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La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures

Cha­pitres 12 à 14

 

PAR­TIE III

COM­PLI­CA­TIONS 

CHA­PITRE XII

Rupert aurait dû se dou­ter que la tran­quilli­té rela­tive des der­niers jours était sus­pecte. Dans son expé­rience, la belle Constan­ti­nople n’of­frait jamais plus de qua­rante-huit heures consé­cu­tives sans inci­dent majeur.

L’in­ci­dent arri­va à trois heures du matin, sous la forme de trois hommes de Der Halb­mond for­çant la porte de sa chambre au Tokatlıyan Hotel.

Heu­reu­se­ment, Rupert ne dor­mait pas. Il lisait les docu­ments de Mou­rad à la lumière d’une lampe, Pacha II ron­ron­nant sur ses genoux.

Quand la porte céda, Rupert eut juste le temps de crier « ALERTE ! » avant que les trois hommes n’entrent.

Ce qui sui­vit fut ce que Per­ci­val décri­rait plus tard comme « un chaos orga­ni­sé d’une effi­ca­ci­té surprenante. »

Pacha II bon­dit sur le visage du pre­mier homme (appa­rem­ment, c’é­tait deve­nu sa tac­tique favorite).

Miss Pen­wor­thy émer­gea de la chambre voi­sine en che­mise de nuit, son para­pluie déjà levé, et frap­pa le deuxième homme avec une pré­ci­sion qui aurait hono­ré un cham­pion de cricket.

Niko­lai sor­tit de sa chambre avec une bou­teille de vod­ka vide (« Tou­jours utile comme arme ») et assom­ma le troi­sième homme.

En moins de deux minutes, les trois agents de Der Halb­mond étaient hors d’état de nuire, au sol, gémissant.

« Ils deviennent pré­vi­sibles, » com­men­ta Per­ci­val en des­cen­dant l’es­ca­lier en robe de chambre de soie. « Tou­jours la force brute. Pas un brin de subtilité. »

Ayşe et Wolf­gang arri­vèrent ensemble (ce qui sus­ci­ta quelques regards inté­res­sés mais per­sonne ne dit rien).

« Nous ne pou­vons pas res­ter ici, » déci­da Ayşe. « Ils savent où nous sommes. »

« Retour au Pera Palace ? » sug­gé­ra Leyla.

« Non, dit Rupert. Ils le sur­veillent sûre­ment. Nous avons besoin d’un endroit inattendu. »

C’est Dimi­tri (qui logeait dans une chambre bon mar­ché au der­nier étage) qui eut l’idée.

« Mon cou­sin. Celui avec le caïque. Il a une mai­son. À Büyü­ka­da. L’île des Princes. Per­sonne ne nous cher­che­ra là-bas. »

« Büyü­ka­da, répé­ta Per­ci­val. Une île au pas­sé sombre. Dans la mer de Marmara. »

« C’est iso­lé. Tran­quille. Par­fait pour se cacher. » Dimi­tri sou­rit. « Et pour un prix raisonnable… »

« Com­bien ? » sou­pi­ra Rupert.

Une heure plus tard, ils étaient sur le fer­ry mati­nal pour Büyü­ka­da. Constan­ti­nople dis­pa­rais­sait der­rière eux dans la brume de l’aube.

Sur le pont, Rupert contem­plait la mer. Ayşe le rejoignit.

« Nous fuyons, dit-elle dou­ce­ment. Encore. »

« Nous nous regrou­pons, » cor­ri­gea Rupert. « Dif­fé­rence importante. »

« Trois secrets trou­vés. Deux res­tent. Plus le navire. » Elle sou­pi­ra. « Com­bien de temps avant que Der Halb­mond ne nous trouve à Büyükada ? »

« Avec notre chance ? Deux jours. Trois maximum. »

Pacha II miau­la depuis le sac d’Ayşe. Un miau­le­ment qui sem­blait dire : « Optimiste. »

Büyü­ka­da était, comme toutes les îles des Princes, un refuge hors du temps. Pas de voi­tures — seule­ment des calèches tirées par des che­vaux. Des vil­las vic­to­riennes nichées dans des jar­dins luxu­riants. Une tran­quilli­té presque surnaturelle.

La mai­son du cou­sin Sta­vros était une petite vil­la blanche avec vue sur la mer. Modeste mais confortable.

Ils s’ins­tal­lèrent. Miss Pen­wor­thy prit immé­dia­te­ment le contrôle de la cui­sine. Niko­lai explo­ra la cave à vin. Ley­la s’ef­fon­dra dans un fau­teuil avec un livre.

Rupert, Ayşe et Wolf­gang se ras­sem­blèrent dans le salon pour planifier.

« Les deux secrets res­tants, dit Ayşe. D’a­près Madame Nefise : les familles Al-Rashid d’A­lep et Kohen d’Istanbul. »

« Alep est trop dan­ge­reux main­te­nant, » dit Wolf­gang. « La Syrie est sous man­dat fran­çais. Compliqué. »

« Alors concen­trons-nous sur les Kohen d’Is­tan­bul. » Rupert consul­ta ses notes. « Famille juive. Pro­ba­ble­ment sépha­rade. Éta­blie depuis des siècles. »

« Je peux faire des recherches, » pro­po­sa Ayşe. « Les archives otto­manes ont des registres. Trou­ver les descendants. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Les coor­don­nées du médaillon. »

« Dimi­tri a men­tion­né un sca­phan­drier grec, » rap­pe­la Rupert. « Cher mais discret. »

« Évi­dem­ment cher, » sou­pi­ra Wolfgang.

Ce soir-là, autour d’un dîner pré­pa­ré par Miss Pen­wor­thy (qui s’a­vé­rait excel­lente cui­si­nière), ils dis­cu­tèrent de leur situation.

« Der Halb­mond ne va pas aban­don­ner, » dit Per­ci­val som­bre­ment. « Kemal Bey est pour le moins opiniâtre. »

« Nous avons besoin d’aide, » dit Ayşe.

« Quel genre d’aide ? » deman­da Nikolai.

Wolf­gang hési­ta, puis dit : « Mon oncle Kraus. »

Le silence fut total.

« Kraus, répé­ta Rupert len­te­ment. L’homme qui a essayé de nous tuer. »

« Il a chan­gé. Je vous l’ai dit. Der Schat­ten est dis­sout. Il veut se rache­ter. » Wolf­gang sor­tit un télé­gramme. « Il m’a contac­té hier. Il pro­pose son aide. Gratuitement. »

« Gra­tui­te­ment, » répé­ta Per­ci­val avec scep­ti­cisme. « Kraus ne fait rien gratuitement. »

« Lisez vous-même. » Wolf­gang ten­dit le télégramme.

Rupert lut à voix haute : « ‘Wolf­gang. J’ai enten­du par­ler de Der Halb­mond. Dan­ge­reux. Je peux aider. Contacts. Res­sources. Pas de prix. Juste… rédemp­tion. Kraus.’ »

« Rédemp­tion, » mur­mu­ra Ayşe. « Intéressant. »

« C’est un piège, » dit Miss Pen­wor­thy fermement.

« Peut-être, admit Wolf­gang. Mais nous sommes déses­pé­rés et nous n’avons guère le choix. »

Pacha II, qui avait écou­té toute la conver­sa­tion depuis le rebord de fenêtre, miau­la une fois.

« Le chat dit oui, » tra­dui­sit Leyla.

« Le chat n’a pas voix au… » com­men­ça Per­ci­val, puis s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, pour­quoi pas. Jus­qu’à pré­sent, le chat a eu rai­son sur tout. »

« Donc nous contac­tons Kraus, » déci­da Rupert. « Pru­dem­ment. Très prudemment. »

Wolf­gang envoya un télé­gramme le len­de­main matin.

La réponse arri­va six heures plus tard : « Arrive Constan­ti­nople dans trois jours. Pré­pa­rez-vous. — K. »

« Eh bien, » dit Rupert. « Ça devient intéressant. »

« Ou catas­tro­phique, » ajou­ta Percival.

« Les deux, » dit Niko­lai joyeu­se­ment. « Pro­ba­ble­ment les deux. »

CHA­PITRE XIII

Herr Kraus arri­va à Constan­ti­nople par l’O­rient-Express, trois jours exac­te­ment après son télé­gramme. Rupert, Wolf­gang et Per­ci­val l’at­ten­daient à la gare de Sirkeci.

L’Al­le­mand des­cen­dit du train avec une seule valise, l’air fati­gué mais déter­mi­né. Il avait vieilli depuis leur der­nière ren­contre — plus de che­veux gris, des rides plus pro­fondes — mais ses yeux bleus res­taient perçants.

« Mon­sieur Whit­combe, » dit-il en ten­dant la main. « Je suis content de vous voir vivant. »

Rupert ser­ra la main pru­dem­ment. « Contrai­re­ment à vos plans de l’an­née dernière. »

Kraus eut la décence de paraître hon­teux. « J’é­tais… éga­ré. Der Schat­ten m’a­vait convain­cu que pro­té­ger les secrets signi­fiait les détruire. J’a­vais tort. »

« Qu’est-ce qui vous a fait chan­ger d’a­vis ? » deman­da Per­ci­val sceptiquement.

« J’ai lu vos articles. Sur le sixième secret. » Kraus regar­da Rupert. « Vous avez révé­lé que Byzance n’est jamais tom­bée. Que les sul­tans otto­mans étaient aus­si empe­reurs byzan­tins. C’é­tait… brillant. Et juste. »

« Et ? »

« Et j’ai réa­li­sé : l’his­toire n’est pas notre pro­prié­té. Elle appar­tient à tout le monde. Cacher la véri­té n’est pas de l’hon­neur. C’est de la lâche­té. » Kraus sou­pi­ra. « J’ai dis­sous Der Schat­ten. Licen­cié mes agents. Et main­te­nant… je veux aider. »

Ils le condui­sirent à Büyü­ka­da en fer­ry. Durant le tra­jet, Kraus res­ta silen­cieux, contem­plant Constan­ti­nople qui s’éloignait.

À la vil­la, les retrou­vailles furent ten­dues. Miss Pen­wor­thy refu­sa de lui ser­rer la main. Niko­lai le salua avec une froi­deur polie. Ley­la l’i­gno­ra complètement.

Ayşe le fixa lon­gue­ment, puis dit : « Vous avez failli nous tuer. »

« Je sais. J’ai failli. » Kraus bais­sa les yeux. « Je ne peux pas effa­cer ça. Je peux seule­ment essayer de réparer. »

Puis Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc s’ar­rê­ta net en voyant Kraus. Ils se fixèrent. Le silence devint pesant.

Puis Pacha II s’ap­pro­cha len­te­ment, reni­fla les chaus­sures de Kraus…

Et se frot­ta contre ses jambes en ronronnant.

Tout le monde le fixa, stupéfait.

« Le chat l’a approu­vé, » dit Wolf­gang, incrédule.

« Si le chat lui fait confiance, sou­pi­ra Rupert, je sup­pose que nous pou­vons essayer. »

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon. Kraus écou­ta leur récit — Sofia, Salo­nique, les trois secrets, Der Halb­mond, le navire coulé.

Quand ils eurent ter­mi­né, il hocha la tête pensivement.

« Der Halb­mond est un pro­blème. Kemal Bey est dan­ge­reux — fana­tique mais intel­li­gent. » Kraus sor­tit un dos­sier de sa valise. « J’ai des infor­ma­tions. Leur struc­ture. Leurs agents. Leurs plans. »

« Com­ment avez-vous obte­nu ça ? » deman­da Ayşe.

« Mes anciens contacts. Der Schat­ten était bien infor­mé. » Il ouvrit le dos­sier. « Der Halb­mond pro­jette un raid. Sur le Pera Palace. Dans deux jours. Ils pensent que vous y retournerez. »

« Nous devons pré­ve­nir Yusuf, » dit Rupert.

« Déjà fait. » Kraus sou­rit. « J’ai envoyé un télé­gramme ce matin. »

« Et le navire cou­lé ? » deman­da Wolf­gang. « Pou­vez-vous nous aider ? »

« J’ai un ami. Capi­taine de navire de sau­ve­tage. Expé­rience en plon­gée pro­fonde. » Kraus consul­ta ses notes. « Les coor­don­nées du médaillon — 41.00° N, 28.98° E — c’est envi­ron cin­quante mètres de fond. Faisable. »

« Quand ? » deman­da Rupert.

« Demain. Si vous vou­lez. Mon ami peut pré­pa­rer l’é­qui­pe­ment cette nuit. »

Rupert regar­da les autres. Ils hochèrent la tête.

« D’ac­cord. Demain. »

Ce soir-là, Rupert trou­va Kraus sur la ter­rasse, fumant une ciga­rette et contem­plant la mer.

« Pour­quoi faites-vous vrai­ment cela ? » deman­da Rupert.

Kraus res­ta silen­cieux un moment. Puis :

« Mon grand-père était his­to­rien. À Hei­del­berg. Il m’a appris que l’his­toire est sacrée. Que la véri­té compte plus que tout. » Il écra­sa sa ciga­rette. « Puis la guerre est venue. 1914. Et j’ai vu com­ment les men­songes his­to­riques tuent. Des mil­lions de morts à cause de mal­en­ten­dus, de pro­pa­gande, de fausses histoires. »

Il se tour­na vers Rupert.

« Je pen­sais que cacher les secrets d’Abdül­ha­mid pro­té­ge­rait l’hon­neur. Mais votre sixième secret m’a mon­tré : révé­ler la véri­té n’a pas détruit l’Em­pire. Il était déjà détruit. La véri­té a juste… expli­qué pourquoi. »

« Et maintenant ? »

« Main­te­nant, je veux aider à révé­ler les cinq autres. Pour que l’his­toire soit com­plète. Pour que mon grand-père soit fier. » Il sou­rit tris­te­ment. « Et peut-être pour me rache­ter un peu. »

Rupert hocha len­te­ment la tête. « D’ac­cord. Mais à la pre­mière trahison… »

« Je sais. Le chat me grif­fe­ra. » Kraus rit. « Ce serait mérité. »

Le len­de­main matin, ils retour­nèrent à Constan­ti­nople en fer­ry. Kraus les condui­sit au port de Karaköy où un vieux navire de sau­ve­tage les attendait.

Le capi­taine était un Grec cor­pu­lent nom­mé Andreas — ami d’en­fance de Kraus, apparemment.

« Cin­quante mètres, » dit Andreas en étu­diant les coor­don­nées. « Fai­sable. Cou­rant fort, mais gérable. »

Ils navi­guèrent vers le point exact indi­qué par le médaillon — au milieu du Bos­phore, près du palais de Dolmabahçe.

Andreas mit son sca­phandre et descendit.

Trente minutes d’at­tente angoissante

Puis le signal. On le remonta.

Andreas émer­gea, tenant un coffre de bronze scellé.

« Il y a une épave en bas, hale­ta-t-il. Petit navire. Cou­lé volon­tai­re­ment. Ce coffre était atta­ché au mât. Tout simplement. »

Ils ouvrirent le coffre sur le pont.

À l’in­té­rieur : un jour­nal. Relié en cuir rouge. Scel­lé à la cire.

Rupert le sor­tit avec révérence.

Sur la cou­ver­ture, gra­vé en lettres dorées : « Jour­nal de Mou­rad V. Archives per­son­nelles. 1876–1904. »

« Les archives per­dues de Mou­rad, » mur­mu­ra Wolf­gang, les larmes aux yeux. « Elles existent vraiment. »

Ayşe bri­sa le sceau et ouvrit le journal.

La pre­mière page por­tait une note d’Abdülhamid :

« Ce jour­nal contient toutes les pen­sées de mon frère. Ses pré­dic­tions. Ses ana­lyses. Tout ce que le monde a appe­lé ‘délires de fou’. Lisez. Jugez par vous-mêmes. — Abdül­ha­mid II, 1918. »

Wolf­gang tour­na les pages avec soin. Chaque entrée était datée. Chaque pré­dic­tion documentée.

Il lut à voix haute :

« 15 mars 1893 : Je vois une révo­lu­tion. 1908. Les Jeunes-Turcs. Abdül­ha­mid tombera. »

« 22 juin 1897 : Grande guerre. Europe. 1914. Mil­lions de morts. Empires tombent. »

« 8 octobre 1900 : L’Em­pire otto­man ne sur­vi­vra pas à la pro­chaine guerre. 1918. Fin. »

« Il a tout pré­dit, » mur­mu­ra Ayşe. « Tout. »

« Et per­sonne ne l’a écou­té, » ajou­ta Kraus tris­te­ment. « Parce qu’on l’a­vait décla­ré fou. »

Pacha II, qui les avait accom­pa­gnés sur le navire (caché dans le sac d’Ayşe), sau­ta sur le coffre et miau­la longuement.

Un miau­le­ment triste. Presque mélancolique.

Comme si le chat pleu­rait pour tous ceux qui n’a­vaient pas été écoutés.

CHA­PITRE XIV

Ce soir-là, de retour à Büyü­ka­da, ils étu­dièrent le jour­nal de Mou­rad avec fas­ci­na­tion. Chaque page révé­lait un esprit brillant, ana­ly­tique, visionnaire.

Wolf­gang ne pou­vait pas en déta­cher les yeux. « C’est… c’est l’œuvre de toute ma vie. La preuve défi­ni­tive. Mou­rad n’é­tait pas fou. »

« Nous avons main­te­nant le jour­nal, dit Rupert. Trois secrets docu­men­tés. Plus les deux der­niers à trouver. »

« Les familles Kohen et Al-Rashid, » rap­pe­la Ayşe.

« J’ai fait des recherches, » dit Kraus. « Les Kohen — famille ins­tal­lée à Balat depuis le sei­zième siècle. Je peux trou­ver les descendants. »

« Et Der Halb­mond ? » deman­da Per­ci­val. « Votre infor­ma­tion sur le raid du Pera Palace. »

« Dans deux jours. Ils attaquent à minuit. »

Miss Pen­wor­thy, qui avait écou­té en silence, se leva soudainement.

« J’ai une proposition. »

Tout le monde la regarda.

« Je vais infil­trer Der Halbmond. »

Le silence fut total.

« Vous… infil­trer, » répé­ta Rupert lentement.

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy ajus­ta ses lunettes. « Je parle turc cou­ram­ment. J’ai de l’ex­pé­rience en espion­nage. Et per­sonne ne sus­pecte une vieille dame anglaise. »

« Expé­rience en espion­nage ? » Niko­lai faillit cra­cher son thé.

« J’ai tra­vaillé pour le Forei­gn Office. 1895–1905. Constan­ti­nople, Le Caire, Téhé­ran. » Elle sou­rit légè­re­ment. « C’é­tait avant de prendre ma retraite et deve­nir gouvernante. »

« Vous étiez ESPIONNE ? » s’ex­cla­ma Leyla.

« Agent de ren­sei­gne­ment, » cor­ri­gea Miss Pen­wor­thy. « Il y a une distinction. »

Rupert la fixa. « Pour­quoi ne nous l’a­vez-vous jamais dit ? »

« Vous ne l’a­vez jamais deman­dé. » Elle se tour­na vers Kraus. « Votre dos­sier sur Der Halb­mond. Ils ont une struc­ture hié­rar­chique. Un quar­tier général. »

« Oui. À Beyoğ­lu. Près de la tour de Galata. »

« Par­fait. Je m’in­filtre. Je me fais pas­ser pour une sym­pa­thi­sante. Col­lecte des infor­ma­tions. Découvre leurs plans précis. »

« C’est dan­ge­reux, » dit Ayşe.

« Mon métier a tou­jours été dan­ge­reux. » Miss Pen­wor­thy tapo­ta son para­pluie. « Et j’ai mes méthodes. »

Kraus sou­rit len­te­ment. « Cela pour­rait fonc­tion­ner. Une veuve anglaise, désen­chan­tée par la poli­tique bri­tan­nique, sym­pa­thi­sant avec la cause ottomane… »

« Exac­te­ment. » Miss Pen­wor­thy se leva. « Je com­mence demain. Qui veut m’ai­der à pré­pa­rer ma couverture ? »

Le len­de­main, Miss Pen­wor­thy se transforma.

Exit la gou­ver­nante stricte. Bon­jour la « Grä­fin Hil­de­gard von Stein­berg » — veuve autri­chienne, ancienne admi­ra­trice de l’Em­pire otto­man, rési­dant à Constan­ti­nople depuis 1920.

Kraus lui four­nit de faux papiers (« Mes anciens contacts sont très utiles »). Wolf­gang créa une fausse his­toire détaillée. Ayşe lui ensei­gna les nuances cultu­relles ottomanes.

Le soir même, la Grä­fin Hil­de­gard se pré­sen­ta au quar­tier géné­ral de Der Halb­mond — un immeuble dis­cret près de la tour de Galata.

Elle fut reçue par Kemal Bey lui-même.

« Grä­fin, dit-il en bai­sant sa main. Qu’est-ce qui vous amène à nous ? »

Miss Pen­wor­thy — par­don, la Grä­fin — sou­pi­ra dramatiquement.

« Je suis fati­guée de voir l’hon­neur otto­man sali. Ces… jour­na­listes. Ces étran­gers qui fouillent dans les secrets. » Elle cra­cha le mot ‘étran­gers’ avec mépris. « L’Em­pire méri­tait mieux. »

Kemal Bey sou­rit. « Vous comprenez. »

« Mon défunt mari était diplo­mate à la cour du Sul­tan. J’ai vu la gran­deur. Et main­te­nant… » Elle essuya une fausse larme. « Je veux aider à pro­té­ger ce qui reste. »

« Com­ment ? »

« J’ai des contacts. Des infor­ma­tions. Je connais ces étran­gers — Whit­combe, la femme archi­viste, l’Al­le­mand. » Elle bais­sa la voix. « Je peux vous aider à les trouver. »

Kemal Bey l’é­tu­dia lon­gue­ment. Puis :

« Prou­vez-le. Don­nez-moi une information. »

Miss Pen­wor­thy n’hé­si­ta pas. « Ils ont trou­vé le jour­nal de Mou­rad. Cou­lé dans le Bos­phore. Hier. »

C’é­tait vrai — donc véri­fiable. Mais pas dan­ge­reux puis­qu’ils avaient déjà le jour­nal en sécurité.

Kemal Bey véri­fia avec ses hommes. L’in­for­ma­tion était correcte.

« Impres­sion­nant. » Il sou­rit. « Bien­ve­nue, Grä­fin. Vous pou­vez nous être utile. »

Miss Pen­wor­thy pas­sa les deux jours sui­vants au quar­tier géné­ral, gagnant la confiance de Kemal Bey. Elle offrait du thé. Écou­tait leurs plans. Pre­nait des notes mentales.

Elle décou­vrit :

1) Le raid du Pera Palace était pré­vu pour dans deux jours, minuit précise.

2) Der Halb­mond avait vingt agents actifs à Constantinople.

3) Ils sur­veillaient les ports, les gares, les hôtels.

4) Kemal Bey avait un infor­ma­teur au sein du gou­ver­ne­ment turc.

Le troi­sième soir, elle s’ex­cu­sa (« migraine ter­rible ») et retour­na à Büyükada.

Dans le salon de la vil­la, elle fit son rapport.

« Kemal Bey me fait confiance. Il pense que je suis une sym­pa­thi­sante sin­cère. » Elle sou­rit. « J’ai décou­vert leurs plans complets. »

Elle leur révé­la tout.

« Vingt agents, dit Per­ci­val. C’est beaucoup. »

« Mais main­te­nant que nous le savons, » dit Kraus. « Nous pou­vons pré­pa­rer une contre-attaque. »

« Ou, sug­gé­ra Ayşe, nous pou­vons uti­li­ser le raid comme dis­trac­tion. Pen­dant qu’ils attaquent le Pera Palace, nous trou­vons le qua­trième secret chez les Kohen. »

Rupert réflé­chit. « C’est ris­qué. Mais brillant. »

Pacha II miau­la son appro­ba­tion depuis le rebord de la fenêtre.

« Dans deux jours, dit Rupert. Nous divi­sons nos forces. Miss Pen­wor­thy retourne chez Der Halb­mond pour les occu­per. Le reste d’entre nous va à Balat cher­cher les Kohen. »

« Et Wolf­gang ? » deman­da Ayşe.

Wolf­gang leva la main. « Je viens avec vous. Le qua­trième secret pour­rait en révé­ler plus sur Mourad. »

Ayşe sou­rit — un vrai sou­rire, pas son sou­rire sar­cas­tique habituel.

Pacha II, voyant cela, sif­fla avec jalousie.

« Le tri­angle amou­reux s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra Ley­la à Nikolai.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Deux jours avant le raid. Deux jours pour trou­ver le qua­trième secret.

Et puis… quoi ?

Le cin­quième secret à Alep. Le père de Ley­la à Athènes. Der Halb­mond tou­jours en chasse.

Et quelque part, il en était sûr, tout cela se diri­geait vers un finale spec­ta­cu­lai­re­ment absurde.

Parce que c’é­tait Constantinople.

Et à Constan­ti­nople, rien ne se ter­mi­nait jamais simplement.

Lire la suite…

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La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures (cha­pitres 9 à 11)

La porte des heures

Cha­pitres 9 à 11

 

PAR­TIE II

LES CINQ GARDIENS

CHA­PITRE IX

Rupert avait, au cours des der­niers mois, déve­lop­pé une théo­rie per­son­nelle selon laquelle les moments de dan­ger extrême se déroulent tou­jours au ralen­ti — per­met­tant ain­si d’ob­ser­ver avec une clar­té dou­lou­reuse tous les détails et la pro­gres­sion de sa propre catas­trophe imminente.

Il eut donc tout le loi­sir de noter : les trois hommes de Der Halb­mond por­taient des revol­vers Mau­ser C96, leurs cos­tumes étaient bien cou­pés mais pour autant rela­ti­ve­ment pra­tiques, et celui du milieu — pro­ba­ble­ment le chef — avait une cica­trice impres­sion­nante sur la joue gauche.

« Les docu­ments, répé­ta l’homme à la cica­trice. Nous ne vou­lons pas de vio­lence. Nous vou­lons sim­ple­ment pro­té­ger l’hon­neur ottoman. »

« En poin­tant des armes sur nous ? » obser­va Per­ci­val sèchement.

« Mesure de pré­cau­tion. » L’homme sou­rit sans joie. « Je suis Kemal Bey. Com­man­dant de Der Halb­mond. Et vous, mes­sieurs et madame, êtes en train de détruire l’hé­ri­tage de nos ancêtres. »

« Nous révé­lons la véri­té, » contra Ayşe.

« La véri­té ? » Kemal Bey cra­cha le mot. « La véri­té, c’est que l’Em­pire otto­man était grand. Glo­rieux. Ces… » Il dési­gna les docu­ments. « Ces men­songes ne servent qu’à salir notre mémoire. »

« Ce ne sont pas des men­songes, dit Wolf­gang dou­ce­ment. Ce sont les mots de Mou­rad V. D’Abdül­ha­mid II. De vos propres sultans. »

« Mou­rad était fou. Abdül­ha­mid était para­noïaque. Leurs écrits ne signi­fient rien. »

C’est à ce moment que Pacha II déci­da d’intervenir.

Le chat blanc, qui était res­té silen­cieux jus­qu’a­lors, comme le sont sou­vent les chats, bon­dit sou­dai­ne­ment du rebord de fenêtre direc­te­ment sur le visage de Kemal Bey. Une scène qui com­men­çait à res­sem­bler à une redite.

L’homme hur­la, son revol­ver par­tit — la balle se logea dans le pla­fond — et il tom­ba en arrière.

« COU­REZ ! » cria Nikolai.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Rupert attra­pa les docu­ments, Ayşe sai­sit Pacha II (qui avait déjà ter­mi­né son attaque et sem­blait très satis­fait de son œuvre), et ils se pré­ci­pi­tèrent dans le couloir.

Les deux autres hommes de Der Halb­mond les pour­sui­virent. Des coups de feu écla­tèrent — heu­reu­se­ment impré­cis dans l’obs­cu­ri­té pous­sié­reuse de l’asile.

Ils déva­lèrent les esca­liers. Au rez-de-chaus­sée, Miss Pen­wor­thy les atten­dait avec son para­pluie levé comme une épée.

« Par ici ! » Elle leur indi­qua une porte laté­rale. « J’ai trou­vé une sortie ! »

Ils émer­gèrent dans une ruelle. Dehors, la lumière du jour les aveu­gla momentanément.

« Le port, hale­ta Rupert. Nous devons retour­ner à Constan­ti­nople. Maintenant. »

Mais alors qu’ils cou­raient vers le port, une voix les arrêta :

« Atten­dez ! Attendez ! »

Dimi­tri Papa­do­pou­los émer­gea d’un café, essouf­flé et transpirant.

« Com­ment êtes-vous sor­ti de la chambre d’hô­tel ? » deman­da Miss Pen­wor­thy sévèrement.

« J’ai… sau­té par la fenêtre. Pre­mier étage. » Il se mas­sa le dos. « Écou­tez, je peux vous aider. J’ai un bateau. Un ami. Nous pou­vons par­tir tout de suite. »

« Pour­quoi vous ferions-nous confiance ? » deman­da Ayşe.

« Parce que Der Halb­mond me cherche aus­si ! » Dimi­tri leur mon­tra une cou­pure de jour­nal. « Ils ont publié mon nom. ‘Traître grec aidant les enne­mis de l’hon­neur otto­man.’ Ma vie est finie à Salonique ! »

Per­ci­val exa­mi­na le jour­nal. « C’est authentique. »

« Et le bateau ? » deman­da Rupert.

« Mon cou­sin. Cap­tain Sta­vros. Il part pour Constan­ti­nople dans une heure. Avec des… » Dimi­tri bais­sa la voix. « Des anti­qui­tés non décla­rées. Discrètes. »

« Un contre­ban­dier, » résu­ma Nikolai.

« Un entre­pre­neur indé­pen­dant, » cor­ri­gea Dimitri.

Der­rière eux, des cris en turc. Der Halb­mond les avait retrouvés.

« Pas le temps de débattre, » déci­da Rupert. « Au bateau. »

Dimi­tri les gui­da à tra­vers un laby­rinthe de ruelles. Salo­nique était un port médi­ter­ra­néen typique — plein de coins sombres, d’é­chelles de secours et de pas­sages secrets par­faits pour fuir des tru­blions turcs armés.

Ils attei­gnirent le port. Un caïque grec les atten­dait — petit, rapide, et effec­ti­ve­ment rem­pli de caisses sus­pectes recou­vertes de bâches.

Cap­tain Sta­vros était une ver­sion plus âgée et plus bar­bue de Dimi­tri — même sou­rire hui­leux, même odeur d’huile d’o­live un peu rance.

« Mon­tez, mon­tez ! » Il les pous­sa à bord. « Vous payez double. Situa­tion dangereuse. »

« Com­bien ? » deman­da Per­ci­val en sor­tant son portefeuille.

Une négo­cia­tion rapide s’en­sui­vit pen­dant que le bateau lar­guait les amarres. Fina­le­ment, un prix fut conve­nu — exor­bi­tant, mais ils n’a­vaient pas le choix.

Sur le quai, Kemal Bey et ses hommes appa­rurent, cou­rant vers eux.

Trop tard. Le caïque pre­nait déjà de la vitesse, toutes voiles dehors.

Kemal Bey leva son revol­ver, visa —

Mais un poli­cier grec l’ar­rê­ta. Des mots furent échan­gés. Le revol­ver fut baissé.

« Nous sommes sau­vés, » sou­pi­ra Rupert en s’ef­fon­drant sur un tonneau.

Pacha II, ins­tal­lé sur les genoux d’Ayşe, ron­ron­nait triom­pha­le­ment. Il avait grif­fé un com­man­dant de Der Halb­mond et vécu pour en témoigner.

« Où est Ley­la ? » deman­da sou­dain Wolfgang.

« Encore à son concert, j’i­ma­gine, » dit Niko­lai. « Nous devons envoyer un télé­gramme de Constantinople. »

Le voyage vers Constan­ti­nople prit six heures. Le caïque navi­guait vite, lon­geant la côte thrace, évi­tant les patrouilles doua­nières avec l’ex­per­tise d’un contre­ban­dier professionnel.

Dans la petite cabine, Rupert éta­la les docu­ments de Mou­rad. Ayşe et Wolf­gang les exa­mi­nèrent avec l’at­ten­tion de cher­cheurs décou­vrant un trésor.

« C’est extra­or­di­naire, mur­mu­ra Wolf­gang. Regar­dez — des lettres de Mou­rad aux ambas­sa­deurs euro­péens. Des preuves que le mas­sacre bul­gare était orches­tré. Des noms de généraux. »

« Et ceci. » Ayşe tenait une lettre par­ti­cu­lière. « De Mou­rad à Abdül­ha­mid. Datée de 1881. Il lui demande de pro­té­ger ces docu­ments. De les cacher jus­qu’à ce que le temps soit venu. »

Elle lut à voix haute :

« Mon frère Abdülhamid,

Tu portes main­te­nant le poids que je n’ai pas pu por­ter. L’Em­pire construit sur le men­songe de 1876.

Je ne te demande pas de révé­ler cette véri­té main­te­nant. Ce serait détruire ce qui reste. Mais un jour, quand l’Em­pire sera tom­bé, quand les men­songes n’au­ront plus d’im­por­tance — alors peut-être que quel­qu’un pour­ra dire la vérité.

Cache ces docu­ments. Pro­tège-les. Et quand le temps vien­dra, laisse-les parler.

Je ne suis pas fou. Je vois sim­ple­ment plus loin que les autres.

Ton frère qui t’aime, Mourad. »

Le silence était lourd d’émotion.

« Abdül­ha­mid a fait exac­te­ment cela, dit Rupert dou­ce­ment. Il a caché les secrets. Créé les cinq gar­diens. Et il a attendu. »

« Nous avons trou­vé deux secrets, » dit Ayşe. « Il en reste trois. »

« Et les coor­don­nées du médaillon, » rap­pe­la Per­ci­val. « Un navire cou­lé dans le Bosphore. »

Rupert sor­tit le médaillon assem­blé et l’exa­mi­na à la lumière. Les coor­don­nées brillaient doucement.

« Nous devrons plon­ger, » dit-il.

« J’ai un ami, » inter­vint Dimi­tri depuis le pont. « Sca­phan­drier grec. Très dis­cret. Très cher. »

« Évi­dem­ment, » sou­pi­ra Nikolai.

CHA­PITRE X

Ils arri­vèrent à Constan­ti­nople au cou­cher du soleil — la ville s’é­ta­lant devant eux dans toute sa splen­deur dorée, mina­rets per­çant le ciel rou­geoyant, le Bos­phore scin­tillant comme du mer­cure liquide.

Rupert avait oublié à quel point il aimait cette ville.

Cap­tain Sta­vros les débar­qua dis­crè­te­ment à Karaköy, loin des douanes offi­cielles. Un géné­reux pour­boire assu­ra son silence.

« Au Pera Palace ? » deman­da Nikolai.

« Non, » déci­da Rupert. « Trop évident. Der Halb­mond sait où nous habi­tons. Trou­vons un autre hôtel. Temporairement. »

Ils se retrou­vèrent au Tokatlıyan Hotel — moins pres­ti­gieux que le Pera Palace, mais confor­table et dis­cret. Yusuf, contac­té par télé­gramme, leur fit envoyer des vête­ments propres.

Ce soir-là, dans la suite de Rupert, ils firent le point.

« Deux secrets trou­vés, réca­pi­tu­la Ayşe. La conspi­ra­tion bul­gare de 1876. L’as­sas­si­nat d’Abdü­la­ziz. La des­ti­tu­tion de Mou­rad. Tout est documenté. »

« Reste trois secrets, » conti­nua Per­ci­val. « Plus le navire cou­lé dans le Bosphore. »

« Et Der Halb­mond qui nous traque, » ajou­ta Wolf­gang sombrement.

On frap­pa à la porte. Miss Pen­wor­thy ouvrit prudemment.

C’é­tait Leyla.

Elle entra, l’air épui­sée mais sou­la­gée. « Enfin ! J’ai pris le train de nuit. Votre télé­gramme était ter­ri­ble­ment cryptique. »

« Nous ne vou­lions pas que Der Halb­mond l’in­ter­cepte, » expli­qua Rupert.

Ley­la s’as­sit lour­de­ment. « Mon concert a duré quatre heures. Quatre heures ! Les Grecs et les Turcs pré­sents ont pleu­ré ensemble. C’é­tait magni­fique et épuisant. »

« Mis­sion accom­plie, alors, » dit Niko­lai en lui ver­sant un verre de raki.

Ils lui racon­tèrent tout — Sofia, Salo­nique, Mou­rad, les docu­ments, Der Halb­mond, la fuite en bateau.

Ley­la écou­tait, son expres­sion deve­nant de plus en plus grave.

« Il y a quelque chose que je dois vous dire, » finit-elle par murmurer.

Tout le monde se tour­na vers elle.

« La vraie rai­son pour laquelle je suis reve­nue de Milan. Pour­quoi je vou­lais par­ti­ci­per à cette aven­ture. » Elle prit une pro­fonde ins­pi­ra­tion. « Mon père. »

« Vous avez dit qu’il avait dis­pa­ru en 1912, » dit Ayşe doucement.

« Oui. À Salo­nique. » Ley­la sor­tit une pho­to­gra­phie de son sac. « Ismail Kemal Pacha. Diplo­mate otto­man. Il tra­vaillait… » Elle hési­ta. « Pour Mou­rad V. »

Le silence était électrique.

« Mou­rad était pri­son­nier depuis 1876, » dit Wolf­gang len­te­ment. « Com­ment votre père pou­vait-il tra­vailler pour lui ? »

« Mou­rad était pri­son­nier, oui. Mais pas silen­cieux. » Ley­la leur mon­tra des lettres. « Mon père était son… agent secret. Il trans­por­tait des mes­sages. Col­lec­tait des infor­ma­tions. Mou­rad conti­nuait à obser­ver le monde depuis sa prison. »

« Et en 1912 ? » deman­da Rupert.

« En 1912, mon père est allé à Salo­nique. Mou­rad lui avait dit où trou­ver les docu­ments cachés dans l’a­sile. Mais… il n’est jamais reve­nu. » Les yeux de Ley­la brillaient de larmes conte­nues. « Ma mère a cher­ché. Des années. Per­sonne ne savait ce qui lui était arrivé. »

« Vous pen­sez qu’il a été tué ? » deman­da Per­ci­val doucement.

« Je ne sais pas. Mais quand j’ai enten­du par­ler de votre quête… j’ai pen­sé que peut-être… » Elle essuya ses yeux. « Peut-être que je trou­ve­rais des réponses. »

Ayşe lui prit la main. « Nous les trouverons. »

Wolf­gang se leva et com­men­ça à faire les cent pas. « Atten­dez. Si le père de Ley­la tra­vaillait pour Mou­rad… s’il est allé à Salo­nique en 1912… »

« 1912, répé­ta Niko­lai. Les guerres bal­ka­niques. Salo­nique passe aux mains des Grecs. »

« Et un diplo­mate otto­man dans une ville grec nou­vel­le­ment conquise… » Rupert com­prit. « Serait arrê­té. Inter­ro­gé. Peut-être même torturé. »

« Les archives grecques, » dit Wolf­gang exci­té. « À Salo­nique. Elles auraient des dos­siers. Des interrogatoires. »

« Dimi­tri, » dit Rupert. « Il pour­rait avoir accès. »

Ley­la leva les yeux, pleine d’es­poir. « Vraiment ? »

« Je vais lui envoyer un télé­gramme demain, » pro­mit Rupert.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Il res­ta à sa fenêtre, contem­plant Constan­ti­nople endormie.

Deux secrets trou­vés. Trois à décou­vrir. Un navire à explo­rer. Une chan­teuse cher­chant son père dis­pa­ru. Un pro­fes­seur alle­mand amou­reux. Un chat héroïque. Un Grec cupide mais fina­le­ment utile. Des natio­na­listes turcs les traquant.

Et quelque part dans cette ville, les trois der­niers secrets attendaient.

Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Cette fois, le pigeon avait un message.

Rupert le déta­cha avec des mains tremblantes.

« Troi­sième secret : L’in­cen­die de Çırağan, 1910. La vraie cible n’é­tait pas Abdül­ha­mid. Cher­chez sous le Grand Bazar. Le back­gam­mon connaît le che­min. — Un ami de Meh­med II. »

Rupert relut le mes­sage trois fois.

Le back­gam­mon.

Bien sûr.

Ça avait com­men­cé avec un pla­teau de back­gam­mon au Pera Palace.

Main­te­nant, appa­rem­ment, un autre pla­teau les atten­dait sous le Grand Bazar.

« L’ab­sur­di­té se per­pé­tue, et un pigeon nous apporte des mes­sages venus d’on ne sait où…  » murmura-t-il.

Herr Zep­pe­lin rou­cou­la dou­ce­ment — un son qui res­sem­blait sus­pi­cieu­se­ment à un rire aviaire — et s’en­vo­la dans la nuit.

CHA­PITRE XI

Le len­de­main matin, Rupert convo­qua une réunion d’ur­gence au petit-déjeu­ner. Dans la salle à man­ger pri­vée du Tokatlıyan, ils se ras­sem­blèrent autour du mes­sage de Herr Zeppelin.

« Le Grand Bazar, » lut Per­ci­val. « Quatre mille bou­tiques. Soixante rues cou­vertes. Un laby­rinthe par­fait pour cacher à peu près n’im­porte quoi. »

« ‘Le back­gam­mon connaît le che­min’, » cita Ayşe. « C’est cryp­tique même selon les stan­dards d’Abdülhamid. »

« Il y a des dizaines de bou­tiques ven­dant des pla­teaux de back­gam­mon au Grand Bazar, » obser­va Nikolai.

« Peut-être qu’il faut cher­cher un pla­teau spé­ci­fique ? » sug­gé­ra Wolf­gang. « Avec des marques. Des symboles. »

Pacha II, ins­tal­lé sur une chaise comme un membre votant du groupe, miaula.

« Le chat a rai­son, » dit Ley­la. « Il faut aller voir. »

« Le chat n’a pas… » com­men­ça Per­ci­val, puis il s’ar­rê­ta. « Vous savez quoi, oubliez. À ce stade, je crois n’im­porte quoi. »

Ils se ren­dirent au Grand Bazar en groupe — avec Miss Pen­wor­thy en éclai­reur armée de son para­pluie, vigi­lante contre toute pré­sence de Der Halbmond.

Le Grand Bazar était, comme tou­jours, un assaut sen­so­riel — cou­leurs vives, odeurs d’é­pices et de cuir, ven­deurs criant en turc, grec, armé­nien, fran­çais. Un chaos orga­ni­sé vieux de quatre siècles.

Ils errèrent pen­dant une heure, exa­mi­nant chaque bou­tique de backgammon.

Rien.

C’est Pacha II qui, encore une fois, trou­va la solution.

Le chat (qui voya­geait dans le sac d’Ayşe quand il n’é­tait pas en mis­sion de recon­nais­sance) sau­ta sou­dai­ne­ment au sol et se diri­gea avec déter­mi­na­tion vers une bou­tique particulière.

Pas une bou­tique de backgammon.

Une bou­tique de tapis.

Ancienne, pous­sié­reuse, avec des tapis empi­lés jus­qu’au pla­fond. Un vieil homme y était assis, fumant une pipe, l’air d’at­tendre quelque chose depuis des décennies.

Quand Pacha II entra, le vieil homme sourit.

« Ah. Le chat blanc. Vous êtes venus. »

Rupert entra pru­dem­ment. « Vous nous attendiez ? »

« Depuis 1917. Mon grand-père m’a dit : ‘Un jour, des étran­gers vien­dront. Avec un chat blanc. Emmène-les en bas.’ » Le vieil homme se leva. « Je suis Meh­met Efen­di. Gar­dien du plateau. »

« Le pla­teau ? » répé­ta Ayşe.

« Le back­gam­mon géant. Le tav­la. En bas. Venez. »

Il les gui­da der­rière un rideau de tapis, révé­lant une trappe dans le sol.

« Bien sûr, » sou­pi­ra Per­ci­val. « Parce que les secrets sont tou­jours à l’étage du dessous. »

Ils des­cen­dirent un esca­lier raide. Miss Pen­wor­thy allu­ma sa lampe de poche (tou­jours préparée).

En bas, ils décou­vrirent quelque chose d’extraordinaire.

Une grande salle voû­tée — clai­re­ment byzan­tine, pro­ba­ble­ment vieille de mille ans. Et au centre, gra­vé dans le sol de marbre : un pla­teau de back­gam­mon géant.

Dix mètres de dia­mètre. Chaque pointe (ou ‘flèche’) du pla­teau mesu­rait un mètre de long. Les pions étaient des dalles de pierre — cer­taines blanches, cer­taines noires — gra­vées de texte ottoman.

« C’est… » Wolf­gang était sans voix. « C’est magnifique. »

Meh­met Efen­di sou­rit avec fier­té. « Mon arrière-grand-père l’a construit. Avec l’ar­chi­tecte Ivan Wald­stein. En 1880. »

« Wald­stein, » répé­ta Rupert. Le même archi­tecte qui avait tra­vaillé sur le Pera Palace. Qui était mort dans la chambre 47.

« Tout est connec­té, » mur­mu­ra Ayşe.

« Com­ment ça fonc­tionne ? » deman­da Rupert à Mehmet.

« Vous jouez. Deux per­sonnes. Sui­vez les ins­truc­tions sur les pions. Chaque coup révèle une par­tie du secret. Quand vous gagnez, le coffre s’ouvre. » Il dési­gna le centre du pla­teau où un coffre de bronze était scel­lé dans le marbre.

« Qui joue ? » deman­da Nikolai.

Pacha II sau­ta sur le pla­teau et miau­la en regar­dant Rupert et Ayşe.

« Le chat a déci­dé, » dit Leyla.

Rupert et Ayşe échan­gèrent un regard, puis s’as­sirent de part et d’autre du pla­teau géant.

La par­tie commença.

Chaque pion qu’ils dépla­çaient révé­lait un texte gra­vé. Ayşe les lisait à voix haute pen­dant que Rupert notait :

« L’in­cen­die de Çırağan, 1910. On vous a dit qu’il visait Abdül­ha­mid. Mensonge. »

« La vraie cible : un docu­ment. Lettre de Mou­rad V au Tsar Nico­las II. Pro­po­sant alliance secrète. »

« 1881. Mou­rad écrit au Tsar. Pro­pose : si Rus­sie aide à res­tau­rer Mou­rad, l’Em­pire otto­man devien­dra allié russe. »

« Le Tsar refuse. Trop ris­qué. Mais garde la lettre. Comme assurance. »

« 1910. Des agents otto­mans découvrent l’exis­tence de cette lettre. Si révé­lée, c’est un scan­dale énorme. »

« Solu­tion : incen­die. Détruire tout. Mais Abdül­ha­mid sauve une copie. La cache ici. »

La par­tie conti­nua. Rupert et Ayşe jouaient bien — elle était meilleure, mais il avait de la chance avec les dés.

Fina­le­ment, après qua­rante-cinq minutes, Rupert gagna par un coup chanceux.

Un méca­nisme grin­ça. Le coffre de bronze au centre s’ouvrit.

À l’in­té­rieur : un docu­ment rou­lé. Et une note d’Abdülhamid.

Rupert lut la note à voix haute :

« Troi­sième Secret : Mon frère Mou­rad a failli vendre l’Em­pire à la Rus­sie. Pas par tra­hi­son. Par déses­poir. Il vou­lait être res­tau­ré. Il aurait fait n’im­porte quoi.

Je ne le juge pas. J’ai por­té le far­deau qu’il ne pou­vait pas por­ter. Mais l’his­toire doit savoir : l’Em­pire otto­man a failli deve­nir vas­sal russe. Un vote dif­fé­rent au Palais du Tsar, et tout aurait changé.

Le docu­ment ori­gi­nal est dans ce coffre. Que celui qui le trouve sache : même les sul­tans désespèrent. »

Wolf­gang dérou­la le docu­ment avec des mains trem­blantes. « C’est l’é­cri­ture de Mou­rad. Adres­sée au Tsar Nico­las II. En français. »

Il lut des pas­sages clés : Mou­rad offrant alliance, pro­tec­tion ortho­doxe, pas­sage des Détroits. En échange : aide russe pour sa restauration.

« Mon Dieu, » mur­mu­ra Per­ci­val. « Si les Russes avaient accepté… »

« L’Em­pire otto­man serait deve­nu satel­lite russe, » ter­mi­na Ayşe. « Tout le ving­tième siècle aurait été différent. »

« Trois secrets trou­vés, » dit Rupert. « Deux restent. »

« Et le navire dans le Bos­phore, » rap­pe­la Nikolai.

Pacha II ron­ron­na, satisfait.

Ils remon­tèrent dans la bou­tique de tapis. Meh­met Efen­di leur offrit du thé — « tra­di­tion après avoir décou­vert un secret ottoman. »

Alors qu’ils siro­taient leur thé, Dimi­tri fit irrup­tion dans la bou­tique, essoufflé.

« J’ai trou­vé ! » Il bran­dis­sait des papiers. « Dans les archives grecques ! Votre père, madame ! »

Ley­la se leva d’un bond, ren­ver­sant presque son thé.

« Il a été arrê­té en 1912. Inter­ro­gé. Puis… » Dimi­tri hési­ta. « Libé­ré. En échange d’informations. »

« Des infor­ma­tions ? » La voix de Ley­la tremblait.

« Il a don­né l’emplacement des docu­ments de Mou­rad. Puis il a été… » Dimi­tri consul­ta ses papiers. « Dépor­té en Grèce conti­nen­tale. Athènes. Il a vécu là-bas jus­qu’à sa mort en 1923. »

Ley­la por­ta une main à sa bouche. « Il était en Grèce. Tout ce temps. Ma mère… elle ne savait pas. »

« Il y a une adresse, » dit Dimi­tri dou­ce­ment. « À Athènes. Où il a vécu. Peut-être… peut-être qu’il y a encore quelque chose. »

Ley­la pleu­rait main­te­nant. Ayşe la ser­ra dans ses bras.

« Nous irons, » pro­mit Rupert. « Après avoir trou­vé les deux der­niers secrets. Nous irons à Athènes. »

Cette nuit-là, de retour au Tokatlıyan, Rupert fit le compte.

Trois secrets révé­lés. La conspi­ra­tion bul­gare. L’offre à la Rus­sie. L’in­cen­die de Çırağan.

Deux secrets res­tants. Plus le navire coulé.

Et main­te­nant : Athènes. Le père de Leyla.

« Cette absur­di­té s’in­ten­si­fie, » mur­mu­ra-t-il en s’endormant.

Et quelque part dans Constan­ti­nople, Der Halb­mond pla­ni­fiait sa pro­chaine attaque.

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La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures (cha­pitres 6 à 8)

La porte des heures

Cha­pitres 6 à 8

 

PAR­TIE II

LES CINQ GARDIENS

CHA­PITRE VI

L’é­glise Sve­ta Nede­lya se dres­sait au cœur de Sofia comme un monu­ment à la rési­lience bul­gare — recons­truite, bom­bar­dée, recons­truite encore, témoin silen­cieux de l’his­toire bal­ka­nique qui refu­sait obs­ti­né­ment de tom­ber dans l’oubli.

Rupert et ses com­pa­gnons y arri­vèrent à dix heures du matin, par une jour­née de prin­temps bru­meuse. Sofia avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des villes bal­ka­niques — un mélange de gran­deur otto­mane fanée et d’am­bi­tion euro­péenne naissante.

« L’aigle à deux têtes, » mur­mu­ra Ayşe en étu­diant la façade. « Sym­bole byzan­tin. Ils doivent en avoir des dizaines à l’intérieur. »

« Abdül­ha­mid a dit de cher­cher l’i­cône de Saint Georges, » rap­pe­la Rupert en consul­tant ses notes.

Ils entrèrent dans l’é­glise. L’in­té­rieur était sombre, par­fu­mé d’en­cens et de cire de bou­gie. Des fresques byzan­tines cou­vraient les murs — saints sévères, anges dorés, et effec­ti­ve­ment plu­sieurs aigles à deux têtes.

Pacha II, qui avait insis­té pour venir (en se cachant à nou­veau dans la sacoche d’Ayşe), sau­ta au sol et com­men­ça à explo­rer avec l’as­su­rance d’un ins­pec­teur félin.

« Un office com­mence dans vingt minutes, » aver­tit Miss Pen­wor­thy qui avait consul­té le pro­gramme affi­ché à l’en­trée. « Nous devons faire vite. »

Ils se dis­per­sèrent, cher­chant l’i­cône de Saint Georges. Il y en avait plu­sieurs — le saint ter­ras­sant le dra­gon était un thème popu­laire dans l’i­co­no­gra­phie orthodoxe.

Contre toute attente, c’est Pacha II qui la trouva.

Le chat s’ar­rê­ta devant une icône par­ti­cu­liè­re­ment ancienne, dans une alcôve laté­rale. Il miau­la une fois, puis se mit à grat­ter déli­ca­te­ment le cadre doré.

« Ici, » chu­cho­ta Ayşe.

Rupert exa­mi­na l’i­cône de près. Saint Georges, oui. Le dra­gon. La lance. Et là, gra­vé dis­crè­te­ment dans le coin infé­rieur droit du cadre : un aigle à deux têtes minuscule.

« C’est celle-là, » confirma-t-il.

Wolf­gang ins­pec­ta les côtés du cadre. « Il y a un méca­nisme. Regar­dez — ces orne­ments ne sont pas juste décoratifs. »

Il appuya déli­ca­te­ment sur un motif flo­ral. Un clic léger. L’i­cône pivo­ta légè­re­ment vers l’ex­té­rieur, révé­lant un espace derrière.

« Un pas­sage secret dans une église ortho­doxe, com­men­ta Niko­lai. Classique. »

Der­rière l’i­cône, un étroit esca­lier des­cen­dait dans l’obscurité.

« Bien sûr, sou­pi­ra Per­ci­val. Pour­quoi les secrets sont-ils tou­jours sous terre ? »

« Parce que c’est plus dra­ma­tique, » sug­gé­ra Leyla.

Miss Pen­wor­thy sor­tit une lampe élec­trique de poche de son sac à main (parce qu’é­vi­dem­ment elle en avait une). Ils des­cen­dirent un par un, Pacha II en tête comme un guide félin.

L’es­ca­lier débou­chait sur une crypte ancienne. Voûtes byzan­tines, murs de pierre, et une odeur d’hu­mi­di­té séculaire.

Au centre, un autel de marbre blanc. Simple, élé­gant, et por­tant une ins­crip­tion en grec ancien.

Ayşe la lut : « ‘Ici repose le secret du pre­mier gar­dien. Que seul le digne le trouve.’ »

« Abdül­ha­mid a dit sous l’au­tel, » rap­pe­la Rupert.

Ils exa­mi­nèrent l’au­tel. Wolf­gang décou­vrit un méca­nisme simi­laire à celui de l’i­cône — en pres­sant simul­ta­né­ment deux rosaces sculp­tées, une dalle sous l’au­tel coulissa.

À l’in­té­rieur, une boîte de bronze scel­lée avec de la cire rouge por­tant le sceau d’Abdül­ha­mid II.

Rupert la sor­tit avec révé­rence. La boîte était éton­nam­ment lourde pour sa taille.

« On l’ouvre ici ? » deman­da Nikolai.

« Non, déci­da Miss Pen­wor­thy. L’of­fice va com­men­cer. Nous par­tons. Maintenant. »

Ils remon­tèrent pré­ci­pi­tam­ment. Wolf­gang refer­ma l’i­cône juste au moment où les pre­miers fidèles entraient dans l’église.

Ils sor­tirent avec une décon­trac­tion for­cée, Rupert cachant la boîte sous son manteau.

De retour à l’hô­tel, dans la suite de Rupert, ils se ras­sem­blèrent autour de la boîte posée sur le lit.

« Fai­sons ceci cor­rec­te­ment, » dit Ayşe. Elle sor­tit un petit cou­teau de son sac et bri­sa déli­ca­te­ment le sceau de cire.

Le cou­vercle s’ouvrit.

À l’in­té­rieur, deux objets : un mor­ceau de par­che­min rou­lé et la moi­tié d’un médaillon en or.

Le médaillon était cas­sé net — une moi­tié seule­ment, mon­trant un aigle byzan­tin à deux têtes dont l’une des têtes man­quait. Sur le revers, des chiffres gra­vés : 41.00° N, 28.98° E

« Des coor­don­nées géo­gra­phiques, » dit Wolf­gang immédiatement.

« Constan­ti­nople, » pré­ci­sa Ayşe. « Ces coor­don­nées pointent vers le Bos­phore. Près de Topkapı. »

Meh­met dérou­la le par­che­min. L’é­cri­ture était en otto­man, datée de 1917.

Il lut à voix haute :

« Pre­mier Secret : La Conspi­ra­tion Bul­gare de 1876.

Ce que l’his­toire appelle les ‘atro­ci­tés bul­gares’ qui ont jus­ti­fié la guerre rus­so-turque de 1877 n’é­tait pas ce que le monde croit.

Les mas­sacres ont bien eu lieu. Mais ils n’ont pas été ordon­nés par le Sul­tan. Ils ont été orches­trés par une fac­tion au sein du gou­ver­ne­ment otto­man — des géné­raux qui vou­laient PRO­VO­QUER une guerre avec la Rus­sie pour jus­ti­fier une purge poli­tique interne.

Le Sul­tan Abdü­la­ziz a décou­vert le com­plot. Il a ten­té de l’ar­rê­ter. C’est pour­quoi il a été ‘sui­ci­dé’ en juin 1876.

Mou­rad V, son suc­ces­seur, connais­sait la véri­té. Il a ten­té de la révé­ler. C’est pour­quoi on l’a décla­ré fou et dépo­sé après 93 jours de règne.

La preuve existe. Mou­rad l’a cachée à Salo­nique dans l’en­droit où ils l’ont enfer­mé. Cher­chez le Fou. Il connaît ce secret depuis toujours.

Ce secret n’est com­plet qu’a­vec la seconde moi­tié du médaillon. Seuls les deux ensembles révèlent l’emplacement final.

— Abdül­ha­mid II, qui porte le poids de ces mensonges »

Le silence qui sui­vit était lourd comme du plomb.

« Abdü­la­ziz n’a pas été sui­ci­dé, mur­mu­ra Wolf­gang. Il a été assas­si­né. Et Mourad… »

« N’é­tait pas fou, » ter­mi­na Ayşe. « Il savait. Ils l’ont enfer­mé pour le faire taire. »

« Si cela est vrai, dit Per­ci­val len­te­ment, cela change toute l’his­toire des Bal­kans. La guerre rus­so-turque. Le congrès de Ber­lin. L’ef­fon­dre­ment de l’in­fluence otto­mane en Europe. Tout basé sur un mensonge. »

Rupert tenait la moi­tié du médaillon. « Salo­nique. Nous devons aller à Salo­nique. Trou­ver l’autre moitié. »

Pacha II miau­la depuis le rebord de la fenêtre.

Et dehors, per­ché sur un toit voi­sin, Herr Zep­pe­lin les observait.

Com­ment le pigeon les avait-il sui­vis jus­qu’à Sofia ?

C’é­tait une ques­tion à laquelle Rupert pré­fé­rait ne pas penser.

CHA­PITRE VII

Le train pour Salo­nique par­tait le len­de­main matin à sept heures. Cette fois, ils avaient pris des pré­cau­tions : Pacha II avait son propre billet (sous le nom « P. Hamid II, chat diplo­ma­tique »), et ils voya­geaient avec des papiers en règle.

Tout aurait pu se pas­ser normalement.

Mais c’é­tait comp­ter sans trois fac­teurs qu’ils n’a­vaient pas anticipés.

Le pre­mier fac­teur arri­va à la gare sous la forme d’un homme cor­pu­lent au sou­rire hui­leux, vêtu d’un cos­tume grec tape-à-l’œil et sen­tant for­te­ment l’huile d’o­live et l’eau de Cologne bon marché.

« Mon­sieur Whit­combe ! » cria-t-il en s’ap­pro­chant. « Dimi­tri Papa­do­pou­los, anti­quaire de Salo­nique. J’ai enten­du dire que vous cher­chez… des objets historiques ? »

Rupert échan­gea un regard avec Per­ci­val. « Com­ment savez-vous mon nom ? »

« Oh, tout le monde connaît le jour­na­liste anglais qui a révé­lé le sixième secret ! » Dimi­tri rit gras­se­ment. « Et j’ai des… infor­ma­tions. Sur Mou­rad V. Sur Salo­nique. Sur l’asile. »

« Com­bien ? » deman­da Ayşe sèchement.

Dimi­tri eut l’air offen­sé. « Madame ! Je ne parle pas d’argent ! Je parle de… par­te­na­riat. Cin­quante-cin­quante. Je vous aide, vous par­ta­gez les découvertes. »

« Abso­lu­ment pas, » dit Miss Pen­wor­thy d’un ton définitif.

Mais Dimi­tri était déjà en train de mon­ter dans leur wagon. « J’ai aus­si ache­té un billet ! Quelle coïn­ci­dence ! Nous voya­geons ensemble ! »

Pacha II, sen­tant le dan­ger, sif­fla dans sa direction.

« Ah, un chat ! J’a­dore les chats ! » Dimi­tri ten­dit la main pour le caresser.

Pacha II lui grif­fa le doigt avec une pré­ci­sion chirurgicale.

« Bon chat, » mur­mu­ra Nikolai.

Le deuxième fac­teur se révé­la deux heures après le départ, quand Ley­la revint du wagon-res­tau­rant et annonça :

« Nous sommes suivis. »

« Par qui ? » deman­da Rupert.

« Trois hommes. Mous­ta­chus. Cos­tumes sombres. Fez moderne. Turcs, je pense, ou alors mon juge­ment me fait défaut. Ils vous observent depuis le com­par­ti­ment voisin. »

Wolf­gang pâlit. « Der Halbmond. »

« Der quoi ? » deman­da Percival.

« Der Halb­mond. Le Crois­sant. » Wolf­gang bais­sa la voix. « Une orga­ni­sa­tion secrète. Créée par d’an­ciens Jeunes-Turcs après la dis­so­lu­tion de leur par­ti. Ils pro­tègent… l’hon­neur ottoman. »

« Et ils ne veulent pas que nous révé­lions les secrets, » devi­na Ayşe.

« Exac­te­ment. Mon oncle Kraus m’a pré­ve­nu. Ils sont… déterminés. »

« Mer­veilleux, » sou­pi­ra Rupert. « Un Grec cupide et des natio­na­listes turcs. Quel­qu’un d’autre veut se joindre à notre voyage ? Des Russes, peut-être ? Des Autrichiens ? »

Le troi­sième fac­teur se mani­fes­ta juste avant la fron­tière grecque.

Miss Pen­wor­thy, qui était allée « se pou­drer le nez » (tra­duc­tion : ins­pec­ter le train), revint avec une expres­sion qui aurait gla­cé le sang d’un géné­ral prussien.

« Mon­sieur Whit­combe, dit-elle d’un ton gla­cial. Votre Grec a fouillé nos bagages. »

« Quoi ?! »

« Je l’ai sur­pris dans votre com­par­ti­ment. Il cher­chait quelque chose. » Elle bran­dit son para­pluie. « Je l’ai… dissuadé. »

Ils trou­vèrent Dimi­tri dans le cou­loir, l’air penaud et mas­sant une bosse sur son crâne.

« C’é­tait un mal­en­ten­du ! » pro­tes­ta-t-il. « Je cher­chais… mes cigarettes ! »

« Dans MA valise ? » deman­da Rupert.

« Les com­par­ti­ments se res­semblent tous ! »

Pacha II, ins­tal­lé sur l’é­paule d’Ayşe, sif­fla avec mépris.

« Écou­tez, Papa­do­pou­los, dit Per­ci­val d’un ton dan­ge­reux. Nous tolé­rons votre pré­sence parce que vous pour­riez avoir des infor­ma­tions utiles. Mais si vous nous tra­his­sez, je vous jette per­son­nel­le­ment du train en marche. »

Dimi­tri rit ner­veu­se­ment. « Pas de tra­hi­son ! Je veux juste… par­ti­ci­per à l’histoire ! »

« Et deve­nir riche, acces­soi­re­ment, » ajou­ta Ayşe.

« Ça aus­si, oui. »

Cette nuit-là, alors que le train tra­ver­sait la Macé­doine dans l’obs­cu­ri­té, ils orga­ni­sèrent une réunion d’ur­gence dans le com­par­ti­ment de Rupert.

« Nous avons Der Halb­mond qui nous suit, réca­pi­tu­la Rupert. Dimi­tri qui nous espionne. Et nous allons à Salo­nique cher­cher un secret dans un asile abandonné. »

« Quel­qu’un a un plan ? » deman­da Nikolai.

Ley­la se redres­sa. « J’ai une idée. Pour Der Halbmond. »

« Laquelle ? »

« Quand nous arri­vons à Salo­nique demain, je chante. »

Tout le monde la regarda.

« Vous… chan­tez, » répé­ta Rupert lentement.

« Je chante. Fort. Dans un endroit public. Cela attire l’at­ten­tion. Pen­dant ce temps, vous allez à l’a­sile discrètement. »

« C’est brillant, » dit Ayşe.

« Et pour Dimi­tri ? » deman­da Wolfgang.

Miss Pen­wor­thy tapo­ta son para­pluie. « Laissez-le-moi. »

Pacha II ron­ron­na d’approbation.

Le train arri­va à Salo­nique au lever du soleil — la ville éta­lée au bord de la mer Égée, mélange de mina­rets otto­mans, d’é­glises byzan­tines, et main­te­nant de bâti­ments grecs modernes.

C’é­tait une ville de tran­si­tions, de méta­mor­phoses, de secrets enfouis.

Exac­te­ment le genre d’en­droit où cher­cher un sul­tan fou qui ne l’é­tait peut-être pas.

CHA­PITRE VIII

L’an­cien asile psy­chia­trique de Salo­nique n’é­tait pas, contrai­re­ment à ce que Rupert avait ima­gi­né, un bâti­ment gothique sinistre digne d’un roman d’Ed­gar Allan Poe.

C’é­tait pire : une struc­ture otto­mane de trois étages, aban­don­née depuis 1912, avec des fenêtres bri­sées, des murs cou­verts de lierre, et une atmo­sphère géné­rale de mélan­co­lie bureaucratique.

Le plan de Ley­la avait fonc­tion­né à mer­veille. Elle avait orga­ni­sé un concert impromp­tu sur la place Aris­to­te­lous — « airs tra­di­tion­nels otto­mans et grecs pour célé­brer l’a­mi­tié entre les peuples » — atti­rant une foule consi­dé­rable et, plus impor­tant, les trois agents de Der Halbmond.

Pen­dant ce temps, Rupert, Ayşe, Wolf­gang, Per­ci­val et Niko­lai (accom­pa­gnés de Pacha II et Miss Pen­wor­thy qui avait « neu­tra­li­sé » Dimi­tri en l’en­fer­mant dans leur chambre d’hô­tel) s’é­taient glis­sés vers l’asile.

« Mou­rad a séjour­né ici en 1880, expli­qua Wolf­gang en consul­tant ses notes. Inco­gni­to. Offi­ciel­le­ment pour ‘trai­te­ment ner­veux.’ En réa­li­té, pour échap­per aux espions d’Abdül­ha­mid II. »

« Et il a caché quelque chose ici ? » deman­da Rupert.

« Appa­rem­ment. » Wolf­gang pous­sa la porte d’en­trée qui s’ou­vrit avec un grin­ce­ment dra­ma­tique. « Cherchons. »

L’in­té­rieur sen­tait la pous­sière, le plâtre humide et le temps arrê­té. Des cou­loirs inter­mi­nables, des cel­lules vides, des graf­fi­tis en grec et en turc datant de dif­fé­rentes époques.

Pacha II les pré­cé­dait, reni­flant chaque coin comme un détec­tive félin.

« Le mes­sage d’Abdül­ha­mid par­lait du ‘Fou’, dit Ayşe. Cher­chez des ins­crip­tions, des sym­boles. Quelque chose de Mourad. »

Ils fouillèrent sys­té­ma­ti­que­ment le rez-de-chaus­sée. Rien.

Le pre­mier étage. Tou­jours rien.

C’est au deuxième étage, dans une cel­lule au bout d’un cou­loir, que Pacha II s’ar­rê­ta et miau­la avec insistance.

Rupert entra dans la cel­lule. Murs nus. Un lit de fer rouillé. Une fenêtre don­nant sur la ville.

Et sur le mur du fond, presque invi­sibles sous des couches de crasse et de pein­ture écaillée, des ins­crip­tions en ottoman.

« Wolf­gang, appe­la Rupert. Venez voir. »

Le pro­fes­seur alle­mand se pré­ci­pi­ta, sui­vi d’Ayşe. Ensemble, ils net­toyèrent déli­ca­te­ment le mur avec leurs mouchoirs.

Les ins­crip­tions appa­rurent pro­gres­si­ve­ment. Des lignes de texte. Des dates. Des noms.

Ayşe lut à voix haute, sa voix tremblante :

« Jour­nal de Mou­rad V, écrit dans l’obs­cu­ri­té de l’exil.

12 sep­tembre 1880 : Ils m’ont appe­lé fou. Peut-être le suis-je. Fou de croire que la véri­té compte. Fou de pen­ser qu’un sul­tan peut arrê­ter une conspiration.

Abdü­la­ziz savait. Il m’a tout dit avant sa mort. Les géné­raux. La Bul­ga­rie. Le mas­sacre pla­ni­fié. Il a essayé de les arrê­ter. Ils l’ont tué.

Ils ont dit qu’il s’é­tait sui­ci­dé. Avec des ciseaux. Comme si un sul­tan pou­vait se sup­pri­mer avec des ciseaux.

J’ai essayé de révé­ler tout cela. J’ai écrit aux ambas­sa­deurs. Ils ne m’ont pas cru. Alors ils m’ont dépo­sé. Quatre-vingt-treize jours de règne. Ensuite : prisonnier.

Mais j’ai gar­dé les preuves. Les lettres. Les ordres. Les noms des conspi­ra­teurs. Tout.

Je les ai cachées ici. Dans le mur. Der­rière la pierre mar­quée de l’aigle.

Que celui qui trouve ceci sache : l’Em­pire otto­man s’est construit sur le men­songe de 1876. Et il tom­be­ra à cause de ce mensonge.

Je ne suis pas fou. Je vois l’a­ve­nir. Je vois 1908. Je vois 1914. Je vois la fin.

— Mou­rad V, que l’his­toire a appe­lé le Fou. »

Wolf­gang avait les larmes aux yeux. « Il savait. Mon Dieu, il savait tout. »

« La pierre mar­quée de l’aigle, » dit Rupert. « Cherchez. »

Ils exa­mi­nèrent les murs pierre par pierre. C’est Pacha II qui la trou­va, encore une fois — évi­dem­ment. Une pierre dans le coin infé­rieur, mar­quée dis­crè­te­ment d’un aigle byzan­tin gravé.

Niko­lai la des­cel­la avec son cou­teau de poche. Der­rière, une cavité.

À l’in­té­rieur, un paquet enve­lop­pé de toile cirée. Et l’autre moi­tié du médaillon.

Rupert assem­bla les deux moi­tiés. Elles s’emboîtaient par­fai­te­ment, révé­lant l’aigle byzan­tin com­plet. Et au revers, les coor­don­nées complètes :

41.00° N, 28.98° E

Plus une ins­crip­tion nou­velle, révé­lée seule­ment quand les deux moi­tiés étaient réunies :

« Sous les eaux du Bos­phore. Là où Meh­med a cou­lé les archives de Mou­rad. 1881. »

« Un navire cou­lé, dit Ayşe. Les archives de Mou­rad. Abdül­ha­mid les a fait cou­ler pour les protéger. »

Rupert ouvrit le paquet de toile cirée. À l’in­té­rieur, des lettres jau­nies. Des ordres mili­taires. Des télégrammes.

Les preuves que Mou­rad avait promises.

Per­ci­val en lut une, sa voix grave :

« Ordre au Géné­ral Ahmed Muh­tar Pacha : Pro­cé­der aux opé­ra­tions en Bul­ga­rie comme pla­ni­fié. Assu­rer maxi­mum de… » Il s’ar­rê­ta. « De vic­times civiles pour jus­ti­fier inter­ven­tion russe. Signé : Comi­té des Sept. »

« Le Comi­té des Sept, mur­mu­ra Wolf­gang. Les géné­raux conspi­ra­teurs. Mou­rad les a nom­més. Tout est là. »

Ils étaient tel­le­ment absor­bés qu’ils n’en­ten­dirent pas les pas dans le couloir.

Jus­qu’à ce qu’une voix dise :

« Don­nez-nous les docu­ments. Maintenant. »

Trois hommes en cos­tume sombre et fez moderne se tenaient dans l’embrasure de la porte.

Der Halb­mond les avait trou­vés. L’histoire avait trop ten­dance à se répéter.

Et cette fois, ils étaient armés.

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La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures (cha­pitres 4 à 5)

La porte des heures

Cha­pitres 4 à 5

 

PAR­TIE I

CHA­PITRE IV

Le Pro­fes­seur Wolf­gang Stein arri­va au Pera Palace le soir même, sans avoir été invi­té, ce qui était deve­nu une tra­di­tion pour les visi­teurs impli­qués dans les mys­tères ottomans.

Il des­cen­dit d’un fiacre pous­sié­reux avec une valise fati­guée, des lunettes à mon­ture d’a­cier, et l’air hagard d’un homme ayant voya­gé trois jours en train depuis Ber­lin pour atteindre Constantinople.

Rupert le ren­con­tra dans le hall, aler­té par Yusuf qui avait déve­lop­pé un sixième sens pour détec­ter « les gens qui vont com­pli­quer votre vie, effendi. »

« Pro­fes­seur Stein, je pré­sume ? » dit Rupert prudemment.

« Com­ment savez-vous mon nom ? » L’Al­le­mand sem­bla surpris.

« Parce que vous avez exac­te­ment l’air d’un pro­fes­seur alle­mand arri­vant sans pré­ve­nir pour s’im­mis­cer dans une affaire secrète impli­quant des per­son­nages otto­mans. Je com­mence à être habi­tué à ce genre de situa­tion. C’est prévisible.. »

Wolf­gang eut la décence de paraître embar­ras­sé. « Je suis Pro­fes­seur d’his­toire otto­mane à l’U­ni­ver­si­té Hum­boldt. Spé­cia­liste de Mou­rad V. Et avant que vous ne deman­diez : oui, je suis le neveu de Herr Kraus. Mais non, je ne suis pas comme lui. »

« Kraus, répé­ta Rupert. Le gre­din qui a essayé de nous tuer. Plu­sieurs fois. »

« Mon oncle est… un per­son­nage pour le moins ambi­va­lent. Mais moi, je suis juste un his­to­rien. » Wolf­gang sor­tit une liasse de papiers de sa sacoche. « J’ai pas­sé quinze ans à étu­dier Mou­rad V. Le sul­tan dépo­sé, empri­son­né, soi-disant fou. Sauf qu’il n’é­tait pas fou. »

À ce moment, Ayşe des­cen­dit l’es­ca­lier. Elle s’ar­rê­ta net en voyant Wolfgang.

Wolf­gang la vit. Et Rupert obser­va quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se pro­duire sur le visage nor­ma­le­ment stoïque du pro­fes­seur alle­mand : ses yeux s’é­car­quillèrent, ses joues rou­girent légè­re­ment, et il faillit lâcher ses papiers.

« Vous… vous êtes Ayşe Şeker­ci, bégaya-t-il. J’ai lu tous vos articles sur les archives sul­ta­niennes. Votre ana­lyse de la cor­res­pon­dance de Mou­rad avec les ambas­sa­deurs euro­péens était… était brillante. »

Ayşe le regar­da avec l’ex­pres­sion d’une per­sonne éva­luant un insecte poten­tiel­le­ment inté­res­sant mais pro­ba­ble­ment ennuyeux.

« Mer­ci, dit-elle sèche­ment. Et vous êtes ? »

« Wolf­gang Stein. Pro­fes­seur. Ber­lin. » Il se res­sai­sit légè­re­ment. « Je… j’é­tu­die Mou­rad V. »

« Fas­ci­nant, » dit Ayşe d’un ton qui sug­gé­rait exac­te­ment le contraire. « Mon­sieur Whit­combe, avons-nous fini de pré­pa­rer le voyage à Sofia ? »

« Sofia ? » Wolf­gang se redres­sa. « Vous allez à Sofia ? Pour le pre­mier secret ? L’é­glise Sve­ta Nedelya ? »

Le silence devint pesant.

« Com­ment, deman­da Rupert len­te­ment, savez-vous cela ? »

Wolf­gang sor­tit un télé­gramme frois­sé. « Mon oncle Kraus. Il m’a contac­té hier. Il a dit que vous aviez décou­vert les cinq secrets res­tants et que je devais vous aider. Que c’é­tait… » Il hési­ta. « Une chance de rache­ter l’hon­neur familial. »

« Kraus veut NOUS AIDER ? » Rupert faillit s’é­touf­fer. « L’homme qui a orga­ni­sé un incen­die pour nous tuer ? »

« Il dit qu’il a chan­gé. Que Der Schat­ten est dis­sout. Qu’il veut répa­rer ses erreurs. » Wolf­gang sem­bla mal à l’aise. « Je sais que ça paraît sus­pect. Mais… j’ai des contacts à Sofia. Des accès aux archives bul­gares. Je peux vous aider. »

Ayşe croi­sa les bras. « Et en échange ? »

« Je veux prou­ver que Mou­rad n’é­tait pas fou. Mes recherches sug­gèrent qu’il a été empri­son­né parce qu’il savait quelque chose. Quelque chose d’é­norme. Si les cinq secrets le révèlent… » Ses yeux brillèrent der­rière ses lunettes. « C’est tout ce que je demande. La véri­té sur Mourad. »

Rupert échan­gea un regard avec Ayşe. Elle haus­sa imper­cep­ti­ble­ment les épaules — le geste uni­ver­sel pour « pour­quoi pas, on ver­ra bien. »

« D’ac­cord, dit Rupert. Mais à la pre­mière tra­hi­son, on vous aban­donne en Bulgarie. »

« Com­pris. » Wolf­gang sou­rit avec soulagement.

Ils mon­tèrent au salon où Per­ci­val, Niko­lai et Ley­la les atten­daient. Wolf­gang fut pré­sen­té avec une méfiance polie.

« Un autre Alle­mand, consta­ta Per­ci­val. Mer­veilleux. La der­nière fois s’est si bien passée. »

« Je ne suis pas mon oncle, » insis­ta Wolfgang.

« C’est exac­te­ment ce que dirait le neveu d’un traître, » obser­va Niko­lai joyeusement.

Wolf­gang com­men­ça à expli­quer ses théo­ries sur Mou­rad V — com­ment le sul­tan dépo­sé avait pré­dit l’ef­fon­dre­ment otto­man, com­ment ses « délires » étaient en fait des pro­phé­ties, com­ment tout était lié aux secrets d’Abdülhamid.

Il par­lait avec pas­sion, ges­ti­cu­lant, ses yeux brillant d’en­thou­siasme académique.

Et Rupert remar­qua qu’Ayşe — qui nor­ma­le­ment igno­rait super­be­ment les hommes qui par­laient trop — écou­tait avec une atten­tion inhabituelle.

À un moment, Wolf­gang cita un pas­sage obs­cur d’une lettre de Mou­rad, et Ayşe l’interrompit :

« Lettre du 15 mars 1878. Aux archives de Top­ka­pi. Sec­tion III, boîte 47. »

Wolf­gang la fixa. « Vous… vous la connais­sez par cœur ? »

« Je connais toutes les lettres de Mou­rad, » dit Ayşe simplement.

Le regard de Wolf­gang pas­sa de l’ad­mi­ra­tion pro­fes­sion­nelle à quelque chose de plus… personnel.

C’est à ce moment que Pacha II entra dans le salon.

Le chat blanc obser­va Wolf­gang avec ses yeux verts per­çants. Puis il mar­cha déli­bé­ré­ment vers lui, reni­fla ses chaus­sures, et émit un sif­fle­ment de pur mépris félin.

Ensuite, Pacha II alla se frot­ter contre les jambes d’Ayşe, ron­ron­nant bruyamment.

« Le chat me déteste, » consta­ta Wolf­gang tristement.

« Les chats sont d’ex­cel­lents juges de carac­tère, » dit Per­ci­val d’un ton satisfait.

« Ou, sug­gé­ra Ley­la avec un sou­rire, le chat est jaloux parce que quel­qu’un d’autre regarde Ayşe avec admiration. »

Wolf­gang rou­git vio­lem­ment. Ayşe leva les yeux au ciel.

« Nous par­tons pour Sofia demain à l’aube, annon­ça Rupert fer­me­ment. Orient-Express de 6h30. Tout le monde doit être prêt. »

« Miss Pen­wor­thy vient aus­si ? » deman­da Nikolai.

« Évi­dem­ment, répon­dit la voix gla­ciale de Miss Pen­wor­thy depuis l’embrasure de la porte. Quel­qu’un doit vous empê­cher de faire des bêtises. »

Elle entra, son para­pluie à la main comme tou­jours, et toi­sa Wolfgang.

« Un Alle­mand. Neveu de Kraus. » Elle reni­fla. « Je vous sur­veille, jeune homme. »

« Oui, madame, » dit Wolf­gang d’une petite voix.

Cette nuit-là, Rupert ne put dor­mir. Il res­ta à sa fenêtre, contem­plant Constan­ti­nople endormie.

Cinq secrets. Cinq villes. Un pro­fes­seur alle­mand sus­pect. Un chat jaloux. Une archi­viste brillante. Et un pigeon qui livrait des mes­sages posthumes.

« Qu’est-ce qui pour­rait mal tour­ner ? » mur­mu­ra-t-il à la nuit.

Comme pour répondre, Herr Zep­pe­lin atter­rit sur son rebord de fenêtre.

Le pigeon n’a­vait pas de mes­sage cette fois. Il se conten­ta de regar­der Rupert avec ce qui res­sem­blait sus­pi­cieu­se­ment à de la pitié aviaire.

Puis il s’en­vo­la dans la nuit.

Rupert sou­pi­ra et alla se coucher.

L’a­ven­ture com­men­ce­rait vrai­ment demain.

CHA­PITRE V

L’O­rient-Express de 6h30 pour Sofia était, comme tous les trains de luxe euro­péens, un monu­ment à l’é­lé­gance déca­dente d’une époque qui refu­sait de recon­naître qu’elle était terminée.

Bois poli, lai­ton brillant, velours cra­moi­si, et une atmo­sphère géné­rale de mys­tère et d’in­trigue qui aurait fait sali­ver n’im­porte quel roman­cier de romans policiers.

Rupert, Per­ci­val, Niko­lai, Ley­la, Ayşe, Wolf­gang et Miss Pen­wor­thy s’ins­tal­lèrent dans deux com­par­ti­ments adja­cents. Per­ci­val avait insis­té pour voya­ger en pre­mière classe — « Si nous devons cou­rir après des secrets otto­mans, autant le faire confortablement. »

Le train quit­ta Constan­ti­nople dans un panache de vapeur. Ils tra­ver­sèrent les fau­bourgs, puis les plaines de Thrace, direc­tion nord-ouest vers la Bulgarie.

Tout se pas­sait remar­qua­ble­ment bien.

Trop bien.

Ils étaient à deux heures de voyage quand Ley­la ouvrit sa valise pour sor­tir un livre.

Et décou­vrit Pacha II, rou­lé en boule sur ses robes de soi­rée, dor­mant paisiblement.

Le chat ouvrit un œil vert, la regar­da, et bâilla.

« Rupert ! » cria Leyla.

Tout le monde se pré­ci­pi­ta dans le com­par­ti­ment. Pacha II, per­tur­bé dans sa sieste, se leva, s’é­ti­ra lon­gue­ment, et sau­ta sur le siège de la fenêtre.

« Le chat, dit Per­ci­val inuti­le­ment, est dans le train. »

« Com­ment… » com­men­ça Rupert.

« Il a dû se cacher pen­dant que je fai­sais mes bagages, » dit Ley­la. « Mais com­ment savait-il que je par­tais pour Sofia ? »

« Les chats savent tou­jours, » cita Ayşe avec un sourire.

« Le pro­blème, inter­vint Miss Pen­wor­thy, c’est la fron­tière bul­gare. Ils vont véri­fier les pas­se­ports. Les chats n’ont pas de passeports. »

« Nous pou­vons le cacher, » sug­gé­ra Nikolai.

Pacha II le fixa avec un regard qui com­mu­ni­quait clai­re­ment : « Essaie un peu pour voir. »

« Je peux négo­cier avec les doua­niers, » pro­po­sa Wolf­gang. « J’ai des contacts diplomatiques. »

Deux heures plus tard, à la fron­tière bul­gare, ils décou­vrirent que « négo­cier avec les doua­niers » signi­fiait « payer un pot-de-vin consi­dé­rable tout en pré­ten­dant que le chat était un cadeau diplo­ma­tique pour le roi Boris III de Bulgarie. »

Le doua­nier bul­gare — un homme mous­ta­chu avec un uni­forme impec­cable et un sens de l’ab­surde bien déve­lop­pé — exa­mi­na Pacha II avec scepticisme.

« Un cadeau. Pour le roi. Un chat blanc turc. »

« Un chat, un Ango­ra turc de race pure, » pré­ci­sa Wolf­gang avec assu­rance. « Des­cen­dant direct des chats du Sul­tan Abdül­ha­mid II. Extrê­me­ment rare. Valeur inestimable. »

Pacha II, comme s’il com­pre­nait son rôle, se tint droit avec une majes­té impériale.

Le doua­nier tou­cha sa mous­tache pen­si­ve­ment. « Le roi aime les chats. »

« Pré­ci­sé­ment, » dit Wolf­gang. Il sor­tit dis­crè­te­ment plu­sieurs billets. « Pour le dédoua­ne­ment, naturellement. »

L’argent dis­pa­rut. Le doua­nier tam­pon­na les passeports.

« Bien­ve­nue en Bul­ga­rie. Le roi sera ravi de son cadeau. »

Une fois le train repar­ti, Rupert s’ef­fon­dra sur son siège. « Nous venons de pro­mettre Pacha II au roi de Bulgarie. »

« Tech­ni­que­ment, nous n’a­vons rien pro­mis, » cor­ri­gea Wolf­gang. « Nous avons seule­ment lais­sé entendre. La dis­tinc­tion est impor­tante en diplomatie. »

Pacha II s’ins­tal­la sur les genoux d’Ayşe et se mit à ronronner.

« Le chat vous aime, » obser­va Wolf­gang avec une pointe de jalousie.

« Les chats aiment les per­sonnes intel­li­gentes, » répon­dit Ayşe en cares­sant dis­trai­te­ment Pacha II.

Wolf­gang sem­bla blessé.

Le reste du voyage se pas­sa dans une paix rela­tive. Ils déjeu­nèrent dans le wagon-res­tau­rant — Pacha II reçut du sau­mon poché que le ser­veur appor­ta « pour le cadeau diplo­ma­tique » avec un clin d’œil complice.

L’a­près-midi, Wolf­gang ten­ta d’im­pres­sion­ner Ayşe avec ses connais­sances sur Mou­rad V.

« Saviez-vous que Mou­rad avait pré­dit la révo­lu­tion Jeune-Turque de 1908 avec quinze ans d’avance ? »

« Oui, » dit Ayşe sans lever les yeux de son livre. « Lettre du 12 juin 1893. Archives de Yıldız. »

« Oh. Et que Mou­rad par­lait cou­ram­ment sept langues ? »

« Huit. Vous oubliez le persan. »

Wolf­gang soupira.

Per­ci­val, obser­vant la scène avec amu­se­ment, mur­mu­ra à Rupert : « Le pauvre gar­çon est com­plè­te­ment épris. »

« Et le chat est jaloux, » ajou­ta Nikolai.

Effec­ti­ve­ment, Pacha II fixait Wolf­gang avec une inten­si­té qui sug­gé­rait qu’il pla­ni­fiait quelque chose de désa­gréable impli­quant des griffes.

« Ce tri­angle amou­reux chat-humain-humain va mal finir, » pré­dit Ley­la joyeusement.

Le soir tom­bait quand ils appro­chèrent de Sofia. La ville se des­si­nait dans le cré­pus­cule — dômes byzan­tins, mina­rets otto­mans, et main­te­nant l’ar­chi­tec­ture baroque bul­gare, super­po­si­tion de civi­li­sa­tions comme tou­jours dans les Balkans.

Yusuf avait réser­vé des chambres au Grand Hôtel Sofia — moins pres­ti­gieux que le Pera Palace, mais confortable.

Cette nuit-là, Rupert ouvrit l’en­ve­loppe que Madame Nefise lui avait don­née. Celle mar­quée « Sofia. »

À l’in­té­rieur, un mes­sage en ottoman :

Le pre­mier secret dort sous l’aigle à deux têtes. L’é­glise Sve­ta Nede­lya. Le gar­dien est de la famille Dimi­triev. Cher­chez l’i­cône de Saint Georges. Der­rière, un pas­sage. Sous l’au­tel, une boîte scel­lée. À l’in­té­rieur : la moi­tié d’un médaillon et un par­che­min. Le secret n’est com­plet que si vous trou­vez l’autre moi­tié. Le Fou connaît le che­min. — Abdül­ha­mid II, 1917

« Le Fou, » mur­mu­ra Rupert. « Qui est le Fou ? »

Il n’eut pas à attendre long­temps pour la réponse.

Le len­de­main matin, un mes­sage atten­dait à la réception.

Livré par pigeon, naturellement.

Le Fou vous attend à Salo­nique. Trou­vez d’a­bord Sofia. Puis cher­chez le Fou dans l’a­sile de Mou­rad. — Un ami de Meh­med II

« L’a­sile de Mou­rad, » dit Wolf­gang quand Rupert lui mon­tra le mes­sage. « Salo­nique. L’an­cien asile psy­chia­trique. C’est là que Mou­rad a séjour­né en 1880, incognito. »

« Vous le saviez ? »

« C’est ma spé­cia­li­té. » Wolf­gang sou­rit. « Je vous l’a­vais dit. Je peux vous aider. »

Ayşe leva les yeux de son café. « Alors nous trou­vons le pre­mier secret à Sofia aujourd’­hui, puis nous par­tons pour Salo­nique demain. »

« Simple et effi­cace, » approu­va Percival.

Pacha II, ins­tal­lé sur une chaise à côté d’Ayşe, miau­la une fois.

Ce qui, dans le lan­gage félin, signi­fiait pro­ba­ble­ment : « Vous êtes tous des idiots si vous pen­sez que ça va être simple. »

Et comme tou­jours, le chat avait raison.

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La porte des heures (cha­pitres 12 à 14)

La porte des heures (cha­pitres 1 à 3)

La porte des heures

Cha­pitres 1 à 3

 

PAR­TIE I

CHA­PITRE I

Rupert Beau­re­gard Whit­combe avait, au fil des six der­niers mois, déve­lop­pé une rou­tine qui aurait hor­ri­fié son ancien lui — celui qui cher­chait fré­né­ti­que­ment des dés de back­gam­mon pro­phé­tiques et ouvrait des chambres scel­lées conte­nant des sque­lettes d’une cer­taine valeur aristocratique.

Sa nou­velle vie était d’un pro­saïsme léni­fiant: lever à huit heures, café au bar du Pera Palace, lec­ture du cour­rier diplo­ma­tique, rédac­tion d’un article pour le Times sur quelque déve­lop­pe­ment de poli­tique turque, déjeu­ner avec Per­ci­val, par­tie de back­gam­mon l’a­près-midi (sans inci­dents sur­na­tu­rels), dîner, éven­tuel­le­ment un concert, puis retour à sa chambre pour lire jus­qu’à minuit.

C’é­tait, en somme, la vie d’un cor­res­pon­dant étran­ger res­pec­table. Exac­te­ment ce qu’il avait tou­jours vou­lu. Une vie tran­quille sans encombres.

Ce qui expli­quait pour­quoi il s’en­nuyait à mourir.

« Vous avez cette expres­sion, obser­va Sir Per­ci­val, cet après-midi de mars 1927, celle d’un homme qui contemple l’a­bîme de l’en­nui depuis le haut de la falaise et trouve l’a­bîme insuf­fi­sam­ment stimulant. »

Ils étaient ins­tal­lés dans le salon, devant le sem­pi­ter­nel pla­teau de back­gam­mon. Le même pla­teau où, six mois plus tôt, Rupert avait trou­vé le dé qui avait déclen­ché toute cette his­toire absurde.

« Je ne m’en­nuie pas, » men­tit Rupert en lan­çant les dés, tout en cares­sant d’un air dis­trait sa fine mous­tache lus­trée. Un double six. Évidemment.

« Mon cher gar­çon, vous vous ennuyez tel­le­ment que c’en est dou­lou­reux à obser­ver. » Per­ci­val dépla­ça ses pions avec une pré­ci­sion mili­taire. « Six mois de vie nor­male. Pas de mys­tère secret pro­ve­nant de l’ancien monde otto­man. Pas de com­plot inter­na­tio­nal. Pas de pour­suite noc­turne. Pas de chat aven­tu­reux. C’est d’un tra­gique. » Il souf­fla comme si rien d’autre n’était envisageable.

« J’ap­pré­cie la tran­quilli­té, » insis­ta Rupert, en ne sachant pas réel­le­ment s’il men­tait à Per­ci­val ou à lui-même.

« Vous détes­tez la tran­quilli­té. Admet­tez-le. Vous regret­tez presque les jours où Herr Kraus vous mena­çait avec ses sbires armés. »

Rupert réflé­chit hon­nê­te­ment. « Non. Pas les Alle­mands. Mais peut-être… un petit mys­tère ? Quelque chose d’i­nof­fen­sif ? Je ne demande pas grand-chose après tout. »

Per­ci­val rit. « Il n’existe pas de mys­tère inof­fen­sif, Rupert. Cer­tai­ne­ment pas à Constan­ti­nople. Et encore moins au Pera Palace. »

Comme pour illus­trer ce point, un bruit étrange reten­tit à la fenêtre. Un rou­cou­le­ment insis­tant, presque agressif.

Rupert se leva et ouvrit. Un pigeon — gros, gris, l’air par­ti­cu­liè­re­ment déter­mi­né à entrer par effrac­tion — atter­rit sur le rebord de la fenêtre.

« Char­mant, » com­men­ta Per­ci­val. « Constan­ti­nople est enva­hie de pigeons. Chassez-le. »

Mais Rupert avait remar­qué quelque chose d’in­ha­bi­tuel. Le pigeon por­tait un petit cylindre atta­ché à sa patte. Un message.

« Per­ci­val. Regardez. »

Le vieil homme ajus­ta son monocle. « Ah. Un pigeon voya­geur. On n’en voit plus beau­coup. Pro­ba­ble­ment égaré. »

Rupert déta­cha déli­ca­te­ment le cylindre. À l’in­té­rieur, un papier rou­lé ser­ré. Il le déroula.

L’é­cri­ture était en code. Mais pas n’im­porte quel code — Rupert recon­nut immé­dia­te­ment le sys­tème de chif­fre­ment otto­man. Le même que celui uti­li­sé par Abdül­ha­mid II.

« C’est impos­sible, » murmura-t-il.

« Qu’est-ce qui est impos­sible ? » deman­da Per­ci­val en se levant.

« Ce mes­sage. Il uti­lise le chiffre d’Abdülhamid. »

Per­ci­val exa­mi­na le papier. « Abdül­ha­mid est mort depuis… com­bien ? Neuf ans ? »

« Exac­te­ment. »

Ils se regar­dèrent. Le pigeon rou­cou­la de nou­veau, l’air satisfait.

« Vous vou­liez un mys­tère, dit Per­ci­val sèche­ment. En voi­là un. »

Rupert contem­pla le mes­sage. Une par­tie de lui vou­lait le jeter par la fenêtre, retour­ner à sa vie tran­quille, oublier tout cela.

Mais une par­tie plus grande — la par­tie qui avait sur­vé­cu à des Alle­mands en arme, des chambres secrètes, et un chat mys­tique — vou­lait savoir.

« Je vais cher­cher Meh­met Bey, » déci­da-t-il. « Il pour­ra déchif­frer ça. »

« Et voi­là, sou­pi­ra Per­ci­val. Adieu la tranquillité. »

Le pigeon, comme s’il com­pre­nait qu’il avait accom­pli sa mis­sion, s’en­vo­la par la fenêtre.

Rupert ne savait pas encore que ce pigeon — qu’il bap­ti­se­rait plus tard « Herr Zep­pe­lin » par pure néces­si­té nar­ra­tive — allait deve­nir une figure récur­rente de sa vie.

Ni que les pigeons de Constan­ti­nople avaient, col­lec­ti­ve­ment, un sens de l’hu­mour vrai­ment très particulier.

CHA­PITRE II

Meh­met Bey arri­va dans la chambre de Rupert avec son dic­tion­naire de codes otto­mans — un volume relié en cuir rouge qui res­sem­blait à un gri­moire médié­val — et une expres­sion de scep­ti­cisme poli.

« Un pigeon, répé­ta-t-il. Vous avez reçu un mes­sage codé… par pigeon. » Quelque chose dans son into­na­tion lais­sait devi­ner qu’il n’y croyait pas réellement.

« Je sais que ça paraît absurde, » admit Rupert.

« Rupert, nous avons décou­vert un sque­lette jouant au back­gam­mon, révé­lé que Byzance n’est jamais tom­bée, et sur­vé­cu à un incen­die cau­sé par un chat. Le mot Absurde a per­du tout sens. » Meh­met étu­dia le mes­sage. « Mais effec­ti­ve­ment, c’est du chiffre Abdül­ha­mid. Ver­sion 1908, si je ne me trompe pas. »

« Vous pou­vez le déchiffrer ? »

« Pro­ba­ble­ment. Don­nez-moi vingt minutes. »

Meh­met s’ins­tal­la au bureau, sor­tit sa plume et son encre, et se mit au tra­vail avec la concen­tra­tion d’un moine médié­val copiant un manus­crit sacré.

Rupert et Per­ci­val atten­dirent en silence. Dehors, Constan­ti­nople bruis­sait de son acti­vi­té habi­tuelle — tram­ways tin­tant, ven­deurs criant, muez­zins appe­lant à la prière.

Puis quelque chose d’ex­tra­or­di­naire se produisit.

Un chat blanc entra par la fenêtre ouverte.

Pas Pacha — le vieux Pacha avait dis­pa­ru sans lais­ser de traces l’année d’avant, comme si la fin des aven­tures du dé l’avait entraî­né dans un autre pan de l’Histoire.. Non, ce chat était plus jeune, plus vif, avec les mêmes yeux verts per­çants et la même démarche majestueuse.

« Pacha II, » dit Rupert. « Bonjour. »

Le chat — que Yusuf, le nou­veau direc­teur, avait bap­ti­sé ain­si en l’hon­neur de son illustre père — s’ins­tal­la sur le lit et obser­va la scène avec intérêt.

Puis Herr Zep­pe­lin revint.

Le pigeon atter­rit sur le rebord de la fenêtre, exac­te­ment au même endroit qu’a­vant. Il sem­bla fixer Pacha II. Pacha II le fixa en retour.

Ce qui sui­vit fut ce que Rupert décri­rait plus tard comme « le stare-down le plus intense entre un chat et un pigeon de toute l’his­toire de Constantinople. »

Pacha II se leva len­te­ment. Ses muscles se ten­dirent. Ses pupilles se dilatèrent.

Le pigeon rou­cou­la. Pas un rou­cou­le­ment de peur. Un rou­cou­le­ment de… défi ?

« Oh non, » dit Rupert.

Pacha II bondit.

Le pigeon s’en­vo­la — mais pas assez vite. La patte du chat l’ef­fleu­ra, le pigeon bas­cu­la, et quelque chose tom­ba de son jabot.

Un petit rou­leau de film. Un microfilm.

Il atter­rit sur le tapis per­san avec un bruit minus­cule mais bien perceptible.

Le pigeon, indigne mais indemne, s’en­vo­la par la fenêtre en émet­tant des rou­cou­le­ments qui res­sem­blaient sus­pi­cieu­se­ment à des jurons aviaires.

Pacha II, triom­phant, s’as­sit près du micro­film comme un lion sur­veillant sa proie.

« Je rêve, dit Per­ci­val. Un pigeon trans­por­tait un micro­film. Dans son jabot. »

Rupert ramas­sa le film avec pré­cau­tion. C’é­tait authen­tique — un vrai micro­film, le genre uti­li­sé par les espions pen­dant la guerre.

« Nous avons besoin d’un pro­jec­teur, » constata-t-il.

« Yusuf en a un, » dit Meh­met sans lever les yeux de son tra­vail de déchif­fre­ment. « Dans la salle de pro­jec­tion. Pour les soi­rées cinéma. »

Vingt minutes plus tard, ils étaient tous ras­sem­blés dans la petite salle de pro­jec­tion du Pera Palace — Rupert, Per­ci­val, Meh­met, et Yusuf, qui avait aban­don­né ses tâches de direc­teur avec un enthou­siasme suspect.

Pacha II les avait sui­vis, mar­chant avec la digni­té d’un héros qui vient de sau­ver la mise.

Le micro­film fut pro­je­té sur le mur blanc.

C’é­tait une pho­to­gra­phie d’un docu­ment manus­crit. En otto­man. Avec le sceau per­son­nel d’Abdül­ha­mid II.

Meh­met lut à voix haute, sa voix tremblante :

« Si vous lisez ceci, le sixième secret a été révé­lé. Il était temps. Mais sachez que j’ai gar­dé les cinq pre­miers pour une rai­son. Cha­cun est plus dan­ge­reux que le pré­cé­dent. Cha­cun est gar­dé par un des­cen­dant des cinq familles de confiance. Le pre­mier secret dort à Sofia. Cher­chez l’aigle à deux têtes dans l’é­glise Sve­ta Nede­lya. Signé : Abdül­ha­mid II, 1917. Post-scrip­tum : Si un chat vous aide, sui­vez-le. Ils savent. »

Le silence était absolu.

Puis Pacha II miau­la. Une fois. Distinctement.

« Il a dit ils savent, mur­mu­ra Yusuf. Les chats. Ils savent. »

Rupert se tour­na vers Per­ci­val. « Vous vous rap­pe­lez quand vous disiez que j’al­lais regret­ter la tranquillité ? »

« Je retire tout. Je pré­fé­rais infi­ni­ment l’ennui. »

« Et le mes­sage du pigeon ? » deman­da Yusuf. « Celui que Meh­met déchiffrait ? »

Meh­met sor­tit son papier. « Il dit : Pre­mier secret. Pas oublié. Seule­ment endor­mi. Sofia. Église Sve­ta Nede­lya. Cher­chez l’aigle à deux têtes. Signé : Un ami de Meh­med II. »

« Meh­med II, répé­ta Rupert. Le conqué­rant de Constan­ti­nople. Mort en 1481. »

« Exac­te­ment. »

« Donc nous avons un mes­sage post­hume d’Abdül­ha­mid, livré par pigeon-espion, confir­mé par micro­film trou­vé grâce à un chat, nous envoyant à Sofia cher­cher un secret gar­dé par un ami d’un sul­tan mort depuis quatre siècles. »

« C’est un résu­mé pré­cis, » confir­ma Mehmet.

Pacha II ron­ron­na d’approbation.

« Je vais cher­cher mon pas­se­port, » sou­pi­ra Rupert.

L’an­née où tout empi­ra venait offi­ciel­le­ment de commencer.

CHA­PITRE III

Rupert n’eut pas le temps de cher­cher son pas­se­port. Le len­de­main matin, à neuf heures pré­cises, une jeune femme se pré­sen­ta à la récep­tion du Pera Palace et deman­da à voir « Mon­sieur Whit­combe, le jour­na­liste qui a révé­lé le sixième secret. »

Yusuf mon­ta l’in­for­mer immédiatement.

« Elle s’ap­pelle Ayşe Şeker­ci, expli­qua-t-il. Archi­viste aux Archives Otto­manes. Elle dit que c’est urgent. Et elle porte… » Il hési­ta. « Des lunettes rondes très impressionnantes. »

Rupert la ren­con­tra dans le petit salon. Ayşe Şeker­ci avait envi­ron vingt-huit ans, des che­veux noirs tirés en un chi­gnon strict, et effec­ti­ve­ment des lunettes rondes qui lui don­naient l’air d’un hibou par­ti­cu­liè­re­ment intel­li­gent. Elle por­tait une robe moderne mais sobre, et tenait une sacoche en cuir usée.

« Mon­sieur Whit­combe, dit-elle sans pré­am­bule, en turc avec un léger accent stam­bou­liote. J’ai lu vos articles sur le sixième secret. Fas­ci­nants. Aus­si, com­plè­te­ment incomplets. »

Rupert cli­gna des yeux. « Incomplets ? »

« Abdül­ha­mid par­lait de six secrets. Vous en avez révé­lé un. Où sont les cinq autres ? » Elle s’as­sit sans y être invi­tée et ouvrit sa sacoche. « Voi­là pour­quoi je suis ici. »

Elle sor­tit un cahier ancien, relié en cuir vert.

« Le jour­nal de ma grand-mère, Fat­ma Hanım. Elle était dame de com­pa­gnie de la Sul­tane Müş­fi­ka, l’é­pouse d’Abdül­ha­mid. Entre 1900 et 1909, elle a écrit quo­ti­dien­ne­ment. Et dans ses der­nières entrées… » Ayşe ouvrit le cahier à une page mar­quée. « Elle men­tionne ‘les cinq gar­diens des secrets oubliés.’ »

Rupert se pen­cha. L’é­cri­ture était en otto­man cur­sif, élé­gante mais dif­fi­cile à lire.

« Que dit-elle exactement ? »

Ayşe lut à voix haute : « ‘Sa Majes­té a convo­qué les cinq aujourd’­hui. Ils ont tous juré de pro­té­ger les secrets jus­qu’à ce que le sixième soit révé­lé. Alors, et seule­ment alors, leurs des­cen­dants devront se réveiller. J’ai peur pour eux. Ces secrets sont dangereux.’ »

« Les cinq, répé­ta Rupert. Cinq familles. Cinq secrets. »

« Exac­te­ment. Et hier, j’ai reçu ceci. » Ayşe sor­tit une lettre. L’en­ve­loppe était vieille, jau­nie, scel­lée avec de la cire rouge por­tant un sceau que Rupert recon­nut immédiatement.

Le sceau d’Abdül­ha­mid II.

« Où avez-vous trou­vé ça ? » deman­da Rupert, la voix tendue.

« Je ne l’ai pas trou­vée. Elle m’a été livrée. Par pigeon. »

Bien sûr.

Ayşe bri­sa le sceau et déplia la lettre. Elle la lut en silence, puis la ten­dit à Rupert.

L’é­cri­ture était celle d’Abdül­ha­mid — Rupert l’a­vait vue assez sou­vent dans les archives pour la reconnaître.

À la des­cen­dante de Fat­ma Hanım,

Si vous lisez ceci, le sixième secret a été révé­lé. Votre grand-mère était loyale et sage. Main­te­nant c’est votre tour.

Les cinq secrets attendent. Cha­cun est gar­dé par un des­cen­dant des cinq familles de confiance : les Dimi­triev de Sofia, les Papa­do­pou­los de Salo­nique, les Al-Rashid d’A­lep, les Kohen d’Is­tan­bul, et les Nefise du Pera Palace.

Trou­vez-les. Ras­sem­blez les secrets. Mais soyez pru­dente. Beau­coup pré­fé­re­raient qu’ils res­tent oubliés.

Abdül­ha­mid II, 1917

P.S. : Faites confiance aux chats.

Rupert leva les yeux de la lettre. « Les Nefise du Pera Palace. »

« C’est pour ça que je suis venue ici, » confir­ma Ayşe. « L’une des cinq familles gar­dienne est ici. Dans cet hôtel. Maintenant. »

À ce moment pré­cis, Yusuf entra avec un pla­teau de thé. « Par­don­nez l’in­ter­rup­tion, effen­di. Mais Madame Nefise sou­haite vous voir. Elle dit que c’est urgent. »

Rupert et Ayşe échan­gèrent un regard. L’atmosphère déjà pesante s’alourdit un peu plus encore. Le silence conte­nu dans ce regard fit vaciller Rupert, qui sen­tit son œil droit trem­bler légèrement.

« Madame Nefise ? » deman­da Rupert. « Je ne connais pas de Madame Nefise. »

Yusuf eut l’air embar­ras­sé. « C’est nor­mal, effen­di. Elle vit dans la chambre 101. Depuis 1905. Per­sonne ne l’a vue depuis… très longtemps. »

« Quel­qu’un vit dans la chambre 101 depuis 1905 et vous ne me l’a­vez jamais dit ? »

« Elle a payé d’a­vance. Pour cent ans. » Yusuf haus­sa les épaules. « Elle vou­lait de la tranquillité. »

Bien sûr.

Rupert se leva. « Allons‑y. »

Ayşe le sui­vit, son cahier ser­ré contre sa poitrine.

Ils mon­tèrent au pre­mier étage. La chambre 101 était au bout du cou­loir, une porte iden­tique aux autres sauf pour la patine du temps qui la ren­dait légè­re­ment plus sombre.

Rupert frap­pa.

« Entrez, » dit une voix de femme. Âgée, mais claire.

La chambre était petite, meu­blée sim­ple­ment. Et au centre, assise dans un fau­teuil près de la fenêtre, une femme d’au moins quatre-vingt-quinze ans tri­co­tait calmement.

Elle leva les yeux, sou­rit, et dit :

« Ah, vous voi­là enfin. Je vous atten­dais depuis 1926. »

Rupert ouvrit la bouche. La refer­ma. La rouvrit.

Ayşe, plus directe, deman­da : « Vous êtes Madame Nefise ? Une des cinq gardiennes ? »

« La der­nière, en fait. Les quatre autres sont morts. » Elle posa son tri­cot. « Mais avant de mou­rir, cha­cun a caché son secret dans un lieu sûr et a trans­mis les ins­truc­tions à ses des­cen­dants. Mal­heu­reu­se­ment, la plu­part des des­cen­dants ne savent pas qu’ils sont des­cen­dants. Vous allez devoir les trouver. »

Elle se leva avec une agi­li­té sur­pre­nante pour son âge et ouvrit un tiroir de sa com­mode. Elle en sor­tit cinq enve­loppes scellées.

« Sofia. Salo­nique. Alep. Le Bos­phore. Et Constan­ti­nople. » Elle ten­dit les enve­loppes à Rupert. « Cinq villes. Cinq secrets. Cinq his­toires qui chan­ge­ront tout ce que vous pen­sez savoir sur l’Em­pire ottoman. »

« Pour­quoi nous ? » deman­da Ayşe.

Madame Nefise sou­rit. « Parce que vous avez révé­lé le sixième. Parce que Abdül­ha­mid vous a choi­sis. Et parce que… » Elle regar­da par la fenêtre. « Ah, un chat blanc vient d’arriver. »

Effec­ti­ve­ment, Pacha II était assis sur le rebord de la fenêtre, les obser­vant avec ses yeux verts perçants.

« Les chats savent tou­jours, » dit Madame Nefise doucement.

Rupert prit les enve­loppes. Elles étaient lourdes, anciennes, importantes.

« Et si nous refusons ? »

« Vous ne refu­se­rez pas. » Madame Nefise retour­na à son fau­teuil et reprit son tri­cot. « Per­sonne ne refuse un mys­tère otto­man. Sur­tout pas à Constan­ti­nople. Ce sont les plus beaux mystères. »

Elle avait rai­son, bien sûr.

Rupert et Ayşe redes­cen­dirent en silence. Dans le hall, ils trou­vèrent Per­ci­val, Niko­lai (qui venait d’ar­ri­ver de Mos­cou « juste au bon moment, comme tou­jours »), et même Ley­la qui était reve­nue de Milan « parce que quelque chose lui disait qu’elle devait être là. »

Rupert leur mon­tra les enveloppes.

« Nous par­tons pour Sofia demain, » annonça-t-il.

« Évi­dem­ment, » sou­pi­ra Per­ci­val. « Pour­quoi pas. »

Pacha II miau­la depuis l’escalier.

Et quelque part dans Constan­ti­nople, un pigeon roucoula.

L’a­ven­ture venait vrai­ment de commencer.

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