Sorting by

×
Ulu­bu­run : le navire qui a cou­lé avec tout un monde à son bord

Ulu­bu­run : le navire qui a cou­lé avec tout un monde à son bord

Ulu­bu­run

Le navire qui a cou­lé avec tout un monde à son bord

Vers 1320 avant notre ère, un bateau de quinze mètres sombre au large de la côte lycienne avec dix tonnes de cuivre, une tonne d’é­tain, du verre bleu cobalt, de l’i­voire d’hip­po­po­tame, de l’ambre de la Bal­tique et un sca­ra­bée d’or au nom de Néfer­ti­ti. Trois mille trois cents ans plus tard, un plon­geur d’é­ponges le retrouve. Récit de la plus grande fouille sous-marine jamais entre­prise, et de ce qu’elle nous apprend sur la pre­mière mon­dia­li­sa­tion de l’histoire.

Un plon­geur d’é­ponges au large de Kaş

L’é­té 1982, sur la côte méri­dio­nale de la Tur­quie, un jeune plon­geur d’é­ponges nom­mé Meh­med Çakır tra­vaille les fonds au large d’U­lu­bu­run — le « Grand Cap » —, une avan­cée rocheuse et nue qui plonge dans la mer à quelques milles au sud-est de Kaş. Le métier est ancien, dan­ge­reux, et déjà mori­bond : les éponges se raré­fient, les sca­phan­driers des­cendent de plus en plus pro­fond, et les acci­dents de décom­pres­sion ont lais­sé dans les vil­lages de la région leur cor­tège d’hommes cas­sés. Çakır des­cend ce jour-là à plus de qua­rante mètres. Sur la pente sous-marine, entre les rochers, il aper­çoit des objets qu’il ne sait pas nom­mer. De retour à bord, il en parle à son capi­taine avec les mots qu’il a : il a vu, dit-il, des « bis­cuits de métal avec des oreilles ».

La for­mule est res­tée. Elle est d’une pré­ci­sion de poète. Ce que Çakır a vu, ce sont des lin­gots de cuivre dits « en peau de bœuf » — des plaques rec­tan­gu­laires d’une tren­taine de kilos, aux quatre coins éti­rés en anses, qui évoquent effec­ti­ve­ment une peau de bête écar­te­lée ou un bis­cuit muni d’o­reilles pour la prise. La forme est carac­té­ris­tique du com­merce médi­ter­ra­néen du Bronze récent, et les capi­taines des bateaux d’é­ponges de Bodrum avaient été for­més à la recon­naître. Depuis les années 1970, l’Ins­ti­tut d’ar­chéo­lo­gie nau­tique — l’I­NA, fon­dé par l’A­mé­ri­cain George Bass, pion­nier abso­lu de la dis­ci­pline — menait dans la région un patient tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion auprès des plon­geurs pro­fes­sion­nels : on leur mon­trait des des­sins d’am­phores, de lin­gots, d’ancres de pierre, et on leur deman­dait de signa­ler ce qu’ils croi­saient. Des dizaines d’é­paves ont été loca­li­sées ain­si, par le bouche-à-oreille des hommes de la mer. Aucune ne vau­dra celle-là.

Le capi­taine de Çakır fait son rap­port au musée de Bodrum. À l’au­tomne 1982, une équipe de l’I­NA plonge sur le site pour véri­fi­ca­tion, puis y retourne l’é­té sui­vant. Le ver­dict tombe vite : à une pro­fon­deur com­prise entre 44 et 61 mètres, sur une pente rocheuse abrupte, gît la car­gai­son d’un navire du XIVe siècle avant notre ère. C’est-à-dire l’é­pave la plus ancienne jamais décou­verte à cette date — elle le res­te­ra long­temps —, contem­po­raine de Tou­tân­kha­mon, des palais mycé­niens et de l’empire hit­tite à son apo­gée. Un bateau qui navi­guait quand Troie était encore debout.

Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie. Les textes du Bronze récent — les archives d’Ou­ga­rit, les lettres d’A­mar­na, les tablettes hit­tites — parlent abon­dam­ment de com­merce mari­time, de car­gai­sons de cuivre, de cadeaux échan­gés entre rois. Mais les textes sont des mots, et les mots arrangent tou­jours un peu la réa­li­té. Ulu­bu­run, c’est la réa­li­té elle-même, sai­sie en fla­grant délit : un navire mar­chand com­plet, avec sa car­gai­son intacte, ses objets de bord, les affaires per­son­nelles de son équi­page, figé au fond de la mer au milieu de son der­nier voyage. Les archéo­logues parlent de « cap­sule tem­po­relle ». L’ex­pres­sion est usée, mais ici elle est exacte au sens propre : tout ce qui se trou­vait à bord ce jour-là s’y trouve encore, et rien d’autre.

Onze étés sous la mer

La fouille com­mence en 1984 sous la direc­tion de George Bass, puis passe dès l’an­née sui­vante entre les mains de son élève Cemal Pulak, archéo­logue turc for­mé au Texas, qui y consa­cre­ra l’es­sen­tiel de sa car­rière. Elle dure­ra onze cam­pagnes, jus­qu’en 1994. Les chiffres donnent le ver­tige : 22 413 plon­gées, plus de 6 600 heures pas­sées au fond, sans un seul acci­dent grave. C’est, à ce jour, l’une des plus longues et des plus méti­cu­leuses opé­ra­tions d’ar­chéo­lo­gie sous-marine de l’histoire.

Car le site est hos­tile. La car­gai­son repose entre 44 et 61 mètres de pro­fon­deur — aux limites extrêmes de la plon­gée à l’air com­pri­mé. À ces pro­fon­deurs, la nar­cose à l’a­zote guette : les plon­geurs décrivent un état coton­neux, une eupho­rie dan­ge­reuse, l’i­vresse des pro­fon­deurs qui ralen­tit la pen­sée pré­ci­sé­ment là où il fau­drait qu’elle soit la plus vive. Chaque plon­gée est limi­tée à une ving­taine de minutes de tra­vail effec­tif, deux fois par jour, sui­vies de longs paliers de décom­pres­sion. L’é­quipe ins­talle au-des­sus du site une cloche de plon­gée télé­pho­nique — une sphère d’air où les plon­geurs peuvent, en cas de pro­blème, se réfu­gier et par­ler avec la sur­face — et un cam­pe­ment à flanc de falaise, sur le cap lui-même, accro­ché aux rochers comme un nid d’hi­ron­delles. Des géné­ra­tions d’é­tu­diants en archéo­lo­gie nau­tique du monde entier y pas­se­ront leurs étés, vivant à la ver­ti­cale de l’é­pave, des­cen­dant chaque matin vers le Bronze récent comme on des­cend à la mine.

Le tra­vail sous-marin lui-même relève de l’hor­lo­ge­rie. Chaque objet est pho­to­gra­phié, des­si­né, tri­an­gu­lé avant d’être dépla­cé. Les lin­gots de cuivre, sou­dés entre eux par trente-trois siècles de concré­tions, doivent être déga­gés au ciseau, par­fois au mar­teau pneu­ma­tique, sans en bri­ser un seul. Le sable est aspi­ré par des suceuses à air, tami­sé, et le tamis livre des mer­veilles minus­cules : perles, graines, arêtes de pois­son, frag­ments d’or. Sur la pente, la car­gai­son s’est répan­due en glis­sant : le navire a heur­té le rocher, s’est cou­ché, a déva­lé. Recons­ti­tuer l’ordre du char­ge­ment à par­tir de ce chaos incli­né est un puzzle en trois dimen­sions que Pulak et son équipe met­tront des décen­nies à résoudre — les publi­ca­tions conti­nuent de paraître aujourd’hui.

De la coque elle-même, il ne reste presque rien : le taret, ce mol­lusque foreur qui est aux bois immer­gés ce que la ter­mite est aux char­pentes, a dévo­ré l’es­sen­tiel. Mais le peu qui sub­siste, pro­té­gé sous les lin­gots, suf­fit aux spé­cia­listes. Le navire était construit en cèdre — le fameux cèdre du Liban, celui des textes égyp­tiens et de la Bible, le bois noble des chan­tiers navals levan­tins. Sa coque était assem­blée « à franc-bord », les bor­dages joints par des tenons che­villés dans des mor­taises : une tech­nique sophis­ti­quée, sans mem­brure por­teuse, où la coque forme une coquille auto­struc­tu­rée. C’est la plus ancienne attes­ta­tion de cette méthode, qui domi­ne­ra la construc­tion navale médi­ter­ra­néenne pen­dant deux mil­lé­naires, jus­qu’aux navires romains. Le bateau mesu­rait envi­ron quinze mètres, jau­geait une ving­taine de tonnes, por­tait un mât unique à voile car­rée. À bord, vingt-quatre ancres de pierre — des blocs per­cés, d’un type levan­tin —, dont le poids total dépasse trois tonnes : on en per­dait sou­vent, il fal­lait de la réserve. Et, calé entre la car­gai­son et les bor­dages, du fagot de brous­sailles ser­vant de far­dage, pour pro­té­ger le bois des lin­gots. Le détail a fait fris­son­ner plus d’un hel­lé­niste : dans l’Odys­sée, quand Ulysse construit son radeau pour quit­ter l’île de Calyp­so, Homère pré­cise qu’il le gar­nit de brous­sailles. Le poète, en com­po­sant ses vers quelque cinq siècles après le nau­frage, décri­vait des gestes de char­pen­tier que l’é­pave d’U­lu­bu­run docu­mente à la lettre.

Dix tonnes de cuivre, une tonne d’étain

Le cœur de la car­gai­son, c’est le métal. Trois cent cin­quante-quatre lin­gots de cuivre en peau de bœuf, aux­quels s’a­joutent plus d’une cen­taine de lin­gots pla­no-convexes en forme de galette : envi­ron dix tonnes de cuivre pur. Les ana­lyses iso­to­piques sont for­melles — ce cuivre vient de Chypre, dont les mines du mas­sif du Troo­dos ali­men­taient alors toute la Médi­ter­ra­née orien­tale. Le nom même de l’île fini­ra par se confondre avec celui du métal : Kypros, cuprum, cuivre. Dans les archives diplo­ma­tiques de l’é­poque, le royaume chy­priote appa­raît sous le nom d’A­la­shiya, et son roi écrit au pha­raon des lettres où il s’ex­cuse de ne livrer « que » cinq cents talents de cuivre, invo­quant une épi­dé­mie qui a frap­pé ses ouvriers. Ulu­bu­run trans­por­tait l’é­qui­valent de ces cor­res­pon­dances royales : du cuivre d’A­la­shiya par tonnes, empi­lé en quatre ran­gées trans­ver­sales dans la cale, en quin­conce, comme des tuiles.

À côté du cuivre, l’é­tain : envi­ron une tonne, éga­le­ment sous forme de lin­gots en peau de bœuf et de barres. La pro­por­tion frappe immé­dia­te­ment les métal­lur­gistes — dix pour un, soit très exac­te­ment la recette du bronze clas­sique, neuf parts de cuivre pour une part d’é­tain. Ce navire ne trans­por­tait pas des métaux : il trans­por­tait du bronze en kit. De quoi cou­ler, a‑t-on cal­cu­lé, onze tonnes d’al­liage — assez pour équi­per en armes et en armures cinq mille sol­dats. Au XIVe siècle avant notre ère, le bronze est la haute tech­no­lo­gie uni­ver­selle : les épées, les socs, les sta­tues des dieux, les vais­selles des palais. Un char­ge­ment pareil est l’é­qui­valent, toutes pro­por­tions gar­dées, d’un car­go de semi-conduc­teurs aujourd’hui.

Or l’é­tain pose depuis tou­jours une énigme. Il n’y en a pra­ti­que­ment pas en Médi­ter­ra­née. D’où venait donc le com­po­sant indis­pen­sable de toute la civi­li­sa­tion du Bronze ? La ques­tion a occu­pé les archéo­logues pen­dant un siècle, et c’est l’é­pave d’U­lu­bu­run qui a fini par livrer la réponse, en 2022, grâce aux pro­grès de l’a­na­lyse des iso­topes de l’é­tain. L’é­tude, publiée dans Science Advances par l’é­quipe de Wayne Powell et Michael Fra­chet­ti, a éta­bli que les deux tiers envi­ron de l’é­tain du bord pro­ve­naient des gise­ments de Kes­tel, dans les monts Tau­rus, en Ana­to­lie — à une semaine de marche de la côte. Mais le tiers res­tant venait de beau­coup, beau­coup plus loin : de la mine de Mušis­ton, dans les mon­tagnes d’A­sie cen­trale, aux confins de l’ac­tuel Ouz­bé­kis­tan et du Tad­ji­kis­tan. À plus de trois mille cinq cents kilo­mètres du port d’embarquement.

Arrê­tons-nous sur ce chiffre. Il signi­fie qu’au XIVe siècle avant notre ère — mille ans avant Alexandre, mille cinq cents ans avant que le mot « route de la soie » ait un sens —, du mine­rai extrait par de petites com­mu­nau­tés pas­to­rales des hautes val­lées d’A­sie cen­trale des­cen­dait de cara­vane en cara­vane, de val­lée en val­lée, à tra­vers l’I­ran et la Méso­po­ta­mie, jus­qu’aux ports du Levant, où il était fon­du en lin­gots stan­dar­di­sés et char­gé sur des navires à des­ti­na­tion de l’É­gée. Ce que révèle l’é­tain d’U­lu­bu­run, c’est l’exis­tence d’un réseau conti­nen­tal d’é­changes, arti­cu­lé non pas seule­ment par les empires, mais par une myriade d’ac­teurs modestes — ber­gers-mineurs, col­por­teurs, inter­mé­diaires — dont aucune archive ne conserve les noms. La route de la soie avait un ancêtre : une route de l’é­tain, plus ancienne d’un mil­lé­naire, et le hasard d’un nau­frage en Lycie en est le seul témoin maté­riel direct.

L’in­ven­taire d’un monde

Mais réduire Ulu­bu­run à sa car­gai­son métal­lique serait pas­ser à côté de l’es­sen­tiel. Car ce qui fas­cine, dans l’in­ven­taire dres­sé par Cemal Pulak, c’est sa diver­si­té géo­gra­phique. Chaque matière pre­mière du bord a une ori­gine dif­fé­rente, et leur simple jux­ta­po­si­tion dans une même cale des­sine la carte d’un monde.

Il y a d’a­bord le verre : envi­ron cent soixante-quinze lin­gots bruts, en forme de galettes tron­co­niques, d’un bleu cobalt pro­fond, avec quelques exem­plaires tur­quoise et lavande. Ce sont les plus anciens lin­gots de verre intacts jamais retrou­vés. Le verre est alors une matière de luxe, un qua­si-joyau, pro­duit dans les ate­liers d’É­gypte et de Méso­po­ta­mie et expor­té brut vers les ate­liers qui le refon­dront en fla­cons, en perles, en incrus­ta­tions. Les ana­lyses ont mon­tré que la com­po­si­tion de ces lin­gots cor­res­pond exac­te­ment à celle des verres bleus égyp­tiens de la XVIIIe dynas­tie et des perles mycé­niennes : la chaîne de pro­duc­tion, du lin­got levan­tin au bijou de Mycènes, est recons­ti­tuée d’un bout à l’autre. Les lettres d’A­mar­na men­tionnent d’ailleurs des livrai­sons de mek­ku et d’ehli­pak­ku — des termes qui dési­gnaient, on en est désor­mais à peu près sûr, pré­ci­sé­ment ce verre brut dont Ulu­bu­run por­tait cent soixante-quinze exemplaires.

Il y a ensuite la résine. Près de cent cin­quante jarres dites « cana­néennes » — ces réci­pients de terre cuite à deux anses, ancêtres directs de l’am­phore grecque —, conte­nant pour la plu­part de la résine de téré­binthe : envi­ron une demi-tonne de cette gomme odo­rante tirée du pis­ta­chier téré­binthe, que les textes égyp­tiens appellent son­ter et qui se brû­lait comme encens dans les temples. L’É­gypte en consom­mait des quan­ti­tés consi­dé­rables ; les scènes d’of­frande des tombes thé­baines montrent le pha­raon pré­sen­tant aux dieux des cou­pelles de résine enflam­mée. Une demi-tonne de par­fum sacré, donc, voya­geant à côté du métal des armes — la cale d’U­lu­bu­run tenait ensemble le temple et l’arsenal.

Il y a le bois : des billes d’é­bène afri­cain, ce que les Égyp­tiens nom­maient hebe­ny — le mot est pas­sé tel quel dans nos langues —, bois noir du Sou­dan et de l’A­frique orien­tale, remon­té par le Nil, réser­vé au mobi­lier des rois. On en fai­sait des trônes, des cof­frets, des lits funé­raires ; le mobi­lier de Tou­tân­kha­mon, presque exac­te­ment contem­po­rain du nau­frage, en offre des exemples éclatants.

Il y a l’i­voire, sous ses deux espèces : défenses d’é­lé­phant et dents d’hip­po­po­tame — plus d’une dou­zaine de ces der­nières, ce qui rap­pelle oppor­tu­né­ment que l’hip­po­po­tame vivait alors dans les marais du Levant, où il ne s’é­tein­dra que vers l’âge du Fer. À bord éga­le­ment, des cara­paces de tor­tue, dont on fai­sait des caisses de réso­nance pour les luths ; des coquilles d’œufs d’au­truche, trans­for­mées en vases pré­cieux ; des oper­cules de murex, uti­li­sés en par­fu­me­rie ; de l’or­pi­ment jaune d’A­na­to­lie, colo­rant et poi­son ; des dizaines de mil­liers de perles de faïence, d’a­gate, de cornaline.

Et puis il y a l’ambre. Des perles d’ambre balte — l’a­na­lyse spec­tro­gra­phique est for­melle, c’est bien de la suc­ci­nite de la mer du Nord ou de la Bal­tique —, des­cen­dues de l’Eu­rope sep­ten­trio­nale par les routes conti­nen­tales, à tra­vers les cultures danu­biennes, jus­qu’à l’É­gée. Sur un seul et même bateau, l’A­sie cen­trale (l’é­tain), l’A­frique tro­pi­cale (l’é­bène, l’i­voire), la Bal­tique (l’ambre), Chypre (le cuivre), l’É­gypte (le verre, l’or), le Levant (la résine, les jarres), l’A­na­to­lie (l’é­tain du Tau­rus, l’or­pi­ment). Il fau­drait attendre les caraques por­tu­gaises du XVIe siècle pour retrou­ver, dans une seule cale, un pareil conden­sé de continents.

Le tamis des archéo­logues a même livré le garde-man­ger et les épices : coriandre, nigelle, sumac, car­thame, amandes, pignons, figues, olives, rai­sins, gre­nades — des gre­nades entières, dont les graines se sont conser­vées. On ima­gine l’o­deur de cette cale par gros temps : la résine, le cuivre, la sau­mure, les fruits mûrs. Les inven­taires archéo­lo­giques ont ceci de trou­blant qu’ils finissent, à force de pré­ci­sion, par res­sus­ci­ter des sensations.

Le sca­ra­bée de Néfer­ti­ti et le plus ancien livre du monde

Par­mi les mil­liers d’ob­jets remon­tés, deux ont acquis une célé­bri­té par­ti­cu­lière, et ils la méritent.

Le pre­mier est un petit sca­ra­bée d’or mas­sif, long de quelques cen­ti­mètres, gra­vé au nom de Néfer­ti­ti — la grande épouse royale d’A­khe­na­ton, le pha­raon héré­tique d’A­mar­na. C’est, à ce jour, le seul sca­ra­bée d’or connu au nom de la reine. Sa pré­sence à bord a fait cou­ler beau­coup d’encre, et pour cause : elle four­nit un ancrage chro­no­lo­gique — le navire a cou­lé pen­dant ou après le règne d’A­khe­na­ton, soit dans le der­nier tiers du XIVe siècle — mais elle pose sur­tout une ques­tion déli­cieuse. Que fai­sait le nom de Néfer­ti­ti au fond d’une cale mar­chande ? L’ob­jet a été retrou­vé dans un lot d’or de récu­pé­ra­tion : bijoux cana­néens cas­sés, pen­den­tifs tor­dus, frag­ments des­ti­nés à la refonte. Le sca­ra­bée de la reine voya­geait donc comme métal au poids, déchu de sa fonc­tion d’a­mu­lette royale, pro­mis au creu­set. On a sug­gé­ré qu’a­près la dam­na­tio memo­riae qui frap­pa la famille d’A­mar­na, les objets au nom des « héré­tiques » avaient per­du toute valeur sym­bo­lique et s’é­taient dis­per­sés dans les cir­cuits de la fer­raille pré­cieuse. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans ce des­tin : le nom de la femme la plus célèbre de l’É­gypte, sau­vé de la refonte par un nau­frage, et ren­du à l’his­toire par un plon­geur d’éponges.

Le second objet est plus dis­cret encore, et peut-être plus émou­vant. C’est un dip­tyque de buis : deux tablettes de bois arti­cu­lées par des char­nières d’i­voire, dont les faces internes, creu­sées, étaient des­ti­nées à rece­voir une couche de cire sur laquelle on écri­vait au sty­let. Refer­mé, l’ob­jet tient dans la main. C’est, en l’é­tat de nos connais­sances, le plus ancien « livre » du monde — le plus ancien sup­port d’é­cri­ture arti­cu­lé jamais retrou­vé, l’an­cêtre direct du codex, donc de tous nos livres. Homère, encore lui, men­tionne dans l’Iliade une « tablette pliée » por­teuse de « signes funestes » — celle que Bel­lé­ro­phon trans­porte sans savoir qu’elle contient sa propre condam­na­tion. Les com­men­ta­teurs anciens dou­taient que l’é­cri­ture exis­tât au temps des héros ; le dip­tyque d’U­lu­bu­run, contem­po­rain de la Troie his­to­rique, leur donne tort. La cire a dis­pa­ru, et avec elle le texte. On ne sau­ra jamais ce qui s’é­cri­vait à bord : mani­feste de car­gai­son, lettre de créance, cor­res­pon­dance com­mer­ciale. Le pre­mier livre de l’his­toire nous est par­ve­nu, mais pas sa pre­mière page.

Autour de ces deux vedettes gra­vite une constel­la­tion d’ob­jets sin­gu­liers : un calice d’or à la forme par­faite ; un gobe­let de faïence en tête de bélier ; une sta­tuette de bronze pla­quée d’or figu­rant une déesse levan­tine, le bras levé en geste de pro­tec­tion — la divi­ni­té tuté­laire du navire, croit-on, cen­sée le gar­der du nau­frage, et dont l’é­chec pro­fes­sion­nel aura du moins ser­vi l’ar­chéo­lo­gie ; des sceaux-cylindres méso­po­ta­miens, dont un vieux de plu­sieurs siècles déjà au moment du nau­frage, héri­tage de famille ou anti­qui­té de col­lec­tion ; une trom­pette d’i­voire ; des poids de balance par dizaines.

Ces poids méritent qu’on s’y attarde, car ce sont eux qui disent le plus pré­ci­sé­ment ce qu’é­tait ce bateau. On en a retrou­vé près de cent cin­quante, dont dix-neuf zoo­morphes — tau­reau cou­ché, canard tour­né, mouche, sphinx —, de petits chefs-d’œuvre de bronze qui tenaient dans une paume. Ils se répar­tissent en plu­sieurs jeux com­plets, éta­lon­nés sur les stan­dards pon­dé­raux du Proche-Orient, prin­ci­pa­le­ment le sicle syrien. Plu­sieurs jeux, donc plu­sieurs mar­chands : les spé­cia­listes déduisent de ces ensembles qu’au moins deux négo­ciants voya­geaient à bord avec leurs balances per­son­nelles, prêts à peser l’or et à conver­tir les uni­tés d’un port à l’autre. Le change, la conver­sion, la com­men­su­ra­bi­li­té des valeurs : tout l’ap­pa­reillage men­tal du com­merce inter­na­tio­nal exis­tait déjà, en bronze poli, dans les coffres de ce navire.

Les hommes du bord

Qui étaient-ils ? L’é­pave ne livre ni sque­lettes ni noms, mais les objets per­son­nels parlent. Les jarres, les lampes à huile, les ancres, les poids, la sta­tuette pro­tec­trice, la vais­selle du bord : tout cela est levan­tin, cana­néen, syrien. Le port d’at­tache du navire se trou­vait presque cer­tai­ne­ment sur la côte du Levant — les meilleurs can­di­dats sont Tell Abu Hawam, l’an­cêtre por­tuaire de Haï­fa, au débou­ché de la plaine de Megid­do, ou plus au nord Minet el-Bei­da, le port d’Ou­ga­rit, la grande cité mar­chande de la côte syrienne dont les archives, retrou­vées par ailleurs, décrivent exac­te­ment le type d’ar­ma­teurs capables de mon­ter une expé­di­tion pareille. L’é­qui­page par­lait donc vrai­sem­bla­ble­ment une langue sémi­tique du Nord-Ouest, priait des dieux levan­tins, man­geait à la mode cananéenne.

Mais il y avait d’autres pas­sa­gers. Le mobi­lier du bord com­prend un lot d’ob­jets mycé­niens qui ne relèvent pas de la car­gai­son : de la vais­selle d’u­sage, des épées et des poi­gnards égéens, des sceaux, des perles de verre en relief typi­que­ment mycé­niennes, des rasoirs. Deux jeux à peu près com­plets d’ef­fets per­son­nels. Cemal Pulak en a tiré l’hy­po­thèse, aujourd’­hui lar­ge­ment admise, que deux Mycé­niens voya­geaient à bord — non comme marins, mais comme pas­sa­gers de marque : des émis­saires, des agents accom­pa­gnant la car­gai­son vers sa des­ti­na­tion égéenne, peut-être char­gés d’en garan­tir la livrai­son à quelque palais de Grèce conti­nen­tale. Et l’in­ven­taire réserve un der­nier raf­fi­ne­ment : une épée d’un type qu’on ne connaît ni au Levant ni en Égée, mais dans les Bal­kans ou en Ita­lie du Sud, ain­si qu’un sceptre-masse de pierre d’un type danu­bien. Un troi­sième homme, venu de plus loin encore, mer­ce­naire ou aven­tu­rier des marges sep­ten­trio­nales du monde mycé­nien ? L’ar­chéo­lo­gie s’in­ter­dit d’é­crire des romans, mais elle laisse ici la porte entrou­verte, et il serait dis­cour­tois de ne pas s’y glis­ser un ins­tant : sur quinze mètres de pont, entre les jarres de résine et les lin­gots, se côtoyaient des Cana­néens, deux Grecs et un homme du Nord, cha­cun avec ses dieux, sa langue et son couteau.

La des­ti­na­tion, elle, ne fait guère de doute. La com­po­si­tion de la car­gai­son — métaux bruts, verre brut, matières pre­mières de luxe — cor­res­pond trait pour trait à ce que les ate­liers pala­tiaux mycé­niens impor­taient ; les objets finis égéens sont rares à bord, signe que le navire allait vers l’É­gée et non l’in­verse. Quant à la route, elle suit la logique des vents et des cou­rants, qui impo­sait en Médi­ter­ra­née orien­tale un grand cir­cuit anti­ho­raire : du Levant, on remon­tait vers Chypre, puis on lon­geait la côte ana­to­lienne vers l’ouest — la Lycie, pré­ci­sé­ment —, avant de bas­cu­ler vers Rhodes, les Cyclades et la Grèce conti­nen­tale ; le retour se fai­sait par la Crète et la Libye, por­té par d’autres vents. Ulu­bu­run a som­bré sur le seg­ment lycien de ce cir­cuit, dans des parages répu­tés dan­ge­reux où le vent du large jette les navires contre les caps. Une saute de vent, une nuit sans lune, un cap mal dou­blé : la mer n’a pas chan­gé de méthodes.

Une que­relle d’his­to­riens réglée par le fond de la mer

Ulu­bu­run a d’ailleurs tran­ché — ou du moins puis­sam­ment relan­cé — l’un des grands débats de l’his­toire éco­no­mique ancienne. Pen­dant une bonne par­tie du XXe siècle, sous l’in­fluence de Karl Pola­nyi et de son école, on a sou­te­nu que le « com­merce » n’exis­tait pas à pro­pre­ment par­ler dans les socié­tés du Bronze : pas de mar­ché, pas de mar­chands libres, seule­ment des échanges admi­nis­trés par les palais et les temples, de la redis­tri­bu­tion éta­tique dégui­sée en négoce. Les Mycé­niens, dans cette vision, ne com­mer­çaient pas : ils rece­vaient et envoyaient des cadeaux royaux, point. À l’op­po­sé, George Bass, dès sa fouille de Cape Geli­do­nya en 1960 — cette autre épave du Bronze récent, trou­vée à quelques dizaines de milles à l’est d’U­lu­bu­run —, défen­dait l’exis­tence d’en­tre­pre­neurs pri­vés levan­tins sillon­nant la Médi­ter­ra­née pour leur propre compte, ancêtres directs des Phé­ni­ciens. On l’a­vait beau­coup contre­dit : Geli­do­nya était un petit bateau de chau­dron­nier-fer­railleur ambu­lant, disait-on, un cas mar­gi­nal dont on ne pou­vait rien conclure.

Puis Ulu­bu­run est arri­vé, et le dos­sier a chan­gé d’é­chelle. Voi­là un navire levan­tin — les ancres, la vais­selle du bord, la sta­tuette pro­tec­trice ne laissent aucun doute sur la natio­na­li­té de l’ar­me­ment — trans­por­tant vers l’É­gée une car­gai­son digne des inven­taires d’A­mar­na. La lec­ture « pola­nyienne » y voit la preuve d’un com­merce d’É­tat : seule une admi­nis­tra­tion royale pou­vait réunir dix tonnes de cuivre chy­priote. La lec­ture de Bass y voit au contraire la confir­ma­tion que les cir­cuits, même ali­men­tés par les palais, étaient opé­rés par des pro­fes­sion­nels levan­tins auto­nomes — et les archives d’Ou­ga­rit, avec leurs grandes mai­sons mar­chandes trai­tant d’é­gal à égal avec la cou­ronne, plaident dans son sens. La véri­té, comme sou­vent, est pro­ba­ble­ment mixte : une éco­no­mie où le don royal, la com­mande pala­tiale et l’i­ni­tia­tive pri­vée s’emboîtaient sans se confondre, où le même bateau pou­vait por­ter à la fois le cadeau d’un roi et la paco­tille d’un second cou­teau. Les deux Mycé­niens du bord sur­veillaient peut-être la part du palais ; les jeux de poids mul­tiples sug­gèrent que d’autres, à côté, fai­saient leurs propres affaires. Trois mille ans avant les com­pa­gnies des Indes, la fron­tière entre diplo­ma­tie, mono­pole d’É­tat et négoce pri­vé était déjà une zone grise — et déjà rentable.

Ce débat n’est pas une coquet­te­rie aca­dé­mique. Il engage la manière dont on se repré­sente les socié­tés anciennes : machines hié­rar­chiques inté­gra­le­ment pilo­tées d’en haut, ou tis­sus d’ac­teurs mul­tiples que les États cha­peautent sans les absor­ber ? L’é­tude de 2022 sur l’é­tain a appor­té à cette seconde vision un ren­fort inat­ten­du venu des mon­tagnes d’A­sie cen­trale : la mine de Mušis­ton, ont mon­tré Fra­chet­ti et son équipe, n’é­tait contrô­lée par aucun empire — elle était exploi­tée par de petites com­mu­nau­tés pas­to­rales, en marge de tout appa­reil d’É­tat, qui négo­ciaient leur mine­rai de proche en proche jus­qu’aux plaines. Un tiers de l’é­tain du plus pres­ti­gieux char­ge­ment royal du Bronze récent pro­ve­nait donc, en der­nière ana­lyse, de ber­gers indé­pen­dants. Les palais consom­maient le sys­tème ; ils ne le pos­sé­daient pas.

Un monde de rois qui s’écrivent

Pour com­prendre ce que trans­por­tait vrai­ment ce navire, il faut ouvrir les archives de l’é­poque — et par chance, elles existent. À Amar­na, la capi­tale éphé­mère d’A­khe­na­ton, on a retrou­vé à la fin du XIXe siècle près de quatre cents tablettes d’ar­gile : la cor­res­pon­dance diplo­ma­tique du pha­raon avec les autres rois du Proche-Orient et ses vas­saux du Levant. Écrites en akka­dien, la langue inter­na­tio­nale du temps, ces lettres décrivent un monde éton­nam­ment fami­lier : un club de grandes puis­sances — Égypte, Hat­ti, Baby­lone, Mitan­ni, Assy­rie, Ala­shiya — dont les sou­ve­rains s’ap­pellent « mon frère », échangent des ambas­sa­deurs, négo­cient des mariages dynas­tiques et sur­tout s’en­voient des cadeaux somp­tueux qui sont la forme polie du com­merce. Le roi de Baby­lone réclame de l’or « en quan­ti­té, car chez mon frère l’or est comme la pous­sière » ; le roi d’A­la­shiya expé­die du cuivre par cen­taines de talents ; tous se plaignent de la mes­qui­ne­rie des envois reçus avec une mau­vaise foi réjouis­sante, qui rap­pelle que la diplo­ma­tie a tou­jours été l’art de qué­man­der avec hauteur.

La car­gai­son d’U­lu­bu­run s’in­sère exac­te­ment dans ce cadre. Sa valeur — dix tonnes de cuivre, une tonne d’é­tain, le verre, l’i­voire, l’or — excède ce qu’on ima­gine d’une simple aven­ture com­mer­ciale pri­vée ; plu­sieurs spé­cia­listes, dont Pulak lui-même, penchent pour un envoi royal, un « cadeau » d’É­tat expé­dié par un sou­ve­rain levan­tin ou par l’É­gypte à un roi de l’É­gée mycé­nienne, les deux émis­saires grecs du bord fai­sant office de convoyeurs. D’autres tiennent pour une entre­prise mar­chande opé­rant sous licence pala­tiale, comme celles que décrivent les archives d’Ou­ga­rit, où de grands négo­ciants — on connaît leurs noms, Sina­ra­nu, Rap’a­nu — armaient des navires pour la Crète avec l’a­val du roi et des exemp­tions de taxes. L’his­to­rien Eric Cline, qui a fait du Bronze récent sa spé­cia­li­té, résume hon­nê­te­ment l’é­tat du dos­sier : on igno­re­ra sans doute tou­jours qui a envoyé ce bateau, et pour qui. L’é­pave garde son connais­se­ment par-devers elle — il était peut-être écrit sur la cire du diptyque.

Ce qui est cer­tain, en revanche, c’est la date. La den­dro­chro­no­lo­gie — l’é­tude des cernes du bois, appli­quée notam­ment au bois de far­dage et à une brin­dille fraî­che­ment cou­pée retrou­vée à bord — com­bi­née à la typo­lo­gie des céra­miques mycé­niennes et au sca­ra­bée de Néfer­ti­ti, converge vers un nau­frage aux alen­tours de 1320 avant notre ère, à une décen­nie près. Le monde qui a englou­ti ce navire avait encore un siècle et demi à vivre. Vers 1200–1180, tout le sys­tème s’ef­fondre en une géné­ra­tion : les palais mycé­niens brûlent, Ouga­rit est rasée, l’empire hit­tite se vola­ti­lise, l’É­gypte se replie — la fameuse « crise du Bronze récent », cette énigme his­to­rique majeure où se mêlent inva­sions des Peuples de la mer, séche­resses, séismes et effets de domi­nos sys­té­miques. Cline y a consa­cré un livre au titre effi­cace, 1177 avant J.-C. : le jour où la civi­li­sa­tion s’est effon­drée, et sa thèse cen­trale éclaire rétros­pec­ti­ve­ment Ulu­bu­run : c’est pré­ci­sé­ment parce que ce monde était si inter­con­nec­té, si dépen­dant de flux loin­tains — l’é­tain d’A­sie cen­trale, le cuivre de Chypre, le grain d’É­gypte —, qu’il s’est effon­dré en bloc quand les routes se sont rom­pues. La cale d’U­lu­bu­run, avec ses matières venues de sept régions du monde, est à la fois le por­trait de cette splen­deur connec­tée et le diag­nos­tic de sa fra­gi­li­té. Toute mon­dia­li­sa­tion porte en elle la carte de son propre démantèlement.

Bodrum, le châ­teau où dort la cargaison

Pour voir Ulu­bu­run aujourd’­hui, il faut aller à Bodrum — l’an­tique Hali­car­nasse, la ville d’Hé­ro­dote, ce qui ne gâte rien quand on part sur les traces d’un nau­frage his­to­rique. Le tré­sor est conser­vé dans le châ­teau Saint-Pierre, la for­te­resse que les che­va­liers Hos­pi­ta­liers de Rhodes édi­fièrent au XVe siècle à l’en­trée du port, en pillant au pas­sage les blocs du Mau­so­lée, l’une des Sept Mer­veilles du monde. Le lieu est déjà, en soi, un palimp­seste : des pierres du IVe siècle avant notre ère rem­ployées dans des murailles croi­sées, les­quelles abritent désor­mais une car­gai­son du XIVe siècle avant notre ère. Trois mille ans d’his­toire médi­ter­ra­néenne empi­lés dans un seul monu­ment, face à une mari­na où s’a­lignent les goé­lettes de croisière.

Le châ­teau héberge depuis les années 1960 le musée d’Ar­chéo­lo­gie sous-marine de Bodrum, créa­tion conjointe de la Répu­blique turque et de l’I­NA de George Bass, et le plus impor­tant éta­blis­se­ment du genre en Médi­ter­ra­née. Rou­vert après une longue cam­pagne de res­tau­ra­tion au début des années 2020, il consacre à Ulu­bu­run ses salles maî­tresses. On y trouve les lin­gots en peau de bœuf empi­lés comme dans la cale, les jarres cana­néennes, les lin­gots de verre dont le bleu n’a rien per­du, le calice d’or, les poids zoo­morphes, le dip­tyque, le sca­ra­bée de Néfer­ti­ti sous sa vitrine — et une recons­ti­tu­tion gran­deur nature du navire, gréé, char­gé, qui per­met de mesu­rer d’un coup d’œil ce que quinze mètres de bois vou­laient dire face à la haute mer. La scé­no­gra­phie a l’in­tel­li­gence de mon­trer aus­si la fouille elle-même : pho­to­gra­phies des plon­geurs sus­pen­dus dans le bleu au-des­sus des ran­gées de lin­gots, plans de tri­an­gu­la­tion, outils. Car Ulu­bu­run est une double his­toire — celle d’un nau­frage de l’âge du Bronze, et celle de l’obs­ti­na­tion de quelques cen­taines de per­sonnes qui, pen­dant onze étés, ont pas­sé six mille heures au fond de la mer pour le raconter.

Le visi­teur pres­sé par les plages manque géné­ra­le­ment le reste du musée, et il a tort : les salles voi­sines abritent l’é­pave de Cape Geli­do­nya — la pre­mière fouille sous-marine scien­ti­fique de l’his­toire, menée par Bass en 1960, elle aus­si un navire de com­merce du Bronze récent, plus modeste, qui fut en quelque sorte la répé­ti­tion géné­rale d’U­lu­bu­run — ain­si que l’é­pave byzan­tine de Yassıa­da et la « prin­cesse carienne » et son sar­co­phage. À lui seul, ce châ­teau résume la nais­sance d’une dis­ci­pline : c’est ici, sur cette côte, entre plon­geurs d’é­ponges et archéo­logues texans, que l’ar­chéo­lo­gie sous-marine est pas­sée en une géné­ra­tion de la chasse au tré­sor à la science exacte.

Quant au site du nau­frage lui-même, il est vide désor­mais — tout a été remon­té, jus­qu’au moindre pépin de gre­nade —, mais la Tur­quie a eu une idée dont on ne sait si elle relève du tou­risme ou de la poé­sie expé­ri­men­tale : une réplique de l’é­pave, lin­gots fac­tices com­pris, a été immer­gée dans la baie de Kaş, à pro­fon­deur rai­son­nable, à l’in­ten­tion des plon­geurs spor­tifs. On peut donc aujourd’­hui plon­ger sur une copie du plus ancien nau­frage du monde, à quelques milles de l’o­ri­gi­nal. Kaş, l’an­cienne Anti­phel­los lycienne, est du reste deve­nue l’une des capi­tales médi­ter­ra­néennes de la plon­gée, et il y a une jus­tice dis­crète à ce que la petite ville doive une part de sa pros­pé­ri­té au bateau qui s’est bri­sé devant sa porte il y a trente-trois siècles. Le cap d’U­lu­bu­run, lui, n’a pas chan­gé : un épe­ron de cal­caire pelé, sans route, sans mai­son, bat­tu par le même vent qui a per­du le navire. Les lieux du drame sont res­tés fidèles au poste.

Le reste d’un naufrage

Il y a un para­doxe fon­da­teur de l’ar­chéo­lo­gie mari­time, et Ulu­bu­run en est l’illus­tra­tion la plus pure : le nau­frage est une catas­trophe pour ceux qui le vivent et une béné­dic­tion pour ceux qui l’é­tu­dient. Tout ce qui est arri­vé à bon port a dis­pa­ru — fon­du, consom­mé, brû­lé, dis­per­sé, recy­clé. Le cuivre livré est deve­nu épées, puis les épées sont deve­nues socs, puis rouille. La résine livrée est par­tie en fumée vers les narines des dieux. Seule la car­gai­son per­due demeure. L’his­toire du com­merce ancien s’é­crit presque exclu­si­ve­ment à par­tir de ses échecs, et notre connais­sance la plus intime de l’é­co­no­mie du Bronze récent, nous la devons à une nuit de gros temps et à un timo­nier mal­chan­ceux dont nous ne sau­rons jamais le nom. Les his­to­riens de la Médi­ter­ra­née ont appris de Brau­del à cher­cher, sous l’é­cume des évé­ne­ments, les struc­tures lentes — les routes, les vents, les échanges, la longue durée. Ulu­bu­run est exac­te­ment cela : un évé­ne­ment de quelques minutes — un choc, une gîte, l’eau qui monte — qui a fos­si­li­sé une struc­ture sécu­laire. L’ins­tan­ta­né d’un flux.

Et quel flux. On a pris l’ha­bi­tude de dater la « pre­mière mon­dia­li­sa­tion » des grandes décou­vertes, ou au mieux de la pax mon­go­li­ca. Ulu­bu­run oblige à révi­ser sévè­re­ment ce calen­drier. Voi­ci un navire du XIVe siècle avant notre ère dont la car­gai­son agrège des maté­riaux venus de la Bal­tique, d’A­sie cen­trale, d’A­frique tro­pi­cale, d’É­gypte, de Chypre, du Levant et d’A­na­to­lie ; dont l’é­qui­page est poly­glotte ; dont les mar­chands manient des jeux de poids conver­tibles entre plu­sieurs stan­dards inter­na­tio­naux ; qui trans­porte l’é­qui­valent d’une lettre de change en métal et peut-être la cor­res­pon­dance qui va avec, sur le pre­mier livre connu de l’hu­ma­ni­té. Aucun des hommes du bord n’a­vait vu la Bal­tique ni le Zerav­chan ; aucun mineur de Mušis­ton n’a jamais su que son étain fini­rait par armer des héros achéens. C’est la défi­ni­tion même d’un sys­tème-monde : per­sonne n’en voit l’en­semble, et pour­tant cha­cun y tient sa place. Il aura fal­lu vingt-deux mille plon­gées pour que quel­qu’un, enfin, en voie l’en­semble — avec trois mille trois cents ans de retard.

Reste une der­nière leçon, plus intime. Ce navire nous est connu dans un détail que n’at­tein­dra jamais aucune bio­gra­phie ancienne : nous savons ce que ses hommes man­geaient (des olives, des figues, des gre­nades, du pois­son), com­ment ils pesaient (au sicle syrien), à quels dieux ils se confiaient (une déesse au bras levé, qui a cou­lé avec eux), sur quoi ils écri­vaient (de la cire, dans du buis), et jus­qu’à la brous­saille qu’ils avaient cou­pée pour caler leur char­ge­ment. Nous ne savons pas leurs noms. L’ar­chéo­lo­gie a cette pudeur : elle res­ti­tue tout de la vie, sauf l’é­tat civil. Sur la pente sous-marine d’U­lu­bu­run, entre 44 et 61 mètres, la Médi­ter­ra­née a gar­dé pen­dant trente-trois siècles le por­trait le plus com­plet jamais conser­vé d’un équi­page ano­nyme — et c’est peut-être la meilleure défi­ni­tion qu’on puisse don­ner de cette mer : une archive qui ne rend ses dos­siers qu’aux patients, et qui classe ses morts par cargaisons.

Repères

Le site. Le cap d’U­lu­bu­run se trouve à envi­ron 8,5 km au sud-est de Kaş, pro­vince d’An­ta­lya, Tur­quie. L’é­pave gisait sur une pente rocheuse entre 44 et 61 mètres de pro­fon­deur. Le site ori­gi­nel est aujourd’­hui vide ; une réplique immer­gée est acces­sible aux plon­geurs cer­ti­fiés dans les envi­rons de Kaş.

La fouille. Décou­verte signa­lée en 1982 par le plon­geur d’é­ponges Meh­med Çakır ; exper­tise de l’Ins­ti­tute of Nau­ti­cal Archaeo­lo­gy (INA) en 1982–1983 ; fouilles de 1984 à 1994 sous la direc­tion de George F. Bass puis de Cemal Pulak (Texas A&M Uni­ver­si­ty), soit onze cam­pagnes et 22 413 plongées.

La data­tion. Vers 1320 avant notre ère (den­dro­chro­no­lo­gie, céra­mique mycé­nienne HR IIIA2, sca­ra­bée de Néfer­ti­ti) — Bronze récent, contem­po­rain de la fin de la période amar­nienne en Égypte.

Le musée. Musée d’Ar­chéo­lo­gie sous-marine de Bodrum, châ­teau Saint-Pierre, Bodrum (pro­vince de Muğ­la). Salles dédiées à Ulu­bu­run avec réplique gran­deur nature du navire ; voir aus­si les salles Cape Geli­do­nya et Yassıada.

Pour aller plus loin

  • Cemal Pulak, « The Ulu­bu­run Ship­wreck: An Over­view », Inter­na­tio­nal Jour­nal of Nau­ti­cal Archaeo­lo­gy, 27/3, 1998 — la syn­thèse de réfé­rence par le fouilleur lui-même.
  • George F. Bass, « Oldest Known Ship­wreck Reveals Splen­dors of the Bronze Age », Natio­nal Geo­gra­phic, décembre 1987 — le grand récit de la décou­verte, super­be­ment illustré.
  • Eric H. Cline, 1177 avant J.-C. Le jour où la civi­li­sa­tion s’est effon­drée, La Décou­verte, 2015 — pour repla­cer Ulu­bu­run dans le sys­tème-monde du Bronze récent et sa chute.
  • Wayne Powell, Michael Fra­chet­ti et al., « Tin from Ulu­bu­run ship­wreck shows small-scale com­mo­di­ty exchange fue­led conti­nen­tal tin sup­ply across Late Bronze Age Eur­asia », Science Advances, 8/48, 2022 — l’é­tude iso­to­pique qui a réso­lu l’é­nigme de l’étain.
  • William H. Moran (éd.), Les Lettres d’El-Amar­na, Cerf, 1987 — la cor­res­pon­dance des rois du Bronze récent, indis­pen­sable arrière-plan documentaire.
  • Fer­nand Brau­del, Les Mémoires de la Médi­ter­ra­née. Pré­his­toire et Anti­qui­té, Fal­lois, 1998 — le maître, post­hume, sur la Médi­ter­ra­née d’a­vant les Grecs.
Read more
La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde

La Lycie,
Keko­va et Simena

La plus belle nécro­pole du monde

Le peuple des tom­beaux face à la mer

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde


I. Une baie comme un vestibule

Il faut arri­ver à Keko­va par la mer. C’est la seule entrée digne de ce nom, la seule qui res­pecte la logique du lieu. On embarque à Üçağız ou à Kaş, sur l’un de ces cabo­teurs de bois qu’on appelle ici gulet, et très vite le monde se réor­ga­nise : la côte se hérisse, se découpe, se replie sur elle-même en une suc­ces­sion de criques et de pres­qu’îles où le cal­caire gris plonge dans une eau d’une trans­pa­rence presque gênante, comme si la Médi­ter­ra­née avait déci­dé, à cet endroit pré­cis, de ne plus rien cacher.

Et de fait, elle ne cache plus rien. À quelques mètres sous la sur­face, le long de la rive nord de l’île de Keko­va, on dis­tingue des marches. Des esca­liers qui des­cendent dans l’eau et ne remontent jamais. Des seuils de mai­sons, des fon­da­tions, des murs ara­sés que les our­sins ont colo­ni­sés, des amphores bri­sées prises dans le sable clair. La ville s’ap­pe­lait Doli­kis­thè. Elle a glis­sé dans la mer il y a dix-huit siècles, lors d’une série de séismes qui ont fait bas­cu­ler toute cette por­tion de côte, et elle y est res­tée, mi-noyée mi-émer­gée, dans cet entre-deux qui est peut-être la condi­tion lycienne par excel­lence : ni tout à fait dans le monde des vivants, ni tout à fait dans celui des morts.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git. La Lycie est le pays au monde où les morts sont le plus visibles. Par­tout, sur les falaises, au bord des che­mins, au milieu des champs d’o­li­viers, dans les ports, jusque dans l’eau des lagunes, se dressent des tom­beaux : sar­co­phages mas­sifs coif­fés de cou­vercles en carène de navire ren­ver­sée, tombes rupestres imi­tant des façades de mai­sons en bois, piliers funé­raires por­tant leur chambre sépul­crale à dix mètres du sol. On a recen­sé plus d’un mil­lier de tombes monu­men­tales sur ce petit ter­ri­toire qui n’ex­cède pas, dans sa plus grande exten­sion, deux cents kilo­mètres de côtes. Aucune civi­li­sa­tion antique n’a lais­sé une signa­ture funé­raire aus­si dense, aus­si obsé­dante, aus­si archi­tec­tu­ra­le­ment inventive.

En face de l’île, sur la terre ferme, le vil­lage de Kaleköy occupe le site de l’an­tique Sime­na. Un châ­teau médié­val cou­ronne la col­line, bâti par les che­va­liers de Rhodes sur des fon­da­tions bien plus anciennes ; dans son enceinte se cache le plus petit théâtre de Lycie, sept gra­dins taillés direc­te­ment dans le rocher. En contre­bas, les mai­sons du vil­lage s’im­briquent dans les ruines, une nécro­pole de sar­co­phages dévale la pente vers l’eau, et dans le port même, à quelques brasses du quai, un sar­co­phage lycien émerge de la mer, posé sur son socle immer­gé, son cou­vercle ogi­val dres­sé au-des­sus des flots comme la proue d’un navire pétri­fié. C’est pro­ba­ble­ment le tom­beau le plus pho­to­gra­phié de Tur­quie. C’est sur­tout le résu­mé par­fait de ce que fut cette civi­li­sa­tion : un peuple de marins qui a construit pour ses morts des mai­sons en forme de bateaux, et dont les bateaux de pierre ont fini par prendre la mer.

Cet article vou­drait racon­ter cette his­toire. Celle des Lyciens, ce peuple ana­to­lien à la langue étrange et au fédé­ra­lisme pré­coce, que Mon­tes­quieu citait en exemple et que les Pères fon­da­teurs amé­ri­cains ont lu avant d’é­crire leur Consti­tu­tion. Et celle, plus intime, de ce coin de côte entre Kaş et Demre — Keko­va, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — où la Lycie se donne à voir dans son état le plus pur : des pierres, de l’eau, de la lumière, et des tombeaux.


II. Aux ori­gines : les Louk­ka des archives hittites

L’his­toire des Lyciens com­mence bien avant que les Grecs ne leur donnent ce nom. Elle com­mence dans les archives d’ar­gile de Hat­tu­sa, la capi­tale hit­tite, au cœur du pla­teau ana­to­lien, vers le milieu du deuxième mil­lé­naire avant notre ère.

Les tablettes cunéi­formes hit­tites men­tionnent à de nom­breuses reprises un pays et un peuple appe­lés Luk­ka. Les « terres de Luk­ka » (Luk­ka lands, comme disent les hit­ti­to­logues, car le terme appa­raît presque tou­jours au plu­riel, dési­gnant une région aux contours flous plu­tôt qu’un royaume consti­tué) se situaient dans le sud-ouest de l’A­na­to­lie, dans une zone qui recouvre assez bien la Lycie clas­sique et ses marges. Ce que les textes nous en disent est révé­la­teur : les Louk­ka sont insai­sis­sables. Ils n’ont pas de roi avec lequel négo­cier, pas de capi­tale à assié­ger, pas d’ad­mi­nis­tra­tion à sou­mettre. Ils appa­raissent tan­tôt comme des auxi­liaires mili­taires des Hit­tites — on les trouve dans la coa­li­tion ana­to­lienne qui affronte Ram­sès II à Qadesh en 1274 avant notre ère —, tan­tôt comme des rebelles chro­niques, tan­tôt comme des pirates écu­mant les côtes du Levant.

Une lettre fameuse retrou­vée à Ouga­rit, sur la côte syrienne, se plaint ain­si de raids menés par des navires louk­ka jus­qu’à Chypre et sur les côtes orien­tales de la Médi­ter­ra­née. Le pha­raon Mérenp­tah, à la fin du XIIIe siècle, inclut les Luk­ka dans la liste des « peuples de la mer » qui déferlent alors sur la Médi­ter­ra­née orien­tale, aux côtés des Shar­danes et des Ekwesh. Que ce peuple mon­ta­gnard et marin ait par­ti­ci­pé aux grands bou­le­ver­se­ments qui empor­tèrent l’âge du bronze — la chute de l’empire hit­tite, la des­truc­tion d’Ou­ga­rit, l’af­fai­blis­se­ment de l’É­gypte — n’a rien d’in­vrai­sem­blable : la géo­gra­phie lycienne, avec ses mon­tagnes qui tombent dans la mer, ses ports abri­tés et son arrière-pays impé­né­trable, a de tout temps fabri­qué des marins insou­mis. Elle fabri­que­ra encore, deux mille ans plus tard, les pirates cili­ciens et lyciens que Rome met­tra un siècle à réduire.

L’es­sen­tiel est là : les Lyciens ne sont pas des Grecs. C’est un point que le voya­geur, ébloui par les théâtres, les ago­ras et les ins­crip­tions grecques de l’é­poque romaine, oublie faci­le­ment. Les Lyciens sont des Ana­to­liens, héri­tiers directs des popu­la­tions lou­vites de l’âge du bronze. Leur langue, on le ver­ra, des­cend du lou­vite, cette grande langue indo-euro­péenne d’A­na­to­lie, cou­sine du hit­tite. Leur nom même pour eux-mêmes n’é­tait pas « Lyciens » : dans leurs ins­crip­tions, ils s’ap­pellent Trm̃mili, les Ter­miles — un nom que les auteurs grecs connais­saient d’ailleurs, puisque Héro­dote rap­porte que les Lyciens « s’ap­pe­laient autre­fois Termiles ».

Héro­dote, jus­te­ment. C’est lui qui, au Ve siècle avant notre ère, fixe pour les Grecs la légende des ori­gines lyciennes. Selon lui, les Ter­miles seraient venus de Crète, conduits par Sar­pé­don, frère de Minos, chas­sé de l’île à l’is­sue d’une que­relle dynas­tique. Ils auraient ensuite pris le nom de Lyciens en l’hon­neur de Lycos, fils de Pan­dion, un Athé­nien exi­lé venu les rejoindre. La légende est évi­dem­ment une construc­tion grecque, un de ces récits étio­lo­giques qui rat­tachent les peuples bar­bares à la généa­lo­gie hel­lé­nique. Mais elle dit quelque chose de vrai : dès l’é­poque archaïque, les Grecs per­çoivent les Lyciens comme un peuple à part, pres­ti­gieux, doté d’une ancien­ne­té propre, qu’il faut relier aux grandes légendes — la Crète minoenne, Athènes — plu­tôt que trai­ter en simple peu­plade indigène.

Et il y a une rai­son à ce pres­tige : Homère.


III. Les Lyciens d’Ho­mère : Sar­pé­don, Glau­cos et la plus belle mort de l’Iliade

Dans l’Iliade, les Lyciens occupent une place hors de pro­por­tion avec leur poids réel dans le monde égéen. Ils sont, de tous les alliés de Troie, les plus valeu­reux, les plus hono­rés, les seuls qui riva­lisent en noblesse avec les héros achéens. Leur contin­gent est conduit par deux figures magni­fiques : Sar­pé­don, fils de Zeus, et son cou­sin Glaucos.

C’est à Sar­pé­don qu’­Ho­mère prête l’une des défi­ni­tions les plus célèbres de l’é­thique aris­to­cra­tique grecque — pro­non­cée, iro­nie superbe, par un Lycien. Avant de mon­ter à l’as­saut du mur achéen, Sar­pé­don se tourne vers Glau­cos et lui demande, en sub­stance : pour­quoi sommes-nous hono­rés entre tous en Lycie, pour­quoi les meilleures parts au ban­quet, les meilleures terres au bord du Xanthe, sinon parce qu’il nous faut main­te­nant com­battre au pre­mier rang ? La noblesse comme dette, le pri­vi­lège comme obli­ga­tion de mou­rir le pre­mier : tout l’i­déal héroïque tient dans ce dis­cours, et c’est un prince lycien qui le porte.

La mort de Sar­pé­don, au chant XVI, sous les coups de Patrocle, est l’un des som­mets du poème. Zeus, son père, pèse un ins­tant la pos­si­bi­li­té de le sau­ver — de sus­pendre le des­tin — avant d’y renon­cer sous les remon­trances d’Hé­ra. Il fait alors pleu­voir des gouttes de sang sur la terre, en deuil de son fils, puis ordonne qu’A­pol­lon lave le corps, l’oigne d’am­broi­sie et le confie aux jumeaux Som­meil et Mort, qui l’emportent par les airs jus­qu’en Lycie, « où ses frères et ses proches l’en­se­ve­li­ront dans un tom­beau, sous une stèle, car tel est l’hon­neur dû aux morts ». Ce trans­port aérien du corps de Sar­pé­don vers sa patrie funé­raire a fas­ci­né les peintres de vases grecs — on pense au fameux cra­tère d’Eu­phro­nios. Mais on peut y lire aus­si, rétros­pec­ti­ve­ment, comme une pro­phé­tie : la Lycie, terre où l’on rap­porte les morts, terre du tom­beau par excel­lence. Homère savait-il que ce petit peuple cou­vri­rait ses mon­tagnes de sépulcres ? Évi­dem­ment non. Mais la coïn­ci­dence est de celles qui donnent envie de croire aux poètes.

Quant à Glau­cos, il est le héros de l’un des épi­sodes les plus étranges de l’Iliade : sa ren­contre avec Dio­mède au chant VI. Les deux guer­riers, sur le point de s’af­fron­ter, découvrent que leurs grands-pères étaient liés par les liens d’hos­pi­ta­li­té. Ils renoncent au com­bat et échangent leurs armures — et Glau­cos, « à qui Zeus ôta la rai­son », donne ses armes d’or contre des armes de bronze, « la valeur de cent bœufs contre neuf ». Les pro­verbes grecs en ont fait le type même du mar­ché de dupes. On peut pré­fé­rer y voir autre chose : la géné­ro­si­té somp­tuaire d’un prince pour qui l’hon­neur du geste vaut plus que le métal. Là encore, très lycien.

Le récit de Bel­lé­ro­phon, enchâs­sé dans ce même chant VI, rat­tache d’ailleurs la Lycie au plus vieux fonds légen­daire grec : c’est en Lycie que le héros corin­thien, mon­té sur Pégase, affronte la Chi­mère — ce monstre au corps de lion, de chèvre et de ser­pent dont l’antre était loca­li­sé par les Anciens près de l’ac­tuelle Çıralı, au mont Olym­pos de Lycie, où des éma­na­tions de gaz natu­rel brûlent encore aujourd’­hui à flanc de mon­tagne, flammes inex­tin­guibles que les navi­ga­teurs aper­ce­vaient depuis la mer. La Chi­mère existe : elle s’ap­pelle Yanar­taş, « la pierre qui brûle », et elle brûle toujours.


IV. Une langue morte deux fois : l’é­nigme lycienne

De la langue lycienne, il nous reste envi­ron deux cents ins­crip­tions sur pierre, quelques deux cents légendes moné­taires, et un immense sen­ti­ment de frus­tra­tion. Car cette langue, nous savons désor­mais la lire — son alpha­bet est déchif­fré depuis le XIXe siècle — mais nous ne la com­pre­nons encore qu’imparfaitement.

L’al­pha­bet lycien dérive de l’al­pha­bet grec, ou plus exac­te­ment d’un alpha­bet grec archaïque adap­té, enri­chi de signes propres pour noter des sons que le grec igno­rait — notam­ment des voyelles nasales, que les épi­gra­phistes trans­crivent ã et ẽ, et toute une série de consonnes typi­que­ment ana­to­liennes. Il compte vingt-neuf lettres. Les ins­crip­tions se lisent de gauche à droite, les mots sépa­rés par des double-points. Visuel­le­ment, un texte lycien res­semble à du grec qui aurait mal tour­né : on recon­naît des lettres fami­lières, on croit pou­voir lire, puis tout se dérobe.

La langue elle-même appar­tient à la famille ana­to­lienne des langues indo-euro­péennes — la branche la plus ancien­ne­ment attes­tée de toute la famille, celle du hit­tite et du lou­vite. Le lycien des­cend d’un dia­lecte lou­vite, ou du moins d’un très proche parent du lou­vite, ce qui confirme ce que les archives hit­tites lais­saient devi­ner : les Lyciens du pre­mier mil­lé­naire sont bien les héri­tiers des Louk­ka de l’âge du bronze, res­tés à l’é­cart des grands bou­le­ver­se­ments lin­guis­tiques, pro­té­gés par leurs mon­tagnes, pen­dant que le reste de l’A­na­to­lie occi­den­tale se phry­gia­ni­sait puis s’hellénisait.

Il existe même deux langues lyciennes : le lycien A, la langue com­mune de l’im­mense majo­ri­té des ins­crip­tions, et le lycien B, dit aus­si « milyen », connu par une poi­gnée de textes — dont des pas­sages poé­tiques gra­vés sur le fameux pilier ins­crit de Xan­thos —, plus archaïque, peut-être une langue lit­té­raire ou litur­gique, peut-être le dia­lecte d’une région inté­rieure. Le pilier ins­crit de Xan­thos, jus­te­ment, est le plus long texte lycien connu : plus de deux cent cin­quante lignes gra­vées sur les quatre faces d’un pilier funé­raire, mêlant lycien A, milyen et une épi­gramme en grec, à la gloire d’un prince de la dynas­tie xan­thienne, vain­queur de nom­breux com­bats à la fin du Ve siècle avant notre ère.

Le déchif­fre­ment doit presque tout à une pierre trou­vée en 1973 dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon, près de Xan­thos : la tri­lingue du Létôon, une stèle por­tant le même décret — l’ins­ti­tu­tion d’un culte — en lycien, en grec et en ara­méen, la langue admi­nis­tra­tive de l’empire perse. Datée de 337 avant notre ère envi­ron, elle a joué pour le lycien le rôle que la pierre de Rosette avait joué pour l’é­gyp­tien : une clef. Grâce à elle, la gram­maire lycienne a fait des bonds. Mais le cor­pus reste déses­pé­ré­ment mono­tone : l’é­cra­sante majo­ri­té des ins­crip­tions sont des épi­taphes, construites sur le même moule. Ebẽñnẽ xupã mẽne prñ­na­watẽ… — « Ce tom­beau, l’a construit Untel, fils d’Un­tel, pour lui-même, sa femme et ses enfants ». Suivent par­fois des clauses de pro­tec­tion : inter­dic­tion d’in­tro­duire un corps étran­ger dans la tombe, amendes payables au tré­sor fédé­ral ou à la cité, malé­dic­tions confiées aux dieux locaux, notam­ment à la « Mère de l’en­ceinte » et aux dieux des ancêtres. La langue lycienne est morte vers le IIIe siècle avant notre ère, rem­pla­cée par le grec ; puis elle est morte une seconde fois avec la dis­pa­ri­tion de toute mémoire de sa lec­ture, avant sa lente résur­rec­tion phi­lo­lo­gique. Ce que nous pou­vons lire d’elle, pour l’es­sen­tiel, ce sont des tombes qui parlent. Là encore : un peuple qui ne nous a légué presque que ses morts.

Un mot d’Hé­ro­dote, avant de quit­ter ce cha­pitre, car il a fait cou­ler beau­coup d’encre. L’his­to­rien affirme que les Lyciens ont « une cou­tume unique au monde : ils portent le nom de leur mère et non de leur père », et que l’é­tat civil d’un Lycien se décline par la lignée mater­nelle. On a long­temps vou­lu voir là le témoi­gnage d’un matriar­cat lycien. Les ins­crip­tions, hélas pour le roma­nesque, montrent des filia­tions pater­nelles par­fai­te­ment clas­siques — mais aus­si, il est vrai, une place remar­quable faite aux femmes : des tombes construites par des femmes, pour des femmes, des mères men­tion­nées à côté des pères, des prê­tresses émi­nentes. Pas de matriar­cat, donc, mais peut-être une socié­té où la paren­té mater­nelle comp­tait davan­tage que chez les Grecs — assez, en tout cas, pour frap­per un obser­va­teur du Ve siècle et ali­men­ter, vingt-cinq siècles plus tard, les rêve­ries de Bacho­fen sur le droit maternel.


V. Le temps des dynastes : Xan­thos, les Perses et le feu

L’his­toire poli­tique de la Lycie clas­sique s’ouvre sur une tra­gé­die que Héro­dote raconte en quelques lignes ter­ribles, et qui a fixé pour tou­jours l’i­mage du carac­tère lycien.

Vers 540 avant notre ère, Cyrus le Grand, ayant abat­tu le royaume de Lydie, envoie son géné­ral Har­page — un Mède — sou­mettre les côtes d’A­sie Mineure. Les cités grecques d’Io­nie tombent l’une après l’autre. Puis Har­page des­cend vers le sud, vers les pays cariens et lyciens. Devant Xan­thos, la prin­ci­pale cité lycienne, les habi­tants sortent en armes, affrontent l’ar­mée perse en rase cam­pagne, « peu nom­breux contre beau­coup », dit Héro­dote, et accom­plissent des pro­diges de valeur. Vain­cus, repous­sés dans leurs murs, ils ras­semblent alors sur l’a­cro­pole leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et leurs tré­sors, y mettent le feu, puis, liés par un ser­ment, effec­tuent une der­nière sor­tie et meurent tous au com­bat. Héro­dote ajoute ce détail ver­ti­gi­neux : de son temps, la plu­part des Xan­thiens qui se disaient lyciens des­cen­daient en réa­li­té de quatre-vingts familles qui se trou­vaient alors, par hasard, hors de la ville.

L’ho­lo­causte de Xan­thos n’est pro­ba­ble­ment pas une pure légende : les fouilles fran­çaises menées sur le site depuis 1950 ont mis au jour une couche d’in­cen­die datable du milieu du VIe siècle. Et l’his­toire se répé­te­ra : en 42 avant notre ère, lorsque Bru­tus, en quête d’argent pour la guerre civile romaine, assié­ge­ra Xan­thos, les habi­tants pré­fé­re­ront à nou­veau le sui­cide col­lec­tif et le feu à la red­di­tion — Plu­tarque et Appien décrivent des scènes d’hor­reur qui lais­sèrent Bru­tus lui-même en larmes, offrant une récom­pense à ses sol­dats pour chaque Xan­thien sau­vé des flammes. Deux auto­des­truc­tions à cinq siècles de dis­tance : on com­prend que les Anciens aient tenu les Lyciens pour le peuple le plus farou­che­ment épris de liber­té de toute l’Asie.

La domi­na­tion perse, une fois éta­blie, prit pour­tant en Lycie un visage assez doux : celui d’un pro­tec­to­rat loin­tain, exer­cé à tra­vers des dynastes locaux. Du milieu du VIe au milieu du IVe siècle, la Lycie est gou­ver­née par des princes indi­gènes qui frappent mon­naie — de superbes sta­tères d’argent ornés de san­gliers, de tris­kèles, de têtes d’A­thé­na — et se font construire à Xan­thos des tom­beaux-piliers monu­men­taux. Le plus puis­sant d’entre eux, Kuprl­li, règne sur l’es­sen­tiel du pays au début du Ve siècle et frappe mon­naie pen­dant un demi-siècle. Ses suc­ces­seurs, Khe­ri­ga et Kherẽi, sont les com­man­di­taires pro­bables du pilier ins­crit et du fameux « tom­beau des Har­pyes » — un pilier funé­raire dont les reliefs de marbre, aujourd’­hui au Bri­tish Museum, montrent des créa­tures ailées empor­tant de petits per­son­nages : non pas des har­pies, en réa­li­té, mais sans doute des sirènes psy­cho­pompes, empor­tant les âmes des défunts comme Som­meil et Mort avaient empor­té Sarpédon.

Épi­sode piquant de cette période : la Lycie a four­ni cin­quante navires à la flotte de Xerxès lors de la seconde guerre médique — Héro­dote décrit leurs équi­pages por­tant cui­rasses, jam­bières, arcs de cor­nouiller et bon­nets de feutre cou­ron­nés de plumes. Puis, après la vic­toire grecque, la Lycie bas­cule un temps dans la Ligue de Délos, l’al­liance athé­nienne : les listes du tri­but athé­nien men­tionnent les Lyciens dans les années 440. L’ex­pé­di­tion mili­taire que l’A­thé­nien Mélé­sandre conduit en Lycie vers 430 pour y lever le tri­but se ter­mine par sa mort au com­bat — un évé­ne­ment assez notable pour que le pilier ins­crit de Xan­thos, côté lycien, s’en fasse l’é­cho, se van­tant de la vic­toire. Puis la région retourne dans l’or­bite perse.

Le IVe siècle voit s’é­le­ver la figure la plus sin­gu­lière de cette période : Péri­clès — oui, Péri­clès — de Limy­ra, dynaste de Lycie orien­tale, qui vers 380–360 tente d’u­ni­fier le pays sous son auto­ri­té, guer­roie contre ses rivaux, et se fait construire à Limy­ra un tom­beau en forme de temple ionique dont les carya­tides et les frises se vou­laient une réponse à l’É­rech­théion d’A­thènes. Son nom grec, son pro­gramme archi­tec­tu­ral, son ambi­tion monar­chique disent l’hel­lé­ni­sa­tion galo­pante des élites lyciennes — au moment même où la Lycie, mêlée à la grande révolte des satrapes, finit par perdre son auto­no­mie : Artaxerxès III la place sous le contrôle du satrape carien, et c’est la mai­son d’Hé­ca­tom­nos — celle de Mau­sole, l’homme du Mau­so­lée — qui admi­nistre désor­mais le pays. Le fameux « Monu­ment des Néréides » de Xan­thos, ce tom­beau en forme de petit temple ionique entou­ré de figures fémi­nines aux dra­pés mouillés, remon­té aujourd’­hui dans une salle entière du Bri­tish Museum, est le chef-d’œuvre de cet art gré­co-lycien des dynastes : un prince ana­to­lien enter­ré comme un dieu grec.

En 334–333, Alexandre des­cend la côte. La Lycie se rend sans com­battre — Xan­thos, pour une fois, ouvre ses portes. Après la mort du conqué­rant, le pays passe aux Pto­lé­mées d’É­gypte, qui le tiennent pen­dant l’es­sen­tiel du IIIe siècle : c’est l’é­poque où le grec achève de sup­plan­ter le lycien, où les cités se dotent d’ins­ti­tu­tions à la grecque, de gym­nases, de théâtres. Puis Antio­chos III, le grand roi séleu­cide, s’empare de la région en 197 ; vain­cu par Rome à Magné­sie, il doit céder l’A­sie Mineure, et le trai­té d’A­pa­mée, en 188, livre la Lycie à Rhodes — en récom­pense des ser­vices ren­dus par l’île aux Romains.

Les Lyciens vécurent la domi­na­tion rho­dienne comme une insulte. Eux qui avaient été les alliés des rois se retrou­vaient sujets d’une cité mar­chande. Ils se sou­le­vèrent, pro­tes­tèrent à Rome, envoyèrent ambas­sade sur ambas­sade, arguant qu’ils avaient été confiés à Rhodes « comme des amis, non comme un cadeau ». En 167 avant notre ère, le Sénat, aga­cé par l’ar­ro­gance rho­dienne, tran­cha en leur faveur : la Lycie fut décla­rée libre. De cette liber­té recou­vrée allait naître la plus inté­res­sante des construc­tions poli­tiques lyciennes — celle qui vau­drait au petit peuple des tom­beaux une pos­té­ri­té inat­ten­due dans l’his­toire des idées.


VI. La Ligue lycienne : le fédé­ra­lisme avant la lettre

C’est Stra­bon, géo­graphe grec du temps d’Au­guste, qui nous décrit le fonc­tion­ne­ment du « sys­tème lycien » — tò Lykiakòn sústē­ma — avec une pré­ci­sion qui a fait le bon­heur des théo­ri­ciens politiques.

La Ligue lycienne ras­sem­blait vingt-trois cités. Les six plus grandes — Xan­thos, Pata­ra, Pina­ra, Olym­pos, Myra, Tlos — dis­po­saient cha­cune de trois voix à l’as­sem­blée fédé­rale ; les cités moyennes de deux voix ; les petites d’une seule. Les charges finan­cières et les contri­bu­tions se répar­tis­saient selon la même pro­por­tion. L’as­sem­blée, qui se réunis­sait dans une ville choi­sie à chaque fois, éli­sait un magis­trat suprême, le lyciarque, ain­si que les juges et les autres magis­trats fédé­raux, tous dési­gnés au pro­ra­ta des voix. La Ligue frap­pait mon­naie com­mune, condui­sait une poli­tique étran­gère com­mune, entre­te­nait un sanc­tuaire fédé­ral — le Létôon, près de Xan­thos, consa­cré à Léto et à ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis, divi­ni­tés natio­nales de la Lycie.

Autre­ment dit : une repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle à l’im­por­tance des membres, un exé­cu­tif fédé­ral élu, une jus­tice fédé­rale, des finances com­munes — au IIe siècle avant notre ère. Les ligues et confé­dé­ra­tions n’é­taient pas rares dans le monde grec (Béo­tie, Achaïe, Éto­lie), mais aucune n’a­vait pous­sé aus­si loin la ratio­na­li­té pro­por­tion­nelle, et aucune sur­tout n’a eu la chance d’être décrite avec tant de net­te­té par un auteur aus­si lu que Strabon.

La suite appar­tient à l’his­toire des idées poli­tiques. Mon­tes­quieu, dans L’Es­prit des lois, cher­chant des modèles de « répu­blique fédé­ra­tive », exa­mine la Ligue lycienne et conclut : « S’il fal­lait don­ner un modèle d’une belle répu­blique fédé­ra­tive, je pren­drais la répu­blique de Lycie. » L’é­loge sera relayé, trente ans plus tard, de l’autre côté de l’At­lan­tique : dans les débats sur la Consti­tu­tion amé­ri­caine, Hamil­ton et Madi­son citent expres­sé­ment la Ligue lycienne — dans les Fede­ra­list Papers — comme pré­cé­dent d’une confé­dé­ra­tion où le pou­voir fédé­ral s’exerce pro­por­tion­nel­le­ment au poids des membres, contre le modèle d’une voix par État. Que les délé­gués de Phi­la­del­phie aient dis­cu­té, en 1787–1788, du sys­tème de vote de Xan­thos et de Pata­ra, voi­là qui donne le ver­tige : la petite Lycie, pays de cent cin­quante kilo­mètres de côtes, a glis­sé son mot dans la fabrique de la plus grande fédé­ra­tion moderne.

Il faut certes rai­son gar­der : la Ligue « libre » ne dura guère qu’un siècle et quart. En 43 de notre ère, l’empereur Claude, invo­quant des troubles internes — des citoyens romains avaient été mis à mort lors de dis­sen­sions civiques —, annexa la Lycie et en fit une pro­vince, bien­tôt jume­lée avec la Pam­phy­lie voi­sine. Mais la Ligue sur­vé­cut à l’an­nexion : vidée de sa sou­ve­rai­ne­té, elle conti­nua sous l’Em­pire à élire son lyciarque, à gérer les cultes et les fêtes, à dis­tri­buer hon­neurs et sta­tues, deve­nue une sorte de conseil régio­nal des notables. C’est de cette époque impé­riale que datent la plu­part des monu­ments que le voya­geur admire aujourd’­hui : les théâtres, les thermes, les gre­niers d’Ha­drien à Pata­ra et Andriake, les grandes ave­nues à por­tiques. La Lycie romaine fut pros­père, pai­sible et pas­sa­ble­ment ennuyeuse — le contraire exact de sa répu­ta­tion héroïque. Elle expor­tait du bois de cèdre, des éponges, du pois­son salé, de la pourpre, et envoyait au monde un citoyen qui allait deve­nir l’un des per­son­nages les plus uni­ver­sel­le­ment aimés de l’his­toire : Nico­las, évêque de Myra au IVe siècle, saint patron des marins, des enfants et des pri­son­niers, ancêtre loin­tain — par mille détours hol­lan­dais et amé­ri­cains — du Père Noël. Il est piquant de son­ger que San­ta Claus est né lycien, à une poi­gnée de kilo­mètres de Kekova.


VII. Pata­ra, la capi­tale des sables

Puis­qu’il a été ques­tion de la Ligue, il faut s’ar­rê­ter dans sa capi­tale — car la Lycie fédé­rale avait bien une capi­tale de fait, et c’é­tait Pata­ra. Le lec­teur par­don­ne­ra ce détour de qua­rante kilo­mètres à l’ouest de Keko­va : il n’est pas un détour, il est le centre.

Pata­ra était tout à la fois : le pre­mier port de Lycie, à l’embouchure du Xanthe ; le siège de l’as­sem­blée fédé­rale, qui s’y réunis­sait de pré­fé­rence ; l’o­racle natio­nal, où Apol­lon « Pata­reus » ren­dait ses arrêts pen­dant les mois d’hi­ver — Héro­dote décrit la pro­phé­tesse enfer­mée la nuit dans le temple pour y rece­voir le dieu, et les Anciens tenaient l’o­racle de Pata­ra pour l’é­gal hiver­nal de Délos, au point que cer­tains fai­saient naître Apol­lon ici plu­tôt que dans les Cyclades. La ville fut de toutes les his­toires : Alexandre s’en empa­ra, les Pto­lé­mées la rebap­ti­sèrent un temps Arsi­noé sans que le nom prenne, Han­ni­bal y pas­sa, Bru­tus l’é­par­gna après le car­nage de Xan­thos — les Pata­riens, plus avi­sés que leurs voi­sins, ayant fini par se rendre —, et c’est dans son port que l’a­pôtre Paul, au retour de son troi­sième voyage, chan­gea de navire pour la Phé­ni­cie, comme le notent les Actes des Apôtres. C’est à Pata­ra enfin que naquit, vers 270 de notre ère, un cer­tain Nico­las, futur évêque de Myra : le Père Noël est non seule­ment lycien, comme on l’a dit, mais pata­rien de naissance.

La ville romaine fut somp­tueuse, et ses ruines le sont res­tées : un arc monu­men­tal à trois baies qui ser­vait aus­si de châ­teau d’eau, des thermes, une ave­nue à colon­nades dal­lée qui s’en­fonce lit­té­ra­le­ment dans la nappe phréa­tique, un théâtre de six mille places, le grand gre­nier d’Ha­drien, et deux monu­ments qui valent qu’on s’y arrête. Le pre­mier est le bou­leu­té­rion, le conseil fédé­ral : c’est dans cet hémi­cycle cou­vert que sié­geait l’as­sem­blée de la Ligue, que l’on votait à trois, deux ou une voix, que l’on éli­sait le lyciarque — c’est, si l’on veut, le plus ancien « par­le­ment fédé­ral » conser­vé au monde. La Tur­quie l’a inté­gra­le­ment res­tau­ré et ne s’y est pas trom­pée : la Grande Assem­blée natio­nale d’An­ka­ra a par­rai­né le chan­tier, et 2020 fut décré­tée « année de Pata­ra », le ber­ceau lycien du par­le­men­ta­risme ser­vant d’an­cêtre sym­bo­lique au par­le­ment turc. Le second est le phare éle­vé sous Néron à l’en­trée du port, daté par son ins­crip­tion de l’an 64–65 : l’un des plus anciens phares connus au monde, abat­tu — pro­ba­ble­ment par un tsu­na­mi médié­val — puis rele­vé pierre à pierre par les archéo­logues ces der­nières années, au terme d’une anas­ty­lose spec­ta­cu­laire. Un par­le­ment et un phare : dif­fi­cile de mieux résu­mer une civi­li­sa­tion de cités mari­times confédérées.

Le des­tin de Pata­ra tient pour­tant dans un élé­ment que l’An­ti­qui­té ne men­tionne qu’en pas­sant et qui a fini par tout recou­vrir : le sable. Le port, mal défen­du contre les allu­vions du Xanthe et la dérive lit­to­rale, s’est ensa­blé au fil des siècles byzan­tins ; la lagune a rem­pla­cé les bas­sins, les dunes ont mar­ché sur la ville, ense­ve­lis­sant l’a­ve­nue, le théâtre à demi, le phare tout entier — le conser­vant, aus­si, comme Pom­péi sous sa cendre. Aujourd’­hui, la plage de Pata­ra aligne douze kilo­mètres de sable inin­ter­rom­pu, la plus longue de Tur­quie, ados­sée à un cor­don dunaire qui pro­tège à la fois les ruines et l’un des der­niers grands sites de ponte de la tor­tue caouanne, Caret­ta caret­ta, en Médi­ter­ra­née. La zone est inté­gra­le­ment pro­té­gée : pas une construc­tion sur la plage, éclai­rage inter­dit en sai­son de ponte, et l’on accède à la mer en tra­ver­sant la ville antique — le gui­chet des ruines est aus­si celui de la plage, ce qui doit faire de Pata­ra le seul endroit au monde où l’on va se bai­gner en pas­sant devant un par­le­ment du IIe siècle avant notre ère. L’o­racle d’A­pol­lon s’est tu, le port est un marais à fla­mants, mais les tor­tues remontent chaque été pondre dans le sable qui a man­gé la ville : il y a, dans cette relève, une jus­tice dont les Lyciens, experts en éter­ni­tés, auraient cer­tai­ne­ment appré­cié l’i­ro­nie douce.


VIII. La mort en majes­té : une archi­tec­ture pour l’éternité

Venons-en main­te­nant au cœur du sujet — à ce qui fait de la Lycie, aux yeux de qui­conque l’a par­cou­rue, un pays abso­lu­ment sin­gu­lier : ses tombeaux.

Toute civi­li­sa­tion construit pour ses morts. Mais la plu­part les mettent à l’é­cart : nécro­poles hors les murs chez les Grecs et les Romains, val­lées funé­raires en Égypte, tumu­lus iso­lés en Étru­rie ou en Phry­gie. Les Lyciens, eux, ont fait exac­te­ment l’in­verse. Leurs tombes sont par­tout, et d’a­bord au milieu des vivants : sur l’a­go­ra, le long des rues, dans les ports, ados­sées aux théâtres, incrus­tées dans les falaises qui dominent les villes. À Sime­na, les sar­co­phages dévalent la pente entre les mai­sons. À Tei­mius­sa, ils occupent le rivage même, les pieds dans l’eau. Le mort lycien n’est pas relé­gué : il habite la ville, il en sur­veille les entrées, il en signe le pay­sage. Cer­tains cher­cheurs ont par­lé de « cités des morts miroirs des cités des vivants » ; on serait ten­té de dire que la dis­tinc­tion elle-même, en Lycie, perd de sa netteté.

La typo­lo­gie funé­raire lycienne com­prend quatre grandes familles, que le voya­geur apprend vite à reconnaître.

Les tombes-piliers, d’a­bord — la forme la plus ancienne et la plus étrange. Un mono­lithe ou un empi­le­ment de blocs, haut par­fois de plus de huit mètres, dres­sé au cœur de la cité, por­tant à son som­met une chambre funé­raire fer­mée par des dalles. Le mort y trône lit­té­ra­le­ment au-des­sus de la ville. Le tom­beau des Har­pyes de Xan­thos, avec ses reliefs de sirènes ravis­seuses d’âmes, et le pilier ins­crit, avec ses deux cent cin­quante lignes de texte, sont les repré­sen­tants les plus fameux de cette famille réser­vée, semble-t-il, aux dynastes et aux très grandes familles de l’é­poque clas­sique. On n’en connaît guère qu’une qua­ran­taine, presque toutes en Lycie occi­den­tale et centrale.

Les tombes rupestres, ensuite — les plus spec­ta­cu­laires, celles qui font les cou­ver­tures des livres. Creu­sées à flanc de falaise, par­fois par dizaines sur une même paroi comme à Myra, Tlos ou Pina­ra, elles repro­duisent en pierre, avec une minu­tie hal­lu­ci­nante, l’ar­chi­tec­ture domes­tique lycienne en bois : poutres saillantes, entre­toises, pan­neaux, lin­teaux débor­dants — jus­qu’aux têtes de che­villes. Grâce à elles, nous savons à quoi res­sem­blaient les mai­sons lyciennes, dont pas une n’a sur­vé­cu : des struc­tures de bois à étages, à toit plat ou légè­re­ment bom­bé. La tombe est une mai­son, lit­té­ra­le­ment : la « mai­son d’é­ter­ni­té » que l’é­pi­taphe désigne du mot prñ­na­wa, déri­vé du verbe « construire (une mai­son) ». Cer­taines façades adoptent le voca­bu­laire grec — fron­tons, colonnes ioniques : ce sont les « tombes-temples », comme la fameuse tombe dite d’A­myn­tas à Tel­mes­sos (Fethiye), qui domine la ville moderne de sa façade de temple in antis haute comme un immeuble.

Les sar­co­phages, enfin — la signa­ture lycienne par excel­lence, et la forme qui règne sans par­tage dans la région de Keko­va. Le sar­co­phage lycien clas­sique est un objet extra­or­di­naire : un socle mas­sif, sou­vent creu­sé d’une chambre infé­rieure (l’hypo­so­rion, des­ti­né aux dépen­dants ou aux membres secon­daires de la famille), une cuve, et sur­tout ce cou­vercle unique au monde : une haute voûte en ogive, à crête faî­tière, flan­quée de tenons laté­raux, dont la sil­houette évoque irré­sis­ti­ble­ment une coque de navire retour­née. Les archéo­logues dis­cutent depuis un siècle de cette forme : imi­ta­tion d’une toi­ture de bois cin­trée ? Rémi­nis­cence navale ? L’œil, lui, a tran­ché depuis long­temps : ce sont des bateaux. Un port lycien avec ses sar­co­phages — Sime­na, pré­ci­sé­ment — res­semble à une flot­tille tirée au sec pour l’hi­ver­nage, atten­dant une sai­son de navi­ga­tion qui ne vien­dra plus. Pour un peuple de marins dont Homère déjà chan­tait les navires, et dont les morts, comme Sar­pé­don, voya­geaient pour ren­trer au pays, l’i­mage n’a rien de forcé.

La qua­trième famille est plus modeste : fosses, tombes maçon­nées, chambres simples — la mort des pauvres, qui ne laisse guère de traces dans le pay­sage ni dans les livres.

Deux traits encore, qui achèvent le por­trait. D’une part, la tombe lycienne est une affaire de famille et de droit : les épi­taphes pré­cisent qui a le droit d’y être dépo­sé — le construc­teur, sa femme, ses enfants, par­fois sa mère, ses affran­chis — et qui ne l’a pas ; les contre­ve­nants s’ex­posent à des amendes consi­dé­rables, payables à la Ligue, à la cité ou au sanc­tuaire, et à la colère des dieux. La tombe est un bien, trans­mis, pro­té­gé, admi­nis­tré ; cer­taines ins­crip­tions d’é­poque romaine pré­voient même des rentes pour l’en­tre­tien et le fleu­ris­se­ment du monu­ment. D’autre part, la tombe est tour­née vers les vivants : ses reliefs montrent des ban­quets, des scènes d’au­dience, des com­bats, des adieux ; le mort y paraît en majes­té, entou­ré des siens, dans la pos­ture du maître de mai­son rece­vant. Rien de macabre dans tout cela. La nécro­pole lycienne n’est pas un memen­to mori : c’est un annuaire de la nota­bi­li­té, un livre de famille à ciel ouvert, une manière pour les lignées de tenir leur rang par-delà la mort. Et c’est peut-être pour cela que ces champs de tom­beaux, qui devraient être lugubres, dégagent au contraire — tous les voya­geurs le disent — une paix presque joyeuse.


IX. Keko­va : la ville qui a glis­sé dans la mer

Et nous voi­ci reve­nus à la baie, munis désor­mais de tout ce qu’il faut pour la lire.

L’île de Keko­va — Keko­va Adası — est une longue échine cal­caire de sept kilo­mètres et demi, orien­tée d’est en ouest, qui court paral­lè­le­ment à la côte à envi­ron cinq cents mètres du rivage. Entre l’île et la terre ferme s’é­tend un che­nal abri­té, une véri­table rade natu­relle longue de plu­sieurs milles, fer­mée à l’ouest et à l’est par des passes étroites : l’un des meilleurs mouillages de toute la côte sud de l’A­na­to­lie, appré­cié des marins de l’An­ti­qui­té comme des plai­san­ciers d’au­jourd’­hui, des galères byzan­tines comme des gulets de Kaş. Le nom turc de l’île signi­fie­rait « plaine de thym » ; l’An­ti­qui­té la connais­sait, semble-t-il, sous le nom de Dolikisthè.

C’est sur la rive nord de l’île, face au che­nal, que s’é­ten­dait la petite ville que l’on appelle aujourd’­hui « la cité englou­tie » — Batık Şehir en turc. Il faut être hon­nête avec le lec­teur : nous ne savons presque rien de son his­toire évé­ne­men­tielle. Aucun auteur antique ne la raconte ; les ins­crip­tions y sont rares ; le site n’a jamais fait l’ob­jet de fouilles sys­té­ma­tiques, la zone étant aujourd’­hui stric­te­ment pro­té­gée. Ce que nous voyons, en revanche, est élo­quent : des dizaines de struc­tures — fon­da­tions de mai­sons, murs, esca­liers, quais, citernes, ate­liers — s’é­tagent sur la pente de l’île et se pour­suivent sous l’eau, jus­qu’à plu­sieurs mètres de pro­fon­deur. Des esca­liers des­cendent du flanc de l’île et dis­pa­raissent dans la mer. Des seuils de portes ouvrent sur l’eau. Des anneaux d’a­mar­rage, des cuves, des frag­ments d’am­phores gisent par quelques mètres de fond, par­fai­te­ment visibles depuis la sur­face tant l’eau est claire.

L’ex­pli­ca­tion de ce pay­sage tient en un mot : tec­to­nique. La côte lycienne se trouve à l’a­plomb de la zone de sub­duc­tion hel­lé­nique, là où la plaque afri­caine plonge sous la plaque ana­to­lienne — l’une des régions sis­miques les plus actives de la Médi­ter­ra­née. Au IIe siècle de notre ère, une série de trem­ble­ments de terre — les sources antiques et l’ar­chéo­lo­gie sis­mique évoquent notam­ment un séisme majeur en 141, qui dévas­ta la Lycie et que le grand éver­gète Opra­moas de Rho­dia­po­lis contri­bua à répa­rer à coups de mil­lions de deniers — pro­vo­qua l’af­fais­se­ment de blocs entiers de la côte. À Keko­va, le flanc nord de l’île s’est enfon­cé de plu­sieurs mètres. La par­tie basse de Doli­kis­thè — les quais, les entre­pôts, les mai­sons du front de mer — est pas­sée sous le niveau des flots ; la par­tie haute est res­tée émer­gée. La ville n’a pas été englou­tie en un jour, à la manière d’une Atlan­tide : elle a glis­sé, puis la lente remon­tée du niveau marin depuis l’An­ti­qui­té a ache­vé le tra­vail. Les habi­tants ont pro­ba­ble­ment conti­nué quelque temps d’oc­cu­per les hau­teurs, puis la vie s’est dépla­cée vers les sites voi­sins, mieux abri­tés, plus com­modes : Sime­na en face, Tei­mius­sa au fond de la baie.

Il faut dire ce qu’est aujourd’­hui la ren­contre avec ce lieu, car aucune des­crip­tion archéo­lo­gique n’en rend compte. Le bateau longe l’île au ralen­ti — la navi­ga­tion est régle­men­tée, le mouillage inter­dit, la bai­gnade et la plon­gée pro­hi­bées dans toute la zone de la cité englou­tie afin de pro­té­ger les ves­tiges du pillage qui les a long­temps mena­cés. On glisse le long d’une paroi rousse et grise pique­tée de thym et de figuiers sau­vages, et sou­dain l’œil com­prend : cette ligne dans le rocher est un mur ; cette échan­crure régu­lière, un esca­lier ; cette ombre géo­mé­trique sous l’eau tur­quoise, l’angle d’une mai­son. Pen­dant plu­sieurs cen­taines de mètres, la ville défile ain­si, mi-lisible mi-dis­soute, dédou­blée par le miroir de l’eau qui super­pose au ves­tige réel son reflet trem­blé. Les jours de mer par­fai­te­ment calme, on ne sait plus très bien ce qui est au-des­sus et ce qui est au-des­sous, ce qui appar­tient encore à la terre et ce qui a été ren­du à la mer. Peu de sites antiques pro­curent cette sen­sa­tion exacte : non pas la ruine — la ruine, on connaît —, mais la sub­mer­sion, c’est-à-dire la ruine en train de se pro­duire, arrê­tée dans son mou­ve­ment, comme une vague pétrifiée.

À l’ex­tré­mi­té occi­den­tale de l’île s’ouvre la crique de Ter­sane — « l’ar­se­nal », en turc —, une anse en fer à che­val au fond de laquelle se dresse l’ab­side éven­trée d’une cha­pelle byzan­tine, les pieds dans les galets. Le nom garde la mémoire d’une fonc­tion : la crique ser­vit, à l’é­poque byzan­tine sans doute, de chan­tier ou d’a­bri pour les navires. L’ab­side soli­taire, ouverte sur la mer comme une conque, est deve­nue l’un des emblèmes du site — et le but d’ex­cur­sion des kaya­kistes, car si la bai­gnade est inter­dite devant la cité englou­tie, elle est per­mise dans plu­sieurs anses de la zone, et la tra­ver­sée du che­nal en kayak de mer, depuis Üçağız, est deve­nue la manière la plus douce et la plus juste de visi­ter ce pay­sage : au ras de l’eau, sans moteur, à la vitesse des anciens.

L’en­semble de la région — l’île, le che­nal, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — est clas­sé zone spé­cia­le­ment pro­té­gée par la Tur­quie et ins­crit depuis 2000 sur la liste indi­ca­tive du patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO. Pro­tec­tion méri­tée, et fra­gile : la pres­sion tou­ris­tique de Kaş toute proche, le bal­let des bateaux d’ex­cur­sion, la ten­ta­tion immo­bi­lière qui ronge toute la côte turque rap­pellent que la sur­vie de ce lieu, qui a tra­ver­sé les séismes, dépend désor­mais d’ar­bi­trages admi­nis­tra­tifs. Les civi­li­sa­tions meurent aus­si de décrets.


X. Sime­na : le châ­teau, le théâtre et le sar­co­phage dans l’eau

En face de la cité englou­tie, sur la terre ferme, une col­line conique s’a­vance dans le che­nal, cou­ron­née de rem­parts cré­ne­lés. C’est Kaleköy — « le vil­lage du châ­teau » —, l’an­tique Sime­na, et c’est peut-être, de tous les lieux habi­tés de Médi­ter­ra­née, celui où la super­po­si­tion des âges est la plus dense au mètre carré.

Sime­na ne fut jamais une grande cité. Son nom appa­raît dans les listes de Pline l’An­cien et chez les géo­graphes, ses mon­naies et ses ins­crip­tions attestent son exis­tence dès l’é­poque clas­sique — une ins­crip­tion du site remon­te­rait au IVe siècle avant notre ère —, mais elle demeu­ra tou­jours une petite ville por­tuaire, satel­lite de ses voi­sines plus puis­santes. Son des­tin ins­ti­tu­tion­nel le dit bien : à l’é­poque de la Ligue, Sime­na ne votait pas pour elle-même. Elle appar­te­nait à une sym­po­li­tie — une com­mu­nau­té poli­tique grou­pée — conduite par la cité d’A­per­lai, de l’autre côté de la pres­qu’île, et qui ras­sem­blait quatre bour­gades : Aper­lai, Sime­na, Apol­lo­nia et Isin­da. Les citoyens de Sime­na se disaient offi­ciel­le­ment « Aper­lites de Sime­na ». Une voix pour quatre vil­lages : on mesure la modes­tie de l’en­semble — et l’on touche du doigt, en pas­sant, la gra­nu­la­ri­té extra­or­di­naire de ce fédé­ra­lisme lycien qui emboî­tait des sym­po­li­ties dans une confé­dé­ra­tion, comme des pou­pées russes politiques.

Mais ce que Sime­na n’a pas eu en puis­sance, elle l’a eu en conti­nui­té. Le site est habi­té depuis deux mille cinq cents ans sans inter­rup­tion : ville lycienne, bour­gade romaine, vil­lage byzan­tin, poste médié­val, hameau otto­man de pêcheurs, vil­lage turc d’au­jourd’­hui — une tren­taine de familles, des mai­sons de pierre et de bois dégrin­go­lant vers le port, des ter­rasses de res­tau­rants sur pilo­tis, pas de route. Car c’est l’autre sin­gu­la­ri­té de Kaleköy : on n’y accède qu’à pied — une heure de sen­tier depuis Üçağız, à tra­vers la gar­rigue et les tom­beaux — ou par la mer. L’ab­sence de route a fait ce que aucun clas­se­ment n’au­rait pu faire : elle a figé le vil­lage dans son échelle antique.

Le châ­teau qui coiffe la col­line est, dans son état actuel, une œuvre des che­va­liers de Saint-Jean de Rhodes, qui ver­rouillèrent au Moyen Âge tar­dif ce mouillage stra­té­gique face à la menace turque, réuti­li­sant des for­ti­fi­ca­tions byzan­tines elles-mêmes assises sur des murs antiques : dans les sou­bas­se­ments de l’en­ceinte, l’œil repère des assises poly­go­nales qui remontent à l’é­poque lycienne clas­sique. Du che­min de ronde, la vue embrasse tout le sys­tème du lieu : le che­nal, l’île de Keko­va éti­rée comme un ani­mal endor­mi, les passes, les îlots, et au fond la baie fer­mée d’Ü­çağız. On com­prend d’un regard pour­quoi trente géné­ra­tions de stra­tèges ont tenu ce piton.

Et au centre de l’en­ceinte, taillé dans le rocher vif, le voya­geur découvre la plus déli­cieuse sur­prise du site : un théâtre minus­cule, sept ran­gées de gra­dins creu­sées direc­te­ment dans la pente cal­caire, pou­vant accueillir peut-être trois cents spec­ta­teurs. C’est le plus petit théâtre de toute la Lycie — de tous les théâtres antiques connus d’A­na­to­lie, peut-être. Il dit mieux que n’im­porte quel trai­té ce que fut la roma­ni­sa­tion des cam­pagnes d’A­sie Mineure : même un bourg de pêcheurs de quelques cen­taines d’âmes vou­lait son théâtre, son mor­ceau de vie civique grecque, ses concours et ses assem­blées — à sa taille. On s’as­sied sur le gra­din supé­rieur, on regarde la mer par-des­sus l’or­ches­tra, et l’on se dit que le spec­tacle, ici, n’a jamais été sur la scène.

Sur le flanc ouest de la col­line, hors les murs, s’é­tend la nécro­pole : plu­sieurs dizaines de sar­co­phages lyciens d’é­poque romaine, dis­per­sés dans les oli­viers et les carou­biers, cou­vercles ogi­vaux dres­sés dans tous les sens, cer­tains bas­cu­lés par les séismes, d’autres éven­trés par les pilleurs d’au­tre­fois, tous colo­ni­sés par le thym et les chèvres. Beau­coup portent des ins­crip­tions grecques ; les tenons de leurs cou­vercles s’ornent par­fois de mufles de lions. C’est la flot­tille dont je par­lais plus haut : une escadre de navires de pierre échoués sur la col­line, proues levées vers le large.

En contre­bas, près du rivage, les ves­tiges de thermes portent une dédi­cace qui fixe un ins­tant pré­cis de l’his­toire du vil­lage : « à l’empereur Titus », par « le peuple des Aper­lites de Sime­na ». Nous sommes vers 79–81 de notre ère ; le bourg a vou­lu son bain romain, et l’a dédié au fils de Ves­pa­sien. Dix-neuf siècles plus tard, les assises des thermes servent de fon­da­tion aux ter­rasses où l’on sert le pois­son grillé et la glace mai­son — les fameuses glaces de Kaleköy, gloire locale — aux plai­san­ciers de passage.

Reste le sar­co­phage. Celui de la pho­to­gra­phie, celui que tout le monde connaît sans tou­jours savoir où il se trouve : posé dans l’eau du port, à quelques mètres du rivage, socle immer­gé, cuve et cou­vercle ogi­val émer­geant des flots, seul, par­fai­te­ment cadré entre l’eau tur­quoise et les mon­tagnes. Il n’a pas été construit dans la mer : il se dres­sait sur le rivage antique, et l’af­fais­se­ment du IIe siècle — le même qui noya Doli­kis­thè — a fait des­cendre son socle sous le niveau des eaux. La sub­si­dence qui a détruit la ville d’en face a fabri­qué, ici, une icône. Des géné­ra­tions de pho­to­graphes, de peintres et d’au­teurs de guides en ont fait l’i­mage même de la Lycie ; les kaya­kistes tournent autour comme autour d’une relique. Il faut pour­tant se sou­ve­nir de ce qu’il est : la tombe d’un habi­tant de Sime­na, un monu­ment fami­lial pro­té­gé jadis par des amendes et des malé­dic­tions, la « mai­son d’é­ter­ni­té » de quel­qu’un. Sa malé­dic­tion, s’il en por­tait une, a fonc­tion­né au-delà de toute espé­rance : nul n’a intro­duit de corps étran­ger dans la tombe, et deux mille ans plus tard, le monde entier vient le saluer sans pou­voir le tou­cher, gar­dé qu’il est par la plus effi­cace des enceintes — la mer.


XI. Tei­mius­sa et Aper­lai : les sœurs oubliées

La baie de Keko­va ne se réduit pas à ses deux vedettes. Deux autres sites, plus dis­crets, com­plètent le qua­tuor et méritent qu’on s’y attarde — ne serait-ce que parce qu’ils offrent ce que Sime­na et la cité englou­tie n’offrent plus tout à fait : la solitude.

Au fond de la baie, le vil­lage d’Ü­çağız — « les trois bouches », du nom des trois passes qui donnent accès au plan d’eau — occupe l’emplacement de l’an­tique Tei­mius­sa. C’est aujourd’­hui le port d’embarquement des excur­sions, un vil­lage de pêcheurs et de patrons de bateaux qui a gar­dé, mal­gré le tou­risme, une bon­ho­mie de bout du monde : la route qui y des­cend depuis la natio­nale, à tra­vers un pay­sage de doline et de gar­rigue, ne mène nulle part ailleurs. Or il suf­fit de mar­cher dix minutes vers l’est, le long du rivage, pour chan­ger de mil­lé­naire : la nécro­pole de Tei­mius­sa occupe une plate-forme rocheuse au bord de l’eau, des dizaines de sar­co­phages ser­rés les uns contre les autres, cer­tains posés sur le rocher nu, d’autres les pieds dans la mer, quelques-uns munis de leur hypo­so­rion, beau­coup por­tant encore leurs ins­crip­tions grecques — des noms, des filia­tions, des inter­dic­tions, des amendes. Point de gui­chet, point de clô­ture, point de gar­dien : les tombes, les chèvres, les cri­quets et vous. On y com­prend phy­si­que­ment ce que fut le rap­port lycien à la mort : la nécro­pole n’est pas un enclos sépa­ré, c’est le pro­lon­ge­ment du port, du vil­lage, du quo­ti­dien. Les enfants d’Ü­çağız y jouent, comme y jouaient sans doute les enfants de Tei­mius­sa. Une petite tombe rupestre, creu­sée dans un rocher iso­lé au bord de l’eau, montre sur sa façade un couple sculp­té en léger relief ; on connaît par une ins­crip­tion le nom d’un pro­prié­taire de tombe du lieu, un cer­tain Klu­wa­ni­mi — l’un des rares noms lyciens de la baie qui soient par­ve­nus jus­qu’à nous. Ce presque-ano­ny­mat est émou­vant : Tei­mius­sa n’a ni his­toire écrite, ni monu­ment fameux ; elle n’a que ses morts, qui suf­fisent à prou­ver qu’elle a vécu.

De l’autre côté de la pres­qu’île de Sıçak, face au cou­chant, gît Aper­lai — la capi­tale de la sym­po­li­tie, la « grande sœur » ins­ti­tu­tion­nelle de Sime­na, aujourd’­hui l’un des sites les plus aban­don­nés et les plus atta­chants de Lycie. On n’y accède qu’à pied — une heure et demie de sen­tier depuis le hameau de Sıçak, sur une por­tion de la Voie lycienne — ou en bateau pri­vé. Au fond d’un fjord étroit et par­fai­te­ment abri­té s’é­tagent des rem­parts d’é­poque clas­sique et hel­lé­nis­tique rema­niés à l’é­poque byzan­tine, des tours, des églises effon­drées, des sar­co­phages, et, dans l’eau du rivage — car ici aus­si la côte s’est affais­sée —, des quais et des struc­tures sub­mer­gées où l’on patauge entre les tes­sons. Sur­tout, Aper­lai a livré aux archéo­logues qui l’ont étu­diée dans les années 1990–2000 la clef de sa pros­pé­ri­té : des mon­ti­cules entiers de coquilles de murex bri­sées. Aper­lai vivait de la pourpre — ce colo­rant fabu­leu­se­ment coû­teux extrait, goutte à goutte, de la glande d’un coquillage, et dont il fal­lait broyer des mil­liers d’in­di­vi­dus pour teindre un seul vête­ment. La petite capi­tale de la sym­po­li­tie était une manu­fac­ture de luxe : ses cuves, ses bas­sins de décan­ta­tion, ses tas de coquilles concas­sées com­posent l’un des sites de pro­duc­tion de pourpre les mieux conser­vés de Médi­ter­ra­née orien­tale. Voi­là qui cor­rige uti­le­ment l’i­mage d’une Lycie pure­ment héroïque et funé­raire : ces gens tei­gnaient des étoffes pour les séna­teurs de Rome, comp­taient leurs coquillages, tenaient des livres de compte. La civi­li­sa­tion, c’est aus­si cela.


XII. Vivre en Lycie : la mer, le bois, les dieux

À quoi res­sem­blait la vie, dans ces petites villes de la côte, au temps de leur splen­deur modeste ?

D’a­bord, à une vie tour­née vers la mer. La Lycie ne pos­sède que deux vraies plaines — celles du Xanthe et de Myra — ; par­tout ailleurs, la mon­tagne tombe dans l’eau, et la route mari­time fut de tout temps plus com­mode que les sen­tiers. La grande route de navi­ga­tion entre l’É­gée et le Levant lon­geait cette côte : les navires venus de Rhodes vers Chypre, la Syrie et l’É­gypte fai­saient escale dans ses ports, s’a­bri­taient de la tem­pête dans ses criques, embar­quaient son eau et son bois. Car la Lycie fut, avec le Liban, l’un des grands réser­voirs de bois de construc­tion navale de la Médi­ter­ra­née antique : les cèdres et les pins du Tau­rus des­cen­daient vers les chan­tiers par les fleuves et les câbles. Le grain aus­si tran­si­tait par ici : les gre­niers monu­men­taux qu’­Ha­drien fit construire à Pata­ra et à Andriake — ce der­nier admi­ra­ble­ment conser­vé, à une demi-heure de Keko­va — sto­ckaient le blé en route vers Rome, et disent l’in­ser­tion de la petite Lycie dans la machine anno­naire de l’Em­pire. Ajou­tons la pourpre d’A­per­lai, les éponges, le pois­son salé et le garum dont on a retrou­vé les cuves, l’huile et le vin des ter­rasses, et l’on tient l’é­co­no­mie du pays : une éco­no­mie d’es­cale, de cueillette mari­time et de niche.

Les dieux, ensuite. Le pan­théon lycien mêle avec une liber­té typi­que­ment ana­to­lienne les vieilles divi­ni­tés indi­gènes et les figures grecques venues les recou­vrir. La grande déesse natio­nale est Léto — ẽni maha­na­hi, « la Mère des dieux », disent les textes lyciens —, hono­rée avec ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon ; la légende vou­lait que Léto, fuyant la colère d’Hé­ra, fût venue bai­gner ses nou­veau-nés dans les eaux du Xanthe, et que des ber­gers l’ayant repous­sée eussent été chan­gés en gre­nouilles — Ovide raconte la méta­mor­phose. Apol­lon ren­dait ses oracles à Pata­ra, où il pas­sait, disait-on, les mois d’hi­ver, lais­sant Délos pour la belle sai­son : la Lycie comme rési­dence d’hi­ver du dieu de la lumière, l’i­dée a de quoi séduire qui­conque a connu la dou­ceur de ses mois de jan­vier. Sous ces noms grecs per­çaient les vieux cultes : le dieu lycien Trq­qas, ava­tar du dieu de l’o­rage lou­vite Tarhunt, se cache der­rière le Zeus des ins­crip­tions ; les « douze dieux lyciens », hono­rés par des reliefs rupestres jus­qu’à l’é­poque romaine, escor­tés de chiens, gardent le sou­ve­nir de divi­ni­tés locales que nous dis­tin­guons mal. Et la mort, on l’a vu, avait ses gar­diens propres, ses sirènes psy­cho­pompes, ses malédictions.

La socié­té, enfin. Les ins­crip­tions funé­raires et hono­ri­fiques des­sinent un monde de notables muni­ci­paux : prêtres et prê­tresses, gym­na­siarque, ago­no­thètes orga­ni­sa­teurs de concours, bien­fai­teurs payant de leurs deniers un por­tique, un bain, une dis­tri­bu­tion d’huile. Au som­met, quelques familles immen­sé­ment riches jouaient les éver­gètes à l’é­chelle de la pro­vince entière : le cas le plus stu­pé­fiant est celui d’O­pra­moas de Rho­dia­po­lis, au IIe siècle de notre ère, dont le mau­so­lée porte gra­vée la plus longue ins­crip­tion de Lycie — le cata­logue de ses bien­faits, cité par cité, après le grand séisme de 141 : des cen­taines de mil­liers de deniers ver­sés pour rele­ver les théâtres, les temples, les bains de dizaines de villes. La Lycie romaine était une socié­té de la géné­ro­si­té obli­ga­toire et de la recon­nais­sance gra­vée — un sys­tème où le pres­tige s’a­che­tait en pierre et se payait en ins­crip­tions. Les femmes y tenaient une place notable, héri­tage peut-être de cette sin­gu­la­ri­té que Héro­dote avait cru voir : on connaît des femmes lyciarques hono­raires, des prê­tresses fédé­rales, des bien­fai­trices titrées. Et tout en bas, invi­sibles comme par­tout, les esclaves, les pêcheurs, les ber­gers, les plon­geurs d’é­ponges — ceux dont les tombes ne parlent pas.


XIII. Le long cré­pus­cule : de Byzance aux caïques

La Lycie antique ne s’est pas effon­drée : elle s’est len­te­ment dépla­cée, vidée, repliée.

L’é­poque byzan­tine fut d’a­bord une conti­nua­tion pros­père. Le chris­tia­nisme s’im­plan­ta tôt et fort — la Lycie est la terre de saint Nico­las de Myra, dont la basi­lique, recons­truite au fil des siècles autour de son tom­beau, devint l’un des grands pèle­ri­nages d’O­rient, et de saint Nico­las de Sion, son homo­nyme du VIe siècle, dont la Vie four­mille de détails sur les cam­pagnes lyciennes. Les églises pous­sèrent par­tout, jusque sur l’île de Keko­va et dans les criques les plus iso­lées ; les évê­chés lyciens — Myra métro­pole en tête — s’a­li­gnèrent aux conciles. Mais les coups arri­vèrent en série : la « peste de Jus­ti­nien » au VIe siècle, qui frap­pa dure­ment ces côtes ; puis, à par­tir du VIIe, les raids arabes, qui firent de la mer, jadis nour­ri­cière, une menace per­ma­nente. La flotte omeyyade croi­sa dans ces eaux ; la grande bataille navale dite « des Mâts », en 655, l’un des désastres majeurs de la marine byzan­tine, se dérou­la au large de la côte lycienne, près de Phoe­nix — l’ac­tuelle Finike, à quelques enca­blures à l’est de Keko­va. Les popu­la­tions quit­tèrent les rivages pour les hau­teurs, les villes por­tuaires s’é­tio­lèrent ; les ves­tiges byzan­tins tar­difs de la région — cha­pelles for­ti­fiées, murailles hâtives — disent un monde qui se barricade.

Le reste est une his­toire de fron­tières mou­vantes : les Turcs seld­jou­kides puis les émi­rats tur­co­mans au XIIIe siècle, les che­va­liers de Rhodes tenant les points d’ap­pui mari­times — d’où le châ­teau de Sime­na —, enfin l’ordre otto­man, qui ren­dit la paix à ces côtes mais non la pros­pé­ri­té : la Lycie otto­mane fut un pays pauvre et palu­déen, de nomades yörük des­cen­dant l’hi­ver vers les pâtu­rages côtiers, de char­bon­niers et de pêcheurs d’é­ponges. C’est ce pays endor­mi que redé­cou­vrirent, au XIXe siècle, les voya­geurs euro­péens. Le capi­taine Fran­cis Beau­fort — celui de l’é­chelle des vents — leva la carte de ces côtes pour l’A­mi­rau­té bri­tan­nique en 1811–1812 et signa­la les anti­qui­tés ; sir Charles Fel­lows, à par­tir de 1838, « décou­vrit » Xan­thos et en expé­dia les marbres — tom­beau des Har­pyes, monu­ment des Néréides — vers le Bri­tish Museum, où ils occupent tou­jours leurs salles, au grand dam de la Tur­quie qui en demande régu­liè­re­ment le retour ; les épi­gra­phistes autri­chiens, à la fin du siècle, sillon­nèrent le pays pour copier les ins­crip­tions, fon­dant le cor­pus sur lequel tra­vaillent encore les savants. La Lycie entra dans l’ar­chéo­lo­gie au moment pré­cis où elle sor­tait de l’histoire.

Un der­nier dépla­ce­ment de popu­la­tion ache­va de façon­ner la région telle qu’elle est : jus­qu’en 1923, une par­tie des marins et des pêcheurs de ces côtes étaient grecs ortho­doxes — l’île voi­sine de Kas­tel­lo­ri­zo (Meis), à deux milles de Kaş, fut long­temps la métro­pole mari­time du sec­teur, et ses caïques fré­quen­taient toutes les criques de Keko­va. L’é­change de popu­la­tions gré­co-turc vida ce monde-là ; Kas­tel­lo­ri­zo, res­tée à la Grèce puis à l’I­ta­lie puis à la Grèce de nou­veau, se dépeu­pla vers l’Aus­tra­lie ; et la baie de Keko­va, déjà si riche en villes englou­ties, gagna une strate sup­plé­men­taire de mémoire absente. En Médi­ter­ra­née, les civi­li­sa­tions ne se rem­placent pas : elles se sédimentent.


XIV. Keko­va aujourd’­hui : petit éloge de la lenteur

Reste à dire com­ment ce pays se visite — car la manière n’est pas indif­fé­rente : elle décide de ce qu’on y voit.

La base natu­relle est Kaş, l’an­cienne Anti­phel­los, à une qua­ran­taine de kilo­mètres à l’ouest : petite ville d’an­ciens pêcheurs deve­nue le port de plai­sance bohème de la côte lycienne, avec son théâtre antique face à la mer, son sar­co­phage à cou­vercle ogi­val plan­té en pleine rue com­mer­çante — les Lyciens, déci­dé­ment —, et Kas­tel­lo­ri­zo la grecque posée sur l’ho­ri­zon. De Kaş, les excur­sions en bateau vers Keko­va partent chaque matin ; mais on peut pré­fé­rer rejoindre par la route Üçağız, et embar­quer là, au plus près, sur une barque de vil­lage. La jour­née type enchaîne le che­nal, la lente dérive le long de la cité englou­tie, la bai­gnade dans une crique auto­ri­sée, la mon­tée à Kaleköy — châ­teau, théâtre, nécro­pole, glace arti­sa­nale —, le retour par les îlots. C’est beau, c’est rodé, c’est un peu vite.

La ver­sion lente existe, et elle change tout. Le kayak de mer, d’a­bord : les sor­ties gui­dées au départ d’Ü­çağız per­mettent de lon­ger les ruines au ras de l’eau, sans bruit de moteur, à la vitesse exacte où le regard a le temps de recom­po­ser les murs — c’est, de l’a­vis géné­ral, la plus belle façon d’ap­pro­cher la ville englou­tie, et la plus res­pec­tueuse. La Voie lycienne, ensuite : le sen­tier de grande ran­don­née créé en 1999 par la Bri­tan­nique Kate Clow, plus de cinq cents kilo­mètres bali­sés de Fethiye à Anta­lya, passe pré­ci­sé­ment par ici — l’é­tape qui mène d’A­per­lai à Üçağız puis à Sime­na par la pres­qu’île est l’une des plus célèbres du par­cours, une jour­née de gar­rigue, de murets, de citernes antiques et de sar­co­phages sur­gis­sant au détour du sen­tier, avec la mer par­tout en contre­bas. Mar­cher d’une cité morte à l’autre, arri­ver à Kaleköy par le che­min des chèvres et non par le débar­ca­dère, c’est retrou­ver l’é­chelle du pays : la Lycie fut tou­jours un monde de pié­tons et de rameurs.

Deux ou trois conseils encore, gla­nés d’ex­pé­rience et de bon sens. Venir tôt ou tard dans la sai­son — mai, juin, fin sep­tembre, octobre : l’é­té, la four­naise et la flot­tille des excur­sions écrasent le lieu. Dor­mir sur place si l’on peut, à Üçağız ou dans les quelques pen­sions de Kaleköy : le soir venu, quand les bateaux sont par­tis, le vil­lage retrouve son silence, les sar­co­phages leur soli­tude, et l’on dîne de pois­son sur pilo­tis au-des­sus des thermes de Titus, ce qui est une défi­ni­tion accep­table du bon­heur. Res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment les inter­dic­tions de bai­gnade et de mouillage devant la cité englou­tie : elles sont la seule chose qui tienne encore entre ces ves­tiges et leur dis­so­lu­tion. Et lever les yeux, de temps en temps, du tur­quoise vers le gris : les mon­tagnes der­rière la côte, où pas­saient les che­mins des nomades, sont le troi­sième acteur du pay­sage, celui qu’on oublie tou­jours sur les photographies.


XV. Coda : les bateaux de pierre

Au terme de ce long périple, que reste-t-il de la civi­li­sa­tion lycienne, et que nous dit-elle encore ?

Elle nous dit d’a­bord qu’on peut être petit et comp­ter. Les Lyciens n’ont jamais été plus de quelques cen­taines de mil­liers ; ils n’ont conquis per­sonne, fon­dé aucun empire, expor­té aucune doc­trine. Ils ont pour­tant don­né à Homère ses plus nobles héros, aux Perses leurs sujets les plus indomp­tables, à Rome sa pro­vince la plus pai­sible, à Mon­tes­quieu son modèle fédé­ral, à la chré­tien­té son saint le plus popu­laire, et au monde le plus sin­gu­lier des pay­sages funé­raires. Il y a là une leçon d’é­chelle : dans le concert des civi­li­sa­tions, la voix ne dépend pas du volume.

Elle nous dit ensuite quelque chose sur la mémoire. Les Lyciens ont tout misé sur la pierre : leurs mai­sons de bois ont dis­pa­ru jus­qu’à la der­nière, leurs archives, leurs poèmes, leurs musiques se sont éva­nouis, leur langue même n’est plus qu’un chan­tier de phi­lo­logues — mais leurs tom­beaux sont debout, par mil­liers, et ce sont eux qui parlent pour tout le reste. Pari funé­raire gagné au-delà de toute espé­rance : rare­ment civi­li­sa­tion aura été à ce point iden­ti­fiée à ses sépul­tures, défi­nie par elles, sau­vée par elles. Nous ne connais­sons des Lyciens que ce qu’ils ont vou­lu rendre éter­nel — et ils n’ont vou­lu rendre éter­nel que l’es­sen­tiel : le nom, la famille, la mai­son, la mer.

Elle nous offre enfin, dans la baie de Keko­va, une image qu’au­cune autre côte ne pro­pose avec cette net­te­té : celle de la pré­ca­ri­té des éta­blis­se­ments humains, expo­sée en pleine lumière, dans une eau si claire qu’elle semble une loupe. La ville englou­tie n’est pas une méta­phore : c’est un fait géo­lo­gique, daté, expli­qué. Mais elle fonc­tionne mal­gré tout comme un emblème — la cité des­cen­due dans la mer d’un côté du che­nal, le tom­beau mon­té au-des­sus des flots de l’autre, et entre les deux les barques qui passent, char­gées de vivants en maillot de bain, dans l’exacte sus­pen­sion entre ce qui sombre et ce qui sur­nage. Les Lyciens, qui enter­raient leurs morts dans des bateaux de pierre tour­nés vers le large, auraient com­pris ce pay­sage mieux que per­sonne. Ils l’a­vaient, au fond, prémédité.

Sur la nécro­pole de Tei­mius­sa, un soir d’oc­tobre, on peut s’as­seoir sur le socle d’un sar­co­phage tiède encore du soleil et regar­der la nuit mon­ter de l’eau. Les ins­crip­tions s’ef­facent une à une dans l’ombre — les noms, les filia­tions, les amendes, les malé­dic­tions. Il reste les sil­houettes ogi­vales contre le ciel, la flot­tille pétri­fiée, parée pour un appa­reillage vieux de deux mille ans. On songe alors à Sar­pé­don, rame­né par les airs de Troie en Lycie pour y rece­voir « l’hon­neur dû aux morts ». L’hon­neur dû aux morts : peu de peuples l’au­ront pris aus­si au sérieux. C’est peut-être pour cela qu’en Lycie, seul pays au monde, les tom­beaux donnent envie de vivre.


Sources prin­ci­pales : Héro­dote (I, 173–176 ; VII, 92), Homère (Iliade, VI et XVI), Stra­bon (XIV, 3), Pline l’An­cien (V, 28), Plu­tarque (Vie de Bru­tus) ; tra­vaux de la mis­sion archéo­lo­gique fran­çaise de Xan­thos-Létôon ; cor­pus des ins­crip­tions lyciennes (tri­lingue du Létôon) ; études sur la sym­po­li­tie aper­lite et la pro­duc­tion de pourpre d’A­per­lai ; dos­sier d’ins­crip­tion de la région de Keko­va sur la liste indi­ca­tive de l’U­NES­CO (2000).

Read more
La pourpre de Tyr : Douze mille coquillages pour un gramme et demi

La pourpre de Tyr : Douze mille coquillages pour un gramme et demi

La Pourpre de Tyr

Douze mille coquillages pour un gramme et demi

La pourpre de Tyr : une indus­trie qui a rui­né des coquillages entiers

Un chien sur une plage

L’his­toire com­mence par un chien, ce qui est déjà un mau­vais pré­sage pour la rigueur his­to­rique. Le chien appar­tient à Mel­qart — Héra­clès pour les Grecs, qui ont tou­jours eu la manie de tra­duire les dieux des autres comme on tra­duit une fac­ture. Le chien court sur la plage de Tyr, il fouille dans le varech, il croque un coquillage. Quand il relève la tête, son museau est vio­let. Une nymphe passe, elle s’ap­pelle Tyros, elle est belle et elle a du carac­tère : elle exige du dieu une robe de cette cou­leur-là, faute de quoi elle ne l’ai­me­ra plus. Mel­qart s’exé­cute. Voi­là com­ment naît, selon Julius Pol­lux, la plus chère des indus­tries de l’Antiquité.

Rubens a peint la scène au XVIIe siècle et son chien a l’air très content de lui.

C’est une fable de fon­da­tion clas­sique, avec ses ingré­dients obli­gés : le hasard, l’a­ni­mal, le caprice fémi­nin, la tein­ture divine. Elle a le mérite de pla­cer d’emblée le décor exact — une plage de sable gris, du varech, une odeur de marée basse — et de rap­pe­ler que l’ob­jet le plus pres­ti­gieux du monde antique est sor­ti d’un tas d’or­dures orga­niques au bord de l’eau. Rien dans la pourpre ne des­cend du ciel. Tout monte de la vase.

Il faut ici un pre­mier redres­se­ment de voca­bu­laire. « Pourpre », en fran­çais moderne, tire vers le rouge — le pourpre car­di­na­lice, les lèvres pourpres des roman­tiques. En anglais, purple a filé vers le vio­let. Les deux mots viennent du même endroit, le latin pur­pu­ra, lui-même emprun­té au grec por­phy­ra, et por­phy­ra ne dési­gnait pas une cou­leur : il dési­gnait le coquillage. La cou­leur est un adjec­tif déri­vé de l’a­ni­mal. Nous appe­lons aujourd’­hui « pourpre » un ton qu’au­cun de nous ne sau­rait décrire de la même façon que son voi­sin, et ce ton porte le nom d’un gas­té­ro­pode que presque per­sonne ne sau­rait recon­naître sur un étal.

C’est le résu­mé du pro­blème. Une indus­trie qui a duré trois mille ans, employé des mil­liers d’hommes, finan­cé des flottes, pesé sur le droit romain, teint les man­teaux des empe­reurs et les manus­crits des évan­giles, a dis­pa­ru si com­plè­te­ment qu’il ne reste d’elle qu’un mot, quelques col­lines de coquilles bri­sées et une flaque de pig­ment séché retrou­vée à Massada.

Por­trait de l’a­ni­mal, qui n’a rien demandé

Le cou­pable a plu­sieurs noms selon les tri­bu­naux. Boli­nus bran­da­ris, le murex droit-épine, une dizaine de cen­ti­mètres, un siphon en forme de long canal, un corps héris­sé de pointes qui lui donnent l’air d’une arme médié­vale minia­ture. Hexa­plex trun­cu­lus, plus tra­pu, côte­lé, bandes brunes sur fond clair. Stra­mo­ni­ta hae­mas­to­ma, le pourpre des rochers, plus lisse, plus dis­cret. Trois espèces prin­ci­pales, toutes de la famille des Muri­ci­dae, toutes médi­ter­ra­néennes, toutes vivantes aujourd’­hui, toutes comes­tibles — on les vend encore sur les mar­chés de Naples, de Sète et de Tunis, sous le nom de scun­gil­li, de bigor­neau piquant ou de murex, à des gens qui les font bouillir avec du lau­rier et les extraient à l’é­pingle sans se dou­ter de rien.

Le murex est un pré­da­teur. Il ne broute pas : il chasse. Sa méthode est d’une len­teur féroce. Il monte sur une moule, il applique contre sa coquille un organe spé­cia­li­sé — l’or­gane acces­soire de forage — qui sécrète un acide, et il rabote patiem­ment le car­bo­nate de cal­cium avec sa radu­la, cette langue râpeuse héris­sée de dents chi­ti­neuses. Il lui faut des heures, par­fois une jour­née. Quand le trou est per­cé, il injecte une sécré­tion para­ly­sante et aspire l’a­ni­mal. On trouve, sur toutes les plages de la Médi­ter­ra­née, des coquilles de moules per­cées d’un trou par­fai­te­ment rond de deux mil­li­mètres : ce sont des fac­tures de murex.

Cette sécré­tion para­ly­sante nous inté­resse. Elle est pro­duite par la glande hypo­bran­chiale, un ruban de tis­su jau­nâtre logé le long du man­teau, sous la coquille, à côté des bran­chies. La glande fabrique une chi­mie com­pli­quée dont le rôle bio­lo­gique est double : anes­thé­sier les proies et pro­té­ger les pontes contre les bac­té­ries. Elle contient de la murexine — un déri­vé de cho­line qui bloque la trans­mis­sion neu­ro­mus­cu­laire — et une série de pré­cur­seurs inco­lores, des sul­fates d’in­doxyle bromés.

Inco­lores. C’est tout le sel de l’af­faire. La glande ne contient pas de pourpre. Elle contient les pièces déta­chées de la pourpre, sage­ment ran­gées, chi­mi­que­ment inertes, et par­fai­te­ment invi­sibles. Il faut cas­ser la coquille, extraire la glande, la déchi­rer pour libé­rer une enzyme qui coupe le sul­fate, puis expo­ser le tout à l’air et à la lumière du soleil. Alors seule­ment la réac­tion s’en­clenche : le liquide passe du blanc lai­teux au jaune, du jaune au vert, du vert au bleu, du bleu au vio­let, et se fixe. On peut regar­der la chose se pro­duire en une demi-heure sur un mor­ceau de papier buvard. C’est un des spec­tacles les plus étranges de la chi­mie natu­relle, et le seul argu­ment sérieux en faveur du chien de Mel­qart : il faut vrai­ment que quel­qu’un ait vu ça par accident.

Com­ment diable a‑t-on trou­vé ça ?

La ques­tion mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est plus inté­res­sante que la légende.

Recons­ti­tuons. Pour obte­nir de la pourpre, il faut : iden­ti­fier trois espèces de coquillages par­mi des cen­taines ; com­prendre qu’un organe interne pré­cis, et lui seul, est actif ; savoir qu’il faut le lais­ser à la lumière ; savoir qu’il faut ensuite le saler ; savoir qu’il faut le chauf­fer sans le faire bouillir pen­dant plus d’une semaine ; savoir qu’il faut plon­ger la laine dans un bain réduit, où le colo­rant est pro­vi­soi­re­ment soluble et jaune-vert, et que la cou­leur n’ap­pa­raî­tra qu’a­près, à l’air libre, en séchant. Aucune de ces étapes ne se déduit de la pré­cé­dente. Aucune ne donne, iso­lé­ment, un résul­tat encou­ra­geant. Un homme qui trou­ve­rait par hasard les trois pre­mières aban­don­ne­rait à la qua­trième, parce que la qua­trième pue.

La seule hypo­thèse rai­son­nable est la cui­sine. Le murex se mange depuis le Néo­li­thique ; on trouve ses coquilles dans les dépo­toirs ali­men­taires bien avant qu’on trouve des cuves de tein­tu­rier. Or qui­conque a net­toyé une dizaine de murex sait ce qui arrive : les doigts se tachent, le tor­chon se tache, la planche se tache, et la tache — c’est là le point — ne part pas. Elle ne part ni à l’eau, ni au savon, ni au soleil. Elle vieillit mieux que le torchon.

L’in­dus­trie de la pourpre est donc, très pro­ba­ble­ment, née d’un pro­blème de vais­selle. Quel­qu’un a pas­sé assez de temps à s’é­ner­ver contre une tache indé­lé­bile pour se deman­der si l’in­dé­lé­bile ne se ven­dait pas. Le reste est trois mille ans de travail.

Il faut ajou­ter que ce quel­qu’un n’é­tait pro­ba­ble­ment pas phé­ni­cien. Les plus anciens amas de murex écra­sés à des fins mani­fes­te­ment indus­trielles — coquilles bri­sées de façon sys­té­ma­tique, tou­jours au même endroit, celui qui donne accès à la glande — viennent de Crète : Palai­kas­tro, Kou­pho­ni­si, Kom­mos, autour de 1800–1750 avant notre ère. Les Minoens tei­gnaient en pourpre plu­sieurs siècles avant que Tyr et Sidon ne se fassent un nom. Les Phé­ni­ciens n’ont pas inven­té la pourpre. Ils ont fait mieux : ils l’ont indus­tria­li­sée, car­tel­li­sée et expor­tée, ce qui laisse dans l’his­toire une trace beau­coup plus durable que l’invention.

D’ailleurs, les Grecs les appe­laient les Phoi­nikes, mot de la même famille que phoi­nix, le rouge-pourpre. On a long­temps vou­lu y lire « les hommes de la pourpre ». L’é­ty­mo­lo­gie est dis­cu­tée, comme toutes les éty­mo­lo­gies qui arrangent trop bien, et on a pro­po­sé de rap­pro­cher « Canaan » d’un mot sémi­tique dési­gnant la même tein­ture, attes­té dans les tablettes de Nuzi sous la forme kinaḫḫu. Rien n’est tran­ché. Mais il reste ce fait remar­quable : un peuple entier a peut-être été bap­ti­sé, par ses voi­sins, du nom de sa mar­chan­dise. Comme si l’on appe­lait les Suisses « les Horlogers ».

La recette de Pline, qui n’a jamais teint une chaussette

Le mode d’emploi nous est par­ve­nu par Pline l’An­cien, livre IX de l’His­toire natu­relle. Pline est un com­pi­la­teur bavard, impré­cis, cré­dule sur les ser­pents et fiable sur les prix ; il écrit dans les années 70, à un moment où l’in­dus­trie tourne à plein régime, et il décrit ce qu’on lui a racon­té avec le sérieux appli­qué d’un homme qui n’a jamais mis les pieds dans un atelier.

La pêche d’a­bord. On prend les murex au casier : de petites nasses d’o­sier gar­nies de coques ou de moules, jetées au fond et rele­vées quelques jours plus tard. Le murex, qui est gour­mand et lent, entre et ne res­sort pas. Aris­tote décri­vait déjà le pro­cé­dé dans l’His­toire des ani­maux, en pré­ci­sant que la sai­son est le prin­temps et qu’il ne faut pas les prendre pen­dant la cani­cule ni après la ponte, quand la sécré­tion s’ap­pau­vrit. Trois mille ans avant les quo­tas euro­péens, la pro­fes­sion savait déjà que la res­source s’épuise.

Le trai­te­ment ensuite. Les petits coquillages, on les broie entiers, coquille com­prise. Les gros, on les casse et on pré­lève la glande à la pince. La matière est ensuite salée — Pline donne une mesure : envi­ron un setier de sel pour cent livres de suc — et lais­sée à macé­rer trois jours. Puis on la trans­vase dans des cuves de plomb ou d’é­tain et on la chauffe dou­ce­ment, long­temps. Dix jours. On écume la chair morte qui remonte. On réduit jus­qu’au sei­zième du volume initial.

Le contrôle qua­li­té est res­té le même depuis : on plonge une toi­son propre dans le bain, on regarde, on recom­mence. Le tein­tu­rier antique tra­vaille exac­te­ment comme un cui­si­nier qui goûte sa sauce, avec cette dif­fé­rence que sa sauce sent la cha­rogne et que le sei­zième du volume repré­sente le prix d’une maison.

Le som­met de l’art s’ap­pelle diba­pha — « deux fois trem­pée ». On teint une pre­mière fois dans le bain de pela­gia, on res­sort, on sèche, on retrempe dans le bain de buc­ci­num. Deux espèces, deux bains, deux séchages. Pline détaille les pro­por­tions pour obte­nir les nuances codi­fiées du mar­ché : vio­let d’a­mé­thyste, pourpre tyrienne, conchy­lium clair. Et il livre au pas­sage la défi­ni­tion la plus juste qu’on ait jamais don­née de la cou­leur : la meilleure pourpre a la teinte du sang caillé, sombre quand on la regarde de face, écla­tante quand on la met à contre-jour. Il y a là une intui­tion de phy­si­cien. Le 6,6′-dibromoindigo est un pig­ment à très forte absorp­tion : sur une étoffe épaisse et double-teinte, il avale la lumière au point de paraître presque noir, et ne rend le vio­let qu’en trans­pa­rence ou en lumière rasante. La robe de l’empereur ne brille pas : elle absorbe. On peut lire tout l’Em­pire là-dedans, mais ce serait for­cer un peu.

L’o­deur, dont per­sonne ne parle jamais

C’est le grand absent des cartes pos­tales. Nous avons de la pourpre une image de musée : le man­teau, le lise­ré, le manus­crit. Nous n’a­vons pas le nez.

Or les Anciens, eux, en par­laient tout le temps. Stra­bon note que Tyr est une ville riche et désa­gréable à habi­ter, et il donne la rai­son : les tein­tu­re­ries. Mar­tial se moque de la laine tyrienne qui empeste. Pline signale l’o­deur comme un incon­vé­nient notoire. Il faut ima­gi­ner ce que repré­sente une cuve de trois cent cin­quante litres de chair de mol­lusque en décom­po­si­tion contrô­lée, salée, tié­die pen­dant dix jours, sous le soleil du Levant, et mul­ti­plier par quinze ou vingt cuves simul­ta­nées. Puis mul­ti­plier par un quar­tier entier. Puis se sou­ve­nir qu’il n’y a pas de fenêtres à double vitrage.

Les ate­liers étaient reje­tés hors les murs, sous le vent, avec les tan­ne­ries — l’autre grande indus­trie olfac­tive de l’An­ti­qui­té, qui traite aus­si du cadavre par macé­ra­tion. Ce n’est pas un détail de cou­leur locale. C’est une contrainte urba­nis­tique qui explique la topo­gra­phie des sites : on trouve les tas de murex à la péri­phé­rie, du côté oppo­sé aux vents domi­nants, jamais au cœur de la ville.

Il y a là un ren­ver­se­ment qui vaut d’être savou­ré len­te­ment. L’ob­jet qui signa­lait, à Rome, la pro­pre­té abso­lue du rang — le pou­voir comme dis­tance vis-à-vis de tout ce qui salit — était fabri­qué dans la puan­teur la plus com­plète qui se puisse conce­voir. Le séna­teur por­tait sur son épaule une bande d’é­toffe qui avait exi­gé, quelques mois plus tôt, qu’un homme se penche pen­dant dix jours sur une soupe de cha­rogne. Et l’é­toffe, une fois teinte, ne sen­tait plus rien du tout, ou presque : la molé­cule est stable, inso­luble, inodore. C’est un blan­chi­ment au sens propre — la mar­chan­dise arrive à Rome lavée de sa biographie.

Les mon­tagnes de coquilles

Reste la ques­tion du titre : a‑t-on vrai­ment rui­né des coquillages entiers ?

La réponse tient dans les dépo­toirs, et les dépo­toirs sont consi­dé­rables. À Sidon, au XIXe siècle, Ernest Renan décrit une col­line entiè­re­ment com­po­sée de coquilles bri­sées ; on l’a depuis lotie, gou­dron­née, oubliée. À Tyr, les amas couvrent plu­sieurs hec­tares sur plu­sieurs mètres d’é­pais­seur. On les retrouve à Meninx, sur Djer­ba, où la pourpre a fait la for­tune d’une petite ville aujourd’­hui réduite à un champ de tes­sons face à la mer. On les retrouve à Ker­kouane, au cap Bon. On les retrouve jusque sur l’île de Moga­dor, en face d’Es­saoui­ra, où Pline signale les ate­liers du roi Juba II — les Îles Pur­pu­raires, der­nier avant-poste atlan­tique du dis­po­si­tif, aujourd’­hui réserve orni­tho­lo­gique où les fau­cons d’É­léo­nore nichent sur les ruines d’une usine de teinture.

Aucun de ces amas n’a jamais été comp­té sérieu­se­ment. Les ordres de gran­deur qu’on avance — des dizaines, des cen­taines de mil­lions de coquilles par site — relèvent de l’es­ti­ma­tion pru­dente plu­tôt que du chiffre. Mais on peut cal­cu­ler par l’autre bout, et c’est plus parlant.

En 1909, le chi­miste alle­mand Paul Friedlän­der vou­lut éta­blir la struc­ture du colo­rant. Il fit col­lec­ter, l’é­té pré­cé­dent, avec l’aide de la sta­tion zoo­lo­gique de Trieste. Il en extra­yit les glandes une par une, à la pince, les éta­la sur du papier filtre, les lais­sa virer au soleil, puis puri­fia le rési­du par cris­tal­li­sa­tions suc­ces­sives. De ces 12 000 coquillages, il tira 1,4 gramme de pig­ment pur.

Un gramme et demi. Le poids d’une pièce de dix centimes.

Friedlän­der tra­vaillait au ren­de­ment du labo­ra­toire, c’est-à-dire au mieux ; les ate­liers antiques, qui broyaient les petits coquillages entiers et per­daient énor­mé­ment à l’é­cu­mage, fai­saient sûre­ment moins bien. Rete­nons quand même son chiffre et fai­sons la règle de trois. Pour teindre conve­na­ble­ment une toge de séna­teur — met­tons quelques dizaines de grammes de colo­rant sur une étoffe de laine épaisse, en double bain — il faut comp­ter en cen­taines de mil­liers d’a­ni­maux. Pour un man­teau impé­rial, on entre dans le million.

Et c’est là qu’il faut être hon­nête, parce que la thèse facile serait trop belle. Aucune espèce de murex n’a été éteinte par l’in­dus­trie de la pourpre. Les trois espèces exploi­tées sont tou­jours là, elles pros­pèrent, elles percent des moules à trois mètres de fond au large de Tyr comme au large de Sète. Ce que l’in­dus­trie a pro­duit, ce n’est pas une extinc­tion : c’est un effon­dre­ment local répé­té, une pres­sion conti­nue de trois mil­lé­naires sur des popu­la­tions côtières, qui obli­geait à aller cher­cher tou­jours plus loin — d’où Djer­ba, d’où Moga­dor, d’où l’At­lan­tique. Les Phé­ni­ciens n’ont pas colo­ni­sé la Médi­ter­ra­née pour des idées. Ils l’ont colo­ni­sée parce que les coquillages du coin étaient finis, et qu’il fal­lait bien trou­ver les suivants.

En avril 2025, une publi­ca­tion est venue don­ner un visage à tout cela. Une équipe de l’u­ni­ver­si­té de Haï­fa et de l’u­ni­ver­si­té de Chi­ca­go, menée par Golan Shal­vi et Aye­let Gil­boa, a publié dans PLOS ONE les résul­tats de Tel Shi­q­mo­na, un petit tell de la côte du Car­mel : le seul site fouillé au monde pré­sen­tant une séquence conti­nue d’a­te­liers de pourpre, avec des preuves claires d’une pro­duc­tion à grande échelle pen­dant un demi-mil­lé­naire, entre 1100 et 600 avant notre ère envi­ron. On y a mis au jour d’é­normes cuves de céra­mique tachées de vio­let — un mètre de haut, quatre-vingts cen­ti­mètres d’ou­ver­ture, envi­ron 350 litres cha­cune — et les cher­cheurs estiment qu’une quin­zaine à une ving­taine fonc­tion­naient simul­ta­né­ment aux périodes de pointe. Le site, long­temps tenu pour un poste péri­phé­rique sans inté­rêt à côté des grandes cités phé­ni­ciennes, appa­raît désor­mais comme le témoi­gnage archéo­lo­gique le plus com­plet dont nous disposions.

Un vil­lage de pêcheurs. Cinq cents ans de pro­duc­tion inin­ter­rom­pue. Vingt cuves. C’est à cette échelle-là qu’il faut se repré­sen­ter la chose : pas un arti­sa­nat de luxe, une usine.

Le prix

Pline donne, pour son époque, mille deniers la livre pour la tyrienne double-teinte. Le chiffre est déjà absurde ; deux siècles plus tard, il devient burlesque.

En 301, Dio­clé­tien, aux prises avec une infla­tion qui ravage l’Em­pire, publie son Édit du maxi­mum, un docu­ment extra­or­di­naire qui pla­fonne auto­ri­tai­re­ment le prix de plus de mille pro­duits et ser­vices. On y apprend qu’un ouvrier agri­cole gagne vingt-cinq deniers par jour, nour­ri. Et l’on y trouve, tout en haut de la liste, la soie teinte en pourpre : cent cin­quante mille deniers la livre.

Faites le cal­cul. Six mille jour­nées de tra­vail agri­cole pour une livre d’é­toffe. Vingt années de la vie d’un homme, sans un jour de repos, pour quatre cent cin­quante grammes de tissu.

L’é­co­no­miste dirait que la pourpre est un bien de Veblen par­fait : sa demande croît avec son prix, parce que le prix est le pro­duit. On ne l’a­chète pas mal­gré son coût, on l’a­chète pour son coût. Et comme tout bien de Veblen, elle appelle immé­dia­te­ment deux réponses de l’É­tat : la contre­fa­çon et la loi.

La contre­fa­çon d’a­bord. Il exis­tait tout un mar­ché de la fausse pourpre — garance et orseille, mélanges d’in­di­go et de ker­mès, tein­tures d’or­ca­nette qui don­naient au pre­mier coup d’œil un vio­let tout à fait conve­nable. Conve­nable trois mois. Car voi­ci le secret tech­nique qui fonde tout l’é­di­fice : le 6,6′-dibromoindigo est un colo­rant de cuve, chi­mi­que­ment lié à la fibre, d’une soli­di­té à la lumière et au lavage à peu près inso­lente. Les contre­fa­çons pas­saient au soleil, se déla­vaient, viraient au gris sale. La vraie pourpre non seule­ment tenait, mais on pré­ten­dait qu’elle embel­lis­sait avec l’u­sage. Autre­ment dit : la fraude était détec­table, mais seule­ment par le temps. Un man­teau de pourpre de dix ans était sa propre exper­tise. Il n’y a pas beau­coup de mar­chan­dises dont on puisse en dire autant.

La loi ensuite. Rome a codi­fié la pourpre avec un soin maniaque. Le che­va­lier a droit à l’angus­tus cla­vus, la bande étroite ; le séna­teur au latus cla­vus, la bande large. Le magis­trat et l’en­fant libre portent la toga prae­tex­ta bor­dée de pourpre. Le géné­ral triom­phant, un jour dans sa vie, revêt la toga pic­ta, entiè­re­ment pourpre et bro­dée d’or, c’est-à-dire qu’il est dégui­sé en Jupi­ter pour l’a­près-midi. Chaque lar­geur de bande est une posi­tion dans l’or­ga­ni­gramme. La cou­leur est un uni­forme, et l’u­ni­forme est un texte.

Néron a pous­sé la logique jus­qu’au bout, avec le sens de la mise en scène qui le carac­té­ri­sait. Il inter­dit pure­ment et sim­ple­ment la vente de la pourpre amé­thyste et de la tyrienne. Sué­tone raconte qu’il envoya un agent en vendre quelques onces un jour de mar­ché, pour voir qui mor­drait, puis fer­ma les bou­tiques des ache­teurs. Une matrone eut le tort de paraître à l’une de ses lec­tures publiques vêtue d’une étoffe pro­hi­bée ; on la lui fit remar­quer, on la fit sor­tir, on la dépouilla de sa robe et de ses biens. La cou­leur était deve­nue un délit d’opinion.

Le mono­pole

Ce que Néron fait par caprice, l’É­tat tar­dif le fait par bureau­cra­tie. Au IVe siècle, la pourpre impé­riale — la blat­ta, l’oxy­blat­ta — devient mono­pole d’É­tat. Les ate­liers passent sous contrôle du fisc, les tein­tu­riers deviennent une caste héré­di­taire atta­chée à leur métier comme les colons à leur terre, et le port pri­vé de cer­taines nuances devient crime de lèse-majes­té. Le Code théo­do­sien y consacre des dis­po­si­tions d’une pré­ci­sion inquiète.

Byzance hérite du dis­po­si­tif et le porte à son point de per­fec­tion sym­bo­lique. L’empereur signe à l’encre pourpre, et lui seul. Il y a, dans le Grand Palais, une chambre appe­lée la Por­phy­ra, où les impé­ra­trices accouchent : l’en­fant qui y naît est por­phy­ro­gé­nète, né dans la pourpre, et cette nais­sance vaut titre. Anne Com­nène en parle avec la fier­té un peu raide de quel­qu’un qui sait que c’est son meilleur argu­ment. On dis­pute encore de savoir si la pièce tirait son nom des ten­tures ou du por­phyre qui la revê­tait — la pierre rouge d’É­gypte, l’autre pourpre, miné­rale celle-là, dont on fai­sait aus­si les sar­co­phages impé­riaux. La confu­sion est par­lante : à ce degré, la cou­leur n’est plus une tein­ture, c’est une juridiction.

On tei­gnait même les livres. Il sub­siste une poi­gnée de manus­crits de luxe des Ve et VIe siècles dont le par­che­min entier a été teint en pourpre, et sur les­quels le texte est écrit à l’or et à l’argent : le Codex Pur­pu­reus de Ros­sa­no, en Calabre, la Genèse de Vienne, le Codex Argen­teus d’Upp­sa­la, gothique, écrit pour des Ariens. Ce sont des objets à peine croyables. Chaque page a coû­té un trou­peau de coquillages. On a détruit des popu­la­tions entières de mol­lusques pour que la parole de Dieu appa­raisse en néga­tif, argent sur vio­let, comme une chose qu’on lit à contre-jour.

Puis, le 29 mai 1453, l’af­faire ferme.

La chute de Constan­ti­nople inter­rompt la chaîne. Les ate­liers impé­riaux dis­pa­raissent, les cir­cuits d’ap­pro­vi­sion­ne­ment se dénouent, le savoir-faire s’é­va­pore en une géné­ra­tion — car il ne tenait pas dans un livre, il tenait dans les mains d’hommes qui avaient appris de leur père à quel moment exact reti­rer la toi­son du bain. Onze ans plus tard, en 1464, le pape Paul II tire les consé­quences comp­tables de la géo­po­li­tique : pri­vé de pourpre byzan­tine, il fait pas­ser les car­di­naux à l’é­car­late de ker­mès, une tein­ture d’in­secte, magni­fique, écla­tante, et sans le moindre rap­port chi­mique avec le murex.

C’est pour­quoi les car­di­naux sont rouges. Nous conti­nuons pour­tant à dire « accé­der à la pourpre » pour dire qu’un évêque devient car­di­nal. Le mot a sur­vé­cu à la chose de cinq siècles et demi, et per­sonne ne l’a remarqué.

Le fil bleu

Il faut ici quit­ter Rome et regar­der du côté d’un autre usage, plus obs­ti­né, et qui n’est pas fini.

La Bible dis­tingue trois tein­tures pour le Taber­nacle : arga­man, la pourpre ; tola’at sha­ni, le cra­moi­si, tiré d’un insecte ; et tekhe­let, un bleu-vio­let dont la Torah pres­crit qu’un fil doit figu­rer aux franges du vête­ment de tout homme d’Is­raël. Le Tal­mud pré­cise que le tekhe­let pro­vient d’un ani­mal marin, le hil­la­zon, qui remonte des fonds une fois tous les soixante-dix ans, et dont le sang donne la cou­leur. Il ajoute — pas­sage capi­tal — que le tekhe­let est indis­tin­guable à l’œil d’un faux à base d’in­di­go végé­tal, et qu’il faut donc un test.

Puis, quelque part après la conquête arabe, la chaîne se rompt là aus­si. Le hil­la­zon est per­du. Pen­dant treize siècles, les franges juives ne portent plus que du blanc, et l’ab­sence du fil bleu devient l’une de ces plaies dis­crètes qu’un peuple traîne sans les guérir.

Les ten­ta­tives de res­tau­ra­tion valent d’être racon­tées, parce qu’elles com­posent un petit roman poli­cier. En 1887, le rab­bin Ger­shon Henoch Lei­ner de Rad­zyn publie trois volumes, va enquê­ter dans les aqua­riums de Naples, et conclut que le hil­la­zon est la seiche. Il met au point un pro­cé­dé, pro­duit du tekhe­let, en dis­tri­bue à ses has­si­dim ; ses des­cen­dants en portent tou­jours. En 1913, un jeune homme de vingt-cinq ans nom­mé Isaac Her­zog — futur grand rab­bin d’Is­raël — consacre sa thèse de doc­to­rat à la ques­tion, se pro­cure un échan­tillon de Rad­zyn, le fait ana­ly­ser, et découvre que le colo­rant est du bleu de Prusse : du fer­ro­cya­nure fer­rique, obte­nu à par­tir de la limaille de fer et du car­bone de la seiche cal­ci­née. La seiche n’ap­por­tait rien. On aurait eu la même cou­leur avec n’im­porte quelle matière organique.

Her­zog, lui, soup­çonne le murex, mais bute sur un obs­tacle : les murex donnent du vio­let, et le tekhe­let doit être bleu. Il aban­donne la piste à regret.

Le nœud sera tran­ché dans les années 1980 par un chi­miste de Tel-Aviv, Otto Els­ner, qui remarque une chose curieuse en tra­vaillant sur Hexa­plex trun­cu­lus : quand la cuve réduite est expo­sée au soleil pen­dant la tein­ture, la laine ne sort plus vio­lette, mais bleue. Pho­to­dé­bro­mi­na­tion. La lumière casse les liai­sons car­bone-brome et fait glis­ser le 6,6′-dibromoindigo vers l’in­di­go simple. Un seul coquillage, deux cou­leurs, selon qu’on tra­vaille à l’ombre ou au soleil. Le Tal­mud disait vrai sur toute la ligne : le tekhe­let est bien indis­tin­guable de l’in­di­go, puisque, chi­mi­que­ment, c’en est.

Depuis 1993, une asso­cia­tion israé­lienne, Ptil Tekhe­let, pro­duit et dis­tri­bue des franges teintes selon ce pro­cé­dé, à par­tir de trun­cu­lus pêchés en Médi­ter­ra­née. Des dizaines de mil­liers d’hommes portent aujourd’­hui à leur châle de prière un fil bleu dont la recette avait dis­pa­ru pen­dant treize siècles et qui a été retrou­vée par un chi­miste qui avait oublié de tirer le rideau.

C’est la seule branche de l’in­dus­trie de la pourpre qui ait rou­vert. Elle emploie une poi­gnée de per­sonnes et ne s’a­dresse qu’à des croyants. Elle n’en est pas moins la conti­nua­tion directe, gestes com­pris, des ate­liers de Tel Shiqmona.

Deux atomes de brome

Repre­nons Friedlän­der, parce que sa décou­verte est plus belle qu’il n’y paraît.

En 1909, il tient son gramme et demi. L’a­na­lyse élé­men­taire donne C₁₆H₈­Br₂N₂O₂. Il recon­naît immé­dia­te­ment le sque­lette : c’est de l’in­di­go — l’in­di­go du jean, l’in­di­go de l’in­di­go­tier, la tein­ture bleue la plus banale et la plus uni­ver­selle de l’his­toire humaine, celle que le Ben­gale expor­tait par tonnes et que la BASF venait jus­te­ment d’ap­prendre à syn­thé­ti­ser. Sauf qu’i­ci deux atomes d’hy­dro­gène ont été rem­pla­cés par deux atomes de brome. Quatre posi­tions symé­triques étaient pos­sibles ; trois d’entre elles don­naient un com­po­sé bleu, et une seule, la 6,6′, don­nait du violet.

Voi­là donc ce que c’est, la pourpre impé­riale, le mono­pole de Byzance, la cou­leur de Dieu et des empe­reurs : de l’in­di­go avec deux atomes de brome bien placés.

Le brome vient de l’eau de mer, où il est pré­sent à quelque soixante-cinq mil­li­grammes par litre. Le murex, qui filtre et concentre, le fixe dans ses pré­cur­seurs indo­liques. La dif­fé­rence entre le pan­ta­lon d’un ouvrier et le man­teau d’un basi­leus tient donc, très exac­te­ment, à ceci : le second a été teint par un ani­mal qui vit dans le sel et qui a incor­po­ré à sa chi­mie deux atomes emprun­tés à la mer.

Et ces deux atomes ne sont pas déco­ra­tifs. Ce sont eux qui déplacent le spectre d’ab­sorp­tion vers le rouge, pro­dui­sant le vio­let ; ce sont eux, aus­si, qui alour­dissent la molé­cule et l’ancrent dans la fibre avec cette soli­di­té dérai­son­nable. La pourpre est chère parce qu’elle est rare, mais elle est pres­ti­gieuse parce qu’elle dure. Un empe­reur qui porte une cou­leur qui ne passe pas fait, sans le savoir, une décla­ra­tion de programme.

On note­ra au pas­sage que la syn­thèse chi­mique du 6,6′-dibromoindigo est par­fai­te­ment réa­li­sable — elle a été réus­sie dès 1914 — et qu’elle n’a jamais été indus­tria­li­sée. La molé­cule n’in­té­resse per­sonne. Elle teint moins bien que ses cou­sines syn­thé­tiques, elle coûte plus cher à fabri­quer, et le vio­let, aujourd’­hui, s’ob­tient pour rien. Le colo­rant le plus pré­cieux de l’An­ti­qui­té est deve­nu un article de cata­logue pour labo­ra­toires, ven­du au mil­li­gramme à des cher­cheurs et à quelques tein­tu­riers entê­tés. Le mar­ché a ren­du son ver­dict, qui est un haus­se­ment d’épaules.

Le gar­çon de dix-huit ans

L’exé­cu­teur tes­ta­men­taire de la pourpre s’ap­pe­lait William Hen­ry Per­kin, il avait dix-huit ans, et il aurait dû être en vacances.

Pâques 1856. Per­kin est étu­diant au Royal Col­lege of Che­mis­try de Londres, sous la direc­tion d’Au­gust Wil­helm von Hof­mann. Hof­mann lui a lan­cé un défi vague­ment irréa­liste : syn­thé­ti­ser la qui­nine à par­tir de déri­vés du gou­dron de houille. L’Em­pire bri­tan­nique a un pro­blème de palu­disme et la qui­nine coûte cher. Per­kin, qui a ins­tal­lé un labo­ra­toire de for­tune chez son père, dans l’est de Londres, y passe ses congés à oxy­der de l’al­lyl­to­lui­dine au bichro­mate de potas­sium. Il obtient une boue rou­geâtre. Il recom­mence avec de l’a­ni­line, plus simple. Il obtient une boue noire.

À ce stade, l’his­toire de la chi­mie compte quelques mil­lions de boues noires. La dif­fé­rence, c’est que Per­kin lave la sienne à l’al­cool — et que l’al­cool devient violet.

Il a dix-huit ans, il n’a aucune for­ma­tion com­mer­ciale, et il fait exac­te­ment ce qu’il faut : il envoie un échan­tillon à une tein­tu­re­rie de Perth, en Écosse, qui lui répond que c’est très bien, que ça tient sur la soie, et qu’il faut voir pour le coton. Il dépose un bre­vet. Il quitte le col­lège, au grand déses­poir de Hof­mann. Il emprunte à son père et à son frère, achète un ter­rain à Green­ford Green, sur le canal, et construit une usine.

Il com­mer­cia­lise d’a­bord sa cou­leur sous un nom qui dit tout : Tyrian purple. Pourpre de Tyr. Le gar­çon de dix-huit ans savait très bien ce qu’il ven­dait — pas un colo­rant, mais un accès. Ce sont les tein­tu­riers fran­çais qui, les pre­miers, l’ap­pel­le­ront mauve, du nom de la fleur, et le nom res­te­ra. Mauvéine.

La suite est un raz-de-marée. L’im­pé­ra­trice Eugé­nie trouve que le mauve va bien à ses yeux. La reine Vic­to­ria le porte en 1858 au mariage de sa fille. En 1859, Punch diag­nos­tique dans les rues de Londres une épi­dé­mie de « rou­geole mauve ». Et en dix ans, l’in­dus­trie chi­mique des colo­rants de syn­thèse — alle­mande, sur­tout, car Hof­mann rentre au pays et emporte l’i­dée — enterre la tota­li­té des tein­tures natu­relles : la garance, l’in­di­go du Ben­gale, le ker­mès, l’or­seille, la coche­nille. Des éco­no­mies régio­nales entières s’ef­fondrent. Le Vau­cluse cesse de culti­ver la garance. Le Ben­gale cesse de culti­ver l’in­di­go, non sans révoltes.

La pourpre de murex, elle, était déjà morte depuis quatre cents ans. Per­kin n’a pas tué l’in­dus­trie de Tyr : il a tué la pos­si­bi­li­té qu’elle renaisse jamais. Il a ren­du la rare­té tech­ni­que­ment absurde. Après 1856, la cou­leur cesse d’être une infor­ma­tion sur celui qui la porte. Elle devient une préférence.

Ce bas­cu­le­ment mérite qu’on s’y arrête, parce que nous vivons tou­jours dedans et que nous ne le voyons plus. Pen­dant trois mille ans, regar­der un homme suf­fi­sait à connaître son rang, parce que le pig­ment était un fait éco­no­mique avant d’être un fait optique. Depuis cent soixante-dix ans, la cou­leur ne dit plus rien de per­sonne. Le vio­let d’un empe­reur byzan­tin et le vio­let d’un sur­vê­te­ment de jog­ging sont, à l’œil, le même. Ce que nous appe­lons démo­cra­ti­sa­tion est d’a­bord une catas­trophe sémio­lo­gique : nous avons per­du un lan­gage entier, et nous avons gagné le droit de nous habiller n’im­porte comment.

Les escar­gots qu’on trait

Il reste une der­nière sta­tion, et c’est celle qui rachète tout le reste.

Sur la côte paci­fique de l’É­tat d’Oaxa­ca, au Mexique, vit un gas­té­ro­pode nom­mé Pli­co­pur­pu­ra pan­sa. C’est un cou­sin amé­ri­cain des murex, avec la même glande, la même chi­mie, le même pré­cur­seur qui vire au soleil. Les Mix­tèques teignent avec depuis des siècles — bien avant Cor­tés — et ils le font toujours.

Mais ils ne le tuent pas.

Le pro­cé­dé est d’une sim­pli­ci­té qui laisse rêveur. Les tein­tu­riers de Pino­te­pa de Don Luis des­cendent à la côte à marée basse, marchent sur les rochers, décollent l’a­ni­mal, soufflent des­sus ou le pressent dou­ce­ment : il libère sa sécré­tion, réflexe de défense, quelques gouttes d’un liquide blanc. On l’ap­plique direc­te­ment sur l’é­che­veau de coton, on remet le coquillage sur son rocher, et on passe au sui­vant. Le fil vire au jaune, au vert, au bleu, au vio­let dans la main, en mar­chant. Puis on laisse le rocher tran­quille pen­dant trois ans.

Trois mille ans de civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne n’ont jamais eu cette idée. Ou l’ont eue et l’ont écar­tée, ce qui est pire, parce que le ren­de­ment du mas­sacre est meilleur à court terme : la glande entière donne plus que ce que l’a­ni­mal veut bien lâcher. Les Phé­ni­ciens ont choi­si l’é­chelle indus­trielle et les col­lines de coquilles. Les Mix­tèques ont choi­si le fil à fil et le retour sur le rocher. Les deux sys­tèmes ont pro­duit la même molé­cule. Un seul a pro­duit un dépotoir.

La suite de l’his­toire d’Oaxa­ca est très pré­vi­sible et se lit comme une para­bole écrite par un mora­liste pares­seux. Dans les années 1980, une com­pa­gnie japo­naise obtient une conces­sion sur la côte, arrive avec des équipes, des objec­tifs de volume et des méthodes ration­nelles. Les popu­la­tions de pan­sa s’ef­fondrent en quelques sai­sons. La conces­sion est révo­quée au milieu de la décen­nie sous la pres­sion des com­mu­nau­tés mix­tèques et des bio­lo­gistes. L’es­pèce se réta­blit len­te­ment. Elle est aujourd’­hui pro­té­gée, et la tein­ture reste réser­vée aux tein­tu­riers tra­di­tion­nels, qui sont une poi­gnée, très vieux pour la plu­part, et dont les enfants partent tra­vailler ailleurs.

De sorte que la seule tech­nique de pourpre non des­truc­trice jamais mise au point par l’hu­ma­ni­té risque de dis­pa­raître, non pas parce qu’elle épui­sait la res­source, mais parce qu’elle ne rap­porte pas assez pour rete­nir un jeune homme de vingt ans à Pinotepa.

L’in­ven­taire

Fai­sons l’in­ven­taire, il est court.

Il reste une flaque. En 2001, le chi­miste Zvi Koren a ana­ly­sé un petit bloc de pig­ment vio­let retrou­vé dans les fouilles de Mas­sa­da : à ce jour, le seul échan­tillon connu de pourpre antique à l’é­tat de pig­ment solide. Deux mille ans dans le désert de Judée, et la molé­cule est intacte. Elle serait encore utilisable.

Il reste des col­lines. À Sidon, sous un quar­tier. À Tyr, à l’é­cart des ruines que visitent les cars, dans un ter­rain vague où l’on marche sur les coquilles sans les voir, parce que trois mil­lé­naires les ont réduites à une sorte de gra­vier blan­châtre qui craque sous la semelle comme du corail mort. Il faut se bais­ser et regar­der de près : les coquilles sont toutes bri­sées au même endroit, d’un coup sec, du côté de la glande. Le geste est encore lisible. Un homme s’est assis là, il a pris un caillou, il a frap­pé, et il a recom­men­cé cin­quante mille fois.

Il reste des cuves à Tel Shi­q­mo­na, un mètre de haut, tachées de vio­let, dans un tell qu’on pre­nait pour un vil­lage sans importance.

Il reste des manus­crits pourpres dans quatre biblio­thèques, une réserve de fau­cons sur l’île de Moga­dor, un fil bleu aux franges de quelques dizaines de mil­liers d’hommes, une poi­gnée de vieux tein­tu­riers sur une plage mexi­caine, et une molé­cule au catalogue.

Et il reste le mot. C’est peut-être le résul­tat le plus remar­quable de l’af­faire : une indus­trie tota­le­ment morte, dont plus rien ne sub­siste tech­ni­que­ment, éco­no­mi­que­ment ni socia­le­ment, a lais­sé dans à peu près toutes les langues d’Eu­rope un mot qui désigne une cou­leur que per­sonne ne fabrique plus comme ça. Nous disons pourpre, purple, por­po­ra, púr­pu­ra, Pur­pur. Nous disons « accé­der à la pourpre ». Nous nom­mons, sans y pen­ser, un gas­té­ro­pode qui perce des moules à trois mètres de fond et qui n’a jamais rien deman­dé à personne.

Les murex, eux, se portent bien. Ils sont reve­nus, ils pro­li­fèrent, ils conti­nuent leur tra­vail patient de per­ceuse. On les vend au mar­ché de Tyr, à quelques cen­taines de mètres des col­lines faites de leurs ancêtres, et on les mange avec du citron. C’est une fin hono­rable. La plu­part des empires en ont eu de moins bonnes.


Pour aller plus loin : Pline l’An­cien, His­toire natu­relle, livre IX ; Meyer Rein­hold, His­to­ry of Purple as a Sta­tus Sym­bol in Anti­qui­ty ; John Edmonds, Tyrian or Impe­rial Purple Dye ; Simon Gar­field, Mauve ; et l’ar­ticle de Golan Shal­vi et alii sur Tel Shi­q­mo­na, PLOS ONE, avril 2025, en accès libre.

Read more
Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois,
il est ques­tion de Dieu

Par­fois non…

Le hasard n’existe pas, m’a-t-on déjà dit plu­sieurs fois. Il n’existe pas, n’existent que des cor­res­pon­dances. Le monde entier ne peut être que le fait du hasard, d’un chaos sans ordre régi par des lois pré-éta­blies, pas plus qu’il ne peut être fait d’une déter­mi­na­tion ori­gi­nelle qui pré­ten­drait que tout est pré­vu, orga­ni­sé, et donc se pré­vau­drait d’un com­men­ce­ment et d’une fin qui sont déter­mi­nables par avance, mêmes si les cri­tères qui le consti­tuent sont émi­nem­ment complexes.

Seule­ment des cor­res­pon­dances. C’est ain­si qu’au fil de mes lec­tures, je récolte les fils d’une seule et même bobine, et même si par­fois je suis le seul à éta­blir des rap­ports, le prin­ci­pal c’est que, pour moi, cela garde sa cohérence.

Pho­to © Fusion of horizons

Eglise de la Theo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos (Θεοτόκος ἡ Παμμακάριστος, — Très sainte mère de Dieu, en turc : Fethiye Camii – mos­quée de la conquête)

Ευλογήσατε τον Κυρίον

by Greek Byzan­tine Choir | Mathi­ma­ta Mais­to­ros Koukouzele

Par­mi toutes les célé­bri­tés que le Pera Palas peut s’e­nor­gueillir d’a­voir héber­gées, deux figurent émergent, par leur renom­mée autant que par la marque qu’elles ont lais­sées à l’hô­tel, cha­cune nim­bée de mys­tère. La pre­mière est bien sûr Mus­ta­fa Kemal Atatürk, fon­da­teur de la Tur­quie moderne. Il avait ses habi­tudes à la chambre 101, lorsque, avant la guerre d’in­dé­pen­dance, au moment où la Tur­quie était occu­pée, il se sen­tait plus pro­té­gé dans la foule d’un hôtel que chez lui. Sa chambre, aujourd’­hui bap­ti­sée « Musée Atatürk », est ouverte aux visi­teurs et per­met d’ad­mi­rer trente-sept de ses objets per­son­nels, par­mi les­quels du linge, des lunettes de soleil, des pan­toufles et un tapis de prière en soie bro­dé de fil d’or, d’o­ri­gine indienne, offert par un maha­rad­jah de pas­sage. A la mort d’A­tatürk, le tapis atti­ra toutes les atten­tions, non seule­ment parce qu’il consti­tuait un objet de qua­li­té, mais parce que sa com­po­si­tion appa­rais­sait comme une pré­dic­tion. Sur le tapis est tis­sée une montre, dont l’heure indique neuf heures sept. Or, le 10 novembre 1938, au palais Dol­ma­bah­çe, Atatürk est mort à neuf heures cinq. Il y a plus : le tapis repré­sente dix chry­san­thèmes. Et voi­là que deux autres indices appa­raissent. « Chry­san­thème », en turc, se dit kasım­patı , et kasım veut dire « novembre »… Il y en avait dix… et Atatürk est mort le 10 novembre. A neuf heures cinq plu­tôt que neuf heures sept. Com­ment expli­quer ce mys­tère ? A mon sens, (il ne s’a­git là que de simples hypo­thèses), de deux choses l’une : soit le tout consti­tue un extra­or­di­naire ensemble de coïn­ci­dences, ce qui peut arri­ver, soit le maha­rad­jah aurait dû com­man­der son tapis en Suisse (ou dans le Jura fran­çais, soyons ouverts) et l’heure aurait été exacte.

Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul, Metin Ardi­ti
Plon, Gras­set, 2022

J’ai cette sale habi­tude de tou­jours lire plu­sieurs livres en même temps, de lire tout ce qui me passe sous la main, de sur­jouer mon propre uni­vers, et dans cet autre livre que je suis en train de lire, Pour­quoi Byzance ?, du grand médié­viste fran­çais, spé­cia­liste du monde byzan­tin, Michel Kaplan, je trouve ce texte qui fait appel à l’ac­tua­li­té avec une force frap­pante (le livre a été publié en 2016). Je n’ai gar­dé qu’une petite par­tie de cette longue démons­tra­tion qui démontre que l’his­toire de la Rus­sie est émaillée de l’é­mer­gence d’au­to­crates, qui, tous autant qu’ils sont, que ce soit Ivan IV le Ter­rible, Pierre le Grand, Nico­las II, ou même Pou­tine, repré­sentent tous les héri­tiers d’un pou­voir byzan­tin qui a lais­sé des traces aus­si bien dans les manières de s’im­po­ser et de gou­ver­ner que dans cette pos­ture en tant que repré­sen­tant de Dieu sur terre. Le mot Tsar, ou Czar, celui qui est lieu­te­nant de Dieu sur terre, vient direc­te­ment du latin par l’in­ter­mé­diaire du grec, du mot César, qui a éga­le­ment don­né le terme alle­mand Kai­ser. Sa démons­tra­tion est édi­fiante, mais cette révé­la­tion l’est encore plus et sonne aujourd’­hui pré­ci­sé­ment comme un revers de l’his­toire qui devrait… rendre à César…

Au début du XIè siècle, les rela­tions poli­tiques et com­mer­ciales se dis­tendent entre Constan­ti­nople et Kiev, car le com­merce de Constan­ti­nople se tourne de plus en plus vers l’Oc­ci­dent. Mais les rela­tions intel­lec­tuelles et sur­tout reli­gieuses res­tent intenses entre Kiev et Constan­ti­nople. Jus­qu’au milieu du XIè siècle, les titu­laires de la métro­pole de Kiev, créée peu après le bap­tême col­lec­tif, sont envoyés de Constan­ti­nople ; par la suite, ils sont de plus en plus sou­vent russes, mais l’Em­pe­reur byzan­tin gar­dait la pos­si­bi­li­té de pour­voir le poste. La Rus­sie est donc née à Kiev et fai­sait alors non pas par­tie de l’Em­pire byzan­tin, qui ne pré­ten­dait pas contrô­ler la prin­ci­pau­té, mais de l’oikou­mène byzan­tin, cette com­mu­nau­té à voca­tion uni­ver­selle qui était l’un des fon­de­ments idéo­lo­giques de la puis­sance byzan­tine. La cathé­drale de Kiev, dont la déno­mi­na­tion de Sainte-Sophie ne doit évi­dem­ment rien au hasard, fut construite à par­tir de 1037 sur un plan byzan­tin amé­na­gé (cinq nefs et treize cou­poles) ; elle est déco­rée de mosaïques byzan­tines, fabri­quées à Constan­ti­nople et mon­tées sur place. Elle échap­pa de peu à la des­truc­tion que lui pro­met­tait Sta­line, qui céda à l’ins­tante demande de Romain Rol­land de conser­ver ce chef‑d’œuvre, témoi­gnage de la pre­mière splen­deur russe. […]
Quant aux rela­tions de l’Église russe actuelle avec Vla­di­mir Vla­di­mi­ro­vitch Pou­tine, cha­cun juge­ra et l’His­toire ensuite ; mais il semble bien que la même idéo­lo­gie de l’au­to­cra­tie soit à l’œuvre. En matière d’ab­so­lu­tisme et d’ar­bi­traire, Basile II appa­raît en com­pa­rai­son comme un amateur.

Michel Kaplan, Pour­quoi Byzance ?
Gal­li­mard, 2016

Et pour en ter­mi­ner avec Dieu (tiens, ça me rap­pelle quelque chose), je viens de lire cet article de Télé­ra­ma sur un repor­ter de guerre dont j’aime le style, Omar Ouah­mane, qu’on entend fré­quem­ment sur les radios de Radio France :

Je suis 100% athée ! Une fois qu’on a réglé la ques­tion de Dieu, on peut se concen­trer sur les hommes. J’ai vu trop de guerre, trop de sang. Com­ment croire que Dieu existe ? Il est par­ti en RTT ? Moi, je ne fais pas le même pari que Pas­cal. Ça doit être mon côté prise de risque.

Télé­ra­ma n°3772 du 27 avril 2022

Read more
His­toire de Byzance (Chro­nique de Jean Sky­lit­zès de Madrid)

His­toire de Byzance (Chro­nique de Jean Sky­lit­zès de Madrid)

Ce manus­crit grec (Gr. Vitr.26–2) sur par­che­min datant du XIè siècle est l’un des manus­crits les plus pré­cieux de la Biblio­thèque natio­nale d’Es­pagne, pré­cieux pour la richesse de son enlu­mi­nure. Le tra­vail réa­li­sé par Ioannes Scy­lit­za (Jean Sky­lit­zès, Ἰωάννης ὁ Σκυλίτζης), est l’his­toire des empe­reurs byzan­tins entre 811 et 1057, cou­vrant les évé­ne­ments du cou­ron­ne­ment de Michel Ier Rhan­ga­bé (Μιχαήλ Α΄ Ραγκαβέ) en 811 jus­qu’au règne de Michel VI en 1056–1057. Le manus­crit contient 577 minia­tures réa­li­sées par plu­sieurs artistes. La plu­part des scènes sont accom­pa­gnées d’une légende qui explique leur signi­fi­ca­tion et les minia­tures illus­trent les pas­sages dans le texte, et offrent une vision des for­te­resses, de scènes de guerre, de scènes de vie à la cour, des des­crip­tions des châ­ti­ments cor­po­rels (et Dieu sait que les Byzan­tins étaient raf­fi­nés dans ce domaine), ain­si que d’autres scènes plus élé­gantes de nature reli­gieuse, telles que les bap­têmes et l’or­di­na­tion des patriarches. Les pre­mières enlu­mi­nures, dans des tons clairs, se dis­tinguent par leur sim­pli­ci­té et leur réa­lisme. Elles sont sui­vies par des scènes plus com­plexes des­si­nés avec des lignes dures, par­fois avec les traits gro­tesques du natu­ra­lisme, puis par de grandes com­po­si­tions de concep­tion vigou­reuse et vivante, avec des cos­tumes simples, des corps bien mode­lés, et un réa­lisme popu­laire. Le manus­crit a pro­ba­ble­ment été écrit à Palerme, en Sicile. Il appar­te­nait au monas­tère de San Sal­va­dor de Faro de Mes­sine jus­qu’à la fin du XVIè siècle, puis a été dépla­cé à la cathé­drale de Mes­sine. En 1690, il devint la pro­prié­té des ducs de Uce­da, jus­qu’à ce que Phi­lippe V confisque le conte­nu de la riche biblio­thèque ducale, avant d’en­trer à Biblio­thèque natio­nale de Madrid.

Le texte en grec ancien, agré­men­té des 577 minia­tures de toute beau­té (même si cer­taines sont abî­mées et sou­vent vio­lentes dans les repré­sen­ta­tions), est dis­po­nible en ligne sur World Digi­tal Libra­ry ou sur le site de la BNE (Biblio­te­ca Digi­tal Hispá­ni­ca). Outre sa grande valeur, c’est un docu­ment ines­ti­mable concer­nant la vie à Byzance à cette époque. C’est géné­ra­le­ment cette réfé­rence que l’on uti­lise pour illus­trer le feu gré­geois, ce mélange incen­diaire qui fit trem­bler toux ceux qui dai­gnaient appro­cher Constan­ti­nople par voie de mer, notam­ment pen­dant les guerres arabo-byzantines.

Read more