Sorting by

×

L’ombre blanche

L’ombre blanche

Cha­pitres 7 et 8

VII — La der­nière lumière

Le poi­gnet gué­rit. La côte gué­rit. O’Toole remon­ta sur un cha­meau cinq jours après la chute, contre l’a­vis du méde­cin, et tour­na une scène de dia­logue assis que Lean avait impro­vi­sée pour ména­ger son corps tout en avan­çant le film. Il gri­ma­çait entre les prises mais ne se plai­gnait pas. La dou­leur — Claire s’en sou­vint, il l’a­vait dit lui-même — la dou­leur le ren­dait réel. Et les scènes tour­nées dans ces jours-là, avec O’Toole bles­sé, ralen­ti, les gestes plus éco­nomes, le visage creu­sé par les nuits blanches et l’al­cool et la côte qui tirait, furent par­mi les plus bou­le­ver­santes du film. Lean le savait. Lean l’a­vait peut-être cal­cu­lé — avec cet homme, il était impos­sible de dis­tin­guer la pro­vi­dence du plan.

Juillet arri­va. La cha­leur devint une chose solide, un mur de cha­leur qu’on tra­ver­sait chaque matin en sor­tant de la tente comme on tra­verse un rideau d’eau brû­lante. Le sable était si chaud à midi que les tech­ni­ciens mar­chaient sur des planches posées entre les tentes. Les Bédouins, eux, mar­chaient pieds nus, comme tou­jours, et Nas­ser dit à Claire en sou­riant que ses ancêtres avaient les pieds faits du même maté­riau que le sol — que le sable ne brû­lait que les étrangers.

La fin appro­chait. Pas la fin du film — il res­tait des mois de tour­nage, au Maroc, en Espagne, à Almería, dans les stu­dios de Shep­per­ton en Angle­terre. Mais la fin de la Jor­da­nie. La fin du désert. Lean avait annon­cé que les der­nières scènes en exté­rieur jor­da­nien seraient bou­clées avant la troi­sième semaine de juillet. Après quoi, l’é­quipe se dis­per­se­rait — un mois de pause, puis le regrou­pe­ment au Maroc pour les scènes de Damas et les inté­rieurs de palais.

Claire sen­tait la fin comme on sent un chan­ge­ment de sai­son — dans l’air, dans les corps, dans les conver­sa­tions. Les tech­ni­ciens par­laient de ce qu’ils feraient pen­dant la pause — l’An­gle­terre, la famille, la pluie, toutes ces choses qui sem­blaient appar­te­nir à un autre monde, un monde ver­ti­cal de murs et de pla­fonds après ces mois d’ho­ri­zon­ta­li­té abso­lue. Les Bédouins figu­rants com­men­çaient à défaire les liens — cer­tains étaient déjà par­tis, retour­nés à leur vie, à leurs trou­peaux, au désert qui exis­tait avant le ciné­ma et qui exis­te­rait après.

Et entre Claire et O’Toole, quelque chose se modi­fiait. Pas un refroi­dis­se­ment — le contraire, peut-être. Une inten­si­fi­ca­tion qui avait le goût de l’ur­gence. Ils se retrou­vaient chaque nuit main­te­nant, sans plus se cacher, sans plus pré­tendre, et les tech­ni­ciens savaient et Lean savait et per­sonne ne disait rien parce que le tour­nage tou­chait à sa fin et que les règles s’as­sou­plissent tou­jours quand la fin est en vue. Ils fai­saient l’a­mour avec une fer­veur qui res­sem­blait à de la colère — pas l’un contre l’autre, contre le temps, contre le sablier qui se vidait, contre cette évi­dence muette que ce qu’ils vivaient ne sur­vi­vrait pas au départ.

Ils n’en par­laient pas. Claire ne deman­dait pas : et après ? O’Toole ne disait pas : viens avec moi au Maroc. Ils vivaient dans le pré­sent du désert, ce pré­sent éter­nel et sans bords qui était le men­songe le plus doux du monde — parce que le désert n’a­vait pas de futur, le désert n’a­vait pas de pas­sé, le désert était tou­jours main­te­nant, et tant qu’ils res­taient dans le désert, le main­te­nant durait.

Mais le main­te­nant ne durait pas.

*

Lean tour­na les der­nières scènes de la tra­ver­sée du Néfoud un mar­di de juillet. Ciel blanc. Cha­leur de forge. O’Toole mar­chait dans le sable — un plan-séquence de trois minutes, la camé­ra le sui­vant de dos, la sil­houette blanche qui rape­tis­sait dans l’im­men­si­té jus­qu’à n’être qu’un point, une tache de lumière dans l’o­céan rouge. Le plan sym­bo­li­sait la soli­tude de Law­rence, son englou­tis­se­ment dans le désert, et Lean le tour­na en une seule prise — chose raris­sime, qua­si mira­cu­leuse. O’Toole mar­cha, et la camé­ra le sui­vit, et le désert l’a­va­la, et quand Lean dit « Cou­pez » per­sonne ne bou­gea parce que ce qu’ils venaient de voir n’é­tait pas du ciné­ma, c’é­tait une disparition.

Le soir, Lean réunit l’é­quipe autour du feu. Il par­la peu — il par­lait tou­jours peu — mais ce qu’il dit eut la den­si­té d’un dis­cours. Il remer­cia les tech­ni­ciens. Remer­cia les Bédouins, par l’in­ter­mé­diaire d’un tra­duc­teur, avec des mots que Nas­ser qua­li­fia plus tard de « cor­rects mais sans âme, comme un télé­gramme ». Remer­cia O’Toole, en le regar­dant dans les yeux, avec une phrase unique :

— Vous avez don­né ce que je ne savais pas demander.

Et c’é­tait vrai. Lean avait deman­dé un acteur et O’Toole lui avait don­né un fan­tôme — un homme habi­té, au sens propre, par un mort qui mar­chait en lui et qui ne vou­lait pas par­tir. Le film serait un chef-d’œuvre. Tout le monde le sen­tait — pas dans la tête, dans le ventre, dans cette cer­ti­tude ani­male que quelque chose de grand s’é­tait pro­duit dans ce désert, entre ces falaises, sous ce soleil.

On but. Beau­coup. Le whis­ky cir­cu­la, puis l’a­rak qu’un figu­rant bédouin avait fait venir d’Am­man, puis une bou­teille de cognac sur­gie de nulle part que Sha­rif bran­dit comme un tro­phée. Les Bédouins chan­tèrent — des chants longs, mélan­co­liques, qui mon­taient et des­cen­daient comme les dunes elles-mêmes, et les tech­ni­ciens anglais écou­tèrent sans com­prendre les mots mais en com­pre­nant tout, parce que la musique du désert n’a­vait pas besoin de tra­duc­tion. Et O’Toole chan­ta aus­si — une bal­lade irlan­daise, d’a­bord seul, puis reprise par deux ou trois Anglais qui en connais­saient l’air, et sa voix de ténor mon­tait dans la nuit du Wadi Rum et se mêlait à la fumée du feu et aux étoiles et à l’im­men­si­té noire qui les entourait.

Claire ne pho­to­gra­phia pas. Elle posa le Lei­ca. Pour la deuxième fois seule­ment — la pre­mière avait été la nuit dans la tente, quand O’Toole avait dit le mot — elle posa l’ap­pa­reil et elle regar­da avec ses yeux nus, sans cadre, sans objec­tif, sans la pro­tec­tion de la dis­tance focale. Elle regar­da le feu et les visages et le désert et elle essaya de tout rete­nir par la seule force de la mémoire, de son insuf­fi­sante et magni­fique mémoire humaine.

Nas­ser s’as­sit à côté d’elle. Il tenait un verre de thé — tou­jours le thé, jamais l’al­cool, la sobrié­té du désert contre l’i­vresse du monde. Ils ne par­lèrent pas pen­dant un long moment. Puis Nas­ser dit :

— Vous reviendrez ?

— Je ne sais pas.

— Les gens disent tou­jours ça. Ils disent « je ne sais pas » et ça veut dire « non ». Ou ils disent « oui, bien sûr » et ça veut dire « non » aus­si. Per­sonne ne revient dans le désert. Le désert revient à vous, si vous avez de la chance. Mais vous, vous ne reve­nez pas.

Il but son thé. Regar­da les flammes.

— Mon grand-père n’a jamais par­don­né à Law­rence d’être par­ti. Il l’a atten­du pen­dant des années. Il mon­tait au som­met d’une dune chaque matin et il regar­dait vers le nord, vers Damas, vers l’An­gle­terre, et il atten­dait. Law­rence n’est jamais reve­nu. Il est mort sur une route d’An­gle­terre, sur une moto. Comme un idiot. Mon grand-père a pleu­ré toute une nuit. Et le matin, il a dit : main­te­nant c’est fini, et il n’a plus jamais pro­non­cé le nom de Lawrence.

Le feu cra­qua. Une bûche s’ef­fon­dra dans les braises et une gerbe d’é­tin­celles mon­ta vers les étoiles.

— Je vous laisse quelque chose, dit Claire. Elle sor­tit de son sac une enve­loppe — pas l’en­ve­loppe scel­lée du néga­tif de la chute, une autre, plus épaisse. Des tirages. Des pho­tos qu’elle avait faites pen­dant les semaines de tour­nage — Nas­ser buvant le thé à l’ombre d’un rocher, Nas­ser sur son cha­meau au cou­cher du soleil, Nas­ser riant avec les figu­rants entre les prises, Nas­ser de dos regar­dant le Wadi Rum.

Nas­ser prit l’en­ve­loppe. L’ou­vrit. Regar­da les pho­tos une par une, len­te­ment, avec la gra­vi­té d’un homme qui lit un texte sacré. Son visage ne tra­hit rien — ou presque rien. Un fré­mis­se­ment au coin des lèvres. Un éclat dans les yeux noirs.

— Mon grand-père disait : cet homme-là, Law­rence, il prend nos visages et il les met dans sa tête et il repart en Angle­terre avec.

Il leva les yeux vers Claire.

— Mais vous, vous les rendez.

Il ran­gea les pho­tos dans l’en­ve­loppe, l’en­ve­loppe dans sa robe, et se leva. Bros­sa le sable de ses mains. Et avec un geste que Claire ne lui avait jamais vu — solen­nel, presque céré­mo­niel —, il por­ta sa main droite à son cœur, puis à ses lèvres, puis à son front.

— Allez en paix, photographe.

Il s’é­loi­gna vers le feu des Bédouins. Claire le regar­da dis­pa­raître par­mi les sil­houettes assises et les voix basses et la musique de la raba­ba, et elle sut qu’elle ne le rever­rait pas. Pas parce qu’elle ne revien­drait pas — peut-être revien­drait-elle, peut-être pas, Nas­ser avait rai­son, le mot « peut-être » signi­fiait « non ». Mais parce que ce moment — ce moment-ci, le feu, la nuit, les étoiles, le geste de la main sur le cœur — ne se repro­dui­rait pas. Cer­tains moments n’ont qu’une seule occur­rence. Comme cer­taines pho­tos. Comme cer­taines nuits.

*

Le der­nier soir.

L’é­quipe par­tait le len­de­main matin. Amman d’a­bord, puis les avions vers Londres, Le Caire, Casa­blan­ca. Le cam­pe­ment était déjà à moi­tié démon­té — les tentes repliées, le maté­riel embal­lé dans des caisses, les camions char­gés. Le Wadi Rum se désha­billait, repre­nait sa nudi­té de tou­jours, et les traces du tour­nage — les ornières des véhi­cules, les empreintes, les cercles noirs des feux de camp — seraient effa­cées par le pre­mier vent de sable.

O’Toole vint cher­cher Claire à la tom­bée du jour. Il ne dit rien. Il prit sa main — la même main qui tenait le Lei­ca, la même main qui cadrait et déclen­chait et maî­tri­sait — et il l’en­traî­na hors du cam­pe­ment, vers le désert ouvert.

Ils mar­chèrent. Le sable cris­sait sous leurs pas et le soleil des­cen­dait devant eux, énorme, rouge, posé sur l’ho­ri­zon comme un sceau de cire brû­lante. Les falaises du Wadi Rum se dres­saient autour d’eux, immenses et indif­fé­rentes, et leur ombre s’al­lon­geait der­rière eux sur le sable — deux sil­houettes éti­rées, défor­mées, plus grandes qu’eux-mêmes.

Ils mar­chèrent jus­qu’à un endroit qu’O’­Toole sem­blait connaître — un replat de rocher au pied d’une falaise, abri­té du vent, d’où l’on voyait le désert entier se déployer vers le sud, vers l’A­ra­bie, vers l’in­fi­ni. Ils s’as­sirent. Le rocher était encore chaud du soleil de la jour­née. La cha­leur mon­tait dans leurs corps par les jambes, par les mains posées sur la pierre, et la lumière du cou­chant fai­sait du monde entier un incen­die lent et silencieux.

— Lean veut que je conti­nue en sep­tembre, dit O’Toole. Le Maroc. Les scènes de Damas. Puis l’Es­pagne. Puis les stu­dios à Londres. Encore six mois. Un an peut-être.

— Je sais.

— Et toi ?

Claire regar­da le désert. L’ho­ri­zon flam­boyait. Des oiseaux — des mar­ti­nets, peut-être, ou des hiron­delles du désert — tra­çaient des courbes rapides dans le ciel embrasé.

— Mon contrat s’ar­rête ici. La Jor­da­nie, c’é­tait tout. La pro­duc­tion a ses propres pho­to­graphes pour le Maroc.

Un silence. Long. Mesu­ré par le soleil qui des­cen­dait, mil­li­mètre par mil­li­mètre, vers la ligne du monde.

— Viens quand même, dit O’Toole.

— Comme quoi ?

— Comme toi. Comme Claire. Pas comme pho­to­graphe. Comme…

Il ne ter­mi­na pas. Le mot qu’il ne disait pas flot­ta entre eux — com­pagne, amante, femme, aucun de ces mots n’é­tait le bon, aucun ne pou­vait conte­nir ce qu’ils étaient l’un pour l’autre dans ce désert, dans cette lumière, dans cette paren­thèse qui se refermait.

— Tu sais que ce n’est pas pos­sible, dit Claire.

— Pour­quoi ?

— Parce que je ne suis pas une femme qui suit. Je suis une femme qui cadre. Et si je te suis au Maroc sans mon appa­reil, sans mon tra­vail, sans ma rai­son d’être là, je deviens quoi ? L’ombre d’une ombre. La femme de Law­rence. Pas même — la femme de l’ac­teur qui joue Law­rence. Et dans six mois, quand le film sera fini et que le monde entier te connaî­tra, je serai quoi ? Un sou­ve­nir du désert. Une anec­dote de tournage.

— Tu ne seras jamais une anecdote.

— Si. Et tu le sais. Et c’est pour ça que je t’aime — parce que tu le sais et que tu le dis quand même.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle le disait. Le mot. Le même mot qu’il avait lâché dans la tente, un soir de déses­poir et de whis­ky. Sauf qu’elle le disait à l’air libre, sous le ciel du Wadi Rum, dans la lumière du der­nier soir, et le mot était à la fois une décla­ra­tion et un adieu, les deux noués si ser­ré qu’on ne pou­vait pas les démêler.

O’Toole ne répon­dit pas. Il la regar­da — ce regard, encore, tou­jours, le regard qui voyait tout et qui ne don­nait rien, le regard de Law­rence dans la cour de l’A­me­ri­can Colo­ny en 1918, le regard de l’homme qui prend les visages et repart avec. Puis il détour­na les yeux vers le soleil qui tou­chait l’ho­ri­zon et qui com­men­çait à se dis­soudre, le bord infé­rieur s’a­pla­tis­sant contre la terre, la lumière virant du rouge à l’é­car­late puis à un vio­let pro­fond que Claire n’a­vait jamais vu, un vio­let de deuil, un vio­let de fin.

— Tu sais ce que Lean m’a dit ce matin ? dit O’Toole. Il m’a dit : « Le pro­blème avec les grands rôles, c’est qu’ils vous changent. Vous entrez dans un per­son­nage et quand vous en sor­tez, vous n’êtes plus la même per­sonne. C’est le prix. Et les acteurs qui refusent de payer le prix ne jouent jamais rien de grand. » Il a dit ça et il est par­ti. Et je me suis deman­dé quel prix j’é­tais en train de payer.

Claire prit son appa­reil. Le der­nier réflexe, le der­nier geste pro­fes­sion­nel, le geste qui la défi­nis­sait. Elle le leva vers O’Toole, assis sur le rocher, le visage décou­pé par la lumière du cou­chant — une moi­tié embra­sée, l’autre dans l’ombre, exac­te­ment comme la pre­mière pho­to, celle du pre­mier soir, quand il l’a­vait emme­née au bord du cam­pe­ment pour lui mon­trer le Wadi Rum. La boucle se fer­mait. La pre­mière pho­to et la der­nière, le même visage, la même lumière, le même par­tage entre l’ombre et l’or. Sauf que le visage avait chan­gé. Il était plus creu­sé, plus usé, plus beau aus­si, de cette beau­té qui n’ap­pa­raît que quand quelque chose a été per­du — l’in­sou­ciance, peut-être, ou l’in­no­cence, ou cette fron­tière entre soi et un autre que le désert avait dissoute.

Clic.

La der­nière photo.

O’Toole sou­rit. Le petit sou­rire, pas le grand. Le sou­rire pri­vé, le sou­rire qui n’é­tait pas pour le monde mais pour elle seule.

— Tu m’as encore pris quelque chose, dit-il.

— Et je te l’ai rendu.

Le soleil dis­pa­rut. Le froid vint. L’obs­cu­ri­té mon­ta du sol comme une marée et les pre­mières étoiles appa­rurent, timides d’a­bord puis inso­lentes, enva­his­sant le ciel avec une pro­fu­sion obs­cène. Le désert cra­qua — ce bruit que fait la pierre quand elle se contracte dans le froid, un cra­que­ment sec, miné­ral, le bruit des os de la terre.

Ils res­tèrent assis sur le rocher jus­qu’à ce que la nuit soit com­plète. Ils ne par­lèrent plus. Il n’y avait plus besoin de par­ler. Les mots avaient fait leur tra­vail — décla­ra­tion et adieu, amour et renon­ce­ment, les deux faces de la même pièce. Il res­tait les corps — sa main sur la sienne, son épaule contre la sienne, la cha­leur dimi­nuante du rocher sous eux et le froid crois­sant de l’air autour, et le silence du Wadi Rum qui les enve­lop­pait comme il enve­lop­pait tout, les vivants et les morts, les acteurs et les fan­tômes, les pierres et les hommes.

Puis ils ren­trèrent au cam­pe­ment. Les der­niers feux brû­laient. Les der­nières voix mur­mu­raient. Le groupe élec­tro­gène avait été éteint — pour la pre­mière fois depuis des mois, le cam­pe­ment était plon­gé dans le noir com­plet, éclai­ré seule­ment par les braises et les étoiles. Et dans ce noir, ils se trou­vèrent une der­nière fois — pas dans une tente, pas sur un lit de camp, pas entre des murs — à même le sable, der­rière le der­nier camion, sous le ciel nu, avec le froid et les étoiles et le Wadi Rum tout entier comme témoin. Et ce fut plus lent et plus triste et plus vrai que toutes les autres fois, parce que c’é­tait la der­nière et qu’ils le savaient, et que les der­nières fois ont cette qua­li­té ter­rible d’être à la fois les plus intenses et les plus irréelles, comme si le corps savait qu’il fabri­quait un sou­ve­nir et s’ap­pli­quait à le rendre inoubliable.

*

Le matin.

Claire se réveilla seule. Le sable à côté d’elle était froid — O’Toole était par­ti avant l’aube, comme Law­rence par­tait tou­jours, sans dire au revoir. He left without saying good­bye. He always did.

Le cam­pe­ment se démon­tait dans la lumière du pre­mier soleil. Des hommes char­geaient les camions. Des tentes s’ef­fon­draient comme des pou­mons vidés de leur air. Le Wadi Rum repre­nait sa forme — vaste, nu, indif­fé­rent. Dans quelques jours, le vent aurait effa­cé toute trace. Dans quelques semaines, le sable aurait recou­vert les empreintes, les ornières, les cercles de cendre. Le désert ne gar­dait rien. Le désert ne devait rien à personne.

Claire se leva. Bros­sa le sable de ses vête­ments, de ses che­veux. Prit son sac de maté­riel. Véri­fia les boî­tiers — le noir et blanc, la cou­leur. Véri­fia les pel­li­cules. Les néga­tifs étaient ran­gés dans des enve­loppes numé­ro­tées, pro­té­gées, clas­sées par date. Des cen­taines d’i­mages. Tout un été conte­nu dans des bandes de cel­lu­loïd et de géla­tine argentique.

Elle cher­cha O’Toole du regard. Il était près du pre­mier camion, en jean et che­mise blanche — la même che­mise blanche que le pre­mier soir, quand il avait tra­ver­sé le cam­pe­ment et qu’elle l’a­vait recon­nu à cin­quante mètres. Il par­lait avec Lean. Deux hommes debout devant un camion, dans la lumière du matin, et entre eux une conver­sa­tion que Claire ne pou­vait pas entendre mais dont elle devi­nait la teneur — les pro­chaines étapes, le Maroc, le plan­ning, les scènes à tour­ner. Le tra­vail. Tou­jours le tra­vail. Le film conti­nuait. Law­rence conti­nuait. La machine ne s’ar­rê­tait pas.

O’Toole tour­na la tête. La vit. Leva la main — un geste bref, presque mili­taire, un salut de loin. Pas un au revoir. Pas un adieu. Un salut. Le genre de geste qu’on fait à quel­qu’un qu’on retrou­ve­ra, même quand on sait qu’on ne le retrou­ve­ra pas.

Claire leva la main en retour. Le même geste. Le même mensonge.

Puis elle mon­ta dans le véhi­cule qui par­tait vers Amman. La por­tière cla­qua. Le moteur démar­ra. La jeep s’en­ga­gea sur la piste et le cam­pe­ment rape­tis­sa dans le rétro­vi­seur — les camions, les tentes res­tantes, les sil­houettes des hommes, et quelque part par­mi eux un homme en che­mise blanche qui ne la regar­dait plus, qui regar­dait le désert, qui regar­dait ailleurs, qui regar­dait déjà le Maroc, déjà Law­rence, déjà le pro­chain cos­tume, la pro­chaine transformation.

Claire ne se retour­na pas. Elle regar­dait devant elle, la piste de sable rouge qui mon­tait vers le nord, vers Amman, vers l’a­vion, vers Londres, vers le reste de sa vie. Le Lei­ca était sur ses genoux. La pierre de Nas­ser était dans sa poche. Et dans ses boî­tiers, dans ses enve­loppes, dans ses néga­tifs soi­gneu­se­ment ran­gés, un homme mar­chait encore dans le désert, en blanc, sous un soleil qui ne se cou­che­rait jamais — figé pour tou­jours dans l’argent et la lumière, à mi-che­min entre Peter et Law­rence, entre le réel et le mythe, entre l’ombre et la clarté.

L’ombre blanche.

Le Wadi Rum dis­pa­rut der­rière une col­line. La route tour­nait. Claire fer­ma les yeux et le désert conti­nua der­rière ses pau­pières, rouge et silen­cieux et immense, et il conti­nue­rait long­temps, des mois, des années, chaque fois qu’elle fer­me­rait les yeux, chaque fois qu’elle entre­rait dans sa chambre noire et que la lumière rouge tom­be­rait sur ses mains et que les images appa­raî­traient dans le bain chi­mique — le visage, la robe, le sable, les étoiles — tout revien­drait, intact, inal­té­ré, comme reviennent les choses que le désert a prises et qu’il ne rend qu’aux yeux fermés.

VIII — L’eau de rose

Elle revint à Jérusalem.

Elle ne savait pas pour­quoi — ou plu­tôt elle le savait mais ne vou­lait pas le for­mu­ler, parce que for­mu­ler les choses c’é­tait les cadrer et qu’elle avait posé le cadre, elle avait posé l’ap­pa­reil, elle avait lais­sé le Wadi Rum se refer­mer der­rière elle sans une pho­to de plus. À Amman, au lieu de prendre l’a­vion pour Londres, elle avait pris un taxi col­lec­tif vers l’est, vers le pont, vers la fron­tière, vers Jéru­sa­lem. Le chauf­feur avait haus­sé les sour­cils — une Anglaise seule, avec des sacs de maté­riel pho­to­gra­phique, qui vou­lait aller à Jéru­sa­lem-Est en plein mois de juillet. Mais il l’a­vait prise. Il met­tait de la musique égyp­tienne sur l’au­to­ra­dio — Oum Kal­thoum, cette voix qui durait des heures, qui ne finis­sait jamais, qui mon­tait et redes­cen­dait comme le souffle d’un monde plus ancien que les frontières.

Elle arri­va à l’A­me­ri­can Colo­ny en fin d’a­près-midi. La lumière de Jéru­sa­lem l’ac­cueillit — pas la lumière du désert, pas cette forge blanche qui écra­sait tout, mais la lumière de pierre, la lumière réflé­chie par les murailles et les façades de cal­caire, une lumière dorée, presque solide, qui don­nait aux choses leurs contours les plus doux. Claire se tint devant la porte de l’hô­tel et res­pi­ra. Cire et eau de rose. Le par­fum n’a­vait pas chan­gé. Rien n’a­vait chan­gé. L’A­me­ri­can Colo­ny était ce qu’il avait tou­jours été — un navire ancré au milieu de la tem­pête, immo­bile pen­dant que le monde dehors se déchirait.

Yus­sef était der­rière le comp­toir. Quand il la vit entrer, il ne mar­qua aucune sur­prise — il ne mar­quait jamais de sur­prise, la sur­prise était un luxe qu’il s’é­tait refu­sé depuis long­temps, ou peut-être l’a­vait-il sim­ple­ment vue venir, avec cette pres­cience des concierges d’hô­tel qui savent lire les départs et les retours comme d’autres lisent les nuages.

— Made­moi­selle Whit­field. La même chambre ?

— S’il vous plaît.

— Mon­sieur O’Toole n’est pas avec vous.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait même pas un constat — c’é­tait une poli­tesse, une façon de mar­quer l’ab­sence sans la sou­li­gner, de recon­naître le vide sans y insister.

— Non, dit Claire. Il est au Maroc. Bientôt.

— Bien­tôt, répé­ta Yus­sef. Il posa la clé sur le comp­toir. La même clé, le même métal usé par des mil­liers de mains. Puis il ajou­ta, très bas, comme s’il se par­lait à lui-même : Cet hôtel garde les gens qui reviennent. Les autres, il les oublie.

Claire prit la clé. Mon­ta l’es­ca­lier. Le cou­loir du pre­mier étage, la porte, la chambre aux murs de pierre. Tout était là — le pla­fond voû­té, les motifs bleus et ocre, le lit, l’ar­moire de cèdre, la fenêtre en arche qui don­nait sur la cour inté­rieure. Les oran­gers. Le bas­sin. Le silence.

Elle posa ses sacs. S’as­sit sur le lit. Et pour la pre­mière fois depuis le début de tout — depuis Londres, depuis l’a­vion pour Amman, depuis le pre­mier soir au Wadi Rum, depuis le sou­rire d’O’­Toole dans la lumière du cou­chant — elle pleu­ra. Pas long­temps. Pas bruyam­ment. Un pleur sec, bref, qui mon­tait de la poi­trine et sor­tait par les yeux sans détour, sans san­glot, comme l’eau sort d’une source — parce qu’elle est là, parce qu’il faut qu’elle sorte, parce que le corps sait des choses que l’es­prit refuse.

Puis elle s’ar­rê­ta. Essuya ses yeux. Ouvrit la fenêtre. L’air du soir entra — l’air de Jéru­sa­lem, char­gé de pierre et de prière et de cette odeur indé­fi­nis­sable que la ville exha­lait à la tom­bée du jour, un mélange de jas­min, de pain chaud, de pous­sière et de quelque chose de plus ancien, de litur­gique, comme si les siècles de fumée d’en­cens avaient impré­gné l’at­mo­sphère elle-même.

Le muez­zin appe­la. La voix mon­ta dans le cré­pus­cule, soli­taire d’a­bord, puis rejointe par d’autres voix, d’autres mina­rets, un chœur dis­per­sé qui se répon­dait d’un bout à l’autre de la ville, et les cloches des églises chré­tiennes son­nèrent aus­si, quelque part du côté du Saint-Sépulcre, et pen­dant un ins­tant les deux sons se super­po­sèrent — l’ap­pel et le carillon, l’a­rabe et le bronze — dans une dis­so­nance qui n’en était pas une, qui était plu­tôt une har­mo­nie secrète, une entente sou­ter­raine entre des mondes qui se croyaient ennemis.

Claire écou­ta. Et elle sut pour­quoi elle était revenue.

*

Le len­de­main matin, elle se leva à l’aube.

La cour de l’A­me­ri­can Colo­ny était vide. Les oran­gers jetaient des ombres longues sur les dalles et la fon­taine ne cou­lait tou­jours pas mais l’eau stag­nante dans sa vasque cap­tait la pre­mière lumière et la ren­voyait en éclats trem­blants sur les murs blancs. Un chat — gris, maigre, sou­ve­rain — tra­ver­sa la cour avec la len­teur d’un diplo­mate et dis­pa­rut sous un bougainvillier.

Claire s’ins­tal­la à une table sous les oran­gers. Devant elle, les enve­loppes de néga­tifs. Toutes. Des semaines entières de tra­vail — le Wadi Rum, le tour­nage, Aqa­ba, Jéru­sa­lem, les visages, les pay­sages, les scènes. Des cen­taines d’i­mages qui n’exis­taient encore que dans le noir, expo­sées mais non révé­lées, latentes, en attente.

Elle com­men­ça à trier. Enve­loppe par enve­loppe, rou­leau par rou­leau. Elle ne les déve­lop­pait pas — elle n’a­vait pas de chambre noire ici, pas de bac, pas de chi­mie. Elle triait les enve­loppes, véri­fiait les numé­ros, les dates. Elle met­tait de l’ordre dans le chaos de l’é­té. Et en tri­ant, elle revoyait — pas les images elles-mêmes, qu’elle ne pou­vait pas voir à tra­vers l’o­pa­ci­té pro­tec­trice des enve­loppes, mais les moments. Chaque enve­loppe était un moment. Le 14 mai — la che­vau­chée, les soixante cha­meaux. Le 22 mai — Omar Sha­rif et sa mous­tache. Le 3 juin — O’Toole au som­met de la dune, de pro­fil, la pho­to que Lean avait remar­quée. Le 15 juin — la charge d’A­qa­ba, le trem­ble­ment de terre. Le 28 juin — la chute. L’en­ve­loppe scel­lée, « Ne pas développer. »

Elle prit cette enve­loppe. La tint dans ses mains. La retour­na. Le crayon avait un peu bavé — la cha­leur, la sueur. Elle pen­sa à ce qu’il y avait dedans — le corps en l’air, la robe déployée, l’ins­tant entre le vol et la chute. L’i­mage la plus vraie qu’elle ait jamais prise — et la seule qu’elle avait déci­dé de ne pas regarder.

Elle la repo­sa. Intacte. Scel­lée. Le noir gar­de­rait ce qu’il avait.

— Vous tra­vaillez tôt.

Ingrid. Debout dans l’en­ca­dre­ment d’une porte que Claire n’a­vait pas vue s’ou­vrir. En robe de lin blanc cette fois, les che­veux blancs encore défaits, les pieds nus sur les dalles. Elle avait un pla­teau dans les mains — une théière, deux tasses, un pot de miel. Elle posa le pla­teau sur la table sans deman­der la per­mis­sion, s’as­sit en face de Claire, et ver­sa le thé.

— Du thé à la sauge, dit-elle. La recette bédouine. Yus­sef me l’a apprise il y a qua­rante ans. Les Sué­dois boivent du café. Les Arabes boivent du thé. Je suis deve­nue arabe en qua­rante ans. C’est ce que fait Jéru­sa­lem — elle vous trans­forme sans vous prévenir.

Claire prit la tasse. La cha­leur du verre entre ses paumes. Le par­fum de la sauge — vert, un peu amer, ter­restre. Le même thé que Nas­ser lui pré­pa­rait dans le désert. Le même geste de ver­ser de haut, le filet conti­nu, la mousse.

— Votre ami est par­ti, dit Ingrid.

— Oui.

— Mais vous êtes revenue.

— Oui.

Ingrid but une gor­gée. Regar­da les oran­gers. Le soleil mon­tait et la lumière dans la cour chan­geait de minute en minute — pas­sant du rose au doré, du doré au blanc, avec une len­teur de cérémonie.

— En 1918, dit Ingrid, quand Law­rence a séjour­né ici, ma mère était enceinte de moi. Elle avait vingt-trois ans. Mon père était au nord, à Naplouse, avec les troupes d’Al­len­by. Ma mère était seule dans cet hôtel avec les colons et les sol­dats et les réfu­giés. Et Law­rence est arri­vé un soir, sans pré­ve­nir, cou­vert de pous­sière, avec des yeux — ma mère disait tou­jours « des yeux de noyé ». Il a deman­dé une chambre. Il est res­té trois semaines. Il ne par­lait à per­sonne. Ma mère lui appor­tait le thé le matin et il la remer­ciait en arabe et c’é­tait la seule phrase qu’il pro­non­çait de toute la journée.

Elle repo­sa sa tasse.

— Et puis un matin il n’é­tait plus là. La chambre était vide. Le lit était fait. Il avait lais­sé un livre sur la table de nuit — un recueil de poèmes, en anglais. Ma mère l’a gar­dé. Je l’ai encore. Et à l’in­té­rieur, sur la page de garde, il avait écrit une phrase. Pas une dédi­cace — une phrase. À per­sonne. Au livre. Au mur. À l’hô­tel peut-être.

— Quelle phrase ?

Ingrid la regar­da. Ses yeux pâles, déla­vés, qui avaient vu soixante ans de Jéru­sa­lem — les Turcs, les Anglais, les guerres, les par­ti­tions, les réfu­giés, les espions, les prêtres, les fous.

— « I have lear­ned that there is no end, only leaving. »

Claire ne dit rien. La phrase flot­ta dans l’air de la cour, par­mi les oran­gers et la lumière et le par­fum de la sauge, et elle pen­sa à O’Toole levant la main depuis le cam­pe­ment — le salut bref, le geste de celui qui part —, et elle pen­sa à la Porte de Man­del­baum — les vingt mètres entre deux mondes —, et elle pen­sa à Eich­mann dans sa cage de verre et à Nas­ser sur son rocher et à Father Mikael et son arak et à Yus­sef et son sou­rire gar­dé en réserve, et elle pen­sa que cette phrase — il n’y a pas de fin, seule­ment des départs — était la véri­té la plus exacte qu’elle ait jamais enten­due sur cet endroit, sur cet hôtel, sur cette ville, sur cette chose qui s’é­tait pas­sée entre elle et un homme en blanc dans un désert rouge.

— Je peux vous mon­trer le livre, dit Ingrid. Si vous voulez.

— Plus tard. Pas maintenant.

— Oui. Plus tard.

Elles burent le thé en silence. Le soleil attei­gnit la cour et les ombres des oran­gers rac­cour­cirent d’un coup, se ramas­sant au pied des troncs comme des ani­maux qui se couchent. Le chat gris réap­pa­rut, tra­ver­sa un rec­tangle de lumière, et s’ins­tal­la sur la mar­gelle de la fon­taine avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui pos­sède les lieux.

Claire regar­da ses mains. Les mains d’hor­lo­ger, les mains de pho­to­graphe. Les mains qui avaient tenu le Lei­ca et tenu O’Toole et tenu la clé de la chambre d’A­qa­ba et tenu la pierre de Nas­ser et tenu les néga­tifs qui conte­naient un été entier de lumière. Ses mains étaient vides main­te­nant. Et c’é­tait bien. Le vide était néces­saire. Le vide était ce qui res­tait quand les images avaient été prises et que le sujet était par­ti et que le désert avait recou­vert les traces. Le vide n’é­tait pas l’ab­sence — le vide était l’es­pace où quelque chose de nou­veau pou­vait advenir.

Elle prit son Lei­ca. Le sou­le­va. Visa la cour — les oran­gers, la fon­taine, le chat, les dalles de pierre, la lumière de Jéru­sa­lem qui tom­bait sur tout cela avec l’im­par­tia­li­té des choses éter­nelles. Ingrid dans le cadre, de pro­fil, la tasse de thé entre les mains, le visage tour­né vers le soleil, les yeux fermés.

Et sur la table, les enve­loppes de néga­tifs. Les cen­taines d’i­mages non encore révé­lées. Le corps en l’air. Le feu de camp. La charge d’A­qa­ba. Le pro­fil contre la dune. La der­nière lumière du der­nier soir. Peter. Law­rence. Le troi­sième homme. L’ombre blanche dans le noir du cel­lu­loïd, atten­dant patiem­ment qu’on la laisse naître.

Claire déclen­cha.

Clic.

La pre­mière image de l’après.

Et Jéru­sa­lem conti­nua autour d’elle — les muez­zins et les cloches et les pas dans les ruelles et la pierre chaude et la pierre froide et les morts sous les murs et les vivants sur les murs et l’hô­tel au milieu de tout, vais­seau immo­bile, cour aux oran­gers, cire et eau de rose, gar­dant en son sein les fan­tômes de tous ceux qui étaient pas­sés et qui étaient par­tis — Law­rence en 1918, O’Toole en 1961, et tous les autres, les nom­més et les ano­nymes, les flam­boyants et les dis­crets, ceux qui avaient lais­sé une phrase dans un livre et ceux qui n’a­vaient rien lais­sé du tout — et Claire par­mi eux main­te­nant, Claire et son appa­reil et ses néga­tifs et ses mains vides, Claire qui ne par­tait pas encore, pas tout de suite, qui res­tait un matin de plus dans la lumière de cette ville impos­sible, un matin de plus sous les oran­gers de l’A­me­ri­can Colo­ny, un matin de plus avec le fan­tôme d’un homme en blanc qui mar­chait quelque part dans le désert de sa mémoire et qui ne revien­drait pas, qui ne revien­draient jamais, parce qu’il n’y a pas de fin, seule­ment des départs —

et la lumière sur les murailles

et le silence après le clic

et le matin qui continue.

Tags de cet article: , ,