Sorting by

×

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 2

 

II

L’a­ris­to­crate

Le len­de­main matin, Bah­ram se réveilla avec l’ap­pel à la prière.

Ce n’é­tait pas le muez­zin de la mos­quée voi­sine qui l’a­vait tiré du som­meil — celui-là chan­tait trop loin, sa voix arri­vait assour­die, fil­trée par les murs épais de l’Ab­ba­si — mais un autre, plus proche, dont le chant mon­tait d’une petite mos­quée de quar­tier que Bah­ram ne connais­sait pas, une voix rauque et trem­blante de vieil homme qui égre­nait les syl­labes de l’adhan avec une len­teur médi­ta­tive, comme s’il avait tout le temps du monde, comme si l’aube elle-même atten­dait qu’il eût fini pour se lever tout à fait.

« Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar… »

Bah­ram res­ta allon­gé dans son lit, les yeux ouverts, regar­dant le pla­fond peint où la lumière de l’aube, encore grise, encore incer­taine, com­men­çait à révé­ler les motifs flo­raux, ces entre­lacs de roses et de tulipes que des arti­sans safa­vides avaient tra­cés trois siècles plus tôt et qui sem­blaient flot­ter au-des­sus de lui comme un jar­din ren­ver­sé, comme un reflet du jar­din d’en bas dans un miroir céleste.

Il ne priait pas.

Il n’a­vait jamais vrai­ment prié, même enfant, même quand son père l’emmenait à la mos­quée du ven­dre­di et qu’il devait faire sem­blant de mur­mu­rer les sou­rates avec les autres, et cette absence de foi — car c’é­tait bien cela, une absence plu­tôt qu’un refus — ne le tour­men­tait pas, ne lui sem­blait pas un manque, car il avait trou­vé autre chose, quelque chose qui res­sem­blait peut-être à la foi sans en por­ter le nom : cette atten­tion au monde, cette contem­pla­tion des formes et des lumières, cette façon de regar­der un jar­din ou un visage ou une ruine avec une inten­si­té qui tou­chait au sacré sans pas­ser par les rituels.

La pho­to­gra­phie était sa prière.

Il se leva quand le muez­zin se tut, et il alla à la fenêtre pour regar­der le jar­din dans la lumière de l’aube.

C’é­tait l’heure la plus belle, peut-être, l’heure où le monde semble neuf, lavé par la nuit, débar­ras­sé de la pous­sière et de la fatigue de la veille, et le jar­din de l’Ab­ba­si, dans cette lumière rose et or qui pré­cède le lever du soleil, avait quelque chose d’ir­réel, de sus­pen­du, comme ces jar­dins des minia­tures per­sanes où le temps n’existe pas, où les amants res­tent éter­nel­le­ment jeunes, où les roses ne fanent jamais.

La rosée brillait sur les feuilles des rosiers et sur les pétales des fleurs, des mil­liers de gout­te­lettes minus­cules qui cap­taient la lumière et la réfrac­taient en arcs-en-ciel imper­cep­tibles, et l’eau du grand bas­sin, immo­bile à cette heure où les fon­taines ne jouaient pas encore, reflé­tait le ciel avec une net­te­té par­faite, de sorte qu’on ne savait plus où finis­sait le réel et où com­men­çait le reflet, où était le haut et où était le bas.

Bah­ram prit son Lei­ca et des­cen­dit dans le jardin.

*

Il était seul.

À cette heure, les clients de l’hô­tel dor­maient encore, et les domes­tiques vaquaient à leurs occu­pa­tions dans les cui­sines et les buan­de­ries, loin du jar­din, et Bah­ram avait l’im­pres­sion d’être le pre­mier homme sur terre, ou le der­nier, celui qui assiste à la créa­tion du monde ou à sa fin, et cette soli­tude lui conve­nait, car c’é­tait dans la soli­tude qu’il tra­vaillait le mieux, qu’il voyait le mieux, qu’il était le plus lui-même.

Il mar­cha len­te­ment le long des allées de gra­vier, s’ar­rê­tant par­fois pour cadrer une image, un angle de mur où la lumière créait des ombres géo­mé­triques, un rosier dont les fleurs s’ou­vraient au soleil nais­sant, le reflet des arcades dans le bas­sin, et il déclen­cha plu­sieurs fois, sachant déjà que cer­taines de ces images seraient ratées, que la lumière aurait chan­gé entre le moment où il avait vu et le moment où il avait appuyé, mais sachant aus­si que d’autres seraient réus­sies, qu’elles cap­tu­re­raient quelque chose de cette heure fugi­tive, de cette beau­té éphémère.

Il pho­to­gra­phia le bas­sin octo­go­nal avec ses faïences tur­quoise que la lumière rasante fai­sait briller comme des pierres précieuses.

Il pho­to­gra­phia les colonnes torses des arcades, ces spi­rales de brique qui sem­blaient mon­ter vers le ciel comme des prières pétrifiées.

Il pho­to­gra­phia un paon qui tra­ver­sait une allée avec cette démarche hau­taine et ridi­cule des paons, traî­nant der­rière lui sa queue repliée comme une traîne de robe.

Il pho­to­gra­phia l’ombre d’un cyprès sur un mur de brique, cette ombre longue et effi­lée qui res­sem­blait à un doigt poin­té vers quelque chose d’invisible.

Et puis il s’ar­rê­ta, car il avait vu quelque chose.

Quel­qu’un.

*

Jalal Mos­tow­fi était assis sur un banc de pierre, à l’autre bout du jar­din, dans un coin ombra­gé que les pre­miers rayons du soleil n’a­vaient pas encore atteint, et il regar­dait Bah­ram avec ce demi-sou­rire que Bah­ram avait déjà remar­qué la veille, ce sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris, ou peut-être les deux à la fois.

Le vieil aris­to­crate por­tait une robe de chambre de soie bro­dée, d’un bleu nuit pas­sé, éli­mé aux coudes et aux poi­gnets mais encore beau, encore digne, et sur sa tête, à cette heure mati­nale où per­sonne ne pou­vait le voir, il ne por­tait pas le kolah qajar de la veille mais un simple calot de velours noir, et ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir usé, et il tenait entre ses doigts un cha­pe­let d’ambre dont il égre­nait les perles avec une len­teur méca­nique, sans y pen­ser, comme on fait un geste qu’on a répé­té des mil­liers de fois.

Bah­ram hési­ta un ins­tant, puis mar­cha vers lui.

« Salam alei­kum, dit-il en s’ap­pro­chant, la main por­tée légè­re­ment vers le cœur. Beba­kh­shid, je ne vou­lais pas trou­bler votre solitude. »

Le vieil homme balaya l’ex­cuse d’un geste de la main, ce geste ample et lent des aris­to­crates per­sans qui signi­fie à la fois « ce n’est rien » et « je vous accorde cette faveur ».

« Alei­kum salam. Khâ­hesh miko­nam, vous ne trou­blez rien du tout. La soli­tude d’un vieil homme n’a pas tant de valeur. Befar­mâid, asseyez-vous, je vous en prie. Ce banc est assez grand pour deux, et votre pré­sence l’honore. »

Bah­ram incli­na légè­re­ment la tête en signe de remer­cie­ment, mais ne s’as­sit pas tout de suite, car s’as­seoir immé­dia­te­ment aurait été dis­cour­tois, aurait signi­fié qu’il pre­nait l’in­vi­ta­tion pour argent comp­tant, qu’il consi­dé­rait avoir le droit d’oc­cu­per cet espace.

« Vous êtes trop aimable, dit-il. Je ne vou­drais pas m’imposer. »

« Vous ne vous impo­sez pas. Befar­mâid, befarmâid. »

Cette fois Bah­ram s’as­sit, à l’autre extré­mi­té du banc, lais­sant entre eux un espace res­pec­tueux, et il posa son Lei­ca sur ses genoux, et il atten­dit, car il sen­tait que le vieil homme avait quelque chose à dire, quelque chose qui vien­drait en son temps, comme viennent les choses en Iran, len­te­ment, après les pré­am­bules et les poli­tesses, après que le ta’a­rof a éta­bli les posi­tions de cha­cun et per­mis à la conver­sa­tion véri­table de commencer.

« Vous êtes pho­to­graphe », dit Jalal Mos­tow­fi. Ce n’é­tait pas une question.

« Bale, à votre ser­vice. Si l’on peut appe­ler cela un métier. »

Le vieil homme eut un petit sou­rire, car il avait recon­nu la for­mule, cette façon de mini­mi­ser ce qu’on fait pour ne pas paraître vani­teux, et il appré­cia que le jeune homme connût les usages, qu’il ne fût pas de ces modernes qui disent « je » à tout bout de champ et qui parlent de leurs accom­plis­se­ments comme s’ils étaient seuls au monde.

« Je vous ai obser­vé hier soir, sur la ter­rasse. Godard vous a fait signe. Vous tra­vaillez pour lui ? »

« Il m’ar­rive d’a­voir cet hon­neur, oui. Je docu­mente les fouilles, les monu­ments, quand Godard Khan veut bien de mes ser­vices. Je tra­vaille aus­si pour la presse, quand on daigne m’ac­cor­der quelques commandes. »

« La presse ira­nienne ou la presse étrangère ? »

« Les deux, si elles veulent bien de moi. »

Jalal Mos­tow­fi hocha la tête, et ses doigts conti­nuèrent d’é­gre­ner le cha­pe­let d’ambre, et son regard se per­dit un ins­tant dans le jar­din, vers le bas­sin où les pre­miers rayons du soleil com­men­çaient à jouer sur l’eau.

« Vous docu­men­tez ce qui dis­pa­raît, dit-il enfin. C’est un métier de deuil. »

Bah­ram ne répon­dit pas tout de suite, car la remarque l’a­vait tou­ché plus qu’il ne l’au­rait vou­lu, car elle disait quelque chose de vrai, quelque chose qu’il savait sans se l’être jamais for­mu­lé aus­si clai­re­ment, et le ta’a­rof, ici, n’a­vait pas sa place, car cer­taines véri­tés exigent qu’on les reçoive sans fard.

« Peut-être, dit-il enfin. Mais c’est aus­si un métier de mémoire. »

« La mémoire est une forme de deuil, jeune homme. On ne se sou­vient que de ce qu’on a perdu. »

*

Ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din s’é­veiller autour d’eux, les ombres qui recu­laient, la lumière qui avan­çait, les oiseaux qui com­men­çaient à chan­ter dans les pla­tanes, et ce silence n’é­tait pas gênant, n’é­tait pas pesant, c’é­tait un silence per­san, un silence qui fait par­tie de la conver­sa­tion au même titre que les mots, un silence qui dit des choses que les mots ne savent pas dire.

Puis Jalal Mos­tow­fi reprit la parole, et sa voix avait chan­gé, était deve­nue plus douce, presque rêveuse.

« Mon grand-père était vizir de Naser al-Din Shah. Mon père a ser­vi Mozaf­far al-Din Shah, puis Moham­mad Ali Shah, puis Ahmad Shah. Trois géné­ra­tions de Mos­tow­fi au ser­vice des Qajars. Et main­te­nant, regar­dez-moi. Je vis dans un hôtel. Je vends les tré­sors de mes ancêtres à des Amé­ri­cains qui ne savent pas les lire. Je porte un bon­net inter­dit sous un toit étranger. »

Il eut un rire bref, sans joie.

« Vous savez ce que disait mon père ? Il disait : Les dynas­ties passent, mais les familles demeurent. Il avait tort. Les familles aus­si passent. Tout passe. »

« Le palais de Khos­row est livré aux hiboux,

Et les arai­gnées tissent leur toile dans le palais d’Afrasiab… »

Bah­ram recon­nut les vers. C’é­tait Saa­di, le grand Saa­di de Chi­raz, qui avait écrit cela sept siècles plus tôt, et ces vers étaient aus­si vrais main­te­nant qu’ils l’a­vaient été alors, car les empires s’ef­fon­draient tou­jours, car les palais tom­baient tou­jours en ruine, car les hiboux finis­saient tou­jours par nicher là où les rois avaient dormi.

« Vous connais­sez Saa­di, dit Jalal Mos­tow­fi en regar­dant Bah­ram avec un inté­rêt nou­veau. C’est rare, de nos jours. Les jeunes gens pré­fèrent les jour­naux et les automobiles. »

« Vous me faites trop d’hon­neur. Mon igno­rance est vaste, mais mon père, que Dieu ait son âme, était cal­li­graphe. Il copiait des poèmes. J’ai eu la chance de gran­dir avec Hafez et Saa­di, c’est tout ce que je sais. »

« Un cal­li­graphe. » Le vieil homme sem­bla réflé­chir, fouiller dans sa mémoire. « Naha­van­di, avez-vous dit hier ? Il n’y aurait pas eu un Naha­van­di qui tra­vaillait pour la biblio­thèque du prince Far­man Far­ma, il y a longtemps ? »

« C’é­tait mon père, oui. Vous lui faites hon­neur de vous en souvenir. »

« Je l’ai connu, dit Jalal Mos­tow­fi, et quelque chose pas­sa dans ses yeux, un éclair de mémoire, une ombre de nos­tal­gie. Un homme de grand mérite, très habile. Il avait une façon de tra­cer le noun final qui était incom­pa­rable. Je me sou­viens d’un Hafez qu’il avait copié pour mon père, un manus­crit sur papier de Samar­kand, avec des enlu­mi­nures d’or et de lapis-lazu­li. C’é­tait une mer­veille, vrai­ment, une merveille. »

Bah­ram sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine, car entendre par­ler de son père par cet homme qui l’a­vait connu, qui se sou­ve­nait de son tra­vail, c’é­tait comme retrou­ver un frag­ment per­du, une pièce man­quante du puzzle de sa propre histoire.

« Vous êtes trop bon de dire cela, dit-il, et sa voix était un peu rauque mal­gré lui. Ce manus­crit existe encore ? »

Le vieil homme eut un geste vague de la main, un geste qui englo­bait le jar­din, l’hô­tel, le monde entier.

« Je l’ai ven­du. Il y a trois ans. À un col­lec­tion­neur anglais qui pos­sède main­te­nant la moi­tié des tré­sors de l’I­ran. Que vou­lez-vous, il faut bien vivre. Votre père est retour­né vers Dieu, je suppose ? »

« Oui. Il y a huit ans. Que Dieu lui accorde sa miséricorde. »

« Kho­da rah­ma­te­shan kone, mur­mu­ra Jalal Mos­tow­fi. Alors nous sommes orphe­lins tous les deux, vous et moi. Orphe­lins de nos pères et orphe­lins de notre pays. Car ce pays n’est plus le nôtre, jeune homme. Ce pays appar­tient main­te­nant aux ingé­nieurs et aux géné­raux, aux gens qui construisent des routes et qui inter­disent les bon­nets. Nous autres, les gens de l’an­cien temps, nous ne sommes plus que des fantômes. »

Il y avait dans cette phrase un « nous » qui incluait Bah­ram, qui l’é­le­vait au rang de com­pa­gnon d’in­for­tune, et Bah­ram com­prit que le ta’a­rof venait de bas­cu­ler, que le vieil aris­to­crate ne le trai­tait plus en infé­rieur poli mais en égal, en frère de mélan­co­lie, et c’é­tait un hon­neur qu’il n’a­vait pas cher­ché mais qu’il ne pou­vait pas refuser.

*

Le soleil avait mon­té au-des­sus des arbres main­te­nant, et la fraî­cheur de l’aube cédait peu à peu la place à la cha­leur du jour, et des bruits com­men­çaient à mon­ter de l’hô­tel, des voix de domes­tiques, des cli­que­tis de vais­selle, les pre­miers signes de l’ac­ti­vi­té mati­nale, et Bah­ram sen­tit que leur tête-à-tête tou­chait à sa fin, que d’autres allaient bien­tôt enva­hir le jar­din, rompre le charme de cette conver­sa­tion matinale.

« Vous dites que vous ven­dez des minia­tures, dit-il. Par­don­nez mon audace, mais Godard Khan est au courant ? »

Jalal Mos­tow­fi eut à nou­veau ce sou­rire ambi­gu, ce sou­rire qui pou­vait signi­fier tant de choses.

« Cher ami, Godard sait tout. Godard voit tout. C’est son métier, après tout, de sur­veiller le patri­moine de l’I­ran, que Dieu le pro­tège. Mais il ne peut pas tout empê­cher, le pauvre homme. Il y a des choses qui lui échappent, des cir­cuits qu’il ne contrôle pas, des arran­ge­ments dont il pré­fère, dans sa grande sagesse, ne pas avoir connaissance. »

« Des arrangements ? »

« Ne soyez pas si modeste, jeune homme, vous savez très bien com­ment fonc­tionne ce pays. Vous savez com­ment fonc­tionnent tous les pays, d’ailleurs. L’argent cir­cule, les objets cir­culent, les faveurs s’é­changent. Godard ferme les yeux quand il le faut, parce qu’il est intel­li­gent et qu’il sait que s’il ouvrait les yeux sur tout, il ne pour­rait plus rien faire du tout. Les Amé­ri­cains achètent ce qui leur plaît. Les Anglais prennent ce qu’ils veulent. Et nous autres, les vain­cus de l’his­toire, nous ven­dons nos tré­sors pour sur­vivre. C’est ain­si, que voulez-vous. »

Il se leva du banc avec une len­teur qui n’é­tait pas seule­ment celle de l’âge, qui était aus­si celle de la digni­té, cette façon qu’ont les aris­to­crates de ne jamais se pres­ser, de faire comme si le temps leur appar­te­nait encore, et Bah­ram se leva aus­si, par res­pect, car on ne reste pas assis quand un aîné se lève.

« Je prends mon petit-déjeu­ner dans ma chambre, dit Jalal Mos­tow­fi. On me l’ap­porte à huit heures. Si vous me faites l’hon­neur d’ac­cep­ter, vous êtes mon invi­té. Chambre 14, au pre­mier étage, l’aile est. Non, non, je vous en prie, n’in­sis­tez pas, c’est moi qui vous invite, ce serait me faire offense que de refuser. »

Il avait anti­ci­pé le refus de poli­tesse, l’a­vait balayé d’a­vance, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment car le vieil homme connais­sait les règles mieux que per­sonne et savait les uti­li­ser pour obte­nir ce qu’il voulait.

« Vous me faites trop d’hon­neur, dit Bah­ram, mais l’hon­neur est pour moi. J’ac­cepte avec gratitude. »

« Et appor­tez votre appa­reil, ajou­ta Jalal Mos­tow­fi. J’ai des choses à vous mon­trer. Des choses qui méri­te­raient, si votre talent veut bien s’y consa­crer, d’être pho­to­gra­phiées avant de disparaître. »

Puis il incli­na légè­re­ment la tête, por­ta sa main à son cœur, et s’é­loi­gna vers l’hô­tel, sa robe de chambre flot­tant der­rière lui, et Bah­ram res­ta seul sur le banc de pierre, regar­dant cette sil­houette d’un autre âge qui tra­ver­sait le jar­din safa­vide comme si elle lui appar­te­nait encore, comme si trois siècles n’a­vaient pas pas­sé, comme si les révo­lu­tions et les moder­ni­sa­tions n’a­vaient été qu’un mau­vais rêve.

*

Il remon­ta dans sa chambre pour se préparer.

La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée, le lit défait, la valise ouverte sur le porte-bagages, le Lei­ca de rechange — car il en avait deux, un sur lui et un en réserve — posé sur la table à côté du fla­con de révé­la­teur et de la boîte de pel­li­cules vierges, et la lumière du matin entrait main­te­nant à flots par la fenêtre, une lumière déjà chaude, déjà dorée, qui annon­çait la four­naise à venir.

Bah­ram se lava au lava­bo, se rasa avec son rasoir à main, un rasoir anglais que Fere­sh­teh lui avait offert pour leur mariage et qu’il uti­li­sait encore, huit ans après, par fidé­li­té autant que par habi­tude, et il enfi­la une che­mise propre, un pan­ta­lon de toile légère, des chaus­sures de cuir souple, et il se regar­da dans le petit miroir accro­ché au-des­sus du lavabo.

Le visage qui lui fai­sait face était celui d’un homme de trente-cinq ans qui en parais­sait peut-être un peu plus, bru­ni par le soleil des Indes, mar­qué aux coins des yeux par ces petites rides que donne l’ha­bi­tude de plis­ser les pau­pières pour viser dans un viseur, et il y avait quelque chose dans ce visage, une gra­vi­té, une atten­tion, qui n’a­vait pas été là autre­fois, qui était venue avec le deuil et avec le métier, avec les années pas­sées à regar­der le monde à tra­vers un objectif.

Il pen­sa à ce que Jalal Mos­tow­fi avait dit : un métier de deuil. C’é­tait vrai, peut-être. Chaque pho­to­gra­phie était un petit deuil, la conscience que l’ins­tant cap­tu­ré ne revien­drait jamais, que la lumière qui avait frap­pé la pel­li­cule à cet ins­tant pré­cis était unique, irrem­pla­çable, per­due à jamais dans le flux du temps. Et pour­tant c’é­tait aus­si le contraire d’un deuil, c’é­tait une vic­toire sur l’ef­fa­ce­ment, une façon de dire au temps : tu n’au­ras pas tout, il res­te­ra quelque chose, une trace, une image, une preuve que cela a été.

Il prit son Lei­ca et sortit.

*

La chambre 14 était à l’autre bout du cou­loir, dans l’aile est de l’hô­tel, celle qui don­nait sur une cour inté­rieure plus petite et plus secrète que le grand jar­din cen­tral, une cour plan­tée d’un seul gre­na­dier cen­te­naire dont les branches noueuses s’é­ta­laient comme les bras d’un vieillard, et Bah­ram frap­pa à la porte à huit heures pré­cises, car la ponc­tua­li­té était une forme de res­pect, et il enten­dit la voix de Jalal Mos­tow­fi qui lui disait d’entrer.

« Befar­mâid, befar­mâid, entrez donc, vous êtes chez vous. »

La chambre était plus grande que la sienne, ou peut-être était-ce seule­ment une impres­sion due à l’en­com­bre­ment, car elle était pleine d’ob­jets, de meubles, de coffres, de tapis empi­lés, de cadres posés contre les murs, comme si le vieil aris­to­crate avait trans­por­té là tout ce qui lui res­tait de sa vie d’a­vant, tout ce qu’il n’a­vait pas encore ven­du, tout ce qui consti­tuait encore, pour quelque temps encore, son lien avec le passé.

Jalal Mos­tow­fi était assis près de la fenêtre, devant une petite table où un domes­tique avait posé un pla­teau de petit-déjeu­ner — du thé, du pain plat, du fro­mage blanc, du miel, des noix, des dattes — et il por­tait main­te­nant une tenue plus for­melle, une veste de velours sombre sur une che­mise à col fer­mé, mais tou­jours pas de cra­vate, car les cra­vates étaient pour les fonc­tion­naires et les par­ve­nus, pas pour les gen­tils­hommes de l’an­cien régime.

« Befar­mâid, asseyez-vous, dit-il en dési­gnant un fau­teuil recou­vert d’un kilim usé. Pre­nez du thé. Non, non, j’in­siste, ser­vez-vous, goû­tez ces dattes, elles viennent de Bam, il n’y en a pas de meilleures dans tout l’I­ran. Et ce miel, c’est du miel de Saveh, un ami me l’en­voie chaque année, c’est le seul luxe qui me reste. Allez, allez, ne faites pas de manières avec moi. »

Bah­ram s’as­sit et accep­ta le thé qu’on lui ten­dait, car refu­ser une troi­sième fois aurait été impo­li, aurait signi­fié qu’il reje­tait l’hos­pi­ta­li­té offerte, et il por­ta le verre à ses lèvres avec un mot de remerciement.

« Noush‑e jân, dit Jalal Mos­tow­fi. Et main­te­nant, regar­dez autour de vous. Regar­dez ce qu’il reste d’un siècle de ser­vice aux Qajars. Tout cela, voyez-vous, tout ce que vous voyez ici, c’est ce que j’ai pu sau­ver. Le reste est par­ti. Chez les Anglais, chez les Amé­ri­cains, chez les Russes, chez tous ceux qui ont de l’argent et pas de mémoire. »

Bah­ram regarda.

Il vit, accro­chée au mur, une pein­ture à l’huile qui repré­sen­tait un homme en cos­tume qajar, avec le kolah d’as­tra­kan et la longue robe bro­dée, et il com­prit que c’é­tait le por­trait d’un ancêtre de Jalal, peut-être le grand-père vizir, peut-être le père, et le visage de cet homme res­sem­blait au visage de Jalal comme un fils res­semble à son père, avec les mêmes yeux sombres, le même nez aqui­lin, la même expres­sion de hau­teur mélancolique.

Il vit, posée sur un coffre de bois incrus­té de nacre, une col­lec­tion de taba­tières en émail peint, ces petites mer­veilles de l’ar­ti­sa­nat qajar qui repré­sen­taient des scènes de chasse, des por­traits de beau­tés, des pay­sages idéa­li­sés, et cha­cune de ces taba­tières valait sans doute une petite for­tune, et toutes ensemble elles auraient pu ache­ter une mai­son à Téhéran.

Il vit, empi­lés dans un coin, des manus­crits reliés de cuir et d’or, des divans de Hafez et de Saa­di, des Shah­na­meh enlu­mi­nés, des trai­tés de méde­cine et d’as­tro­no­mie copiés par des cal­li­graphes dont les mains étaient pous­sière depuis des siècles, et il pen­sa à son père, qui avait pas­sé sa vie à pro­duire de telles mer­veilles pour des gens qui ne les méri­taient pas toujours.

Il vit, éta­lé sur une table basse, un tapis de soie aux cou­leurs pas­sées, un tapis de prière peut-être, avec son mih­rab tis­sé et ses motifs de cyprès et de fleurs, et ce tapis était si fin, si déli­cat, qu’on aurait dit qu’il était fait de lumière plu­tôt que de fil.

Et il vit, posé sur le rebord de la fenêtre, comme s’il guet­tait la lumière, un cadre de bois sculp­té qui conte­nait une miniature.

Une minia­ture qui le fit se lever de son fau­teuil et s’ap­pro­cher, oubliant un ins­tant les règles de la politesse.

*

C’é­tait une scène de jardin.

Un jar­din per­san, bien sûr, avec ses par­terres géo­mé­triques, ses bas­sins d’eau tur­quoise, ses cyprès poin­tus comme des flammes vertes, et au centre du jar­din un pavillon à colon­nettes où un prince et une prin­cesse étaient assis face à face, sépa­rés par un pla­teau de fruits et une carafe de vin, et autour d’eux des ser­vi­teurs s’af­fai­raient, des musi­ciens jouaient, des oiseaux volaient dans un ciel d’or, et tout cela était peint avec une minu­tie si extra­or­di­naire, une pré­ci­sion si hal­lu­ci­nante, que Bah­ram avait l’im­pres­sion de pou­voir entrer dans l’i­mage, de pou­voir mar­cher dans ce jar­din, de pou­voir entendre la musique et sen­tir le par­fum des roses.

« Beba­kh­shid, par­don­nez-moi, dit-il en se retour­nant vers Jalal Mos­tow­fi. C’est… »

« Beh­zad, dit le vieil homme avec un sou­rire triste. Ou son ate­lier, du moins. Fin du quin­zième siècle. C’é­tait dans ma famille depuis des géné­ra­tions. Mon arrière-grand-père l’a­vait reçue en cadeau de Fath Ali Shah lui-même, que Dieu ait son âme. »

Bah­ram connais­sait Beh­zad. Tout Ira­nien culti­vé connais­sait Beh­zad, le plus grand des minia­tu­ristes per­sans, le maître abso­lu de cet art qui avait atteint sous sa main une per­fec­tion jamais éga­lée, et tenir une œuvre de Beh­zad — ou même de son ate­lier — entre ses mains, c’é­tait tenir un mor­ceau de l’âme de la Perse, un frag­ment de ce qu’il y avait de plus pré­cieux dans la civi­li­sa­tion persane.

« C’est une mer­veille, dit-il, et pour une fois il ne s’a­gis­sait pas de ta’a­rof, pas d’une for­mule de poli­tesse, mais de la véri­té pure. Une mer­veille absolue. »

« N’est-ce pas ? dit Jalal Mos­tow­fi. Et elle va par­tir. Arthur Pope la veut. L’A­mé­ri­cain, vous le connais­sez ? Il est à l’hô­tel en ce moment, il arrive de Téhé­ran. Il est prêt à payer une somme consi­dé­rable. Cette minia­ture fini­ra dans un musée amé­ri­cain, à Cle­ve­land ou à Bos­ton, et des mil­liers d’A­mé­ri­cains qui ne sau­ront même pas pro­non­cer le nom de Beh­zad vien­dront la regar­der en bâillant avant d’al­ler man­ger leur hamburger. »

L’a­mer­tume dans la voix du vieil homme était pal­pable, presque dou­lou­reuse, et Bah­ram com­prit que cette vente n’é­tait pas seule­ment une tran­sac­tion com­mer­ciale, c’é­tait un arra­che­ment, une ampu­ta­tion, la perte d’un membre que rien ne pour­rait remplacer.

« Mais avant de la vendre, dit Jalal Mos­tow­fi, je veux qu’elle soit pho­to­gra­phiée. Par quel­qu’un qui sait regar­der. Par quel­qu’un qui com­prend ce qu’il voit. Si ce n’est pas trop vous deman­der, si votre temps pré­cieux vous le per­met, pour­riez-vous faire cela pour un vieil homme qui n’a plus grand-chose ? »

Le ta’a­rof était reve­nu, mais cette fois il ne ser­vait pas à éta­blir une dis­tance, il ser­vait au contraire à mas­quer une sup­pli­ca­tion, à enro­ber de poli­tesse une demande qui venait du cœur, et Bah­ram com­prit qu’il ne pou­vait pas répondre par une for­mule, qu’il devait répondre vraiment.

« Ce serait un hon­neur pour moi, dit-il sim­ple­ment. Un véri­table honneur. »

Il regar­da à nou­veau la minia­ture, ce jar­din d’il y a cinq siècles où un prince et une prin­cesse vivaient encore, où les musi­ciens jouaient encore, où les oiseaux volaient encore dans un ciel d’or, et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, son métier : non pas cap­tu­rer ce qui meurt, mais don­ner une nou­velle vie à ce qui devrait mou­rir, trans­for­mer le deuil en mémoire et la mémoire en éternité.

« Ce qui est pas­sé est pas­sé, ne t’en afflige point,

Et ce qui n’est pas encore venu, pour­quoi t’en soucierais-tu ? »

C’é­tait Khayyam, le vieux sage scep­tique, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment, car Khayyam avait tou­jours rai­son, et pour­tant il était impos­sible de l’é­cou­ter, car les hommes ne peuvent pas s’empêcher de pleu­rer le pas­sé et de craindre l’a­ve­nir, c’est leur nature, c’est leur malé­dic­tion, c’est peut-être aus­si leur grandeur.

« Daste sho­mâ dard nakone, dit Jalal Mos­tow­fi. Que votre main ne souffre pas. Main­te­nant, buvez votre thé avant qu’il ne refroi­disse, et man­gez quelque chose, vous me feriez injure de refu­ser, et ensuite nous par­le­rons d’Ar­thur Pope, et de Godard, et de tous ces gens qui croient que l’I­ran leur appar­tient parce qu’ils ont de l’argent et des diplômes. »

Bah­ram obéit, car on n’o­béit pas seule­ment aux ordres, on obéit aus­si aux prières dégui­sées en ordres, et il man­gea les dattes de Bam et le miel de Saveh, et il écou­ta le vieil aris­to­crate par­ler de l’an­cien temps, de la cour des Qajars, des récep­tions dans les jar­dins de Téhé­ran, des poètes qui réci­taient leurs vers devant le Shah, de tout ce monde dis­pa­ru dont il était l’un des der­niers témoins, et dehors le soleil mon­tait dans le ciel d’Is­pa­han, et la cha­leur s’ins­tal­lait dou­ce­ment sur la ville endor­mie, et quelque part dans l’hô­tel, dans une autre chambre ou peut-être sur la ter­rasse, Arthur Upham Pope pre­nait lui aus­si son petit-déjeu­ner, igno­rant encore qu’il allait ren­con­trer Bah­ram Naha­van­di, igno­rant encore que cette ren­contre allait chan­ger quelque chose, pour lui, pour Bah­ram, pour le vieil aris­to­crate, pour tout le monde.

Lire la suite…

 

Tags de cet article: , ,