mière fois depuis des mois.

Les cinq secrets étaient trouvés.

Res­tait à les par­ta­ger avec le monde.

Mais d’a­bord : Athènes. Et le père de Leyla.

Chaque chose en son temps.

Lire la suite…

Read more
La porte des heures (cha­pitres 21 à 22 — Epilogue)

La porte des heures (cha­pitres 15 à 17)

La porte des heures

Cha­pitres 15 à 17

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XV

La nuit du raid, Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val, Niko­lai et Ley­la se ren­dirent dis­crè­te­ment à Balat — le vieux quar­tier juif de Constan­ti­nople, per­ché sur les col­lines au-des­sus de la Corne d’Or.

Pacha II les accom­pa­gnait, natu­rel­le­ment. Le chat avait déve­lop­pé une habi­tude de suivre par­tout Ayşe, tout en jetant des regards noirs à Wolfgang.

Kraus les avait four­ni en adresse : « Famille Kohen. Rue Vodi­na 47. Troi­sième géné­ra­tion. Le patriarche s’ap­pelle Abra­ham Kohen. Quatre-vingt-deux ans. »

Miss Pen­wor­thy, pen­dant ce temps, était au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond, jouant son rôle de Grä­fin Hil­de­gard avec un enthou­siasme suspect.

« Kemal Bey, disait-elle en ser­vant du thé, êtes-vous cer­tain que le raid est une bonne idée ? Le Pera Palace est bien gardé. »

« Pré­ci­sé­ment pour­quoi nous atta­quons à minuit. Les gardes sont moins vigi­lants. » Kemal Bey véri­fiait ses armes. « Vingt hommes. Entrée simul­ta­née par trois points. Nous trou­vons les docu­ments. Nous partons. »

« Brillant, » men­tit Miss Penworthy.

Elle avait, évi­dem­ment, pré­ve­nu Yusuf par télé­gramme. Le direc­teur du Pera Palace avait orga­ni­sé une « défense appro­priée » — ce qui, connais­sant Yusuf, signi­fiait pro­ba­ble­ment quelque chose d’é­la­bo­ré et légè­re­ment absurde.

À Balat, Rupert frap­pa à la porte du numé­ro 47.

Une femme d’âge moyen ouvrit. « Oui ? »

« Madame Kohen ? Nous cher­chons Mon­sieur Abra­ham Kohen. C’est au sujet… » Rupert hési­ta. « D’un secret ottoman. »

La femme ne sem­bla pas sur­prise. « Entrez. Mon père vous attend. »

« Il nous attend ? » répé­ta Ayşe.

« Depuis 1918. Il a dit qu’un jour, quel­qu’un vien­drait avec un chat blanc. »

Pacha II miau­la avec satisfaction.

Ils furent conduits dans un petit salon. Abra­ham Kohen était assis dans un fau­teuil près de la fenêtre — vieux, frêle, mais avec des yeux vifs et intelligents.

« Le chat blanc, » dit-il en sou­riant. « Abdül­ha­mid avait rai­son. Les chats en savent tou­jours plus que nous. »

« Vous connais­sez Abdül­ha­mid ? » deman­da Wolfgang.

« Mon grand-père le connais­sait. Méde­cin per­son­nel. 1900–1909. » Abra­ham tous­sa. « Abdül­ha­mid lui a confié un secret. Le qua­trième. Avec ins­truc­tion de le gar­der jus­qu’à ce que le sixième soit révélé. »

« Et main­te­nant ? » deman­da Rupert.

« Main­te­nant, je vous le donne. » Abra­ham sor­tit une clé de sa poche. « Dans la cave. Suivez-moi. »

Mal­gré son âge, il des­cen­dit les esca­liers avec une agi­li­té sur­pre­nante. La cave était petite, sèche, rem­plie de livres anciens.

Au fond, un coffre-fort encas­tré dans le mur.

Abra­ham l’ou­vrit. À l’in­té­rieur : une enve­loppe scel­lée et un docu­ment roulé.

« Le qua­trième secret, » dit Abra­ham en les ten­dant à Rupert. « Abdül­ha­mid l’ap­pe­lait : ‘Le men­songe qui a sau­vé l’Em­pire — temporairement.’ »

Rupert ouvrit l’en­ve­loppe. La lettre était en otto­man, datée de 1917.

Ayşe la lut à voix haute :

« Qua­trième Secret : L’Al­liance Secrète de 1881.

Tout le monde connaît l’his­toire : après 1878, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe étaient enne­mis mor­tels. La guerre rus­so-turque avait dévas­té nos ter­ri­toires. Les Russes avaient pris la Bul­ga­rie. Nous étions vaincus.

Men­songe.

En 1881, l’Em­pire otto­man et l’Em­pire russe ont négo­cié secrè­te­ment. Une alliance. Contre l’Au­triche-Hon­grie. Contre l’Allemagne.

Le Tsar Alexandre II et moi avons échan­gé des lettres. Des pro­messes. Pro­tec­tion mutuelle. Par­tage des Bal­kans. Accès russe aux Détroits en échange de notre sou­tien contre Vienne.

L’ac­cord était presque signé.

Puis Alexandre II a été assas­si­né. Mars 1881. Bombe ter­ro­riste. Son fils Alexandre III a tout annu­lé. L’al­liance est morte.

Mais si elle avait exis­té ? Si Alexandre II avait vécu ? L’his­toire euro­péenne aurait été trans­for­mée. Pas d’al­liance fran­co-russe. Pas de Triple Entente. Peut-être pas de 1914.

Les preuves sont dans ce coffre. Les lettres. Les brouillons d’ac­cord. Gar­dez-les. Que l’his­toire sache : nous avons failli être alliés avec nos pires ennemis.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids des occa­sions manquées. »

Le silence était absolu.

« Une alliance rus­so-otto­mane, mur­mu­ra Wolf­gang. En 1881. Mon Dieu. »

« Si Alexandre II n’a­vait pas été assas­si­né, dit Per­ci­val len­te­ment, tout le sys­tème d’al­liances euro­péen aurait été différent. »

« Pas de Triple Entente, ajou­ta Niko­lai. Peut-être pas de Grande Guerre. »

Rupert déplia le docu­ment. Des lettres entre Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II. En fran­çais. Cor­diales. Prometteuses.

Des brouillons d’ac­cord. Des cartes anno­tées. Des plans de par­tage des Balkans.

Tout s’é­tait arrê­té en mars 1881.

« Quatre secrets trou­vés, dit Ayşe. Un reste. »

« Alep, » dit Rupert. « La famille Al-Rashid. »

Abra­ham tous­sa à nou­veau. « Je peux vous aider. Mon neveu vit à Alep. Je lui enver­rai un télégramme. »

« Vous feriez ça ? » deman­da Leyla.

« Abdül­ha­mid m’a fait confiance. Mon grand-père m’a fait confiance. Main­te­nant je vous fais confiance. » Il sou­rit. « Et vous avez le chat. »

Ils remon­tèrent de la cave. Abra­ham écri­vit immé­dia­te­ment un télé­gramme : « Neveu Samuel. Aide por­teurs secrets. Trouve Al-Rashid. Urgent. Oncle Abraham. »

Alors qu’ils s’ap­prê­taient à par­tir, un gar­çon de courses arri­va, essoufflé.

« Télé­gramme ! Du Pera Palace ! Urgent ! »

Rupert l’ou­vrit, lut, et sourit.

« De Yusuf : ‘Raid repous­sé. Der Halb­mond cap­tu­ré. Miss Pen­wor­thy héroïque. Détails suivent. Reve­nez quand prêts.’ »

« Miss Pen­wor­thy héroïque, répé­ta Niko­lai. Ça promet. »

CHA­PITRE XVI

Ils arri­vèrent au Pera Palace à deux heures du matin. L’hô­tel était illu­mi­né comme un sapin de Noël, des poli­ciers turcs par­tout, et une atmo­sphère de chaos joyeux.

Yusuf les accueillit dans le hall, sou­riant largement.

« Mes amis ! Quelle nuit ! » Il les embras­sa tous. « Vous avez man­qué le spectacle ! »

« Que s’est-il pas­sé ? » deman­da Rupert.

« Venez. Miss Pen­wor­thy va tout racon­ter. Elle est au bar. Avec les prisonniers. »

Au bar, ils trou­vèrent une scène extraordinaire.

Miss Pen­wor­thy — de nou­veau habillée en gou­ver­nante stricte — était assise à une table, son para­pluie posé négli­gem­ment, siro­tant un sher­ry. Autour d’elle, atta­chés à leurs chaises, les vingt agents de Der Halb­mond, y com­pris Kemal Bey.

Ils avaient tous l’air… penauds.

« Miss Pen­wor­thy, » dit Rupert. « Que s’est-il passé ? »

Elle posa son verre. « Oh, une soi­rée tout à fait ordinaire. »

« Racon­tez, » insis­ta Leyla.

Miss Pen­wor­thy sou­pi­ra. « Très bien. »

Elle racon­ta :

À minuit pré­cise, Der Halb­mond avait atta­qué le Pera Palace par trois entrées — prin­ci­pale, arrière, service.

Mais Yusuf avait pré­pa­ré des surprises.

Entrée prin­ci­pale : le sol avait été ciré jus­qu’à deve­nir glis­sant comme de la glace. Les cinq pre­miers agents étaient tom­bés comme des quilles.

Entrée arrière : des cordes ten­dues à hau­teur de che­ville. Un concert de chutes.

Entrée ser­vice : le per­son­nel — cui­si­niers, ser­veurs, femmes de chambre — armés de poêles, balais et draps mouillés, avait créé une embus­cade digne d’une farce de Molière.

« Et vous ? » deman­da Wolfgang.

« J’é­tais avec Kemal Bey, expli­qua Miss Pen­wor­thy. Quand le raid a com­men­cé à mal tour­ner, il a vou­lu fuir. J’ai… » Elle tapo­ta son para­pluie. « J’ai insis­té pour qu’il reste. »

Kemal Bey gro­gna depuis sa chaise. Il avait une magni­fique bosse sur le crâne.

« Puis la police est arri­vée — j’a­vais aler­té le com­mis­saire en avance. Et voi­là. » Miss Pen­wor­thy sou­rit. « Vingt pri­son­niers. Aucune bles­sure grave. Sauf quelques égos meurtris. »

« Vous êtes extra­or­di­naire, » dit Ayşe admirative.

« J’ai eu de bons pro­fes­seurs. Le Forei­gn Office forme bien ses agents. »

Rupert s’ap­pro­cha de Kemal Bey. L’homme le fixa avec une haine pure.

« Pour­quoi ? » deman­da Rupert. « Pour­quoi tant de haine pour la vérité ? »

Kemal Bey cra­cha. « La véri­té ? Vos ‘véri­tés’ salissent l’Em­pire. Elle montrent nos fai­blesses. Nos échecs. »

« L’Em­pire est tom­bé, dit Ayşe dou­ce­ment. Ces secrets expliquent pour­quoi. Ce n’est pas de la honte. C’est de l’histoire. »

« Vous ne com­pre­nez pas, » gro­gna Kemal Bey. « L’hon­neur compte plus que la vérité. »

« Non, dit une voix depuis la porte. La véri­té compte plus que tout. »

Ils se retour­nèrent. Kraus se tenait là, avec un homme âgé en cos­tume otto­man traditionnel.

« Mes­sieurs, dames, dit Kraus. Per­met­tez-moi de pré­sen­ter Ahmed Efen­di. Ancien secré­taire d’Abdül­ha­mid II. »

Le vieil homme s’a­van­ça. Il avait au moins quatre-vingt-dix ans, mais se tenait droit comme un cyprès.

« J’ai ser­vi Abdül­ha­mid de 1900 à 1909, dit-il d’une voix claire. J’ai écrit ses lettres. J’ai scel­lé ses secrets. Et je suis venu ce soir pour dire quelque chose. »

Il se tour­na vers Kemal Bey.

« Abdül­ha­mid VOU­LAIT que ces secrets soient révé­lés. Pas immé­dia­te­ment. Pas pen­dant l’Em­pire. Mais après. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que les géné­ra­tions futures com­prennent. » Ahmed Efen­di frap­pa sa canne au sol. « Vous tra­his­sez sa volon­té en essayant de cacher la vérité. »

Kemal Bey bais­sa les yeux.

« J’ai une lettre, conti­nua Ahmed Efen­di. La der­nière lettre d’Abdül­ha­mid. Écrite en 1918, juste avant sa mort. » Il la sor­tit de sa poche. « Il savait que des gens comme vous essaie­raient de cacher ses secrets. Alors il a écrit ceci. »

Il lut à voix haute :

« À ceux qui vien­dront après moi :

J’ai régné pen­dant trente-trois ans. J’ai vu l’Em­pire s’af­fai­blir. J’ai fait des erreurs. J’ai gar­dé des secrets. Cer­tains pour pro­té­ger. D’autres parce que j’a­vais honte.

Main­te­nant l’Em­pire est tom­bé. Et je veux que la véri­té soit connue. Pas pour nous accu­ser. Pas pour nous glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour expliquer.

L’his­toire est trop impor­tante pour être fal­si­fiée. Même par honneur.

Révé­lez mes secrets. Tous. Que le monde juge. Mais qu’il juge avec tous les faits.

— Abdül­ha­mid II, février 1918. »

Le silence était total.

Kemal Bey pleu­rait main­te­nant. « Je… je pen­sais pro­té­ger son héritage. »

« Vous le pro­té­gez, dit Ahmed Efen­di dou­ce­ment. En lais­sant la véri­té être dite. »

Kemal Bey hocha len­te­ment la tête. « Libé­rez-moi. S’il vous plaît. »

Le com­mis­saire de police, qui avait obser­vé toute la scène, fit un signe. Les agents de Der Halb­mond furent détachés.

Kemal Bey se leva, se frot­ta les poi­gnets, et s’ap­pro­cha de Rupert.

« Je… je m’ex­cuse. » Les mots sem­blaient lui coû­ter. « J’a­vais tort. »

Rupert lui ten­dit la main. Après une hési­ta­tion, Kemal Bey la serra.

« Der Halb­mond est dis­sout, dit Kemal Bey à ses hommes. Ren­trez chez vous. »

Ils par­tirent un par un, l’air confus mais soulagé.

Quand ils furent par­tis, Yusuf appor­ta du champagne.

« À la véri­té, » pro­po­sa Rupert en levant son verre.

« À Abdül­ha­mid, » ajou­ta Ayşe. « Qui a eu le cou­rage de vou­loir que ses erreurs soient connues. »

Ils trin­quèrent.

Pacha II miau­la depuis le bar où il dévo­rait du sau­mon fumé offert par Yusuf.

« Le chat approuve, » tra­dui­sit Leyla.

CHA­PITRE XVII

Le len­de­main, ils se réunirent dans le grand salon du Pera Palace pour faire le point. Ahmed Efen­di les avait rejoints, ain­si que Kraus et Abra­ham Kohen qu’ils avaient rame­né de Balat.

Rupert éta­la tous les docu­ments sur la grande table.

« Réca­pi­tu­lons, » dit-il. « Quatre secrets trou­vés. Un reste. »

Ayşe énu­mé­ra :

« Pre­mier secret — Sofia : La conspi­ra­tion bul­gare de 1876. Le mas­sacre était orches­tré par des géné­raux otto­mans pour pro­vo­quer une guerre. Abdü­la­ziz assas­si­né. Mou­rad dépo­sé pour l’a­voir su. »

« Deuxième secret — Salo­nique : Les écrits de Mou­rad V. Ses pré­dic­tions. Preuve qu’il n’é­tait pas fou. »

« Troi­sième secret — Grand Bazar : L’offre de Mou­rad à la Rus­sie en 1881. Il aurait ven­du l’Em­pire pour être restauré. »

« Qua­trième secret — Balat : L’al­liance secrète rus­so-otto­mane de 1881. Abdül­ha­mid et le Tsar Alexandre II négo­ciaient une alliance. Annu­lée par l’as­sas­si­nat du Tsar. »

Wolf­gang ouvrit le jour­nal de Mou­rad récu­pé­ré dans le Bosphore.

« Ce jour­nal, dit-il, connecte tout. Regardez. »

Il tour­na les pages, mon­trant des entrées spécifiques :

« 10 juin 1876 : Abdü­la­ziz mort ce matin. Offi­ciel­le­ment sui­cide. Men­songe. Je sais qui l’a tué. Le Comi­té des Sept. »

« 31 août 1876 : Je serai dépo­sé bien­tôt. Ils disent que je suis fou. Je ne suis pas fou. Je vois sim­ple­ment trop clairement. »

« 15 mars 1881 : J’ai écrit au Tsar. Pro­po­si­tion d’al­liance. Si je suis res­tau­ré, l’Em­pire otto­man devient allié russe. Déses­poir me pousse. »

« 20 mars 1881 : Alexandre II assas­si­né. Bombe à Saint-Péters­bourg. Mon alliance est morte avec lui. »

« 22 mars 1881 : Abdül­ha­mid m’in­forme : lui aus­si négo­ciait avec Alexandre II. Alliance simi­laire. Tous nos efforts — vapo­ri­sés par une bombe ter­ro­riste. L’his­toire tourne sur des accidents. »

Ahmed Efen­di hocha la tête. « Mou­rad et Abdül­ha­mid négo­ciaient tous deux avec le Tsar. Sépa­ré­ment. Sans se le dire. Cha­cun croyant sau­ver l’Em­pire à sa manière. »

« Et les deux efforts ont échoué, » ajou­ta Per­ci­val. « À cause d’un anar­chiste russe. »

Wolf­gang conti­nua à lire le journal :

« 4 juillet 1893 : Je vois l’a­ve­nir. 1908. Révo­lu­tion. Abdül­ha­mid tom­be­ra. Les Jeunes-Turcs pren­dront le pou­voir. Ils détrui­ront ce qui reste. »

« 28 juin 1897 : Grande guerre euro­péenne. 1914. Je le vois clai­re­ment main­te­nant. Mil­lions de morts. Empires s’ef­fondrent. Y com­pris le nôtre. »

« 11 novembre 1900 : L’Em­pire otto­man mour­ra en 1918. Je ne ver­rai pas ce jour. C’est une miséricorde. »

« Tout était exact, mur­mu­ra Ayşe. Chaque prédiction. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » dit Wolf­gang, des larmes dans les yeux. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Ahmed Efen­di tous­sa. « Il y a une der­nière entrée. La plus impor­tante. 1904. »

Wolf­gang tour­na jus­qu’à la fin du jour­nal. La der­nière page, datée du 29 août 1904 — le jour avant la mort de Mourad.

Il lut à voix haute :

« Je meurs demain. Je le sais. Je le sens. Vingt-huit ans de pri­son. Quatre-vingt-treize jours de règne. Une vie de vision­naire ignoré.

Mais j’ai fait une chose impor­tante. J’ai tout docu­men­té. J’ai tout écrit. Et j’ai deman­dé à Abdül­ha­mid de cacher ces vérités.

Pas pour accu­ser. Pas pour glo­ri­fier. Sim­ple­ment pour que l’his­toire com­prenne : l’Em­pire otto­man est tom­bé à cause de ses propres mensonges.

Le mas­sacre bul­gare était un com­plot interne. Mon offre à la Rus­sie était du déses­poir. L’al­liance ratée avec le Tsar était un acci­dent d’his­toire. L’in­cen­die de Çırağan visait à cacher nos hontes.

Tout ça — men­songes empi­lés sur mensonges.

Et main­te­nant l’Em­pire paie­ra le prix.

Que ceux qui trouvent ces secrets sachent : l’his­toire ne par­donne pas les men­songes. Même les plus honorables.

Je n’é­tais pas fou. J’ai sim­ple­ment vu ce que per­sonne ne vou­lait voir.

— Mou­rad V, Sul­tan pen­dant 93 jours, pri­son­nier pen­dant 28 ans, vision­naire pour toujours. »

Le silence était absolu.

Wolf­gang pleu­rait ouver­te­ment main­te­nant. Ayşe lui prit la main.

Pacha II sau­ta sur la table et se frot­ta contre le jour­nal, ron­ron­nant doucement.

« Un secret reste, » dit Rupert. « Alep. La famille Al-Rashid. Le cin­quième et dernier. »

Abra­ham Kohen sor­tit un télé­gramme. « Mon neveu Samuel a répon­du. Il a trou­vé les Al-Rashid. Ils vous attendent. »

« Quand par­tons-nous ? » deman­da Leyla.

« Demain, » déci­da Rupert. « Par le train. »

« Et après Alep ? » deman­da Niko­lai. « Après le cin­quième secret ? »

« Athènes, » dit Ley­la dou­ce­ment. « Pour mon père. »

Rupert hocha la tête. « Athènes. Trou­ver votre père. Puis… »

« Puis nous publions, » ter­mi­na Ayşe. « Tous les secrets. Toute la vérité. »

Ahmed Efen­di se leva. « Abdül­ha­mid serait fier. Mou­rad aussi. »

Cette nuit-là, Rupert res­ta éveillé, contem­plant Constan­ti­nople depuis sa fenêtre.

Quatre secrets révé­lés. Un reste.

Puis Alep. Athènes. Et enfin, la publication.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre. Encore une fois.

Le pigeon n’a­vait pas de mes­sage cette fois. Il se conten­ta de regar­der Rupert avec ce qui res­sem­blait à de la satis­fac­tion aviaire.

Comme s’il disait : « Bien­tôt. Bien­tôt toute l’histoire sera révélée. »

Puis il s’en­vo­la dans la nuit de Constantinople.

Et Rupert sut que la fin approchait.

Mais quelle fin ?

Lire la suite…

Read more