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L’ombre blanche

L’ombre blanche

Cha­pitres 4 à 6

IV — Le tournage

Les semaines qui sui­virent eurent la tex­ture d’un rêve — pas un rêve agréable ni un cau­che­mar, quelque chose entre les deux, un de ces rêves dont on ne peut pas se réveiller parce qu’on ne sait pas qu’on dort.

Le tour­nage ava­la tout. Il ava­la le temps — les jours se res­sem­blaient et ne se res­sem­blaient pas, cha­cun appor­tant sa scène, sa lumière, sa crise, et les heures s’é­ti­raient dans la cha­leur puis se contrac­taient bru­ta­le­ment quand Lean criait « Action » et que le monde se conden­sait en un rec­tangle de pel­li­cule. Il ava­la l’es­pace — le Wadi Rum entier était deve­nu un pla­teau de ciné­ma, chaque falaise, chaque dune, chaque ombre avait une fonc­tion, un numé­ro de scène, une place dans le sto­ry­board de Lean. Il ava­la les gens — les tech­ni­ciens ne vivaient plus que par et pour le film, dor­maient quatre heures par nuit, ne par­laient que de focales, de géla­tines, d’angles de soleil. Et il ava­la Claire.

Elle tra­vaillait douze heures par jour. Lever avant l’aube, cou­cher après la der­nière prise. Elle pho­to­gra­phiait tout — les scènes de tour­nage, les cou­lisses, les pauses, les pré­pa­ra­tions, les attentes inter­mi­nables, les explo­sions d’ac­tion. Elle avait déve­lop­pé un sys­tème : deux boî­tiers, l’un char­gé en noir et blanc pour les pho­tos offi­cielles qui iraient à la presse et aux archives de la pro­duc­tion, l’autre en cou­leur pour elle-même, pour les images qu’au­cun jour­nal ne publie­rait, les images de l’en­vers — un figu­rant bédouin endor­mi contre un cha­meau, Lean de dos regar­dant l’ho­ri­zon avec la soli­tude d’un pro­phète, un tech­ni­cien qui pleu­rait de fatigue assis sur une caisse de matériel.

Et O’Toole. Tou­jours O’Toole. Des cen­taines de pho­tos d’O’­Toole. O’Toole en cos­tume de Law­rence sur son cha­meau, la robe blanche cla­quant au vent. O’Toole entre deux prises, assis dans le sable, le kef­fieh reje­té en arrière, buvant de l’eau à même la gourde. O’Toole hur­lant de rire avec Omar Sha­rif — les deux acteurs avaient déve­lop­pé une com­pli­ci­té immé­diate, une ami­tié de cour de récréa­tion fon­dée sur les blagues, l’al­cool et un res­pect mutuel qui ne s’ex­pri­mait que par des insultes. O’Toole de nuit, au feu de camp, le visage sculp­té par les flammes. O’Toole le matin, sor­tant de sa tente pas rasé, les yeux gon­flés, la gueule de bois ins­crite sur chaque trait et pour­tant — pour­tant — une beau­té rava­gée qui cre­vait l’i­mage, qui fai­sait de chaque pho­to un por­trait de la jeu­nesse en train de se consumer.

Claire savait qu’elle ne pho­to­gra­phiait pas un acteur au tra­vail. Elle pho­to­gra­phiait une méta­mor­phose. Jour après jour, prise après prise, O’Toole deve­nait Law­rence. Ce n’é­tait pas une ques­tion de cos­tume ni de maquillage. C’é­tait plus pro­fond, plus inquié­tant. Sa démarche chan­geait — plus lente, plus ten­due, comme celle d’un homme qui porte un poids invi­sible. Sa voix chan­geait — elle des­cen­dait d’un demi-ton, per­dait le grain irlan­dais, acqué­rait quelque chose de plus cou­pant, de plus anglais. Ses silences chan­geaient — ils duraient plus long­temps, ils avaient une den­si­té dif­fé­rente, comme si le per­son­nage de Law­rence occu­pait les espaces que Peter lais­sait vides.

Un matin, Claire le pho­to­gra­phia de pro­fil pen­dant qu’il atten­dait une prise, debout au som­met d’une dune, en cos­tume blanc, immo­bile face au désert. Quand elle déve­lop­pa la pho­to ce soir-là — elle avait ins­tal­lé une chambre noire de for­tune dans une tente obs­cur­cie avec des cou­ver­tures —, elle res­ta long­temps à regar­der le tirage. Ce n’é­tait plus O’Toole. Ce n’é­tait pas non plus Law­rence, pas exac­te­ment. C’é­tait un troi­sième être, une créa­ture du désert et du ciné­ma, qui n’exis­tait que dans l’es­pace entre le réel et le film, et qui la regar­dait depuis le papier pho­to­gra­phique avec des yeux qui n’ap­par­te­naient à personne.

*

La nuit, ils se retrouvaient.

Pas tou­jours. Pas selon un calen­drier ni un arran­ge­ment. Cer­tains soirs, O’Toole buvait avec l’é­quipe jus­qu’à trois heures du matin et Claire l’en­ten­dait ren­trer en tré­bu­chant, sa voix por­tant dans le silence du cam­pe­ment, une chan­son irlan­daise mas­sa­crée ou un mono­logue de Sha­kes­peare réci­té aux étoiles. Ces soirs-là, elle res­tait dans sa tente, les yeux ouverts dans le noir, et écou­tait. D’autres soirs, il venait. Sans pré­ve­nir, sans bruit — ou presque sans bruit, l’al­cool ren­dait ses pas moins pré­cis —, il sou­le­vait le rabat de sa tente et il était là, dans l’obs­cu­ri­té, et Claire sen­tait son odeur avant de le voir — whis­ky, sueur, le savon anglais qu’il avait empor­té de Londres et qui fon­dait à une vitesse absurde dans la cha­leur du désert.

Ils fai­saient l’a­mour sur le lit de camp qui grin­çait et qu’il fal­lait faire taire, étouf­fer les bruits avec les mains et les bouches, parce que les toiles des tentes ne pro­té­geaient de rien et que le cam­pe­ment avait des oreilles. Et après, dans le noir, la tête d’O’­Toole sur l’o­reiller à côté de la sienne, il par­lait. Il par­lait de Law­rence. Tou­jours de Law­rence. Comme si le per­son­nage avait enva­hi non seule­ment ses jour­nées mais aus­si ses nuits, ses conver­sa­tions intimes, cet espace entre les draps qui aurait dû être le der­nier refuge de Peter et de per­sonne d’autre.

— Il aimait la dou­leur, disait O’Toole. C’est la chose la plus dif­fi­cile à jouer. Pas un maso­chiste — pas comme ça. Il aimait la dou­leur parce qu’elle le ren­dait réel. Il avait peur de ne pas exis­ter, tu com­prends ? Il avait peur d’être une inven­tion. Alors il se brû­lait, il mar­chait pieds nus dans le désert, il refu­sait l’eau. Pour véri­fier qu’il était bien là. Que le corps était bien là.

Claire écou­tait dans le noir. Elle pen­sait : moi aus­si je véri­fie. À chaque pho­to. À chaque clic de l’ob­tu­ra­teur. Je véri­fie que le monde est bien là, que les gens sont bien là, que toi tu es bien là.

— Et le pro­blème, conti­nuait O’Toole, c’est que je com­mence à com­prendre ça de l’in­té­rieur. Pas dans ma tête. Dans mon corps. Hier, pen­dant la scène de la marche, Lean m’a fait enle­ver mes bottes et mar­cher pieds nus sur le sable brû­lant. C’é­tait dans le scé­na­rio. Mais à un moment, j’ai ces­sé de jouer. La dou­leur était réelle et elle était… belle. Pas agréable. Belle. Comme une note par­fai­te­ment juste. Et j’ai eu peur, Claire. J’ai eu peur de ce qui arrive quand la fron­tière disparaît.

Il se tai­sait ensuite. Sa res­pi­ra­tion ralen­tis­sait. Par­fois il s’en­dor­mait, par­fois il par­tait avant l’aube, remon­tant le rabat de la tente avec pré­cau­tion, et Claire enten­dait ses pas s’é­loi­gner sur le sable et le silence se refermer.

*

Omar Sha­rif por­tait une mous­tache qui n’en finis­sait pas de poser des problèmes.

La mous­tache était celle de She­rif Ali, son per­son­nage — fine, noire, impec­cable — et le dépar­te­ment maquillage la retou­chait avant chaque prise avec un soin de minia­tu­riste. Sha­rif sup­por­tait l’o­pé­ra­tion avec une patience amu­sée, assis sur un tabou­ret pliant, une ciga­rette entre les doigts, com­men­tant le tra­vail avec l’i­ro­nie douce d’un homme qui sait que le ciné­ma est une affaire de détails absurdes. Claire le pho­to­gra­phiait pen­dant ces séances. Il était extra­or­di­nai­re­ment pho­to­gé­nique — les pom­mettes hautes, les yeux sombres et liquides, le sou­rire qui pou­vait signi­fier dix choses à la fois.

— Vous savez, disait-il à Claire dans un anglais aux inflexions du Caire, dans mon pays je suis une star. Ici, je suis un homme avec une mous­tache sur un cha­meau. C’est très libérateur.

Il avait cette élé­gance des gens qui ne prennent rien tout à fait au sérieux, y com­pris eux-mêmes. Entre les prises, il jouait au bridge avec les tech­ni­ciens — et gagnait tou­jours — ou il par­lait en arabe avec les figu­rants bédouins, pas­sant du dia­lecte égyp­tien au bédouin avec une flui­di­té qui impres­sion­nait Nasser.

— Celui-là, dit Nas­ser à Claire, il com­prend quelque chose. Les autres Anglais — Lean, les tech­ni­ciens, même O’Toole — ils regardent le désert comme un décor. Sha­rif le regarde comme un pays.

La rela­tion entre O’Toole et Sha­rif fas­ci­nait Claire. Ils étaient aux anti­podes l’un de l’autre — O’Toole vol­ca­nique, exces­sif, nor­dique ; Sha­rif rete­nu, iro­nique, médi­ter­ra­néen — et pour­tant quelque chose les liait, une recon­nais­sance ins­tinc­tive entre deux hommes qui savaient que le jeu était la forme la plus haute de la véri­té. Ils se pro­vo­quaient sans cesse. O’Toole imi­tait l’ac­cent de Sha­rif. Sha­rif imi­tait le rire d’O’­Toole. Ils se pous­saient mutuel­le­ment vers l’ex­cès — plus de whis­ky, plus de blagues, plus de prises de risque sur le tour­nage — et Lean les lais­sait faire parce que cette éner­gie nour­ris­sait le film.

Un soir, autour du feu, Sha­rif racon­ta l’his­toire de sa vie au Caire — les caba­rets, les films égyp­tiens, le jeu, les femmes, tout cela avec un déta­che­ment de conteur des Mille et Une Nuits. O’Toole écou­tait, fas­ci­né. Claire les pho­to­gra­phia ensemble, assis côte à côte, Sha­rif la ciga­rette aux lèvres, O’Toole le verre à la main, et der­rière eux le désert noir et les étoiles, et cette pho­to-là serait l’une des plus belles de toute la série — deux hommes au bord du feu, au bord du monde, au bord de la gloire qu’ils ne connais­saient pas encore.

Sha­rif se tour­na vers Claire.

— Vous, dit-il. Je vous observe depuis des semaines. Vous pho­to­gra­phiez tout le monde mais per­sonne ne vous pho­to­gra­phie. Qui s’oc­cupe de votre image ?

— Per­sonne. C’est le principe.

— Non. C’est la fuite. Vous vous cachez der­rière l’ap­pa­reil. Donnez.

Il ten­dit la main. Claire, sur­prise, lui don­na le Lei­ca. Sha­rif le retour­na dans ses mains avec le res­pect d’un homme qui connaît les objets de valeur, ajus­ta le viseur et, sans pré­ve­nir, la pho­to­gra­phia — clic, un seul — au moment où elle ouvrait la bouche pour protester.

— Voi­là, dit-il en ren­dant l’ap­pa­reil. Main­te­nant vous exis­tez aussi.

O’Toole rit. Claire ne rit pas. Quelque chose dans le geste de Sha­rif l’a­vait tou­chée — le ren­ver­se­ment, le fait d’être sou­dain de l’autre côté de l’ob­jec­tif, expo­sée, cap­tu­rée. Elle qui pre­nait les images était deve­nue une image. Et elle ne savait pas ce qu’on y verrait.

*

David Lean ne dor­mait pas. Ou s’il dor­mait, per­sonne ne le voyait faire. Il appa­rais­sait le pre­mier au petit matin, debout au milieu du cam­pe­ment quand le ciel n’é­tait encore qu’une bande grise, et il était le der­nier à quit­ter le pla­teau le soir, quand la lumière deve­nait inuti­li­sable. Entre les deux, il était un dieu froid.

Claire le pho­to­gra­phia plus que n’im­porte qui d’autre, y com­pris O’Toole. Lean l’ob­sé­dait. Sa façon de se tenir — droit, tou­jours droit, le cha­peau comme une cou­ronne, la canne comme un sceptre. Sa façon de par­ler aux acteurs — jamais fort, jamais deux fois, et si l’ins­truc­tion n’é­tait pas sui­vie à la pre­mière, un silence tom­bait sur le pla­teau qui était pire qu’un hur­le­ment. Sa façon de regar­der le désert — pas en artiste, pas en tou­riste, mais en pro­prié­taire. Le Wadi Rum lui appar­te­nait. Le soleil se levait et se cou­chait selon ses indi­ca­tions. Les nuages avaient inté­rêt à coopérer.

Un après-midi, pen­dant une pause, Claire s’ap­pro­cha de lui. Elle ne savait pas pour­quoi — une impul­sion, un besoin de com­prendre l’homme der­rière la machine. Il était assis seul sous un auvent, devant un verre d’eau qu’il ne buvait pas, étu­diant des plans éta­lés sur une table pliante.

— Mon­sieur Lean.

Il leva les yeux. Des yeux clairs, pâles, d’une fixi­té qui met­tait mal à l’aise. Il la regar­da comme il regar­dait une scène — en cal­cu­lant la lumière, l’angle, la composition.

— La photographe.

— Claire Whitfield.

— Je sais. J’ai vu vos tirages. Ils sont bons. Quelques-uns sont excel­lents. La pho­to d’O’­Toole au som­met de la dune — celle de pro­fil. Vous avez com­pris quelque chose que je n’ar­rive pas à formuler.

— Quoi ?

— Qu’il n’est pas là. Qu’il y a quel­qu’un d’autre dans le cos­tume. Votre pho­to montre ça — l’ab­sence. C’est très trou­blant et c’est exac­te­ment ce que je veux pour le film.

Il retour­na à ses plans. Claire res­ta debout un moment, pas congé­diée mais plus incluse, ren­due au monde exté­rieur par ce retrait de l’at­ten­tion qui était la manière de Lean de ter­mi­ner une conver­sa­tion. Elle s’é­loi­gna avec une sen­sa­tion étrange — la fier­té d’a­voir été vue par cet homme qui voyait tout, et en même temps une inquié­tude, parce que ce que Lean avait décrit — l’ab­sence dans la pho­to d’O’­Toole — était exac­te­ment ce qu’elle res­sen­tait la nuit dans sa tente, quand Peter la tenait dans ses bras et par­lait de Law­rence et qu’elle ne savait plus avec qui elle était.

*

Le temps pas­sa. Mai devint juin. La cha­leur mon­ta d’un cran, puis d’un autre. Les jour­nées de tour­nage com­men­çaient plus tôt et finis­saient plus tard pour évi­ter les heures cen­trales où le soleil trans­for­mait le désert en enfer blanc. Le sable s’in­fil­trait par­tout — dans les appa­reils pho­to de Claire, qu’elle net­toyait chaque soir avec une brosse douce et des jurons de Leeds, dans la nour­ri­ture, dans les yeux, dans les pou­mons. Les tech­ni­ciens avaient la peau cra­que­lée. Deux figu­rants bédouins avaient été éva­cués pour déshy­dra­ta­tion. Un cha­meau était mort, et Lean avait sem­blé plus affec­té par la perte du cha­meau que par celle des figu­rants, ce qui avait pro­vo­qué une dis­cus­sion sourde entre les Bédouins que Nas­ser avait cal­mée avec des mots que Claire ne com­prit pas.

Nas­ser. Il était deve­nu le com­pa­gnon de Claire dans les marges du tour­nage — ces espaces entre les prises, ces temps morts où le désert repre­nait ses droits. Il l’emmenait mar­cher. Pas loin — une dune, un rocher, un oued à sec — mais assez pour sor­tir du péri­mètre du film et retrou­ver le Wadi Rum tel qu’il était avant les camé­ras et après les camé­ras, le Wadi Rum éternel.

Il par­lait peu et bien. Des phrases courtes, pré­cises, sou­vent drôles. Il avait une façon de nom­mer les choses — les plantes, les insectes, les for­ma­tions rocheuses — qui leur don­nait une pré­sence que la camé­ra de Lean ne cap­tait pas. Il mon­trait à Claire des ins­crip­tions naba­téennes sur les parois des gorges — des des­sins de cha­meaux, de chas­seurs, de divi­ni­tés, vieux de deux mille ans. Il lui apprit à faire du thé bédouin — la sauge, le sucre, les trois ébul­li­tions, la mousse — et le geste de ver­ser de haut, d’un filet conti­nu, sans écla­bous­ser, qui était un art en soi.

— Vous aimez cet homme, dit-il un matin. Ce n’é­tait pas une question.

Claire ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Ils étaient assis dans l’ombre d’un rocher, buvant le thé, regar­dant au loin le cam­pe­ment qui s’agitait.

— Je ne sais pas si c’est le bon mot.

— Quel serait le bon mot ?

— Je ne sais pas non plus. Attrac­tion. Gra­vi­té. Le mot qu’on uti­lise quand quelque chose vous tire vers un centre et que vous ne pou­vez pas résister.

— En arabe, on dit maj­noun. Fou. Pas fou comme un malade. Fou comme un homme dans le désert — le désert le rend fou parce que le désert est trop grand. L’homme ne peut pas conte­nir le désert, alors le désert le contient. C’est la même chose avec l’amour.

Il but son thé. Regar­da le ciel.

— Mon grand-père était maj­noun de Law­rence. Il l’ai­mait et il le détes­tait. Il le sui­vait par­tout et il vou­lait le tuer. Il disait : cet homme-là m’a pris mon désert en me le mon­trant. Avant lui, le désert était juste le désert. Après lui, le désert était une his­toire. Et je ne pou­vais plus y vivre sans entendre cette histoire.

Claire pen­sa à ses pho­tos. À la façon dont l’i­mage trans­forme la chose pho­to­gra­phiée — en la fixant, elle la rend à jamais dif­fé­rente de ce qu’elle était avant d’être fixée. Prendre une pho­to d’un homme, c’é­tait lui voler quelque chose et lui don­ner quelque chose en échange, une double opé­ra­tion dont per­sonne ne sor­tait indemne.

— Et O’Toole ? dit-elle. Vous en pen­sez quoi ?

Nas­ser sou­rit. Ce sou­rire total, qui plis­sait tout le visage.

— Je pense qu’il est trop grand pour le cos­tume. Law­rence était un homme petit qui vou­lait être grand. O’Toole est un homme grand qui joue à être petit. C’est le contraire. Et pour­tant ça marche. Je ne com­prends pas com­ment. C’est peut-être ça, le ciné­ma — l’art de rendre vrai ce qui est faux.

*

La scène d’A­qa­ba fut tour­née pen­dant la troi­sième semaine de juin.

Pas à Aqa­ba même — dans un décor recons­truit en plein désert, avec des bâti­ments de toile et de bois, des canons fac­tices et trois cents figu­rants bédouins à dos de cha­meau. La charge. Le moment où Law­rence lance ses hommes sur la ville turque, un assaut sui­ci­daire au galop, dans la pous­sière et le chaos et la gloire absurde de la guerre.

Lean pré­pa­ra la scène pen­dant quatre jours. Quatre jours de répé­ti­tions, de cal­culs, de pla­ce­ments. Chaque cha­meau avait sa tra­jec­toire. Chaque explo­sion avait son timing. O’Toole devait mener la charge en tête, au galop, criant en arabe, le sabre levé, et la camé­ra le sui­vrait depuis un cha­riot rou­lant paral­lè­le­ment à la charge, à cin­quante mètres, cap­tant à la fois son visage et la masse des cava­liers der­rière lui.

Le jour du tour­nage, le cam­pe­ment se leva à quatre heures. Claire sen­tait la ten­sion — les tech­ni­ciens par­laient peu, véri­fiaient le maté­riel avec des gestes ner­veux, et même Lean sem­blait un demi-degré plus ten­du que d’ha­bi­tude, ce qui se tra­dui­sait par un silence encore plus gla­cial. O’Toole appa­rut en cos­tume de Law­rence, le visage maquillé, le kef­fieh impec­cable, et il avait les yeux d’un homme qui va sau­ter d’une falaise — exal­tés et ter­ri­fiés et abso­lu­ment vivants.

Il pas­sa devant Claire en mar­chant vers son cha­meau. S’ar­rê­ta. La regarda.

— Si je meurs, dit-il, tu as inté­rêt à prendre la photo.

— Tu ne vas pas mourir.

— Pro­ba­ble­ment pas. Mais si oui, l’angle en contre-plon­gée. Très légè­re­ment à droite. Avec le soleil derrière.

Il sou­rit. Le sou­rire de jeu, le sou­rire de com­bat, celui qui pré­cé­dait tou­jours l’ex­cès. Puis il mon­ta sur son cha­meau et rejoi­gnit les trois cents cava­liers ali­gnés au bord du désert.

Claire prit posi­tion. Elle avait choi­si un mon­ti­cule rocheux sur le côté, assez haut pour voir la charge de face et de pro­fil, assez proche pour cap­ter les visages. Elle char­gea les deux boî­tiers — noir et blanc, cou­leur —, régla les focales, véri­fia la lumière. Le soleil mon­tait. L’heure était parfaite.

Lean cria.

La charge partit.

Ce qui sui­vit, Claire le vécut comme un séisme. Le sol trem­bla sous les sabots des trois cents cha­meaux lan­cés au galop. Le bruit — un gron­de­ment sourd, pro­fond, qui mon­tait depuis la terre — était phy­sique, on le sen­tait dans les côtes, dans les dents. La pous­sière s’é­le­va d’un coup, un mur rouge qui ava­la la lumière et trans­for­ma le monde en un chaos ocre où les sil­houettes des cava­liers appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient comme des fan­tômes. Et au milieu — au centre exact de cette apo­ca­lypse contrô­lée — O’Toole, en blanc, le sabre levé, hur­lant, le cha­meau au grand galop, et sur son visage une expres­sion que Claire n’a­vait vue nulle part, ni au théâtre ni au ciné­ma ni dans aucune pho­to jamais prise par per­sonne — l’ex­pres­sion d’un homme qui a ces­sé d’exis­ter en tant que lui-même et qui est deve­nu, entiè­re­ment, abso­lu­ment, le per­son­nage qu’il joue.

Claire pho­to­gra­phia. Clic clic clic clic clic. La méca­nique du Lei­ca ne pou­vait pas suivre le galop, elle man­quait des images, le cadrage trem­blait avec le sol, mais elle conti­nuait, elle tirait en rafale, elle mor­dait dans la scène comme O’Toole l’a­vait dit, et quelque part au fond d’elle-même elle savait que ces pho­tos seraient les meilleures qu’elle ferait de sa vie — impar­faites, floues par endroits, mal cadrées, vivantes.

La charge dura qua­rante secondes. Lean la refit trois fois. Trois fois le trem­ble­ment de terre, trois fois le mur de pous­sière, trois fois O’Toole au centre du cyclone. À la troi­sième, un cha­meau tom­ba. Son cava­lier rou­la dans le sable et les cha­meaux sui­vants l’é­vi­tèrent par miracle, s’é­car­tant au der­nier moment avec une agi­li­té impro­bable. L’homme se rele­va, indemne. Lean ne cou­pa pas. La camé­ra tour­na jus­qu’au bout. Et quand le silence revint — un silence de cathé­drale, un silence de fin du monde — Lean ôta son cha­peau et dit, pour la pre­mière fois depuis le début du tour­nage, un seul mot :

— Oui.

O’Toole des­cen­dit de son cha­meau. Il trem­blait. Claire le vit de loin — les mains qui trem­blaient, les jambes incer­taines, le visage cou­vert de pous­sière rouge où les yeux bleus brû­laient comme deux étoiles dans un ciel de tem­pête. Il arra­cha son kef­fieh, le jeta dans le sable, et mar­cha droit vers elle.

Il ne dit rien. Il la prit dans ses bras devant tout le monde — les tech­ni­ciens, les figu­rants, Lean qui regar­dait sans expres­sion — et il la ser­ra contre lui, fort, trop fort, et Claire sen­tit son cœur battre à tra­vers la robe de Law­rence, un bat­te­ment violent, désor­ga­ni­sé, le cœur d’un homme qui revient de très loin et qui cherche un point fixe.

— C’est toi, mur­mu­ra-t-il dans ses che­veux. C’est toi qui es réelle. Dis-moi que c’est toi qui es réelle.

Claire ne répon­dit pas. Elle posa une main sur sa nuque, dans les che­veux trem­pés de sueur, et elle le tint comme on tient quel­qu’un qui a failli se noyer — avec la fer­me­té de ceux qui savent que le corps a besoin d’un ancrage pour reve­nir à lui-même.

Autour d’eux, le désert se ras­sit dans son silence. La pous­sière retom­ba. Les cha­meaux souf­flaient. Et Nas­ser, debout par­mi les figu­rants, regar­dait la scène — l’ac­teur dans les bras de la pho­to­graphe, le cos­tume blanc taché de sable rouge, les deux corps agrip­pés l’un à l’autre au milieu de ce champ de bataille fic­tif — et son visage ne tra­his­sait rien, ni juge­ment ni émo­tion, juste cette atten­tion pro­fonde des gens du désert qui ont appris à lire les choses que les autres ne voient pas.

V — Jérusalem

L’A­me­ri­can Colo­ny sen­tait la cire et l’eau de rose.

Claire fran­chit le seuil et le désert ces­sa d’exis­ter. Après des semaines de sable, de cha­leur, de toile et de camp mili­taire, l’hô­tel fut un choc de dou­ceur — les dalles fraîches sous les pieds, l’ombre épaisse des murs de pierre, le silence feu­tré des lieux qui ont absor­bé des décen­nies de conver­sa­tions à voix basse. Elle s’ar­rê­ta dans le hall d’en­trée, son sac de maté­riel à l’é­paule, et res­pi­ra. L’air était dif­fé­rent. L’air de Jéru­sa­lem n’é­tait pas celui du Wadi Rum — il était plus dense, plus char­gé, stra­ti­fié par des siècles de prières, de fumée d’en­cens, de pous­sière de pierre sacrée.

O’Toole était arri­vé la veille. Il avait pris les devants pen­dant que Claire réglait les der­niers détails de la chambre noire du cam­pe­ment, confiant ses néga­tifs les plus pré­cieux à un assis­tant qui les convoie­rait à Amman pour déve­lop­pe­ment. Lean avait accor­dé dix jours de pause — le temps de pré­pa­rer le dépla­ce­ment du tour­nage vers un nou­veau site, au sud du Wadi Rum, pour les scènes de la retraite dans le désert.

— Made­moi­selle Whitfield.

La voix venait de der­rière le comp­toir de la récep­tion. Un homme s’y tenait debout, impec­cable — cos­tume sombre, che­mise blanche, pas de cra­vate, des che­veux gris pei­gnés en arrière avec une rigueur de major­dome. La cin­quan­taine, visage buri­né, mous­tache soi­gnée, des mains longues et fines posées à plat sur le bois du comp­toir. Et des yeux — des yeux noirs, pro­fonds, patients, les yeux d’un homme qui a vu entrer et sor­tir des mil­liers de per­sonnes par cette porte et qui sait que cha­cune d’entre elles porte une his­toire qu’elle ne racon­te­ra pas.

— Yus­sef, dit-il. Je suis le concierge. Mon­sieur O’Toole m’a pré­ve­nu de votre arri­vée. Il m’a décrit une jeune femme avec un appa­reil pho­to gref­fé au corps. Je vois qu’il n’exa­gé­rait pas.

Claire sou­rit. Yus­sef ne sou­rit pas — pas encore, pas tout de suite, il avait cette manière de gar­der le sou­rire en réserve, de le dis­tri­buer avec une éco­no­mie de joaillier.

— Votre chambre est au pre­mier étage. Elle donne sur la cour inté­rieure. Mon­sieur O’Toole est au deuxième. Il m’a deman­dé de vous pla­cer au même étage mais j’ai pris la liber­té de ne pas suivre cette instruction.

— Pour­quoi ?

— Parce que la chambre du pre­mier a la meilleure lumière le matin. Et que vous êtes photographe.

Il ten­dit la clé. Claire la prit. Leurs doigts se frô­lèrent et la main de Yus­sef était froide, sèche, pré­cise. Une main d’hor­lo­ger, pen­sa Claire. Une main de son père.

*

La chambre était un poème.

Murs de pierre blanche, épais d’un mètre. Pla­fond voû­té, peint de motifs géo­mé­triques bleus et ocre qui s’en­tre­la­çaient avec une com­plexi­té d’en­lu­mi­nure. Un lit large sous un édre­don blanc. Une armoire en bois sombre, sculp­tée, qui sen­tait le cèdre. Et la fenêtre — une arche ogi­vale qui s’ou­vrait sur la cour inté­rieure de l’hô­tel, et par cette arche entrait la lumière de Jérusalem.

Claire s’ap­pro­cha. La cour était un jar­din clos — des oran­gers, un bas­sin, des bou­gain­vil­liers qui déva­laient les murs en cas­cades vio­lettes. Au centre, une fon­taine ne cou­lait pas mais sa vasque de pierre cap­tait la lumière et la ren­voyait en éclats mou­vants sur les murs envi­ron­nants. Des tables et des chaises en fer for­gé étaient dis­po­sées sous les arbres. Per­sonne. Le silence. Et cette lumière — pas la lumière bru­tale du désert qui écra­sait tout, mais une lumière tami­sée par les murs, fil­trée par les feuilles des oran­gers, une lumière de cloître, une lumière qui savait être douce.

Claire posa son sac. Sor­tit le Lei­ca. Et pour la pre­mière fois depuis des semaines, pho­to­gra­phia quelque chose qui ne bou­geait pas — la cour, la fon­taine, les ombres des oran­gers sur les dalles. Des images immo­biles après des semaines d’i­mages en mou­ve­ment. La pause. Le repos.

Sauf que Jéru­sa­lem ne repo­sait pas. Jéru­sa­lem ne repo­sait jamais.

*

Elle explo­ra l’hô­tel comme on explore un orga­nisme vivant. L’A­me­ri­can Colo­ny n’é­tait pas un bâti­ment — c’é­tait un laby­rinthe de bâti­ments, d’ailes, de cours, de pas­sages, accu­mu­lés au fil des décen­nies comme les couches d’une fouille archéo­lo­gique. Le noyau ori­gi­nal était un palais otto­man du XIXe siècle, construit pour un pacha dont le nom variait selon l’in­ter­lo­cu­teur. Autour de ce noyau, la colo­nie amé­ri­caine — cette com­mu­nau­té uto­piste sué­do-amé­ri­caine qui avait ache­té le lieu en 1896 — avait ajou­té des ailes, des dépen­dances, des ate­liers. Puis l’hô­tel avait pous­sé par-des­sus, trans­for­mant les cel­lules mona­cales en chambres, les réfec­toires en salons, la cha­pelle en salle à manger.

Les murs gar­daient les traces de toutes ces vies. Dans un cou­loir du pre­mier étage, Claire trou­va des pho­to­gra­phies enca­drées — daguer­réo­types, tirages sépia — mon­trant les fon­da­teurs de la colo­nie : des Sué­dois bar­bus et des Amé­ri­caines en robe noire, le regard fixe des gens qui croient avoir trou­vé la Terre pro­mise. Dans un salon du rez-de-chaus­sée, une carte du Man­dat bri­tan­nique pen­dait encore au mur, les fron­tières tra­cées à la main, et quel­qu’un avait écrit au crayon, dans un coin : « This will not last. » Dans le jar­din, un banc de pierre por­tait une ins­crip­tion en arabe que Claire ne pou­vait pas lire mais dont les carac­tères, usés par les ans, avaient la beau­té d’un chant silencieux.

C’est dans ce jar­din qu’elle ren­con­tra Ingrid.

La vieille femme était assise sous un oran­ger, très droite, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Grande, mince — non, plus que mince : ver­ti­cale, comme un cyprès, comme si son corps avait déci­dé de pous­ser vers le haut plu­tôt que de s’é­ta­ler. Che­veux blancs cou­pés court, visage angu­leux, peau trans­lu­cide. Elle por­tait une robe de lin gris et des san­dales de cuir et autour de son cou un pen­den­tif — une croix en argent, simple, ancienne.

Elle regar­da Claire s’ap­pro­cher avec des yeux d’un bleu très pâle, presque déla­vé, le bleu d’un ciel nor­dique vu à tra­vers un voile de nuages.

— Vous êtes la pho­to­graphe, dit-elle. Yus­sef m’a par­lé de vous. Et de votre ami bruyant.

Son anglais avait un accent — pas tout à fait sué­dois, pas tout à fait autre chose, un accent d’exil, un accent de nulle part.

— Ingrid Lars­son. Je vis ici.

— Vous vivez dans l’hôtel ?

— Je vis dans l’hô­tel depuis que je suis née. Lit­té­ra­le­ment. Ma mère a accou­ché de moi dans la chambre qui est main­te­nant la suite 12. C’é­tait en 1899. La colo­nie exis­tait encore. Mon grand-père était venu de Stock­holm avec les pre­miers colons. Ils croyaient que le Mes­sie revien­drait à Jéru­sa­lem et ils vou­laient être là pour l’ac­cueillir. Le Mes­sie n’est pas reve­nu mais ils sont restés.

Elle dit cela sans iro­nie, sans amer­tume — avec la dis­tance tran­quille de quel­qu’un qui a eu soixante ans pour mesu­rer l’é­cart entre la foi et le réel.

— Et vous ?

— Moi, je suis res­tée aus­si. Par iner­tie d’a­bord. Par amour ensuite. On ne quitte pas Jéru­sa­lem. Jéru­sa­lem vous quitte, si elle veut, mais vous ne la quit­tez pas.

Elle refer­ma son livre — Claire vit le titre, en sué­dois, quelque chose qu’elle ne put déchif­frer — et se leva avec une len­teur de cérémonie.

— Venez. Je vais vous mon­trer quelque chose.

*

Ingrid la condui­sit à tra­vers un dédale de cou­loirs jus­qu’à une porte basse, fer­mée à clé, dans une aile de l’hô­tel que Claire n’a­vait pas encore explo­rée. La clé était ancienne, grosse, en fer noir­ci. La ser­rure résis­ta, puis céda avec un cla­que­ment sec.

La pièce était une chambre qui n’en était plus une. Les murs étaient cou­verts de pho­to­gra­phies — des cen­taines de pho­to­gra­phies, du sol au pla­fond, cer­taines enca­drées, d’autres sim­ple­ment punai­sées, d’autres encore glis­sées dans les inter­stices de la pierre. Des por­traits, des pay­sages, des scènes de groupe. Claire s’ap­pro­cha. Les dates s’é­ta­geaient sur un demi-siècle — 1900, 1910, 1920, 1935, 1948. Les visages chan­geaient mais le lieu res­tait le même : la cour aux oran­gers, le hall d’en­trée, la ter­rasse qui don­nait sur les murailles de la Vieille Ville.

— La mémoire de l’hô­tel, dit Ingrid. Mon père pre­nait des pho­tos. Son frère aus­si. Et un offi­cier bri­tan­nique qui vivait ici dans les années vingt et qui pho­to­gra­phiait tout le monde — les colons, les Arabes, les pèle­rins, les sol­dats. Et regar­dez — celui-ci.

Elle poin­ta du doigt une pho­to dans un angle, à hau­teur d’é­paule. Un homme petit, en uni­forme kaki, debout dans la cour de l’hô­tel. Il regar­dait l’ob­jec­tif avec une inten­si­té déran­geante — le regard d’un homme qui refuse qu’on le voie tout en se tenant exac­te­ment là où on le ver­ra. Der­rière lui, le bas­sin, les oran­gers. L’ombre d’un arbre tom­bait sur la moi­tié de son visage.

Claire s’ap­pro­cha. Regar­da la légende grif­fon­née au crayon : « T.E.L. — Spring 1918. »

— Law­rence, murmura-t-elle.

— Law­rence. Il a séjour­né ici après la prise de Jéru­sa­lem par les Anglais. Allen­by était des­cen­du au King David, évi­dem­ment — les géné­raux avaient besoin de palais. Law­rence, lui, était venu ici. Il pré­fé­rait la dis­cré­tion. Il est res­té trois semaines. Mon père disait qu’il ne par­lait à per­sonne. Qu’il sor­tait la nuit pour mar­cher dans la Vieille Ville et qu’il reve­nait à l’aube avec du sable dans les che­veux, comme s’il avait dor­mi dehors. Mon père disait aus­si qu’il avait l’air d’un homme qui a gagné une guerre et qui sait qu’il a per­du quelque chose de plus important.

Claire regar­da la pho­to. Le visage de Law­rence. Les yeux. Et dans un ver­tige qu’elle n’a­vait pas anti­ci­pé, elle vit — elle crut voir — quelque chose d’O’­Toole dans ce visage. Pas les traits. Pas la res­sem­blance phy­sique — ils ne se res­sem­blaient pas du tout, O’Toole était grand et blond et flam­boyant, Law­rence était petit et quel­conque et secret. Mais l’ex­pres­sion. Ce regard qui refuse et qui invite en même temps. Ce demi-visage dans l’ombre. Cette façon d’être là et de n’être pas là.

L’ombre blanche.

— Je peux pho­to­gra­phier cette pho­to ? deman­da Claire.

— Vous pou­vez faire mieux. Vous pou­vez l’emporter. Plus per­sonne ne vient ici. Plus per­sonne ne regarde ces murs. Pre­nez-la. Votre ami bruyant devrait la voir. Peut-être qu’elle lui appren­dra quelque chose.

Claire décro­cha la pho­to avec pré­cau­tion. Der­rière, sur le car­ton, une autre ins­crip­tion au crayon, d’une écri­ture dif­fé­rente : « He left without saying good­bye. He always did. »

*

O’Toole était au bar.

Évi­dem­ment. L’A­me­ri­can Colo­ny avait un bar — un salon bas de pla­fond, aux murs de pierre, avec des ban­quettes de cuir usé et des lampes en cuivre qui jetaient une lumière ambrée. Le genre d’en­droit où les secrets s’é­chan­geaient natu­rel­le­ment, por­tés par l’a­rak et la pénombre. O’Toole y trô­nait déjà, un verre à la main, en conver­sa­tion avec un homme en noir.

L’homme en noir était un prêtre. Claire le com­prit à la barbe — noire, four­nie, taillée avec soin — et au col qui dépas­sait de la sou­tane. Mais la sou­tane était ouverte sur une che­mise à car­reaux et le prêtre tenait un verre d’a­rak avec la fami­lia­ri­té d’un habi­tué. Il riait. O’Toole le fai­sait rire. Évidemment.

— Claire ! La voix d’O’­Toole tra­ver­sa le bar comme une décharge. Viens. Je te pré­sente un homme de Dieu qui boit comme un homme du diable. Father Mikael, Claire Whit­field, la meilleure pho­to­graphe du monde et la pire men­teuse d’Angleterre.

Father Mikael se leva. Grand, plus grand qu’elle ne l’au­rait cru, avec des yeux d’un vert très clair, presque trans­pa­rent, qui contras­taient vio­lem­ment avec la barbe noire. La qua­ran­taine, des rides de rire autour des yeux, une poi­gnée de main ferme.

— Il exa­gère, dit Claire.

— Il exa­gère tou­jours, dit Father Mikael. C’est le pri­vi­lège des gens qui sont plus grands que la vie. Asseyez-vous. L’a­rak est bon ici. L’a­rak est tou­jours bon quand quel­qu’un d’autre le paie.

Il dési­gna O’Toole d’un geste du men­ton. O’Toole haus­sa les épaules avec une fausse indi­gna­tion et com­man­da une tournée.

Ils burent. L’a­rak était frais, lai­teux, amer et sucré à la fois. Father Mikael était du quar­tier armé­nien — né à Jéru­sa­lem, famille ins­tal­lée depuis 1916, res­ca­pés du géno­cide. Son grand-père avait mar­ché depuis Ana­to­lie avec ce qu’il avait sur le dos et deux enfants dans les bras. Sa grand-mère était morte en route. Son père avait gran­di dans le monas­tère de Saint-Jacques, dans le quar­tier armé­nien de la Vieille Ville, et était deve­nu orfèvre — la tra­di­tion armé­nienne de Jéru­sa­lem, l’or et l’argent et les pierres, les bijoux ven­dus aux pèle­rins et aux touristes.

— Et vous êtes deve­nu prêtre, dit Claire.

— J’é­tais un très mau­vais orfèvre. Mes doigts étaient trop gros. Alors j’ai choi­si un métier où les gros doigts ne sont pas un han­di­cap. Sauf pour comp­ter les billets de la quête.

O’Toole rit. Ce rire. Claire le pho­to­gra­phia — clic — en cachette, le Lei­ca sur les genoux, l’ob­tu­ra­teur silen­cieux. Le prêtre, l’ac­teur et le bar. La lumière ambrée sur les visages. Un début de soi­rée à Jérusalem-Est.

Father Mikael connais­sait l’A­me­ri­can Colo­ny comme sa poche — il y venait depuis vingt ans, depuis l’é­poque où le bar était encore un salon de lec­ture de la colo­nie et où les rares clients étaient des archéo­logues bri­tan­niques et des mis­sion­naires scandinaves.

— Cet hôtel, dit-il, est le seul endroit à Jéru­sa­lem où tout le monde peut s’as­seoir à la même table. Dehors, la ville est cou­pée en mor­ceaux — les Juifs ici, les Arabes là, les chré­tiens dans un coin, les Armé­niens dans un autre. Mais ici, dans cette cour, sous ces oran­gers, les fron­tières n’existent pas. C’est pour ça que les espions l’a­dorent. C’est pour ça que les jour­na­listes l’a­dorent. C’est le seul ter­rain neutre de la ville la plus divi­sée du monde.

— Et les prêtres ? dit O’Toole.

— Les prêtres adorent tout endroit qui sert de l’arak.

Ils rirent. Claire les regar­da — ces deux hommes que tout sépa­rait, un acteur irlan­dais qui jouait un aven­tu­rier anglais et un prêtre armé­nien dont la famille avait sur­vé­cu à l’ex­ter­mi­na­tion, et entre eux l’a­rak et le rire et cette capa­ci­té mys­té­rieuse de l’A­me­ri­can Colo­ny à dis­soudre les dis­tances. Et elle pen­sa à ce qu’In­grid lui avait dit : on ne quitte pas Jéru­sa­lem. L’hô­tel était le cœur de cette ville impos­sible, le lieu où les contraires coha­bi­taient sans se résoudre.

— Father Mikael, dit Claire. Le pro­cès Eich­mann. Vous y êtes allé ?

Le sou­rire du prêtre s’ef­fa­ça. Pas d’un coup — par degrés, comme un fon­du au ciné­ma. Ses yeux verts se fixèrent sur un point du mur der­rière Claire.

— Une fois. Une seule fois. C’est assez.

— Com­ment on y accède ? De ce côté-ci ?

— La Porte de Man­del­baum. Le seul pas­sage entre l’est et l’ouest. Il faut des papiers. Des accré­di­ta­tions. Les Jor­da­niens vous laissent sor­tir, les Israé­liens vous laissent entrer — si vous avez les bons tam­pons. C’est un sas. On passe d’un monde à l’autre en vingt mètres. Vingt mètres et mille ans.

Il but une gor­gée d’a­rak. Repo­sa le verre avec soin.

— Vous vou­lez y aller, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Alors j’i­rai avec vous. Pas pour revoir. Pour vous accom­pa­gner. On ne devrait pas entrer là-dedans seul.

O’Toole se tai­sait. Claire le regar­da — il avait les yeux bais­sés sur son verre, le visage fer­mé, et pour la pre­mière fois depuis qu’elle le connais­sait, il sem­blait ne pas avoir de mots. Le pro­cès Eich­mann. L’ex­ter­mi­na­tion des Juifs d’Eu­rope. Six mil­lions de morts. Et ici, dans ce bar de Jéru­sa­lem-Est, un prêtre armé­nien dont le peuple avait subi le pre­mier géno­cide du siècle et un acteur irlan­dais qui jouait un Anglais dans le désert et une pho­to­graphe de Leeds — et les mots ne suf­fi­saient pas, et le silence non plus, et l’a­rak était le seul lan­gage commun.

— Je ne vien­drai pas, dit O’Toole dou­ce­ment. Ce n’est pas pour moi. Ce n’est pas… Je ne suis pas assez pour ça. Tu com­prends, Claire ?

Elle com­prit. Ce n’é­tait pas de la lâche­té. C’é­tait une forme d’hon­nê­te­té — O’Toole savait que son monde était celui du jeu, de la fic­tion, de la méta­mor­phose, et que le tri­bu­nal où un homme répon­dait du meurtre de six mil­lions de per­sonnes était un lieu où le jeu n’a­vait plus cours. Un lieu de réel pur. Et il avait peur — pas du lieu, mais de ce qu’il décou­vri­rait de lui-même en y allant.

— Je com­prends, dit Claire.

Father Mikael les regar­da l’un après l’autre. Puis il leva son verre.

— À Jéru­sa­lem, dit-il. Qui rend tous les hommes plus petits qu’ils ne croient être.

Ils burent.

*

La Porte de Man­del­baum était un trou dans le monde.

Claire et Father Mikael s’y ren­dirent le sur­len­de­main, un matin de juin qui avait la clar­té agres­sive des jours sans nuage. Ils mar­chèrent depuis l’A­me­ri­can Colo­ny vers le nord, à tra­vers des rues que Claire ne connais­sait pas — étroites, pier­reuses, bor­dées de mai­sons basses et de bou­tiques fer­mées. L’am­biance chan­geait à mesure qu’ils appro­chaient de la ligne de démar­ca­tion. Les rues se vidaient. Les façades por­taient des impacts de balles — des trous régu­liers, presque déco­ra­tifs, comme si quel­qu’un avait tiré un motif dans la pierre. Des sacs de sable empi­lés devant cer­taines fenêtres. Un poste de contrôle jor­da­nien avec deux sol­dats dés­œu­vrés qui véri­fièrent leurs papiers sans conviction.

Puis la Porte. Ce n’é­tait pas une porte — pas au sens archi­tec­tu­ral. C’é­tait un pas­sage entre deux murs de béton, une faille dans la fron­tière, un cou­loir de vingt mètres à ciel ouvert flan­qué de bar­be­lés et de gué­rites. D’un côté, Jéru­sa­lem-Est, jor­da­nienne, arabe. De l’autre, Jéru­sa­lem-Ouest, israé­lienne, juive. Et entre les deux, ce no man’s land de vingt mètres que Father Mikael tra­ver­sa d’un pas lent et que Claire tra­ver­sa en rete­nant sa res­pi­ra­tion, comme on fran­chit un seuil dont on sait qu’il change ce qui vient après.

Les Israé­liens véri­fièrent les papiers plus lon­gue­ment. Un sol­dat jeune, visage impas­sible, mitraillette en ban­dou­lière, tour­na les pages du pas­se­port de Claire avec des doigts métho­diques. L’ac­cré­di­ta­tion presse. Le visa. Le tam­pon jor­da­nien qu’il regar­da un moment de trop. Puis il ren­dit le pas­se­port et fit signe de passer.

Jéru­sa­lem-Ouest était un autre pays. Les rues étaient plus larges, les bâti­ments plus récents, l’é­cri­ture sur les enseignes pas­sait de l’a­rabe à l’hé­breu, les visages chan­geaient, les vête­ments chan­geaient, et Claire eut la sen­sa­tion phy­sique de tra­ver­ser non pas une ville mais une faille tem­po­relle — comme si les vingt mètres de la Porte de Man­del­baum sépa­raient non pas deux quar­tiers mais deux dimen­sions du même espace.

Father Mikael mar­chait en silence. Son visage s’é­tait refer­mé depuis qu’ils avaient fran­chi la ligne. Les rues de Jéru­sa­lem-Ouest l’ac­cueillaient et ne l’ac­cueillaient pas — il était chez lui et pas chez lui, il était armé­nien, chré­tien, de l’Est, et les caté­go­ries ici ne fonc­tion­naient pas de la même manière.

La Beit Ha’am — la Mai­son du Peuple — était un bâti­ment tra­pu, moderne, sans grâce, plan­té au milieu d’un quar­tier rési­den­tiel. Des bar­rières métal­liques cana­li­saient la foule. Des poli­ciers en uni­forme. Des jour­na­listes — des dizaines de jour­na­listes, Claire le sen­tit immé­dia­te­ment, la recon­nais­sance du métier, les appa­reils pho­to, les car­nets, les visages ten­dus de ceux qui savent qu’ils assistent à quelque chose de plus grand qu’un pro­cès. Des files d’at­tente ordon­nées. Du monde, beau­coup de monde, mais un silence étrange — pas le silence de l’en­nui ou de l’in­dif­fé­rence, le silence de la gravité.

Ils entrèrent. L’ac­cré­di­ta­tion presse ouvrit les portes. Un cou­loir, un contrôle, un autre cou­loir, et puis la salle.

Claire s’ar­rê­ta.

La salle était grande, fonc­tion­nelle, éclai­rée par des néons qui don­naient aux visages une pâleur de cire. Des ran­gées de sièges face à une estrade. Trois juges en robe noire der­rière un bureau sur­éle­vé. À gauche, le pro­cu­reur — un homme en cos­tume, des dos­siers empi­lés devant lui. À droite, les avo­cats de la défense. Et au centre — au centre exact de la salle, dans une cabine de verre sur­mon­tée de néons sup­plé­men­taires qui l’é­clai­raient comme un spécimen —

Un homme.

Claire le regar­da. Un homme quel­conque. C’é­tait la pre­mière pen­sée et elle en eut honte et elle la pen­sa quand même. Un homme de taille moyenne, chauve, por­tant des lunettes, en cos­tume sombre. Un visage sans qua­li­té — ni beau ni laid, ni intel­li­gent ni stu­pide, un visage de fonc­tion­naire, de comp­table, de voi­sin de palier. Il était assis très droit dans sa cage de verre et il écou­tait quelque chose dans un casque et il pre­nait des notes et ses gestes étaient pré­cis, métho­diques, les gestes d’un homme qui a tou­jours fait les choses dans l’ordre.

Adolf Eich­mann.

Claire sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas de la peur, pas de la colère, quelque chose de plus froid, de plus pro­fond. L’ab­sence. C’é­tait l’ab­sence qu’elle voyait. Pas l’ab­sence d’O’­Toole en cos­tume de Law­rence — cette absence-là était créa­trice, poé­tique, un jeu entre le soi et l’autre. L’ab­sence d’Eich­mann était d’une nature radi­ca­le­ment dif­fé­rente. C’é­tait l’ab­sence de toute huma­ni­té recon­nais­sable dans un corps humain. Le visage ne tra­his­sait rien — ni remords, ni satis­fac­tion, ni souf­france. Il était là, dans sa cage de verre, sous les néons, et il était vide.

Claire leva son Lei­ca. Visa. Le cadre conte­nait la cage de verre, le visage, les lunettes, les mains posées à plat sur la table. Elle ne déclen­cha pas. Pour la pre­mière fois de sa vie, ses mains refu­sèrent de prendre la pho­to. Non pas parce que la pho­to était inter­dite — elle était auto­ri­sée, les jour­na­listes pho­to­gra­phiaient, les camé­ras fil­maient. Mais parce que quelque chose en elle résis­tait à l’i­dée de fixer cette image, de lui don­ner la per­ma­nence du papier pho­to­gra­phique, de mettre ce visage dans la même boîte que les pho­tos d’O’­Toole au Wadi Rum, de Nas­ser buvant le thé, d’In­grid sous l’oranger.

Father Mikael était assis à côté d’elle, immo­bile, les mains jointes. Il ne regar­dait pas Eich­mann. Il regar­dait le mur der­rière les juges, un point fixe, et Claire com­prit qu’il ne pou­vait pas regar­der — que regar­der cet homme ordi­naire dans sa cage de verre réveillait en lui quelque chose qui avait rap­port à son propre peuple, à sa propre his­toire, à cette grand-mère morte sur une route d’A­na­to­lie dont per­sonne n’a­vait jamais été jugé responsable.

Un témoin par­lait. Une femme. Claire ne com­pre­nait pas l’hé­breu mais elle com­pre­nait la voix — une voix bri­sée, recol­lée, qui avan­çait dans le récit comme on avance dans un champ de mines, avec une pru­dence de chaque syl­labe. La femme par­lait des trains. Des wagons. De la sélec­tion à l’ar­ri­vée. De la main d’un homme en uni­forme qui dési­gnait la gauche ou la droite — la vie ou la mort — avec un geste de chef d’or­chestre. Et dans sa cage de verre, Eich­mann écou­tait et pre­nait des notes.

Claire res­ta une heure. Pas plus. Elle ne prit pas de pho­to. Quand elle se leva, ses jambes trem­blaient — la même sen­sa­tion qu’à la des­cente de l’a­vion à Amman, des semaines plus tôt, sauf que cette fois ce n’é­tait pas la fatigue du voyage, c’é­tait autre chose, un trem­ble­ment qui venait de plus pro­fond, du lieu où les images se forment avant d’at­teindre les yeux.

Dehors, la lumière de Jéru­sa­lem la gifla. Father Mikael la rejoi­gnit. Ils mar­chèrent en silence vers la Porte de Man­del­baum. Le retour. Le pas­sage inverse. Les vingt mètres de no man’s land. Les bar­be­lés. Le poste jor­da­nien. Et puis les rues de Jéru­sa­lem-Est, fami­lières déjà, les ruelles de pierre, les arches, le muez­zin du soir qui com­men­çait à appeler.

Ce n’est qu’en arri­vant devant l’A­me­ri­can Colo­ny que Father Mikael parla.

— Vous n’a­vez pas pris de photo.

— Non.

— Pour­quoi ?

Claire cher­cha les mots. Ne les trou­va pas. Puis :

— Parce que cet homme-là n’a pas de visage. Il a une sur­face. Une sur­face qui res­semble à un visage. Et mes pho­tos ne savent pas attra­per les sur­faces. Elles attrapent ce qui est en des­sous. Et en des­sous de ce visage-là, il n’y a rien.

Father Mikael hocha la tête lentement.

— Il y a une phi­lo­sophe, dit-il. Une Alle­mande. Elle est là en ce moment, au pro­cès. Elle écrit pour un jour­nal amé­ri­cain. Elle dit quelque chose de simi­laire. Elle dit que le mal n’a pas de pro­fon­deur. Qu’il est banal. Que c’est ça le plus ter­ri­fiant — la banalité.

— Vous la connaissez ?

— Non. Je l’ai vue. Dans la salle. Une femme qui fume et qui écrit. Elle a les yeux les plus tristes que j’aie vus.

*

L’a­rak, ce soir-là, avait un goût différent.

Claire était assise au bar avec Father Mikael. O’Toole n’é­tait pas là — il était sor­ti mar­cher dans la Vieille Ville, seul, ce qui ne lui res­sem­blait pas. Le bar était calme. Deux jour­na­listes anglais dans un coin, un diplo­mate jor­da­nien au comp­toir. Yus­sef cir­cu­lait sans bruit, appor­tant les verres, ajus­tant une lampe, dépla­çant un cen­drier avec la pré­ci­sion d’un met­teur en scène.

— Yus­sef, dit Claire. Vous étiez là sous le Mandat ?

Il s’ar­rê­ta. La ques­tion ne le sur­prit pas — rien ne sur­pre­nait Yus­sef, ou s’il était sur­pris, il ne le mon­trait pas.

— J’a­vais quinze ans quand les Anglais sont par­tis. En 1948. J’ai vu les sol­dats des­cendre du King David avec leurs valises. J’ai vu les dra­peaux chan­ger. J’ai vu la guerre. Depuis cette fenêtre —

Il poin­ta du doigt une fenêtre du bar qui don­nait sur la rue.

— — depuis cette fenêtre, j’ai vu pas­ser les réfu­giés. Des familles entières. Des char­rettes. Des enfants. Ils mar­chaient vers l’est, vers la Jor­da­nie, vers nulle part. Et l’hô­tel les accueillait. On ouvrait les portes. On les fai­sait entrer dans la cour. On leur don­nait de l’eau, du pain. La colo­nie avait tou­jours fait ça — accueillir ceux qui n’a­vaient plus d’endroit.

Il se tut. Reprit.

— C’est ce que cet hôtel est, made­moi­selle Whit­field. Un endroit pour ceux qui n’en ont plus. Les réfu­giés, les espions, les jour­na­listes, les acteurs, les prêtres ivres.

Father Mikael leva son verre.

— Je ne suis pas ivre. Pas encore.

— La nuit est jeune, Father.

Yus­sef sou­rit. Enfin. Le sou­rire qu’il gar­dait en réserve — un sou­rire qui ne décou­vrait pas les dents, qui res­tait dans les yeux, dans les plis autour des yeux, un sou­rire d’une cha­leur conte­nue, com­pri­mée, comme une braise sous la cendre.

Claire le pho­to­gra­phia. Le concierge de l’A­me­ri­can Colo­ny, debout der­rière le bar, sou­riant dans la lumière ambrée. Elle savait que cette pho­to n’i­rait dans aucun jour­nal, ne serait jamais publiée, ne ser­vi­rait à rien d’autre qu’à gar­der la trace de cet ins­tant — un homme qui sou­riait dans un hôtel de Jéru­sa­lem, un soir de juin 1961, pen­dant qu’à quelques kilo­mètres de là un autre homme était assis dans une cage de verre et ne sou­riait jamais.

*

O’Toole ren­tra tard. Claire l’en­ten­dit dans le cou­loir du pre­mier étage — pas ivre, pas cette fois, mais les pas lents, hési­tants, d’un homme qui pense. Il frap­pa à sa porte. Dou­ce­ment. Pas le frap­pe­ment conqué­rant qu’il avait au cam­pe­ment du Wadi Rum. Un frap­pe­ment de quel­qu’un qui demande.

Elle ouvrit.

Il était debout dans la lumière jaune du cou­loir, le visage mar­qué par la marche, les yeux dif­fé­rents — pas le bleu flam­boyant, pas le bleu de ciné­ma, un bleu plus sombre, plus grave, comme une mer de nuit.

— J’ai mar­ché dans la Vieille Ville, dit-il. Je suis allé au Saint-Sépulcre. Puis au Mur des Lamen­ta­tions — enfin, on ne peut pas y aller d’i­ci, c’est de l’autre côté, mais j’ai regar­dé depuis les rem­parts. Et puis je me suis per­du dans le souk. Un vieil homme m’a offert du thé et m’a racon­té sa vie pen­dant une heure en arabe et je n’ai rien com­pris mais j’ai tout com­pris. Et toi. Le tri­bu­nal. Com­ment c’était ?

Claire le lais­sa entrer. Refer­ma la porte. La chambre aux murs de pierre, la lumière de la lune par la fenêtre en arche, l’o­deur de cire et d’eau de rose.

— C’é­tait, dit-elle, et elle s’ar­rê­ta. C’é­tait un homme dans une cage de verre. Un homme ordi­naire. Et c’est la chose la plus ter­ri­fiante que j’aie jamais vue.

O’Toole s’as­sit sur le lit. Pas­sa ses mains sur son visage. Et dit :

— Je passe mes jour­nées à deve­nir un autre homme. À mettre la robe de Law­rence, à mon­ter sur son cha­meau, à voir le monde avec ses yeux. Et j’ap­pelle ça de l’art. Et de l’autre côté de cette ville, un homme est jugé pour avoir envoyé des mil­lions de gens à la mort, et lui aus­si, il a été un autre homme — il a mis l’u­ni­forme, il a obéi aux ordres, il a vu le monde avec les yeux du sys­tème. Et il appelle ça du devoir. Quelle est la dif­fé­rence, Claire ? Quelle est la fou­tue dif­fé­rence entre deve­nir un autre par l’art et deve­nir un autre par l’obéissance ?

— La dif­fé­rence, dit Claire, c’est que tu reviens. Lui n’est jamais revenu.

O’Toole la regar­da. Un long moment. Et dans ses yeux, elle vit pas­ser quelque chose — une peur, peut-être, la peur de l’homme qui sait qu’il joue avec des forces qu’il ne contrôle pas, que la méta­mor­phose est un pou­voir et que tout pou­voir a un ver­sant sombre. Puis il ten­dit la main et l’at­ti­ra vers lui et ils ne par­lèrent plus du pro­cès, plus du tri­bu­nal, plus de la cage de verre. Ils firent l’a­mour dans la chambre de l’A­me­ri­can Colo­ny, sous le pla­fond voû­té aux motifs bleus et ocre, et le ven­ti­la­teur d’A­qa­ba était rem­pla­cé par le silence épais des murs de pierre et le son loin­tain du muez­zin de l’aube, et Claire pen­sa — dans ce frag­ment de conscience qui sur­vit au plai­sir — que cette nuit-là était dif­fé­rente des nuits du désert. Plus lente. Plus grave. Char­gée de tout ce qu’elle avait vu ce jour-là — le visage sans pro­fon­deur d’Eich­mann, le sou­rire de Yus­sef, la pho­to de Law­rence sur le mur d’In­grid. Comme si Jéru­sa­lem avait ajou­té une couche de sens à tout ce qu’ils vivaient, une épais­seur que le désert n’a­vait pas.

Et quand O’Toole s’en­dor­mit, sa tête sur la poi­trine de Claire, elle res­ta éveillée long­temps, les yeux ouverts dans le noir, écou­tant sa res­pi­ra­tion et celle de la ville, et elle pen­sa à ce qu’In­grid avait dit — on ne quitte pas Jéru­sa­lem — et elle sut que c’é­tait vrai, que quelque chose de cette ville res­te­rait en elle quand tout le reste — le tour­nage, O’Toole, l’é­té — aurait pris fin.

Sur la table de nuit, la pho­to de Law­rence dans la cour de l’A­me­ri­can Colo­ny, 1918. Un homme dans l’ombre. Un homme qui était par­ti sans dire au revoir.

He left without saying good­bye. He always did.

VI — Le sable

Le désert les reprit.

Ils quit­tèrent Jéru­sa­lem un matin de la fin juin, dans un convoi de trois véhi­cules — Claire, O’Toole et une poi­gnée de tech­ni­ciens rap­pe­lés par la pro­duc­tion. L’A­me­ri­can Colo­ny res­ta der­rière eux comme un rêve de pierre et de fraî­cheur, et la route vers le sud les replon­gea dans l’ocre, dans la cha­leur, dans cette lumière ver­ti­cale qui écra­sait les ombres et ne lais­sait aux choses que leurs contours les plus durs.

O’Toole condui­sait la pre­mière jeep. Il n’a­vait pas dit un mot depuis le départ. La radio cra­cho­tait une sta­tion jor­da­nienne — de la musique arabe, des vio­lons et une voix de femme qui mon­tait et des­cen­dait comme une flamme. Claire, assise à côté de lui, regar­dait le pay­sage défi­ler et sen­tait que quelque chose avait chan­gé. Pas entre eux — entre eux, les corps conti­nuaient de se recon­naître, la nuit à l’A­me­ri­can Colo­ny l’a­vait confir­mé. Quelque chose avait chan­gé en lui. Jéru­sa­lem lui avait fait quelque chose. Ou plu­tôt, ce qu’elle avait rap­por­té de Jéru­sa­lem — le tri­bu­nal, Eich­mann, la ques­tion qu’il avait posée dans la chambre — avait ouvert en lui une fis­sure qu’il ne savait pas refermer.

Il condui­sait vite, trop vite, les mâchoires ser­rées. Claire ne dit rien. Elle avait appris à recon­naître les silences d’O’­Toole — le silence gai, le silence d’ac­teur qui se pré­pare, le silence d’a­près l’a­mour. Celui-ci était nou­veau. Un silence de com­bat. Le silence d’un homme qui se bat contre quelque chose à l’in­té­rieur de lui-même et qui ne veut pas qu’on le regarde faire.

Le cam­pe­ment avait bou­gé. Il était main­te­nant ins­tal­lé plus au sud, dans une val­lée étroite entre deux falaises de grès ocre, un lieu plus res­ser­ré, plus oppres­sant que le Wadi Rum, avec des parois si hautes que le soleil n’at­tei­gnait le fond de la val­lée que quelques heures par jour. Lean avait choi­si cet empla­ce­ment pour les scènes de la tra­ver­sée du Néfoud — la marche sui­ci­daire de Law­rence dans le désert de sable, sans eau, sans ombre, avec une poi­gnée de Bédouins. Les scènes les plus dures du film. Les scènes où Law­rence bascule.

Claire retrou­va sa tente, son lit de camp, sa chambre noire impro­vi­sée. Retrou­va Nas­ser, qui l’ac­cueillit avec un thé et un sou­rire et qui ne deman­da rien sur Jéru­sa­lem. Retrou­va la rou­tine du tour­nage — les levers à quatre heures, les attentes, les prises, la cha­leur. Mais la rou­tine avait un goût dif­fé­rent. Plus âpre. Plus usé. Le tour­nage durait depuis des mois main­te­nant. Les tech­ni­ciens avaient des visages de sur­vi­vants — creu­sés, brû­lés, les yeux enfon­cés. Lean lui-même sem­blait plus sec, plus tran­chant, comme si le désert l’a­vait rabo­té aus­si, ne lais­sant que l’os du per­fec­tion­nisme et plus rien autour.

Et O’Toole.

*

Il chan­gea. Pas d’un coup — par glis­se­ments suc­ces­sifs, comme un ter­rain qui s’af­faisse imper­cep­ti­ble­ment avant l’ef­fon­dre­ment. Claire le vit parce qu’elle le regar­dait plus que qui­conque, parce que ses yeux étaient entraî­nés à voir les écarts, les dépla­ce­ments, les varia­tions infimes que les autres ne remar­quaient pas.

Il buvait plus. Ça, tout le monde le voyait — le whis­ky au petit déjeu­ner, la flasque dans la poche du cos­tume de Law­rence, les soi­rées de plus en plus longues autour du feu. Mais Claire voyait autre chose. Elle voyait que l’al­cool n’a­vait plus la même fonc­tion. Avant Jéru­sa­lem, O’Toole buvait comme il vivait — par excès, par joie, par appé­tit du monde. L’al­cool était un accé­lé­ra­teur. Main­te­nant, l’al­cool était un anes­thé­siant. Il buvait pour ralen­tir. Pour éteindre quelque chose. Pour éloi­gner Law­rence qui s’ins­tal­lait en lui avec une insis­tance de loca­taire indélogeable.

Il buvait, et il jouait de mieux en mieux.

C’é­tait le para­doxe — plus il som­brait, plus il était lumi­neux à l’é­cran. Lean le pous­sait, sen­tant le filon, exploi­tant cette fêlure comme un mineur exploite une veine d’or. Les scènes qu’ils tour­nèrent cette semaine-là furent les plus intenses du film — Law­rence mar­chant pieds nus dans le désert, Law­rence per­dant un homme tom­bé de son cha­meau et retour­nant le cher­cher seul dans la four­naise, Law­rence décou­vrant qu’il aime la vio­lence et que la vio­lence le détruit. Et O’Toole — Peter, Law­rence, le troi­sième homme — jouait ça avec une véri­té qui dépas­sait le jeu, qui n’é­tait plus du jeu, qui était un homme en train de se consu­mer devant la caméra.

Claire pho­to­gra­phiait. Clic, clic, clic. La méca­nique de l’ap­pa­reil comme un bat­te­ment de cœur arti­fi­ciel qui la main­te­nait à dis­tance. Parce que la dis­tance était néces­saire. Parce que sans le cadre, sans le viseur, sans l’ob­jec­tif entre elle et O’Toole, elle aurait été sub­mer­gée — par l’in­quié­tude, par la fas­ci­na­tion, par cet amour qu’elle ne nom­mait pas mais qui était là, dans ses mains sur l’ap­pa­reil, dans sa façon de cher­cher son visage dans chaque plan.

Un soir — le qua­trième après leur retour — Lean tour­na la scène du massacre.

La scène où Law­rence ordonne à ses hommes de ne pas faire de pri­son­niers turcs. La scène où le libé­ra­teur devient bour­reau. O’Toole devait la jouer debout au som­met d’une col­line, domi­nant une val­lée où des figu­rants jouaient les sol­dats turcs en déroute, et il devait crier — un seul mot, en anglais dans le film, « No pri­so­ners » — avec le sabre levé, le visage défor­mé par une extase guerrière.

Lean fit recom­men­cer sept fois. Les six pre­mières, quelque chose man­quait. O’Toole criait, mais c’é­tait un cri d’ac­teur — puis­sant, contrô­lé, cali­bré. Lean secouait la tête. Non. Pas encore. La sep­tième fois, quelque chose bas­cu­la. Claire le vit depuis sa posi­tion au pied de la col­line — elle vit le moment exact où O’Toole ces­sa de jouer et où Law­rence prit le des­sus, comme un che­val qui désar­çonne son cava­lier, et le cri qui sor­tit de sa gorge n’é­tait plus un cri d’ac­teur. C’é­tait un cri de dément. Un cri de joie et d’hor­reur mêlées. Un cri qui fit se retour­ner les Bédouins et qui réson­na contre les falaises et revint en écho, mul­ti­plié, défor­mé, comme si le désert lui-même criait.

Lean ne dit pas oui cette fois. Il ne dit rien. Il ôta son cha­peau et res­ta debout, immo­bile, et il y avait sur son visage quelque chose que Claire n’y avait jamais vu — du res­pect, peut-être, ou de la peur, ou les deux ensemble.

O’Toole redes­cen­dit la col­line. Il titu­bait. Pas d’al­cool cette fois — de quelque chose de plus dan­ge­reux. Il avait les yeux grands ouverts mais ne voyait rien, ne recon­nais­sait per­sonne, et quand un assis­tant s’ap­pro­cha pour lui tendre une bou­teille d’eau il le repous­sa d’un geste si violent que l’homme recu­la de trois pas. O’Toole conti­nua de mar­cher, droit devant lui, vers sa tente, et le cam­pe­ment s’é­car­ta sur son pas­sage comme la mer s’é­tait écar­tée — Claire pen­sa ça mal­gré elle, la mer Rouge, la Bible, le désert, tout se mêlait — et il dis­pa­rut der­rière le rabat de toile et le silence tom­ba sur le plateau.

Nas­ser s’ap­pro­cha de Claire. Il avait vu la scène. Tout le monde avait vu la scène. Et sur son visage il y avait quelque chose de nou­veau — non pas l’i­ro­nie douce, non pas le sou­rire qui plis­sait tout le visage, mais une gra­vi­té de veilleur.

— Mon grand-père disait, com­men­ça-t-il. Puis il s’ar­rê­ta. Secoua la tête. Non. Ce n’est pas mon grand-père. C’est moi qui dis. Cet homme-là se perd. Et vous le savez.

— Je le sais.

— Et vous ne pou­vez rien faire.

— Non.

— Alors faites ce que vous savez faire. Pre­nez les pho­tos. Les pho­tos res­tent quand les hommes partent.

*

Cette nuit-là, O’Toole ne vint pas.

Claire res­ta éveillée dans sa tente, écou­tant les bruits du cam­pe­ment — les voix au loin, le groupe élec­tro­gène, le vent qui s’é­tait levé et qui fai­sait cla­quer les toiles. Elle atten­dit. Pas avec l’an­goisse d’une femme qui attend un amant — avec l’at­ten­tion d’une pho­to­graphe qui attend la lumière. Quelque chose allait se pas­ser. Quelque chose se pas­sait déjà. Et elle ne pou­vait que regarder.

Vers deux heures du matin, elle sor­tit. Le cam­pe­ment dor­mait. Le vent souf­flait du sud, chaud et sec, por­tant du sable fin qui piquait les lèvres. Claire mar­cha vers la tente d’O’­Toole. Le rabat était ouvert. À l’in­té­rieur, dans la lumière d’une lampe-tem­pête, O’Toole était assis sur son lit de camp, le livre des Sept Piliers ouvert sur les genoux, une bou­teille de whis­ky à moi­tié vide posée dans le sable à ses pieds. Il ne lisait pas. Il regar­dait la flamme de la lampe avec une fixi­té qui fit froid à Claire — la fixi­té de quel­qu’un qui ne sait plus dans quelle direc­tion regar­der et qui choi­sit le point le plus proche.

— Peter.

Il leva les yeux. La recon­nut. Ou peut-être pas — il y eut un temps, une seconde, deux, où son regard pas­sa sur elle sans accro­cher, comme un pro­jec­teur qui balaie une scène sans trou­ver l’acteur.

— Claire.

Sa voix était rauque, abî­mée. La voix d’un homme qui a crié trop fort et qui n’a pas encore récupéré.

— La scène d’au­jourd’­hui, dit-il. Tu étais là.

— J’é­tais là.

— Tu as vu.

— J’ai vu.

— Tu as vu quoi, exactement ?

Claire s’as­sit à côté de lui sur le lit de camp. Le res­sort grin­ça. La lampe-tem­pête jetait des ombres mou­vantes sur les parois de la tente — des formes liquides, sans contours, qui mon­taient et des­cen­daient avec la flamme.

— J’ai vu un homme qui a ces­sé de jouer, dit-elle. Pen­dant quelques secondes. Dix, peut-être. J’ai vu la fron­tière dis­pa­raître. Entre toi et Law­rence. Le moment où il n’y avait plus de différence.

O’Toole fer­ma le livre. Le posa. Prit la bou­teille de whis­ky, but une gor­gée, la reposa.

— C’est ce que je craignais.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est ce que Lean veut. C’est exac­te­ment ce qu’il veut. Et il va le rede­man­der. Et je vais le refaire. Et chaque fois, c’est un peu plus facile. Et chaque fois que c’est plus facile, quelque chose se casse.

Il se tour­na vers elle. De près, dans la lumière de la lampe, son visage était rava­gé — les coups de soleil, la fatigue, l’al­cool, les yeux injec­tés, et sous tout ça les os magni­fiques, la struc­ture indes­truc­tible de la beau­té qui tien­drait des décen­nies encore, bien après que tout le reste aurait cédé.

— Tu sais ce que Law­rence a écrit après la guerre ? Il a écrit : « Je me suis fait. » Pas : « Je suis deve­nu » ou « J’ai été trans­for­mé. » « Je me suis fait. » Comme si on pou­vait se fabri­quer soi-même, comme un objet. Et je com­prends ça, Claire. Chaque matin, je me fabrique. Je mets le cos­tume. Je monte le cha­meau. Je regarde le désert. Et le per­son­nage arrive. Il entre par les yeux. Par les pieds. Par les mains. Et il s’ins­talle. Et le pro­blème, c’est que quand le soir tombe et que j’en­lève le cos­tume, il ne part pas tout de suite. Il traîne. Il reste dans les coins. Et la nuit, quand je dors — si je dors — je rêve en Law­rence. Je rêve dans sa langue. Je rêve ses rêves. Et je ne sais plus si c’est moi qui le rêve ou si c’est lui qui me rêve.

Claire prit sa main. La main était chaude, sèche, les doigts longs et ner­veux. Une main d’ac­teur — faite pour tenir un sabre, un verre, une femme. Elle la serra.

— Tu reviens, dit-elle. Tu es reve­nu chaque fois.

— Jus­qu’i­ci. Mais chaque fois c’est un peu plus loin. Et un jour, je ne sais pas. Un jour, la scène sera tel­le­ment vraie que le retour ne sera plus pos­sible. Et je res­te­rai là-bas. Dans le désert de Law­rence. Dans sa tête. Dans son cri.

Le vent souf­flait. La toile cla­quait. La lampe vacilla et les ombres sur les parois se défor­mèrent en sil­houettes gro­tesques — des cava­liers, des fan­tômes, des formes sans nom.

— Lean sait, dit Claire. Lean sait exac­te­ment ce qui se passe. Il l’utilise.

— Bien sûr qu’il l’u­ti­lise. C’est un génie. Les génies uti­lisent tout. Ils prennent ce qu’ils trouvent — le talent, la folie, la dou­leur, la peur — et ils le mettent dans le cadre. C’est exac­te­ment ce que tu fais avec ton appa­reil, Claire. Tu prends ce que tu trouves et tu le cadres. Et tant pis pour ce que ça coûte au sujet.

La phrase la frap­pa. Pas comme une accu­sa­tion — O’Toole n’ac­cu­sait pas, il consta­tait, avec cette luci­di­té ter­rible des ivrognes qui voient tout et ne peuvent rien. Mais elle la frap­pa quand même. Parce qu’il avait rai­son. Parce qu’il y avait quelque chose de pré­da­teur dans la pho­to­gra­phie — elle l’a­vait tou­jours su, Nas­ser le lui avait dit avec d’autres mots, et main­te­nant O’Toole le disait avec les siens. Elle pre­nait des images. Elle pre­nait. Et ce qu’elle pre­nait ne lui appar­te­nait pas.

— Je ne te prends rien, dit-elle. Et elle savait que c’é­tait à moi­tié faux.

— Tu prends tout. C’est pour ça que je t’aime.

Il avait dit le mot. Le mot inter­dit, le mot trop grand, le mot qu’on ne dit pas dans une tente au milieu du désert à trois heures du matin avec une bou­teille de whis­ky à moi­tié vide et Law­rence d’A­ra­bie dans la tête. Il l’a­vait dit sim­ple­ment, sans emphase, sans le sou­rire ni le charme, comme on dit quelque chose qu’on n’a pas l’in­ten­tion de dire et qu’on dit quand même parce que le désert — le vrai, celui du dedans — a dis­sous les der­nières défenses.

Claire ne répon­dit pas. Pas par le même mot. Elle répon­dit autre­ment — elle posa le Lei­ca par terre, au pied du lit de camp, et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle s’en sépa­rait volon­tai­re­ment, la pre­mière fois qu’elle posait l’ap­pa­reil comme on pose une arme, et elle se tour­na vers O’Toole et l’embrassa, et le bai­ser avait un goût de whis­ky et de sable et de véri­té, cette véri­té rugueuse que les Fran­çais — dont elle ne connais­sait pas la lit­té­ra­ture — appellent l’é­treinte de la réalité.

Ils firent l’a­mour dans la tente, sur le lit de camp étroit qui grin­çait, et c’é­tait dif­fé­rent des autres fois — plus lent, plus grave, plus déses­pé­ré peut-être, comme deux per­sonnes qui sentent la fin de quelque chose sans pou­voir la nom­mer. Et après, dans le noir — la lampe s’é­tait éteinte, le pétrole avait brû­lé —, Claire res­ta allon­gée contre lui et écou­ta son cœur battre et le vent dehors et le silence du désert qui conte­nait tous les silences du monde.

*

Les jours qui sui­virent furent les plus beaux et les plus ter­ribles du tournage.

Lean tour­na les scènes de la tra­ver­sée du Néfoud. O’Toole mar­chait pieds nus dans le sable sous un soleil de qua­rante-cinq degrés, le visage brû­lé, les lèvres cra­que­lées, et la camé­ra le sui­vait pas à pas, impi­toyable, cap­tant chaque goutte de sueur, chaque gri­mace, chaque ins­tant de cette souf­france qui n’é­tait plus tout à fait jouée. Lean le fit recom­men­cer encore et encore — pas par cruau­té, pas exac­te­ment, mais par cette exi­gence d’ab­so­lu qui ne fai­sait aucune dis­tinc­tion entre l’art et la vie, entre la fic­tion et la dou­leur réelle.

Claire pho­to­gra­phiait depuis les marges, comme tou­jours, mais les marges se rétré­cis­saient. Le tour­nage deve­nait de plus en plus immer­sif, de plus en plus her­mé­tique. L’é­quipe fonc­tion­nait comme un orga­nisme unique, chaque membre connec­té aux autres par l’é­pui­se­ment par­ta­gé et l’ob­ses­sion com­mune. Et au centre, O’Toole, le soleil autour duquel tout orbi­tait, de plus en plus brillant, de plus en plus instable.

Il buvait. Il jouait. Il buvait. Il jouait. Les deux acti­vi­tés se confon­daient, se nour­ris­saient l’une l’autre dans un cycle que Claire regar­dait avec la fas­ci­na­tion ter­ri­fiée d’un astro­nome obser­vant une étoile au bord de l’ef­fon­dre­ment. Le soir, il était tan­tôt magni­fique — racon­tant des his­toires, imi­tant Lean, chan­tant avec les Bédouins — tan­tôt absent, muré dans un silence que per­sonne n’o­sait bri­ser, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul voyait.

Nas­ser ne disait plus rien. Il obser­vait. Son visage de Bédouin, buri­né par le vent, ne tra­his­sait rien, mais ses yeux sui­vaient O’Toole avec l’at­ten­tion d’un ber­ger qui sur­veille un ani­mal malade dans le trou­peau. Un matin, il appor­ta à Claire une pierre — un frag­ment de grès rouge, lisse, poli par des mil­lé­naires de vent, de la taille exacte d’une paume.

— C’est quoi ? deman­da Claire.

— Une pierre du Wadi Rum. Rien de plus. Mais elle a une qua­li­té que votre ami n’a pas — la patience. Le vent l’a sculp­tée pen­dant des mil­liers d’an­nées et elle est tou­jours là. Elle n’est pas pres­sée de deve­nir autre chose que ce qu’elle est.

Claire mit la pierre dans sa poche. Elle la gar­de­rait — des mois, des années, bien après la fin du tour­nage, bien après la fin de tout. Elle la gar­de­rait comme on garde un talis­man, un frag­ment de désert dans une poche de man­teau, un rap­pel silen­cieux de quelque chose que les mots ne pou­vaient pas dire.

*

Un inci­dent.

Le dou­zième jour après leur retour de Jéru­sa­lem, pen­dant le tour­nage d’une scène de galop, le cha­meau d’O’­Toole tré­bu­cha. Un trou dans le sable, invi­sible, une cavi­té creu­sée par un ron­geur ou par l’é­ro­sion. Le cha­meau s’af­fais­sa de l’a­vant, bru­ta­le­ment, et O’Toole fut pro­je­té par-des­sus la tête de l’a­ni­mal, en plein galop, le corps tour­nant dans l’air comme un man­ne­quin désarticulé.

Claire vit la chute. Elle vit le corps blanc — la robe de Law­rence — décol­ler de la selle et tour­ner dans le ciel rouge du Wadi Rum et atter­rir dans le sable avec un bruit sourd, un bruit de viande, un bruit que per­sonne sur le pla­teau n’ou­blie­rait. Et elle vit — son doigt pres­sa l’ob­tu­ra­teur par réflexe, sans déci­sion, sans pen­sée — elle vit et elle pho­to­gra­phia. Clic. Le corps en l’air. Clic. L’impact.

Le cam­pe­ment se figea. Deux secondes de silence abso­lu. Puis tout le monde courut.

Claire cou­rut aus­si. Le Lei­ca bat­tait contre sa poi­trine et ses jambes la por­taient à tra­vers le sable mou et quelque part dans sa tête une voix répé­tait non non non non non avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome. Les tech­ni­ciens arri­vèrent les pre­miers. Le méde­cin du pla­teau — un Anglais fleg­ma­tique qui avait soi­gné des bles­sures de guerre — s’a­ge­nouilla près du corps blanc éta­lé dans le sable.

O’Toole était conscient. Les yeux ouverts, le souffle court, le visage tor­du par la dou­leur. Le sable rouge col­lait à la sueur de sa peau et à la robe blanche et il res­sem­blait — Claire le pen­sa mal­gré elle, mal­gré la peur, mal­gré tout — il res­sem­blait à une pein­ture reli­gieuse, un Christ tom­bé, un mar­tyr de désert.

— Ne bou­gez pas, dit le médecin.

— Aucune inten­tion de bou­ger, dit O’Toole entre ses dents. Sauf si quel­qu’un m’ap­porte un whisky.

Il vivait. La cage tho­ra­cique était intacte, le crâne intact, les jambes intactes. Le poi­gnet droit était fou­lé, peut-être frac­tu­ré — le méde­cin ne pou­vait pas le dire sans radio. Une côte fêlée. Des contu­sions sur tout le flanc gauche. Rien de fatal. Rien qui met­trait fin au tour­nage. Lean, debout à trois mètres, le cha­peau à la main, regar­dait la scène avec l’ex­pres­sion d’un homme qui cal­cule — pas de l’in­quié­tude, pas de la com­pas­sion, du cal­cul : com­bien de jours de retard, com­ment réor­ga­ni­ser le plan­ning, quelles scènes tour­ner sans O’Toole en atten­dant qu’il se remette.

Ils le por­tèrent jus­qu’à sa tente. Claire mar­chait à côté. Elle tenait sa main — la gauche, pas la droite qui était immo­bi­li­sée — et O’Toole ser­rait ses doigts avec une force sur­pre­nante et il la regar­dait avec les yeux les plus bleus du monde, les yeux de ciné­ma, les yeux qui avaient conquis le Wadi Rum et Aqa­ba et Jéru­sa­lem et la nuit et le jour, et il dit :

— Tu as pris la photo.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche non plus — pas exac­te­ment. C’é­tait un constat. Elle avait pris la pho­to. Pen­dant qu’il tom­bait, pen­dant que son corps tour­nait dans le vide, pen­dant que la mort était pos­sible, elle avait pris la pho­to. Le réflexe. Le métier. L’œil qui voit et la main qui déclenche avant que le cœur ait le temps de comprendre.

— Oui, dit Claire.

— Évi­dem­ment, dit O’Toole. Et il fer­ma les yeux.

Le soir, dans sa tente, Claire déve­lop­pa les néga­tifs de la jour­née. Ses mains trem­blaient — pour la pre­mière fois depuis qu’elle tra­vaillait, ses mains trem­blaient. Elle sor­tit le néga­tif, le leva devant la lampe rouge de la chambre noire. L’i­mage inver­sée — le blanc était noir, le noir était blanc, le ciel du désert était sombre et la robe de Law­rence brillait. Le corps en l’air, figé dans l’ins­tant entre le cha­meau et le sol, les bras écar­tés, la robe déployée comme des ailes.

L’ombre blanche. En vol. En chute.

Claire regar­da le néga­tif long­temps. Puis elle le glis­sa dans une enve­loppe, scel­la l’en­ve­loppe, et écri­vit des­sus, au crayon : « Ne pas développer. »

Elle ne déve­lop­pe­rait jamais cette pho­to. Elle le savait. Cer­taines images devaient res­ter dans le noir — expo­sées mais non révé­lées, prises mais non don­nées. Cer­taines images appar­te­naient à personne.

Ou peut-être — et c’é­tait pire — elles appar­te­naient au désert.

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