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Les reliques de Boud­dha du stū­pa de Piprahwa

Les reliques de Boud­dha du stū­pa de Piprahwa

L’his­toire des reliques du Boud­dha du stū­pa de Piprah­wa est une his­toire folle à laquelle on a du mal à appor­ter du cré­dit, mais tout y est authen­tique mal­gré une accu­mu­la­tion de faits abso­lu­ment improbables.
Tout com­mence dans la ban­lieue de Londres, dans une petite mai­son modeste d’un quar­tier tout aus­si modeste, à la porte de laquelle on trouve une ins­crip­tion dans une langue qu’on ne parle qu’à des mil­liers de kilo­mètres de là, dans ce qui reste des Indes… Sous un esca­lier, une boîte en bois, une can­tine mili­taire en réa­li­té, une vieille can­tine pro­ve­nant d’un héri­tage… Ce n’est pas l’his­toire d’Har­ry Pot­ter, mais ça com­mence presque pareil. L’homme qui garde ce tré­sor s’ap­pelle Neil Pep­pé (même le nom de cet homme est impro­bable…), il est le petit-fils d’un cer­tain William Clax­ton Pep­pé, un ingé­nieur et régis­seur bri­tan­nique vivant aux Indes, dans l’ac­tuelle pro­vince de l’Ut­tar Pra­desh (उत्तर प्रदेश), à la suite de son père et de son grand-père qui a fait construire la demeure fami­liale de Bird­pore (actuelle Bird­pur), un minus­cule état créé par le Gou­ver­ne­ment Britannique.

Neil Pep­pé avec les joyaux trou­vés par son grand-père dans le stu­pa de Piprahwa

Charles Allen exa­mi­nant les joyaux de Piprahwa

Dans cette can­tine, des pho­tos de son grand-père, mais ce n’est pas réel­le­ment cela qui nous inté­resse. Dans cette petite mai­son se trouve en réa­li­té un tré­sor ines­ti­mable ; cer­tai­ne­ment un des plus petits musées du monde abrite, enchâs­sés dans de petits cadres vitrés, des perles, des fleurs en or, des restes de joyaux dis­sé­mi­nés, des ver­ro­te­ries, de petites fleurs taillées dans des mor­ceaux de pierres semi-pré­cieuses, le tout pro­ve­nant d’une exca­va­tion réa­li­sées par le grand-père de Neil en 1897 dans le stū­pa de Piprah­wa, à quelques kilo­mètres de Bird­pore. L’homme, qui n’est pas exac­te­ment archéo­logue, décide avec quelques uns de ses ouvriers, de per­cer un tumu­lus iso­lé en son point le plus haut. Ce qu’il découvre là, c’est une construc­tion en pierre qui se révèle être un stū­pa, ce qui était bien son intui­tion pre­mière. Après avoir déga­gé les pierres de la construc­tion, il tombe sur ce qui res­semble à un caveau, dans lequel il trouve un sar­co­phage qu’il se décide à ouvrir. Son intui­tion, la même que celle qui l’a pous­sé à entre­prendre ces tra­vaux, lui dit qu’il est en pré­sence d’un tré­sor fabu­leux. Dans le cer­cueil de pierre, il trouve cinq petits vases, cinq urnes comme on en trouve d’or­di­naire dans la litur­gie hin­douiste, cinq objets façon­nés modes­te­ment, et dis­sé­mi­nées tout autour de ces objets, les perles et les ver­ro­te­ries que Neil exhibe fiè­re­ment dans ses cadres en verre. Il trouve éga­le­ment de la pous­sière dans laquelle sont épar­pillés des mor­ceaux d’os. Étrange découverte.

Stupa de Piprahwa

Stu­pa de Piprahwa

Reliques de Boud­dha trou­vées dans le stu­pa de Piprahwa

William Clax­ton Pep­pé est per­sua­dé d’a­voir trou­vé un vrai tré­sor et pour se faire confir­mer sa décou­verte, il décide d’en infor­mer deux archéo­logues tra­vaillant à une tren­taine de kilo­mètres de là. Le pre­mier, Alois Anton Füh­rer, se déplace immé­dia­te­ment après avoir posé une ques­tion à Pep­pé. Ce qu’on ne sait pas encore, c’est que Füh­rer, cet Alle­mand tra­vaillant à la solde du Gou­ver­ne­ment Bri­tan­nique, est en réa­li­té tout sauf archéo­logue. Même s’il a décou­vert de nom­breux sites d’im­por­tance, c’est en réa­li­té un escroc qui a fal­si­fié cer­taines pièces ayant moins d’in­té­rêt qu’elle n’en avaient après son pas­sage. Si Füh­rer se décide à se dépla­cer si rapi­de­ment, c’est parce qu’il a deman­dé à Pep­pé s’il y avait une ins­crip­tion sur un des objets. Pep­pé ne s’é­tait même pas posé la ques­tion, mais il remarque alors qu’un des petits vases porte une ins­crip­tion dans une langue qu’il ne connaît pas. Il en repro­duit fidè­le­ment l’ins­crip­tion. S’en­suit alors une période trouble pen­dant laquelle on accuse Füh­rer d’a­voir lui-même écrit sur le vase et d’a­voir fal­si­fié une fois de plus ces pièces. Mais l’homme est un piètre sans­kri­tiste et l’ins­crip­tion est suf­fi­sam­ment ancienne pour que l’homme ne connaisse pas cette langue. L’ins­crip­tion est un peu mal­adroite, son auteur n’a pas eu assez de place pour tout noter et une par­tie de la phrase conti­nue en tour­nant sur le haut de la ligne. Il y est dit : « Ce reli­quaire conte­nant les reliques de l’au­guste Boud­dha (est un don) des frères Sakya-Suki­ti, asso­ciés à leurs sœurs, enfants et épouses. » Ce qui fait dire aux spé­cia­listes que ces reliques sont authen­tiques, c’est que le mot sans­krit uti­li­sé pour dési­gner le mot reli­quaire n’est uti­li­sé nulle part ailleurs sur le même genre d’ob­jets. Ce qui est cer­tain, c’est que Füh­rer n’au­rait lui-même jamais pu connaître ce mot.

Mais alors, si ces reliques sont authen­tiques, qu’est-ce qui per­met aux scien­ti­fiques d’af­fir­mer que ces objets ont bien été ense­ve­lis avec les restes du Boud­dha ? Dans la tra­di­tion, le Boud­dha Sha­kya­mu­ni (« sage des Śākyas, sa famille et son clan ») a été inci­né­ré et ses cendres répar­ties dans huit stu­pas. Afin de prendre un rac­cour­ci bien com­mode qui nous per­met­tra de mieux com­prendre l’ins­crip­tion, voi­ci l’his­toire (source Wiki­pe­dia) :

Le Boud­dha mou­rut, selon la tra­di­tion, à quatre-vingts ans près de la loca­li­té de Kusi­nâ­gar. Il expi­ra en médi­tant, cou­ché sur le côté droit, sou­riant : on consi­dé­ra qu’il avait atteint le pari­nirvāṇa, la volon­taire extinc­tion du soi com­plète et défi­ni­tive. Le Boud­dha n’au­rait pas sou­hai­té fon­der une reli­gion. Après sa mort s’ex­pri­mèrent des diver­gences d’o­pi­nions qui, en l’es­pace de huit siècles, abou­tirent à des écoles très dif­fé­rentes. Selon le Mahā­pa­ri­nibbāṇa Sut­ta, les der­niers mots du Boud­dha furent : « À pré­sent, moines, je vous exhorte : il est dans la nature de toute chose condi­tion­née de se désa­gré­ger — alors, faites tout votre pos­sible, inlas­sa­ble­ment, en étant à tout moment plei­ne­ment atten­tifs, pré­sents et conscients. » Selon ce même sutra, son corps fut inci­né­ré mais huit des princes les plus puis­sants se dis­pu­tèrent la pos­ses­sion des sari­ra, ses reliques saintes. Une solu­tion de com­pro­mis fut trou­vée : les cendres furent répar­ties en huit tas égaux et rame­nées par ces huit sei­gneurs dans leurs royaumes où ils firent construire huit stū­pas pour abri­ter ces reliques. Une légende ulté­rieure veut que l’empereur Asho­ka retrou­va ces stū­pas et répar­tit les cendres dans 84 000 reliquaires.

Nous voi­là à peine plus avan­cés. Seule­ment, en y regar­dant de plus près, les data­tions du stu­pa révèlent que celui-ci a été construit entre 200 et 300 ans après la mort du Boud­dha, située entre 543 et 423 av. J.-C., ce qui cor­res­pond à l’é­poque à laquelle vécut le roi Asho­ka (अशोक). L’ins­crip­tion du vase elle-même cor­res­pond à une langue qui n’é­tait pas encore uti­li­sée à l’é­poque de la mort de Boud­dha. Il y a donc un creux qu’il faut expli­quer. Entre 1971 et 1973, un archéo­logue indien du nom de K.M. Sri­vas­ta­va a repris les fouilles dans le stu­pa et y a trou­vé une autre chambre, dans laquelle se trou­vait un autre vase, de concep­tion simi­laire à celle du vase sur lequel se trouve l’ins­crip­tion. Dans ce vase, des restes d’os datés de la période de la mort du Boud­dha… Le fais­ceau de preuves est là. Le stu­pa est un des huit stu­pa conte­nant bien les restes du Boud­dha, retrou­vé par le roi Asho­ka et modi­fié ; il a recons­truit un stu­pa par-des­sus en conser­vant la construc­tion ini­tiale ; le sar­co­phage dans les­quels ont été retrou­vés les cendres et les bijoux dépo­sés en offrande est carac­té­ris­tique des construc­tions de l’é­poque du grand roi.

Une ques­tion demeure. Pour­quoi ces lieux de cultes ont-ils dis­pa­rus de la mémoire des hommes alors que le boud­dhisme a connu une réelle expan­sion depuis le nord de l’Inde ? Sim­ple­ment parce que la doc­trine du Boud­dha a long­temps été consi­dé­rée comme une héré­sie par les hin­douistes qui se sont livrés par vagues suc­ces­sives à des expé­di­tions ico­no­clastes, sui­vis par les musulmans.

L’his­toire ne s’ar­rête pas là. Les auto­ri­tés bri­tan­niques, affo­lées par l’his­toire pas très relui­sante d’An­ton Füh­rer et de ses fal­si­fi­ca­tions archéo­lo­giques, ont eu peur que l’af­faire des reliques du Boud­dha ne sus­cite des sou­lè­ve­ments de popu­la­tions et ont offert en secret une par­tie de ces reliques (l’autre par­tie a été lais­sée à William Clax­ton Pep­pé) en guise de cadeau diplo­ma­tique au roi de Siam Rama V (Chu­la­long­korn), qui les fit inclure dans la construc­tion du che­di du temple de la Mon­tagne d’or à Bang­kok (Wat Saket Rat­cha Wora Maha Wihan, วัดสระเกศราชวรมหาวิหาร). Cent onze ans après ce don, les reliques du Boud­dha ont été confiées à la France en 2009, les­quelles ont été dépo­sées à l’in­té­rieur de la pagode boud­dhiste du bois de Vincennes.

Afin de com­prendre l’his­toire dans son inté­gra­li­té, on peut revoir le docu­men­taire racon­tant l’en­quête de l’é­cri­vain Charles Allen, dif­fu­sé il y a quelques temps sur Arte.

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Goa, un petit mor­ceau de Portugal

Goa, un petit mor­ceau de Portugal

J’aime ces bouts du monde qui disent autre chose que le pays dans lequel ils sont, qui tra­hissent un pas­sé dou­lou­reux ou heu­reux, mais qui chantent encore les glo­rioles du pas­sé en tapant déli­ca­te­ment du doigt sur la table et semble nous dire encore et tou­jours : « je ne suis pas d’i­ci, mais pas vrai­ment de là-bas non plus ». Immer­sion dans ce qu’il reste de por­tu­gais en Inde, un bout de Por­to à l’autre bout du monde, avec ce petit détour par l’é­tat de Goa et en par­ti­cu­lier dans la ville de Pana­ji (Pan­jim), sous domi­na­tion luso­phone pen­dant près de 450 ans, jus­qu’aux jours de 1961 qui virent ces terres rede­ve­nir indiennes.

india goa fatima restauraunt

Pho­to © Carl Parkes

Il est vrai qu’il res­tait encore quelques coins intacts : les étroites ruelles pavées, au tra­cé hasar­deux, de Fon­tain­has, le plus vieux quar­tier de Pan­jim. On dirait un petit mor­ceau de Por­tu­gal échoué sur la rive de l’o­céan Indien. Des vieilles filles en robe à fleurs lisent le jour­nal du soir sur leur véran­da et bavardent en por­tu­gais. Si vous vous pro­me­nez là en fin de jour­née, vous tom­bez sur des scènes impos­sibles à ima­gi­ner ailleurs en Inde : des vio­lo­nistes jouent du Vil­la-Lobos devant la fenêtre ouverte ; des oiseaux en cage pépient sur des bal­cons style Art nou­veau, don­nant sur des petites piaz­zas pavées sur des car­reaux rouges. Vous ver­rez de vieux bons­hommes en pan­ta­lon de lin fraî­che­ment repas­sé, coif­fés d’un feutre, sor­tir en groupes des tavernes et, la canne à la main, mar­cher d’un pas chan­ce­lant sur les pavés, en lon­geant des files de vieilles Coc­ci­nelles des années cin­quante, toutes cabos­sées et livrées à la rouille. Une dou­ceur médi­ter­ra­néenne pal­pable, presque visible, baigne ces rues.

William Dal­rymple, L’âge de Kali
A la ren­contre du sous-conti­nent indien
Libret­to, 1998

Pho­to d’en-tête © Akshay Cha­re­gaon­kar

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Scène de transe au temple de Kali à Kochi

Scène de transe au temple de Kali à Kochi

— Et com­ment per­sua­dez-vous Kali de pos­sé­der la per­sonne ? demandai-je.
— Oh, c’est très facile. Nous lui don­nons à boire douze bas­sines pleines de sang.

Artiste de Kathakali

Artiste de Katha­ka­li — Pho­to © Jogesh S

Repar­tons en Inde, dans le sud de l’Inde exac­te­ment, à Kochi dans le Kera­la (l’an­cienne Cochin), le temps de se faire un peu peur dans la sau­va­ge­rie d’un temple où un liquide rouge stagne dans des bas­sines en cuivre, une solu­tion de jus citron et de tein­ture qui, il y a peu, n’é­tait pas aus­si sym­bo­lique ; on rem­plis­sait autre­fois ces bas­sines de sang d’a­ni­maux (ou peut-être d’une autre espèce…) sacrifiés.
Kali (काली), déesse mère, des­truc­trice, reine du temps, de la mort et de la déli­vrance, déesse matrone à la peau noire, Kali veut dire le temps, donc la mort. Elle est la femme de Shi­va et danse sur le corps blanc de son mari qui réclame son indul­gence, gri­ma­çante, tirant la langue et mon­trant outra­geu­se­ment ses lèvres rouges retour­nées comme les babines d’un ani­mal cour­rou­cé ou les lèvres d’un sexe béant. La voca­tion de Kali est de faire peur, comme le temps et la mort doivent faire peur. Mais les Hin­dous ne sont pas si naïfs, car Kali est celle qui les emmène vers la déli­vrance des réin­car­na­tions, même si cela doit pas­ser par une longue période sans morale. La déesse dont parle Dal­rymple est en réa­li­té un ava­tar d’une autre déesse plus large, Para­shak­ti Kali, mais j’a­voue avoir du mal à sai­sir la nuance.
Plon­gée dans une séance  tour­men­tée de gué­ri­son cha­ma­nique. Pour un peu, on tom­be­rait bien, nous aus­si, en transe.

Le temple de Kali était brillam­ment éclai­ré par un halo de torches fuli­gi­neuses à l’o­deur âcre. Pen­dant que le flot des fidèles y péné­trait, deux prêtres à demi nous allu­mèrent les der­nières mèches d’un grand pla­teau de cierges dont les flammes trem­blo­taient. Les prêtres ouvrirent les portes et les pèle­rins s’in­cli­nèrent devant la sta­tue aux nom­breux bras de Kali.
J’es­sayais de m’ap­pro­cher pour mieux la voir, à la lumière vacillante des torches. La déesse était repré­sen­tée comme une hideuse vieille sor­cière au visage noir bar­bouillé de sang, les lèvres retrous­sées, tirant la langue. Elle était nue et ne por­tait qu’une guir­lande de crânes et une cein­ture de têtes cou­pées ; un lacet de thug pen­dant à cette dernière.
Bien­tôt d’autres brah­manes à demi nus appa­rurent. Leur chair mouillée de sueur lui­sait à la lueur des lampes ; ils enton­nèrent des man­tras en sans­krit. Tan­dis qu’ils chan­taient, leur chef s’as­sit en lotus sur le sol, et je remar­quai pour la pre­mière fois les grandes bas­sines de cuivre dis­po­sées en rangs, dans l’ombre, aux pieds des prêtres.
Puis on intro­dui­sit les pos­sé­dées : douze ou treize jeunes filles, en majo­ri­té des ado­les­centes, et un seul homme qui devait appro­cher la tren­taine. On les ins­tal­la en arc de cercle autour de l’au­tel et, durant quelques minutes, tous res­tèrent immo­biles et silen­cieux pen­dant que les brah­manes conti­nuaient à chan­ter leurs man­tras. Puis le chef des prêtres fit un signe de tête aux cym­ba­liers, et la musique reprit.
D’a­bord les cym­bales se conten­tèrent de gar­der le tem­po des man­tras, puis les joueurs de conques et de trom­pettes se mirent de la par­tie, aux­quels se joi­gnirent quatre tam­bou­ri­neurs qui tenaient cha­cun un grand tabla de bois. Bien­tôt les man­tras furent com­plè­te­ment étouf­fés par le rythme ances­tral des musi­ciens du temple.
Dans l’ombre, je vis le chef de la com­mu­nau­té asper­ger le sanc­tuaire de liquide san­glant en pui­sant dans les bas­sines avec ses mains en coupe, si bien qu’en atter­ris­sant, le jus rouge écla­bous­sait les autres prêtres avant de cou­ler dans un conduit qui l’a­me­nait vers les racines de l’arbre du Démon.
Le rythme des tam­bours s’ac­cé­lé­ra, les conques beu­glèrent ; puis sou­dain, quelque chose de très étrange se pro­dui­sit. L’une des pos­sé­dées se mit à trem­bler, comme prise d’une forte fièvre. Ses yeux étaient ouverts, mais elle sem­blait com­plè­te­ment déso­rien­tée. À côté d’elle, les autres jeunes filles com­men­cèrent aus­si à oscil­ler ; la transe se trans­met­tait de l’une à l’autre telle une contagion.
— Regar­dez ! chu­chot­ta Venu­go­pal. Voyez comme notre déesse est puis­sante ! Elle fait dan­ser les esprits. Bien­tôt peut-être vont-ils capituler.
Une jeune fille en sari bleu secouait sa longue che­ve­lure d’a­vant en arrière, comme en proie à d’im­pos­sibles convul­sions. Der­rière elle, une femme — sans doute sa mère — ten­tait de s’as­su­rer que son sari, en se dérou­lant, n’en­frein­drait pas les règles de la pudeur indienne. De temps à autres, les mains de la jeune fille s’é­le­vaient dans les airs, son vête­ment s’en­trou­vrait et sa mère se pré­ci­pi­tait pour remettre le tis­su en place.
Trois autres jeunes filles se tor­daient main­te­nant sur le sol, comme en proie à la dou­leur ; une qua­trième tour­noyaient telle une tou­pie en pous­sant des cris aigus. C’é­tait un spec­tacle extra­or­di­naire. J’a­vais l’im­pres­sion d’a­voir recu­lé de plu­sieurs mil­lé­naires et d’as­sis­ter à quelque rituel drui­dique. Pour­tant per­sonne sauf moi ne sem­blait sur­pris et par­mi les enfants qui étaient pré­sents, deux sem­blaient s’en­nuyer fer­me­ment. Un jouait même avec deux billes de verre, les fai­sant rou­ler d’une main à l’autre, igno­rant com­plè­te­ment l’a­gi­ta­tion mal­saine qui régnait autour de lui.
Au bout d’en­vi­ron cinq minutes — bien que cela ait paru durer plus long­temps — la musique attei­gnit son paroxysme. Devant le lieu saint, le chef des prêtres, las de ver­ser la solu­tion à pleines mains, se mit à retour­ner les bas­sines dont le liquide rouge vint cla­po­ter autour des corps pros­trés des femmes. Les tam­bours bat­taient de plus en plus vite, les cym­bales s’en­tre­cho­quaient bruyam­ment, de plus en plus de pos­sé­dées tom­baient par terre en se convulsant.
Quand la der­nière s’é­crou­la, une conque émit une note grave et deux prêtres allèrent fer­mer les portes du sanc­tuaire. Les tam­bours se turent sou­dain. C’é­tait fini.

William Dal­rymple, L’âge de Kali
A la ren­contre du sous-conti­nent indien
Libret­to, 1998

Pho­to d’en-tête © Thaths

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Le temps des rajahs

Le temps des rajahs

Dif­fi­cile, vu de loin, de prô­ner la démo­cra­tie à tout prix. Dif­fi­cile aus­si de vou­loir un retour en arrière, quoi qu’il en coûte. Mais la moder­ni­té est pas­sée en Inde et a fait ses ravages. Court extrait du livre de William Dal­rymple, L’âge de Kali, où il ne peut faire que consta­ter que les temps changent et que les pro­ces­sus de moder­ni­sa­tion ne sont pas for­cé­ment aus­si pro­fi­tables aux plus petits et que les dégâts, une fois ceux-ci opé­rés, sont impos­sibles à effacer…

Gwalior Fort

Fort de Gwa­lior. Pho­to © Ste­wart Morris

— Avant, on se sen­tait bien pro­té­gé. Aujourd’­hui, il y a trop de concurrence.
— Si l’on n’é­crase pas quel­qu’un, on ne peut pas monter.
Les deux vieillards se regar­dèrent avec tristesse.
— Vous ne pou­vez pas ima­gi­ner la splen­deur et la richesse de cette époque-là, dit Van­ma­la en rom­pant ce moment de silence. Si je vous en par­lais, vous croi­riez que je vous raconte des histoires.
— A l’é­poque, tout ser­dar avait quinze che­vaux et un élé­phant, pré­ci­sa le com­man­dant. Mais main­te­nant, on ne peut même pas s’of­frir un âne.
— Les ser­dars ne sont pas les seuls à être nos­tal­giques, fit remar­quer Van­ma­la. Toute la popu­la­tion regrette l’an­cien temps. C’est pour­quoi la raj­ma­ta — et tous les Scin­dia — sont encore tel­le­ment aimés du peuple. Si l’un des membres de la famille se pré­sente aux élec­tions, tout le monde vote pour lui.
— Mais pour­quoi ? deman­dai-je. Les gens ne pré­fèrent donc pas la démocratie ?
— Non, répon­dirent les Pawar à l’unisson.
— Abso­lu­ment pas, ren­ché­rit le commandant.
— Vous com­pre­nez, en ce temps-là, il n’y avait pas de cor­rup­tion, expli­qua le géné­ral. Les maha­ra­jahs se consa­craient vrai­ment à l’ad­mi­nis­tra­tion de leur domaine. Tout était bien géré.
— La cité était par­fai­te­ment tenue, dit le com­man­dant. Le maha­ra­jah fai­sait lui-même le tour de la ville, la nuit, inco­gni­to, pour voir com­ment les choses se pas­saient. Il consi­dé­rait vrai­ment ses sujets comme ses enfants. Main­te­nant, où que vous alliez, il n’y a que cor­rup­tion et extorsion.
— Aujourd’­hui, dit Van­ma­la, tout babu de la fonc­tion publique se prend pour un maha­ra­jah et essaie de com­pli­quer la vie de l’homme ordi­naire. Mais à l’é­poque, il n’y avait qu’un seul roi. Les gens de Gwa­lior étaient cer­tains que s’ils lui racon­taient leur his­toire, il les écou­te­rait et essaie­rait de les remettre en selle.
— Le maha­ra­jah et la raj­ma­ta étaient comme un père et une mère pour eux, dit le commandant.
— Tout cela a dis­pa­ru, ajou­ta le géné­ral Pawar.
— Ce monde est mort, conclut le commandant.
— Il ne nous reste plus que nos sou­ve­nirs, dit le géné­ral. C’est tout. C’est tout ce que nous avons.

William Dal­rymple, L’âge de Kali
A la ren­contre du sous-conti­nent indien
Libret­to, 1998

Pho­to d’en-tête © Anan­da Vrindavan

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Vrin­da­van, rési­dence de Krishna

Vrin­da­van, rési­dence de Krishna

Il existe un endroit en Inde, dans la ville de Vrin­da­van, dans la région de l’Uttar Pra­desh, dont nous parle l’au­teur de L’âge de Kali, William Dal­rymple, qui est un des hauts lieux saints de l’Inde, petit para­dis pour le dévot, enfer pour d’autres. A la décou­verte de ce lieu hors du commun.

Vrindavan | India

La foi per­met sou­vent de voir beau­coup de choses qui demeurent cachées au non-croyant. Aux yeux de la plu­part des visi­teurs pro­fanes, Vin­da­van semble n’être rien de plus qu’une ville mar­chande du nord de l’Inde, en piteux état, aux rues pous­sié­reuses encom­brées de vaches, de men­diants, de bicy­clettes et de rick­shaws. Mais pour le pèle­rin pieux, c’est la rési­dence de Kri­sh­na, et donc — en ce sens du moins — un para­dis ter­restre qu’embaume le par­fum des tama­ri­niers et des arjuns.
Les hin­dous dévots croient que Kri­sh­na est encore pré­sent dans cette ville aux palais en ruine et aux ash­rams four­millant de pèle­rins, aux égouts du ciel ouvert et aux étals expo­sant des litho­gra­phies de l’En­fant Dieu, aux cou­leurs vives. Un vieux sadhu, ren­con­tré au bord de la rivière, m’a dit qu’en prê­tant l’o­reille avec atten­tion, on peut encore cap­ter les accents loin­tains de la flûte de Kri­sh­na. Le matin, ajou­ta-t-il, on peut par­fois entre­voir le dieu se bai­gnant en bas des ghats ; le soir, on le voit sou­vent se pro­me­ner avec Radha sur les berges de la Yamuna.
Chaque année, des cen­taines de mil­liers de dévots hin­dous viennent à Vrin­da­van et suivent, pieds nus, le pari­kra­ma qui, pas­sant devant la plu­part des temples et des lieux saints, mène à la Yamu­na. La plu­part se rendent ensuite à un autre lieu de pèle­ri­nage voi­sin : Govard­han, une mon­tagne que, selon la légende, Kri­sh­na uti­li­sait comme ombrelle en la sou­le­vant avec son petit doigt. Ce n’est qu’une petite col­line, mais cela ne trouble pas les pèle­rins ; ils savent que plus le mal pro­li­fère dans le monde, plus la mon­tagne diminue.
Cer­tains de ceux qui viennent à Vrin­da­van n’en repartent plus. Car beau­coup d’hin­dous croient qu’il n’y a pas, dans toute l’Inde, de lieu plus saint et que c’est là qu’il convient donc de pas­ser ses der­niers jours.

William Dal­rymple, L’âge de Kali
A la ren­contre du sous-conti­nent indien
Libret­to, 1998

Vrindavan | India

Pour­tant, dans l’Inde d’au­jourd’­hui, cette ville porte une his­toire triste et est deve­nue le théâtre d’un véri­table drame humain qui touche direc­te­ment la popu­la­tion fémi­nine d’un pays qui, s’é­tant débar­ras­sé de quelques unes de ses lois les plus iniques (les castes), a plon­gé toute une popu­la­tion dans une situa­tion hor­rible. En effet, les veuves, autre­fois, avait comme obli­ga­tion à la mort de leur époux de pra­ti­quer la cou­tume sécu­laire de la sati, qui consis­tait à ce que la femme soit immo­lée par le feu en même temps que son époux sur le bûcher lors de la mort de celui-ci. Dans la tra­di­tion hin­doue, la femme perd son sta­tut à la mort de son mari. Ce pra­tique de la sati (lit­té­ra­le­ment femme bien, ce qui implique que si elle n’est plus sati, c’est une mau­vaise femme…) désor­mais inter­dite a créé les condi­tions d’une situa­tion impos­sible pour ces veuves puis­qu’elles sont désor­mais reje­tées par leurs enfants, envoyées à la rue comme des men­diantes, quelle que soit leur condi­tion et c’est dans cette ville qu’elle se retrouvent, vêtues de blanc sale, le crâne rasé. Pour les plus jeunes d’entre elles, et peut-être aus­si les plus belles, elles sont mises à la dis­po­si­tion des gang­sters ou même de cer­tains sadhus indé­li­cats qui ali­mentent ces tra­fics dans les ash­rams de Vin­da­vran. Une fois abî­mées, elles sont alors reven­dues dans les bor­dels de Deh­li. Une situa­tion atroce pour ces mil­liers de femmes à qui on confisque tout une fois leur mari décé­dé, et qui vient presque à se poser la ques­tion de savoir si la sati n’é­tait pas une tra­di­tion qui avait au moins le mérite de ne pas per­mettre une telle humiliation.
La petite ville pro­vin­ciale de Vin­da­vran devient alors le révé­la­teur d’une dégra­da­tion sociale pas for­cé­ment visible, mais qui se concentre ici et devrait faire réagir les forces publiques, désor­mais tenues par des escrocs et des bandits.

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Pho­to d’en-tête © Some­bo­dy

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