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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 2

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 2

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 2

 

II

L’a­ris­to­crate

Le len­de­main matin, Bah­ram se réveilla avec l’ap­pel à la prière.

Ce n’é­tait pas le muez­zin de la mos­quée voi­sine qui l’a­vait tiré du som­meil — celui-là chan­tait trop loin, sa voix arri­vait assour­die, fil­trée par les murs épais de l’Ab­ba­si — mais un autre, plus proche, dont le chant mon­tait d’une petite mos­quée de quar­tier que Bah­ram ne connais­sait pas, une voix rauque et trem­blante de vieil homme qui égre­nait les syl­labes de l’adhan avec une len­teur médi­ta­tive, comme s’il avait tout le temps du monde, comme si l’aube elle-même atten­dait qu’il eût fini pour se lever tout à fait.

« Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar… »

Bah­ram res­ta allon­gé dans son lit, les yeux ouverts, regar­dant le pla­fond peint où la lumière de l’aube, encore grise, encore incer­taine, com­men­çait à révé­ler les motifs flo­raux, ces entre­lacs de roses et de tulipes que des arti­sans safa­vides avaient tra­cés trois siècles plus tôt et qui sem­blaient flot­ter au-des­sus de lui comme un jar­din ren­ver­sé, comme un reflet du jar­din d’en bas dans un miroir céleste.

Il ne priait pas.

Il n’a­vait jamais vrai­ment prié, même enfant, même quand son père l’emmenait à la mos­quée du ven­dre­di et qu’il devait faire sem­blant de mur­mu­rer les sou­rates avec les autres, et cette absence de foi — car c’é­tait bien cela, une absence plu­tôt qu’un refus — ne le tour­men­tait pas, ne lui sem­blait pas un manque, car il avait trou­vé autre chose, quelque chose qui res­sem­blait peut-être à la foi sans en por­ter le nom : cette atten­tion au monde, cette contem­pla­tion des formes et des lumières, cette façon de regar­der un jar­din ou un visage ou une ruine avec une inten­si­té qui tou­chait au sacré sans pas­ser par les rituels.

La pho­to­gra­phie était sa prière.

Il se leva quand le muez­zin se tut, et il alla à la fenêtre pour regar­der le jar­din dans la lumière de l’aube.

C’é­tait l’heure la plus belle, peut-être, l’heure où le monde semble neuf, lavé par la nuit, débar­ras­sé de la pous­sière et de la fatigue de la veille, et le jar­din de l’Ab­ba­si, dans cette lumière rose et or qui pré­cède le lever du soleil, avait quelque chose d’ir­réel, de sus­pen­du, comme ces jar­dins des minia­tures per­sanes où le temps n’existe pas, où les amants res­tent éter­nel­le­ment jeunes, où les roses ne fanent jamais.

La rosée brillait sur les feuilles des rosiers et sur les pétales des fleurs, des mil­liers de gout­te­lettes minus­cules qui cap­taient la lumière et la réfrac­taient en arcs-en-ciel imper­cep­tibles, et l’eau du grand bas­sin, immo­bile à cette heure où les fon­taines ne jouaient pas encore, reflé­tait le ciel avec une net­te­té par­faite, de sorte qu’on ne savait plus où finis­sait le réel et où com­men­çait le reflet, où était le haut et où était le bas.

Bah­ram prit son Lei­ca et des­cen­dit dans le jardin.

*

Il était seul.

À cette heure, les clients de l’hô­tel dor­maient encore, et les domes­tiques vaquaient à leurs occu­pa­tions dans les cui­sines et les buan­de­ries, loin du jar­din, et Bah­ram avait l’im­pres­sion d’être le pre­mier homme sur terre, ou le der­nier, celui qui assiste à la créa­tion du monde ou à sa fin, et cette soli­tude lui conve­nait, car c’é­tait dans la soli­tude qu’il tra­vaillait le mieux, qu’il voyait le mieux, qu’il était le plus lui-même.

Il mar­cha len­te­ment le long des allées de gra­vier, s’ar­rê­tant par­fois pour cadrer une image, un angle de mur où la lumière créait des ombres géo­mé­triques, un rosier dont les fleurs s’ou­vraient au soleil nais­sant, le reflet des arcades dans le bas­sin, et il déclen­cha plu­sieurs fois, sachant déjà que cer­taines de ces images seraient ratées, que la lumière aurait chan­gé entre le moment où il avait vu et le moment où il avait appuyé, mais sachant aus­si que d’autres seraient réus­sies, qu’elles cap­tu­re­raient quelque chose de cette heure fugi­tive, de cette beau­té éphémère.

Il pho­to­gra­phia le bas­sin octo­go­nal avec ses faïences tur­quoise que la lumière rasante fai­sait briller comme des pierres précieuses.

Il pho­to­gra­phia les colonnes torses des arcades, ces spi­rales de brique qui sem­blaient mon­ter vers le ciel comme des prières pétrifiées.

Il pho­to­gra­phia un paon qui tra­ver­sait une allée avec cette démarche hau­taine et ridi­cule des paons, traî­nant der­rière lui sa queue repliée comme une traîne de robe.

Il pho­to­gra­phia l’ombre d’un cyprès sur un mur de brique, cette ombre longue et effi­lée qui res­sem­blait à un doigt poin­té vers quelque chose d’invisible.

Et puis il s’ar­rê­ta, car il avait vu quelque chose.

Quel­qu’un.

*

Jalal Mos­tow­fi était assis sur un banc de pierre, à l’autre bout du jar­din, dans un coin ombra­gé que les pre­miers rayons du soleil n’a­vaient pas encore atteint, et il regar­dait Bah­ram avec ce demi-sou­rire que Bah­ram avait déjà remar­qué la veille, ce sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris, ou peut-être les deux à la fois.

Le vieil aris­to­crate por­tait une robe de chambre de soie bro­dée, d’un bleu nuit pas­sé, éli­mé aux coudes et aux poi­gnets mais encore beau, encore digne, et sur sa tête, à cette heure mati­nale où per­sonne ne pou­vait le voir, il ne por­tait pas le kolah qajar de la veille mais un simple calot de velours noir, et ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir usé, et il tenait entre ses doigts un cha­pe­let d’ambre dont il égre­nait les perles avec une len­teur méca­nique, sans y pen­ser, comme on fait un geste qu’on a répé­té des mil­liers de fois.

Bah­ram hési­ta un ins­tant, puis mar­cha vers lui.

« Salam alei­kum, dit-il en s’ap­pro­chant, la main por­tée légè­re­ment vers le cœur. Beba­kh­shid, je ne vou­lais pas trou­bler votre solitude. »

Le vieil homme balaya l’ex­cuse d’un geste de la main, ce geste ample et lent des aris­to­crates per­sans qui signi­fie à la fois « ce n’est rien » et « je vous accorde cette faveur ».

« Alei­kum salam. Khâ­hesh miko­nam, vous ne trou­blez rien du tout. La soli­tude d’un vieil homme n’a pas tant de valeur. Befar­mâid, asseyez-vous, je vous en prie. Ce banc est assez grand pour deux, et votre pré­sence l’honore. »

Bah­ram incli­na légè­re­ment la tête en signe de remer­cie­ment, mais ne s’as­sit pas tout de suite, car s’as­seoir immé­dia­te­ment aurait été dis­cour­tois, aurait signi­fié qu’il pre­nait l’in­vi­ta­tion pour argent comp­tant, qu’il consi­dé­rait avoir le droit d’oc­cu­per cet espace.

« Vous êtes trop aimable, dit-il. Je ne vou­drais pas m’imposer. »

« Vous ne vous impo­sez pas. Befar­mâid, befarmâid. »

Cette fois Bah­ram s’as­sit, à l’autre extré­mi­té du banc, lais­sant entre eux un espace res­pec­tueux, et il posa son Lei­ca sur ses genoux, et il atten­dit, car il sen­tait que le vieil homme avait quelque chose à dire, quelque chose qui vien­drait en son temps, comme viennent les choses en Iran, len­te­ment, après les pré­am­bules et les poli­tesses, après que le ta’a­rof a éta­bli les posi­tions de cha­cun et per­mis à la conver­sa­tion véri­table de commencer.

« Vous êtes pho­to­graphe », dit Jalal Mos­tow­fi. Ce n’é­tait pas une question.

« Bale, à votre ser­vice. Si l’on peut appe­ler cela un métier. »

Le vieil homme eut un petit sou­rire, car il avait recon­nu la for­mule, cette façon de mini­mi­ser ce qu’on fait pour ne pas paraître vani­teux, et il appré­cia que le jeune homme connût les usages, qu’il ne fût pas de ces modernes qui disent « je » à tout bout de champ et qui parlent de leurs accom­plis­se­ments comme s’ils étaient seuls au monde.

« Je vous ai obser­vé hier soir, sur la ter­rasse. Godard vous a fait signe. Vous tra­vaillez pour lui ? »

« Il m’ar­rive d’a­voir cet hon­neur, oui. Je docu­mente les fouilles, les monu­ments, quand Godard Khan veut bien de mes ser­vices. Je tra­vaille aus­si pour la presse, quand on daigne m’ac­cor­der quelques commandes. »

« La presse ira­nienne ou la presse étrangère ? »

« Les deux, si elles veulent bien de moi. »

Jalal Mos­tow­fi hocha la tête, et ses doigts conti­nuèrent d’é­gre­ner le cha­pe­let d’ambre, et son regard se per­dit un ins­tant dans le jar­din, vers le bas­sin où les pre­miers rayons du soleil com­men­çaient à jouer sur l’eau.

« Vous docu­men­tez ce qui dis­pa­raît, dit-il enfin. C’est un métier de deuil. »

Bah­ram ne répon­dit pas tout de suite, car la remarque l’a­vait tou­ché plus qu’il ne l’au­rait vou­lu, car elle disait quelque chose de vrai, quelque chose qu’il savait sans se l’être jamais for­mu­lé aus­si clai­re­ment, et le ta’a­rof, ici, n’a­vait pas sa place, car cer­taines véri­tés exigent qu’on les reçoive sans fard.

« Peut-être, dit-il enfin. Mais c’est aus­si un métier de mémoire. »

« La mémoire est une forme de deuil, jeune homme. On ne se sou­vient que de ce qu’on a perdu. »

*

Ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din s’é­veiller autour d’eux, les ombres qui recu­laient, la lumière qui avan­çait, les oiseaux qui com­men­çaient à chan­ter dans les pla­tanes, et ce silence n’é­tait pas gênant, n’é­tait pas pesant, c’é­tait un silence per­san, un silence qui fait par­tie de la conver­sa­tion au même titre que les mots, un silence qui dit des choses que les mots ne savent pas dire.

Puis Jalal Mos­tow­fi reprit la parole, et sa voix avait chan­gé, était deve­nue plus douce, presque rêveuse.

« Mon grand-père était vizir de Naser al-Din Shah. Mon père a ser­vi Mozaf­far al-Din Shah, puis Moham­mad Ali Shah, puis Ahmad Shah. Trois géné­ra­tions de Mos­tow­fi au ser­vice des Qajars. Et main­te­nant, regar­dez-moi. Je vis dans un hôtel. Je vends les tré­sors de mes ancêtres à des Amé­ri­cains qui ne savent pas les lire. Je porte un bon­net inter­dit sous un toit étranger. »

Il eut un rire bref, sans joie.

« Vous savez ce que disait mon père ? Il disait : Les dynas­ties passent, mais les familles demeurent. Il avait tort. Les familles aus­si passent. Tout passe. »

« Le palais de Khos­row est livré aux hiboux,

Et les arai­gnées tissent leur toile dans le palais d’Afrasiab… »

Bah­ram recon­nut les vers. C’é­tait Saa­di, le grand Saa­di de Chi­raz, qui avait écrit cela sept siècles plus tôt, et ces vers étaient aus­si vrais main­te­nant qu’ils l’a­vaient été alors, car les empires s’ef­fon­draient tou­jours, car les palais tom­baient tou­jours en ruine, car les hiboux finis­saient tou­jours par nicher là où les rois avaient dormi.

« Vous connais­sez Saa­di, dit Jalal Mos­tow­fi en regar­dant Bah­ram avec un inté­rêt nou­veau. C’est rare, de nos jours. Les jeunes gens pré­fèrent les jour­naux et les automobiles. »

« Vous me faites trop d’hon­neur. Mon igno­rance est vaste, mais mon père, que Dieu ait son âme, était cal­li­graphe. Il copiait des poèmes. J’ai eu la chance de gran­dir avec Hafez et Saa­di, c’est tout ce que je sais. »

« Un cal­li­graphe. » Le vieil homme sem­bla réflé­chir, fouiller dans sa mémoire. « Naha­van­di, avez-vous dit hier ? Il n’y aurait pas eu un Naha­van­di qui tra­vaillait pour la biblio­thèque du prince Far­man Far­ma, il y a longtemps ? »

« C’é­tait mon père, oui. Vous lui faites hon­neur de vous en souvenir. »

« Je l’ai connu, dit Jalal Mos­tow­fi, et quelque chose pas­sa dans ses yeux, un éclair de mémoire, une ombre de nos­tal­gie. Un homme de grand mérite, très habile. Il avait une façon de tra­cer le noun final qui était incom­pa­rable. Je me sou­viens d’un Hafez qu’il avait copié pour mon père, un manus­crit sur papier de Samar­kand, avec des enlu­mi­nures d’or et de lapis-lazu­li. C’é­tait une mer­veille, vrai­ment, une merveille. »

Bah­ram sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine, car entendre par­ler de son père par cet homme qui l’a­vait connu, qui se sou­ve­nait de son tra­vail, c’é­tait comme retrou­ver un frag­ment per­du, une pièce man­quante du puzzle de sa propre histoire.

« Vous êtes trop bon de dire cela, dit-il, et sa voix était un peu rauque mal­gré lui. Ce manus­crit existe encore ? »

Le vieil homme eut un geste vague de la main, un geste qui englo­bait le jar­din, l’hô­tel, le monde entier.

« Je l’ai ven­du. Il y a trois ans. À un col­lec­tion­neur anglais qui pos­sède main­te­nant la moi­tié des tré­sors de l’I­ran. Que vou­lez-vous, il faut bien vivre. Votre père est retour­né vers Dieu, je suppose ? »

« Oui. Il y a huit ans. Que Dieu lui accorde sa miséricorde. »

« Kho­da rah­ma­te­shan kone, mur­mu­ra Jalal Mos­tow­fi. Alors nous sommes orphe­lins tous les deux, vous et moi. Orphe­lins de nos pères et orphe­lins de notre pays. Car ce pays n’est plus le nôtre, jeune homme. Ce pays appar­tient main­te­nant aux ingé­nieurs et aux géné­raux, aux gens qui construisent des routes et qui inter­disent les bon­nets. Nous autres, les gens de l’an­cien temps, nous ne sommes plus que des fantômes. »

Il y avait dans cette phrase un « nous » qui incluait Bah­ram, qui l’é­le­vait au rang de com­pa­gnon d’in­for­tune, et Bah­ram com­prit que le ta’a­rof venait de bas­cu­ler, que le vieil aris­to­crate ne le trai­tait plus en infé­rieur poli mais en égal, en frère de mélan­co­lie, et c’é­tait un hon­neur qu’il n’a­vait pas cher­ché mais qu’il ne pou­vait pas refuser.

*

Le soleil avait mon­té au-des­sus des arbres main­te­nant, et la fraî­cheur de l’aube cédait peu à peu la place à la cha­leur du jour, et des bruits com­men­çaient à mon­ter de l’hô­tel, des voix de domes­tiques, des cli­que­tis de vais­selle, les pre­miers signes de l’ac­ti­vi­té mati­nale, et Bah­ram sen­tit que leur tête-à-tête tou­chait à sa fin, que d’autres allaient bien­tôt enva­hir le jar­din, rompre le charme de cette conver­sa­tion matinale.

« Vous dites que vous ven­dez des minia­tures, dit-il. Par­don­nez mon audace, mais Godard Khan est au courant ? »

Jalal Mos­tow­fi eut à nou­veau ce sou­rire ambi­gu, ce sou­rire qui pou­vait signi­fier tant de choses.

« Cher ami, Godard sait tout. Godard voit tout. C’est son métier, après tout, de sur­veiller le patri­moine de l’I­ran, que Dieu le pro­tège. Mais il ne peut pas tout empê­cher, le pauvre homme. Il y a des choses qui lui échappent, des cir­cuits qu’il ne contrôle pas, des arran­ge­ments dont il pré­fère, dans sa grande sagesse, ne pas avoir connaissance. »

« Des arrangements ? »

« Ne soyez pas si modeste, jeune homme, vous savez très bien com­ment fonc­tionne ce pays. Vous savez com­ment fonc­tionnent tous les pays, d’ailleurs. L’argent cir­cule, les objets cir­culent, les faveurs s’é­changent. Godard ferme les yeux quand il le faut, parce qu’il est intel­li­gent et qu’il sait que s’il ouvrait les yeux sur tout, il ne pour­rait plus rien faire du tout. Les Amé­ri­cains achètent ce qui leur plaît. Les Anglais prennent ce qu’ils veulent. Et nous autres, les vain­cus de l’his­toire, nous ven­dons nos tré­sors pour sur­vivre. C’est ain­si, que voulez-vous. »

Il se leva du banc avec une len­teur qui n’é­tait pas seule­ment celle de l’âge, qui était aus­si celle de la digni­té, cette façon qu’ont les aris­to­crates de ne jamais se pres­ser, de faire comme si le temps leur appar­te­nait encore, et Bah­ram se leva aus­si, par res­pect, car on ne reste pas assis quand un aîné se lève.

« Je prends mon petit-déjeu­ner dans ma chambre, dit Jalal Mos­tow­fi. On me l’ap­porte à huit heures. Si vous me faites l’hon­neur d’ac­cep­ter, vous êtes mon invi­té. Chambre 14, au pre­mier étage, l’aile est. Non, non, je vous en prie, n’in­sis­tez pas, c’est moi qui vous invite, ce serait me faire offense que de refuser. »

Il avait anti­ci­pé le refus de poli­tesse, l’a­vait balayé d’a­vance, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment car le vieil homme connais­sait les règles mieux que per­sonne et savait les uti­li­ser pour obte­nir ce qu’il voulait.

« Vous me faites trop d’hon­neur, dit Bah­ram, mais l’hon­neur est pour moi. J’ac­cepte avec gratitude. »

« Et appor­tez votre appa­reil, ajou­ta Jalal Mos­tow­fi. J’ai des choses à vous mon­trer. Des choses qui méri­te­raient, si votre talent veut bien s’y consa­crer, d’être pho­to­gra­phiées avant de disparaître. »

Puis il incli­na légè­re­ment la tête, por­ta sa main à son cœur, et s’é­loi­gna vers l’hô­tel, sa robe de chambre flot­tant der­rière lui, et Bah­ram res­ta seul sur le banc de pierre, regar­dant cette sil­houette d’un autre âge qui tra­ver­sait le jar­din safa­vide comme si elle lui appar­te­nait encore, comme si trois siècles n’a­vaient pas pas­sé, comme si les révo­lu­tions et les moder­ni­sa­tions n’a­vaient été qu’un mau­vais rêve.

*

Il remon­ta dans sa chambre pour se préparer.

La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée, le lit défait, la valise ouverte sur le porte-bagages, le Lei­ca de rechange — car il en avait deux, un sur lui et un en réserve — posé sur la table à côté du fla­con de révé­la­teur et de la boîte de pel­li­cules vierges, et la lumière du matin entrait main­te­nant à flots par la fenêtre, une lumière déjà chaude, déjà dorée, qui annon­çait la four­naise à venir.

Bah­ram se lava au lava­bo, se rasa avec son rasoir à main, un rasoir anglais que Fere­sh­teh lui avait offert pour leur mariage et qu’il uti­li­sait encore, huit ans après, par fidé­li­té autant que par habi­tude, et il enfi­la une che­mise propre, un pan­ta­lon de toile légère, des chaus­sures de cuir souple, et il se regar­da dans le petit miroir accro­ché au-des­sus du lavabo.

Le visage qui lui fai­sait face était celui d’un homme de trente-cinq ans qui en parais­sait peut-être un peu plus, bru­ni par le soleil des Indes, mar­qué aux coins des yeux par ces petites rides que donne l’ha­bi­tude de plis­ser les pau­pières pour viser dans un viseur, et il y avait quelque chose dans ce visage, une gra­vi­té, une atten­tion, qui n’a­vait pas été là autre­fois, qui était venue avec le deuil et avec le métier, avec les années pas­sées à regar­der le monde à tra­vers un objectif.

Il pen­sa à ce que Jalal Mos­tow­fi avait dit : un métier de deuil. C’é­tait vrai, peut-être. Chaque pho­to­gra­phie était un petit deuil, la conscience que l’ins­tant cap­tu­ré ne revien­drait jamais, que la lumière qui avait frap­pé la pel­li­cule à cet ins­tant pré­cis était unique, irrem­pla­çable, per­due à jamais dans le flux du temps. Et pour­tant c’é­tait aus­si le contraire d’un deuil, c’é­tait une vic­toire sur l’ef­fa­ce­ment, une façon de dire au temps : tu n’au­ras pas tout, il res­te­ra quelque chose, une trace, une image, une preuve que cela a été.

Il prit son Lei­ca et sortit.

*

La chambre 14 était à l’autre bout du cou­loir, dans l’aile est de l’hô­tel, celle qui don­nait sur une cour inté­rieure plus petite et plus secrète que le grand jar­din cen­tral, une cour plan­tée d’un seul gre­na­dier cen­te­naire dont les branches noueuses s’é­ta­laient comme les bras d’un vieillard, et Bah­ram frap­pa à la porte à huit heures pré­cises, car la ponc­tua­li­té était une forme de res­pect, et il enten­dit la voix de Jalal Mos­tow­fi qui lui disait d’entrer.

« Befar­mâid, befar­mâid, entrez donc, vous êtes chez vous. »

La chambre était plus grande que la sienne, ou peut-être était-ce seule­ment une impres­sion due à l’en­com­bre­ment, car elle était pleine d’ob­jets, de meubles, de coffres, de tapis empi­lés, de cadres posés contre les murs, comme si le vieil aris­to­crate avait trans­por­té là tout ce qui lui res­tait de sa vie d’a­vant, tout ce qu’il n’a­vait pas encore ven­du, tout ce qui consti­tuait encore, pour quelque temps encore, son lien avec le passé.

Jalal Mos­tow­fi était assis près de la fenêtre, devant une petite table où un domes­tique avait posé un pla­teau de petit-déjeu­ner — du thé, du pain plat, du fro­mage blanc, du miel, des noix, des dattes — et il por­tait main­te­nant une tenue plus for­melle, une veste de velours sombre sur une che­mise à col fer­mé, mais tou­jours pas de cra­vate, car les cra­vates étaient pour les fonc­tion­naires et les par­ve­nus, pas pour les gen­tils­hommes de l’an­cien régime.

« Befar­mâid, asseyez-vous, dit-il en dési­gnant un fau­teuil recou­vert d’un kilim usé. Pre­nez du thé. Non, non, j’in­siste, ser­vez-vous, goû­tez ces dattes, elles viennent de Bam, il n’y en a pas de meilleures dans tout l’I­ran. Et ce miel, c’est du miel de Saveh, un ami me l’en­voie chaque année, c’est le seul luxe qui me reste. Allez, allez, ne faites pas de manières avec moi. »

Bah­ram s’as­sit et accep­ta le thé qu’on lui ten­dait, car refu­ser une troi­sième fois aurait été impo­li, aurait signi­fié qu’il reje­tait l’hos­pi­ta­li­té offerte, et il por­ta le verre à ses lèvres avec un mot de remerciement.

« Noush‑e jân, dit Jalal Mos­tow­fi. Et main­te­nant, regar­dez autour de vous. Regar­dez ce qu’il reste d’un siècle de ser­vice aux Qajars. Tout cela, voyez-vous, tout ce que vous voyez ici, c’est ce que j’ai pu sau­ver. Le reste est par­ti. Chez les Anglais, chez les Amé­ri­cains, chez les Russes, chez tous ceux qui ont de l’argent et pas de mémoire. »

Bah­ram regarda.

Il vit, accro­chée au mur, une pein­ture à l’huile qui repré­sen­tait un homme en cos­tume qajar, avec le kolah d’as­tra­kan et la longue robe bro­dée, et il com­prit que c’é­tait le por­trait d’un ancêtre de Jalal, peut-être le grand-père vizir, peut-être le père, et le visage de cet homme res­sem­blait au visage de Jalal comme un fils res­semble à son père, avec les mêmes yeux sombres, le même nez aqui­lin, la même expres­sion de hau­teur mélancolique.

Il vit, posée sur un coffre de bois incrus­té de nacre, une col­lec­tion de taba­tières en émail peint, ces petites mer­veilles de l’ar­ti­sa­nat qajar qui repré­sen­taient des scènes de chasse, des por­traits de beau­tés, des pay­sages idéa­li­sés, et cha­cune de ces taba­tières valait sans doute une petite for­tune, et toutes ensemble elles auraient pu ache­ter une mai­son à Téhéran.

Il vit, empi­lés dans un coin, des manus­crits reliés de cuir et d’or, des divans de Hafez et de Saa­di, des Shah­na­meh enlu­mi­nés, des trai­tés de méde­cine et d’as­tro­no­mie copiés par des cal­li­graphes dont les mains étaient pous­sière depuis des siècles, et il pen­sa à son père, qui avait pas­sé sa vie à pro­duire de telles mer­veilles pour des gens qui ne les méri­taient pas toujours.

Il vit, éta­lé sur une table basse, un tapis de soie aux cou­leurs pas­sées, un tapis de prière peut-être, avec son mih­rab tis­sé et ses motifs de cyprès et de fleurs, et ce tapis était si fin, si déli­cat, qu’on aurait dit qu’il était fait de lumière plu­tôt que de fil.

Et il vit, posé sur le rebord de la fenêtre, comme s’il guet­tait la lumière, un cadre de bois sculp­té qui conte­nait une miniature.

Une minia­ture qui le fit se lever de son fau­teuil et s’ap­pro­cher, oubliant un ins­tant les règles de la politesse.

*

C’é­tait une scène de jardin.

Un jar­din per­san, bien sûr, avec ses par­terres géo­mé­triques, ses bas­sins d’eau tur­quoise, ses cyprès poin­tus comme des flammes vertes, et au centre du jar­din un pavillon à colon­nettes où un prince et une prin­cesse étaient assis face à face, sépa­rés par un pla­teau de fruits et une carafe de vin, et autour d’eux des ser­vi­teurs s’af­fai­raient, des musi­ciens jouaient, des oiseaux volaient dans un ciel d’or, et tout cela était peint avec une minu­tie si extra­or­di­naire, une pré­ci­sion si hal­lu­ci­nante, que Bah­ram avait l’im­pres­sion de pou­voir entrer dans l’i­mage, de pou­voir mar­cher dans ce jar­din, de pou­voir entendre la musique et sen­tir le par­fum des roses.

« Beba­kh­shid, par­don­nez-moi, dit-il en se retour­nant vers Jalal Mos­tow­fi. C’est… »

« Beh­zad, dit le vieil homme avec un sou­rire triste. Ou son ate­lier, du moins. Fin du quin­zième siècle. C’é­tait dans ma famille depuis des géné­ra­tions. Mon arrière-grand-père l’a­vait reçue en cadeau de Fath Ali Shah lui-même, que Dieu ait son âme. »

Bah­ram connais­sait Beh­zad. Tout Ira­nien culti­vé connais­sait Beh­zad, le plus grand des minia­tu­ristes per­sans, le maître abso­lu de cet art qui avait atteint sous sa main une per­fec­tion jamais éga­lée, et tenir une œuvre de Beh­zad — ou même de son ate­lier — entre ses mains, c’é­tait tenir un mor­ceau de l’âme de la Perse, un frag­ment de ce qu’il y avait de plus pré­cieux dans la civi­li­sa­tion persane.

« C’est une mer­veille, dit-il, et pour une fois il ne s’a­gis­sait pas de ta’a­rof, pas d’une for­mule de poli­tesse, mais de la véri­té pure. Une mer­veille absolue. »

« N’est-ce pas ? dit Jalal Mos­tow­fi. Et elle va par­tir. Arthur Pope la veut. L’A­mé­ri­cain, vous le connais­sez ? Il est à l’hô­tel en ce moment, il arrive de Téhé­ran. Il est prêt à payer une somme consi­dé­rable. Cette minia­ture fini­ra dans un musée amé­ri­cain, à Cle­ve­land ou à Bos­ton, et des mil­liers d’A­mé­ri­cains qui ne sau­ront même pas pro­non­cer le nom de Beh­zad vien­dront la regar­der en bâillant avant d’al­ler man­ger leur hamburger. »

L’a­mer­tume dans la voix du vieil homme était pal­pable, presque dou­lou­reuse, et Bah­ram com­prit que cette vente n’é­tait pas seule­ment une tran­sac­tion com­mer­ciale, c’é­tait un arra­che­ment, une ampu­ta­tion, la perte d’un membre que rien ne pour­rait remplacer.

« Mais avant de la vendre, dit Jalal Mos­tow­fi, je veux qu’elle soit pho­to­gra­phiée. Par quel­qu’un qui sait regar­der. Par quel­qu’un qui com­prend ce qu’il voit. Si ce n’est pas trop vous deman­der, si votre temps pré­cieux vous le per­met, pour­riez-vous faire cela pour un vieil homme qui n’a plus grand-chose ? »

Le ta’a­rof était reve­nu, mais cette fois il ne ser­vait pas à éta­blir une dis­tance, il ser­vait au contraire à mas­quer une sup­pli­ca­tion, à enro­ber de poli­tesse une demande qui venait du cœur, et Bah­ram com­prit qu’il ne pou­vait pas répondre par une for­mule, qu’il devait répondre vraiment.

« Ce serait un hon­neur pour moi, dit-il sim­ple­ment. Un véri­table honneur. »

Il regar­da à nou­veau la minia­ture, ce jar­din d’il y a cinq siècles où un prince et une prin­cesse vivaient encore, où les musi­ciens jouaient encore, où les oiseaux volaient encore dans un ciel d’or, et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, son métier : non pas cap­tu­rer ce qui meurt, mais don­ner une nou­velle vie à ce qui devrait mou­rir, trans­for­mer le deuil en mémoire et la mémoire en éternité.

« Ce qui est pas­sé est pas­sé, ne t’en afflige point,

Et ce qui n’est pas encore venu, pour­quoi t’en soucierais-tu ? »

C’é­tait Khayyam, le vieux sage scep­tique, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment, car Khayyam avait tou­jours rai­son, et pour­tant il était impos­sible de l’é­cou­ter, car les hommes ne peuvent pas s’empêcher de pleu­rer le pas­sé et de craindre l’a­ve­nir, c’est leur nature, c’est leur malé­dic­tion, c’est peut-être aus­si leur grandeur.

« Daste sho­mâ dard nakone, dit Jalal Mos­tow­fi. Que votre main ne souffre pas. Main­te­nant, buvez votre thé avant qu’il ne refroi­disse, et man­gez quelque chose, vous me feriez injure de refu­ser, et ensuite nous par­le­rons d’Ar­thur Pope, et de Godard, et de tous ces gens qui croient que l’I­ran leur appar­tient parce qu’ils ont de l’argent et des diplômes. »

Bah­ram obéit, car on n’o­béit pas seule­ment aux ordres, on obéit aus­si aux prières dégui­sées en ordres, et il man­gea les dattes de Bam et le miel de Saveh, et il écou­ta le vieil aris­to­crate par­ler de l’an­cien temps, de la cour des Qajars, des récep­tions dans les jar­dins de Téhé­ran, des poètes qui réci­taient leurs vers devant le Shah, de tout ce monde dis­pa­ru dont il était l’un des der­niers témoins, et dehors le soleil mon­tait dans le ciel d’Is­pa­han, et la cha­leur s’ins­tal­lait dou­ce­ment sur la ville endor­mie, et quelque part dans l’hô­tel, dans une autre chambre ou peut-être sur la ter­rasse, Arthur Upham Pope pre­nait lui aus­si son petit-déjeu­ner, igno­rant encore qu’il allait ren­con­trer Bah­ram Naha­van­di, igno­rant encore que cette ren­contre allait chan­ger quelque chose, pour lui, pour Bah­ram, pour le vieil aris­to­crate, pour tout le monde.

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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 2

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 1

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 1

 

« Ce monde n’est qu’un pont,

Tra­verse-le, mais n’y construis pas ta demeure. »

— Ins­crip­tion attri­buée à l’empereur Akbar

I

Le cara­van­sé­rail

L’hô­tel Abba­si avait été bâti pour accueillir les caravanes.

C’é­tait au temps de Shah Abbas le Grand, au début du dix-sep­tième siècle, quand Ispa­han était la capi­tale du monde et que les mar­chands de la route de la soie avaient besoin d’un lieu où dépo­ser leurs bal­lots de tis­sus pré­cieux, leurs coffres d’é­pices, leurs bêtes four­bues, un lieu où dor­mir à l’a­bri des bri­gands et des intem­pé­ries avant de reprendre leur route vers l’ouest ou vers l’est, vers Constan­ti­nople ou vers Samar­kand, et les archi­tectes du Shah avaient conçu ce cara­van­sé­rail comme ils conce­vaient toute chose à cette époque : avec une gran­deur qui dépas­sait la simple fonc­tion, avec une beau­té qui trans­for­mait l’u­tile en sacré, avec cette convic­tion pro­fonde que l’homme honore Dieu en créant de la beau­té, et que la beau­té, une fois créée, devient elle-même une forme de prière.

Trois siècles avaient pas­sé depuis, et le cara­van­sé­rail était deve­nu un hôtel.

Les cara­vanes ne venaient plus. La route de la soie s’é­tait effa­cée, rem­pla­cée par des lignes de che­min de fer et des routes gou­dron­nées où pas­saient des auto­mo­biles, et les mar­chands d’au­tre­fois avaient cédé la place à d’autres voya­geurs, des archéo­logues euro­péens, des diplo­mates en mis­sion, des aven­tu­riers en quête d’exo­tisme, des espions dégui­sés en tou­ristes, toute une faune nou­velle qui avait besoin elle aus­si d’un lieu où poser ses valises, mais qui deman­dait des com­mo­di­tés que les cara­va­niers de Shah Abbas n’au­raient pas même pu ima­gi­ner : des salles de bain avec eau cou­rante, des lits à l’oc­ci­den­tale, des menus en fran­çais, du thé ser­vi dans des tasses de por­ce­laine plu­tôt que dans des bols de cuivre.

L’Ab­ba­si avait su s’a­dap­ter, comme Ispa­han elle-même avait su s’a­dap­ter, en gar­dant l’es­sen­tiel sous les appa­rences du chan­ge­ment, en pré­ser­vant son âme sous les couches suc­ces­sives de moder­ni­sa­tion, et c’é­tait peut-être pour cela que Bah­ram Naha­van­di l’ai­mait tant, cet hôtel qui res­sem­blait à son pays, qui res­sem­blait à lui-même : quelque chose d’an­cien qui avait appris à sur­vivre dans un monde nou­veau sans renon­cer tout à fait à ce qu’il avait été.

*

Bah­ram arri­va à l’Ab­ba­si par un après-midi de juillet, à l’heure où la cha­leur attei­gnait son apo­gée et où la ville entière sem­blait s’être vidée de ses habi­tants, comme si un sor­ti­lège avait trans­for­mé Ispa­han en cité fan­tôme, et le taxi qui l’a­vait pris à la gare le dépo­sa devant le grand por­tail de brique sans même cou­per le moteur, pres­sé de ren­trer chez lui, de retrou­ver l’ombre fraîche de sa propre mai­son, de fuir ce soleil qui tapait sur les crânes comme un mar­teau sur une enclume.

Il res­ta un moment immo­bile devant le por­tail, sa valise à ses pieds, son étui de cuir conte­nant le Lei­ca en ban­dou­lière, et il regar­da l’en­trée de l’hô­tel comme on regarde le visage d’un ami qu’on n’a pas vu depuis long­temps, cher­chant ce qui a chan­gé, ce qui est res­té pareil, ce que le temps a fait de ce qu’on avait connu.

Le por­tail était le même, bien sûr, ce grand arc en ogive enca­dré de faïences bleues et tur­quoise où des motifs flo­raux s’en­tre­la­çaient selon des symé­tries com­plexes que l’œil ne pou­vait pas tout à fait suivre mais que l’es­prit per­ce­vait confu­sé­ment, comme une musique qu’on enten­drait sans pou­voir la trans­crire, et au-des­sus de l’arc, dans un car­touche de cal­li­gra­phie nas­ta­liq, un ver­set du Coran pro­met­tait la paix à ceux qui entraient, cette paix que les Per­sans appellent salam et qui est bien plus qu’une simple absence de guerre, qui est un état de l’âme, une har­mo­nie avec le monde et avec soi-même.

Bah­ram pas­sa sous le por­tail et péné­tra dans le vestibule.

La fraî­cheur le sai­sit immé­dia­te­ment, cette fraî­cheur des archi­tec­tures ira­niennes qui savent cap­ter le moindre souffle d’air et le faire cir­cu­ler à tra­vers des conduits invi­sibles, qui savent épais­sir les murs pour qu’ils absorbent la cha­leur du jour et la res­ti­tuent la nuit, qui savent orien­ter les ouver­tures pour que le soleil n’entre jamais direc­te­ment mais seule­ment par réflexion, adou­ci, tami­sé, trans­for­mé en lumière sans brû­lure, et il sen­tit ses épaules se détendre, sa res­pi­ra­tion ralen­tir, son corps tout entier se relâ­cher comme s’il venait de péné­trer dans un autre monde, un monde où le temps lui-même cou­lait différemment.

Le ves­ti­bule était une longue gale­rie voû­tée, pavée de briques dis­po­sées en che­vrons, et ses murs étaient cou­verts de ces niches en alvéoles que les Per­sans appellent muqar­nas, ces struc­tures géo­mé­triques qui res­semblent à des sta­lac­tites de pierre et qui servent à la fois de déco­ra­tion et de sys­tème acous­tique, absor­bant les sons, les dif­fu­sant, les trans­for­mant en mur­mures, de sorte que les pas de Bah­ram sur les briques ne réson­naient pas mais sem­blaient au contraire s’en­fon­cer dans le silence, comme des cailloux jetés dans une eau profonde.

Au bout de la gale­rie, la lumière.

Non pas la lumière vio­lente du dehors, cette lumière blanche qui écra­sait tout, mais une lumière dorée, une lumière qui avait tra­ver­sé le filtre des feuillages, qui avait rebon­di sur l’eau des bas­sins, qui avait été appri­voi­sée par les siècles, et Bah­ram débou­cha dans le jar­din cen­tral de l’Ab­ba­si comme on débouche dans un rêve, comme on entre dans un poème, comme on pénètre dans l’une de ces minia­tures per­sanes où le monde réel se trouve sou­dain trans­fi­gu­ré par la grâce.

*

Le jar­din.

Il fau­drait des pages entières pour décrire le jar­din de l’Ab­ba­si, et encore ces pages ne suf­fi­raient-elles pas, car un jar­din per­san ne se décrit pas, il se vit, il s’é­prouve, il se res­pire, il est fait pour être par­cou­ru len­te­ment, à l’heure où les ombres s’al­longent, quand le par­fum des roses monte dans l’air du soir et que le chant des fon­taines couvre peu à peu le bruit du monde, et toute des­crip­tion, si minu­tieuse soit-elle, man­que­ra tou­jours l’es­sen­tiel, qui est cette qua­li­té par­ti­cu­lière du silence entre les bruits, cette nuance exacte de vert que prennent les feuilles des pla­tanes quand le soleil décline, cette sen­sa­tion de plé­ni­tude qui vous enva­hit sans que vous sachiez pour­quoi et qui est peut-être, tout sim­ple­ment, le bonheur.

Mais il faut essayer quand même.

Le jar­din de l’Ab­ba­si était un rec­tangle par­fait, orien­té selon les quatre points car­di­naux, comme tous les jar­dins per­sans depuis l’é­poque aché­mé­nide, car les Per­sans avaient inven­té le jar­din bien avant que les autres peuples n’ap­prennent à culti­ver autre chose que des légumes, et ils l’a­vaient inven­té comme une image du para­dis sur terre, le mot même de para­dis venant du vieux perse pai­ri-dae­za qui signi­fie « enclos », de sorte que chaque jar­din per­san est une ten­ta­tive de recréer l’É­den, de retrou­ver ce que l’hu­ma­ni­té a per­du en per­dant l’in­no­cence, et celui de l’Ab­ba­si ne fai­sait pas excep­tion à cette règle.

Au centre du rec­tangle, là où les deux allées prin­ci­pales se croi­saient, un grand bas­sin octo­go­nal recueillait l’eau qui arri­vait par quatre canaux de pierre, un pour chaque direc­tion, et cette eau ne stag­nait jamais mais cou­lait per­pé­tuel­le­ment, ali­men­tée par un sys­tème de qanats sou­ter­rains qui allait cher­cher l’eau des mon­tagnes à des kilo­mètres de là, et le bas­sin lui-même était pavé de faïences tur­quoise qui don­naient à l’eau une cou­leur de ciel ren­ver­sé, de sorte qu’en regar­dant le bas­sin on avait l’im­pres­sion de regar­der le fir­ma­ment, et les pois­sons qui y nageaient sem­blaient des créa­tures célestes, des anges aqua­tiques venus d’un autre monde.

Autour du bas­sin, les quatre par­terres du jar­din déployaient leur géo­mé­trie de buis taillés, de rosiers cen­te­naires, de jas­mins grim­pants, d’œillets et de sou­cis, toute une palette de cou­leurs et de par­fums savam­ment com­po­sée pour que chaque sai­son apporte son propre bou­quet, pour que le jar­din ne soit jamais deux fois le même et soit pour­tant tou­jours lui-même, fidèle à son essence, fidèle à son des­sein, qui était d’of­frir aux hommes un avant-goût de l’éternité.

Et puis il y avait les arbres.

Des pla­tanes sur­tout, ces tche­nâr que les Per­sans vénèrent depuis des mil­lé­naires et qui peuvent vivre mille ans, dont les troncs noueux et les branches tor­tueuses racontent des his­toires que per­sonne ne sait plus lire, et aus­si des cyprès, ces sen­ti­nelles ver­ti­cales qui pointent vers le ciel comme des doigts levés vers Dieu, et des gre­na­diers aux fruits rouges comme des cœurs, et des oran­gers dont le par­fum, au prin­temps, ren­dait fou d’a­mour ceux qui le res­pi­raient, et tous ces arbres for­maient une cano­pée au-des­sus du jar­din, un toit de feuillages qui fil­trait la lumière et la trans­for­mait en den­telle, en mosaïque mou­vante, en kaléi­do­scope végétal.

Bah­ram s’ar­rê­ta au bord du bas­sin et regar­da l’eau.

Dans le reflet, il vit les arcades qui entou­raient le jar­din sur ses quatre côtés, ces deux étages de gale­ries à colonnes où s’ou­vraient les chambres de l’hô­tel, et il vit aus­si le ciel, ce ciel d’un bleu intense que seule l’I­ran pos­sède, ce bleu qui tire sur le vio­let et qui semble plus pro­fond que par­tout ailleurs, comme si le fir­ma­ment au-des­sus de ce pays était plus proche de l’in­fi­ni, et il vit son propre visage, un visage de trente-cinq ans bru­ni par le soleil des Indes, avec des yeux sombres et une barbe de trois jours, et il pen­sa que ce visage avait vieilli, que ce visage por­tait des choses qu’il ne por­tait pas autre­fois, et il détour­na le regard.

*

Les arcades.

C’é­tait là que vivait véri­ta­ble­ment l’hô­tel, dans ces gale­ries qui cou­raient tout autour du jar­din, au rez-de-chaus­sée et au pre­mier étage, et qui for­maient comme un cloître pro­fane, un espace inter­mé­diaire entre le dedans et le dehors, entre le pri­vé des chambres et le public du jar­din, un lieu de pas­sage et de pause où les clients de l’Ab­ba­si pou­vaient s’as­seoir sur des ban­quettes de pierre pour lire, pour fumer, pour conver­ser, pour sim­ple­ment regar­der le jar­din et lais­ser le temps couler.

Les arcs étaient de style safa­vide, légè­re­ment outre­pas­sés, c’est-à-dire que leur courbe dépas­sait le demi-cercle pour se refer­mer un peu sur elle-même, ce qui leur don­nait une élé­gance par­ti­cu­lière, une ten­sion conte­nue, comme un arc ban­dé qui ne décoche jamais sa flèche, et les colonnes qui les sou­te­naient étaient torses, enrou­lées sur elles-mêmes comme des ser­pents de pierre, et chaque cha­pi­teau était dif­fé­rent, sculp­té de motifs flo­raux ou géo­mé­triques qu’un arti­san ano­nyme avait inven­tés trois cents ans plus tôt et qui n’exis­taient nulle part ailleurs dans le monde.

Au rez-de-chaus­sée, les arcades abri­taient les espaces com­muns de l’hô­tel : la récep­tion, avec son comp­toir de bois sombre et ses casiers à clés en cuivre ; le petit salon de lec­ture, où des fau­teuils de cuir côtoyaient des tapis de Kashan et des lampes à abat-jour de soie ; la salle à man­ger, avec ses tables dres­sées de nappes blanches et ses chaises à haut dos­sier, où l’on ser­vait une cui­sine mi-per­sane mi-fran­çaise qui ne satis­fai­sait plei­ne­ment ni les uns ni les autres mais qui avait le mérite d’exis­ter ; et sur­tout la ter­rasse du thé, cette avan­cée cou­verte de treilles où des grappes de rai­sin pen­daient au-des­sus des tables et où se retrou­vait, chaque jour entre cinq et sept heures du soir, la petite socié­té cos­mo­po­lite qui fai­sait la répu­ta­tion de l’Abbasi.

Au pre­mier étage, les chambres.

Il y en avait trente-deux en tout, de tailles et de conforts variables, cer­taines don­nant sur le jar­din et béné­fi­ciant ain­si de la lumière dorée et du par­fum des roses, d’autres ouvrant sur des cours inté­rieures plus secrètes où le silence était plus épais encore, d’autres enfin situées dans l’aile arrière du bâti­ment et réser­vées aux clients moins for­tu­nés ou moins exi­geants, ceux qui venaient pour affaires plu­tôt que pour le plai­sir et qui ne deman­daient qu’un lit propre et un peu de tranquillité.

Les chambres sur le jar­din étaient les plus belles, et c’é­tait l’une de celles-là que Bah­ram avait réser­vée, non par vani­té mais parce qu’il pou­vait se le per­mettre depuis que son oncle Hos­sein, qui avait fait for­tune dans l’in­dus­trie tex­tile à Téhé­ran, lui avait légué en mou­rant une somme suf­fi­sante pour vivre sans sou­ci, et parce qu’il aimait se réveiller avec le chant des oiseaux et s’en­dor­mir avec le mur­mure des fon­taines, et parce que la vue du jar­din, le matin, quand la lumière était encore rose et que la rosée brillait sur les feuilles, lui don­nait le sen­ti­ment d’être exac­te­ment là où il devait être, ce qui n’est pas un sen­ti­ment si courant.

*

Un domes­tique en livrée blanche vint prendre sa valise.

C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, au visage creu­sé de rides pro­fondes, qui tra­vaillait à l’Ab­ba­si depuis si long­temps qu’il fai­sait par­tie des murs au même titre que les colonnes torses et les muqar­nas du ves­ti­bule, et Bah­ram le recon­nut immé­dia­te­ment, car il l’a­vait vu lors de cha­cun de ses séjours pré­cé­dents, tou­jours le même, tou­jours silen­cieux, tou­jours effi­cace, avec cette défé­rence impé­né­trable des vieux ser­vi­teurs qui savent tout de leurs maîtres mais ne laissent jamais rien paraître.

« Salam alei­kum, Agha Naha­van­di. Votre chambre est prête. La même que d’habitude. »

« Alei­kum salam, Hos­sein Agha. Je suis content de vous revoir. »

Le domes­tique — il s’ap­pe­lait Hos­sein lui aus­si, comme l’oncle défunt, ce qui avait tou­jours sem­blé à Bah­ram une coïn­ci­dence signi­fi­ca­tive — hocha la tête sans sou­rire, car il n’é­tait pas du genre à sou­rire, mais quelque chose dans ses yeux indi­quait qu’il était content lui aus­si, à sa manière, de revoir ce client qui ne le trai­tait pas comme un meuble et qui lui par­lait en per­san plu­tôt qu’en fran­çais, et il se mit en marche vers l’es­ca­lier qui menait au pre­mier étage.

Bah­ram le suivit.

L’es­ca­lier était étroit et raide, taillé dans la brique même du bâti­ment, et ses marches étaient usées en leur centre par trois siècles de pas, creu­sées en cuvette par les mil­liers de voya­geurs qui les avaient gra­vies avant eux, mar­chands de soie et d’é­pices, pèle­rins en route vers les lieux saints, ambas­sa­deurs et aven­tu­riers, et main­te­nant archéo­logues et espions, et cette usure, cette éro­sion lente de la pierre par le pas­sage des hommes, émou­vait Bah­ram chaque fois qu’il la voyait, car elle était la preuve tan­gible que le temps existe, que les choses durent, que nous ne sommes pas les pre­miers et ne serons pas les derniers.

Au pre­mier étage, un cou­loir cou­rait le long de la gale­rie, des­ser­vant les chambres dont les portes de bois sculp­té s’a­li­gnaient à inter­valles régu­liers, cha­cune dif­fé­rente des autres par les motifs de sa sculp­ture — ici des entre­lacs végé­taux, là des étoiles à huit branches, ailleurs des cal­li­gra­phies cou­fiques — mais toutes sem­blables par leur forme géné­rale, hautes et étroites, sur­mon­tées d’un arc en plein cintre, munies d’un heur­toir de cuivre en forme de main de Fatima.

Hos­sein Agha s’ar­rê­ta devant la sep­tième porte à droite et l’ou­vrit avec une clé qu’il por­tait à sa cein­ture, sur un anneau de fer où pen­daient des dizaines d’autres clés, et il s’ef­fa­ça pour lais­ser entrer Bahram.

La chambre.

Bah­ram y péné­tra comme on pénètre dans un lieu fami­lier qui aurait pour­tant gar­dé sa capa­ci­té d’é­ton­ne­ment, et il retrou­va tout ce qu’il avait quit­té six mois plus tôt, avant son départ pour les Indes : les murs épais comme des rem­parts, blan­chis à la chaux, où la lumière rebon­dis­sait dou­ce­ment ; le pla­fond de bois peint de motifs flo­raux rouge et or, un peu écaillé par endroits, un peu pas­sé, mais d’au­tant plus beau qu’il por­tait les marques du temps ; le sol de tomettes hexa­go­nales recou­vert en par­tie d’un tapis de Nain aux tons bleus et ivoire ; le lit de fer for­gé avec son mate­las de coton et ses draps imma­cu­lés ; la petite table de tra­vail sous la fenêtre, avec sa lampe à pétrole et son écri­toire ; le fau­teuil de rotin dans le coin, près de la niche où l’on pou­vait ran­ger des livres ; et sur­tout la fenêtre, cette fenêtre à mou­cha­ra­bieh qui don­nait sur le jar­din et par où entrait, avec la lumière tami­sée, le par­fum des roses et le mur­mure de l’eau.

Hos­sein Agha posa la valise sur le porte-bagages, au pied du lit, et se reti­ra sans un mot, refer­mant la porte der­rière lui avec cette dis­cré­tion qui était sa marque, et Bah­ram res­ta seul dans la chambre, debout au milieu de la pièce, écou­tant le silence.

Mais ce n’é­tait pas vrai­ment le silence.

C’é­tait quelque chose de plus com­plexe, de plus riche, une tex­ture sonore faite de couches super­po­sées : au fond, comme une basse conti­nue, le mur­mure de l’eau dans les canaux du jar­din ; par-des­sus, le chant inter­mit­tent des oiseaux, des moi­neaux et des mésanges qui nichaient dans les pla­tanes ; et puis, de temps en temps, un son venu de plus loin, une voix humaine dans une autre chambre, un rire sur la ter­rasse, le grin­ce­ment d’une porte, et tous ces sons se mêlaient et s’har­mo­ni­saient comme les ins­tru­ments d’un orchestre, et le résul­tat était cette chose pré­cieuse et rare qu’on appelle la paix.

Bah­ram s’ap­pro­cha de la fenêtre et regar­da le jar­din à tra­vers le moucharabieh.

Le treillis de bois décou­pait le pay­sage en frag­ments, en petits losanges de lumière et de cou­leur, et cette frag­men­ta­tion avait quelque chose de pho­to­gra­phique, comme si le mou­cha­ra­bieh était un appa­reil pri­mi­tif qui aurait cadré le réel avant même l’in­ven­tion de la pho­to­gra­phie, et Bah­ram pen­sa que c’é­tait peut-être pour cela que les Per­sans avaient inven­té le mou­cha­ra­bieh, non pas seule­ment pour se pro­té­ger du soleil ou pour pré­ser­ver l’in­ti­mi­té des femmes, mais pour apprendre à voir, pour entraî­ner l’œil à décou­per le monde en images, pour trans­for­mer le regard en art.

Il ouvrit la fenêtre.

La cha­leur entra aus­si­tôt, mais avec elle le par­fum des roses, si intense, si enivrant, qu’il fer­ma les yeux un ins­tant pour mieux le rece­voir, et il pen­sa à Fere­sh­teh, car il pen­sait tou­jours à Fere­sh­teh quand il sen­tait les roses, elle qui en met­tait dans ses che­veux, elle qui en par­fu­mait ses vête­ments, elle qui lui avait dit un jour, peu avant de mou­rir, que si elle devait reve­nir sur terre après sa mort, elle revien­drait sous la forme d’une rose, et depuis ce jour Bah­ram ne pou­vait plus sen­tir une rose sans pen­ser qu’elle était peut-être là, quelque part, dans ce parfum.

*

Il défit sa valise len­te­ment, ran­geant ses vête­ments dans l’ar­moire de bois sombre qui occu­pait un coin de la chambre, sus­pen­dant ses che­mises sur des cintres de cuivre, pliant ses pan­ta­lons sur une éta­gère, dis­po­sant ses affaires de toi­lette sur la petite tablette au-des­sus du lava­bo — car la chambre avait un lava­bo main­te­nant, avec de l’eau cou­rante, ce qui était une conces­sion à la moder­ni­té que les clients occi­den­taux exi­geaient mais que Bah­ram trou­vait légè­re­ment incon­grue dans ce décor sécu­laire, comme une montre à quartz au poi­gnet d’un derviche.

Puis il sor­tit son Lei­ca de son étui et le posa sur la table de tra­vail, à côté de la lampe.

L’ap­pa­reil était un Lei­ca III, qu’il avait ache­té d’oc­ca­sion à un pho­to­graphe alle­mand de pas­sage à Téhé­ran, trois ans plus tôt, et qui était deve­nu depuis lors le pro­lon­ge­ment de sa main, l’ex­ten­sion de son œil, l’ins­tru­ment par lequel il don­nait forme à ce qu’il voyait et à ce qu’il res­sen­tait. Il l’a­vait empor­té aux Indes, il l’a­vait empor­té à Per­sé­po­lis, il l’a­vait empor­té par­tout où son tra­vail pour Godard et pour la presse l’a­vait conduit, et l’ap­pa­reil por­tait les traces de ces voyages, des éra­flures sur le boî­tier chro­mé, une petite bosse sur le capu­chon de l’ob­jec­tif, une usure du cuir de la dra­gonne, mais il fonc­tion­nait tou­jours par­fai­te­ment, car Bah­ram en pre­nait soin comme on prend soin d’un être vivant, le net­toyant chaque soir, véri­fiant les méca­nismes, chan­geant les joints quand il le fallait.

Il avait appris la pho­to­gra­phie avec Antoin Sevruguin.

C’é­tait à Téhé­ran, quinze ans plus tôt, quand Bah­ram était encore un jeune homme qui cher­chait sa voie et que Sevru­guin était déjà une légende, le grand pho­to­graphe armé­nien qui avait docu­men­té la Perse des Qajars pen­dant un demi-siècle, qui avait pho­to­gra­phié les shahs et les men­diants, les palais et les ruines, les bazars et les déserts, et qui avait consti­tué un tré­sor de dizaines de mil­liers d’i­mages que per­sonne, hélas, ne ver­rait jamais, car une par­tie avait brû­lé dans un incen­die et le reste avait été confis­qué par les auto­ri­tés lors de la révo­lu­tion consti­tu­tion­nelle, et Sevru­guin, vieux et rui­né, avait accep­té de prendre Bah­ram comme appren­ti, de lui trans­mettre ce qu’il savait, non pas seule­ment la tech­nique mais aus­si le regard, cette façon de voir le monde qui fait la dif­fé­rence entre un pho­to­graphe et un simple opérateur.

« Regarde avant de cadrer, lui disait Sevru­guin. Regarde long­temps. Regarde jus­qu’à ce que tu aies com­pris ce que tu vois. Et seule­ment alors, déclenche. »

Bah­ram regar­dait le Lei­ca sur la table, et il pen­sait à Sevru­guin, mort depuis cinq ans main­te­nant, et il pen­sait à tout ce que le vieil Armé­nien lui avait appris, et il pen­sait aus­si à ce que Sevru­guin lui avait dit un jour, peu avant de mou­rir : « Tu es ira­nien, Bah­ram. Tu pho­to­gra­phies ton propre pays. C’est à la fois plus facile et plus dif­fi­cile que ce que j’ai fait, moi qui étais un étran­ger par­mi vous. Plus facile parce que tu com­prends ce que tu vois. Plus dif­fi­cile parce que tu risques de ne plus le voir, à force de le comprendre. »

*

Il s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller, juste le temps de la sieste, cette paren­thèse sacrée que les Ira­niens res­pectent encore, même ceux qui ont adop­té les montres et les agen­das des Occi­den­taux, et il fer­ma les yeux en écou­tant les bruits de l’hô­tel, ces bruits fami­liers qui lui racon­taient la vie de l’Ab­ba­si mieux qu’au­cun guide n’au­rait pu le faire.

Il enten­dit, dans la chambre voi­sine, quel­qu’un qui dépla­çait une chaise, puis le grin­ce­ment d’une fenêtre qu’on ouvrait. Il enten­dit, plus loin, un éclat de rire fémi­nin, pro­ba­ble­ment sur la ter­rasse du thé où quelques clients avaient déjà pris place mal­gré la cha­leur. Il enten­dit le pas d’un domes­tique dans le cou­loir, ce pas feu­tré des ser­vi­teurs de l’Ab­ba­si qui avaient appris à mar­cher sans bruit, comme des fan­tômes. Il enten­dit, venant du jar­din, le cri d’un paon — car l’hô­tel avait des paons, trois ou quatre de ces oiseaux magni­fiques et stu­pides qui se pro­me­naient entre les par­terres de roses, déployant par­fois leur queue en éven­tail pour impres­sion­ner des femelles qui n’en avaient cure.

Et par-des­sus tout cela, tou­jours, le mur­mure de l’eau.

Bah­ram s’endormit.

Il rêva de Fere­sh­teh, bien sûr, comme il en rêvait sou­vent quand il dor­mait dans des lieux qu’elle n’a­vait pas connus, comme si son esprit, libé­ré par le som­meil, cher­chait à la retrou­ver dans des chambres qu’elle n’a­vait jamais habi­tées, dans des pay­sages qu’elle n’a­vait jamais vus, et dans le rêve elle lui sou­riait, elle lui disait quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à entendre, elle ten­dait la main vers lui, et quand il vou­lait la prendre elle se trans­for­mait en rose, en par­fum, en rien.

Il se réveilla deux heures plus tard, la bouche sèche, le cœur ser­ré, et la lumière avait changé.

*

C’é­tait l’heure.

L’heure où l’Ab­ba­si s’é­veillait vrai­ment, où les clients sor­taient de leurs chambres comme des papillons de leurs cocons, où la ter­rasse du thé se rem­plis­sait, où les conver­sa­tions repre­naient là où la cha­leur les avait inter­rom­pues, où le jar­din lui-même sem­blait res­pi­rer plus pro­fon­dé­ment, sou­la­gé que le pire soit pas­sé, que le soleil ait enta­mé sa des­cente vers l’horizon.

Bah­ram se leva, se pas­sa de l’eau sur le visage, chan­gea de che­mise — une che­mise de coton blanc, légère, qu’il avait ache­tée à Bom­bay — et sor­tit de sa chambre.

Le cou­loir du pre­mier étage était frais et silen­cieux, éclai­ré par la lumière qui fil­trait des fenêtres don­nant sur le jar­din, et Bah­ram mar­cha len­te­ment vers l’es­ca­lier, s’ar­rê­tant par­fois pour regar­der un détail qu’il n’a­vait jamais remar­qué aupa­ra­vant, une fis­sure dans le mur, une ins­crip­tion à demi effa­cée, une trace de pas sur les tomettes, ces signes infimes par les­quels un lieu raconte son his­toire à ceux qui savent les lire.

Il des­cen­dit l’es­ca­lier usé et tra­ver­sa le ves­ti­bule aux muqar­nas, et il débou­cha à nou­veau dans le jar­din, mais le jar­din n’é­tait plus le même, car la lumière n’é­tait plus la même, car rien n’est jamais le même deux fois, car le temps est un fleuve, comme disait Héra­clite que les Per­sans ne connais­saient pas mais dont ils auraient approu­vé la sagesse.

Le soleil était bas main­te­nant, et ses rayons arri­vaient presque à l’ho­ri­zon­tale, rasant les cimes des pla­tanes, dorant les briques des arcades, allon­geant les ombres sur les allées de gra­vier, et cette lumière oblique trans­for­mait le jar­din en théâtre, en scène baroque où chaque rosier deve­nait un per­son­nage, où chaque fon­taine deve­nait un chœur, où chaque pas de celui qui mar­chait deve­nait une entrée.

Bah­ram tra­ver­sa le jar­din en direc­tion de la ter­rasse du thé.

Elle était déjà presque pleine.

Il y avait là, comme chaque jour à cette heure, ce petit monde cos­mo­po­lite qui fai­sait de l’Ab­ba­si un lieu si par­ti­cu­lier, si dif­fé­rent des autres hôtels d’O­rient où l’on ne croi­sait que des fonc­tion­naires pres­sés et des mar­chands taci­turnes : des archéo­logues euro­péens qui dis­cu­taient de tes­sons et de stra­ti­gra­phies, des diplo­mates bri­tan­niques qui siro­taient leur gin-tonic avec une dis­tinc­tion étu­diée, des aven­tu­rières anglaises en pan­ta­lons de toile qui avaient tra­ver­sé le désert à dos de cha­meau et qui s’en van­taient sans ver­gogne, des mar­chands d’an­ti­qui­tés aux regards fuyants, des jour­na­listes en quête de scoops, des espions qui ne s’a­vouaient pas comme tels mais que tout le monde recon­nais­sait, et au milieu de tout cela quelques Ira­niens, des membres de l’é­lite téhé­ra­naise qui venaient à Ispa­han pour affaires ou pour le plai­sir, et qui regar­daient tous ces étran­gers avec un mélange de curio­si­té et de défiance.

Bah­ram cher­cha une place du regard.

C’est alors qu’il aper­çut André Godard, à la table la plus proche de la fon­taine, et que Godard l’a­per­çut aus­si et lui fit signe de le rejoindre, et que Bah­ram, tra­ver­sant la ter­rasse sous les regards qui ne savaient pas très bien où le situer, alla s’as­seoir en face du Fran­çais, dans l’ombre fraîche de la treille où pen­daient des grappes de rai­sin vert.

Mais à la table voi­sine, il y avait quel­qu’un d’autre.

Un homme âgé, la soixan­taine peut-être, vêtu avec une élé­gance désuète, un cos­tume de lin clair qui avait dû être très beau vingt ans plus tôt, une cra­vate de soie fanée, et sur la tête — détail incon­gru, détail pro­vo­ca­teur en ces temps de moder­ni­sa­tion for­cée — un kolah qajar, ce bon­net d’as­tra­kan noir que por­taient les aris­to­crates de l’an­cienne dynas­tie et que Reza Shah avait inter­dit au pro­fit du cha­peau occidental.

L’homme buvait son thé seul, avec une len­teur cal­cu­lée, et il regar­dait les clients de l’hô­tel avec un demi-sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris, et Bah­ram, sans savoir pour­quoi, sen­tit son regard s’at­tar­der sur cette figure, comme si quelque chose en elle annon­çait déjà ce qui allait suivre.

« Vous connais­sez Jalal Mos­tow­fi ? » deman­da Godard à voix basse, sui­vant le regard de Bahram.

Bah­ram secoua la tête.

« Un aris­to­crate de l’an­cien régime. Sa famille a ser­vi les Qajars pen­dant des géné­ra­tions. Il vit ici main­te­nant, à l’hô­tel. Il n’a plus de mai­son. Il vend les tré­sors de sa famille, pièce par pièce, aux col­lec­tion­neurs et aux musées. Un homme amer, Naha­van­di. Un homme dangereux. »

Bah­ram regar­da à nou­veau Jalal Mos­tow­fi, et cette fois leurs regards se croi­sèrent, et le vieil aris­to­crate leva son verre de thé dans sa direc­tion, un geste de salut ou de défi, et Bah­ram incli­na la tête en retour, sans sou­rire, car il avait com­pris que quelque chose venait de commencer.

« Ne te fie pas à ce monde, car il est infidèle,

Cette vieille sor­cière a déjà épou­sé mille maris… »

C’é­tait Hafez, bien sûr. C’é­tait tou­jours Hafez quand il s’a­gis­sait de méfiance et de luci­di­té, et Bah­ram but son thé en silence, et la nuit tom­ba len­te­ment sur le jar­din de l’Ab­ba­si, et les lampes s’al­lu­mèrent une à une sous les arcades, et quelque part dans l’hô­tel, dans une chambre ou dans un cou­loir, quelque chose se pré­pa­rait que per­sonne ne pou­vait encore deviner.

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Jha­tor, célestes funé­railles et tours du silence

Jha­tor, célestes funé­railles et tours du silence

Les Zoroas­triens construi­saient des tours appe­lées “Tours du silence”, dak­ma ou dakh­meh. Les tenants de cette reli­gion née il y a trois ou quatre mille ans aujourd’­hui en déclin conti­nu vivaient au cœur de l’I­ran, dans ce qu’on appelle aujourd’hui la Méso­po­ta­mie. Dans cette reli­gion mono­théiste (la plus ancienne du monde) issue du maz­déisme et pro­phé­ti­sée par Zara­thous­tra, le Dieu supé­rieur, Ahu­ra Maz­dâ (le sei­gneur de la sagesse) pré­side à l’é­qui­libre de la lumière et de l’obs­cu­ri­té, le bien et le mal. Dans cette reli­gion que cer­tains sol­dats romains pra­ti­quaient en silence, l’i­mage du cadavre est impure et les élé­ments prin­ci­paux de cette croyance que sont l’eau, le feu et la terre, ne doivent en aucun cas être souillés par le cadavre en décom­po­si­tion. Aus­si, l’en­ter­re­ment était-il pros­crit, aus­si bien que l’in­ci­né­ra­tion ou que le dépôt dans une rivière ou un fleuve. C’est la rai­son pour laquelle on construi­sait ces tours, au som­met des­quelles ont dis­po­sait les cadavres afin qu’ils soient dévo­rés par les oiseaux cha­ro­gnards. Les osse­ments récu­rés étaient récu­pé­rés et pla­cés dans des ossuaires.

Tour du silence de Mumbai

Tour du silence de Mumbai

Il ne reste aujourd’­hui que deux tours du silence en Iran, et les seuls Zoroas­triens (les Pār­sis) qu’on trouve encore aujourd’hui vivent en Inde, le mot de Pār­si lui-même signi­fiant “peuple de Perse”. Il est donc natu­rel qu’on trouve dans la région de Mum­bai et de Ban­ga­lore des édi­fices liés à cette pra­tique, mais la raré­fac­tion des oiseaux cha­ro­gnards dans cette région du monde rend l’é­qui­libre dif­fi­cile et pousse cer­tains à sou­hai­ter éle­ver des vau­tours captifs.

Tour du silence de Mumbai 2

Tour du silence de Mum­bai. On voit par­ti­cu­liè­re­ment bien sur cette pho­to les cercles concen­triques et les empla­ce­ments réser­vés aux corps. Les hommes sont pla­cés sur le cercle en péri­phé­rie, les femmes et les enfants sur l’autre.

Si j’in­tro­duis cet article par les tours du silence, c’est pour atti­rer l’at­ten­tion sur le fait que cette pra­tique funé­raire qui peut paraître cho­quante remonte à des temps très anciens, et que de nom­breux sites archéo­lo­giques, dont celui de Göble­ki Tepe en Tur­quie, répu­té comme étant le plus ancien site reli­gieux du monde et datant de 12 000 ans, semblent avoir pra­ti­qué ce rite funé­raire. On pense aus­si que le site de Sto­ne­henge avait peut-être éga­le­ment cette fonc­tion. A‑delà d’un aspect pure­ment reli­gieux, le fait de faire dévo­rer les cadavres par les cha­ro­gnards com­porte une aspect sani­taire non négli­geable qui est celui de se débar­ras­ser des corps qui peuvent être por­teurs de mala­dies et dont on sait par­fai­te­ment que l’en­fouis­se­ment est sou­vent à l’o­ri­gine d’é­pi­dé­mies de cho­lé­ra par conta­mi­na­tion des puits.

Site de funérailles célestes dans la vallée de Yerpa au Tibet

Site de funé­railles célestes dans la val­lée de Yer­pa au Tibet

Il existe aujourd’­hui d’autres sites, notam­ment au Tibet, où l’on pra­tique ce rite funé­raire por­tant le nom de jha­tor (བྱ་གཏོར་), pra­ti­qué d’une manière dif­fé­rente, puisque dans ce cas, le corps est pré­pa­ré pour les cha­ro­gnards, c’est-à-dire décou­pé. Ce n’est pas un hasard si on retrouve cette pra­tique sur le toit du monde, au Tibet, car c’est un pra­tique encou­ra­gée dans le boud­dhisme vaj­rayā­na (वज्रयान) et qui a long­temps été obser­vée comme rite funé­raire majo­ri­taire au titre de la trans­mi­gra­tion des esprits. Le corps n’est rien, ce n’est qu’une enve­loppe ter­restre, le vais­seau de nos émo­tions et le trans­port de notre pré­sence au monde, mais ce n’est que ça. On ima­gine aus­si que pour des rai­sons pra­tiques, les “funé­railles célestes” sont à plu­sieurs titres plus pra­ti­cables que la cré­ma­tion. D’une part, dans les hautes mon­tagnes, les lieux sont sou­vent trop rocailleux pour per­mettre un enter­re­ment, mais éga­le­ment, il y a sou­vent trop peu d’arbres et de bois pour per­mettre la cré­ma­tion. C’est en tout cas une pra­tique cou­rante et com­plè­te­ment inté­grée à la reli­gion boud­dhique, un peu mar­gi­nale par rap­port à la cré­ma­tion, même si elle peut paraître outran­cière et cho­quante pour cer­taines personnes.

Golden mount (Wat Saket)

Gol­den mount (Wat Saket) à Bang­kok. Pho­to © The W perspective

Dans un livre que j’ai lu récem­ment (Thaï­lande, par Isa­belle Mas­sieu) et qu’on peut trou­ver en accès libre sur inter­net (Com­ment j’ai par­cou­ru l’In­do­chine), j’ai retrou­vé la trace de cette pra­tique dans l’an­cien royaume de Siam, au cœur de Bang­kok qui n’est encore qu’une petite ville habi­tée de 800 000 habi­tants alors que nous sommes au tout début du XXè siècle. L’au­teure de ce texte ne cache pas sa répu­gnance, même elle ne se place qu’en obser­va­trice. Nous sommes alors dans un lieu encore très tou­ris­tique aujourd’­hui, qu’on appelle tri­via­le­ment le Gol­den Mount, mais qui s’ap­pelle en réa­li­té Wat Saket Rat­cha Wora Maha Wihan, et dont j’ai par­lé récem­ment, puisque c’est dans ce lieu que pen­dant un temps furent conser­vées les reliques du Boud­dha Sha­kya­mu­ni. Mais qui se doute aujourd’­hui que ce temple ren­fer­mait alors la plus grande cité des morts du royaume de Siam ? Écou­tons Isa­belle Mas­sieu nous décrire le lieu, tout en lui par­don­nant ses juge­ments de valeur et le fait qu’elle nous écrive depuis l’an­née 1901…

A la fin de ce texte, se trouve un lien vers un article qui décrit le busi­ness de la mort en Thaï­lande aujourd’­hui et qui remet en pers­pec­tive ces rites qui nous semblent presque d’un autre âge, même si en réa­li­té, ce ne sont que des souplesses.

La pagode de Wat Saket, la grande nécro­pole sia­moise, dresse pit­to­res­que­ment son phnom appe­lé « mon­tagne d’or » sur un mon­ti­cule ver­doyant, à l’ex­tré­mi­té d’un pit­to­resque canal : sous ses frais ombrages s’é­tendent l’ap­pa­reil cré­ma­toire, le char­nier et l’o­dieux cime­tière d’où on extrait les cadavres pour un dépè­ce­ment effroyable, conforme à la volon­té du défunt. Les corps des hauts fonc­tion­naires sont conser­vé un ou deux mois, quelques fois plu­sieurs années, dans une urne munie d’un long tube ver­ti­cal en bam­bou qui per­met aux gaz délé­tères de s’é­chap­per par le toit de la mai­son. Avant de le por­ter au bûcher, on fait faire au mort trois fois le tour de sa demeure en cou­rant, afin qu’il n’y revienne pas. La reli­gion inter­dit de brû­ler de suite les gens décé­dés rapi­de­ment, de mort vio­lente ou d’é­pi­dé­mie. Les corps doivent repo­ser en terre pen­dant quelques jours ; mais les fos­soyeurs enterrent à fleur de sol et les chient se joignent aux vau­tours pour déter­rer les cadavres. Les abords du cime­tière sont ain­si jon­chés de têtes et d’os­se­ments à demi ron­gés. Faire dévo­rer son corps par les vau­tours est une sépul­ture noble qui pro­cure des grâces insignes ; leur aban­don­ner un membre est un acte méri­toire. Boud­dha a ordon­né, en signe d’ex­pia­tion, que les corps des condam­nés fussent entiè­re­ment dévo­rés. Les corps sont brû­lés en tota­li­té ou en par­tie, et les gens de dis­tinc­tion et de foi raf­fi­née ne manquent pas de réser­ver une part quel­conque d’eux-mêmes aux cor­beaux, aux chiens, aux porcs ou aux vau­tours ; aus­si tous ces répu­gnants ani­maux sont-ils légion dans le char­nier, sans pré­ju­dice de la ville, où ils se répandent. Le corps, quel­que­fois plus ou moins cor­rom­pu, est décou­pé sur des pierres ad hoc pla­cées à terre. Les entrailles sont réser­vées à tels ani­maux, une cuisse aux porcs, un bras aux chiens ou aux cor­beaux, et le reste est dis­po­sé sur un bûcher assez maigre dont on agite les débris pour obte­nir une meilleure com­bus­tion. Ailleurs, le sapa­reu (cro­que­mort), après avoir pris dans la bouche du mort, où elle a été pla­cée, la pièce de mon­naie qui consti­tue son salaire, lui ouvre le ventre et lui entaille les membres, puis s’é­carte pour faire place aux oiseaux de proie. Les vau­tours ras­sem­blés qui guettent sur les arbres, sur les toi­tures ou sur le sol, s’a­battent sur le cadavre, et on ne dis­tingue plus pen­dant quelques ins­tants qu’un mon­ceau d’ailes sombres qui battent fré­né­ti­que­ment. Lorsque les os sont déjà presque à nu, le sapa­reu écarte les oiseaux avec un grand bâton , retourne le corps et entaille pro­fon­dé­ment le dos. Le nuage noir s’a­bat de nou­veau et, quelques ins­tants après, il ne reste qu’un sque­lette dont le bûcher a bien­tôt rai­son. Vau­tours, cor­beaux, chiens, porcs aux ventres traî­nants ont eu la part dési­gnée, les rites sont accom­plis et de nom­breux mérites sont acquis au défunt.
Ces scènes effroyables se passent à l’ombre d’arbres char­mants ; les grils funé­raires jonchent la verte pelouse, et des fleurs s’é­pa­nouissent en mul­ti­tude autour des petits pavillons aériens, aux toits rele­vés en hautes pointes, qui consti­tuent les édi­cules de dépècement.
Ici, des bières béantes disent que la dépouille de leur pro­prié­taire a reçu sa des­ti­na­tion ter­restre ; là, deux corps achèvent de se consu­mer, et plus loin, dans les salas ouverts, se reposent les parents et les amis qui assistent à la céré­mo­nie et ont dû appor­ter cha­cun un mor­ceau de bois au bûcher. Quand nous nous sau­vons, confon­dus de ces scènes d’hor­reur que Dante n’eût osé rêver, les immondes repus font la sieste ; une vieille femme très macabre nous pour­suit tenant en main un os maxil­laire à demi éden­té qu’elle veut pla­cer sur nos figures, et un vieux sapa­reu offre en rica­nant à notre admi­ra­tion pour nous la faire ache­ter, une tête de mort dont il fait jouer la mâchoire. Comme, en reve­nant, nous flâ­nons aux bou­tiques, nous arri­vons devant une mai­son en fête, dans laquelle on nous invite à entrer. Tout le monde est paré et a l’air riant ; on voit par­tout des fleurs et des orne­ments ; il y a évi­dem­ment un mort dans la mai­son. Il semble que les Sia­mois aient à se réjouir de voir leurs parents et leurs amis quit­ter cette val­lée de larmes. Ils consi­dèrent que leur pleurs seraient une offense au mort, et pour­raient le retar­der et l’en­tra­ver sur la voie des diverses incar­na­tions par les­quelles il doit pas­ser. Nous sommes dans une sorte de large bou­tique sans devan­ture, un gué­ri­don est au milieu sur lequel on s’empresse de nous appor­ter un pla­teau char­gé de minus­cules tasses de thé. A notre droite s’é­lève une pyra­mide d’é­ta­gères bien gar­nies, et au som­met se trouve le grand coffre dans lequel la morte est enfer­mée. Des par­fums déli­cieux nous entourent et de spon­gieuses goyaves sont pla­cées à pro­fu­sion près du corps, pour absor­ber les miasmes qui s’en échappent. Toutes les femmes de la mai­son sont habillées de blanc, c’est la cou­leur du deuil, et les proches parents ont la tête rasée. Après l’ar­rière-bou­tique, où les femmes sont réunies, se trouve une cour pleine de fleurs et d’arbustes pla­cés dans des caisses ou des faïences. Le Sia­mois, comme le Chi­nois ou le Japo­nais, trouve les arbustes d’au­tant plus beaux qu’à force de les tailler il est par­ve­nu à faire venir plus direc­te­ment les pousses fraîches sur le vieux bois. Tout est propre en ce jour de récep­tion, nous sommes chez de riches com­mer­çants. Un grand esca­lier accède à la salle supé­rieure. Des frian­dises, des sucre­ries, des tasses, des ser­vices de toutes sortes se ren­contrent par­tout. Nous devons, sous peine de ne pas être polis, accep­ter, de nou­veau, thé ou soda water et bon­bons variés qui rem­plissent une quan­ti­té de petites assiettes. La table en est cou­verte, la gai­té et le sou­rire de ces gens qui viennent de perdre un des leurs est vrai­ment une étrange chose. Ils ont le culte de leurs morts, leur joie n’est qu’une forme de poli­tesse, c’est aus­si selon leurs idées une der­nière marque d’af­fec­tion qu’ils témoignent au défunt.  Sur un mur, on voit les pho­to­gra­phies des cha­pelles ardentes, de la mère de la défunte et de quelques parents, deve­nus de pré­cieux sou­ve­nirs pour les sur­vi­vants. Mon com­pa­gnon, qui avait beau­coup étu­dié les Sia­mois et cir­cu­lé dans l’in­té­rieur du pays, pré­ten­dait que leurs sen­ti­ments de famille sont très vifs. Il me disait avoir ren­con­tré, dans une de ses étapes, une mai­son dans laquelle l’o­deur péné­trante des goyaves et tous les par­fums de l’A­sie ne par­ve­naient pas à mas­quer l’in­ten­si­té de celle qu’ex­ha­lait le cadavre. Par devoir, un vieillard cou­chait depuis un an au pied du cer­cueil de sa femme, qui, pour une cause quel­conque, atten­dait encore d’être brû­lée. Selon les lois de l’hos­pi­ta­li­té, mon com­pa­gnon avait été invi­té à cou­cher dans cette chambre funèbre, hon­neur qu’il s’é­tait d’ailleurs empres­sé de décli­ner, pour pas­ser la nuit dans son bateau, amar­ré à la berge ; mais les exha­lai­sons de la mai­son allèrent jus­qu’à lui, si bien qu’il en fut malade.

Isa­belle Mas­sieu, Thaï­lande
Magel­lan & Cie, col­lec­tion Heu­reux qui comme… , numé­ro 87 , (mars 2014)

Liens (atten­tion, cer­taines images peuvent heur­ter la sen­si­bi­li­té des lecteurs):

Pho­to d’en-tête © Claude Dopagne

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Le vin nocturne

Mystic Iran

Les boucles en désordre, tout en sueur, la lèvre riante et ivre,
La robe déchi­rée, chan­tant un poème et le verre à la main,
L’œil que­rel­leur, la bouche enchanteresse,
A minuit, hier, Il est venu s’as­seoir à mon chevet.
Il a pen­ché la tête vers mon oreille pour, d’un accent triste,
Me dire : “Ô mon ancien amou­reux, tu dors donc ?
L’a­mant à qui l’on verse un tel vin à la pointe du jour
Devient héré­tique en amour s’il ne se fait ado­ra­teur du vin”.
Allons, dévot, ne blâme point ceux qui boivent le coupe jus­qu’à la lie,
Car aucun autre pré­sent nous a été offert le jour ou le Sei­gneur a dit “Ne suis-je pas ton maître ?”
Le rire de la coupe de vie et des boucles emmê­lées d’une jolie créature,
Ah com­bien de repen­tir n’ont-ils bri­sés, comme ont bri­sé celui d’Hafez.

Très beau poème du poète per­san Hafez (Khoua­jeh Chams ad-Din Moham­mad Hafez‑e Chi­ra­zi, XIVème siècle)

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Lettre à Marjane

Ma très chère Mar­jane, Tu ne me connais pas, mais voi­là, je me décide à prendre la plume et à t’é­crire enfin. Je viens de ter­mi­ner le troi­sième tome de Per­se­po­lis, et je m’ap­prête à com­men­cer le der­nier. Déjà, je me demande com­ment je vais gérer cette fin pro­gram­mée puisque je sais que der­rière il n’y aura plus rien. L’his­toire se ter­mine là.

 

Marjane-Satrapi

Mar­jane Satra­pi © imdb.com

Il y a encore peu de temps, je ne te connais­sais que de nom depuis quelques années, depuis que Per­se­po­lis est arri­vé sur le devant de la scène comme un OVNI, parce que for­cé­ment, une bédéaste ira­nienne, rien que dans l’in­ti­tu­lé, ça attire soit le regard, soit une néces­saire méfiance. C’est lorsque je t’ai vu sur un pla­teau d’Arte avec Dany le Rouge que j’ai déci­dé qu’il fal­lait que je te lise (je me sou­viens, ce soir là, je me disais que j’é­tais content de ne pas avoir oublié que les intel­lec­tuels de gauche des années 70 sont ceux-là même qui ont por­té la révo­lu­tion isla­mique au pou­voir dans ton pays, pour des rai­sons indé­fen­dables). A pré­sent, je sais que je vais devoir aller me cou­cher le soir en empor­tant autre chose qu’un de tes volumes, et rien que d’y pen­ser, je me sens déjà miné par une sorte de nos­tal­gie sourde. En fait, je veux sim­ple­ment t’é­crire pour te remer­cier de mille choses ; tu le mérites amplement.

Tout d’a­bord, je suis heu­reux de t’a­voir connu. Heu­reux, car j’ai l’im­pres­sion que tu as remis énor­mé­ment de choses à leur place. La place de l’I­ran dans le monde d’a­bord, on avait presque oublié ce pays tor­tu­ré. Je me sou­viens, lorsque j’é­tais gamin ; l’I­ran, l’I­rak, le Liban, tout ceci a long­temps fait par­tie de mon quo­ti­dien et du jour­nal télé­vi­sé que je regar­dais avec mes grands-parents, et bien évi­dem­ment, je n’y com­pre­nais rien. Tu as pris le temps de m’ex­pli­quer. Tu m’as éga­le­ment expli­qué ce qu’est être une femme en Iran. Au début, évi­dem­ment, on ne com­prend pas trop, naï­ve­ment, pour­quoi ces femmes que l’on voit repré­sen­tées, ta mère, ta grand-mère, aux che­veux tom­bants sur les épaules… Oui, parce que c’é­tait comme ça avant, on ne por­tait pas le voile, les che­veux volaient aux vents, et femmes que vous étiez, vous pou­viez sor­tir dans la rue sans vous atti­rer la vin­dicte des hommes. Et puis en Iran, selon la tra­di­tion, c’est l’homme qui apporte la dot avant le mariage… Tout un symbole.

L’I­ran, c’est la Perse, et tu m’as fait com­prendre aus­si que ça avait son impor­tance au vu du pas­sé de cette nation. En quelques mots, tu m’as fait décou­vrir le peuple perse, sa langue, mais j’ai décou­vert éga­le­ment ta vie, car c’est prin­ci­pa­le­ment de ça dont il est ques­tion, de ton ado­les­cence, de ton départ pour l’Au­triche parce que tes parents ne vou­laient pas que tu subisses la vio­lence de la guerre. J’ai aimé suivre ton par­cours, com­pa­ti avec ta soli­tude et ta déprime, ten­té de com­prendre les bri­sures de ton exis­tence, et j’au­rais tant vou­lu te ser­rer dans mes bras lorsque tu étais si seule et ras­su­rer tes parents qui conti­nuaient à vivre là-bas à Téhéran.

Voi­là, pour moi l’a­ven­ture est bien­tôt ter­mi­née, mais j’ai ado­ré être ému aux larmes par ton his­toire et pour ça encore, je vou­drais te remer­cier et te dire que je ne suis pas prêt de t’ou­blier, toi, et ton grain de beau­té sur le côté du nez…

Per­se­po­lis, Mar­jane Satrapi
L’As­so­cia­tion (Col­lec­tion Cibou­lette) 4 tomes.

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