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L’ombre blanche — Cha­pitres 7 et 8

L’ombre blanche — Cha­pitres 7 et 8

L’ombre blanche

L’ombre blanche

Cha­pitres 7 et 8

VII — La der­nière lumière

Le poi­gnet gué­rit. La côte gué­rit. O’Toole remon­ta sur un cha­meau cinq jours après la chute, contre l’a­vis du méde­cin, et tour­na une scène de dia­logue assis que Lean avait impro­vi­sée pour ména­ger son corps tout en avan­çant le film. Il gri­ma­çait entre les prises mais ne se plai­gnait pas. La dou­leur — Claire s’en sou­vint, il l’a­vait dit lui-même — la dou­leur le ren­dait réel. Et les scènes tour­nées dans ces jours-là, avec O’Toole bles­sé, ralen­ti, les gestes plus éco­nomes, le visage creu­sé par les nuits blanches et l’al­cool et la côte qui tirait, furent par­mi les plus bou­le­ver­santes du film. Lean le savait. Lean l’a­vait peut-être cal­cu­lé — avec cet homme, il était impos­sible de dis­tin­guer la pro­vi­dence du plan.

Juillet arri­va. La cha­leur devint une chose solide, un mur de cha­leur qu’on tra­ver­sait chaque matin en sor­tant de la tente comme on tra­verse un rideau d’eau brû­lante. Le sable était si chaud à midi que les tech­ni­ciens mar­chaient sur des planches posées entre les tentes. Les Bédouins, eux, mar­chaient pieds nus, comme tou­jours, et Nas­ser dit à Claire en sou­riant que ses ancêtres avaient les pieds faits du même maté­riau que le sol — que le sable ne brû­lait que les étrangers.

La fin appro­chait. Pas la fin du film — il res­tait des mois de tour­nage, au Maroc, en Espagne, à Almería, dans les stu­dios de Shep­per­ton en Angle­terre. Mais la fin de la Jor­da­nie. La fin du désert. Lean avait annon­cé que les der­nières scènes en exté­rieur jor­da­nien seraient bou­clées avant la troi­sième semaine de juillet. Après quoi, l’é­quipe se dis­per­se­rait — un mois de pause, puis le regrou­pe­ment au Maroc pour les scènes de Damas et les inté­rieurs de palais.

Claire sen­tait la fin comme on sent un chan­ge­ment de sai­son — dans l’air, dans les corps, dans les conver­sa­tions. Les tech­ni­ciens par­laient de ce qu’ils feraient pen­dant la pause — l’An­gle­terre, la famille, la pluie, toutes ces choses qui sem­blaient appar­te­nir à un autre monde, un monde ver­ti­cal de murs et de pla­fonds après ces mois d’ho­ri­zon­ta­li­té abso­lue. Les Bédouins figu­rants com­men­çaient à défaire les liens — cer­tains étaient déjà par­tis, retour­nés à leur vie, à leurs trou­peaux, au désert qui exis­tait avant le ciné­ma et qui exis­te­rait après.

Et entre Claire et O’Toole, quelque chose se modi­fiait. Pas un refroi­dis­se­ment — le contraire, peut-être. Une inten­si­fi­ca­tion qui avait le goût de l’ur­gence. Ils se retrou­vaient chaque nuit main­te­nant, sans plus se cacher, sans plus pré­tendre, et les tech­ni­ciens savaient et Lean savait et per­sonne ne disait rien parce que le tour­nage tou­chait à sa fin et que les règles s’as­sou­plissent tou­jours quand la fin est en vue. Ils fai­saient l’a­mour avec une fer­veur qui res­sem­blait à de la colère — pas l’un contre l’autre, contre le temps, contre le sablier qui se vidait, contre cette évi­dence muette que ce qu’ils vivaient ne sur­vi­vrait pas au départ.

Ils n’en par­laient pas. Claire ne deman­dait pas : et après ? O’Toole ne disait pas : viens avec moi au Maroc. Ils vivaient dans le pré­sent du désert, ce pré­sent éter­nel et sans bords qui était le men­songe le plus doux du monde — parce que le désert n’a­vait pas de futur, le désert n’a­vait pas de pas­sé, le désert était tou­jours main­te­nant, et tant qu’ils res­taient dans le désert, le main­te­nant durait.

Mais le main­te­nant ne durait pas.

*

Lean tour­na les der­nières scènes de la tra­ver­sée du Néfoud un mar­di de juillet. Ciel blanc. Cha­leur de forge. O’Toole mar­chait dans le sable — un plan-séquence de trois minutes, la camé­ra le sui­vant de dos, la sil­houette blanche qui rape­tis­sait dans l’im­men­si­té jus­qu’à n’être qu’un point, une tache de lumière dans l’o­céan rouge. Le plan sym­bo­li­sait la soli­tude de Law­rence, son englou­tis­se­ment dans le désert, et Lean le tour­na en une seule prise — chose raris­sime, qua­si mira­cu­leuse. O’Toole mar­cha, et la camé­ra le sui­vit, et le désert l’a­va­la, et quand Lean dit « Cou­pez » per­sonne ne bou­gea parce que ce qu’ils venaient de voir n’é­tait pas du ciné­ma, c’é­tait une disparition.

Le soir, Lean réunit l’é­quipe autour du feu. Il par­la peu — il par­lait tou­jours peu — mais ce qu’il dit eut la den­si­té d’un dis­cours. Il remer­cia les tech­ni­ciens. Remer­cia les Bédouins, par l’in­ter­mé­diaire d’un tra­duc­teur, avec des mots que Nas­ser qua­li­fia plus tard de « cor­rects mais sans âme, comme un télé­gramme ». Remer­cia O’Toole, en le regar­dant dans les yeux, avec une phrase unique :

— Vous avez don­né ce que je ne savais pas demander.

Et c’é­tait vrai. Lean avait deman­dé un acteur et O’Toole lui avait don­né un fan­tôme — un homme habi­té, au sens propre, par un mort qui mar­chait en lui et qui ne vou­lait pas par­tir. Le film serait un chef-d’œuvre. Tout le monde le sen­tait — pas dans la tête, dans le ventre, dans cette cer­ti­tude ani­male que quelque chose de grand s’é­tait pro­duit dans ce désert, entre ces falaises, sous ce soleil.

On but. Beau­coup. Le whis­ky cir­cu­la, puis l’a­rak qu’un figu­rant bédouin avait fait venir d’Am­man, puis une bou­teille de cognac sur­gie de nulle part que Sha­rif bran­dit comme un tro­phée. Les Bédouins chan­tèrent — des chants longs, mélan­co­liques, qui mon­taient et des­cen­daient comme les dunes elles-mêmes, et les tech­ni­ciens anglais écou­tèrent sans com­prendre les mots mais en com­pre­nant tout, parce que la musique du désert n’a­vait pas besoin de tra­duc­tion. Et O’Toole chan­ta aus­si — une bal­lade irlan­daise, d’a­bord seul, puis reprise par deux ou trois Anglais qui en connais­saient l’air, et sa voix de ténor mon­tait dans la nuit du Wadi Rum et se mêlait à la fumée du feu et aux étoiles et à l’im­men­si­té noire qui les entourait.

Claire ne pho­to­gra­phia pas. Elle posa le Lei­ca. Pour la deuxième fois seule­ment — la pre­mière avait été la nuit dans la tente, quand O’Toole avait dit le mot — elle posa l’ap­pa­reil et elle regar­da avec ses yeux nus, sans cadre, sans objec­tif, sans la pro­tec­tion de la dis­tance focale. Elle regar­da le feu et les visages et le désert et elle essaya de tout rete­nir par la seule force de la mémoire, de son insuf­fi­sante et magni­fique mémoire humaine.

Nas­ser s’as­sit à côté d’elle. Il tenait un verre de thé — tou­jours le thé, jamais l’al­cool, la sobrié­té du désert contre l’i­vresse du monde. Ils ne par­lèrent pas pen­dant un long moment. Puis Nas­ser dit :

— Vous reviendrez ?

— Je ne sais pas.

— Les gens disent tou­jours ça. Ils disent « je ne sais pas » et ça veut dire « non ». Ou ils disent « oui, bien sûr » et ça veut dire « non » aus­si. Per­sonne ne revient dans le désert. Le désert revient à vous, si vous avez de la chance. Mais vous, vous ne reve­nez pas.

Il but son thé. Regar­da les flammes.

— Mon grand-père n’a jamais par­don­né à Law­rence d’être par­ti. Il l’a atten­du pen­dant des années. Il mon­tait au som­met d’une dune chaque matin et il regar­dait vers le nord, vers Damas, vers l’An­gle­terre, et il atten­dait. Law­rence n’est jamais reve­nu. Il est mort sur une route d’An­gle­terre, sur une moto. Comme un idiot. Mon grand-père a pleu­ré toute une nuit. Et le matin, il a dit : main­te­nant c’est fini, et il n’a plus jamais pro­non­cé le nom de Lawrence.

Le feu cra­qua. Une bûche s’ef­fon­dra dans les braises et une gerbe d’é­tin­celles mon­ta vers les étoiles.

— Je vous laisse quelque chose, dit Claire. Elle sor­tit de son sac une enve­loppe — pas l’en­ve­loppe scel­lée du néga­tif de la chute, une autre, plus épaisse. Des tirages. Des pho­tos qu’elle avait faites pen­dant les semaines de tour­nage — Nas­ser buvant le thé à l’ombre d’un rocher, Nas­ser sur son cha­meau au cou­cher du soleil, Nas­ser riant avec les figu­rants entre les prises, Nas­ser de dos regar­dant le Wadi Rum.

Nas­ser prit l’en­ve­loppe. L’ou­vrit. Regar­da les pho­tos une par une, len­te­ment, avec la gra­vi­té d’un homme qui lit un texte sacré. Son visage ne tra­hit rien — ou presque rien. Un fré­mis­se­ment au coin des lèvres. Un éclat dans les yeux noirs.

— Mon grand-père disait : cet homme-là, Law­rence, il prend nos visages et il les met dans sa tête et il repart en Angle­terre avec.

Il leva les yeux vers Claire.

— Mais vous, vous les rendez.

Il ran­gea les pho­tos dans l’en­ve­loppe, l’en­ve­loppe dans sa robe, et se leva. Bros­sa le sable de ses mains. Et avec un geste que Claire ne lui avait jamais vu — solen­nel, presque céré­mo­niel —, il por­ta sa main droite à son cœur, puis à ses lèvres, puis à son front.

— Allez en paix, photographe.

Il s’é­loi­gna vers le feu des Bédouins. Claire le regar­da dis­pa­raître par­mi les sil­houettes assises et les voix basses et la musique de la raba­ba, et elle sut qu’elle ne le rever­rait pas. Pas parce qu’elle ne revien­drait pas — peut-être revien­drait-elle, peut-être pas, Nas­ser avait rai­son, le mot « peut-être » signi­fiait « non ». Mais parce que ce moment — ce moment-ci, le feu, la nuit, les étoiles, le geste de la main sur le cœur — ne se repro­dui­rait pas. Cer­tains moments n’ont qu’une seule occur­rence. Comme cer­taines pho­tos. Comme cer­taines nuits.

*

Le der­nier soir.

L’é­quipe par­tait le len­de­main matin. Amman d’a­bord, puis les avions vers Londres, Le Caire, Casa­blan­ca. Le cam­pe­ment était déjà à moi­tié démon­té — les tentes repliées, le maté­riel embal­lé dans des caisses, les camions char­gés. Le Wadi Rum se désha­billait, repre­nait sa nudi­té de tou­jours, et les traces du tour­nage — les ornières des véhi­cules, les empreintes, les cercles noirs des feux de camp — seraient effa­cées par le pre­mier vent de sable.

O’Toole vint cher­cher Claire à la tom­bée du jour. Il ne dit rien. Il prit sa main — la même main qui tenait le Lei­ca, la même main qui cadrait et déclen­chait et maî­tri­sait — et il l’en­traî­na hors du cam­pe­ment, vers le désert ouvert.

Ils mar­chèrent. Le sable cris­sait sous leurs pas et le soleil des­cen­dait devant eux, énorme, rouge, posé sur l’ho­ri­zon comme un sceau de cire brû­lante. Les falaises du Wadi Rum se dres­saient autour d’eux, immenses et indif­fé­rentes, et leur ombre s’al­lon­geait der­rière eux sur le sable — deux sil­houettes éti­rées, défor­mées, plus grandes qu’eux-mêmes.

Ils mar­chèrent jus­qu’à un endroit qu’O’­Toole sem­blait connaître — un replat de rocher au pied d’une falaise, abri­té du vent, d’où l’on voyait le désert entier se déployer vers le sud, vers l’A­ra­bie, vers l’in­fi­ni. Ils s’as­sirent. Le rocher était encore chaud du soleil de la jour­née. La cha­leur mon­tait dans leurs corps par les jambes, par les mains posées sur la pierre, et la lumière du cou­chant fai­sait du monde entier un incen­die lent et silencieux.

— Lean veut que je conti­nue en sep­tembre, dit O’Toole. Le Maroc. Les scènes de Damas. Puis l’Es­pagne. Puis les stu­dios à Londres. Encore six mois. Un an peut-être.

— Je sais.

— Et toi ?

Claire regar­da le désert. L’ho­ri­zon flam­boyait. Des oiseaux — des mar­ti­nets, peut-être, ou des hiron­delles du désert — tra­çaient des courbes rapides dans le ciel embrasé.

— Mon contrat s’ar­rête ici. La Jor­da­nie, c’é­tait tout. La pro­duc­tion a ses propres pho­to­graphes pour le Maroc.

Un silence. Long. Mesu­ré par le soleil qui des­cen­dait, mil­li­mètre par mil­li­mètre, vers la ligne du monde.

— Viens quand même, dit O’Toole.

— Comme quoi ?

— Comme toi. Comme Claire. Pas comme pho­to­graphe. Comme…

Il ne ter­mi­na pas. Le mot qu’il ne disait pas flot­ta entre eux — com­pagne, amante, femme, aucun de ces mots n’é­tait le bon, aucun ne pou­vait conte­nir ce qu’ils étaient l’un pour l’autre dans ce désert, dans cette lumière, dans cette paren­thèse qui se refermait.

— Tu sais que ce n’est pas pos­sible, dit Claire.

— Pour­quoi ?

— Parce que je ne suis pas une femme qui suit. Je suis une femme qui cadre. Et si je te suis au Maroc sans mon appa­reil, sans mon tra­vail, sans ma rai­son d’être là, je deviens quoi ? L’ombre d’une ombre. La femme de Law­rence. Pas même — la femme de l’ac­teur qui joue Law­rence. Et dans six mois, quand le film sera fini et que le monde entier te connaî­tra, je serai quoi ? Un sou­ve­nir du désert. Une anec­dote de tournage.

— Tu ne seras jamais une anecdote.

— Si. Et tu le sais. Et c’est pour ça que je t’aime — parce que tu le sais et que tu le dis quand même.

C’é­tait la pre­mière fois qu’elle le disait. Le mot. Le même mot qu’il avait lâché dans la tente, un soir de déses­poir et de whis­ky. Sauf qu’elle le disait à l’air libre, sous le ciel du Wadi Rum, dans la lumière du der­nier soir, et le mot était à la fois une décla­ra­tion et un adieu, les deux noués si ser­ré qu’on ne pou­vait pas les démêler.

O’Toole ne répon­dit pas. Il la regar­da — ce regard, encore, tou­jours, le regard qui voyait tout et qui ne don­nait rien, le regard de Law­rence dans la cour de l’A­me­ri­can Colo­ny en 1918, le regard de l’homme qui prend les visages et repart avec. Puis il détour­na les yeux vers le soleil qui tou­chait l’ho­ri­zon et qui com­men­çait à se dis­soudre, le bord infé­rieur s’a­pla­tis­sant contre la terre, la lumière virant du rouge à l’é­car­late puis à un vio­let pro­fond que Claire n’a­vait jamais vu, un vio­let de deuil, un vio­let de fin.

— Tu sais ce que Lean m’a dit ce matin ? dit O’Toole. Il m’a dit : « Le pro­blème avec les grands rôles, c’est qu’ils vous changent. Vous entrez dans un per­son­nage et quand vous en sor­tez, vous n’êtes plus la même per­sonne. C’est le prix. Et les acteurs qui refusent de payer le prix ne jouent jamais rien de grand. » Il a dit ça et il est par­ti. Et je me suis deman­dé quel prix j’é­tais en train de payer.

Claire prit son appa­reil. Le der­nier réflexe, le der­nier geste pro­fes­sion­nel, le geste qui la défi­nis­sait. Elle le leva vers O’Toole, assis sur le rocher, le visage décou­pé par la lumière du cou­chant — une moi­tié embra­sée, l’autre dans l’ombre, exac­te­ment comme la pre­mière pho­to, celle du pre­mier soir, quand il l’a­vait emme­née au bord du cam­pe­ment pour lui mon­trer le Wadi Rum. La boucle se fer­mait. La pre­mière pho­to et la der­nière, le même visage, la même lumière, le même par­tage entre l’ombre et l’or. Sauf que le visage avait chan­gé. Il était plus creu­sé, plus usé, plus beau aus­si, de cette beau­té qui n’ap­pa­raît que quand quelque chose a été per­du — l’in­sou­ciance, peut-être, ou l’in­no­cence, ou cette fron­tière entre soi et un autre que le désert avait dissoute.

Clic.

La der­nière photo.

O’Toole sou­rit. Le petit sou­rire, pas le grand. Le sou­rire pri­vé, le sou­rire qui n’é­tait pas pour le monde mais pour elle seule.

— Tu m’as encore pris quelque chose, dit-il.

— Et je te l’ai rendu.

Le soleil dis­pa­rut. Le froid vint. L’obs­cu­ri­té mon­ta du sol comme une marée et les pre­mières étoiles appa­rurent, timides d’a­bord puis inso­lentes, enva­his­sant le ciel avec une pro­fu­sion obs­cène. Le désert cra­qua — ce bruit que fait la pierre quand elle se contracte dans le froid, un cra­que­ment sec, miné­ral, le bruit des os de la terre.

Ils res­tèrent assis sur le rocher jus­qu’à ce que la nuit soit com­plète. Ils ne par­lèrent plus. Il n’y avait plus besoin de par­ler. Les mots avaient fait leur tra­vail — décla­ra­tion et adieu, amour et renon­ce­ment, les deux faces de la même pièce. Il res­tait les corps — sa main sur la sienne, son épaule contre la sienne, la cha­leur dimi­nuante du rocher sous eux et le froid crois­sant de l’air autour, et le silence du Wadi Rum qui les enve­lop­pait comme il enve­lop­pait tout, les vivants et les morts, les acteurs et les fan­tômes, les pierres et les hommes.

Puis ils ren­trèrent au cam­pe­ment. Les der­niers feux brû­laient. Les der­nières voix mur­mu­raient. Le groupe élec­tro­gène avait été éteint — pour la pre­mière fois depuis des mois, le cam­pe­ment était plon­gé dans le noir com­plet, éclai­ré seule­ment par les braises et les étoiles. Et dans ce noir, ils se trou­vèrent une der­nière fois — pas dans une tente, pas sur un lit de camp, pas entre des murs — à même le sable, der­rière le der­nier camion, sous le ciel nu, avec le froid et les étoiles et le Wadi Rum tout entier comme témoin. Et ce fut plus lent et plus triste et plus vrai que toutes les autres fois, parce que c’é­tait la der­nière et qu’ils le savaient, et que les der­nières fois ont cette qua­li­té ter­rible d’être à la fois les plus intenses et les plus irréelles, comme si le corps savait qu’il fabri­quait un sou­ve­nir et s’ap­pli­quait à le rendre inoubliable.

*

Le matin.

Claire se réveilla seule. Le sable à côté d’elle était froid — O’Toole était par­ti avant l’aube, comme Law­rence par­tait tou­jours, sans dire au revoir. He left without saying good­bye. He always did.

Le cam­pe­ment se démon­tait dans la lumière du pre­mier soleil. Des hommes char­geaient les camions. Des tentes s’ef­fon­draient comme des pou­mons vidés de leur air. Le Wadi Rum repre­nait sa forme — vaste, nu, indif­fé­rent. Dans quelques jours, le vent aurait effa­cé toute trace. Dans quelques semaines, le sable aurait recou­vert les empreintes, les ornières, les cercles de cendre. Le désert ne gar­dait rien. Le désert ne devait rien à personne.

Claire se leva. Bros­sa le sable de ses vête­ments, de ses che­veux. Prit son sac de maté­riel. Véri­fia les boî­tiers — le noir et blanc, la cou­leur. Véri­fia les pel­li­cules. Les néga­tifs étaient ran­gés dans des enve­loppes numé­ro­tées, pro­té­gées, clas­sées par date. Des cen­taines d’i­mages. Tout un été conte­nu dans des bandes de cel­lu­loïd et de géla­tine argentique.

Elle cher­cha O’Toole du regard. Il était près du pre­mier camion, en jean et che­mise blanche — la même che­mise blanche que le pre­mier soir, quand il avait tra­ver­sé le cam­pe­ment et qu’elle l’a­vait recon­nu à cin­quante mètres. Il par­lait avec Lean. Deux hommes debout devant un camion, dans la lumière du matin, et entre eux une conver­sa­tion que Claire ne pou­vait pas entendre mais dont elle devi­nait la teneur — les pro­chaines étapes, le Maroc, le plan­ning, les scènes à tour­ner. Le tra­vail. Tou­jours le tra­vail. Le film conti­nuait. Law­rence conti­nuait. La machine ne s’ar­rê­tait pas.

O’Toole tour­na la tête. La vit. Leva la main — un geste bref, presque mili­taire, un salut de loin. Pas un au revoir. Pas un adieu. Un salut. Le genre de geste qu’on fait à quel­qu’un qu’on retrou­ve­ra, même quand on sait qu’on ne le retrou­ve­ra pas.

Claire leva la main en retour. Le même geste. Le même mensonge.

Puis elle mon­ta dans le véhi­cule qui par­tait vers Amman. La por­tière cla­qua. Le moteur démar­ra. La jeep s’en­ga­gea sur la piste et le cam­pe­ment rape­tis­sa dans le rétro­vi­seur — les camions, les tentes res­tantes, les sil­houettes des hommes, et quelque part par­mi eux un homme en che­mise blanche qui ne la regar­dait plus, qui regar­dait le désert, qui regar­dait ailleurs, qui regar­dait déjà le Maroc, déjà Law­rence, déjà le pro­chain cos­tume, la pro­chaine transformation.

Claire ne se retour­na pas. Elle regar­dait devant elle, la piste de sable rouge qui mon­tait vers le nord, vers Amman, vers l’a­vion, vers Londres, vers le reste de sa vie. Le Lei­ca était sur ses genoux. La pierre de Nas­ser était dans sa poche. Et dans ses boî­tiers, dans ses enve­loppes, dans ses néga­tifs soi­gneu­se­ment ran­gés, un homme mar­chait encore dans le désert, en blanc, sous un soleil qui ne se cou­che­rait jamais — figé pour tou­jours dans l’argent et la lumière, à mi-che­min entre Peter et Law­rence, entre le réel et le mythe, entre l’ombre et la clarté.

L’ombre blanche.

Le Wadi Rum dis­pa­rut der­rière une col­line. La route tour­nait. Claire fer­ma les yeux et le désert conti­nua der­rière ses pau­pières, rouge et silen­cieux et immense, et il conti­nue­rait long­temps, des mois, des années, chaque fois qu’elle fer­me­rait les yeux, chaque fois qu’elle entre­rait dans sa chambre noire et que la lumière rouge tom­be­rait sur ses mains et que les images appa­raî­traient dans le bain chi­mique — le visage, la robe, le sable, les étoiles — tout revien­drait, intact, inal­té­ré, comme reviennent les choses que le désert a prises et qu’il ne rend qu’aux yeux fermés.

VIII — L’eau de rose

Elle revint à Jérusalem.

Elle ne savait pas pour­quoi — ou plu­tôt elle le savait mais ne vou­lait pas le for­mu­ler, parce que for­mu­ler les choses c’é­tait les cadrer et qu’elle avait posé le cadre, elle avait posé l’ap­pa­reil, elle avait lais­sé le Wadi Rum se refer­mer der­rière elle sans une pho­to de plus. À Amman, au lieu de prendre l’a­vion pour Londres, elle avait pris un taxi col­lec­tif vers l’est, vers le pont, vers la fron­tière, vers Jéru­sa­lem. Le chauf­feur avait haus­sé les sour­cils — une Anglaise seule, avec des sacs de maté­riel pho­to­gra­phique, qui vou­lait aller à Jéru­sa­lem-Est en plein mois de juillet. Mais il l’a­vait prise. Il met­tait de la musique égyp­tienne sur l’au­to­ra­dio — Oum Kal­thoum, cette voix qui durait des heures, qui ne finis­sait jamais, qui mon­tait et redes­cen­dait comme le souffle d’un monde plus ancien que les frontières.

Elle arri­va à l’A­me­ri­can Colo­ny en fin d’a­près-midi. La lumière de Jéru­sa­lem l’ac­cueillit — pas la lumière du désert, pas cette forge blanche qui écra­sait tout, mais la lumière de pierre, la lumière réflé­chie par les murailles et les façades de cal­caire, une lumière dorée, presque solide, qui don­nait aux choses leurs contours les plus doux. Claire se tint devant la porte de l’hô­tel et res­pi­ra. Cire et eau de rose. Le par­fum n’a­vait pas chan­gé. Rien n’a­vait chan­gé. L’A­me­ri­can Colo­ny était ce qu’il avait tou­jours été — un navire ancré au milieu de la tem­pête, immo­bile pen­dant que le monde dehors se déchirait.

Yus­sef était der­rière le comp­toir. Quand il la vit entrer, il ne mar­qua aucune sur­prise — il ne mar­quait jamais de sur­prise, la sur­prise était un luxe qu’il s’é­tait refu­sé depuis long­temps, ou peut-être l’a­vait-il sim­ple­ment vue venir, avec cette pres­cience des concierges d’hô­tel qui savent lire les départs et les retours comme d’autres lisent les nuages.

— Made­moi­selle Whit­field. La même chambre ?

— S’il vous plaît.

— Mon­sieur O’Toole n’est pas avec vous.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait même pas un constat — c’é­tait une poli­tesse, une façon de mar­quer l’ab­sence sans la sou­li­gner, de recon­naître le vide sans y insister.

— Non, dit Claire. Il est au Maroc. Bientôt.

— Bien­tôt, répé­ta Yus­sef. Il posa la clé sur le comp­toir. La même clé, le même métal usé par des mil­liers de mains. Puis il ajou­ta, très bas, comme s’il se par­lait à lui-même : Cet hôtel garde les gens qui reviennent. Les autres, il les oublie.

Claire prit la clé. Mon­ta l’es­ca­lier. Le cou­loir du pre­mier étage, la porte, la chambre aux murs de pierre. Tout était là — le pla­fond voû­té, les motifs bleus et ocre, le lit, l’ar­moire de cèdre, la fenêtre en arche qui don­nait sur la cour inté­rieure. Les oran­gers. Le bas­sin. Le silence.

Elle posa ses sacs. S’as­sit sur le lit. Et pour la pre­mière fois depuis le début de tout — depuis Londres, depuis l’a­vion pour Amman, depuis le pre­mier soir au Wadi Rum, depuis le sou­rire d’O’­Toole dans la lumière du cou­chant — elle pleu­ra. Pas long­temps. Pas bruyam­ment. Un pleur sec, bref, qui mon­tait de la poi­trine et sor­tait par les yeux sans détour, sans san­glot, comme l’eau sort d’une source — parce qu’elle est là, parce qu’il faut qu’elle sorte, parce que le corps sait des choses que l’es­prit refuse.

Puis elle s’ar­rê­ta. Essuya ses yeux. Ouvrit la fenêtre. L’air du soir entra — l’air de Jéru­sa­lem, char­gé de pierre et de prière et de cette odeur indé­fi­nis­sable que la ville exha­lait à la tom­bée du jour, un mélange de jas­min, de pain chaud, de pous­sière et de quelque chose de plus ancien, de litur­gique, comme si les siècles de fumée d’en­cens avaient impré­gné l’at­mo­sphère elle-même.

Le muez­zin appe­la. La voix mon­ta dans le cré­pus­cule, soli­taire d’a­bord, puis rejointe par d’autres voix, d’autres mina­rets, un chœur dis­per­sé qui se répon­dait d’un bout à l’autre de la ville, et les cloches des églises chré­tiennes son­nèrent aus­si, quelque part du côté du Saint-Sépulcre, et pen­dant un ins­tant les deux sons se super­po­sèrent — l’ap­pel et le carillon, l’a­rabe et le bronze — dans une dis­so­nance qui n’en était pas une, qui était plu­tôt une har­mo­nie secrète, une entente sou­ter­raine entre des mondes qui se croyaient ennemis.

Claire écou­ta. Et elle sut pour­quoi elle était revenue.

*

Le len­de­main matin, elle se leva à l’aube.

La cour de l’A­me­ri­can Colo­ny était vide. Les oran­gers jetaient des ombres longues sur les dalles et la fon­taine ne cou­lait tou­jours pas mais l’eau stag­nante dans sa vasque cap­tait la pre­mière lumière et la ren­voyait en éclats trem­blants sur les murs blancs. Un chat — gris, maigre, sou­ve­rain — tra­ver­sa la cour avec la len­teur d’un diplo­mate et dis­pa­rut sous un bougainvillier.

Claire s’ins­tal­la à une table sous les oran­gers. Devant elle, les enve­loppes de néga­tifs. Toutes. Des semaines entières de tra­vail — le Wadi Rum, le tour­nage, Aqa­ba, Jéru­sa­lem, les visages, les pay­sages, les scènes. Des cen­taines d’i­mages qui n’exis­taient encore que dans le noir, expo­sées mais non révé­lées, latentes, en attente.

Elle com­men­ça à trier. Enve­loppe par enve­loppe, rou­leau par rou­leau. Elle ne les déve­lop­pait pas — elle n’a­vait pas de chambre noire ici, pas de bac, pas de chi­mie. Elle triait les enve­loppes, véri­fiait les numé­ros, les dates. Elle met­tait de l’ordre dans le chaos de l’é­té. Et en tri­ant, elle revoyait — pas les images elles-mêmes, qu’elle ne pou­vait pas voir à tra­vers l’o­pa­ci­té pro­tec­trice des enve­loppes, mais les moments. Chaque enve­loppe était un moment. Le 14 mai — la che­vau­chée, les soixante cha­meaux. Le 22 mai — Omar Sha­rif et sa mous­tache. Le 3 juin — O’Toole au som­met de la dune, de pro­fil, la pho­to que Lean avait remar­quée. Le 15 juin — la charge d’A­qa­ba, le trem­ble­ment de terre. Le 28 juin — la chute. L’en­ve­loppe scel­lée, « Ne pas développer. »

Elle prit cette enve­loppe. La tint dans ses mains. La retour­na. Le crayon avait un peu bavé — la cha­leur, la sueur. Elle pen­sa à ce qu’il y avait dedans — le corps en l’air, la robe déployée, l’ins­tant entre le vol et la chute. L’i­mage la plus vraie qu’elle ait jamais prise — et la seule qu’elle avait déci­dé de ne pas regarder.

Elle la repo­sa. Intacte. Scel­lée. Le noir gar­de­rait ce qu’il avait.

— Vous tra­vaillez tôt.

Ingrid. Debout dans l’en­ca­dre­ment d’une porte que Claire n’a­vait pas vue s’ou­vrir. En robe de lin blanc cette fois, les che­veux blancs encore défaits, les pieds nus sur les dalles. Elle avait un pla­teau dans les mains — une théière, deux tasses, un pot de miel. Elle posa le pla­teau sur la table sans deman­der la per­mis­sion, s’as­sit en face de Claire, et ver­sa le thé.

— Du thé à la sauge, dit-elle. La recette bédouine. Yus­sef me l’a apprise il y a qua­rante ans. Les Sué­dois boivent du café. Les Arabes boivent du thé. Je suis deve­nue arabe en qua­rante ans. C’est ce que fait Jéru­sa­lem — elle vous trans­forme sans vous prévenir.

Claire prit la tasse. La cha­leur du verre entre ses paumes. Le par­fum de la sauge — vert, un peu amer, ter­restre. Le même thé que Nas­ser lui pré­pa­rait dans le désert. Le même geste de ver­ser de haut, le filet conti­nu, la mousse.

— Votre ami est par­ti, dit Ingrid.

— Oui.

— Mais vous êtes revenue.

— Oui.

Ingrid but une gor­gée. Regar­da les oran­gers. Le soleil mon­tait et la lumière dans la cour chan­geait de minute en minute — pas­sant du rose au doré, du doré au blanc, avec une len­teur de cérémonie.

— En 1918, dit Ingrid, quand Law­rence a séjour­né ici, ma mère était enceinte de moi. Elle avait vingt-trois ans. Mon père était au nord, à Naplouse, avec les troupes d’Al­len­by. Ma mère était seule dans cet hôtel avec les colons et les sol­dats et les réfu­giés. Et Law­rence est arri­vé un soir, sans pré­ve­nir, cou­vert de pous­sière, avec des yeux — ma mère disait tou­jours « des yeux de noyé ». Il a deman­dé une chambre. Il est res­té trois semaines. Il ne par­lait à per­sonne. Ma mère lui appor­tait le thé le matin et il la remer­ciait en arabe et c’é­tait la seule phrase qu’il pro­non­çait de toute la journée.

Elle repo­sa sa tasse.

— Et puis un matin il n’é­tait plus là. La chambre était vide. Le lit était fait. Il avait lais­sé un livre sur la table de nuit — un recueil de poèmes, en anglais. Ma mère l’a gar­dé. Je l’ai encore. Et à l’in­té­rieur, sur la page de garde, il avait écrit une phrase. Pas une dédi­cace — une phrase. À per­sonne. Au livre. Au mur. À l’hô­tel peut-être.

— Quelle phrase ?

Ingrid la regar­da. Ses yeux pâles, déla­vés, qui avaient vu soixante ans de Jéru­sa­lem — les Turcs, les Anglais, les guerres, les par­ti­tions, les réfu­giés, les espions, les prêtres, les fous.

— « I have lear­ned that there is no end, only leaving. »

Claire ne dit rien. La phrase flot­ta dans l’air de la cour, par­mi les oran­gers et la lumière et le par­fum de la sauge, et elle pen­sa à O’Toole levant la main depuis le cam­pe­ment — le salut bref, le geste de celui qui part —, et elle pen­sa à la Porte de Man­del­baum — les vingt mètres entre deux mondes —, et elle pen­sa à Eich­mann dans sa cage de verre et à Nas­ser sur son rocher et à Father Mikael et son arak et à Yus­sef et son sou­rire gar­dé en réserve, et elle pen­sa que cette phrase — il n’y a pas de fin, seule­ment des départs — était la véri­té la plus exacte qu’elle ait jamais enten­due sur cet endroit, sur cet hôtel, sur cette ville, sur cette chose qui s’é­tait pas­sée entre elle et un homme en blanc dans un désert rouge.

— Je peux vous mon­trer le livre, dit Ingrid. Si vous voulez.

— Plus tard. Pas maintenant.

— Oui. Plus tard.

Elles burent le thé en silence. Le soleil attei­gnit la cour et les ombres des oran­gers rac­cour­cirent d’un coup, se ramas­sant au pied des troncs comme des ani­maux qui se couchent. Le chat gris réap­pa­rut, tra­ver­sa un rec­tangle de lumière, et s’ins­tal­la sur la mar­gelle de la fon­taine avec l’as­su­rance de quel­qu’un qui pos­sède les lieux.

Claire regar­da ses mains. Les mains d’hor­lo­ger, les mains de pho­to­graphe. Les mains qui avaient tenu le Lei­ca et tenu O’Toole et tenu la clé de la chambre d’A­qa­ba et tenu la pierre de Nas­ser et tenu les néga­tifs qui conte­naient un été entier de lumière. Ses mains étaient vides main­te­nant. Et c’é­tait bien. Le vide était néces­saire. Le vide était ce qui res­tait quand les images avaient été prises et que le sujet était par­ti et que le désert avait recou­vert les traces. Le vide n’é­tait pas l’ab­sence — le vide était l’es­pace où quelque chose de nou­veau pou­vait advenir.

Elle prit son Lei­ca. Le sou­le­va. Visa la cour — les oran­gers, la fon­taine, le chat, les dalles de pierre, la lumière de Jéru­sa­lem qui tom­bait sur tout cela avec l’im­par­tia­li­té des choses éter­nelles. Ingrid dans le cadre, de pro­fil, la tasse de thé entre les mains, le visage tour­né vers le soleil, les yeux fermés.

Et sur la table, les enve­loppes de néga­tifs. Les cen­taines d’i­mages non encore révé­lées. Le corps en l’air. Le feu de camp. La charge d’A­qa­ba. Le pro­fil contre la dune. La der­nière lumière du der­nier soir. Peter. Law­rence. Le troi­sième homme. L’ombre blanche dans le noir du cel­lu­loïd, atten­dant patiem­ment qu’on la laisse naître.

Claire déclen­cha.

Clic.

La pre­mière image de l’après.

Et Jéru­sa­lem conti­nua autour d’elle — les muez­zins et les cloches et les pas dans les ruelles et la pierre chaude et la pierre froide et les morts sous les murs et les vivants sur les murs et l’hô­tel au milieu de tout, vais­seau immo­bile, cour aux oran­gers, cire et eau de rose, gar­dant en son sein les fan­tômes de tous ceux qui étaient pas­sés et qui étaient par­tis — Law­rence en 1918, O’Toole en 1961, et tous les autres, les nom­més et les ano­nymes, les flam­boyants et les dis­crets, ceux qui avaient lais­sé une phrase dans un livre et ceux qui n’a­vaient rien lais­sé du tout — et Claire par­mi eux main­te­nant, Claire et son appa­reil et ses néga­tifs et ses mains vides, Claire qui ne par­tait pas encore, pas tout de suite, qui res­tait un matin de plus dans la lumière de cette ville impos­sible, un matin de plus sous les oran­gers de l’A­me­ri­can Colo­ny, un matin de plus avec le fan­tôme d’un homme en blanc qui mar­chait quelque part dans le désert de sa mémoire et qui ne revien­drait pas, qui ne revien­draient jamais, parce qu’il n’y a pas de fin, seule­ment des départs —

et la lumière sur les murailles

et le silence après le clic

et le matin qui continue.

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IV — Le tournage

Les semaines qui sui­virent eurent la tex­ture d’un rêve — pas un rêve agréable ni un cau­che­mar, quelque chose entre les deux, un de ces rêves dont on ne peut pas se réveiller parce qu’on ne sait pas qu’on dort.

Le tour­nage ava­la tout. Il ava­la le temps — les jours se res­sem­blaient et ne se res­sem­blaient pas, cha­cun appor­tant sa scène, sa lumière, sa crise, et les heures s’é­ti­raient dans la cha­leur puis se contrac­taient bru­ta­le­ment quand Lean criait « Action » et que le monde se conden­sait en un rec­tangle de pel­li­cule. Il ava­la l’es­pace — le Wadi Rum entier était deve­nu un pla­teau de ciné­ma, chaque falaise, chaque dune, chaque ombre avait une fonc­tion, un numé­ro de scène, une place dans le sto­ry­board de Lean. Il ava­la les gens — les tech­ni­ciens ne vivaient plus que par et pour le film, dor­maient quatre heures par nuit, ne par­laient que de focales, de géla­tines, d’angles de soleil. Et il ava­la Claire.

Elle tra­vaillait douze heures par jour. Lever avant l’aube, cou­cher après la der­nière prise. Elle pho­to­gra­phiait tout — les scènes de tour­nage, les cou­lisses, les pauses, les pré­pa­ra­tions, les attentes inter­mi­nables, les explo­sions d’ac­tion. Elle avait déve­lop­pé un sys­tème : deux boî­tiers, l’un char­gé en noir et blanc pour les pho­tos offi­cielles qui iraient à la presse et aux archives de la pro­duc­tion, l’autre en cou­leur pour elle-même, pour les images qu’au­cun jour­nal ne publie­rait, les images de l’en­vers — un figu­rant bédouin endor­mi contre un cha­meau, Lean de dos regar­dant l’ho­ri­zon avec la soli­tude d’un pro­phète, un tech­ni­cien qui pleu­rait de fatigue assis sur une caisse de matériel.

Et O’Toole. Tou­jours O’Toole. Des cen­taines de pho­tos d’O’­Toole. O’Toole en cos­tume de Law­rence sur son cha­meau, la robe blanche cla­quant au vent. O’Toole entre deux prises, assis dans le sable, le kef­fieh reje­té en arrière, buvant de l’eau à même la gourde. O’Toole hur­lant de rire avec Omar Sha­rif — les deux acteurs avaient déve­lop­pé une com­pli­ci­té immé­diate, une ami­tié de cour de récréa­tion fon­dée sur les blagues, l’al­cool et un res­pect mutuel qui ne s’ex­pri­mait que par des insultes. O’Toole de nuit, au feu de camp, le visage sculp­té par les flammes. O’Toole le matin, sor­tant de sa tente pas rasé, les yeux gon­flés, la gueule de bois ins­crite sur chaque trait et pour­tant — pour­tant — une beau­té rava­gée qui cre­vait l’i­mage, qui fai­sait de chaque pho­to un por­trait de la jeu­nesse en train de se consumer.

Claire savait qu’elle ne pho­to­gra­phiait pas un acteur au tra­vail. Elle pho­to­gra­phiait une méta­mor­phose. Jour après jour, prise après prise, O’Toole deve­nait Law­rence. Ce n’é­tait pas une ques­tion de cos­tume ni de maquillage. C’é­tait plus pro­fond, plus inquié­tant. Sa démarche chan­geait — plus lente, plus ten­due, comme celle d’un homme qui porte un poids invi­sible. Sa voix chan­geait — elle des­cen­dait d’un demi-ton, per­dait le grain irlan­dais, acqué­rait quelque chose de plus cou­pant, de plus anglais. Ses silences chan­geaient — ils duraient plus long­temps, ils avaient une den­si­té dif­fé­rente, comme si le per­son­nage de Law­rence occu­pait les espaces que Peter lais­sait vides.

Un matin, Claire le pho­to­gra­phia de pro­fil pen­dant qu’il atten­dait une prise, debout au som­met d’une dune, en cos­tume blanc, immo­bile face au désert. Quand elle déve­lop­pa la pho­to ce soir-là — elle avait ins­tal­lé une chambre noire de for­tune dans une tente obs­cur­cie avec des cou­ver­tures —, elle res­ta long­temps à regar­der le tirage. Ce n’é­tait plus O’Toole. Ce n’é­tait pas non plus Law­rence, pas exac­te­ment. C’é­tait un troi­sième être, une créa­ture du désert et du ciné­ma, qui n’exis­tait que dans l’es­pace entre le réel et le film, et qui la regar­dait depuis le papier pho­to­gra­phique avec des yeux qui n’ap­par­te­naient à personne.

*

La nuit, ils se retrouvaient.

Pas tou­jours. Pas selon un calen­drier ni un arran­ge­ment. Cer­tains soirs, O’Toole buvait avec l’é­quipe jus­qu’à trois heures du matin et Claire l’en­ten­dait ren­trer en tré­bu­chant, sa voix por­tant dans le silence du cam­pe­ment, une chan­son irlan­daise mas­sa­crée ou un mono­logue de Sha­kes­peare réci­té aux étoiles. Ces soirs-là, elle res­tait dans sa tente, les yeux ouverts dans le noir, et écou­tait. D’autres soirs, il venait. Sans pré­ve­nir, sans bruit — ou presque sans bruit, l’al­cool ren­dait ses pas moins pré­cis —, il sou­le­vait le rabat de sa tente et il était là, dans l’obs­cu­ri­té, et Claire sen­tait son odeur avant de le voir — whis­ky, sueur, le savon anglais qu’il avait empor­té de Londres et qui fon­dait à une vitesse absurde dans la cha­leur du désert.

Ils fai­saient l’a­mour sur le lit de camp qui grin­çait et qu’il fal­lait faire taire, étouf­fer les bruits avec les mains et les bouches, parce que les toiles des tentes ne pro­té­geaient de rien et que le cam­pe­ment avait des oreilles. Et après, dans le noir, la tête d’O’­Toole sur l’o­reiller à côté de la sienne, il par­lait. Il par­lait de Law­rence. Tou­jours de Law­rence. Comme si le per­son­nage avait enva­hi non seule­ment ses jour­nées mais aus­si ses nuits, ses conver­sa­tions intimes, cet espace entre les draps qui aurait dû être le der­nier refuge de Peter et de per­sonne d’autre.

— Il aimait la dou­leur, disait O’Toole. C’est la chose la plus dif­fi­cile à jouer. Pas un maso­chiste — pas comme ça. Il aimait la dou­leur parce qu’elle le ren­dait réel. Il avait peur de ne pas exis­ter, tu com­prends ? Il avait peur d’être une inven­tion. Alors il se brû­lait, il mar­chait pieds nus dans le désert, il refu­sait l’eau. Pour véri­fier qu’il était bien là. Que le corps était bien là.

Claire écou­tait dans le noir. Elle pen­sait : moi aus­si je véri­fie. À chaque pho­to. À chaque clic de l’ob­tu­ra­teur. Je véri­fie que le monde est bien là, que les gens sont bien là, que toi tu es bien là.

— Et le pro­blème, conti­nuait O’Toole, c’est que je com­mence à com­prendre ça de l’in­té­rieur. Pas dans ma tête. Dans mon corps. Hier, pen­dant la scène de la marche, Lean m’a fait enle­ver mes bottes et mar­cher pieds nus sur le sable brû­lant. C’é­tait dans le scé­na­rio. Mais à un moment, j’ai ces­sé de jouer. La dou­leur était réelle et elle était… belle. Pas agréable. Belle. Comme une note par­fai­te­ment juste. Et j’ai eu peur, Claire. J’ai eu peur de ce qui arrive quand la fron­tière disparaît.

Il se tai­sait ensuite. Sa res­pi­ra­tion ralen­tis­sait. Par­fois il s’en­dor­mait, par­fois il par­tait avant l’aube, remon­tant le rabat de la tente avec pré­cau­tion, et Claire enten­dait ses pas s’é­loi­gner sur le sable et le silence se refermer.

*

Omar Sha­rif por­tait une mous­tache qui n’en finis­sait pas de poser des problèmes.

La mous­tache était celle de She­rif Ali, son per­son­nage — fine, noire, impec­cable — et le dépar­te­ment maquillage la retou­chait avant chaque prise avec un soin de minia­tu­riste. Sha­rif sup­por­tait l’o­pé­ra­tion avec une patience amu­sée, assis sur un tabou­ret pliant, une ciga­rette entre les doigts, com­men­tant le tra­vail avec l’i­ro­nie douce d’un homme qui sait que le ciné­ma est une affaire de détails absurdes. Claire le pho­to­gra­phiait pen­dant ces séances. Il était extra­or­di­nai­re­ment pho­to­gé­nique — les pom­mettes hautes, les yeux sombres et liquides, le sou­rire qui pou­vait signi­fier dix choses à la fois.

— Vous savez, disait-il à Claire dans un anglais aux inflexions du Caire, dans mon pays je suis une star. Ici, je suis un homme avec une mous­tache sur un cha­meau. C’est très libérateur.

Il avait cette élé­gance des gens qui ne prennent rien tout à fait au sérieux, y com­pris eux-mêmes. Entre les prises, il jouait au bridge avec les tech­ni­ciens — et gagnait tou­jours — ou il par­lait en arabe avec les figu­rants bédouins, pas­sant du dia­lecte égyp­tien au bédouin avec une flui­di­té qui impres­sion­nait Nasser.

— Celui-là, dit Nas­ser à Claire, il com­prend quelque chose. Les autres Anglais — Lean, les tech­ni­ciens, même O’Toole — ils regardent le désert comme un décor. Sha­rif le regarde comme un pays.

La rela­tion entre O’Toole et Sha­rif fas­ci­nait Claire. Ils étaient aux anti­podes l’un de l’autre — O’Toole vol­ca­nique, exces­sif, nor­dique ; Sha­rif rete­nu, iro­nique, médi­ter­ra­néen — et pour­tant quelque chose les liait, une recon­nais­sance ins­tinc­tive entre deux hommes qui savaient que le jeu était la forme la plus haute de la véri­té. Ils se pro­vo­quaient sans cesse. O’Toole imi­tait l’ac­cent de Sha­rif. Sha­rif imi­tait le rire d’O’­Toole. Ils se pous­saient mutuel­le­ment vers l’ex­cès — plus de whis­ky, plus de blagues, plus de prises de risque sur le tour­nage — et Lean les lais­sait faire parce que cette éner­gie nour­ris­sait le film.

Un soir, autour du feu, Sha­rif racon­ta l’his­toire de sa vie au Caire — les caba­rets, les films égyp­tiens, le jeu, les femmes, tout cela avec un déta­che­ment de conteur des Mille et Une Nuits. O’Toole écou­tait, fas­ci­né. Claire les pho­to­gra­phia ensemble, assis côte à côte, Sha­rif la ciga­rette aux lèvres, O’Toole le verre à la main, et der­rière eux le désert noir et les étoiles, et cette pho­to-là serait l’une des plus belles de toute la série — deux hommes au bord du feu, au bord du monde, au bord de la gloire qu’ils ne connais­saient pas encore.

Sha­rif se tour­na vers Claire.

— Vous, dit-il. Je vous observe depuis des semaines. Vous pho­to­gra­phiez tout le monde mais per­sonne ne vous pho­to­gra­phie. Qui s’oc­cupe de votre image ?

— Per­sonne. C’est le principe.

— Non. C’est la fuite. Vous vous cachez der­rière l’ap­pa­reil. Donnez.

Il ten­dit la main. Claire, sur­prise, lui don­na le Lei­ca. Sha­rif le retour­na dans ses mains avec le res­pect d’un homme qui connaît les objets de valeur, ajus­ta le viseur et, sans pré­ve­nir, la pho­to­gra­phia — clic, un seul — au moment où elle ouvrait la bouche pour protester.

— Voi­là, dit-il en ren­dant l’ap­pa­reil. Main­te­nant vous exis­tez aussi.

O’Toole rit. Claire ne rit pas. Quelque chose dans le geste de Sha­rif l’a­vait tou­chée — le ren­ver­se­ment, le fait d’être sou­dain de l’autre côté de l’ob­jec­tif, expo­sée, cap­tu­rée. Elle qui pre­nait les images était deve­nue une image. Et elle ne savait pas ce qu’on y verrait.

*

David Lean ne dor­mait pas. Ou s’il dor­mait, per­sonne ne le voyait faire. Il appa­rais­sait le pre­mier au petit matin, debout au milieu du cam­pe­ment quand le ciel n’é­tait encore qu’une bande grise, et il était le der­nier à quit­ter le pla­teau le soir, quand la lumière deve­nait inuti­li­sable. Entre les deux, il était un dieu froid.

Claire le pho­to­gra­phia plus que n’im­porte qui d’autre, y com­pris O’Toole. Lean l’ob­sé­dait. Sa façon de se tenir — droit, tou­jours droit, le cha­peau comme une cou­ronne, la canne comme un sceptre. Sa façon de par­ler aux acteurs — jamais fort, jamais deux fois, et si l’ins­truc­tion n’é­tait pas sui­vie à la pre­mière, un silence tom­bait sur le pla­teau qui était pire qu’un hur­le­ment. Sa façon de regar­der le désert — pas en artiste, pas en tou­riste, mais en pro­prié­taire. Le Wadi Rum lui appar­te­nait. Le soleil se levait et se cou­chait selon ses indi­ca­tions. Les nuages avaient inté­rêt à coopérer.

Un après-midi, pen­dant une pause, Claire s’ap­pro­cha de lui. Elle ne savait pas pour­quoi — une impul­sion, un besoin de com­prendre l’homme der­rière la machine. Il était assis seul sous un auvent, devant un verre d’eau qu’il ne buvait pas, étu­diant des plans éta­lés sur une table pliante.

— Mon­sieur Lean.

Il leva les yeux. Des yeux clairs, pâles, d’une fixi­té qui met­tait mal à l’aise. Il la regar­da comme il regar­dait une scène — en cal­cu­lant la lumière, l’angle, la composition.

— La photographe.

— Claire Whitfield.

— Je sais. J’ai vu vos tirages. Ils sont bons. Quelques-uns sont excel­lents. La pho­to d’O’­Toole au som­met de la dune — celle de pro­fil. Vous avez com­pris quelque chose que je n’ar­rive pas à formuler.

— Quoi ?

— Qu’il n’est pas là. Qu’il y a quel­qu’un d’autre dans le cos­tume. Votre pho­to montre ça — l’ab­sence. C’est très trou­blant et c’est exac­te­ment ce que je veux pour le film.

Il retour­na à ses plans. Claire res­ta debout un moment, pas congé­diée mais plus incluse, ren­due au monde exté­rieur par ce retrait de l’at­ten­tion qui était la manière de Lean de ter­mi­ner une conver­sa­tion. Elle s’é­loi­gna avec une sen­sa­tion étrange — la fier­té d’a­voir été vue par cet homme qui voyait tout, et en même temps une inquié­tude, parce que ce que Lean avait décrit — l’ab­sence dans la pho­to d’O’­Toole — était exac­te­ment ce qu’elle res­sen­tait la nuit dans sa tente, quand Peter la tenait dans ses bras et par­lait de Law­rence et qu’elle ne savait plus avec qui elle était.

*

Le temps pas­sa. Mai devint juin. La cha­leur mon­ta d’un cran, puis d’un autre. Les jour­nées de tour­nage com­men­çaient plus tôt et finis­saient plus tard pour évi­ter les heures cen­trales où le soleil trans­for­mait le désert en enfer blanc. Le sable s’in­fil­trait par­tout — dans les appa­reils pho­to de Claire, qu’elle net­toyait chaque soir avec une brosse douce et des jurons de Leeds, dans la nour­ri­ture, dans les yeux, dans les pou­mons. Les tech­ni­ciens avaient la peau cra­que­lée. Deux figu­rants bédouins avaient été éva­cués pour déshy­dra­ta­tion. Un cha­meau était mort, et Lean avait sem­blé plus affec­té par la perte du cha­meau que par celle des figu­rants, ce qui avait pro­vo­qué une dis­cus­sion sourde entre les Bédouins que Nas­ser avait cal­mée avec des mots que Claire ne com­prit pas.

Nas­ser. Il était deve­nu le com­pa­gnon de Claire dans les marges du tour­nage — ces espaces entre les prises, ces temps morts où le désert repre­nait ses droits. Il l’emmenait mar­cher. Pas loin — une dune, un rocher, un oued à sec — mais assez pour sor­tir du péri­mètre du film et retrou­ver le Wadi Rum tel qu’il était avant les camé­ras et après les camé­ras, le Wadi Rum éternel.

Il par­lait peu et bien. Des phrases courtes, pré­cises, sou­vent drôles. Il avait une façon de nom­mer les choses — les plantes, les insectes, les for­ma­tions rocheuses — qui leur don­nait une pré­sence que la camé­ra de Lean ne cap­tait pas. Il mon­trait à Claire des ins­crip­tions naba­téennes sur les parois des gorges — des des­sins de cha­meaux, de chas­seurs, de divi­ni­tés, vieux de deux mille ans. Il lui apprit à faire du thé bédouin — la sauge, le sucre, les trois ébul­li­tions, la mousse — et le geste de ver­ser de haut, d’un filet conti­nu, sans écla­bous­ser, qui était un art en soi.

— Vous aimez cet homme, dit-il un matin. Ce n’é­tait pas une question.

Claire ne répon­dit pas immé­dia­te­ment. Ils étaient assis dans l’ombre d’un rocher, buvant le thé, regar­dant au loin le cam­pe­ment qui s’agitait.

— Je ne sais pas si c’est le bon mot.

— Quel serait le bon mot ?

— Je ne sais pas non plus. Attrac­tion. Gra­vi­té. Le mot qu’on uti­lise quand quelque chose vous tire vers un centre et que vous ne pou­vez pas résister.

— En arabe, on dit maj­noun. Fou. Pas fou comme un malade. Fou comme un homme dans le désert — le désert le rend fou parce que le désert est trop grand. L’homme ne peut pas conte­nir le désert, alors le désert le contient. C’est la même chose avec l’amour.

Il but son thé. Regar­da le ciel.

— Mon grand-père était maj­noun de Law­rence. Il l’ai­mait et il le détes­tait. Il le sui­vait par­tout et il vou­lait le tuer. Il disait : cet homme-là m’a pris mon désert en me le mon­trant. Avant lui, le désert était juste le désert. Après lui, le désert était une his­toire. Et je ne pou­vais plus y vivre sans entendre cette histoire.

Claire pen­sa à ses pho­tos. À la façon dont l’i­mage trans­forme la chose pho­to­gra­phiée — en la fixant, elle la rend à jamais dif­fé­rente de ce qu’elle était avant d’être fixée. Prendre une pho­to d’un homme, c’é­tait lui voler quelque chose et lui don­ner quelque chose en échange, une double opé­ra­tion dont per­sonne ne sor­tait indemne.

— Et O’Toole ? dit-elle. Vous en pen­sez quoi ?

Nas­ser sou­rit. Ce sou­rire total, qui plis­sait tout le visage.

— Je pense qu’il est trop grand pour le cos­tume. Law­rence était un homme petit qui vou­lait être grand. O’Toole est un homme grand qui joue à être petit. C’est le contraire. Et pour­tant ça marche. Je ne com­prends pas com­ment. C’est peut-être ça, le ciné­ma — l’art de rendre vrai ce qui est faux.

*

La scène d’A­qa­ba fut tour­née pen­dant la troi­sième semaine de juin.

Pas à Aqa­ba même — dans un décor recons­truit en plein désert, avec des bâti­ments de toile et de bois, des canons fac­tices et trois cents figu­rants bédouins à dos de cha­meau. La charge. Le moment où Law­rence lance ses hommes sur la ville turque, un assaut sui­ci­daire au galop, dans la pous­sière et le chaos et la gloire absurde de la guerre.

Lean pré­pa­ra la scène pen­dant quatre jours. Quatre jours de répé­ti­tions, de cal­culs, de pla­ce­ments. Chaque cha­meau avait sa tra­jec­toire. Chaque explo­sion avait son timing. O’Toole devait mener la charge en tête, au galop, criant en arabe, le sabre levé, et la camé­ra le sui­vrait depuis un cha­riot rou­lant paral­lè­le­ment à la charge, à cin­quante mètres, cap­tant à la fois son visage et la masse des cava­liers der­rière lui.

Le jour du tour­nage, le cam­pe­ment se leva à quatre heures. Claire sen­tait la ten­sion — les tech­ni­ciens par­laient peu, véri­fiaient le maté­riel avec des gestes ner­veux, et même Lean sem­blait un demi-degré plus ten­du que d’ha­bi­tude, ce qui se tra­dui­sait par un silence encore plus gla­cial. O’Toole appa­rut en cos­tume de Law­rence, le visage maquillé, le kef­fieh impec­cable, et il avait les yeux d’un homme qui va sau­ter d’une falaise — exal­tés et ter­ri­fiés et abso­lu­ment vivants.

Il pas­sa devant Claire en mar­chant vers son cha­meau. S’ar­rê­ta. La regarda.

— Si je meurs, dit-il, tu as inté­rêt à prendre la photo.

— Tu ne vas pas mourir.

— Pro­ba­ble­ment pas. Mais si oui, l’angle en contre-plon­gée. Très légè­re­ment à droite. Avec le soleil derrière.

Il sou­rit. Le sou­rire de jeu, le sou­rire de com­bat, celui qui pré­cé­dait tou­jours l’ex­cès. Puis il mon­ta sur son cha­meau et rejoi­gnit les trois cents cava­liers ali­gnés au bord du désert.

Claire prit posi­tion. Elle avait choi­si un mon­ti­cule rocheux sur le côté, assez haut pour voir la charge de face et de pro­fil, assez proche pour cap­ter les visages. Elle char­gea les deux boî­tiers — noir et blanc, cou­leur —, régla les focales, véri­fia la lumière. Le soleil mon­tait. L’heure était parfaite.

Lean cria.

La charge partit.

Ce qui sui­vit, Claire le vécut comme un séisme. Le sol trem­bla sous les sabots des trois cents cha­meaux lan­cés au galop. Le bruit — un gron­de­ment sourd, pro­fond, qui mon­tait depuis la terre — était phy­sique, on le sen­tait dans les côtes, dans les dents. La pous­sière s’é­le­va d’un coup, un mur rouge qui ava­la la lumière et trans­for­ma le monde en un chaos ocre où les sil­houettes des cava­liers appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient comme des fan­tômes. Et au milieu — au centre exact de cette apo­ca­lypse contrô­lée — O’Toole, en blanc, le sabre levé, hur­lant, le cha­meau au grand galop, et sur son visage une expres­sion que Claire n’a­vait vue nulle part, ni au théâtre ni au ciné­ma ni dans aucune pho­to jamais prise par per­sonne — l’ex­pres­sion d’un homme qui a ces­sé d’exis­ter en tant que lui-même et qui est deve­nu, entiè­re­ment, abso­lu­ment, le per­son­nage qu’il joue.

Claire pho­to­gra­phia. Clic clic clic clic clic. La méca­nique du Lei­ca ne pou­vait pas suivre le galop, elle man­quait des images, le cadrage trem­blait avec le sol, mais elle conti­nuait, elle tirait en rafale, elle mor­dait dans la scène comme O’Toole l’a­vait dit, et quelque part au fond d’elle-même elle savait que ces pho­tos seraient les meilleures qu’elle ferait de sa vie — impar­faites, floues par endroits, mal cadrées, vivantes.

La charge dura qua­rante secondes. Lean la refit trois fois. Trois fois le trem­ble­ment de terre, trois fois le mur de pous­sière, trois fois O’Toole au centre du cyclone. À la troi­sième, un cha­meau tom­ba. Son cava­lier rou­la dans le sable et les cha­meaux sui­vants l’é­vi­tèrent par miracle, s’é­car­tant au der­nier moment avec une agi­li­té impro­bable. L’homme se rele­va, indemne. Lean ne cou­pa pas. La camé­ra tour­na jus­qu’au bout. Et quand le silence revint — un silence de cathé­drale, un silence de fin du monde — Lean ôta son cha­peau et dit, pour la pre­mière fois depuis le début du tour­nage, un seul mot :

— Oui.

O’Toole des­cen­dit de son cha­meau. Il trem­blait. Claire le vit de loin — les mains qui trem­blaient, les jambes incer­taines, le visage cou­vert de pous­sière rouge où les yeux bleus brû­laient comme deux étoiles dans un ciel de tem­pête. Il arra­cha son kef­fieh, le jeta dans le sable, et mar­cha droit vers elle.

Il ne dit rien. Il la prit dans ses bras devant tout le monde — les tech­ni­ciens, les figu­rants, Lean qui regar­dait sans expres­sion — et il la ser­ra contre lui, fort, trop fort, et Claire sen­tit son cœur battre à tra­vers la robe de Law­rence, un bat­te­ment violent, désor­ga­ni­sé, le cœur d’un homme qui revient de très loin et qui cherche un point fixe.

— C’est toi, mur­mu­ra-t-il dans ses che­veux. C’est toi qui es réelle. Dis-moi que c’est toi qui es réelle.

Claire ne répon­dit pas. Elle posa une main sur sa nuque, dans les che­veux trem­pés de sueur, et elle le tint comme on tient quel­qu’un qui a failli se noyer — avec la fer­me­té de ceux qui savent que le corps a besoin d’un ancrage pour reve­nir à lui-même.

Autour d’eux, le désert se ras­sit dans son silence. La pous­sière retom­ba. Les cha­meaux souf­flaient. Et Nas­ser, debout par­mi les figu­rants, regar­dait la scène — l’ac­teur dans les bras de la pho­to­graphe, le cos­tume blanc taché de sable rouge, les deux corps agrip­pés l’un à l’autre au milieu de ce champ de bataille fic­tif — et son visage ne tra­his­sait rien, ni juge­ment ni émo­tion, juste cette atten­tion pro­fonde des gens du désert qui ont appris à lire les choses que les autres ne voient pas.

V — Jérusalem

L’A­me­ri­can Colo­ny sen­tait la cire et l’eau de rose.

Claire fran­chit le seuil et le désert ces­sa d’exis­ter. Après des semaines de sable, de cha­leur, de toile et de camp mili­taire, l’hô­tel fut un choc de dou­ceur — les dalles fraîches sous les pieds, l’ombre épaisse des murs de pierre, le silence feu­tré des lieux qui ont absor­bé des décen­nies de conver­sa­tions à voix basse. Elle s’ar­rê­ta dans le hall d’en­trée, son sac de maté­riel à l’é­paule, et res­pi­ra. L’air était dif­fé­rent. L’air de Jéru­sa­lem n’é­tait pas celui du Wadi Rum — il était plus dense, plus char­gé, stra­ti­fié par des siècles de prières, de fumée d’en­cens, de pous­sière de pierre sacrée.

O’Toole était arri­vé la veille. Il avait pris les devants pen­dant que Claire réglait les der­niers détails de la chambre noire du cam­pe­ment, confiant ses néga­tifs les plus pré­cieux à un assis­tant qui les convoie­rait à Amman pour déve­lop­pe­ment. Lean avait accor­dé dix jours de pause — le temps de pré­pa­rer le dépla­ce­ment du tour­nage vers un nou­veau site, au sud du Wadi Rum, pour les scènes de la retraite dans le désert.

— Made­moi­selle Whitfield.

La voix venait de der­rière le comp­toir de la récep­tion. Un homme s’y tenait debout, impec­cable — cos­tume sombre, che­mise blanche, pas de cra­vate, des che­veux gris pei­gnés en arrière avec une rigueur de major­dome. La cin­quan­taine, visage buri­né, mous­tache soi­gnée, des mains longues et fines posées à plat sur le bois du comp­toir. Et des yeux — des yeux noirs, pro­fonds, patients, les yeux d’un homme qui a vu entrer et sor­tir des mil­liers de per­sonnes par cette porte et qui sait que cha­cune d’entre elles porte une his­toire qu’elle ne racon­te­ra pas.

— Yus­sef, dit-il. Je suis le concierge. Mon­sieur O’Toole m’a pré­ve­nu de votre arri­vée. Il m’a décrit une jeune femme avec un appa­reil pho­to gref­fé au corps. Je vois qu’il n’exa­gé­rait pas.

Claire sou­rit. Yus­sef ne sou­rit pas — pas encore, pas tout de suite, il avait cette manière de gar­der le sou­rire en réserve, de le dis­tri­buer avec une éco­no­mie de joaillier.

— Votre chambre est au pre­mier étage. Elle donne sur la cour inté­rieure. Mon­sieur O’Toole est au deuxième. Il m’a deman­dé de vous pla­cer au même étage mais j’ai pris la liber­té de ne pas suivre cette instruction.

— Pour­quoi ?

— Parce que la chambre du pre­mier a la meilleure lumière le matin. Et que vous êtes photographe.

Il ten­dit la clé. Claire la prit. Leurs doigts se frô­lèrent et la main de Yus­sef était froide, sèche, pré­cise. Une main d’hor­lo­ger, pen­sa Claire. Une main de son père.

*

La chambre était un poème.

Murs de pierre blanche, épais d’un mètre. Pla­fond voû­té, peint de motifs géo­mé­triques bleus et ocre qui s’en­tre­la­çaient avec une com­plexi­té d’en­lu­mi­nure. Un lit large sous un édre­don blanc. Une armoire en bois sombre, sculp­tée, qui sen­tait le cèdre. Et la fenêtre — une arche ogi­vale qui s’ou­vrait sur la cour inté­rieure de l’hô­tel, et par cette arche entrait la lumière de Jérusalem.

Claire s’ap­pro­cha. La cour était un jar­din clos — des oran­gers, un bas­sin, des bou­gain­vil­liers qui déva­laient les murs en cas­cades vio­lettes. Au centre, une fon­taine ne cou­lait pas mais sa vasque de pierre cap­tait la lumière et la ren­voyait en éclats mou­vants sur les murs envi­ron­nants. Des tables et des chaises en fer for­gé étaient dis­po­sées sous les arbres. Per­sonne. Le silence. Et cette lumière — pas la lumière bru­tale du désert qui écra­sait tout, mais une lumière tami­sée par les murs, fil­trée par les feuilles des oran­gers, une lumière de cloître, une lumière qui savait être douce.

Claire posa son sac. Sor­tit le Lei­ca. Et pour la pre­mière fois depuis des semaines, pho­to­gra­phia quelque chose qui ne bou­geait pas — la cour, la fon­taine, les ombres des oran­gers sur les dalles. Des images immo­biles après des semaines d’i­mages en mou­ve­ment. La pause. Le repos.

Sauf que Jéru­sa­lem ne repo­sait pas. Jéru­sa­lem ne repo­sait jamais.

*

Elle explo­ra l’hô­tel comme on explore un orga­nisme vivant. L’A­me­ri­can Colo­ny n’é­tait pas un bâti­ment — c’é­tait un laby­rinthe de bâti­ments, d’ailes, de cours, de pas­sages, accu­mu­lés au fil des décen­nies comme les couches d’une fouille archéo­lo­gique. Le noyau ori­gi­nal était un palais otto­man du XIXe siècle, construit pour un pacha dont le nom variait selon l’in­ter­lo­cu­teur. Autour de ce noyau, la colo­nie amé­ri­caine — cette com­mu­nau­té uto­piste sué­do-amé­ri­caine qui avait ache­té le lieu en 1896 — avait ajou­té des ailes, des dépen­dances, des ate­liers. Puis l’hô­tel avait pous­sé par-des­sus, trans­for­mant les cel­lules mona­cales en chambres, les réfec­toires en salons, la cha­pelle en salle à manger.

Les murs gar­daient les traces de toutes ces vies. Dans un cou­loir du pre­mier étage, Claire trou­va des pho­to­gra­phies enca­drées — daguer­réo­types, tirages sépia — mon­trant les fon­da­teurs de la colo­nie : des Sué­dois bar­bus et des Amé­ri­caines en robe noire, le regard fixe des gens qui croient avoir trou­vé la Terre pro­mise. Dans un salon du rez-de-chaus­sée, une carte du Man­dat bri­tan­nique pen­dait encore au mur, les fron­tières tra­cées à la main, et quel­qu’un avait écrit au crayon, dans un coin : « This will not last. » Dans le jar­din, un banc de pierre por­tait une ins­crip­tion en arabe que Claire ne pou­vait pas lire mais dont les carac­tères, usés par les ans, avaient la beau­té d’un chant silencieux.

C’est dans ce jar­din qu’elle ren­con­tra Ingrid.

La vieille femme était assise sous un oran­ger, très droite, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Grande, mince — non, plus que mince : ver­ti­cale, comme un cyprès, comme si son corps avait déci­dé de pous­ser vers le haut plu­tôt que de s’é­ta­ler. Che­veux blancs cou­pés court, visage angu­leux, peau trans­lu­cide. Elle por­tait une robe de lin gris et des san­dales de cuir et autour de son cou un pen­den­tif — une croix en argent, simple, ancienne.

Elle regar­da Claire s’ap­pro­cher avec des yeux d’un bleu très pâle, presque déla­vé, le bleu d’un ciel nor­dique vu à tra­vers un voile de nuages.

— Vous êtes la pho­to­graphe, dit-elle. Yus­sef m’a par­lé de vous. Et de votre ami bruyant.

Son anglais avait un accent — pas tout à fait sué­dois, pas tout à fait autre chose, un accent d’exil, un accent de nulle part.

— Ingrid Lars­son. Je vis ici.

— Vous vivez dans l’hôtel ?

— Je vis dans l’hô­tel depuis que je suis née. Lit­té­ra­le­ment. Ma mère a accou­ché de moi dans la chambre qui est main­te­nant la suite 12. C’é­tait en 1899. La colo­nie exis­tait encore. Mon grand-père était venu de Stock­holm avec les pre­miers colons. Ils croyaient que le Mes­sie revien­drait à Jéru­sa­lem et ils vou­laient être là pour l’ac­cueillir. Le Mes­sie n’est pas reve­nu mais ils sont restés.

Elle dit cela sans iro­nie, sans amer­tume — avec la dis­tance tran­quille de quel­qu’un qui a eu soixante ans pour mesu­rer l’é­cart entre la foi et le réel.

— Et vous ?

— Moi, je suis res­tée aus­si. Par iner­tie d’a­bord. Par amour ensuite. On ne quitte pas Jéru­sa­lem. Jéru­sa­lem vous quitte, si elle veut, mais vous ne la quit­tez pas.

Elle refer­ma son livre — Claire vit le titre, en sué­dois, quelque chose qu’elle ne put déchif­frer — et se leva avec une len­teur de cérémonie.

— Venez. Je vais vous mon­trer quelque chose.

*

Ingrid la condui­sit à tra­vers un dédale de cou­loirs jus­qu’à une porte basse, fer­mée à clé, dans une aile de l’hô­tel que Claire n’a­vait pas encore explo­rée. La clé était ancienne, grosse, en fer noir­ci. La ser­rure résis­ta, puis céda avec un cla­que­ment sec.

La pièce était une chambre qui n’en était plus une. Les murs étaient cou­verts de pho­to­gra­phies — des cen­taines de pho­to­gra­phies, du sol au pla­fond, cer­taines enca­drées, d’autres sim­ple­ment punai­sées, d’autres encore glis­sées dans les inter­stices de la pierre. Des por­traits, des pay­sages, des scènes de groupe. Claire s’ap­pro­cha. Les dates s’é­ta­geaient sur un demi-siècle — 1900, 1910, 1920, 1935, 1948. Les visages chan­geaient mais le lieu res­tait le même : la cour aux oran­gers, le hall d’en­trée, la ter­rasse qui don­nait sur les murailles de la Vieille Ville.

— La mémoire de l’hô­tel, dit Ingrid. Mon père pre­nait des pho­tos. Son frère aus­si. Et un offi­cier bri­tan­nique qui vivait ici dans les années vingt et qui pho­to­gra­phiait tout le monde — les colons, les Arabes, les pèle­rins, les sol­dats. Et regar­dez — celui-ci.

Elle poin­ta du doigt une pho­to dans un angle, à hau­teur d’é­paule. Un homme petit, en uni­forme kaki, debout dans la cour de l’hô­tel. Il regar­dait l’ob­jec­tif avec une inten­si­té déran­geante — le regard d’un homme qui refuse qu’on le voie tout en se tenant exac­te­ment là où on le ver­ra. Der­rière lui, le bas­sin, les oran­gers. L’ombre d’un arbre tom­bait sur la moi­tié de son visage.

Claire s’ap­pro­cha. Regar­da la légende grif­fon­née au crayon : « T.E.L. — Spring 1918. »

— Law­rence, murmura-t-elle.

— Law­rence. Il a séjour­né ici après la prise de Jéru­sa­lem par les Anglais. Allen­by était des­cen­du au King David, évi­dem­ment — les géné­raux avaient besoin de palais. Law­rence, lui, était venu ici. Il pré­fé­rait la dis­cré­tion. Il est res­té trois semaines. Mon père disait qu’il ne par­lait à per­sonne. Qu’il sor­tait la nuit pour mar­cher dans la Vieille Ville et qu’il reve­nait à l’aube avec du sable dans les che­veux, comme s’il avait dor­mi dehors. Mon père disait aus­si qu’il avait l’air d’un homme qui a gagné une guerre et qui sait qu’il a per­du quelque chose de plus important.

Claire regar­da la pho­to. Le visage de Law­rence. Les yeux. Et dans un ver­tige qu’elle n’a­vait pas anti­ci­pé, elle vit — elle crut voir — quelque chose d’O’­Toole dans ce visage. Pas les traits. Pas la res­sem­blance phy­sique — ils ne se res­sem­blaient pas du tout, O’Toole était grand et blond et flam­boyant, Law­rence était petit et quel­conque et secret. Mais l’ex­pres­sion. Ce regard qui refuse et qui invite en même temps. Ce demi-visage dans l’ombre. Cette façon d’être là et de n’être pas là.

L’ombre blanche.

— Je peux pho­to­gra­phier cette pho­to ? deman­da Claire.

— Vous pou­vez faire mieux. Vous pou­vez l’emporter. Plus per­sonne ne vient ici. Plus per­sonne ne regarde ces murs. Pre­nez-la. Votre ami bruyant devrait la voir. Peut-être qu’elle lui appren­dra quelque chose.

Claire décro­cha la pho­to avec pré­cau­tion. Der­rière, sur le car­ton, une autre ins­crip­tion au crayon, d’une écri­ture dif­fé­rente : « He left without saying good­bye. He always did. »

*

O’Toole était au bar.

Évi­dem­ment. L’A­me­ri­can Colo­ny avait un bar — un salon bas de pla­fond, aux murs de pierre, avec des ban­quettes de cuir usé et des lampes en cuivre qui jetaient une lumière ambrée. Le genre d’en­droit où les secrets s’é­chan­geaient natu­rel­le­ment, por­tés par l’a­rak et la pénombre. O’Toole y trô­nait déjà, un verre à la main, en conver­sa­tion avec un homme en noir.

L’homme en noir était un prêtre. Claire le com­prit à la barbe — noire, four­nie, taillée avec soin — et au col qui dépas­sait de la sou­tane. Mais la sou­tane était ouverte sur une che­mise à car­reaux et le prêtre tenait un verre d’a­rak avec la fami­lia­ri­té d’un habi­tué. Il riait. O’Toole le fai­sait rire. Évidemment.

— Claire ! La voix d’O’­Toole tra­ver­sa le bar comme une décharge. Viens. Je te pré­sente un homme de Dieu qui boit comme un homme du diable. Father Mikael, Claire Whit­field, la meilleure pho­to­graphe du monde et la pire men­teuse d’Angleterre.

Father Mikael se leva. Grand, plus grand qu’elle ne l’au­rait cru, avec des yeux d’un vert très clair, presque trans­pa­rent, qui contras­taient vio­lem­ment avec la barbe noire. La qua­ran­taine, des rides de rire autour des yeux, une poi­gnée de main ferme.

— Il exa­gère, dit Claire.

— Il exa­gère tou­jours, dit Father Mikael. C’est le pri­vi­lège des gens qui sont plus grands que la vie. Asseyez-vous. L’a­rak est bon ici. L’a­rak est tou­jours bon quand quel­qu’un d’autre le paie.

Il dési­gna O’Toole d’un geste du men­ton. O’Toole haus­sa les épaules avec une fausse indi­gna­tion et com­man­da une tournée.

Ils burent. L’a­rak était frais, lai­teux, amer et sucré à la fois. Father Mikael était du quar­tier armé­nien — né à Jéru­sa­lem, famille ins­tal­lée depuis 1916, res­ca­pés du géno­cide. Son grand-père avait mar­ché depuis Ana­to­lie avec ce qu’il avait sur le dos et deux enfants dans les bras. Sa grand-mère était morte en route. Son père avait gran­di dans le monas­tère de Saint-Jacques, dans le quar­tier armé­nien de la Vieille Ville, et était deve­nu orfèvre — la tra­di­tion armé­nienne de Jéru­sa­lem, l’or et l’argent et les pierres, les bijoux ven­dus aux pèle­rins et aux touristes.

— Et vous êtes deve­nu prêtre, dit Claire.

— J’é­tais un très mau­vais orfèvre. Mes doigts étaient trop gros. Alors j’ai choi­si un métier où les gros doigts ne sont pas un han­di­cap. Sauf pour comp­ter les billets de la quête.

O’Toole rit. Ce rire. Claire le pho­to­gra­phia — clic — en cachette, le Lei­ca sur les genoux, l’ob­tu­ra­teur silen­cieux. Le prêtre, l’ac­teur et le bar. La lumière ambrée sur les visages. Un début de soi­rée à Jérusalem-Est.

Father Mikael connais­sait l’A­me­ri­can Colo­ny comme sa poche — il y venait depuis vingt ans, depuis l’é­poque où le bar était encore un salon de lec­ture de la colo­nie et où les rares clients étaient des archéo­logues bri­tan­niques et des mis­sion­naires scandinaves.

— Cet hôtel, dit-il, est le seul endroit à Jéru­sa­lem où tout le monde peut s’as­seoir à la même table. Dehors, la ville est cou­pée en mor­ceaux — les Juifs ici, les Arabes là, les chré­tiens dans un coin, les Armé­niens dans un autre. Mais ici, dans cette cour, sous ces oran­gers, les fron­tières n’existent pas. C’est pour ça que les espions l’a­dorent. C’est pour ça que les jour­na­listes l’a­dorent. C’est le seul ter­rain neutre de la ville la plus divi­sée du monde.

— Et les prêtres ? dit O’Toole.

— Les prêtres adorent tout endroit qui sert de l’arak.

Ils rirent. Claire les regar­da — ces deux hommes que tout sépa­rait, un acteur irlan­dais qui jouait un aven­tu­rier anglais et un prêtre armé­nien dont la famille avait sur­vé­cu à l’ex­ter­mi­na­tion, et entre eux l’a­rak et le rire et cette capa­ci­té mys­té­rieuse de l’A­me­ri­can Colo­ny à dis­soudre les dis­tances. Et elle pen­sa à ce qu’In­grid lui avait dit : on ne quitte pas Jéru­sa­lem. L’hô­tel était le cœur de cette ville impos­sible, le lieu où les contraires coha­bi­taient sans se résoudre.

— Father Mikael, dit Claire. Le pro­cès Eich­mann. Vous y êtes allé ?

Le sou­rire du prêtre s’ef­fa­ça. Pas d’un coup — par degrés, comme un fon­du au ciné­ma. Ses yeux verts se fixèrent sur un point du mur der­rière Claire.

— Une fois. Une seule fois. C’est assez.

— Com­ment on y accède ? De ce côté-ci ?

— La Porte de Man­del­baum. Le seul pas­sage entre l’est et l’ouest. Il faut des papiers. Des accré­di­ta­tions. Les Jor­da­niens vous laissent sor­tir, les Israé­liens vous laissent entrer — si vous avez les bons tam­pons. C’est un sas. On passe d’un monde à l’autre en vingt mètres. Vingt mètres et mille ans.

Il but une gor­gée d’a­rak. Repo­sa le verre avec soin.

— Vous vou­lez y aller, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Alors j’i­rai avec vous. Pas pour revoir. Pour vous accom­pa­gner. On ne devrait pas entrer là-dedans seul.

O’Toole se tai­sait. Claire le regar­da — il avait les yeux bais­sés sur son verre, le visage fer­mé, et pour la pre­mière fois depuis qu’elle le connais­sait, il sem­blait ne pas avoir de mots. Le pro­cès Eich­mann. L’ex­ter­mi­na­tion des Juifs d’Eu­rope. Six mil­lions de morts. Et ici, dans ce bar de Jéru­sa­lem-Est, un prêtre armé­nien dont le peuple avait subi le pre­mier géno­cide du siècle et un acteur irlan­dais qui jouait un Anglais dans le désert et une pho­to­graphe de Leeds — et les mots ne suf­fi­saient pas, et le silence non plus, et l’a­rak était le seul lan­gage commun.

— Je ne vien­drai pas, dit O’Toole dou­ce­ment. Ce n’est pas pour moi. Ce n’est pas… Je ne suis pas assez pour ça. Tu com­prends, Claire ?

Elle com­prit. Ce n’é­tait pas de la lâche­té. C’é­tait une forme d’hon­nê­te­té — O’Toole savait que son monde était celui du jeu, de la fic­tion, de la méta­mor­phose, et que le tri­bu­nal où un homme répon­dait du meurtre de six mil­lions de per­sonnes était un lieu où le jeu n’a­vait plus cours. Un lieu de réel pur. Et il avait peur — pas du lieu, mais de ce qu’il décou­vri­rait de lui-même en y allant.

— Je com­prends, dit Claire.

Father Mikael les regar­da l’un après l’autre. Puis il leva son verre.

— À Jéru­sa­lem, dit-il. Qui rend tous les hommes plus petits qu’ils ne croient être.

Ils burent.

*

La Porte de Man­del­baum était un trou dans le monde.

Claire et Father Mikael s’y ren­dirent le sur­len­de­main, un matin de juin qui avait la clar­té agres­sive des jours sans nuage. Ils mar­chèrent depuis l’A­me­ri­can Colo­ny vers le nord, à tra­vers des rues que Claire ne connais­sait pas — étroites, pier­reuses, bor­dées de mai­sons basses et de bou­tiques fer­mées. L’am­biance chan­geait à mesure qu’ils appro­chaient de la ligne de démar­ca­tion. Les rues se vidaient. Les façades por­taient des impacts de balles — des trous régu­liers, presque déco­ra­tifs, comme si quel­qu’un avait tiré un motif dans la pierre. Des sacs de sable empi­lés devant cer­taines fenêtres. Un poste de contrôle jor­da­nien avec deux sol­dats dés­œu­vrés qui véri­fièrent leurs papiers sans conviction.

Puis la Porte. Ce n’é­tait pas une porte — pas au sens archi­tec­tu­ral. C’é­tait un pas­sage entre deux murs de béton, une faille dans la fron­tière, un cou­loir de vingt mètres à ciel ouvert flan­qué de bar­be­lés et de gué­rites. D’un côté, Jéru­sa­lem-Est, jor­da­nienne, arabe. De l’autre, Jéru­sa­lem-Ouest, israé­lienne, juive. Et entre les deux, ce no man’s land de vingt mètres que Father Mikael tra­ver­sa d’un pas lent et que Claire tra­ver­sa en rete­nant sa res­pi­ra­tion, comme on fran­chit un seuil dont on sait qu’il change ce qui vient après.

Les Israé­liens véri­fièrent les papiers plus lon­gue­ment. Un sol­dat jeune, visage impas­sible, mitraillette en ban­dou­lière, tour­na les pages du pas­se­port de Claire avec des doigts métho­diques. L’ac­cré­di­ta­tion presse. Le visa. Le tam­pon jor­da­nien qu’il regar­da un moment de trop. Puis il ren­dit le pas­se­port et fit signe de passer.

Jéru­sa­lem-Ouest était un autre pays. Les rues étaient plus larges, les bâti­ments plus récents, l’é­cri­ture sur les enseignes pas­sait de l’a­rabe à l’hé­breu, les visages chan­geaient, les vête­ments chan­geaient, et Claire eut la sen­sa­tion phy­sique de tra­ver­ser non pas une ville mais une faille tem­po­relle — comme si les vingt mètres de la Porte de Man­del­baum sépa­raient non pas deux quar­tiers mais deux dimen­sions du même espace.

Father Mikael mar­chait en silence. Son visage s’é­tait refer­mé depuis qu’ils avaient fran­chi la ligne. Les rues de Jéru­sa­lem-Ouest l’ac­cueillaient et ne l’ac­cueillaient pas — il était chez lui et pas chez lui, il était armé­nien, chré­tien, de l’Est, et les caté­go­ries ici ne fonc­tion­naient pas de la même manière.

La Beit Ha’am — la Mai­son du Peuple — était un bâti­ment tra­pu, moderne, sans grâce, plan­té au milieu d’un quar­tier rési­den­tiel. Des bar­rières métal­liques cana­li­saient la foule. Des poli­ciers en uni­forme. Des jour­na­listes — des dizaines de jour­na­listes, Claire le sen­tit immé­dia­te­ment, la recon­nais­sance du métier, les appa­reils pho­to, les car­nets, les visages ten­dus de ceux qui savent qu’ils assistent à quelque chose de plus grand qu’un pro­cès. Des files d’at­tente ordon­nées. Du monde, beau­coup de monde, mais un silence étrange — pas le silence de l’en­nui ou de l’in­dif­fé­rence, le silence de la gravité.

Ils entrèrent. L’ac­cré­di­ta­tion presse ouvrit les portes. Un cou­loir, un contrôle, un autre cou­loir, et puis la salle.

Claire s’ar­rê­ta.

La salle était grande, fonc­tion­nelle, éclai­rée par des néons qui don­naient aux visages une pâleur de cire. Des ran­gées de sièges face à une estrade. Trois juges en robe noire der­rière un bureau sur­éle­vé. À gauche, le pro­cu­reur — un homme en cos­tume, des dos­siers empi­lés devant lui. À droite, les avo­cats de la défense. Et au centre — au centre exact de la salle, dans une cabine de verre sur­mon­tée de néons sup­plé­men­taires qui l’é­clai­raient comme un spécimen —

Un homme.

Claire le regar­da. Un homme quel­conque. C’é­tait la pre­mière pen­sée et elle en eut honte et elle la pen­sa quand même. Un homme de taille moyenne, chauve, por­tant des lunettes, en cos­tume sombre. Un visage sans qua­li­té — ni beau ni laid, ni intel­li­gent ni stu­pide, un visage de fonc­tion­naire, de comp­table, de voi­sin de palier. Il était assis très droit dans sa cage de verre et il écou­tait quelque chose dans un casque et il pre­nait des notes et ses gestes étaient pré­cis, métho­diques, les gestes d’un homme qui a tou­jours fait les choses dans l’ordre.

Adolf Eich­mann.

Claire sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine — pas de la peur, pas de la colère, quelque chose de plus froid, de plus pro­fond. L’ab­sence. C’é­tait l’ab­sence qu’elle voyait. Pas l’ab­sence d’O’­Toole en cos­tume de Law­rence — cette absence-là était créa­trice, poé­tique, un jeu entre le soi et l’autre. L’ab­sence d’Eich­mann était d’une nature radi­ca­le­ment dif­fé­rente. C’é­tait l’ab­sence de toute huma­ni­té recon­nais­sable dans un corps humain. Le visage ne tra­his­sait rien — ni remords, ni satis­fac­tion, ni souf­france. Il était là, dans sa cage de verre, sous les néons, et il était vide.

Claire leva son Lei­ca. Visa. Le cadre conte­nait la cage de verre, le visage, les lunettes, les mains posées à plat sur la table. Elle ne déclen­cha pas. Pour la pre­mière fois de sa vie, ses mains refu­sèrent de prendre la pho­to. Non pas parce que la pho­to était inter­dite — elle était auto­ri­sée, les jour­na­listes pho­to­gra­phiaient, les camé­ras fil­maient. Mais parce que quelque chose en elle résis­tait à l’i­dée de fixer cette image, de lui don­ner la per­ma­nence du papier pho­to­gra­phique, de mettre ce visage dans la même boîte que les pho­tos d’O’­Toole au Wadi Rum, de Nas­ser buvant le thé, d’In­grid sous l’oranger.

Father Mikael était assis à côté d’elle, immo­bile, les mains jointes. Il ne regar­dait pas Eich­mann. Il regar­dait le mur der­rière les juges, un point fixe, et Claire com­prit qu’il ne pou­vait pas regar­der — que regar­der cet homme ordi­naire dans sa cage de verre réveillait en lui quelque chose qui avait rap­port à son propre peuple, à sa propre his­toire, à cette grand-mère morte sur une route d’A­na­to­lie dont per­sonne n’a­vait jamais été jugé responsable.

Un témoin par­lait. Une femme. Claire ne com­pre­nait pas l’hé­breu mais elle com­pre­nait la voix — une voix bri­sée, recol­lée, qui avan­çait dans le récit comme on avance dans un champ de mines, avec une pru­dence de chaque syl­labe. La femme par­lait des trains. Des wagons. De la sélec­tion à l’ar­ri­vée. De la main d’un homme en uni­forme qui dési­gnait la gauche ou la droite — la vie ou la mort — avec un geste de chef d’or­chestre. Et dans sa cage de verre, Eich­mann écou­tait et pre­nait des notes.

Claire res­ta une heure. Pas plus. Elle ne prit pas de pho­to. Quand elle se leva, ses jambes trem­blaient — la même sen­sa­tion qu’à la des­cente de l’a­vion à Amman, des semaines plus tôt, sauf que cette fois ce n’é­tait pas la fatigue du voyage, c’é­tait autre chose, un trem­ble­ment qui venait de plus pro­fond, du lieu où les images se forment avant d’at­teindre les yeux.

Dehors, la lumière de Jéru­sa­lem la gifla. Father Mikael la rejoi­gnit. Ils mar­chèrent en silence vers la Porte de Man­del­baum. Le retour. Le pas­sage inverse. Les vingt mètres de no man’s land. Les bar­be­lés. Le poste jor­da­nien. Et puis les rues de Jéru­sa­lem-Est, fami­lières déjà, les ruelles de pierre, les arches, le muez­zin du soir qui com­men­çait à appeler.

Ce n’est qu’en arri­vant devant l’A­me­ri­can Colo­ny que Father Mikael parla.

— Vous n’a­vez pas pris de photo.

— Non.

— Pour­quoi ?

Claire cher­cha les mots. Ne les trou­va pas. Puis :

— Parce que cet homme-là n’a pas de visage. Il a une sur­face. Une sur­face qui res­semble à un visage. Et mes pho­tos ne savent pas attra­per les sur­faces. Elles attrapent ce qui est en des­sous. Et en des­sous de ce visage-là, il n’y a rien.

Father Mikael hocha la tête lentement.

— Il y a une phi­lo­sophe, dit-il. Une Alle­mande. Elle est là en ce moment, au pro­cès. Elle écrit pour un jour­nal amé­ri­cain. Elle dit quelque chose de simi­laire. Elle dit que le mal n’a pas de pro­fon­deur. Qu’il est banal. Que c’est ça le plus ter­ri­fiant — la banalité.

— Vous la connaissez ?

— Non. Je l’ai vue. Dans la salle. Une femme qui fume et qui écrit. Elle a les yeux les plus tristes que j’aie vus.

*

L’a­rak, ce soir-là, avait un goût différent.

Claire était assise au bar avec Father Mikael. O’Toole n’é­tait pas là — il était sor­ti mar­cher dans la Vieille Ville, seul, ce qui ne lui res­sem­blait pas. Le bar était calme. Deux jour­na­listes anglais dans un coin, un diplo­mate jor­da­nien au comp­toir. Yus­sef cir­cu­lait sans bruit, appor­tant les verres, ajus­tant une lampe, dépla­çant un cen­drier avec la pré­ci­sion d’un met­teur en scène.

— Yus­sef, dit Claire. Vous étiez là sous le Mandat ?

Il s’ar­rê­ta. La ques­tion ne le sur­prit pas — rien ne sur­pre­nait Yus­sef, ou s’il était sur­pris, il ne le mon­trait pas.

— J’a­vais quinze ans quand les Anglais sont par­tis. En 1948. J’ai vu les sol­dats des­cendre du King David avec leurs valises. J’ai vu les dra­peaux chan­ger. J’ai vu la guerre. Depuis cette fenêtre —

Il poin­ta du doigt une fenêtre du bar qui don­nait sur la rue.

— — depuis cette fenêtre, j’ai vu pas­ser les réfu­giés. Des familles entières. Des char­rettes. Des enfants. Ils mar­chaient vers l’est, vers la Jor­da­nie, vers nulle part. Et l’hô­tel les accueillait. On ouvrait les portes. On les fai­sait entrer dans la cour. On leur don­nait de l’eau, du pain. La colo­nie avait tou­jours fait ça — accueillir ceux qui n’a­vaient plus d’endroit.

Il se tut. Reprit.

— C’est ce que cet hôtel est, made­moi­selle Whit­field. Un endroit pour ceux qui n’en ont plus. Les réfu­giés, les espions, les jour­na­listes, les acteurs, les prêtres ivres.

Father Mikael leva son verre.

— Je ne suis pas ivre. Pas encore.

— La nuit est jeune, Father.

Yus­sef sou­rit. Enfin. Le sou­rire qu’il gar­dait en réserve — un sou­rire qui ne décou­vrait pas les dents, qui res­tait dans les yeux, dans les plis autour des yeux, un sou­rire d’une cha­leur conte­nue, com­pri­mée, comme une braise sous la cendre.

Claire le pho­to­gra­phia. Le concierge de l’A­me­ri­can Colo­ny, debout der­rière le bar, sou­riant dans la lumière ambrée. Elle savait que cette pho­to n’i­rait dans aucun jour­nal, ne serait jamais publiée, ne ser­vi­rait à rien d’autre qu’à gar­der la trace de cet ins­tant — un homme qui sou­riait dans un hôtel de Jéru­sa­lem, un soir de juin 1961, pen­dant qu’à quelques kilo­mètres de là un autre homme était assis dans une cage de verre et ne sou­riait jamais.

*

O’Toole ren­tra tard. Claire l’en­ten­dit dans le cou­loir du pre­mier étage — pas ivre, pas cette fois, mais les pas lents, hési­tants, d’un homme qui pense. Il frap­pa à sa porte. Dou­ce­ment. Pas le frap­pe­ment conqué­rant qu’il avait au cam­pe­ment du Wadi Rum. Un frap­pe­ment de quel­qu’un qui demande.

Elle ouvrit.

Il était debout dans la lumière jaune du cou­loir, le visage mar­qué par la marche, les yeux dif­fé­rents — pas le bleu flam­boyant, pas le bleu de ciné­ma, un bleu plus sombre, plus grave, comme une mer de nuit.

— J’ai mar­ché dans la Vieille Ville, dit-il. Je suis allé au Saint-Sépulcre. Puis au Mur des Lamen­ta­tions — enfin, on ne peut pas y aller d’i­ci, c’est de l’autre côté, mais j’ai regar­dé depuis les rem­parts. Et puis je me suis per­du dans le souk. Un vieil homme m’a offert du thé et m’a racon­té sa vie pen­dant une heure en arabe et je n’ai rien com­pris mais j’ai tout com­pris. Et toi. Le tri­bu­nal. Com­ment c’était ?

Claire le lais­sa entrer. Refer­ma la porte. La chambre aux murs de pierre, la lumière de la lune par la fenêtre en arche, l’o­deur de cire et d’eau de rose.

— C’é­tait, dit-elle, et elle s’ar­rê­ta. C’é­tait un homme dans une cage de verre. Un homme ordi­naire. Et c’est la chose la plus ter­ri­fiante que j’aie jamais vue.

O’Toole s’as­sit sur le lit. Pas­sa ses mains sur son visage. Et dit :

— Je passe mes jour­nées à deve­nir un autre homme. À mettre la robe de Law­rence, à mon­ter sur son cha­meau, à voir le monde avec ses yeux. Et j’ap­pelle ça de l’art. Et de l’autre côté de cette ville, un homme est jugé pour avoir envoyé des mil­lions de gens à la mort, et lui aus­si, il a été un autre homme — il a mis l’u­ni­forme, il a obéi aux ordres, il a vu le monde avec les yeux du sys­tème. Et il appelle ça du devoir. Quelle est la dif­fé­rence, Claire ? Quelle est la fou­tue dif­fé­rence entre deve­nir un autre par l’art et deve­nir un autre par l’obéissance ?

— La dif­fé­rence, dit Claire, c’est que tu reviens. Lui n’est jamais revenu.

O’Toole la regar­da. Un long moment. Et dans ses yeux, elle vit pas­ser quelque chose — une peur, peut-être, la peur de l’homme qui sait qu’il joue avec des forces qu’il ne contrôle pas, que la méta­mor­phose est un pou­voir et que tout pou­voir a un ver­sant sombre. Puis il ten­dit la main et l’at­ti­ra vers lui et ils ne par­lèrent plus du pro­cès, plus du tri­bu­nal, plus de la cage de verre. Ils firent l’a­mour dans la chambre de l’A­me­ri­can Colo­ny, sous le pla­fond voû­té aux motifs bleus et ocre, et le ven­ti­la­teur d’A­qa­ba était rem­pla­cé par le silence épais des murs de pierre et le son loin­tain du muez­zin de l’aube, et Claire pen­sa — dans ce frag­ment de conscience qui sur­vit au plai­sir — que cette nuit-là était dif­fé­rente des nuits du désert. Plus lente. Plus grave. Char­gée de tout ce qu’elle avait vu ce jour-là — le visage sans pro­fon­deur d’Eich­mann, le sou­rire de Yus­sef, la pho­to de Law­rence sur le mur d’In­grid. Comme si Jéru­sa­lem avait ajou­té une couche de sens à tout ce qu’ils vivaient, une épais­seur que le désert n’a­vait pas.

Et quand O’Toole s’en­dor­mit, sa tête sur la poi­trine de Claire, elle res­ta éveillée long­temps, les yeux ouverts dans le noir, écou­tant sa res­pi­ra­tion et celle de la ville, et elle pen­sa à ce qu’In­grid avait dit — on ne quitte pas Jéru­sa­lem — et elle sut que c’é­tait vrai, que quelque chose de cette ville res­te­rait en elle quand tout le reste — le tour­nage, O’Toole, l’é­té — aurait pris fin.

Sur la table de nuit, la pho­to de Law­rence dans la cour de l’A­me­ri­can Colo­ny, 1918. Un homme dans l’ombre. Un homme qui était par­ti sans dire au revoir.

He left without saying good­bye. He always did.

VI — Le sable

Le désert les reprit.

Ils quit­tèrent Jéru­sa­lem un matin de la fin juin, dans un convoi de trois véhi­cules — Claire, O’Toole et une poi­gnée de tech­ni­ciens rap­pe­lés par la pro­duc­tion. L’A­me­ri­can Colo­ny res­ta der­rière eux comme un rêve de pierre et de fraî­cheur, et la route vers le sud les replon­gea dans l’ocre, dans la cha­leur, dans cette lumière ver­ti­cale qui écra­sait les ombres et ne lais­sait aux choses que leurs contours les plus durs.

O’Toole condui­sait la pre­mière jeep. Il n’a­vait pas dit un mot depuis le départ. La radio cra­cho­tait une sta­tion jor­da­nienne — de la musique arabe, des vio­lons et une voix de femme qui mon­tait et des­cen­dait comme une flamme. Claire, assise à côté de lui, regar­dait le pay­sage défi­ler et sen­tait que quelque chose avait chan­gé. Pas entre eux — entre eux, les corps conti­nuaient de se recon­naître, la nuit à l’A­me­ri­can Colo­ny l’a­vait confir­mé. Quelque chose avait chan­gé en lui. Jéru­sa­lem lui avait fait quelque chose. Ou plu­tôt, ce qu’elle avait rap­por­té de Jéru­sa­lem — le tri­bu­nal, Eich­mann, la ques­tion qu’il avait posée dans la chambre — avait ouvert en lui une fis­sure qu’il ne savait pas refermer.

Il condui­sait vite, trop vite, les mâchoires ser­rées. Claire ne dit rien. Elle avait appris à recon­naître les silences d’O’­Toole — le silence gai, le silence d’ac­teur qui se pré­pare, le silence d’a­près l’a­mour. Celui-ci était nou­veau. Un silence de com­bat. Le silence d’un homme qui se bat contre quelque chose à l’in­té­rieur de lui-même et qui ne veut pas qu’on le regarde faire.

Le cam­pe­ment avait bou­gé. Il était main­te­nant ins­tal­lé plus au sud, dans une val­lée étroite entre deux falaises de grès ocre, un lieu plus res­ser­ré, plus oppres­sant que le Wadi Rum, avec des parois si hautes que le soleil n’at­tei­gnait le fond de la val­lée que quelques heures par jour. Lean avait choi­si cet empla­ce­ment pour les scènes de la tra­ver­sée du Néfoud — la marche sui­ci­daire de Law­rence dans le désert de sable, sans eau, sans ombre, avec une poi­gnée de Bédouins. Les scènes les plus dures du film. Les scènes où Law­rence bascule.

Claire retrou­va sa tente, son lit de camp, sa chambre noire impro­vi­sée. Retrou­va Nas­ser, qui l’ac­cueillit avec un thé et un sou­rire et qui ne deman­da rien sur Jéru­sa­lem. Retrou­va la rou­tine du tour­nage — les levers à quatre heures, les attentes, les prises, la cha­leur. Mais la rou­tine avait un goût dif­fé­rent. Plus âpre. Plus usé. Le tour­nage durait depuis des mois main­te­nant. Les tech­ni­ciens avaient des visages de sur­vi­vants — creu­sés, brû­lés, les yeux enfon­cés. Lean lui-même sem­blait plus sec, plus tran­chant, comme si le désert l’a­vait rabo­té aus­si, ne lais­sant que l’os du per­fec­tion­nisme et plus rien autour.

Et O’Toole.

*

Il chan­gea. Pas d’un coup — par glis­se­ments suc­ces­sifs, comme un ter­rain qui s’af­faisse imper­cep­ti­ble­ment avant l’ef­fon­dre­ment. Claire le vit parce qu’elle le regar­dait plus que qui­conque, parce que ses yeux étaient entraî­nés à voir les écarts, les dépla­ce­ments, les varia­tions infimes que les autres ne remar­quaient pas.

Il buvait plus. Ça, tout le monde le voyait — le whis­ky au petit déjeu­ner, la flasque dans la poche du cos­tume de Law­rence, les soi­rées de plus en plus longues autour du feu. Mais Claire voyait autre chose. Elle voyait que l’al­cool n’a­vait plus la même fonc­tion. Avant Jéru­sa­lem, O’Toole buvait comme il vivait — par excès, par joie, par appé­tit du monde. L’al­cool était un accé­lé­ra­teur. Main­te­nant, l’al­cool était un anes­thé­siant. Il buvait pour ralen­tir. Pour éteindre quelque chose. Pour éloi­gner Law­rence qui s’ins­tal­lait en lui avec une insis­tance de loca­taire indélogeable.

Il buvait, et il jouait de mieux en mieux.

C’é­tait le para­doxe — plus il som­brait, plus il était lumi­neux à l’é­cran. Lean le pous­sait, sen­tant le filon, exploi­tant cette fêlure comme un mineur exploite une veine d’or. Les scènes qu’ils tour­nèrent cette semaine-là furent les plus intenses du film — Law­rence mar­chant pieds nus dans le désert, Law­rence per­dant un homme tom­bé de son cha­meau et retour­nant le cher­cher seul dans la four­naise, Law­rence décou­vrant qu’il aime la vio­lence et que la vio­lence le détruit. Et O’Toole — Peter, Law­rence, le troi­sième homme — jouait ça avec une véri­té qui dépas­sait le jeu, qui n’é­tait plus du jeu, qui était un homme en train de se consu­mer devant la caméra.

Claire pho­to­gra­phiait. Clic, clic, clic. La méca­nique de l’ap­pa­reil comme un bat­te­ment de cœur arti­fi­ciel qui la main­te­nait à dis­tance. Parce que la dis­tance était néces­saire. Parce que sans le cadre, sans le viseur, sans l’ob­jec­tif entre elle et O’Toole, elle aurait été sub­mer­gée — par l’in­quié­tude, par la fas­ci­na­tion, par cet amour qu’elle ne nom­mait pas mais qui était là, dans ses mains sur l’ap­pa­reil, dans sa façon de cher­cher son visage dans chaque plan.

Un soir — le qua­trième après leur retour — Lean tour­na la scène du massacre.

La scène où Law­rence ordonne à ses hommes de ne pas faire de pri­son­niers turcs. La scène où le libé­ra­teur devient bour­reau. O’Toole devait la jouer debout au som­met d’une col­line, domi­nant une val­lée où des figu­rants jouaient les sol­dats turcs en déroute, et il devait crier — un seul mot, en anglais dans le film, « No pri­so­ners » — avec le sabre levé, le visage défor­mé par une extase guerrière.

Lean fit recom­men­cer sept fois. Les six pre­mières, quelque chose man­quait. O’Toole criait, mais c’é­tait un cri d’ac­teur — puis­sant, contrô­lé, cali­bré. Lean secouait la tête. Non. Pas encore. La sep­tième fois, quelque chose bas­cu­la. Claire le vit depuis sa posi­tion au pied de la col­line — elle vit le moment exact où O’Toole ces­sa de jouer et où Law­rence prit le des­sus, comme un che­val qui désar­çonne son cava­lier, et le cri qui sor­tit de sa gorge n’é­tait plus un cri d’ac­teur. C’é­tait un cri de dément. Un cri de joie et d’hor­reur mêlées. Un cri qui fit se retour­ner les Bédouins et qui réson­na contre les falaises et revint en écho, mul­ti­plié, défor­mé, comme si le désert lui-même criait.

Lean ne dit pas oui cette fois. Il ne dit rien. Il ôta son cha­peau et res­ta debout, immo­bile, et il y avait sur son visage quelque chose que Claire n’y avait jamais vu — du res­pect, peut-être, ou de la peur, ou les deux ensemble.

O’Toole redes­cen­dit la col­line. Il titu­bait. Pas d’al­cool cette fois — de quelque chose de plus dan­ge­reux. Il avait les yeux grands ouverts mais ne voyait rien, ne recon­nais­sait per­sonne, et quand un assis­tant s’ap­pro­cha pour lui tendre une bou­teille d’eau il le repous­sa d’un geste si violent que l’homme recu­la de trois pas. O’Toole conti­nua de mar­cher, droit devant lui, vers sa tente, et le cam­pe­ment s’é­car­ta sur son pas­sage comme la mer s’é­tait écar­tée — Claire pen­sa ça mal­gré elle, la mer Rouge, la Bible, le désert, tout se mêlait — et il dis­pa­rut der­rière le rabat de toile et le silence tom­ba sur le plateau.

Nas­ser s’ap­pro­cha de Claire. Il avait vu la scène. Tout le monde avait vu la scène. Et sur son visage il y avait quelque chose de nou­veau — non pas l’i­ro­nie douce, non pas le sou­rire qui plis­sait tout le visage, mais une gra­vi­té de veilleur.

— Mon grand-père disait, com­men­ça-t-il. Puis il s’ar­rê­ta. Secoua la tête. Non. Ce n’est pas mon grand-père. C’est moi qui dis. Cet homme-là se perd. Et vous le savez.

— Je le sais.

— Et vous ne pou­vez rien faire.

— Non.

— Alors faites ce que vous savez faire. Pre­nez les pho­tos. Les pho­tos res­tent quand les hommes partent.

*

Cette nuit-là, O’Toole ne vint pas.

Claire res­ta éveillée dans sa tente, écou­tant les bruits du cam­pe­ment — les voix au loin, le groupe élec­tro­gène, le vent qui s’é­tait levé et qui fai­sait cla­quer les toiles. Elle atten­dit. Pas avec l’an­goisse d’une femme qui attend un amant — avec l’at­ten­tion d’une pho­to­graphe qui attend la lumière. Quelque chose allait se pas­ser. Quelque chose se pas­sait déjà. Et elle ne pou­vait que regarder.

Vers deux heures du matin, elle sor­tit. Le cam­pe­ment dor­mait. Le vent souf­flait du sud, chaud et sec, por­tant du sable fin qui piquait les lèvres. Claire mar­cha vers la tente d’O’­Toole. Le rabat était ouvert. À l’in­té­rieur, dans la lumière d’une lampe-tem­pête, O’Toole était assis sur son lit de camp, le livre des Sept Piliers ouvert sur les genoux, une bou­teille de whis­ky à moi­tié vide posée dans le sable à ses pieds. Il ne lisait pas. Il regar­dait la flamme de la lampe avec une fixi­té qui fit froid à Claire — la fixi­té de quel­qu’un qui ne sait plus dans quelle direc­tion regar­der et qui choi­sit le point le plus proche.

— Peter.

Il leva les yeux. La recon­nut. Ou peut-être pas — il y eut un temps, une seconde, deux, où son regard pas­sa sur elle sans accro­cher, comme un pro­jec­teur qui balaie une scène sans trou­ver l’acteur.

— Claire.

Sa voix était rauque, abî­mée. La voix d’un homme qui a crié trop fort et qui n’a pas encore récupéré.

— La scène d’au­jourd’­hui, dit-il. Tu étais là.

— J’é­tais là.

— Tu as vu.

— J’ai vu.

— Tu as vu quoi, exactement ?

Claire s’as­sit à côté de lui sur le lit de camp. Le res­sort grin­ça. La lampe-tem­pête jetait des ombres mou­vantes sur les parois de la tente — des formes liquides, sans contours, qui mon­taient et des­cen­daient avec la flamme.

— J’ai vu un homme qui a ces­sé de jouer, dit-elle. Pen­dant quelques secondes. Dix, peut-être. J’ai vu la fron­tière dis­pa­raître. Entre toi et Law­rence. Le moment où il n’y avait plus de différence.

O’Toole fer­ma le livre. Le posa. Prit la bou­teille de whis­ky, but une gor­gée, la reposa.

— C’est ce que je craignais.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est ce que Lean veut. C’est exac­te­ment ce qu’il veut. Et il va le rede­man­der. Et je vais le refaire. Et chaque fois, c’est un peu plus facile. Et chaque fois que c’est plus facile, quelque chose se casse.

Il se tour­na vers elle. De près, dans la lumière de la lampe, son visage était rava­gé — les coups de soleil, la fatigue, l’al­cool, les yeux injec­tés, et sous tout ça les os magni­fiques, la struc­ture indes­truc­tible de la beau­té qui tien­drait des décen­nies encore, bien après que tout le reste aurait cédé.

— Tu sais ce que Law­rence a écrit après la guerre ? Il a écrit : « Je me suis fait. » Pas : « Je suis deve­nu » ou « J’ai été trans­for­mé. » « Je me suis fait. » Comme si on pou­vait se fabri­quer soi-même, comme un objet. Et je com­prends ça, Claire. Chaque matin, je me fabrique. Je mets le cos­tume. Je monte le cha­meau. Je regarde le désert. Et le per­son­nage arrive. Il entre par les yeux. Par les pieds. Par les mains. Et il s’ins­talle. Et le pro­blème, c’est que quand le soir tombe et que j’en­lève le cos­tume, il ne part pas tout de suite. Il traîne. Il reste dans les coins. Et la nuit, quand je dors — si je dors — je rêve en Law­rence. Je rêve dans sa langue. Je rêve ses rêves. Et je ne sais plus si c’est moi qui le rêve ou si c’est lui qui me rêve.

Claire prit sa main. La main était chaude, sèche, les doigts longs et ner­veux. Une main d’ac­teur — faite pour tenir un sabre, un verre, une femme. Elle la serra.

— Tu reviens, dit-elle. Tu es reve­nu chaque fois.

— Jus­qu’i­ci. Mais chaque fois c’est un peu plus loin. Et un jour, je ne sais pas. Un jour, la scène sera tel­le­ment vraie que le retour ne sera plus pos­sible. Et je res­te­rai là-bas. Dans le désert de Law­rence. Dans sa tête. Dans son cri.

Le vent souf­flait. La toile cla­quait. La lampe vacilla et les ombres sur les parois se défor­mèrent en sil­houettes gro­tesques — des cava­liers, des fan­tômes, des formes sans nom.

— Lean sait, dit Claire. Lean sait exac­te­ment ce qui se passe. Il l’utilise.

— Bien sûr qu’il l’u­ti­lise. C’est un génie. Les génies uti­lisent tout. Ils prennent ce qu’ils trouvent — le talent, la folie, la dou­leur, la peur — et ils le mettent dans le cadre. C’est exac­te­ment ce que tu fais avec ton appa­reil, Claire. Tu prends ce que tu trouves et tu le cadres. Et tant pis pour ce que ça coûte au sujet.

La phrase la frap­pa. Pas comme une accu­sa­tion — O’Toole n’ac­cu­sait pas, il consta­tait, avec cette luci­di­té ter­rible des ivrognes qui voient tout et ne peuvent rien. Mais elle la frap­pa quand même. Parce qu’il avait rai­son. Parce qu’il y avait quelque chose de pré­da­teur dans la pho­to­gra­phie — elle l’a­vait tou­jours su, Nas­ser le lui avait dit avec d’autres mots, et main­te­nant O’Toole le disait avec les siens. Elle pre­nait des images. Elle pre­nait. Et ce qu’elle pre­nait ne lui appar­te­nait pas.

— Je ne te prends rien, dit-elle. Et elle savait que c’é­tait à moi­tié faux.

— Tu prends tout. C’est pour ça que je t’aime.

Il avait dit le mot. Le mot inter­dit, le mot trop grand, le mot qu’on ne dit pas dans une tente au milieu du désert à trois heures du matin avec une bou­teille de whis­ky à moi­tié vide et Law­rence d’A­ra­bie dans la tête. Il l’a­vait dit sim­ple­ment, sans emphase, sans le sou­rire ni le charme, comme on dit quelque chose qu’on n’a pas l’in­ten­tion de dire et qu’on dit quand même parce que le désert — le vrai, celui du dedans — a dis­sous les der­nières défenses.

Claire ne répon­dit pas. Pas par le même mot. Elle répon­dit autre­ment — elle posa le Lei­ca par terre, au pied du lit de camp, et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle s’en sépa­rait volon­tai­re­ment, la pre­mière fois qu’elle posait l’ap­pa­reil comme on pose une arme, et elle se tour­na vers O’Toole et l’embrassa, et le bai­ser avait un goût de whis­ky et de sable et de véri­té, cette véri­té rugueuse que les Fran­çais — dont elle ne connais­sait pas la lit­té­ra­ture — appellent l’é­treinte de la réalité.

Ils firent l’a­mour dans la tente, sur le lit de camp étroit qui grin­çait, et c’é­tait dif­fé­rent des autres fois — plus lent, plus grave, plus déses­pé­ré peut-être, comme deux per­sonnes qui sentent la fin de quelque chose sans pou­voir la nom­mer. Et après, dans le noir — la lampe s’é­tait éteinte, le pétrole avait brû­lé —, Claire res­ta allon­gée contre lui et écou­ta son cœur battre et le vent dehors et le silence du désert qui conte­nait tous les silences du monde.

*

Les jours qui sui­virent furent les plus beaux et les plus ter­ribles du tournage.

Lean tour­na les scènes de la tra­ver­sée du Néfoud. O’Toole mar­chait pieds nus dans le sable sous un soleil de qua­rante-cinq degrés, le visage brû­lé, les lèvres cra­que­lées, et la camé­ra le sui­vait pas à pas, impi­toyable, cap­tant chaque goutte de sueur, chaque gri­mace, chaque ins­tant de cette souf­france qui n’é­tait plus tout à fait jouée. Lean le fit recom­men­cer encore et encore — pas par cruau­té, pas exac­te­ment, mais par cette exi­gence d’ab­so­lu qui ne fai­sait aucune dis­tinc­tion entre l’art et la vie, entre la fic­tion et la dou­leur réelle.

Claire pho­to­gra­phiait depuis les marges, comme tou­jours, mais les marges se rétré­cis­saient. Le tour­nage deve­nait de plus en plus immer­sif, de plus en plus her­mé­tique. L’é­quipe fonc­tion­nait comme un orga­nisme unique, chaque membre connec­té aux autres par l’é­pui­se­ment par­ta­gé et l’ob­ses­sion com­mune. Et au centre, O’Toole, le soleil autour duquel tout orbi­tait, de plus en plus brillant, de plus en plus instable.

Il buvait. Il jouait. Il buvait. Il jouait. Les deux acti­vi­tés se confon­daient, se nour­ris­saient l’une l’autre dans un cycle que Claire regar­dait avec la fas­ci­na­tion ter­ri­fiée d’un astro­nome obser­vant une étoile au bord de l’ef­fon­dre­ment. Le soir, il était tan­tôt magni­fique — racon­tant des his­toires, imi­tant Lean, chan­tant avec les Bédouins — tan­tôt absent, muré dans un silence que per­sonne n’o­sait bri­ser, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul voyait.

Nas­ser ne disait plus rien. Il obser­vait. Son visage de Bédouin, buri­né par le vent, ne tra­his­sait rien, mais ses yeux sui­vaient O’Toole avec l’at­ten­tion d’un ber­ger qui sur­veille un ani­mal malade dans le trou­peau. Un matin, il appor­ta à Claire une pierre — un frag­ment de grès rouge, lisse, poli par des mil­lé­naires de vent, de la taille exacte d’une paume.

— C’est quoi ? deman­da Claire.

— Une pierre du Wadi Rum. Rien de plus. Mais elle a une qua­li­té que votre ami n’a pas — la patience. Le vent l’a sculp­tée pen­dant des mil­liers d’an­nées et elle est tou­jours là. Elle n’est pas pres­sée de deve­nir autre chose que ce qu’elle est.

Claire mit la pierre dans sa poche. Elle la gar­de­rait — des mois, des années, bien après la fin du tour­nage, bien après la fin de tout. Elle la gar­de­rait comme on garde un talis­man, un frag­ment de désert dans une poche de man­teau, un rap­pel silen­cieux de quelque chose que les mots ne pou­vaient pas dire.

*

Un inci­dent.

Le dou­zième jour après leur retour de Jéru­sa­lem, pen­dant le tour­nage d’une scène de galop, le cha­meau d’O’­Toole tré­bu­cha. Un trou dans le sable, invi­sible, une cavi­té creu­sée par un ron­geur ou par l’é­ro­sion. Le cha­meau s’af­fais­sa de l’a­vant, bru­ta­le­ment, et O’Toole fut pro­je­té par-des­sus la tête de l’a­ni­mal, en plein galop, le corps tour­nant dans l’air comme un man­ne­quin désarticulé.

Claire vit la chute. Elle vit le corps blanc — la robe de Law­rence — décol­ler de la selle et tour­ner dans le ciel rouge du Wadi Rum et atter­rir dans le sable avec un bruit sourd, un bruit de viande, un bruit que per­sonne sur le pla­teau n’ou­blie­rait. Et elle vit — son doigt pres­sa l’ob­tu­ra­teur par réflexe, sans déci­sion, sans pen­sée — elle vit et elle pho­to­gra­phia. Clic. Le corps en l’air. Clic. L’impact.

Le cam­pe­ment se figea. Deux secondes de silence abso­lu. Puis tout le monde courut.

Claire cou­rut aus­si. Le Lei­ca bat­tait contre sa poi­trine et ses jambes la por­taient à tra­vers le sable mou et quelque part dans sa tête une voix répé­tait non non non non non avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome. Les tech­ni­ciens arri­vèrent les pre­miers. Le méde­cin du pla­teau — un Anglais fleg­ma­tique qui avait soi­gné des bles­sures de guerre — s’a­ge­nouilla près du corps blanc éta­lé dans le sable.

O’Toole était conscient. Les yeux ouverts, le souffle court, le visage tor­du par la dou­leur. Le sable rouge col­lait à la sueur de sa peau et à la robe blanche et il res­sem­blait — Claire le pen­sa mal­gré elle, mal­gré la peur, mal­gré tout — il res­sem­blait à une pein­ture reli­gieuse, un Christ tom­bé, un mar­tyr de désert.

— Ne bou­gez pas, dit le médecin.

— Aucune inten­tion de bou­ger, dit O’Toole entre ses dents. Sauf si quel­qu’un m’ap­porte un whisky.

Il vivait. La cage tho­ra­cique était intacte, le crâne intact, les jambes intactes. Le poi­gnet droit était fou­lé, peut-être frac­tu­ré — le méde­cin ne pou­vait pas le dire sans radio. Une côte fêlée. Des contu­sions sur tout le flanc gauche. Rien de fatal. Rien qui met­trait fin au tour­nage. Lean, debout à trois mètres, le cha­peau à la main, regar­dait la scène avec l’ex­pres­sion d’un homme qui cal­cule — pas de l’in­quié­tude, pas de la com­pas­sion, du cal­cul : com­bien de jours de retard, com­ment réor­ga­ni­ser le plan­ning, quelles scènes tour­ner sans O’Toole en atten­dant qu’il se remette.

Ils le por­tèrent jus­qu’à sa tente. Claire mar­chait à côté. Elle tenait sa main — la gauche, pas la droite qui était immo­bi­li­sée — et O’Toole ser­rait ses doigts avec une force sur­pre­nante et il la regar­dait avec les yeux les plus bleus du monde, les yeux de ciné­ma, les yeux qui avaient conquis le Wadi Rum et Aqa­ba et Jéru­sa­lem et la nuit et le jour, et il dit :

— Tu as pris la photo.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche non plus — pas exac­te­ment. C’é­tait un constat. Elle avait pris la pho­to. Pen­dant qu’il tom­bait, pen­dant que son corps tour­nait dans le vide, pen­dant que la mort était pos­sible, elle avait pris la pho­to. Le réflexe. Le métier. L’œil qui voit et la main qui déclenche avant que le cœur ait le temps de comprendre.

— Oui, dit Claire.

— Évi­dem­ment, dit O’Toole. Et il fer­ma les yeux.

Le soir, dans sa tente, Claire déve­lop­pa les néga­tifs de la jour­née. Ses mains trem­blaient — pour la pre­mière fois depuis qu’elle tra­vaillait, ses mains trem­blaient. Elle sor­tit le néga­tif, le leva devant la lampe rouge de la chambre noire. L’i­mage inver­sée — le blanc était noir, le noir était blanc, le ciel du désert était sombre et la robe de Law­rence brillait. Le corps en l’air, figé dans l’ins­tant entre le cha­meau et le sol, les bras écar­tés, la robe déployée comme des ailes.

L’ombre blanche. En vol. En chute.

Claire regar­da le néga­tif long­temps. Puis elle le glis­sa dans une enve­loppe, scel­la l’en­ve­loppe, et écri­vit des­sus, au crayon : « Ne pas développer. »

Elle ne déve­lop­pe­rait jamais cette pho­to. Elle le savait. Cer­taines images devaient res­ter dans le noir — expo­sées mais non révé­lées, prises mais non don­nées. Cer­taines images appar­te­naient à personne.

Ou peut-être — et c’é­tait pire — elles appar­te­naient au désert.

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L’ombre blanche — Cha­pitres 7 et 8

L’ombre blanche — Cha­pitres 1 à 3

L’ombre blanche

L’ombre blanche

Cha­pitres 1 à 3

I — Amman

L’a­vion tou­cha le sol comme on gifle quel­qu’un — sèche­ment, sans pré­ve­nir. Claire sen­tit ses dents se ser­rer et la cour­roie de son Lei­ca lui mordre l’é­paule. Par le hublot sale, Amman n’é­tait qu’une vibra­tion ocre au-des­sus de la terre, quelque chose de presque irréel dans la lumière de midi, comme si la ville hési­tait entre exis­ter et se dis­soudre dans la chaleur.

Elle n’a­vait dor­mi que par frag­ments depuis Londres. Escale au Caire, trois heures dans un ter­mi­nal où des ven­ti­la­teurs bras­saient un air inutile, café turc ava­lé debout, puis ce der­nier vol au-des­sus du Sinaï qui l’a­vait lais­sée vide — vidée serait plus juste, comme une pel­li­cule surexposée.

À la des­cente de l’a­vion, la cha­leur l’en­ve­lop­pa tout entière. Pas une cha­leur qui frappe. Une cha­leur qui prend. Claire s’ar­rê­ta au bas de la pas­se­relle, son sac de maté­riel contre la hanche, et res­pi­ra. L’air sen­tait le kéro­sène, la pous­sière et quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — la pierre chauf­fée, le sable, une odeur de com­men­ce­ment du monde.

Un chauf­feur l’at­ten­dait dans un hall sans cli­ma­ti­sa­tion. Petit homme sec au cos­tume trop grand, sou­rire immense, pan­neau écrit à la main : MISS WHIT­FIELD — HORI­ZON PIC­TURES. Il s’empara de sa valise avec une auto­ri­té joyeuse et la gui­da vers une Land Rover garée n’im­porte com­ment sur le trot­toir. Ils allaient rou­ler vers le sud. Trois heures, peut-être quatre. Wadi Rum.

Claire mon­ta à l’a­vant. Le chauf­feur s’ap­pe­lait Ibra­him. Il par­lait un anglais de contre­bande, appris Dieu sait où, agré­men­té d’ex­pres­sions impro­bables — il qua­li­fia la route de « dan­cing lady » et le moteur de « good fel­low ». Claire sou­rit pour la pre­mière fois depuis son départ de Londres.

*

La route. Il fau­drait un autre mot pour ce que c’é­tait — un ruban de gou­dron fen­du par la cha­leur, jeté entre des col­lines pelées qui mon­taient et des­cen­daient sans logique appa­rente. De temps en temps, un vil­lage : quelques mai­sons basses, un mina­ret, des enfants immo­biles qui regar­daient pas­ser la voi­ture comme on regarde pas­ser le temps. Des chèvres. Un camion bâché qui venait en face et qu’I­bra­him évi­tait au der­nier moment avec un calme de somnambule.

Claire pho­to­gra­phia par la fenêtre ouverte. Pas pour la pro­duc­tion, pas encore — pour elle, pour fixer ce pas­sage entre deux mondes. L’An­gle­terre était déjà une abs­trac­tion. Son appar­te­ment de Ken­tish Town, la chambre noire qu’elle avait ins­tal­lée dans la salle de bains, les tirages qui séchaient au-des­sus de la bai­gnoire comme des peaux mortes. Tout ça n’exis­tait plus. Il n’y avait que cette route, cette lumière, cet homme au volant qui chan­ton­nait une mélo­die arabe entre ses dents et cette lente des­cente vers le sud.

Elle pen­sa à Peter. Non — elle y pen­sait depuis qu’elle avait accep­té le contrat, mais c’é­tait la pre­mière fois qu’elle lais­sait la pen­sée durer. Peter O’Toole. Le nom lui-même était exces­sif, une blague de music-hall, deux syl­labes rondes et claires comme un rire d’i­vrogne. Elle l’a­vait ren­con­tré dix-huit mois plus tôt, à Londres, dans les cou­lisses de l’Old Vic après un Ham­let qui avait divi­sé la cri­tique et élec­tri­sé le public. Il jouait le prince comme un ani­mal bles­sé — pas de noblesse, pas de mélan­co­lie cal­cu­lée, juste une rage nue qui fai­sait trem­bler le par­terre. Claire était là pour le Times, trois pho­tos com­man­dées, entrée et sor­tie. Sauf qu’il l’a­vait vue dans les cou­lisses, son appa­reil à la main, et il s’é­tait appro­ché encore en sueur, encore à moi­tié habillé du cos­tume du prince, et il avait dit :

— Vous ne pre­nez pas de pho­tos dans les cou­lisses. Per­sonne ne prend de pho­tos dans les cou­lisses. Qui êtes-vous ?

— La per­sonne qui ne prend pas de pho­tos dans les coulisses.

Il avait ri. Un rire dis­pro­por­tion­né, immense, qui rem­plis­sait l’es­pace et obli­geait les gens autour à se retour­ner. Ils avaient bu après. Un pub sur Water­loo Road, puis un autre, puis un troi­sième dont elle ne se sou­ve­nait plus du nom. Il par­lait comme il jouait — sans filtre, sans frein, pas­sant de Sha­kes­peare à une his­toire de bagarre à Dublin à une imi­ta­tion de son pro­fes­seur de dic­tion à la RADA qui était si pré­cise et si cruelle qu’elle en avait cra­ché sa bière. Et il la regar­dait. Il avait cette façon de regar­der les gens — non, les femmes — non, elle — comme si elle était la seule per­sonne vivante dans un rayon de trois kilomètres.

Ils s’é­taient quit­tés à deux heures du matin, devant une sta­tion de métro fer­mée. Il pleu­vait, évi­dem­ment. Il s’é­tait pen­ché vers elle et quelque chose avait failli se pro­duire — un bai­ser ou une catas­trophe, les deux à la fois peut-être — et puis un taxi était pas­sé et elle l’a­vait pris et voi­là. Fin de l’é­pi­sode. Les pho­tos avaient paru dans le jour­nal, plu­tôt bonnes, et elle n’a­vait plus enten­du par­ler de lui sauf dans les colonnes théâ­trales où son nom reve­nait de plus en plus sou­vent, avec des adjec­tifs de plus en plus grands.

Et puis le contrat. Hori­zon Pic­tures, la pro­duc­tion de David Lean. Un film sur T.E. Law­rence. Peter O’Toole dans le rôle prin­ci­pal. Six mois de tour­nage, Jor­da­nie, Maroc, Espagne. Pho­to­graphe de pla­teau deman­dé. Claire avait vu le nom d’O’­Toole sur la feuille de route et avait sen­ti quelque chose bou­ger dans sa poi­trine — pas de l’ex­ci­ta­tion, pas vrai­ment, plu­tôt cette sen­sa­tion qu’on a quand on déve­loppe un néga­tif et qu’on voit appa­raître une image qu’on ne se sou­ve­nait pas avoir prise.

*

Le pay­sage chan­gea. Les col­lines s’ef­fa­cèrent, le sol devint rouge, et sou­dain le monde s’ou­vrit — une plaine immense, sans borne, sans fin, qui se per­dait dans une brume de cha­leur où les rochers flot­taient comme des navires à l’ancre. Claire ces­sa de pho­to­gra­phier. Quelque chose dans cette immen­si­té résis­tait à l’i­mage, débor­dait de tout cadre.

— Wadi Rum, dit Ibra­him avec un geste du men­ton. Bientôt.

Bien­tôt. Le mot n’a­vait aucun sens ici. Le temps s’é­tait éti­ré, défor­mé par la cha­leur et la mono­to­nie de la route, et Claire avait l’im­pres­sion d’a­voir tou­jours été dans cette voi­ture, d’a­voir tou­jours rou­lé vers ce point fixe qui ne se rap­pro­chait jamais. Le désert fai­sait ça, elle le com­pren­drait plus tard — il dis­sol­vait les repères, les dis­tances, les cer­ti­tudes. Il ne res­tait que la lumière.

Ils arri­vèrent en fin d’a­près-midi. Le cam­pe­ment de la pro­duc­tion appa­rut d’a­bord comme une hal­lu­ci­na­tion — des tentes kaki, des camions, des câbles, des géné­ra­teurs, un vil­lage pro­vi­soire plan­té au pied d’une falaise de grès rouge qui mon­tait ver­ti­ca­le­ment vers un ciel deve­nu impos­sible, trop bleu, trop vaste. Des hommes s’a­gi­taient entre les véhi­cules. Des Bédouins en kef­fieh côtoyaient des tech­ni­ciens en short. Quelque part, un groupe élec­tro­gène toussait.

Claire des­cen­dit de la voi­ture. Ses jambes trem­blaient légè­re­ment après les heures de route. Elle res­ta debout, son sac à l’é­paule, regar­dant le chaos orga­ni­sé du tour­nage, et elle se sen­tit exac­te­ment là où elle devait être — au milieu de nulle part, au bord de quelque chose.

Un assis­tant de pro­duc­tion vint la cher­cher, un jeune Anglais roux brû­lé par le soleil qui par­lait sans ponc­tua­tion. Il la condui­sit à tra­vers le cam­pe­ment en lui débi­tant des infor­ma­tions qu’elle n’é­cou­tait qu’à moi­tié — les horaires de tour­nage, la tente-can­tine, l’eau potable, les consignes de sécu­ri­té, la cha­leur qui pou­vait tuer un homme en trois heures si on ne buvait pas. Il lui mon­tra sa tente — une toile beige avec un lit de camp, une table, une bas­sine. Spar­tiate. Elle posa son sac, accro­cha ses deux boî­tiers au mon­tant du lit, et sortit.

Le soleil était bas main­te­nant et le désert avait chan­gé de cou­leur — le rouge s’é­tait assom­bri, les ombres s’é­taient allon­gées au pied des falaises, et la lumière avait cette qua­li­té que les pho­to­graphes appellent l’heure dorée, sauf qu’i­ci l’or était plus pro­fond, presque san­glant, comme si le sable se sou­ve­nait de quelque chose d’an­cien et de violent.

Claire mar­cha vers le centre du cam­pe­ment. Elle vit David Lean avant de le recon­naître — un homme grand, droit, immo­bile au milieu de l’a­gi­ta­tion, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul sem­blait voir. Il por­tait un cha­peau à large bord et tenait une canne qu’il n’u­ti­li­sait pas pour mar­cher. Autour de lui, des gens par­laient, ges­ti­cu­laient, consul­taient des plans. Lui ne bou­geait pas. Il atten­dait. Claire le pho­to­gra­phia à dis­tance, ins­tinc­ti­ve­ment — clic, un seul, dis­cret. Le patron.

Et puis elle le vit.

Il sor­tit d’une tente à l’autre bout du cam­pe­ment, et même à cin­quante mètres, même dans cette lumière décli­nante, même au milieu de trente per­sonnes en mou­ve­ment, il était impos­sible de regar­der autre chose. Il por­tait un pan­ta­lon kaki et une che­mise blanche ouverte. Il n’é­tait pas encore en cos­tume de Law­rence — la robe blanche, le kef­fieh, le poi­gnard — tout ça vien­drait le len­de­main, et les jours sui­vants, et les semaines après, jus­qu’à ce qu’on ne sache plus dis­tin­guer l’ac­teur du per­son­nage. Pour l’ins­tant il était juste Peter, en che­mise blanche, qui tra­ver­sait le cam­pe­ment avec cette démarche qu’elle recon­nut immé­dia­te­ment — élas­tique, un peu dan­sante, comme s’il se moquait de la gravité.

Il ne l’a­vait pas vue. Il par­lait avec quel­qu’un — un tech­ni­cien, un Bédouin, elle ne savait pas — et il riait. Le rire. Ce rire qui pre­nait tout l’es­pace, qui obli­geait le désert lui-même à faire de la place. Claire ne bou­gea pas. Elle ne prit pas de pho­to. Elle le regar­da, et dix-huit mois s’ef­fa­cèrent d’un coup — le pub de Water­loo Road, la pluie, le taxi, le bai­ser qui n’a­vait pas eu lieu. Tout était là, intact, com­pri­mé, comme un néga­tif jamais développé.

Il tour­na la tête. La vit. S’arrêta.

Un temps. Deux secondes, trois peut-être, mais le genre de secondes qui durent une sai­son entière. Puis le sou­rire. Pas le rire — le sou­rire. Quelque chose de plus doux, de plus dangereux.

— Claire Whit­field. Au milieu du désert. Évidemment.

Il mar­cha vers elle. La cha­leur du jour retom­bait mais pas vrai­ment. Quelque part der­rière les falaises, le soleil ache­vait sa des­cente et le ciel se zébrait de traî­nées mauves que per­sonne ne regardait.

— Com­ment va le prince de Dane­mark ? dit Claire.

— Mort. Je l’ai tué. Je suis arabe maintenant.

Il s’ar­rê­ta devant elle, assez près pour qu’elle voie la sueur sur ses tempes et les coups de soleil sur ses pom­mettes et cette lueur dans les yeux bleus — des yeux absur­de­ment bleus, un bleu qui n’exis­tait pas dans la nature, un bleu de cinéma.

— Tu as mai­gri, dit-elle.

— Le désert. On fond comme des bou­gies. Tu verras.

— Je ne suis pas venue pour fondre.

— Non. Tu es venue pour me regar­der fondre. C’est pire.

Il sou­rit encore. Puis, sans tran­si­tion, avec cette façon qu’il avait de chan­ger de registre comme on change de chaîne :

— Viens, je te montre quelque chose.

Il la prit par le bras — geste natu­rel, geste de pro­prié­taire, geste qu’il fai­sait pro­ba­ble­ment avec tout le monde mais qui sur sa peau à elle pro­dui­sit un effet pré­cis — et l’en­traî­na vers le bord du cam­pe­ment, là où les tentes s’ar­rê­taient et où le désert com­men­çait pour de bon.

Le Wadi Rum.

Claire avait vu des pho­tos. Elle avait étu­dié les repé­rages de Lean. Elle savait à quoi s’at­tendre — les piliers de grès, le sable rouge, l’im­men­si­té. Mais savoir ne ser­vait à rien. Rien ne pré­pa­rait à ça. Les falaises se dres­saient comme les murs d’une cathé­drale dont on aurait reti­ré le toit, et entre elles le désert s’é­ten­dait, lisse, rouge, silen­cieux, jus­qu’à un hori­zon qui n’exis­tait pas vrai­ment, qui se dis­sol­vait dans la lumière du cou­chant. Le silence n’é­tait pas l’ab­sence de bruit — c’é­tait une pré­sence, quelque chose de posi­tif, de plein, qui pesait sur les épaules et entrait par les oreilles comme de l’eau.

— Law­rence a mar­ché ici, dit O’Toole. Ici même. Il y a qua­rante ans. Il a vu exac­te­ment ça.

Sa voix avait chan­gé. Plus basse, plus lente. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en lui. Claire le regar­da et vit sur son visage une expres­sion qu’elle ne lui connais­sait pas — pas de l’exal­ta­tion, pas du jeu. De la peur, peut-être. Ou de la recon­nais­sance. Le visage d’un homme qui com­prend que le rôle qu’il va jouer est plus grand que lui.

— C’est pour ça que tu as accep­té ? demanda-t-elle.

— J’ai accep­té parce que Lean m’a dit : « Le désert est le per­son­nage prin­ci­pal. » Et quand je suis arri­vé ici, j’ai com­pris qu’il avait rai­son. Ce n’est pas moi qui joue Law­rence. C’est le désert qui me joue.

Claire leva son Lei­ca. Visa. O’Toole de pro­fil contre le Wadi Rum embra­sé, les falaises en arrière-plan, la lumière rasante qui sculp­tait son visage en deux — une moi­tié dorée, l’autre dans l’ombre. Elle déclen­cha. Une seule fois.

Ce serait la pre­mière pho­to. Il y en aurait des cen­taines d’autres, au fil des semaines — Peter en cos­tume blanc galo­pant à dos de cha­meau, Peter hur­lant sous la direc­tion gla­ciale de Lean, Peter effon­dré de rire avec Omar Sha­rif entre deux prises, Peter ivre à trois heures du matin sous les étoiles du Wadi Rum. Des cen­taines de pho­tos. Mais celle-ci res­te­rait. Un homme debout au bord du désert, à moi­tié dans la lumière et à moi­tié dans l’ombre, et on ne savait pas si c’é­tait Peter O’Toole ou Law­rence d’A­ra­bie ou quel­qu’un d’autre encore — un fan­tôme blanc qui n’a­vait pas encore de nom.

Le soleil dis­pa­rut der­rière les falaises. Le froid arri­va d’un coup, comme il arrive dans le désert — sans tran­si­tion, sans cour­toi­sie. Claire frissonna.

— Viens, dit O’Toole. Il y a du whis­ky quelque part dans ce cam­pe­ment. Il y a tou­jours du whis­ky quelque part.

Ils mar­chèrent côte à côte vers les lumières des tentes. Le groupe élec­tro­gène tous­sait tou­jours. Des voix mon­taient dans la nuit nais­sante — anglais, arabe, les deux mêlés. L’o­deur de cui­sine flot­tait, épi­cée, grasse, mêlée à celle du gasoil et du sable refroidi.

Claire ne savait pas encore ce qui allait se pas­ser. Pas dans le détail, pas dans les faits. Mais elle savait — de cette connais­sance du corps qui pré­cède tou­jours celle de l’es­prit — que quelque chose avait com­men­cé au moment où il avait tour­né la tête et l’a­vait vue. Quelque chose qui ne lui appar­te­nait pas entiè­re­ment, qui la dépas­sait, comme ce désert dépas­sait tout cadre. Elle mar­chait à côté de Peter O’Toole dans la nuit jor­da­nienne et ses mains sen­taient encore la vibra­tion du déclencheur.

La pre­mière image était prise. Tout le reste — le tour­nage, Jéru­sa­lem, l’A­me­ri­can Colo­ny, les nuits, les corps, le pro­cès d’un homme dans une cage de verre, la lumière sur les murailles et la fin de tout — tout le reste était encore dans le noir.

Comme un néga­tif qui attend.

II — Le désert

Elle se réveilla avant l’aube et ne sut pas où elle était.

La toile de la tente bat­tait dou­ce­ment, pous­sée par un vent qui n’exis­tait pas encore — un souffle, à peine, comme la res­pi­ra­tion de quel­qu’un d’en­dor­mi. Claire res­ta immo­bile sur le lit de camp, les yeux ouverts dans le noir, et lais­sa le monde reve­nir par mor­ceaux : l’o­deur du sable, le froid sec qui pin­çait les bras, le silence énorme. Puis la mémoire. La Jor­da­nie. Le Wadi Rum. Le tour­nage. Peter.

Elle s’ha­billa dans l’obs­cu­ri­té. Pan­ta­lon de toile, che­mise à manches longues, bot­tines. Accro­cha le Lei­ca à son cou, glis­sa deux pel­li­cules dans la poche de sa che­mise. Sortit.

Le cam­pe­ment dor­mait. Les tentes étaient des formes sombres, immo­biles, et les véhi­cules garés en rang avaient l’air de bêtes assou­pies. Mais à l’est, au-des­sus des falaises, le ciel com­men­çait à chan­ger — une bande grise, très fine, qui n’é­tait pas encore de la lumière mais qui en était la pro­messe. Claire mar­cha vers le bord du cam­pe­ment, là où Peter l’a­vait emme­née la veille, et s’as­sit sur un rocher.

Le Wadi Rum à l’aube.

Ce qui se pro­dui­sit dans l’heure qui sui­vit, Claire essaie­rait de le décrire plus tard, dans des lettres jamais envoyées, dans des conver­sa­tions avor­tées, et chaque fois les mots lui man­que­raient. Le ciel pas­sa du gris au mauve, puis du mauve à un rose qu’elle n’a­vait jamais vu — un rose de chair, un rose de plaie qui gué­rit, un rose presque obs­cène dans sa beau­té. Les falaises de grès absor­bèrent cette cou­leur et la res­ti­tuèrent trans­for­mée, plus sombre, plus pro­fonde, et le sable s’al­lu­ma len­te­ment, grain par grain sem­blait-il, comme si quel­qu’un allu­mait un feu sous la sur­face du désert. Puis le soleil fran­chit la ligne des crêtes et tout devint or et rouge et l’ombre recu­la d’un coup, vain­cue, et le silence se bri­sa — un oiseau quelque part, un moteur au loin, et le vent qui se leva pour de bon, chaud déjà, por­tant du sable fin qui piquait la peau.

Claire ne pho­to­gra­phia pas. Elle regar­da. Il y avait des moments où pho­to­gra­phier était une forme de lâche­té — une façon de mettre un cadre entre soi et le monde pour ne pas être sub­mer­gé. Ce matin-là, elle accep­ta d’être submergée.

*

Le tour­nage com­men­çait à six heures. À cinq heures qua­rante-cinq, le cam­pe­ment avait la fièvre. Des hommes cou­raient entre les tentes, des câbles ser­pen­taient dans le sable, des camions démar­raient en cra­chant une fumée noire, et au centre de tout, comme un chef d’or­chestre qui n’au­rait besoin que du silence pour diri­ger, David Lean se tenait debout, immo­bile, son cha­peau vis­sé sur le crâne, étu­diant la lumière avec une concen­tra­tion qui fri­sait la transe.

Claire l’ob­ser­va. Elle avait vu des réa­li­sa­teurs au tra­vail — des ner­veux, des hur­leurs, des indé­cis. Lean n’é­tait rien de tout cela. Lean était un hor­lo­ger. Chaque plan était une méca­nique de pré­ci­sion : l’angle de la camé­ra, la posi­tion du soleil, la vitesse du vent, la cou­leur du sable, le nombre exact de figu­rants, la dis­tance entre le sujet et l’ho­ri­zon. Il pou­vait attendre deux heures que la lumière soit juste. Trois heures. Il pou­vait ren­voyer tout le monde et annu­ler une jour­née de tra­vail parce qu’un nuage avait tra­ver­sé le ciel au mau­vais moment. Son assis­tant, un homme épui­sé qui sem­blait n’a­voir pas dor­mi depuis le début du tour­nage, répé­tait les consignes avec une voix de som­nam­bule. Lean ne haus­sait jamais le ton. Il n’en avait pas besoin. Sa pré­ci­sion était une forme de violence.

— Il est fou, dit une voix à côté de Claire.

Elle se retour­na. Un homme était assis sur une caisse en bois, une ciga­rette entre les lèvres, un kef­fieh rouge noué autour du cou. Brun, mous­tache fine, yeux noirs et rieurs. Il por­tait le cos­tume des figu­rants bédouins — la robe, les san­dales — mais il avait la pos­ture de quel­qu’un qui se regarde de l’extérieur.

— Par­don ?

— Lean. Il est fou. Il attend que le soleil soit à un degré près. Un degré. Qui voit la dif­fé­rence ? Per­sonne. Lui, si.

Il écra­sa sa ciga­rette dans le sable, se leva, ten­dit la main.

— Nas­ser. Je suis du Wadi Rum. Je suis aus­si, paraît-il, un guer­rier arabe du siècle der­nier. C’est ce qu’on me paie pour être.

Claire ser­ra la main. Sèche, cal­leuse, ferme.

— Claire. Je suis celle qui prend les photos.

— Les pho­tos. Oui. Il y a beau­coup de gens ici qui essaient d’at­tra­per des choses. Lean attrape la lumière. L’An­glais attrape Law­rence. Vous attra­pez quoi ?

La ques­tion était posée sans malice, avec une curio­si­té d’en­fant, et Claire ne sut pas y répondre. Nas­ser sou­rit — un sou­rire qui plis­sait tout son visage, qui remon­tait jus­qu’aux yeux.

— Mon grand-père attra­pait les Turcs, dit-il. C’é­tait plus simple.

Il s’é­loi­gna vers le groupe de figu­rants en rajus­tant son kef­fieh. Claire le sui­vit du regard. Il mar­chait sur le sable comme on marche sur un plan­cher — sans effort, sans bruit, comme si ses pieds connais­saient chaque grain personnellement.

*

La pre­mière scène qu’elle vit tour­ner était une chevauchée.

Soixante cha­meaux, mon­tés par des Bédouins en cos­tume, lan­cés au galop sur une éten­due de sable rouge, avec les falaises du Wadi Rum en toile de fond. La camé­ra était ins­tal­lée sur un cha­riot à l’autre bout de la plaine. Lean avait cal­cu­lé l’angle exact pour que le soleil frappe les cava­liers de côté et pro­jette leurs ombres, immenses et défor­mées, sur le sable devant eux. L’ef­fet serait sai­sis­sant à l’é­cran. Mais avant d’y arri­ver, il fal­lut recom­men­cer sept fois.

Sept fois soixante cha­meaux lan­cés dans le même galop. Sept fois les Bédouins char­geant sous un soleil qui mon­tait et qui chan­geait l’angle des ombres. Sept fois Lean secouant la tête — non, pas encore, les ombres ne sont pas assez longues, le vent a dépla­cé le sable, l’un des cha­meaux a dévié de sa ligne. Sept fois l’as­sis­tant épui­sé hur­lant dans un méga­phone des ins­truc­tions que le vent empor­tait. Et les Bédouins repar­taient, sans un mur­mure de pro­tes­ta­tion, avec la patience du désert ins­crite dans leurs os.

Claire pho­to­gra­phia tout. Le galop, les ombres, le sable sou­le­vé par les sabots qui for­mait un nuage rouge sang au-des­sus des cava­liers. Lean immo­bile der­rière la camé­ra. L’as­sis­tant au bord de l’a­po­plexie. Les tech­ni­ciens qui buvaient de l’eau par litres et dont la peau pelait par plaques. Et entre les prises, dans les temps morts où le silence retom­bait d’un coup sur la plaine comme un rideau, elle pho­to­gra­phiait le désert lui-même — les motifs du vent sur le sable, une trace de lézard, l’ombre d’une falaise qui avan­çait avec la len­teur d’une marée.

O’Toole n’é­tait pas dans cette scène. Elle ne le vit pas de toute la mati­née. Il était quelque part dans le cam­pe­ment, en pré­pa­ra­tion ou en repos, et son absence créait un vide étrange — comme un son trop aigu pour être enten­du, une fré­quence qui irri­tait sans qu’on sache pourquoi.

À midi, Lean décré­ta une pause. La cha­leur avait ren­du le tra­vail impos­sible — même lui, le per­fec­tion­niste gla­cé, ne pou­vait rien contre un soleil ver­ti­cal qui apla­tis­sait toutes les ombres et trans­for­mait le pay­sage en une four­naise blanche. Le cam­pe­ment se replia sous les toiles ten­dues entre les camions. Les hommes man­geaient du riz et de l’a­gneau pré­pa­rés par les cui­si­niers bédouins. L’o­deur mon­tait — cumin, graisse, pain chaud — et se mêlait à celle du sable chauf­fé. Claire man­gea assise par terre, à côté de Nas­ser qui déchi­rait le pain de ses mains et qui lui par­lait du Wadi Rum.

— Mon grand-père était avec Law­rence. Ici, pas sur un écran. Il mon­tait un cha­meau qui s’ap­pe­lait Gha­za­la. Gazelle. Il m’a racon­té cette his­toire cent fois avant de mou­rir. Law­rence était un homme petit. Très petit. Avec des yeux comme ça.

Il fit un geste — les mains autour de ses propres yeux, un cercle ser­ré, comme des lunettes ou comme un masque.

— Des yeux qui voyaient tout mais qui ne don­naient rien. Mon grand-père disait : cet homme-là, il prend nos visages et il les met dans sa tête et il repart en Angle­terre avec. On ne sait pas ce qu’il en fait.

Claire pen­sa à ses propres pho­tos. À ses propres yeux der­rière le viseur. Elle pen­sa qu’il y avait peut-être quelque chose de pré­da­teur dans le fait de cap­ter l’i­mage des gens — une forme d’ex­trac­tion, de vol poli.

— Et O’Toole ? dit-elle. Il res­semble à Lawrence ?

Nas­ser réflé­chit. Mâcha son pain. Regar­da le désert.

— Non. Law­rence était froid. Cet homme-là est chaud. Très chaud. Mais quand il met le cos­tume et qu’il monte sur le cha­meau, quelque chose change. Je ne sais pas com­ment il fait. C’est comme si le fan­tôme de Law­rence entrait en lui par les vête­ments. Mon oncle, qui a vu aus­si Law­rence quand il était enfant, il a regar­dé O’Toole l’autre jour et il s’est levé et il est par­ti. Je lui ai deman­dé pour­quoi. Il a dit : c’est comme voir un mort qui marche.

*

L’a­près-midi, O’Toole tourna.

Claire le vit sor­tir de sa tente en cos­tume de Law­rence — la robe blanche, le kef­fieh rete­nu par le cor­don noir, la cein­ture de cuir, le poi­gnard recour­bé — et quelque chose se dépla­ça dans l’air autour de lui, ou peut-être en elle, ou peut-être dans la lumière qui tom­bait dif­fé­rem­ment sur le tis­su blanc, elle ne savait pas. Il n’é­tait plus Peter. Pas encore Law­rence. Il était dans l’entre-deux, dans cette zone étrange où l’ac­teur se dis­sout et le per­son­nage n’est pas encore soli­di­fié, et c’é­tait cet état-là, pré­ci­sé­ment, qui fas­ci­nait Claire — ce flou, cette mue en cours.

Il mon­ta sur un cha­meau avec une aisance qui n’a­vait rien de natu­rel — il avait tra­vaillé pen­dant des semaines, elle le sau­rait plus tard, se fai­sant for­mer par les Bédouins, tom­bant, remon­tant, tom­bant encore, jus­qu’à ce que son corps apprenne ce que sa tête ne pou­vait pas com­prendre. Le cha­meau se redres­sa en deux temps — d’a­bord l’ar­rière, puis l’a­vant — et O’Toole oscil­la sur la selle avec une grâce qui arra­cha un mur­mure d’ap­pro­ba­tion aux figu­rants bédouins.

La scène était simple en appa­rence. Law­rence seul, à dos de cha­meau, tra­ver­sant une éten­due déser­tique. Un point blanc dans l’im­men­si­té rouge. Lean vou­lait un plan large, très large, presque abs­trait — l’homme réduit à une sil­houette, écra­sé par le pay­sage, et pour­tant indis­cu­ta­ble­ment le centre de tout. Le para­doxe de Law­rence : insi­gni­fiant et magné­tique, per­du et souverain.

O’Toole par­tit au pas, puis au trot, puis au galop. La robe blanche cla­quait der­rière lui et le cha­meau sou­le­vait un panache de sable rouge. Claire pho­to­gra­phia — clic, clic, clic — avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, tour­nant sur elle-même pour suivre la tra­jec­toire, chan­geant d’ob­jec­tif sans quit­ter l’œil du viseur, et dans le cadre elle voyait ce que Lean voyait : un homme blanc dans un monde rouge, une tache de lumière qui tra­ver­sait l’é­cran du désert, et l’ombre — l’ombre blanche pro­je­tée sur le sable, allon­gée, défor­mée, plus grande que l’homme lui-même.

Lean fit recom­men­cer quatre fois. La pre­mière fois, le cha­meau avait dévié. La deuxième, un nuage. La troi­sième, O’Toole était par­ti trop vite, la sil­houette était floue. La qua­trième — la qua­trième fut la bonne. Claire le sut sans que per­sonne le dise, parce qu’elle vit Lean bais­ser les épaules d’un demi-cen­ti­mètre, un relâ­che­ment infime, presque invi­sible, le signe qu’il avait obte­nu ce qu’il cherchait.

O’Toole revint vers le cam­pe­ment au pas. Des­cen­dit du cha­meau. Il trans­pi­rait sous le cos­tume, le kef­fieh avait glis­sé sur sa nuque, et ses yeux — ces yeux bleus impro­bables — étaient vitreux, absents, comme s’il reve­nait de très loin. Il pas­sa devant Claire sans la voir. Pas un regard, pas un mot. Il entra dans sa tente et le rabat de toile retom­ba der­rière lui.

Claire res­ta debout, son appa­reil à la main, le cœur bat­tant un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait autre chose. Il était encore là-bas, dans la scène, dans le per­son­nage, dans ce désert inté­rieur où il allait cher­cher Law­rence et d’où il ne reve­nait pas immé­dia­te­ment. Elle avait pho­to­gra­phié cette absence sur son visage au moment où il pas­sait devant elle — les yeux ouverts mais vides, le corps pré­sent mais l’es­prit encore au galop quelque part dans le Wadi Rum. Quand elle déve­lop­pe­rait cette pho­to, des semaines plus tard, dans la chambre noire impro­vi­sée de l’A­me­ri­can Colo­ny, elle ver­rait sur le tirage quelque chose qui lui ferait froid dans le dos : le visage d’O’­Toole à cet ins­tant ne res­sem­blait à rien qu’elle connais­sait. Ce n’é­tait ni Peter ni Law­rence. C’é­tait un troi­sième homme, quel­qu’un qui n’a­vait pas de nom, un loca­taire pro­vi­soire qui habi­tait entre les deux.

*

Le soir tom­ba. Le désert se refroi­dit avec la même bru­ta­li­té qu’il s’é­tait échauf­fé, et les étoiles appa­rurent — non pas une à une comme en Angle­terre, mais toutes ensemble, d’un seul coup, comme si quel­qu’un avait jeté une poi­gnée de sel sur un drap noir. Claire n’a­vait jamais vu autant d’é­toiles. Le ciel du York­shire, qu’elle avait cru vaste étant enfant, était un pla­fond bas com­pa­ré à cette voûte qui sem­blait ne finir nulle part.

Le cam­pe­ment se ras­sem­bla autour du feu. Deux feux, en réa­li­té — celui des tech­ni­ciens bri­tan­niques, autour duquel on buvait de la bière tiède et du whis­ky, et celui des Bédouins, autour duquel on buvait du thé à la sauge dans de petits verres brû­lants. Les deux feux étaient sépa­rés d’une ving­taine de mètres. Entre les deux, un no man’s land que seuls quelques-uns tra­ver­saient — Nas­ser, qui navi­guait d’un monde à l’autre avec une aisance sou­riante, et O’Toole.

Il était réap­pa­ru. Dou­ché, chan­gé, le kef­fieh rem­pla­cé par un pull bleu marine qui fai­sait res­sor­tir ses yeux comme deux phares. Il avait un verre de whis­ky à la main — pas le pre­mier, esti­ma Claire — et il allait de l’un à l’autre avec cette éner­gie de fête foraine qu’il trans­por­tait par­tout, par­lant à tout le monde, riant avec les tech­ni­ciens, s’as­seyant avec les Bédouins pour boire leur thé, mas­sa­crant trois mots d’a­rabe qu’il pro­non­çait avec un accent de Dublin si épais que Nas­ser se pliait en deux.

Puis il vint s’as­seoir à côté d’elle.

Pas en face, pas à dis­tance res­pec­tueuse — à côté, épaule contre épaule, sur la cou­ver­ture qu’elle avait éten­due sur le sable. Comme si la place lui reve­nait de droit. Comme si c’é­tait la seule place pos­sible dans tout le Wadi Rum.

— Tu m’as vu cet après-midi, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— C’est mon tra­vail de te voir.

— Et qu’est-ce que tu as vu ?

Claire hési­ta. Les flammes éclai­raient le visage d’O’­Toole par en des­sous et lui don­naient l’air d’un per­son­nage de conte — le prince ou le démon, selon l’angle.

— J’ai vu quel­qu’un qui n’é­tait pas toi.

Il but une gor­gée de whis­ky. Regar­da le feu.

— Ça arrive, dit-il dou­ce­ment. C’est pour ça que Lean m’a choi­si, je crois. Pas parce que je suis bon. Parce que je dis­pa­rais. Il y a des acteurs qui jouent un rôle. Moi, le rôle me joue. Je le laisse entrer et il fait ce qu’il veut. C’est ter­ri­fiant et c’est magni­fique et je ne sais pas ce que c’est.

— Et tu reviens ? Après ?

— Jus­qu’i­ci, oui. Mais Law­rence… Law­rence est dif­fé­rent. Law­rence ne veut pas par­tir. Il reste là, dans les coins.

Il tapo­ta sa tempe du bout de l’index.

— Même la nuit. Même quand je bois. Sur­tout quand je bois. Tu sais ce que Law­rence a écrit ? « Tous les hommes rêvent, mais pas de la même manière. Ceux qui rêvent la nuit, dans les recoins pous­sié­reux de leur esprit, se réveillent le jour et découvrent que tout cela était vani­té. Mais les rêveurs du jour sont dan­ge­reux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre pos­sible. » Je suis un rêveur du jour, Claire. Et le pro­blème avec les rêveurs du jour, c’est qu’ils ne savent pas quand le rêve s’arrête.

Le feu cra­qua. Des braises mon­tèrent vers les étoiles et s’é­tei­gnirent en route. Quelque part de l’autre côté du cam­pe­ment, un Bédouin jouait de la raba­ba — une mélo­die lente, répé­ti­tive, qui mon­tait et des­cen­dait comme une res­pi­ra­tion, et le son de l’ins­tru­ment à une seule corde se mêlait au cré­pi­te­ment du feu et au silence du désert dans une com­bi­nai­son qui n’ap­par­te­nait à aucun endroit que Claire avait connu.

— J’ai pen­sé à toi, dit O’Toole. Après Londres. Plus que je n’au­rais voulu.

— À quoi exactement ?

— À tes mains sur l’ap­pa­reil. À ta façon de regar­der sans rien lâcher. La plu­part des gens regardent comme des tou­ristes — ils effleurent. Toi, tu mords. Tu prends une pho­to et c’est comme si tu mor­dais dans quelque chose.

Claire ne répon­dit pas. L’é­paule d’O’­Toole contre la sienne était chaude à tra­vers le pull bleu marine. Le whis­ky cir­cu­lait entre eux, la même bou­teille, la même brû­lure. Au-des­sus, le ciel du Wadi Rum déployait ses constel­la­tions incon­nues — pas le ciel de l’hé­mi­sphère nord qu’elle connais­sait, mais un ciel dépla­cé, bas­cu­lé, un ciel de désert qui n’o­béis­sait pas aux mêmes lois.

— Je ne suis pas venue pour toi, dit Claire. Et c’é­tait à moi­tié vrai.

— Je sais. Tu es venue pour les photos.

— Oui.

— Et les pho­tos sont une excuse.

— Non. Les pho­tos ne sont jamais une excuse. Les pho­tos sont la raison.

O’Toole tour­na la tête vers elle. De très près, ses yeux bleus avaient des éclats dorés — reflets du feu ou quelque chose de plus intime, un éclai­rage inté­rieur qu’elle ne com­pre­nait pas.

— Tu as peur de quoi, Claire ?

— De rien.

— Men­teuse.

— De toi.

— Ah. Alors on est deux.

Il sou­rit. Pas le sou­rire écla­tant, pas le rire qui rem­plis­sait les pièces. Un sou­rire plus petit, plus dan­ge­reux, le sou­rire d’un homme qui vient de dire quelque chose de vrai et qui est sur­pris de l’a­voir dit. Claire sen­tit le poids de ce sou­rire comme on sent un chan­ge­ment de pres­sion atmo­sphé­rique — dans le corps, pas dans la tête.

La raba­ba conti­nuait sa plainte. Les Bédouins par­laient entre eux à voix basse, des mots qu’elle ne com­pre­nait pas mais dont elle devi­nait la tex­ture — rocailleuse, musi­cale, pleine de consonnes qui raclaient le fond de la gorge. Le feu bais­sait. Quel­qu’un y jeta du bois et les flammes repar­tirent, des­si­nant des ombres nou­velles sur le sable.

— Demain, dit O’Toole, Lean tourne la scène du mirage. Celle où Law­rence voit Omar Sha­rif appa­raître à l’ho­ri­zon. Il va nous faire recom­men­cer qua­rante fois. C’est la scène la plus impor­tante du film.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est le moment où le désert pro­duit quelque chose d’im­pos­sible. Un homme sort du néant. Du vide, de la cha­leur, de la lumière — un homme. Et tout change.

Il la regar­da encore.

— C’est un peu ce qui m’ar­rive avec toi, je crois.

Claire aurait dû rire. C’é­tait une réplique de ciné­ma, une phrase trop belle pour être hon­nête, exac­te­ment le genre de chose que Peter O’Toole disait aux femmes entre deux verres. Mais elle ne rit pas. Parce que dans la voix, sous le charme, sous le jeu, il y avait un grain — une fêlure minus­cule, un trem­ble­ment qui n’é­tait pas cal­cu­lé, qui n’é­tait pas du métier.

Elle ne rit pas. Elle ne répon­dit rien. Elle prit son appa­reil, le sou­le­va len­te­ment, et le pho­to­gra­phia à la lumière du feu, les yeux pleins d’é­toiles et de whis­ky et de quelque chose d’autre qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Clic.

Et le silence du désert se refer­ma sur eux comme une main.

III — Aqaba

Trois jours pas­sèrent. Trois jours de tour­nage, de soleil, de recom­men­ce­ments. Lean tour­na la scène du mirage — Omar Sha­rif appa­rais­sant à l’ho­ri­zon, point noir dans la vibra­tion de la cha­leur, gran­dis­sant len­te­ment, inexo­ra­ble­ment, jus­qu’à deve­nir un homme à dos de cha­meau, et le plan dura quatre minutes sans cou­pure, quatre minutes de patience et de lumière, et Lean le refit vingt-deux fois. Pas qua­rante comme O’Toole l’a­vait pré­dit, mais vingt-deux, ce qui repré­sen­tait tout de même deux jours de tra­vail pour quatre minutes de film. Sha­rif chaque fois recom­men­çait sa che­vau­chée depuis un point si éloi­gné qu’il fal­lait un quart d’heure pour qu’il revienne à sa posi­tion de départ. Les Bédouins du cam­pe­ment, qui regar­daient le tour­nage avec un mélange de curio­si­té et de per­plexi­té, avaient com­men­cé à parier sur le nombre de prises — Nas­ser gérait les enjeux avec un sérieux de bookmaker.

Claire pho­to­gra­phia tout. Sha­rif au loin, minus­cule. Sha­rif se rap­pro­chant, gros­sis­sant dans le cadre comme un navire qui entre au port. Lean pen­ché sur l’œille­ton de la camé­ra, son cha­peau pro­je­tant une ombre ronde sur ses épaules. O’Toole assis sur le sable, en cos­tume de Law­rence, atten­dant son tour, fumant des ciga­rettes en série, lisant un livre de poche — elle zoo­ma : c’é­tait les Sept Piliers de la Sagesse, évi­dem­ment, le texte sacré, la bible du per­son­nage, et les pages étaient cor­nées, anno­tées, cer­taines arrachées.

Le troi­sième soir, Lean annon­ça une pause de deux jours. Le maté­riel devait être dépla­cé vers un autre site de tour­nage, plus au sud, et les tech­ni­ciens avaient besoin de repos. L’é­quipe se dis­per­sa. Cer­tains res­tèrent au cam­pe­ment. D’autres par­tirent pour Amman. O’Toole dit à Claire :

— Aqa­ba. Tu connais ?

— Non.

— Moi non plus. Allons‑y.

*

Ils par­tirent le len­de­main à l’aube dans une jeep emprun­tée à la pro­duc­tion. O’Toole condui­sait. Il condui­sait comme il fai­sait tout le reste — vite, avec un mélange d’as­su­rance et d’in­cons­cience qui tenait du miracle, le coude à la fenêtre, le vent dans les che­veux, chan­tant des bribes de chan­sons irlan­daises qu’il inter­rom­pait au milieu d’un cou­plet pour com­men­ter le pay­sage ou racon­ter une anec­dote qui n’a­vait aucun rapport.

La route des­cen­dait vers la mer. Le désert chan­gea de tex­ture — le sable rouge du Wadi Rum lais­sa place à un ter­rain plus plat, plus pâle, caillou­teux, et au loin quelque chose miroi­tait, une ligne bleue qui trem­blait au-des­sus de la terre comme une hallucination.

— La mer Rouge, dit O’Toole. Law­rence l’a prise d’as­saut. Aqa­ba. Juillet 1917. Il est arri­vé par le désert, par der­rière, là où per­sonne ne l’at­ten­dait. Les Turcs avaient tous leurs canons poin­tés vers la mer. Per­sonne n’a­vait ima­gi­né qu’un Anglais fou serait assez dingue pour tra­ver­ser le Néfoud avec cin­quante Bédouins et atta­quer par la terre. C’est la plus belle his­toire de guerre du ving­tième siècle. Et Lean va la tour­ner le mois pro­chain. Et je serai des­sus un cha­meau en train de char­ger, et je pense que je vais mou­rir de trouille.

— Tu as la trouille ?

— Tout le temps. La trouille est mon car­bu­rant. Sans trouille, je suis ennuyeux. Avec, je suis Lawrence.

Aqa­ba appa­rut en fin de mati­née — une petite ville blanche posée au bord d’une eau trop bleue, coin­cée entre le désert et la mer, entre la Jor­da­nie et l’A­ra­bie Saou­dite dont on voyait les côtes de l’autre côté du golfe. Quelques bateaux de pêche. Des mai­sons basses. Un fort otto­man en ruines. Des pal­miers pous­sié­reux. L’o­deur chan­gea — le sel, le pois­son, l’iode, après des jours de sable sec, et Claire sen­tit ses pou­mons se déployer.

Ils trou­vèrent un hôtel. Un mot trop grand pour ce que c’é­tait — une bâtisse à deux étages au bord de l’eau, murs chau­lés, volets bleus, un patron mous­ta­chu qui ne par­lait que l’a­rabe et qui leur don­na une chambre au pre­mier avec une vue sur le golfe. O’Toole paya en dinars jor­da­niens sor­tis en vrac de sa poche. Il ne comp­ta pas. Il ne comp­tait jamais.

La chambre était simple. Un lit large sous une mous­ti­quaire, un ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec un bruit de vieille hélice, une salle d’eau minus­cule avec un robi­net qui cra­chait de l’eau tiède. Le sol était car­re­lé de bleu et blanc. La lumière entrait par la fenêtre ouverte et posait sur les murs des rec­tangles éblouis­sants que le ven­ti­la­teur décou­pait en tranches ryth­miques — lumière, ombre, lumière, ombre.

O’Toole jeta son sac sur le lit et sor­tit sur le petit bal­con. Claire le rejoi­gnit. En bas, la mer était d’un bleu qui n’exis­tait pas dans la palette anglaise — un bleu chaud, épais, un bleu qu’on aurait pu mâcher. Des barques de pêcheurs se balan­çaient dans le port. Au loin, la côte saou­dienne des­si­nait une ligne brune entre l’eau et le ciel.

— Law­rence est entré par là, dit O’Toole en poin­tant du doigt vers la droite, vers le désert. Il est arri­vé au galop avec ses hommes, cou­verts de pous­sière, à moi­tié morts de soif, et il a pris la ville en deux heures. Deux heures. Les Turcs n’ont rien com­pris. Et après, Law­rence s’est assis quelque part — peut-être ici, peut-être exac­te­ment ici — et il a regar­dé la mer et il ne savait pas encore que tout allait mal finir. Les pro­messes tra­hies, le par­tage colo­nial, les Arabes floués. Il ne savait pas encore. Il était juste un homme qui avait tra­ver­sé le désert et qui regar­dait la mer.

Il se tut. Claire le regar­dait. Le vent du golfe sou­le­vait ses che­veux et pla­quait sa che­mise contre son torse. Il avait les yeux fixés sur l’eau et sur son visage il y avait cette expres­sion qu’elle com­men­çait à connaître — l’ex­pres­sion de l’entre-deux, ni Peter ni Law­rence, cet espace flot­tant où il n’ap­par­te­nait à per­sonne, pas même à lui-même.

— Tu fais ça tout le temps, dit-elle.

— Quoi ?

— Deve­nir lui. Même ici. Même en vacances.

O’Toole se tour­na vers elle. Le soleil était der­rière lui et son visage était dans l’ombre et Claire ne voyait que le bleu des yeux, allu­més par la réver­bé­ra­tion de la mer.

— Peut-être que c’est lui qui me devient. Tu as pen­sé à ça ?

*

Ils déjeu­nèrent dans un res­tau­rant sans nom, au bout du port. Du pois­son grillé sur des braises, du pain plat, une salade de tomates et de concombres avec de la menthe, et une bou­teille d’a­rak que le patron posa sur la table avec un clin d’œil. L’a­rak mélan­gé à l’eau deve­nait blanc — lait de lion, disaient les Arabes. O’Toole but avec la régu­la­ri­té d’un homme qui arrose un jar­din. Claire but aus­si, moins, mais assez pour sen­tir la cha­leur de l’al­cool ani­sé se mêler à celle du soleil et créer dans son corps une tié­deur conti­nue, sans bords.

O’Toole par­la. Il par­lait tou­jours — pas par ner­vo­si­té, pas pour rem­plir le silence, mais parce que les mots étaient pour lui ce que les images étaient pour Claire, un moyen de sai­sir le réel avant qu’il ne s’é­chappe. Il par­la de Dublin, de son père — book­ma­ker et buveur, un homme qui avait trans­for­mé la perte en art de vivre. De la RADA, l’é­cole d’art dra­ma­tique, où on avait essayé de lui apprendre à par­ler comme un gent­le­man et où il avait refu­sé de perdre son accent irlan­dais. De la pre­mière fois qu’il était mon­té sur scène, à qua­torze ans, dans un spec­tacle ama­teur à Leeds — Leeds, comme elle, ils avaient gran­di dans la même ville sans le savoir, et cette coïn­ci­dence les fit rire comme un secret partagé.

— Ton père, dit Claire.

— Quoi, mon père ?

— Tu as dit book­ma­ker et buveur. Dans cet ordre ?

— L’ordre n’a pas d’im­por­tance. Il fai­sait les deux simul­ta­né­ment. Il buvait en cal­cu­lant les cotes. L’al­cool amé­lio­rait ses cal­culs. C’est géné­tique, je crois. Moi, l’al­cool amé­liore mon jeu. Lean ne le sait pas, mais la moi­tié de mes meilleures prises, j’a­vais bu.

— Lean le sait.

— Tu crois ?

— Il sait tout. C’est ce qui le rend effrayant.

O’Toole consi­dé­ra cette idée en tour­nant son verre d’a­rak. La lumière du golfe entrait par la porte ouverte du res­tau­rant et décou­pait un rec­tangle par­fait sur le sol de terre battue.

— Ton père à toi, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une porte qu’il ouvrait, avec la déli­ca­tesse sur­pre­nante dont il était capable entre deux ouragans.

— Mon père répa­rait des montres, dit Claire. À Leeds. Un petit ate­lier dans une rue qui n’existe plus. Il tra­vaillait avec une loupe vis­sée à l’œil et des outils si petits qu’on aurait dit des ins­tru­ments de chi­rur­gie. Il ne par­lait pas beau­coup. Il n’a­vait pas besoin. Ses mains parlaient.

— Tu tiens de lui.

— Oui. L’œil. Les mains. Le silence.

— Pas le silence. Tu n’es pas silen­cieuse, Claire. Tu es concen­trée. C’est très dif­fé­rent. Le silence, c’est l’ab­sence. La concen­tra­tion, c’est une pré­sence tel­le­ment intense qu’elle n’a pas besoin de mots.

Elle le regar­da. Il avait cette capa­ci­té dérou­tante — entre deux pitre­ries, entre deux verres, entre deux éclats de rire, il lâchait une phrase d’une jus­tesse qui cou­pait le souffle. Comme un tireur d’é­lite dégui­sé en clown. On ne le voyait pas venir et quand la balle tou­chait, il était déjà repar­ti dans autre chose, déjà en train de rire, de com­man­der un autre arak, de héler le patron en arabe massacré.

L’a­près-midi cou­la. L’a­rak bais­sa dans la bou­teille. Ils mar­chèrent dans Aqa­ba, qui tenait en vingt minutes — le souk, le fort, la plage. Claire pho­to­gra­phia les bateaux, les filets, un vieil homme qui recou­sait une voile avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nielle. O’Toole mar­chait à côté d’elle, les mains dans les poches, et de temps en temps il disait quelque chose — une obser­va­tion, une blague, un frag­ment de poème — et de temps en temps il ne disait rien, et les deux formes de com­pa­gnie étaient éga­le­ment bonnes.

Ils se bai­gnèrent. La mer Rouge était tiède, presque chaude, d’une trans­pa­rence absurde — on voyait le fond à dix mètres, les pois­sons, les coraux, les ombres des barques au-des­sus d’eux quand ils plon­geaient. O’Toole nageait comme il vivait, sans tech­nique et avec éner­gie, bras­sant l’eau en gerbes bruyantes. Claire nageait en silence, de longues cou­lées régu­lières, le corps allon­gé, les yeux ouverts sous l’eau. Ils se retrou­vaient, repar­taient, se retrou­vaient. Un bal­let sans chorégraphie.

Sur la plage, après, allon­gés sur le sable humide, le soleil séchant le sel sur leur peau. Claire avait les yeux fer­més. Elle sen­tait la pré­sence d’O’­Toole à côté d’elle comme on sent la proxi­mi­té d’un feu — une cha­leur qui ne touche pas encore mais qui est là, constante, qui attend.

— Claire.

— Oui.

— Ouvre les yeux.

Elle ouvrit les yeux. Il était appuyé sur un coude, tour­né vers elle, et le soleil fai­sait de ses che­veux mouillés une masse sombre, presque noire, qui contras­tait avec le bleu incen­diaire des yeux. De l’eau de mer cou­lait encore de sa tempe le long de sa mâchoire. Il ne sou­riait pas. Pour une fois, pour la pre­mière fois peut-être, il ne sou­riait pas, il ne jouait pas, il ne char­mait pas. Il la regar­dait avec une gra­vi­té nue, dépouillée de tout arti­fice, et Claire com­prit que ce visage-là — ce visage sans masque, sans per­son­nage, sans le bou­clier du rire — était le plus dan­ge­reux de tous.

— Je ne vais pas te prendre en pho­to, dit-elle.

— Non.

— Ce n’est pas le moment.

— Non.

Le mot res­ta entre eux, vibrant comme une corde pin­cée. Non — qui ne vou­lait pas dire non. Non — qui vou­lait dire : pas ça, pas une pho­to, pas un cadre, pas main­te­nant. Main­te­nant il faut être dans l’i­mage, pas derrière.

*

La nuit tom­ba sur Aqa­ba comme un voile qu’on jette. Le cré­pus­cule dura à peine — une flam­bée brève de rose et d’or sur le golfe, puis l’obs­cu­ri­té, totale, per­cée par les lumières des bateaux et les étoiles. Ils dînèrent dans le même res­tau­rant, du même pois­son, avec un arak dif­fé­rent — plus doux, par­fu­mé à l’a­nis vert, que le patron leur ser­vit avec une solen­ni­té de sommelier.

Au retour, ils mar­chèrent le long de l’eau. La mer fai­sait un bruit très doux — pas des vagues, pas vrai­ment, plu­tôt un cla­po­tis, une conver­sa­tion à voix basse entre l’eau et le sable. L’air sen­tait le sel et les fleurs de nuit — jas­min, quelque chose de plus lourd, de plus sucré, que Claire ne recon­nais­sait pas. Et sur l’autre rive du golfe, les lumières de l’A­ra­bie Saou­dite for­maient un col­lier de points jaunes posé sur l’eau noire.

O’Toole mar­chait en silence. C’é­tait si rare que Claire en fut presque inquiète — le silence chez lui était comme le calme chez un vol­can, un pré­lude à quelque chose. Leurs bras se frô­laient. Pas par acci­dent. Par cette méca­nique des corps qui savent avant l’es­prit, qui se rap­prochent mil­li­mètre par mil­li­mètre, qui trouvent le bon angle, la bonne dis­tance, la bonne tra­jec­toire, et quand les doigts d’O’­Toole tou­chèrent les siens, ce ne fut pas un geste, ce fut une arri­vée — quelque chose qui trou­vait sa place natu­relle après l’a­voir cher­chée longtemps.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel sans se pres­ser. L’es­ca­lier étroit, les marches de pierre usées, le cou­loir où une ampoule nue jetait une lumière jaune. La porte de la chambre. La clé que Claire tenait — c’é­tait elle qui avait la clé, un détail absurde qui lui parut sou­dain impor­tant, comme si le fait de tour­ner cette clé dans cette ser­rure était un acte d’une solen­ni­té disproportionnée.

La chambre. Le ven­ti­la­teur. La mous­ti­quaire blanche qui pen­dait du pla­fond comme un voile de mariée ou un fan­tôme domes­ti­qué. La lumière de la lune qui entrait par la fenêtre ouverte et tra­çait sur le car­re­lage bleu et blanc un che­min de clar­té laiteuse.

O’Toole refer­ma la porte. Le bruit du ver­rou fut sec, défi­ni­tif, comme le déclic d’un obtu­ra­teur. Claire était debout au milieu de la chambre, face à la fenêtre, face à la mer qu’on enten­dait sans la voir. Elle sen­tit O’Toole der­rière elle avant qu’il ne la touche — sa pré­sence était phy­sique, une cha­leur, une den­si­té, un champ magnétique.

Ses mains se posèrent sur ses épaules. Les pouces à la base du cou. La pres­sion était légère mais les mains trem­blaient — elle le sen­tit, ce trem­ble­ment infime, et quelque chose en elle céda, un bar­rage qu’elle avait tenu pen­dant trois jours, depuis le cam­pe­ment, depuis le feu, depuis le pre­mier soir et le sou­rire et le whis­ky et les étoiles du Wadi Rum.

Elle se retourna.

De près — de si près que leurs souffles se mêlaient — le visage d’O’­Toole n’é­tait plus un visage de ciné­ma. C’é­tait un pay­sage. Les pores de la peau brû­lée par le soleil, une cica­trice minus­cule au-des­sus de la lèvre, les cils éton­nam­ment longs pour un homme, et les yeux — les yeux qui de près n’é­taient pas seule­ment bleus mais tra­ver­sés de vert, de gris, de reflets mou­vants comme l’eau d’un lac sous un ciel changeant.

Il l’embrassa.

Ou elle l’embrassa. Ou c’é­tait la même chose — le même mou­ve­ment, au même ins­tant, deux corps qui fran­chissent en même temps la même dis­tance, et la bouche d’O’­Toole avait un goût d’a­rak et de sel et de quelque chose de plus sombre, de plus pro­fond, qui n’a­vait pas de nom. Claire sen­tit ses mains — les mains d’hor­lo­ger, les mains de pho­to­graphe — se poser sur sa nuque, dans ses che­veux, et tirer dou­ce­ment sa tête en arrière, et la bouche d’O’­Toole des­cen­dit le long de sa gorge et elle fer­ma les yeux.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. La lune bou­geait. La mous­ti­quaire ondu­lait dans le vent du golfe comme un rideau de théâtre à la fin du pre­mier acte.

Claire le désha­billa avec des gestes lents — défaire les bou­tons un par un, la che­mise glis­sant des épaules, la peau en des­sous plus claire que le visage, la cha­leur du torse contre ses paumes. Il la désha­billa comme on déplie une carte — avec atten­tion, avec l’en­vie de tout voir, de tout lire. Quand la che­mise de Claire tom­ba, il s’ar­rê­ta. La regar­da. Pas avec le regard de l’ac­teur, pas avec le charme, pas avec le jeu. Avec le regard d’un homme ébloui qui ne cherche pas à cacher son éblouissement.

— Tu sais que je ne suis pas quel­qu’un de bien, dit-il.

— Je ne t’ai pas deman­dé d’être quel­qu’un de bien.

Ils tom­bèrent sur le lit. La mous­ti­quaire les enve­lop­pa, se refer­ma sur eux comme une bulle de gaze blanche, et au-dehors Aqa­ba vivait sa nuit — les pêcheurs par­taient en mer, les chiens erraient sur la plage, un muez­zin appe­lait à la prière quelque part dans l’obs­cu­ri­té — et ils n’en­ten­daient rien ou ils enten­daient tout, c’é­tait la même chose, le monde n’é­tait pas exclu de cette chambre, il y entrait par la fenêtre ouverte avec le vent et l’o­deur du jas­min et le cla­po­tis de la mer et les étoiles.

Le corps d’O’­Toole était plus maigre qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né — le désert l’a­vait sculp­té, rabo­té, il n’y avait plus de super­flu, que des os longs et des muscles secs et une peau qui avait la tem­pé­ra­ture du sable en fin de jour­née. Il fai­sait l’a­mour comme il jouait — avec une inten­si­té qui ne lais­sait rien intact, une pré­sence abso­lue, et en même temps quelque chose d’in­sai­sis­sable, un endroit en lui où elle ne pou­vait pas aller, une porte fer­mée der­rière les yeux ouverts. Claire s’y brû­la. Les mains qui rete­naient l’ap­pa­reil pho­to et qui cal­cu­laient la lumière et qui maî­tri­saient le cadre étaient main­te­nant sur sa peau, sur ses hanches, dans son dos, et elles ne maî­tri­saient rien du tout, et c’é­tait exac­te­ment ce qu’il fallait.

Il y eut un moment — un moment très pré­cis, qu’elle retrou­ve­rait plus tard dans sa mémoire avec une net­te­té pho­to­gra­phique — où O’Toole dit son nom. Claire. Juste son nom, une seule fois, et la façon dont il le pro­non­ça — le C comme un souffle, le L liquide, le R à peine rou­lé — fit de ce nom un mot nou­veau, un mot qu’elle n’a­vait jamais enten­du, comme s’il le créait en le disant.

Après, ils res­tèrent allon­gés sans par­ler. La sueur séchait sur leurs corps. Le ven­ti­la­teur tour­nait, inutile, bras­sant un air qui n’a­vait plus besoin d’être bras­sé. La mous­ti­quaire les enve­lop­pait de son voile blanc et dehors la lune avait bou­gé — elle était plus haute, plus petite, plus froide.

Claire regar­da le pla­fond. Elle pen­sa : je viens de cou­cher avec un homme qui est en train de deve­nir quel­qu’un d’autre. Elle pen­sa : quand le film sor­ti­ra, le monde entier le connaî­tra et ce moment n’exis­te­ra plus. Elle pen­sa : je n’ai pas pris de pho­to de ça et c’est la pre­mière chose que je vis depuis long­temps sans vou­loir la cadrer.

O’Toole dor­mait. Ou non — il avait les yeux fer­més mais sa main était posée sur la hanche de Claire avec une pré­ci­sion d’homme éveillé, les doigts écar­tés, la paume à plat, un geste de pos­ses­sion douce, de ter­ri­toire marqué.

— Tu ne dors pas, dit Claire.

— Non.

— À quoi tu penses ?

Un silence. Puis :

— Je pense que Law­rence avait rai­son sur une chose au moins. Le désert change les gens. On entre dans le désert avec un nom et on en sort avec un autre. Tu ne seras pas la même quand on par­ti­ra d’i­ci, Claire. Moi non plus.

Elle ne répon­dit pas. Elle tour­na la tête vers la fenêtre. La mer Rouge était noire sous les étoiles. Les lumières de l’A­ra­bie avaient dis­pa­ru — l’autre rive avait ces­sé d’exis­ter, ava­lée par la nuit, et il ne res­tait que cette chambre, ce lit, ce corps à côté du sien, ce ven­ti­la­teur qui comp­tait les secondes avec la patience d’un métronome.

Claire fer­ma les yeux. Elle pen­sa à la chambre noire — la vraie, celle où les images appa­raissent dans le bain de révé­la­teur, d’a­bord floues, puis de plus en plus pré­cises, et il y a ce moment magique où le sujet sur­git du néant chi­mique et te regarde. C’est ce qui venait de se pas­ser. Quelque chose avait été expo­sé, puis plon­gé dans l’obs­cu­ri­té, et main­te­nant une image se for­mait — pas nette encore, pas fixée, mais là, irré­ver­si­ble­ment là.

Le vent du golfe gon­fla le rideau. La mous­ti­quaire bou­gea. Et Claire s’en­dor­mit dans le noir d’A­qa­ba, la main d’un homme sur sa hanche et le bruit de la mer comme une res­pi­ra­tion sous le monde.

*

Le len­de­main, ils retour­nèrent au Wadi Rum. O’Toole condui­sait, le coude à la fenêtre, chan­tant à nou­veau ses chan­sons irlan­daises. Le désert reprit ses droits — le rouge, le silence, l’im­men­si­té. Quand le cam­pe­ment appa­rut au pied des falaises, avec ses tentes et ses camions et son groupe élec­tro­gène qui tous­sait, Claire sen­tit quelque chose se refer­mer — la paren­thèse d’A­qa­ba était finie, le monde du tour­nage les repre­nait, et ce qui s’é­tait pas­sé dans cette chambre au ven­ti­la­teur pares­seux res­te­rait entre les murs chau­lés, entre la mer et le désert, un secret que per­sonne d’autre n’a­vait besoin de connaître.

O’Toole gara la jeep. Des­cen­dit. Enfi­la ses lunettes de soleil. Rede­vint, en trois secondes exac­te­ment, la star du tour­nage — le rire, les blagues, la poi­gnée de main virile avec le chef machi­niste, la grande tape dans le dos de l’as­sis­tant de Lean. Claire le regar­da se méta­mor­pho­ser avec une fas­ci­na­tion d’en­to­mo­lo­giste. Il ne jouait pas. C’é­tait pire que ça. Il chan­geait réel­le­ment de registre, comme un musi­cien qui passe d’un mor­ceau à l’autre sans temps mort. La chambre d’A­qa­ba avait été un mor­ceau. Le cam­pe­ment en était un autre. Et Claire com­prit — dans ses os, pas dans sa tête — que cet homme-là ne serait jamais à un seul endroit, jamais dans un seul registre, jamais tout entier avec une seule personne.

Elle des­cen­dit de la jeep. Prit son sac de maté­riel. Mar­cha vers sa tente.

Nas­ser l’at­ten­dait, assis sur une caisse devant l’en­trée, buvant du thé.

— Deux jours, dit-il. Où étiez-vous ?

— Aqa­ba.

— Aqa­ba. Avec l’Anglais.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Claire ne répon­dit pas. Nas­ser hocha la tête len­te­ment, por­ta son verre de thé à ses lèvres, et dit :

— Mon grand-père disait : ne monte jamais un cha­meau que tu ne peux pas descendre.

Il sou­rit. Se leva. S’en alla.

Claire entra dans sa tente, s’as­sit sur le lit de camp, et pour la pre­mière fois depuis trois jours, prit son Lei­ca et regar­da dedans. Le viseur était vide. Un rec­tangle noir. Et dans ce noir, pas une image — juste le sou­ve­nir d’un pla­fond blanc, d’un ven­ti­la­teur, d’un voile de gaze, d’un nom pro­non­cé une seule fois.

Elle refer­ma l’ap­pa­reil. Dehors, le Wadi Rum brû­lait sous le soleil de midi et le groupe élec­tro­gène tous­sait et quelque part Peter O’Toole riait, et le désert conti­nuait sans elle, comme il conti­nuait sans tout le monde, depuis toujours.

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