Le palace du Tigre — Partie 3
Le Palace
du Tigre
Le palace du Tigre
Partie 3
Le couronnement
### XXIII ###
Tariq ne bougea pas. Chaque muscle de son corps lui hurlait de fuir, mais il savait que c’était inutile. Sayf avait certainement posté des hommes dehors. Et même s’il parvenait à s’échapper, où irait-il ? Sa couverture était grillée. Sa vie à Bagdad était terminée.
— Qui es-tu vraiment ? demanda Sayf.
Sa voix était calme, presque curieuse. Pas menaçante. C’était peut-être le plus effrayant.
— Mon nom est Tariq Haddad. Je travaille pour le Haut-Commissariat britannique.
— Je sais. Drogman. Interprète. L’homme de confiance de Gertrude Bell.
Tariq sentit un frisson le parcourir.
— Tu savais depuis le début.
— Pas depuis le début. Mais assez tôt. Rachid al-Khayoun est un idéaliste, pas un conspirateur. Il parle trop. Et toi, tu poses les bonnes questions — les questions que poserait quelqu’un qui cherche à comprendre, pas quelqu’un qui veut agir.
Sayf s’assit sur une caisse, croisa les jambes. Détendu, comme s’ils prenaient le thé ensemble.
— La vraie question, Tariq Haddad, c’est pourquoi je t’ai laissé continuer.
— Pourquoi ?
— Parce que tu m’étais utile. Tes rapports sur Gertrude Bell étaient précis, détaillés. Tu m’as appris des choses que je ne savais pas — ses habitudes, ses faiblesses, ses peurs. Et surtout, tu m’as confirmé quelque chose d’important.
— Quoi ?
— Qu’elle a peur. La grande Gertrude Bell, Al-Khatun, celle qui a fabriqué des rois — elle a peur de ce qui va arriver.
Sayf se pencha en avant, ses yeux gris fixés sur Tariq.
— Elle a raison d’avoir peur.
—
### XXIV ###
— Qu’est-ce que tu veux vraiment ? demanda Tariq.
Il avait décidé que s’il devait mourir cette nuit, autant mourir en comprenant pourquoi.
Sayf sourit — un sourire froid, sans joie.
— Ce que je veux ? La même chose que tout le monde ici. La liberté. La dignité. Un pays qui nous appartienne.
— Tu n’es pas arabe.
— Non. Je suis turc. Ou plutôt, j’étais turc. Avant que les Anglais et les Français ne dépècent l’Empire ottoman comme des vautours sur une carcasse.
Il se leva et commença à faire les cent pas, ses bottes résonnant sur le sol de pierre.
— J’étais officier dans l’armée ottomane. J’ai combattu à Gallipoli, à Gaza, à Jérusalem. J’ai vu mes hommes mourir par milliers, fauchés par les mitrailleuses anglaises, les bombardements français. Et pour quoi ? Pour que les vainqueurs se partagent nos terres comme un gâteau.
— L’Empire ottoman était mourant bien avant la guerre.
— Peut-être. Mais ce qui l’a remplacé est pire. Regardez ce qu’ils ont fait. Ils ont promis l’indépendance aux Arabes pour les retourner contre nous. Et maintenant, ils leur donnent un roi fantoche et appellent ça la liberté.
Il s’arrêta devant Tariq.
— Fayçal est un traître. Il s’est battu contre son propre calife, contre ses frères musulmans, pour les beaux yeux des Anglais. Et Gertrude Bell est celle qui tire les ficelles.
— Alors tu veux les tuer. Fayçal et elle.
— Non.
La réponse surprit Tariq.
— Non ?
— Je te l’ai dit : les morts deviennent des martyrs. Je ne veux pas de martyrs. Je veux que ce couronnement soit un échec. Que le monde entier voie que l’Irak n’existe pas, que ce pays est une fiction inventée par des bureaucrates londoniens. Que Fayçal règne sur un tas de cendres.
— Comment ?
Sayf sourit à nouveau.
— En révélant la vérité. Sur Gertrude Bell. Sur les promesses trahies. Sur les accords secrets. J’ai des documents, Tariq Haddad. De vrais documents. Pas des faux comme celui que tu m’as apporté ce soir.
— Quels documents ?
— Les accords Sykes-Picot. Tu en as entendu parler, bien sûr.
Tariq hocha la tête. Tout le monde avait entendu parler de Sykes-Picot — l’accord secret de 1916 par lequel la France et l’Angleterre s’étaient partagé le Moyen-Orient, au mépris de toutes les promesses faites aux Arabes.
— Ces accords sont déjà connus. Les Bolcheviks les ont publiés en 1917.
— Oui. Mais ce qui n’est pas connu, c’est le rôle de Gertrude Bell dans leur mise en œuvre. Les mémorandums qu’elle a écrits. Les conseils qu’elle a donnés. Les populations qu’elle a proposé de déplacer, les tribus qu’elle a suggéré d’armer les unes contre les autres. Diviser pour régner — elle a fait de cette maxime un art.
— Ce sont des mensonges.
— Non, Tariq. Ce sont des faits. Des faits que j’ai en ma possession, et que je compte révéler le jour du couronnement. Devant les journalistes du monde entier.
### XXV ###
Tariq comprit soudain l’ampleur du plan.
Le couronnement de Fayçal serait couvert par la presse internationale — des journalistes de Londres, de Paris, de New York. Un événement soigneusement orchestré pour donner l’illusion que l’Irak naissait dans la joie et l’harmonie. Si Sayf révélait ces documents à ce moment-là, devant tous ces témoins…
— Tu veux saboter le couronnement. Pas par la violence. Par la vérité.
— La vérité est une arme plus puissante que n’importe quelle bombe.
— Et Gertrude Bell ?
— Elle sera détruite. Sa réputation, son œuvre, tout ce qu’elle a construit. Les Anglais seront obligés de la désavouer. Et sans elle, Fayçal n’est rien — un roi sans royaume, un pantin dont on a coupé les fils.
Sayf s’approcha de Tariq, si près que celui-ci pouvait voir les reflets de la lampe dans ses yeux gris.
— La question maintenant, Tariq Haddad, c’est : que vais-je faire de toi ?
### XXVI ###
Tariq réfléchit rapidement. Il n’avait pas d’arme — le couteau dans sa ceinture ne ferait pas le poids contre Sayf, qui était plus grand, plus fort, et probablement mieux entraîné. Il n’avait pas d’alliés — Heskel ne viendrait pas le chercher avant le lendemain matin, et Miss Bell ne savait même pas où il était.
Il ne lui restait que les mots.
— Tu pourrais me tuer, dit-il. Mais ça ne t’avancerait à rien. Gertrude Bell sait que je suis ici. Si je ne reviens pas, elle saura que quelque chose a mal tourné. Elle prendra des précautions.
— Elle ne sait rien. Tu ne lui as pas dit où tu allais ce soir.
Comment savait-il ça ? Tariq garda son visage impassible.
— Peut-être. Mais elle sait que je t’ai rencontré. Elle connaît ton nom — Sayf. Elle a des contacts partout. Si je disparais, elle remuera ciel et terre pour savoir ce qui s’est passé.
Sayf l’observa un long moment, pesant ses paroles.
— Tu bluffes.
— Peut-être. Tu veux prendre le risque ?
Un silence. Puis Sayf éclata de rire — un rire bref, sec, surpris.
— Tu as du courage, Tariq Haddad. Ou de l’inconscience. Parfois c’est la même chose.
Il recula d’un pas.
— Je ne vais pas te tuer. Pas parce que je te crois — je sais que tu mens. Mais parce que tu ne m’es plus utile mort. En revanche, vivant…
— Vivant ?
— Tu vas porter un message à Gertrude Bell. De ma part.
### XXVII ###
Le message était simple.
Sayf avait en sa possession des documents compromettants — des mémorandums, des lettres, des rapports. Il comptait les révéler le jour du couronnement, devant la presse internationale. Mais il était prêt à négocier.
— Qu’est-ce qu’il veut ? demanda Miss Bell.
Ils étaient dans sa chambre du Tigris Palace, à l’aube. Tariq n’avait pas dormi. Elle non plus, visiblement — ses yeux étaient cernés, ses mains tremblaient sur sa cigarette.
— Il veut vous rencontrer. En personne. Avant le couronnement.
— Pour quoi faire ?
— Il ne l’a pas dit. Mais je pense qu’il veut vous donner une chance de vous défendre. Ou peut-être qu’il veut voir votre visage quand il vous montrera ce qu’il a.
Miss Bell se leva et s’approcha de la fenêtre. Le soleil se levait sur le Tigre, teintant les eaux d’or et de rose.
— Ces documents… S’ils existent vraiment… Il y a des choses que j’ai écrites pendant la guerre. Des choses que je regrette. Des recommandations qui ont été suivies, et qui ont coûté des vies.
— Vous faisiez votre travail.
— Mon travail était de servir l’Empire. Pas les gens qui vivaient ici.
Elle se retourna vers lui.
— Je vais le rencontrer.
— C’est dangereux.
— Tout est dangereux, Tariq. Vivre est dangereux. Mais si cet homme a vraiment de quoi me détruire, je préfère le regarder dans les yeux quand il le fera.
### XXVIII ###
La rencontre fut fixée au surlendemain, dans un lieu neutre — une maison de thé sur la rive ouest du Tigre, tenue par un Arménien qui ne posait pas de questions. Tariq insista pour accompagner Miss Bell. Elle refusa.
— Il m’a demandé de venir seule.
— C’est un piège.
— Peut-être. Mais si j’arrive avec une escorte, il disparaîtra. Et nous ne saurons jamais ce qu’il prépare vraiment.
Elle posa une main sur son bras — un geste rare, presque tendre.
— Vous avez fait votre part, Tariq. Plus que votre part. Maintenant, c’est à moi de jouer.
Elle partit à trois heures de l’après-midi, vêtue simplement, sans ses robes élégantes habituelles. Une femme ordinaire, se rendant à un rendez-vous ordinaire. Personne ne la remarqua.
Tariq resta au Tigris Palace, à attendre. Heskel lui apporta du thé qu’il ne but pas, de la nourriture qu’il ne mangea pas. Les heures passèrent avec une lenteur insupportable.
À sept heures, elle n’était toujours pas revenue.
À huit heures, Tariq commença à faire les cent pas dans le hall, sous le regard inquiet de Heskel.
À neuf heures, la porte s’ouvrit.
Miss Bell entra. Elle était pâle, les traits tirés, mais vivante. Et dans ses yeux, quelque chose que Tariq n’arrivait pas à déchiffrer.
— Que s’est-il passé ?
Elle ne répondit pas tout de suite. Elle traversa le hall, monta l’escalier, et ce n’est qu’une fois dans sa chambre, la porte fermée derrière eux, qu’elle parla.
— J’ai vu les documents.
— Et ?
— Ils sont authentiques.
### XXIX ###
Miss Bell s’assit lourdement sur le divan, comme si ses jambes ne la portaient plus.
— Tout ce qu’il a dit est vrai. Les mémorandums, les rapports, les recommandations. J’ai écrit tout ça. Pendant la guerre, et après. Des conseils sur la façon de diviser les tribus, de jouer les chiites contre les sunnites, les Kurdes contre les Arabes. Des suggestions pour déplacer des populations, créer des conflits artificiels qui justifieraient une présence britannique prolongée.
Elle alluma une cigarette, mais ses mains tremblaient trop pour tenir l’allumette. Tariq la lui prit et alluma la cigarette pour elle.
— Je pensais faire ce qui était nécessaire. Pour l’Empire. Pour la stabilité. Mais en relisant ces textes aujourd’hui…
Elle tira une longue bouffée.
— Je vois ce qu’ils sont vraiment. Des instructions pour détruire un pays avant même qu’il ne naisse.
— Qu’est-ce que Sayf veut ?
— Il veut que j’annule le couronnement. Que je convainque Cox et Churchill que l’Irak n’est pas prêt, que Fayçal n’est pas le bon choix. Que je démissionne de mes fonctions et que je quitte le pays.
— Et si vous refusez ?
— Il publie tout. Devant la presse mondiale. Le jour du couronnement.
Un silence tomba sur la pièce. Dehors, on entendait les bruits de la nuit bagdadienne — les appels des vendeurs, le grincement des charrettes, le murmure du fleuve.
— Qu’allez-vous faire ? demanda Tariq.
Miss Bell le regarda. Et pour la première fois depuis qu’il la connaissait, il vit des larmes dans ses yeux.
— Je ne sais pas.
### XXX ###
Cette nuit-là, Tariq ne rentra pas chez lui.
Il resta au Tigris Palace, dans un fauteuil du hall, à réfléchir. Heskel lui apporta une couverture vers minuit, sans un mot. Les derniers clients quittèrent le bar vers deux heures du matin. Puis le silence tomba — ce silence épais des nuits d’été, quand même les chiens errants cessent d’aboyer.
Tariq pensait à Gertrude Bell. À cette femme extraordinaire qu’il avait servie pendant des années, qu’il admirait, qu’il aimait peut-être — d’un amour impossible, inavoué, qui ne demandait rien en retour. Elle avait construit un pays. Elle avait choisi un roi. Elle avait cru faire le bien, ou du moins le nécessaire.
Et maintenant, tout ce qu’elle avait fait risquait de s’effondrer.
Il pensait aussi à Sayf. Cet homme venu de nulle part, avec ses yeux gris et sa haine froide. Il avait raison, d’une certaine façon. L’Irak était une fiction. Les frontières étaient arbitraires. Les promesses avaient été trahies. Tout ce qu’il disait était vrai.
Mais la vérité pouvait-elle justifier la destruction ?
Et puis il pensait à Mariam. À toutes ces lettres qu’il écrivait chaque soir, à cette femme qu’il cherchait depuis six ans dans les camps de réfugiés et les listes de disparus. Il n’avait jamais cessé de la chercher. Il n’avait jamais cessé d’espérer.
Peut-être que c’était ça, la vraie question. Non pas ce qui était vrai ou faux, juste ou injuste. Mais ce qu’on choisissait d’espérer. Ce qu’on refusait d’abandonner.
Vers quatre heures du matin, Tariq prit sa décision.
### XXXI ###
Il trouva Sayf à l’aube, dans la maison de thé arménienne où la rencontre avec Miss Bell avait eu lieu. L’homme était assis seul, devant une tasse de café turc, comme s’il l’attendait.
— Tariq Haddad. Je me demandais si tu viendrais.
Tariq s’assit en face de lui.
— J’ai une proposition.
— Je t’écoute.
— Tu veux détruire Gertrude Bell. Je comprends pourquoi. Mais ce que tu vas détruire, ce n’est pas seulement elle. C’est l’Irak.
— L’Irak n’existe pas.
— Pas encore. Mais il pourrait exister. Si on lui en laisse le temps.
Sayf but une gorgée de café, ses yeux gris fixés sur Tariq.
— Continue.
— Tu as des documents qui prouvent que les Britanniques ont manipulé, trahi, divisé. D’accord. Mais qu’est-ce que ça changera, si tu les publies ? Les Anglais nieront. La presse occidentale prendra leur parti. Et les Irakiens — les vrais Irakiens, ceux qui vivent ici, qui essaient de construire quelque chose — se retrouveront avec un pays brisé avant même d’avoir commencé.
— C’est déjà un pays brisé.
— Non. C’est un pays qui n’a pas encore eu la chance d’exister. Donne-lui cette chance.
Sayf reposa sa tasse.
— Et qu’est-ce que j’y gagne ?
— La satisfaction de voir les Anglais échouer. Pas tout de suite. Pas dans un scandale. Mais lentement, inexorablement. Parce que tu as raison sur un point : ce pays qu’ils ont créé ne leur appartiendra jamais. Tôt ou tard, il leur échappera. Et ce jour-là, tu pourras dire que tu avais raison.
— Ce n’est pas suffisant.
— Alors dis-moi ce qui le serait.
Un long silence. Sayf regardait par la fenêtre, vers le Tigre qui coulait, immuable, charriant ses eaux jaunes vers le golfe Persique.
— Il y a une femme, dit-il enfin. Une Assyrienne. Elle s’appelle Mariam.
Tariq sentit son cœur s’arrêter.
— Quoi ?
— Mariam Yohannan. Elle était à Mossoul en 1915. Elle a fui vers la Perse pendant les massacres. Elle est passée par Ourmia, puis par Tabriz. La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, elle était à Téhéran.
— Comment… comment connais-tu ce nom ?
Sayf sourit — un sourire étrange, presque triste.
— Parce que je l’ai rencontrée, Tariq Haddad. Il y a deux ans, à Téhéran. Elle cherchait quelqu’un. Un homme qu’elle avait aimé, qu’elle croyait mort. Un drogman de Bagdad, m’a-t-elle dit. Tariq Haddad.
### XXXII ###
Le monde vacilla autour de Tariq.
Mariam. Vivante. À Téhéran.
— Tu mens.
— Non. Je n’ai aucune raison de mentir. Je l’ai rencontrée par hasard, dans un dispensaire pour réfugiés. Elle soignait les malades — elle avait appris la médecine, là-bas, auprès des missionnaires américains. Nous avons parlé. Elle m’a raconté son histoire. Le fiancé qu’elle avait laissé à Mossoul. Les lettres qu’elle lui avait envoyées et qui n’étaient jamais arrivées.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit avant ?
— Parce que je ne savais pas qui tu étais. Et parce que cette information avait de la valeur.
Tariq comprit.
— Tu veux l’échanger. Contre quoi ?
— Contre ton silence. Et celui de Gertrude Bell.
— Tu veux qu’on te laisse partir. Avec les documents.
— Non. Je veux garder les documents. Mais je ne les publierai pas. Pas maintenant. Peut-être jamais. En échange, tu obtiens l’adresse de Mariam. Et l’assurance que je ne reviendrai pas à Bagdad.
Tariq ferma les yeux. Il voyait le visage de Mariam — ce visage qu’il avait porté dans son cœur pendant six ans, qu’il avait cru perdu à jamais. Elle était vivante. Elle l’avait cherché.
Et le prix pour la retrouver était de laisser un ennemi s’échapper avec des armes qui pourraient un jour détruire tout ce qu’il avait servi.
— Comment puis-je te faire confiance ?
— Tu ne peux pas. Mais tu n’as pas le choix.
Sayf sortit un papier de sa poche et le posa sur la table.
— L’adresse du dispensaire à Téhéran. Si elle y est encore, tu la trouveras. Sinon, quelqu’un saura où elle est allée.
Tariq regarda le papier. Une adresse griffonnée à l’encre noire. Quelques mots persans. Une rue, un quartier, une ville.
— Pourquoi ? demanda-t-il. Pourquoi fais-tu ça ?
Sayf se leva.
— Parce que je ne suis pas un monstre, Tariq Haddad. Je suis un homme qui a perdu son pays, sa famille, tout ce qu’il aimait. Je sais ce que c’est que de chercher quelqu’un qu’on croit disparu. Je ne souhaite ça à personne.
Il se dirigea vers la porte.
— Le couronnement aura lieu dans deux jours. Je ne serai pas là. Je quitte Bagdad ce soir. Tu ne me reverras plus.
Il s’arrêta sur le seuil.
— Donne mes respects à Al-Khatun. Dis-lui qu’elle a bien choisi son homme de confiance.
Et il disparut dans la lumière du matin.
### XXXIII ###
Le 23 août 1921, Fayçal ibn Hussein fut couronné roi d’Irak.
La cérémonie eut lieu à six heures du matin, avant que la chaleur ne devienne insupportable. Une estrade avait été dressée dans la cour de la Qishlah, l’ancienne caserne ottomane qui servait de siège au gouvernement. Des drapeaux flottaient — le Union Jack, le drapeau de la révolte arabe, et le nouveau drapeau irakien, à peine sorti des ateliers.
Tariq était là, dans la foule des fonctionnaires et des dignitaires. Il portait son plus beau costume, ses lunettes rondes fraîchement nettoyées. À côté de lui, Heskel Sassoon observait la scène avec son ironie habituelle.
— Un beau spectacle, murmura le vieil homme. Les Anglais savent organiser des cérémonies.
— Tu crois que ça va marcher ?
— Quoi ? L’Irak ?
Heskel haussa les épaules.
— Qui sait ? Les pays sont comme les hommes. Certains survivent, d’autres non. Celui-ci a peut-être une chance.
Sur l’estrade, Sir Percy Cox lisait la proclamation officielle. À ses côtés, Gertrude Bell se tenait droite, impassible, vêtue d’une robe blanche qui tranchait sur les uniformes sombres des militaires. Elle ne regardait pas la foule. Elle regardait Fayçal — cet homme qu’elle avait choisi, qu’elle avait imposé, qu’elle avait fait roi.
Fayçal était grand, mince, avec une barbe noire soigneusement taillée et des yeux mélancoliques. Il portait un uniforme de maréchal britannique — une concession aux occupants — mais sur sa tête, le keffieh hachémite rappelait ses origines. Il avait l’air fatigué. Il avait l’air triste. Il avait l’air de quelqu’un qui sait que le rôle qu’on lui a confié est peut-être impossible à tenir.
Quand la proclamation fut achevée, une fanfare militaire joua l’hymne britannique, puis un air arabe improvisé — l’Irak n’avait pas encore d’hymne national. Des coups de canon retentirent. Des colombes furent lâchées. La foule applaudit — certains par enthousiasme, d’autres par prudence, d’autres encore par simple curiosité.
Et c’était fait. L’Irak existait.
### XXXIV ###
Après la cérémonie, il y eut une réception au Tigris Palace Hotel.
Heskel avait mis les petits plats dans les grands — champagne français, pâtisseries libanaises, musiciens venus de Bassorah. Le hall était bondé d’uniformes et de robes du soir. Les conversations bourdonnaient en anglais, en arabe, en français. Les serveurs circulaient avec des plateaux d’argent.
Tariq resta en retrait, près du bar, observant la scène. Il vit Miss Bell traverser la salle, saluant les uns, échangeant quelques mots avec les autres. Elle s’arrêta un instant près de lui.
— Vous avez fait ce qu’il fallait, dit-elle à voix basse.
— J’ai fait un marché.
— Parfois, c’est la même chose.
Elle lui tendit la main — un geste public, inhabituel.
— Merci, Tariq. Pour tout.
Il serra sa main. Elle était froide, malgré la chaleur.
— Qu’allez-vous faire maintenant ?
— Continuer. Construire le musée que j’ai promis. Former les fonctionnaires irakiens. Essayer de réparer ce qui peut être réparé.
— Et les documents ? Ceux que Sayf a gardés ?
Elle eut un sourire las.
— Ils existeront toujours. Quelque part. Comme une épée suspendue au-dessus de ma tête. Mais peut-être que c’est juste. Peut-être que je mérite de vivre avec cette menace.
Elle s’éloigna vers d’autres invités. Tariq la regarda partir, cette femme extraordinaire qui avait façonné l’histoire et qui en portait le poids.
### XXXV ###
Le soir même, Tariq écrivit une lettre.
Pas à Mariam — pas encore. Il n’avait pas les mots. Il écrivit à un ami d’enfance, un prêtre chaldéen qui travaillait maintenant à Téhéran. Il lui demandait de se rendre à l’adresse que Sayf lui avait donnée, de chercher une femme nommée Mariam Yohannan, de lui dire que Tariq Haddad était vivant, qu’il la cherchait depuis six ans, qu’il viendrait la rejoindre dès qu’il le pourrait.
Il posta la lettre le lendemain matin, dans le bureau de poste britannique près du Haut-Commissariat. Puis il retourna travailler, traduire des documents, assister aux réunions. La vie continuait.
Mais quelque chose avait changé.
Pour la première fois depuis six ans, Tariq Haddad avait un avenir.
### XXXVI ###
Épilogue — Cinq ans plus tard
Bagdad, juillet 1926.
Tariq apprit la mort de Gertrude Bell par un télégramme, alors qu’il se trouvait à Téhéran.
Elle était morte dans son sommeil, deux jours avant son cinquante-huitième anniversaire. Une overdose de somnifères, disait-on. Accident ou suicide, personne ne saurait jamais.
Il prit le premier train pour Bagdad.
L’enterrement eut lieu au cimetière britannique, près de la porte nord de la ville. Il y avait du monde — des officiels, des diplomates, des archéologues, des Irakiens qui l’avaient connue et respectée. Le roi Fayçal était là, le visage grave. Sir Percy Cox était venu de Londres.
Tariq se tenait à l’écart, sous un palmier, regardant le cercueil descendre dans la terre sèche. Il pensait à toutes ces conversations dans la chambre du Tigris Palace, à ces nuits où elle lui avait confié ses peurs, ses doutes, ses regrets. Elle avait créé un pays. Elle avait choisi un roi. Et à la fin, elle était morte seule, dans une maison au bord du Tigre, entourée de ses livres et de ses souvenirs.
Après la cérémonie, il se rendit au Tigris Palace.
Heskel était toujours là, derrière son comptoir, un peu plus voûté, un peu plus gris. Il servit à Tariq un verre de limonade, comme au premier jour.
— Elle va te manquer.
— Oui.
— Elle a fait beaucoup de mal, cette femme. Et beaucoup de bien.
— C’est ce qu’on dit de tous ceux qui ont du pouvoir.
Heskel hocha la tête.
— Ta femme va bien ?
Tariq sourit. Il avait retrouvé Mariam à Téhéran, deux mois après le couronnement. Ils s’étaient mariés l’année suivante, dans une petite église chaldéenne. Elle travaillait maintenant à l’hôpital de Bagdad, soignant les malades, formant les infirmières. Ils avaient une fille de trois ans, qui s’appelait Gertrude.
— Elle va bien. Elle est restée à Téhéran avec la petite. Je rentre demain.
— Tu reviendras ?
— Je ne sais pas. Peut-être.
Il termina sa limonade et se leva.
— Prends soin de toi, Heskel.
— Toi aussi, Tariq. Et prends soin de ce pays. Quelqu’un doit le faire, maintenant qu’elle n’est plus là.
Tariq sortit du Tigris Palace et marcha vers le fleuve. Le soleil se couchait sur Bagdad, teintant les eaux du Tigre d’or et de sang. Les minarets des mosquées se découpaient contre le ciel. Les appels à la prière commençaient à retentir, mêlés aux cloches des églises chrétiennes.
Il pensa à Gertrude Bell, à Sayf, à Fayçal, à tous ces gens qui avaient cru pouvoir façonner l’histoire. Certains avaient réussi, d’autres avaient échoué. La plupart avaient fait les deux.
Et l’Irak existait toujours. Fragile, divisé, imparfait — mais vivant.
C’était peut-être tout ce qu’on pouvait espérer.
—
*FIN*

