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L’ombre blanche

L’ombre blanche

Cha­pitres 1 à 3

I — Amman

L’a­vion tou­cha le sol comme on gifle quel­qu’un — sèche­ment, sans pré­ve­nir. Claire sen­tit ses dents se ser­rer et la cour­roie de son Lei­ca lui mordre l’é­paule. Par le hublot sale, Amman n’é­tait qu’une vibra­tion ocre au-des­sus de la terre, quelque chose de presque irréel dans la lumière de midi, comme si la ville hési­tait entre exis­ter et se dis­soudre dans la chaleur.

Elle n’a­vait dor­mi que par frag­ments depuis Londres. Escale au Caire, trois heures dans un ter­mi­nal où des ven­ti­la­teurs bras­saient un air inutile, café turc ava­lé debout, puis ce der­nier vol au-des­sus du Sinaï qui l’a­vait lais­sée vide — vidée serait plus juste, comme une pel­li­cule surexposée.

À la des­cente de l’a­vion, la cha­leur l’en­ve­lop­pa tout entière. Pas une cha­leur qui frappe. Une cha­leur qui prend. Claire s’ar­rê­ta au bas de la pas­se­relle, son sac de maté­riel contre la hanche, et res­pi­ra. L’air sen­tait le kéro­sène, la pous­sière et quelque chose de plus ancien, de plus pro­fond — la pierre chauf­fée, le sable, une odeur de com­men­ce­ment du monde.

Un chauf­feur l’at­ten­dait dans un hall sans cli­ma­ti­sa­tion. Petit homme sec au cos­tume trop grand, sou­rire immense, pan­neau écrit à la main : MISS WHIT­FIELD — HORI­ZON PIC­TURES. Il s’empara de sa valise avec une auto­ri­té joyeuse et la gui­da vers une Land Rover garée n’im­porte com­ment sur le trot­toir. Ils allaient rou­ler vers le sud. Trois heures, peut-être quatre. Wadi Rum.

Claire mon­ta à l’a­vant. Le chauf­feur s’ap­pe­lait Ibra­him. Il par­lait un anglais de contre­bande, appris Dieu sait où, agré­men­té d’ex­pres­sions impro­bables — il qua­li­fia la route de « dan­cing lady » et le moteur de « good fel­low ». Claire sou­rit pour la pre­mière fois depuis son départ de Londres.

*

La route. Il fau­drait un autre mot pour ce que c’é­tait — un ruban de gou­dron fen­du par la cha­leur, jeté entre des col­lines pelées qui mon­taient et des­cen­daient sans logique appa­rente. De temps en temps, un vil­lage : quelques mai­sons basses, un mina­ret, des enfants immo­biles qui regar­daient pas­ser la voi­ture comme on regarde pas­ser le temps. Des chèvres. Un camion bâché qui venait en face et qu’I­bra­him évi­tait au der­nier moment avec un calme de somnambule.

Claire pho­to­gra­phia par la fenêtre ouverte. Pas pour la pro­duc­tion, pas encore — pour elle, pour fixer ce pas­sage entre deux mondes. L’An­gle­terre était déjà une abs­trac­tion. Son appar­te­ment de Ken­tish Town, la chambre noire qu’elle avait ins­tal­lée dans la salle de bains, les tirages qui séchaient au-des­sus de la bai­gnoire comme des peaux mortes. Tout ça n’exis­tait plus. Il n’y avait que cette route, cette lumière, cet homme au volant qui chan­ton­nait une mélo­die arabe entre ses dents et cette lente des­cente vers le sud.

Elle pen­sa à Peter. Non — elle y pen­sait depuis qu’elle avait accep­té le contrat, mais c’é­tait la pre­mière fois qu’elle lais­sait la pen­sée durer. Peter O’Toole. Le nom lui-même était exces­sif, une blague de music-hall, deux syl­labes rondes et claires comme un rire d’i­vrogne. Elle l’a­vait ren­con­tré dix-huit mois plus tôt, à Londres, dans les cou­lisses de l’Old Vic après un Ham­let qui avait divi­sé la cri­tique et élec­tri­sé le public. Il jouait le prince comme un ani­mal bles­sé — pas de noblesse, pas de mélan­co­lie cal­cu­lée, juste une rage nue qui fai­sait trem­bler le par­terre. Claire était là pour le Times, trois pho­tos com­man­dées, entrée et sor­tie. Sauf qu’il l’a­vait vue dans les cou­lisses, son appa­reil à la main, et il s’é­tait appro­ché encore en sueur, encore à moi­tié habillé du cos­tume du prince, et il avait dit :

— Vous ne pre­nez pas de pho­tos dans les cou­lisses. Per­sonne ne prend de pho­tos dans les cou­lisses. Qui êtes-vous ?

— La per­sonne qui ne prend pas de pho­tos dans les coulisses.

Il avait ri. Un rire dis­pro­por­tion­né, immense, qui rem­plis­sait l’es­pace et obli­geait les gens autour à se retour­ner. Ils avaient bu après. Un pub sur Water­loo Road, puis un autre, puis un troi­sième dont elle ne se sou­ve­nait plus du nom. Il par­lait comme il jouait — sans filtre, sans frein, pas­sant de Sha­kes­peare à une his­toire de bagarre à Dublin à une imi­ta­tion de son pro­fes­seur de dic­tion à la RADA qui était si pré­cise et si cruelle qu’elle en avait cra­ché sa bière. Et il la regar­dait. Il avait cette façon de regar­der les gens — non, les femmes — non, elle — comme si elle était la seule per­sonne vivante dans un rayon de trois kilomètres.

Ils s’é­taient quit­tés à deux heures du matin, devant une sta­tion de métro fer­mée. Il pleu­vait, évi­dem­ment. Il s’é­tait pen­ché vers elle et quelque chose avait failli se pro­duire — un bai­ser ou une catas­trophe, les deux à la fois peut-être — et puis un taxi était pas­sé et elle l’a­vait pris et voi­là. Fin de l’é­pi­sode. Les pho­tos avaient paru dans le jour­nal, plu­tôt bonnes, et elle n’a­vait plus enten­du par­ler de lui sauf dans les colonnes théâ­trales où son nom reve­nait de plus en plus sou­vent, avec des adjec­tifs de plus en plus grands.

Et puis le contrat. Hori­zon Pic­tures, la pro­duc­tion de David Lean. Un film sur T.E. Law­rence. Peter O’Toole dans le rôle prin­ci­pal. Six mois de tour­nage, Jor­da­nie, Maroc, Espagne. Pho­to­graphe de pla­teau deman­dé. Claire avait vu le nom d’O’­Toole sur la feuille de route et avait sen­ti quelque chose bou­ger dans sa poi­trine — pas de l’ex­ci­ta­tion, pas vrai­ment, plu­tôt cette sen­sa­tion qu’on a quand on déve­loppe un néga­tif et qu’on voit appa­raître une image qu’on ne se sou­ve­nait pas avoir prise.

*

Le pay­sage chan­gea. Les col­lines s’ef­fa­cèrent, le sol devint rouge, et sou­dain le monde s’ou­vrit — une plaine immense, sans borne, sans fin, qui se per­dait dans une brume de cha­leur où les rochers flot­taient comme des navires à l’ancre. Claire ces­sa de pho­to­gra­phier. Quelque chose dans cette immen­si­té résis­tait à l’i­mage, débor­dait de tout cadre.

— Wadi Rum, dit Ibra­him avec un geste du men­ton. Bientôt.

Bien­tôt. Le mot n’a­vait aucun sens ici. Le temps s’é­tait éti­ré, défor­mé par la cha­leur et la mono­to­nie de la route, et Claire avait l’im­pres­sion d’a­voir tou­jours été dans cette voi­ture, d’a­voir tou­jours rou­lé vers ce point fixe qui ne se rap­pro­chait jamais. Le désert fai­sait ça, elle le com­pren­drait plus tard — il dis­sol­vait les repères, les dis­tances, les cer­ti­tudes. Il ne res­tait que la lumière.

Ils arri­vèrent en fin d’a­près-midi. Le cam­pe­ment de la pro­duc­tion appa­rut d’a­bord comme une hal­lu­ci­na­tion — des tentes kaki, des camions, des câbles, des géné­ra­teurs, un vil­lage pro­vi­soire plan­té au pied d’une falaise de grès rouge qui mon­tait ver­ti­ca­le­ment vers un ciel deve­nu impos­sible, trop bleu, trop vaste. Des hommes s’a­gi­taient entre les véhi­cules. Des Bédouins en kef­fieh côtoyaient des tech­ni­ciens en short. Quelque part, un groupe élec­tro­gène toussait.

Claire des­cen­dit de la voi­ture. Ses jambes trem­blaient légè­re­ment après les heures de route. Elle res­ta debout, son sac à l’é­paule, regar­dant le chaos orga­ni­sé du tour­nage, et elle se sen­tit exac­te­ment là où elle devait être — au milieu de nulle part, au bord de quelque chose.

Un assis­tant de pro­duc­tion vint la cher­cher, un jeune Anglais roux brû­lé par le soleil qui par­lait sans ponc­tua­tion. Il la condui­sit à tra­vers le cam­pe­ment en lui débi­tant des infor­ma­tions qu’elle n’é­cou­tait qu’à moi­tié — les horaires de tour­nage, la tente-can­tine, l’eau potable, les consignes de sécu­ri­té, la cha­leur qui pou­vait tuer un homme en trois heures si on ne buvait pas. Il lui mon­tra sa tente — une toile beige avec un lit de camp, une table, une bas­sine. Spar­tiate. Elle posa son sac, accro­cha ses deux boî­tiers au mon­tant du lit, et sortit.

Le soleil était bas main­te­nant et le désert avait chan­gé de cou­leur — le rouge s’é­tait assom­bri, les ombres s’é­taient allon­gées au pied des falaises, et la lumière avait cette qua­li­té que les pho­to­graphes appellent l’heure dorée, sauf qu’i­ci l’or était plus pro­fond, presque san­glant, comme si le sable se sou­ve­nait de quelque chose d’an­cien et de violent.

Claire mar­cha vers le centre du cam­pe­ment. Elle vit David Lean avant de le recon­naître — un homme grand, droit, immo­bile au milieu de l’a­gi­ta­tion, les yeux fixés sur un point du désert que lui seul sem­blait voir. Il por­tait un cha­peau à large bord et tenait une canne qu’il n’u­ti­li­sait pas pour mar­cher. Autour de lui, des gens par­laient, ges­ti­cu­laient, consul­taient des plans. Lui ne bou­geait pas. Il atten­dait. Claire le pho­to­gra­phia à dis­tance, ins­tinc­ti­ve­ment — clic, un seul, dis­cret. Le patron.

Et puis elle le vit.

Il sor­tit d’une tente à l’autre bout du cam­pe­ment, et même à cin­quante mètres, même dans cette lumière décli­nante, même au milieu de trente per­sonnes en mou­ve­ment, il était impos­sible de regar­der autre chose. Il por­tait un pan­ta­lon kaki et une che­mise blanche ouverte. Il n’é­tait pas encore en cos­tume de Law­rence — la robe blanche, le kef­fieh, le poi­gnard — tout ça vien­drait le len­de­main, et les jours sui­vants, et les semaines après, jus­qu’à ce qu’on ne sache plus dis­tin­guer l’ac­teur du per­son­nage. Pour l’ins­tant il était juste Peter, en che­mise blanche, qui tra­ver­sait le cam­pe­ment avec cette démarche qu’elle recon­nut immé­dia­te­ment — élas­tique, un peu dan­sante, comme s’il se moquait de la gravité.

Il ne l’a­vait pas vue. Il par­lait avec quel­qu’un — un tech­ni­cien, un Bédouin, elle ne savait pas — et il riait. Le rire. Ce rire qui pre­nait tout l’es­pace, qui obli­geait le désert lui-même à faire de la place. Claire ne bou­gea pas. Elle ne prit pas de pho­to. Elle le regar­da, et dix-huit mois s’ef­fa­cèrent d’un coup — le pub de Water­loo Road, la pluie, le taxi, le bai­ser qui n’a­vait pas eu lieu. Tout était là, intact, com­pri­mé, comme un néga­tif jamais développé.

Il tour­na la tête. La vit. S’arrêta.

Un temps. Deux secondes, trois peut-être, mais le genre de secondes qui durent une sai­son entière. Puis le sou­rire. Pas le rire — le sou­rire. Quelque chose de plus doux, de plus dangereux.

— Claire Whit­field. Au milieu du désert. Évidemment.

Il mar­cha vers elle. La cha­leur du jour retom­bait mais pas vrai­ment. Quelque part der­rière les falaises, le soleil ache­vait sa des­cente et le ciel se zébrait de traî­nées mauves que per­sonne ne regardait.

— Com­ment va le prince de Dane­mark ? dit Claire.

— Mort. Je l’ai tué. Je suis arabe maintenant.

Il s’ar­rê­ta devant elle, assez près pour qu’elle voie la sueur sur ses tempes et les coups de soleil sur ses pom­mettes et cette lueur dans les yeux bleus — des yeux absur­de­ment bleus, un bleu qui n’exis­tait pas dans la nature, un bleu de cinéma.

— Tu as mai­gri, dit-elle.

— Le désert. On fond comme des bou­gies. Tu verras.

— Je ne suis pas venue pour fondre.

— Non. Tu es venue pour me regar­der fondre. C’est pire.

Il sou­rit encore. Puis, sans tran­si­tion, avec cette façon qu’il avait de chan­ger de registre comme on change de chaîne :

— Viens, je te montre quelque chose.

Il la prit par le bras — geste natu­rel, geste de pro­prié­taire, geste qu’il fai­sait pro­ba­ble­ment avec tout le monde mais qui sur sa peau à elle pro­dui­sit un effet pré­cis — et l’en­traî­na vers le bord du cam­pe­ment, là où les tentes s’ar­rê­taient et où le désert com­men­çait pour de bon.

Le Wadi Rum.

Claire avait vu des pho­tos. Elle avait étu­dié les repé­rages de Lean. Elle savait à quoi s’at­tendre — les piliers de grès, le sable rouge, l’im­men­si­té. Mais savoir ne ser­vait à rien. Rien ne pré­pa­rait à ça. Les falaises se dres­saient comme les murs d’une cathé­drale dont on aurait reti­ré le toit, et entre elles le désert s’é­ten­dait, lisse, rouge, silen­cieux, jus­qu’à un hori­zon qui n’exis­tait pas vrai­ment, qui se dis­sol­vait dans la lumière du cou­chant. Le silence n’é­tait pas l’ab­sence de bruit — c’é­tait une pré­sence, quelque chose de posi­tif, de plein, qui pesait sur les épaules et entrait par les oreilles comme de l’eau.

— Law­rence a mar­ché ici, dit O’Toole. Ici même. Il y a qua­rante ans. Il a vu exac­te­ment ça.

Sa voix avait chan­gé. Plus basse, plus lente. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en lui. Claire le regar­da et vit sur son visage une expres­sion qu’elle ne lui connais­sait pas — pas de l’exal­ta­tion, pas du jeu. De la peur, peut-être. Ou de la recon­nais­sance. Le visage d’un homme qui com­prend que le rôle qu’il va jouer est plus grand que lui.

— C’est pour ça que tu as accep­té ? demanda-t-elle.

— J’ai accep­té parce que Lean m’a dit : « Le désert est le per­son­nage prin­ci­pal. » Et quand je suis arri­vé ici, j’ai com­pris qu’il avait rai­son. Ce n’est pas moi qui joue Law­rence. C’est le désert qui me joue.

Claire leva son Lei­ca. Visa. O’Toole de pro­fil contre le Wadi Rum embra­sé, les falaises en arrière-plan, la lumière rasante qui sculp­tait son visage en deux — une moi­tié dorée, l’autre dans l’ombre. Elle déclen­cha. Une seule fois.

Ce serait la pre­mière pho­to. Il y en aurait des cen­taines d’autres, au fil des semaines — Peter en cos­tume blanc galo­pant à dos de cha­meau, Peter hur­lant sous la direc­tion gla­ciale de Lean, Peter effon­dré de rire avec Omar Sha­rif entre deux prises, Peter ivre à trois heures du matin sous les étoiles du Wadi Rum. Des cen­taines de pho­tos. Mais celle-ci res­te­rait. Un homme debout au bord du désert, à moi­tié dans la lumière et à moi­tié dans l’ombre, et on ne savait pas si c’é­tait Peter O’Toole ou Law­rence d’A­ra­bie ou quel­qu’un d’autre encore — un fan­tôme blanc qui n’a­vait pas encore de nom.

Le soleil dis­pa­rut der­rière les falaises. Le froid arri­va d’un coup, comme il arrive dans le désert — sans tran­si­tion, sans cour­toi­sie. Claire frissonna.

— Viens, dit O’Toole. Il y a du whis­ky quelque part dans ce cam­pe­ment. Il y a tou­jours du whis­ky quelque part.

Ils mar­chèrent côte à côte vers les lumières des tentes. Le groupe élec­tro­gène tous­sait tou­jours. Des voix mon­taient dans la nuit nais­sante — anglais, arabe, les deux mêlés. L’o­deur de cui­sine flot­tait, épi­cée, grasse, mêlée à celle du gasoil et du sable refroidi.

Claire ne savait pas encore ce qui allait se pas­ser. Pas dans le détail, pas dans les faits. Mais elle savait — de cette connais­sance du corps qui pré­cède tou­jours celle de l’es­prit — que quelque chose avait com­men­cé au moment où il avait tour­né la tête et l’a­vait vue. Quelque chose qui ne lui appar­te­nait pas entiè­re­ment, qui la dépas­sait, comme ce désert dépas­sait tout cadre. Elle mar­chait à côté de Peter O’Toole dans la nuit jor­da­nienne et ses mains sen­taient encore la vibra­tion du déclencheur.

La pre­mière image était prise. Tout le reste — le tour­nage, Jéru­sa­lem, l’A­me­ri­can Colo­ny, les nuits, les corps, le pro­cès d’un homme dans une cage de verre, la lumière sur les murailles et la fin de tout — tout le reste était encore dans le noir.

Comme un néga­tif qui attend.

II — Le désert

Elle se réveilla avant l’aube et ne sut pas où elle était.

La toile de la tente bat­tait dou­ce­ment, pous­sée par un vent qui n’exis­tait pas encore — un souffle, à peine, comme la res­pi­ra­tion de quel­qu’un d’en­dor­mi. Claire res­ta immo­bile sur le lit de camp, les yeux ouverts dans le noir, et lais­sa le monde reve­nir par mor­ceaux : l’o­deur du sable, le froid sec qui pin­çait les bras, le silence énorme. Puis la mémoire. La Jor­da­nie. Le Wadi Rum. Le tour­nage. Peter.

Elle s’ha­billa dans l’obs­cu­ri­té. Pan­ta­lon de toile, che­mise à manches longues, bot­tines. Accro­cha le Lei­ca à son cou, glis­sa deux pel­li­cules dans la poche de sa che­mise. Sortit.

Le cam­pe­ment dor­mait. Les tentes étaient des formes sombres, immo­biles, et les véhi­cules garés en rang avaient l’air de bêtes assou­pies. Mais à l’est, au-des­sus des falaises, le ciel com­men­çait à chan­ger — une bande grise, très fine, qui n’é­tait pas encore de la lumière mais qui en était la pro­messe. Claire mar­cha vers le bord du cam­pe­ment, là où Peter l’a­vait emme­née la veille, et s’as­sit sur un rocher.

Le Wadi Rum à l’aube.

Ce qui se pro­dui­sit dans l’heure qui sui­vit, Claire essaie­rait de le décrire plus tard, dans des lettres jamais envoyées, dans des conver­sa­tions avor­tées, et chaque fois les mots lui man­que­raient. Le ciel pas­sa du gris au mauve, puis du mauve à un rose qu’elle n’a­vait jamais vu — un rose de chair, un rose de plaie qui gué­rit, un rose presque obs­cène dans sa beau­té. Les falaises de grès absor­bèrent cette cou­leur et la res­ti­tuèrent trans­for­mée, plus sombre, plus pro­fonde, et le sable s’al­lu­ma len­te­ment, grain par grain sem­blait-il, comme si quel­qu’un allu­mait un feu sous la sur­face du désert. Puis le soleil fran­chit la ligne des crêtes et tout devint or et rouge et l’ombre recu­la d’un coup, vain­cue, et le silence se bri­sa — un oiseau quelque part, un moteur au loin, et le vent qui se leva pour de bon, chaud déjà, por­tant du sable fin qui piquait la peau.

Claire ne pho­to­gra­phia pas. Elle regar­da. Il y avait des moments où pho­to­gra­phier était une forme de lâche­té — une façon de mettre un cadre entre soi et le monde pour ne pas être sub­mer­gé. Ce matin-là, elle accep­ta d’être submergée.

*

Le tour­nage com­men­çait à six heures. À cinq heures qua­rante-cinq, le cam­pe­ment avait la fièvre. Des hommes cou­raient entre les tentes, des câbles ser­pen­taient dans le sable, des camions démar­raient en cra­chant une fumée noire, et au centre de tout, comme un chef d’or­chestre qui n’au­rait besoin que du silence pour diri­ger, David Lean se tenait debout, immo­bile, son cha­peau vis­sé sur le crâne, étu­diant la lumière avec une concen­tra­tion qui fri­sait la transe.

Claire l’ob­ser­va. Elle avait vu des réa­li­sa­teurs au tra­vail — des ner­veux, des hur­leurs, des indé­cis. Lean n’é­tait rien de tout cela. Lean était un hor­lo­ger. Chaque plan était une méca­nique de pré­ci­sion : l’angle de la camé­ra, la posi­tion du soleil, la vitesse du vent, la cou­leur du sable, le nombre exact de figu­rants, la dis­tance entre le sujet et l’ho­ri­zon. Il pou­vait attendre deux heures que la lumière soit juste. Trois heures. Il pou­vait ren­voyer tout le monde et annu­ler une jour­née de tra­vail parce qu’un nuage avait tra­ver­sé le ciel au mau­vais moment. Son assis­tant, un homme épui­sé qui sem­blait n’a­voir pas dor­mi depuis le début du tour­nage, répé­tait les consignes avec une voix de som­nam­bule. Lean ne haus­sait jamais le ton. Il n’en avait pas besoin. Sa pré­ci­sion était une forme de violence.

— Il est fou, dit une voix à côté de Claire.

Elle se retour­na. Un homme était assis sur une caisse en bois, une ciga­rette entre les lèvres, un kef­fieh rouge noué autour du cou. Brun, mous­tache fine, yeux noirs et rieurs. Il por­tait le cos­tume des figu­rants bédouins — la robe, les san­dales — mais il avait la pos­ture de quel­qu’un qui se regarde de l’extérieur.

— Par­don ?

— Lean. Il est fou. Il attend que le soleil soit à un degré près. Un degré. Qui voit la dif­fé­rence ? Per­sonne. Lui, si.

Il écra­sa sa ciga­rette dans le sable, se leva, ten­dit la main.

— Nas­ser. Je suis du Wadi Rum. Je suis aus­si, paraît-il, un guer­rier arabe du siècle der­nier. C’est ce qu’on me paie pour être.

Claire ser­ra la main. Sèche, cal­leuse, ferme.

— Claire. Je suis celle qui prend les photos.

— Les pho­tos. Oui. Il y a beau­coup de gens ici qui essaient d’at­tra­per des choses. Lean attrape la lumière. L’An­glais attrape Law­rence. Vous attra­pez quoi ?

La ques­tion était posée sans malice, avec une curio­si­té d’en­fant, et Claire ne sut pas y répondre. Nas­ser sou­rit — un sou­rire qui plis­sait tout son visage, qui remon­tait jus­qu’aux yeux.

— Mon grand-père attra­pait les Turcs, dit-il. C’é­tait plus simple.

Il s’é­loi­gna vers le groupe de figu­rants en rajus­tant son kef­fieh. Claire le sui­vit du regard. Il mar­chait sur le sable comme on marche sur un plan­cher — sans effort, sans bruit, comme si ses pieds connais­saient chaque grain personnellement.

*

La pre­mière scène qu’elle vit tour­ner était une chevauchée.

Soixante cha­meaux, mon­tés par des Bédouins en cos­tume, lan­cés au galop sur une éten­due de sable rouge, avec les falaises du Wadi Rum en toile de fond. La camé­ra était ins­tal­lée sur un cha­riot à l’autre bout de la plaine. Lean avait cal­cu­lé l’angle exact pour que le soleil frappe les cava­liers de côté et pro­jette leurs ombres, immenses et défor­mées, sur le sable devant eux. L’ef­fet serait sai­sis­sant à l’é­cran. Mais avant d’y arri­ver, il fal­lut recom­men­cer sept fois.

Sept fois soixante cha­meaux lan­cés dans le même galop. Sept fois les Bédouins char­geant sous un soleil qui mon­tait et qui chan­geait l’angle des ombres. Sept fois Lean secouant la tête — non, pas encore, les ombres ne sont pas assez longues, le vent a dépla­cé le sable, l’un des cha­meaux a dévié de sa ligne. Sept fois l’as­sis­tant épui­sé hur­lant dans un méga­phone des ins­truc­tions que le vent empor­tait. Et les Bédouins repar­taient, sans un mur­mure de pro­tes­ta­tion, avec la patience du désert ins­crite dans leurs os.

Claire pho­to­gra­phia tout. Le galop, les ombres, le sable sou­le­vé par les sabots qui for­mait un nuage rouge sang au-des­sus des cava­liers. Lean immo­bile der­rière la camé­ra. L’as­sis­tant au bord de l’a­po­plexie. Les tech­ni­ciens qui buvaient de l’eau par litres et dont la peau pelait par plaques. Et entre les prises, dans les temps morts où le silence retom­bait d’un coup sur la plaine comme un rideau, elle pho­to­gra­phiait le désert lui-même — les motifs du vent sur le sable, une trace de lézard, l’ombre d’une falaise qui avan­çait avec la len­teur d’une marée.

O’Toole n’é­tait pas dans cette scène. Elle ne le vit pas de toute la mati­née. Il était quelque part dans le cam­pe­ment, en pré­pa­ra­tion ou en repos, et son absence créait un vide étrange — comme un son trop aigu pour être enten­du, une fré­quence qui irri­tait sans qu’on sache pourquoi.

À midi, Lean décré­ta une pause. La cha­leur avait ren­du le tra­vail impos­sible — même lui, le per­fec­tion­niste gla­cé, ne pou­vait rien contre un soleil ver­ti­cal qui apla­tis­sait toutes les ombres et trans­for­mait le pay­sage en une four­naise blanche. Le cam­pe­ment se replia sous les toiles ten­dues entre les camions. Les hommes man­geaient du riz et de l’a­gneau pré­pa­rés par les cui­si­niers bédouins. L’o­deur mon­tait — cumin, graisse, pain chaud — et se mêlait à celle du sable chauf­fé. Claire man­gea assise par terre, à côté de Nas­ser qui déchi­rait le pain de ses mains et qui lui par­lait du Wadi Rum.

— Mon grand-père était avec Law­rence. Ici, pas sur un écran. Il mon­tait un cha­meau qui s’ap­pe­lait Gha­za­la. Gazelle. Il m’a racon­té cette his­toire cent fois avant de mou­rir. Law­rence était un homme petit. Très petit. Avec des yeux comme ça.

Il fit un geste — les mains autour de ses propres yeux, un cercle ser­ré, comme des lunettes ou comme un masque.

— Des yeux qui voyaient tout mais qui ne don­naient rien. Mon grand-père disait : cet homme-là, il prend nos visages et il les met dans sa tête et il repart en Angle­terre avec. On ne sait pas ce qu’il en fait.

Claire pen­sa à ses propres pho­tos. À ses propres yeux der­rière le viseur. Elle pen­sa qu’il y avait peut-être quelque chose de pré­da­teur dans le fait de cap­ter l’i­mage des gens — une forme d’ex­trac­tion, de vol poli.

— Et O’Toole ? dit-elle. Il res­semble à Lawrence ?

Nas­ser réflé­chit. Mâcha son pain. Regar­da le désert.

— Non. Law­rence était froid. Cet homme-là est chaud. Très chaud. Mais quand il met le cos­tume et qu’il monte sur le cha­meau, quelque chose change. Je ne sais pas com­ment il fait. C’est comme si le fan­tôme de Law­rence entrait en lui par les vête­ments. Mon oncle, qui a vu aus­si Law­rence quand il était enfant, il a regar­dé O’Toole l’autre jour et il s’est levé et il est par­ti. Je lui ai deman­dé pour­quoi. Il a dit : c’est comme voir un mort qui marche.

*

L’a­près-midi, O’Toole tourna.

Claire le vit sor­tir de sa tente en cos­tume de Law­rence — la robe blanche, le kef­fieh rete­nu par le cor­don noir, la cein­ture de cuir, le poi­gnard recour­bé — et quelque chose se dépla­ça dans l’air autour de lui, ou peut-être en elle, ou peut-être dans la lumière qui tom­bait dif­fé­rem­ment sur le tis­su blanc, elle ne savait pas. Il n’é­tait plus Peter. Pas encore Law­rence. Il était dans l’entre-deux, dans cette zone étrange où l’ac­teur se dis­sout et le per­son­nage n’est pas encore soli­di­fié, et c’é­tait cet état-là, pré­ci­sé­ment, qui fas­ci­nait Claire — ce flou, cette mue en cours.

Il mon­ta sur un cha­meau avec une aisance qui n’a­vait rien de natu­rel — il avait tra­vaillé pen­dant des semaines, elle le sau­rait plus tard, se fai­sant for­mer par les Bédouins, tom­bant, remon­tant, tom­bant encore, jus­qu’à ce que son corps apprenne ce que sa tête ne pou­vait pas com­prendre. Le cha­meau se redres­sa en deux temps — d’a­bord l’ar­rière, puis l’a­vant — et O’Toole oscil­la sur la selle avec une grâce qui arra­cha un mur­mure d’ap­pro­ba­tion aux figu­rants bédouins.

La scène était simple en appa­rence. Law­rence seul, à dos de cha­meau, tra­ver­sant une éten­due déser­tique. Un point blanc dans l’im­men­si­té rouge. Lean vou­lait un plan large, très large, presque abs­trait — l’homme réduit à une sil­houette, écra­sé par le pay­sage, et pour­tant indis­cu­ta­ble­ment le centre de tout. Le para­doxe de Law­rence : insi­gni­fiant et magné­tique, per­du et souverain.

O’Toole par­tit au pas, puis au trot, puis au galop. La robe blanche cla­quait der­rière lui et le cha­meau sou­le­vait un panache de sable rouge. Claire pho­to­gra­phia — clic, clic, clic — avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome, tour­nant sur elle-même pour suivre la tra­jec­toire, chan­geant d’ob­jec­tif sans quit­ter l’œil du viseur, et dans le cadre elle voyait ce que Lean voyait : un homme blanc dans un monde rouge, une tache de lumière qui tra­ver­sait l’é­cran du désert, et l’ombre — l’ombre blanche pro­je­tée sur le sable, allon­gée, défor­mée, plus grande que l’homme lui-même.

Lean fit recom­men­cer quatre fois. La pre­mière fois, le cha­meau avait dévié. La deuxième, un nuage. La troi­sième, O’Toole était par­ti trop vite, la sil­houette était floue. La qua­trième — la qua­trième fut la bonne. Claire le sut sans que per­sonne le dise, parce qu’elle vit Lean bais­ser les épaules d’un demi-cen­ti­mètre, un relâ­che­ment infime, presque invi­sible, le signe qu’il avait obte­nu ce qu’il cherchait.

O’Toole revint vers le cam­pe­ment au pas. Des­cen­dit du cha­meau. Il trans­pi­rait sous le cos­tume, le kef­fieh avait glis­sé sur sa nuque, et ses yeux — ces yeux bleus impro­bables — étaient vitreux, absents, comme s’il reve­nait de très loin. Il pas­sa devant Claire sans la voir. Pas un regard, pas un mot. Il entra dans sa tente et le rabat de toile retom­ba der­rière lui.

Claire res­ta debout, son appa­reil à la main, le cœur bat­tant un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Ce n’é­tait pas de l’in­dif­fé­rence. C’é­tait autre chose. Il était encore là-bas, dans la scène, dans le per­son­nage, dans ce désert inté­rieur où il allait cher­cher Law­rence et d’où il ne reve­nait pas immé­dia­te­ment. Elle avait pho­to­gra­phié cette absence sur son visage au moment où il pas­sait devant elle — les yeux ouverts mais vides, le corps pré­sent mais l’es­prit encore au galop quelque part dans le Wadi Rum. Quand elle déve­lop­pe­rait cette pho­to, des semaines plus tard, dans la chambre noire impro­vi­sée de l’A­me­ri­can Colo­ny, elle ver­rait sur le tirage quelque chose qui lui ferait froid dans le dos : le visage d’O’­Toole à cet ins­tant ne res­sem­blait à rien qu’elle connais­sait. Ce n’é­tait ni Peter ni Law­rence. C’é­tait un troi­sième homme, quel­qu’un qui n’a­vait pas de nom, un loca­taire pro­vi­soire qui habi­tait entre les deux.

*

Le soir tom­ba. Le désert se refroi­dit avec la même bru­ta­li­té qu’il s’é­tait échauf­fé, et les étoiles appa­rurent — non pas une à une comme en Angle­terre, mais toutes ensemble, d’un seul coup, comme si quel­qu’un avait jeté une poi­gnée de sel sur un drap noir. Claire n’a­vait jamais vu autant d’é­toiles. Le ciel du York­shire, qu’elle avait cru vaste étant enfant, était un pla­fond bas com­pa­ré à cette voûte qui sem­blait ne finir nulle part.

Le cam­pe­ment se ras­sem­bla autour du feu. Deux feux, en réa­li­té — celui des tech­ni­ciens bri­tan­niques, autour duquel on buvait de la bière tiède et du whis­ky, et celui des Bédouins, autour duquel on buvait du thé à la sauge dans de petits verres brû­lants. Les deux feux étaient sépa­rés d’une ving­taine de mètres. Entre les deux, un no man’s land que seuls quelques-uns tra­ver­saient — Nas­ser, qui navi­guait d’un monde à l’autre avec une aisance sou­riante, et O’Toole.

Il était réap­pa­ru. Dou­ché, chan­gé, le kef­fieh rem­pla­cé par un pull bleu marine qui fai­sait res­sor­tir ses yeux comme deux phares. Il avait un verre de whis­ky à la main — pas le pre­mier, esti­ma Claire — et il allait de l’un à l’autre avec cette éner­gie de fête foraine qu’il trans­por­tait par­tout, par­lant à tout le monde, riant avec les tech­ni­ciens, s’as­seyant avec les Bédouins pour boire leur thé, mas­sa­crant trois mots d’a­rabe qu’il pro­non­çait avec un accent de Dublin si épais que Nas­ser se pliait en deux.

Puis il vint s’as­seoir à côté d’elle.

Pas en face, pas à dis­tance res­pec­tueuse — à côté, épaule contre épaule, sur la cou­ver­ture qu’elle avait éten­due sur le sable. Comme si la place lui reve­nait de droit. Comme si c’é­tait la seule place pos­sible dans tout le Wadi Rum.

— Tu m’as vu cet après-midi, dit-il. Ce n’é­tait pas une question.

— C’est mon tra­vail de te voir.

— Et qu’est-ce que tu as vu ?

Claire hési­ta. Les flammes éclai­raient le visage d’O’­Toole par en des­sous et lui don­naient l’air d’un per­son­nage de conte — le prince ou le démon, selon l’angle.

— J’ai vu quel­qu’un qui n’é­tait pas toi.

Il but une gor­gée de whis­ky. Regar­da le feu.

— Ça arrive, dit-il dou­ce­ment. C’est pour ça que Lean m’a choi­si, je crois. Pas parce que je suis bon. Parce que je dis­pa­rais. Il y a des acteurs qui jouent un rôle. Moi, le rôle me joue. Je le laisse entrer et il fait ce qu’il veut. C’est ter­ri­fiant et c’est magni­fique et je ne sais pas ce que c’est.

— Et tu reviens ? Après ?

— Jus­qu’i­ci, oui. Mais Law­rence… Law­rence est dif­fé­rent. Law­rence ne veut pas par­tir. Il reste là, dans les coins.

Il tapo­ta sa tempe du bout de l’index.

— Même la nuit. Même quand je bois. Sur­tout quand je bois. Tu sais ce que Law­rence a écrit ? « Tous les hommes rêvent, mais pas de la même manière. Ceux qui rêvent la nuit, dans les recoins pous­sié­reux de leur esprit, se réveillent le jour et découvrent que tout cela était vani­té. Mais les rêveurs du jour sont dan­ge­reux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts, pour le rendre pos­sible. » Je suis un rêveur du jour, Claire. Et le pro­blème avec les rêveurs du jour, c’est qu’ils ne savent pas quand le rêve s’arrête.

Le feu cra­qua. Des braises mon­tèrent vers les étoiles et s’é­tei­gnirent en route. Quelque part de l’autre côté du cam­pe­ment, un Bédouin jouait de la raba­ba — une mélo­die lente, répé­ti­tive, qui mon­tait et des­cen­dait comme une res­pi­ra­tion, et le son de l’ins­tru­ment à une seule corde se mêlait au cré­pi­te­ment du feu et au silence du désert dans une com­bi­nai­son qui n’ap­par­te­nait à aucun endroit que Claire avait connu.

— J’ai pen­sé à toi, dit O’Toole. Après Londres. Plus que je n’au­rais voulu.

— À quoi exactement ?

— À tes mains sur l’ap­pa­reil. À ta façon de regar­der sans rien lâcher. La plu­part des gens regardent comme des tou­ristes — ils effleurent. Toi, tu mords. Tu prends une pho­to et c’est comme si tu mor­dais dans quelque chose.

Claire ne répon­dit pas. L’é­paule d’O’­Toole contre la sienne était chaude à tra­vers le pull bleu marine. Le whis­ky cir­cu­lait entre eux, la même bou­teille, la même brû­lure. Au-des­sus, le ciel du Wadi Rum déployait ses constel­la­tions incon­nues — pas le ciel de l’hé­mi­sphère nord qu’elle connais­sait, mais un ciel dépla­cé, bas­cu­lé, un ciel de désert qui n’o­béis­sait pas aux mêmes lois.

— Je ne suis pas venue pour toi, dit Claire. Et c’é­tait à moi­tié vrai.

— Je sais. Tu es venue pour les photos.

— Oui.

— Et les pho­tos sont une excuse.

— Non. Les pho­tos ne sont jamais une excuse. Les pho­tos sont la raison.

O’Toole tour­na la tête vers elle. De très près, ses yeux bleus avaient des éclats dorés — reflets du feu ou quelque chose de plus intime, un éclai­rage inté­rieur qu’elle ne com­pre­nait pas.

— Tu as peur de quoi, Claire ?

— De rien.

— Men­teuse.

— De toi.

— Ah. Alors on est deux.

Il sou­rit. Pas le sou­rire écla­tant, pas le rire qui rem­plis­sait les pièces. Un sou­rire plus petit, plus dan­ge­reux, le sou­rire d’un homme qui vient de dire quelque chose de vrai et qui est sur­pris de l’a­voir dit. Claire sen­tit le poids de ce sou­rire comme on sent un chan­ge­ment de pres­sion atmo­sphé­rique — dans le corps, pas dans la tête.

La raba­ba conti­nuait sa plainte. Les Bédouins par­laient entre eux à voix basse, des mots qu’elle ne com­pre­nait pas mais dont elle devi­nait la tex­ture — rocailleuse, musi­cale, pleine de consonnes qui raclaient le fond de la gorge. Le feu bais­sait. Quel­qu’un y jeta du bois et les flammes repar­tirent, des­si­nant des ombres nou­velles sur le sable.

— Demain, dit O’Toole, Lean tourne la scène du mirage. Celle où Law­rence voit Omar Sha­rif appa­raître à l’ho­ri­zon. Il va nous faire recom­men­cer qua­rante fois. C’est la scène la plus impor­tante du film.

— Pour­quoi ?

— Parce que c’est le moment où le désert pro­duit quelque chose d’im­pos­sible. Un homme sort du néant. Du vide, de la cha­leur, de la lumière — un homme. Et tout change.

Il la regar­da encore.

— C’est un peu ce qui m’ar­rive avec toi, je crois.

Claire aurait dû rire. C’é­tait une réplique de ciné­ma, une phrase trop belle pour être hon­nête, exac­te­ment le genre de chose que Peter O’Toole disait aux femmes entre deux verres. Mais elle ne rit pas. Parce que dans la voix, sous le charme, sous le jeu, il y avait un grain — une fêlure minus­cule, un trem­ble­ment qui n’é­tait pas cal­cu­lé, qui n’é­tait pas du métier.

Elle ne rit pas. Elle ne répon­dit rien. Elle prit son appa­reil, le sou­le­va len­te­ment, et le pho­to­gra­phia à la lumière du feu, les yeux pleins d’é­toiles et de whis­ky et de quelque chose d’autre qu’elle ne pou­vait pas nommer.

Clic.

Et le silence du désert se refer­ma sur eux comme une main.

III — Aqaba

Trois jours pas­sèrent. Trois jours de tour­nage, de soleil, de recom­men­ce­ments. Lean tour­na la scène du mirage — Omar Sha­rif appa­rais­sant à l’ho­ri­zon, point noir dans la vibra­tion de la cha­leur, gran­dis­sant len­te­ment, inexo­ra­ble­ment, jus­qu’à deve­nir un homme à dos de cha­meau, et le plan dura quatre minutes sans cou­pure, quatre minutes de patience et de lumière, et Lean le refit vingt-deux fois. Pas qua­rante comme O’Toole l’a­vait pré­dit, mais vingt-deux, ce qui repré­sen­tait tout de même deux jours de tra­vail pour quatre minutes de film. Sha­rif chaque fois recom­men­çait sa che­vau­chée depuis un point si éloi­gné qu’il fal­lait un quart d’heure pour qu’il revienne à sa posi­tion de départ. Les Bédouins du cam­pe­ment, qui regar­daient le tour­nage avec un mélange de curio­si­té et de per­plexi­té, avaient com­men­cé à parier sur le nombre de prises — Nas­ser gérait les enjeux avec un sérieux de bookmaker.

Claire pho­to­gra­phia tout. Sha­rif au loin, minus­cule. Sha­rif se rap­pro­chant, gros­sis­sant dans le cadre comme un navire qui entre au port. Lean pen­ché sur l’œille­ton de la camé­ra, son cha­peau pro­je­tant une ombre ronde sur ses épaules. O’Toole assis sur le sable, en cos­tume de Law­rence, atten­dant son tour, fumant des ciga­rettes en série, lisant un livre de poche — elle zoo­ma : c’é­tait les Sept Piliers de la Sagesse, évi­dem­ment, le texte sacré, la bible du per­son­nage, et les pages étaient cor­nées, anno­tées, cer­taines arrachées.

Le troi­sième soir, Lean annon­ça une pause de deux jours. Le maté­riel devait être dépla­cé vers un autre site de tour­nage, plus au sud, et les tech­ni­ciens avaient besoin de repos. L’é­quipe se dis­per­sa. Cer­tains res­tèrent au cam­pe­ment. D’autres par­tirent pour Amman. O’Toole dit à Claire :

— Aqa­ba. Tu connais ?

— Non.

— Moi non plus. Allons‑y.

*

Ils par­tirent le len­de­main à l’aube dans une jeep emprun­tée à la pro­duc­tion. O’Toole condui­sait. Il condui­sait comme il fai­sait tout le reste — vite, avec un mélange d’as­su­rance et d’in­cons­cience qui tenait du miracle, le coude à la fenêtre, le vent dans les che­veux, chan­tant des bribes de chan­sons irlan­daises qu’il inter­rom­pait au milieu d’un cou­plet pour com­men­ter le pay­sage ou racon­ter une anec­dote qui n’a­vait aucun rapport.

La route des­cen­dait vers la mer. Le désert chan­gea de tex­ture — le sable rouge du Wadi Rum lais­sa place à un ter­rain plus plat, plus pâle, caillou­teux, et au loin quelque chose miroi­tait, une ligne bleue qui trem­blait au-des­sus de la terre comme une hallucination.

— La mer Rouge, dit O’Toole. Law­rence l’a prise d’as­saut. Aqa­ba. Juillet 1917. Il est arri­vé par le désert, par der­rière, là où per­sonne ne l’at­ten­dait. Les Turcs avaient tous leurs canons poin­tés vers la mer. Per­sonne n’a­vait ima­gi­né qu’un Anglais fou serait assez dingue pour tra­ver­ser le Néfoud avec cin­quante Bédouins et atta­quer par la terre. C’est la plus belle his­toire de guerre du ving­tième siècle. Et Lean va la tour­ner le mois pro­chain. Et je serai des­sus un cha­meau en train de char­ger, et je pense que je vais mou­rir de trouille.

— Tu as la trouille ?

— Tout le temps. La trouille est mon car­bu­rant. Sans trouille, je suis ennuyeux. Avec, je suis Lawrence.

Aqa­ba appa­rut en fin de mati­née — une petite ville blanche posée au bord d’une eau trop bleue, coin­cée entre le désert et la mer, entre la Jor­da­nie et l’A­ra­bie Saou­dite dont on voyait les côtes de l’autre côté du golfe. Quelques bateaux de pêche. Des mai­sons basses. Un fort otto­man en ruines. Des pal­miers pous­sié­reux. L’o­deur chan­gea — le sel, le pois­son, l’iode, après des jours de sable sec, et Claire sen­tit ses pou­mons se déployer.

Ils trou­vèrent un hôtel. Un mot trop grand pour ce que c’é­tait — une bâtisse à deux étages au bord de l’eau, murs chau­lés, volets bleus, un patron mous­ta­chu qui ne par­lait que l’a­rabe et qui leur don­na une chambre au pre­mier avec une vue sur le golfe. O’Toole paya en dinars jor­da­niens sor­tis en vrac de sa poche. Il ne comp­ta pas. Il ne comp­tait jamais.

La chambre était simple. Un lit large sous une mous­ti­quaire, un ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec un bruit de vieille hélice, une salle d’eau minus­cule avec un robi­net qui cra­chait de l’eau tiède. Le sol était car­re­lé de bleu et blanc. La lumière entrait par la fenêtre ouverte et posait sur les murs des rec­tangles éblouis­sants que le ven­ti­la­teur décou­pait en tranches ryth­miques — lumière, ombre, lumière, ombre.

O’Toole jeta son sac sur le lit et sor­tit sur le petit bal­con. Claire le rejoi­gnit. En bas, la mer était d’un bleu qui n’exis­tait pas dans la palette anglaise — un bleu chaud, épais, un bleu qu’on aurait pu mâcher. Des barques de pêcheurs se balan­çaient dans le port. Au loin, la côte saou­dienne des­si­nait une ligne brune entre l’eau et le ciel.

— Law­rence est entré par là, dit O’Toole en poin­tant du doigt vers la droite, vers le désert. Il est arri­vé au galop avec ses hommes, cou­verts de pous­sière, à moi­tié morts de soif, et il a pris la ville en deux heures. Deux heures. Les Turcs n’ont rien com­pris. Et après, Law­rence s’est assis quelque part — peut-être ici, peut-être exac­te­ment ici — et il a regar­dé la mer et il ne savait pas encore que tout allait mal finir. Les pro­messes tra­hies, le par­tage colo­nial, les Arabes floués. Il ne savait pas encore. Il était juste un homme qui avait tra­ver­sé le désert et qui regar­dait la mer.

Il se tut. Claire le regar­dait. Le vent du golfe sou­le­vait ses che­veux et pla­quait sa che­mise contre son torse. Il avait les yeux fixés sur l’eau et sur son visage il y avait cette expres­sion qu’elle com­men­çait à connaître — l’ex­pres­sion de l’entre-deux, ni Peter ni Law­rence, cet espace flot­tant où il n’ap­par­te­nait à per­sonne, pas même à lui-même.

— Tu fais ça tout le temps, dit-elle.

— Quoi ?

— Deve­nir lui. Même ici. Même en vacances.

O’Toole se tour­na vers elle. Le soleil était der­rière lui et son visage était dans l’ombre et Claire ne voyait que le bleu des yeux, allu­més par la réver­bé­ra­tion de la mer.

— Peut-être que c’est lui qui me devient. Tu as pen­sé à ça ?

*

Ils déjeu­nèrent dans un res­tau­rant sans nom, au bout du port. Du pois­son grillé sur des braises, du pain plat, une salade de tomates et de concombres avec de la menthe, et une bou­teille d’a­rak que le patron posa sur la table avec un clin d’œil. L’a­rak mélan­gé à l’eau deve­nait blanc — lait de lion, disaient les Arabes. O’Toole but avec la régu­la­ri­té d’un homme qui arrose un jar­din. Claire but aus­si, moins, mais assez pour sen­tir la cha­leur de l’al­cool ani­sé se mêler à celle du soleil et créer dans son corps une tié­deur conti­nue, sans bords.

O’Toole par­la. Il par­lait tou­jours — pas par ner­vo­si­té, pas pour rem­plir le silence, mais parce que les mots étaient pour lui ce que les images étaient pour Claire, un moyen de sai­sir le réel avant qu’il ne s’é­chappe. Il par­la de Dublin, de son père — book­ma­ker et buveur, un homme qui avait trans­for­mé la perte en art de vivre. De la RADA, l’é­cole d’art dra­ma­tique, où on avait essayé de lui apprendre à par­ler comme un gent­le­man et où il avait refu­sé de perdre son accent irlan­dais. De la pre­mière fois qu’il était mon­té sur scène, à qua­torze ans, dans un spec­tacle ama­teur à Leeds — Leeds, comme elle, ils avaient gran­di dans la même ville sans le savoir, et cette coïn­ci­dence les fit rire comme un secret partagé.

— Ton père, dit Claire.

— Quoi, mon père ?

— Tu as dit book­ma­ker et buveur. Dans cet ordre ?

— L’ordre n’a pas d’im­por­tance. Il fai­sait les deux simul­ta­né­ment. Il buvait en cal­cu­lant les cotes. L’al­cool amé­lio­rait ses cal­culs. C’est géné­tique, je crois. Moi, l’al­cool amé­liore mon jeu. Lean ne le sait pas, mais la moi­tié de mes meilleures prises, j’a­vais bu.

— Lean le sait.

— Tu crois ?

— Il sait tout. C’est ce qui le rend effrayant.

O’Toole consi­dé­ra cette idée en tour­nant son verre d’a­rak. La lumière du golfe entrait par la porte ouverte du res­tau­rant et décou­pait un rec­tangle par­fait sur le sol de terre battue.

— Ton père à toi, dit-il.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une porte qu’il ouvrait, avec la déli­ca­tesse sur­pre­nante dont il était capable entre deux ouragans.

— Mon père répa­rait des montres, dit Claire. À Leeds. Un petit ate­lier dans une rue qui n’existe plus. Il tra­vaillait avec une loupe vis­sée à l’œil et des outils si petits qu’on aurait dit des ins­tru­ments de chi­rur­gie. Il ne par­lait pas beau­coup. Il n’a­vait pas besoin. Ses mains parlaient.

— Tu tiens de lui.

— Oui. L’œil. Les mains. Le silence.

— Pas le silence. Tu n’es pas silen­cieuse, Claire. Tu es concen­trée. C’est très dif­fé­rent. Le silence, c’est l’ab­sence. La concen­tra­tion, c’est une pré­sence tel­le­ment intense qu’elle n’a pas besoin de mots.

Elle le regar­da. Il avait cette capa­ci­té dérou­tante — entre deux pitre­ries, entre deux verres, entre deux éclats de rire, il lâchait une phrase d’une jus­tesse qui cou­pait le souffle. Comme un tireur d’é­lite dégui­sé en clown. On ne le voyait pas venir et quand la balle tou­chait, il était déjà repar­ti dans autre chose, déjà en train de rire, de com­man­der un autre arak, de héler le patron en arabe massacré.

L’a­près-midi cou­la. L’a­rak bais­sa dans la bou­teille. Ils mar­chèrent dans Aqa­ba, qui tenait en vingt minutes — le souk, le fort, la plage. Claire pho­to­gra­phia les bateaux, les filets, un vieil homme qui recou­sait une voile avec des gestes d’une len­teur céré­mo­nielle. O’Toole mar­chait à côté d’elle, les mains dans les poches, et de temps en temps il disait quelque chose — une obser­va­tion, une blague, un frag­ment de poème — et de temps en temps il ne disait rien, et les deux formes de com­pa­gnie étaient éga­le­ment bonnes.

Ils se bai­gnèrent. La mer Rouge était tiède, presque chaude, d’une trans­pa­rence absurde — on voyait le fond à dix mètres, les pois­sons, les coraux, les ombres des barques au-des­sus d’eux quand ils plon­geaient. O’Toole nageait comme il vivait, sans tech­nique et avec éner­gie, bras­sant l’eau en gerbes bruyantes. Claire nageait en silence, de longues cou­lées régu­lières, le corps allon­gé, les yeux ouverts sous l’eau. Ils se retrou­vaient, repar­taient, se retrou­vaient. Un bal­let sans chorégraphie.

Sur la plage, après, allon­gés sur le sable humide, le soleil séchant le sel sur leur peau. Claire avait les yeux fer­més. Elle sen­tait la pré­sence d’O’­Toole à côté d’elle comme on sent la proxi­mi­té d’un feu — une cha­leur qui ne touche pas encore mais qui est là, constante, qui attend.

— Claire.

— Oui.

— Ouvre les yeux.

Elle ouvrit les yeux. Il était appuyé sur un coude, tour­né vers elle, et le soleil fai­sait de ses che­veux mouillés une masse sombre, presque noire, qui contras­tait avec le bleu incen­diaire des yeux. De l’eau de mer cou­lait encore de sa tempe le long de sa mâchoire. Il ne sou­riait pas. Pour une fois, pour la pre­mière fois peut-être, il ne sou­riait pas, il ne jouait pas, il ne char­mait pas. Il la regar­dait avec une gra­vi­té nue, dépouillée de tout arti­fice, et Claire com­prit que ce visage-là — ce visage sans masque, sans per­son­nage, sans le bou­clier du rire — était le plus dan­ge­reux de tous.

— Je ne vais pas te prendre en pho­to, dit-elle.

— Non.

— Ce n’est pas le moment.

— Non.

Le mot res­ta entre eux, vibrant comme une corde pin­cée. Non — qui ne vou­lait pas dire non. Non — qui vou­lait dire : pas ça, pas une pho­to, pas un cadre, pas main­te­nant. Main­te­nant il faut être dans l’i­mage, pas derrière.

*

La nuit tom­ba sur Aqa­ba comme un voile qu’on jette. Le cré­pus­cule dura à peine — une flam­bée brève de rose et d’or sur le golfe, puis l’obs­cu­ri­té, totale, per­cée par les lumières des bateaux et les étoiles. Ils dînèrent dans le même res­tau­rant, du même pois­son, avec un arak dif­fé­rent — plus doux, par­fu­mé à l’a­nis vert, que le patron leur ser­vit avec une solen­ni­té de sommelier.

Au retour, ils mar­chèrent le long de l’eau. La mer fai­sait un bruit très doux — pas des vagues, pas vrai­ment, plu­tôt un cla­po­tis, une conver­sa­tion à voix basse entre l’eau et le sable. L’air sen­tait le sel et les fleurs de nuit — jas­min, quelque chose de plus lourd, de plus sucré, que Claire ne recon­nais­sait pas. Et sur l’autre rive du golfe, les lumières de l’A­ra­bie Saou­dite for­maient un col­lier de points jaunes posé sur l’eau noire.

O’Toole mar­chait en silence. C’é­tait si rare que Claire en fut presque inquiète — le silence chez lui était comme le calme chez un vol­can, un pré­lude à quelque chose. Leurs bras se frô­laient. Pas par acci­dent. Par cette méca­nique des corps qui savent avant l’es­prit, qui se rap­prochent mil­li­mètre par mil­li­mètre, qui trouvent le bon angle, la bonne dis­tance, la bonne tra­jec­toire, et quand les doigts d’O’­Toole tou­chèrent les siens, ce ne fut pas un geste, ce fut une arri­vée — quelque chose qui trou­vait sa place natu­relle après l’a­voir cher­chée longtemps.

Ils remon­tèrent vers l’hô­tel sans se pres­ser. L’es­ca­lier étroit, les marches de pierre usées, le cou­loir où une ampoule nue jetait une lumière jaune. La porte de la chambre. La clé que Claire tenait — c’é­tait elle qui avait la clé, un détail absurde qui lui parut sou­dain impor­tant, comme si le fait de tour­ner cette clé dans cette ser­rure était un acte d’une solen­ni­té disproportionnée.

La chambre. Le ven­ti­la­teur. La mous­ti­quaire blanche qui pen­dait du pla­fond comme un voile de mariée ou un fan­tôme domes­ti­qué. La lumière de la lune qui entrait par la fenêtre ouverte et tra­çait sur le car­re­lage bleu et blanc un che­min de clar­té laiteuse.

O’Toole refer­ma la porte. Le bruit du ver­rou fut sec, défi­ni­tif, comme le déclic d’un obtu­ra­teur. Claire était debout au milieu de la chambre, face à la fenêtre, face à la mer qu’on enten­dait sans la voir. Elle sen­tit O’Toole der­rière elle avant qu’il ne la touche — sa pré­sence était phy­sique, une cha­leur, une den­si­té, un champ magnétique.

Ses mains se posèrent sur ses épaules. Les pouces à la base du cou. La pres­sion était légère mais les mains trem­blaient — elle le sen­tit, ce trem­ble­ment infime, et quelque chose en elle céda, un bar­rage qu’elle avait tenu pen­dant trois jours, depuis le cam­pe­ment, depuis le feu, depuis le pre­mier soir et le sou­rire et le whis­ky et les étoiles du Wadi Rum.

Elle se retourna.

De près — de si près que leurs souffles se mêlaient — le visage d’O’­Toole n’é­tait plus un visage de ciné­ma. C’é­tait un pay­sage. Les pores de la peau brû­lée par le soleil, une cica­trice minus­cule au-des­sus de la lèvre, les cils éton­nam­ment longs pour un homme, et les yeux — les yeux qui de près n’é­taient pas seule­ment bleus mais tra­ver­sés de vert, de gris, de reflets mou­vants comme l’eau d’un lac sous un ciel changeant.

Il l’embrassa.

Ou elle l’embrassa. Ou c’é­tait la même chose — le même mou­ve­ment, au même ins­tant, deux corps qui fran­chissent en même temps la même dis­tance, et la bouche d’O’­Toole avait un goût d’a­rak et de sel et de quelque chose de plus sombre, de plus pro­fond, qui n’a­vait pas de nom. Claire sen­tit ses mains — les mains d’hor­lo­ger, les mains de pho­to­graphe — se poser sur sa nuque, dans ses che­veux, et tirer dou­ce­ment sa tête en arrière, et la bouche d’O’­Toole des­cen­dit le long de sa gorge et elle fer­ma les yeux.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. La lune bou­geait. La mous­ti­quaire ondu­lait dans le vent du golfe comme un rideau de théâtre à la fin du pre­mier acte.

Claire le désha­billa avec des gestes lents — défaire les bou­tons un par un, la che­mise glis­sant des épaules, la peau en des­sous plus claire que le visage, la cha­leur du torse contre ses paumes. Il la désha­billa comme on déplie une carte — avec atten­tion, avec l’en­vie de tout voir, de tout lire. Quand la che­mise de Claire tom­ba, il s’ar­rê­ta. La regar­da. Pas avec le regard de l’ac­teur, pas avec le charme, pas avec le jeu. Avec le regard d’un homme ébloui qui ne cherche pas à cacher son éblouissement.

— Tu sais que je ne suis pas quel­qu’un de bien, dit-il.

— Je ne t’ai pas deman­dé d’être quel­qu’un de bien.

Ils tom­bèrent sur le lit. La mous­ti­quaire les enve­lop­pa, se refer­ma sur eux comme une bulle de gaze blanche, et au-dehors Aqa­ba vivait sa nuit — les pêcheurs par­taient en mer, les chiens erraient sur la plage, un muez­zin appe­lait à la prière quelque part dans l’obs­cu­ri­té — et ils n’en­ten­daient rien ou ils enten­daient tout, c’é­tait la même chose, le monde n’é­tait pas exclu de cette chambre, il y entrait par la fenêtre ouverte avec le vent et l’o­deur du jas­min et le cla­po­tis de la mer et les étoiles.

Le corps d’O’­Toole était plus maigre qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né — le désert l’a­vait sculp­té, rabo­té, il n’y avait plus de super­flu, que des os longs et des muscles secs et une peau qui avait la tem­pé­ra­ture du sable en fin de jour­née. Il fai­sait l’a­mour comme il jouait — avec une inten­si­té qui ne lais­sait rien intact, une pré­sence abso­lue, et en même temps quelque chose d’in­sai­sis­sable, un endroit en lui où elle ne pou­vait pas aller, une porte fer­mée der­rière les yeux ouverts. Claire s’y brû­la. Les mains qui rete­naient l’ap­pa­reil pho­to et qui cal­cu­laient la lumière et qui maî­tri­saient le cadre étaient main­te­nant sur sa peau, sur ses hanches, dans son dos, et elles ne maî­tri­saient rien du tout, et c’é­tait exac­te­ment ce qu’il fallait.

Il y eut un moment — un moment très pré­cis, qu’elle retrou­ve­rait plus tard dans sa mémoire avec une net­te­té pho­to­gra­phique — où O’Toole dit son nom. Claire. Juste son nom, une seule fois, et la façon dont il le pro­non­ça — le C comme un souffle, le L liquide, le R à peine rou­lé — fit de ce nom un mot nou­veau, un mot qu’elle n’a­vait jamais enten­du, comme s’il le créait en le disant.

Après, ils res­tèrent allon­gés sans par­ler. La sueur séchait sur leurs corps. Le ven­ti­la­teur tour­nait, inutile, bras­sant un air qui n’a­vait plus besoin d’être bras­sé. La mous­ti­quaire les enve­lop­pait de son voile blanc et dehors la lune avait bou­gé — elle était plus haute, plus petite, plus froide.

Claire regar­da le pla­fond. Elle pen­sa : je viens de cou­cher avec un homme qui est en train de deve­nir quel­qu’un d’autre. Elle pen­sa : quand le film sor­ti­ra, le monde entier le connaî­tra et ce moment n’exis­te­ra plus. Elle pen­sa : je n’ai pas pris de pho­to de ça et c’est la pre­mière chose que je vis depuis long­temps sans vou­loir la cadrer.

O’Toole dor­mait. Ou non — il avait les yeux fer­més mais sa main était posée sur la hanche de Claire avec une pré­ci­sion d’homme éveillé, les doigts écar­tés, la paume à plat, un geste de pos­ses­sion douce, de ter­ri­toire marqué.

— Tu ne dors pas, dit Claire.

— Non.

— À quoi tu penses ?

Un silence. Puis :

— Je pense que Law­rence avait rai­son sur une chose au moins. Le désert change les gens. On entre dans le désert avec un nom et on en sort avec un autre. Tu ne seras pas la même quand on par­ti­ra d’i­ci, Claire. Moi non plus.

Elle ne répon­dit pas. Elle tour­na la tête vers la fenêtre. La mer Rouge était noire sous les étoiles. Les lumières de l’A­ra­bie avaient dis­pa­ru — l’autre rive avait ces­sé d’exis­ter, ava­lée par la nuit, et il ne res­tait que cette chambre, ce lit, ce corps à côté du sien, ce ven­ti­la­teur qui comp­tait les secondes avec la patience d’un métronome.

Claire fer­ma les yeux. Elle pen­sa à la chambre noire — la vraie, celle où les images appa­raissent dans le bain de révé­la­teur, d’a­bord floues, puis de plus en plus pré­cises, et il y a ce moment magique où le sujet sur­git du néant chi­mique et te regarde. C’est ce qui venait de se pas­ser. Quelque chose avait été expo­sé, puis plon­gé dans l’obs­cu­ri­té, et main­te­nant une image se for­mait — pas nette encore, pas fixée, mais là, irré­ver­si­ble­ment là.

Le vent du golfe gon­fla le rideau. La mous­ti­quaire bou­gea. Et Claire s’en­dor­mit dans le noir d’A­qa­ba, la main d’un homme sur sa hanche et le bruit de la mer comme une res­pi­ra­tion sous le monde.

*

Le len­de­main, ils retour­nèrent au Wadi Rum. O’Toole condui­sait, le coude à la fenêtre, chan­tant à nou­veau ses chan­sons irlan­daises. Le désert reprit ses droits — le rouge, le silence, l’im­men­si­té. Quand le cam­pe­ment appa­rut au pied des falaises, avec ses tentes et ses camions et son groupe élec­tro­gène qui tous­sait, Claire sen­tit quelque chose se refer­mer — la paren­thèse d’A­qa­ba était finie, le monde du tour­nage les repre­nait, et ce qui s’é­tait pas­sé dans cette chambre au ven­ti­la­teur pares­seux res­te­rait entre les murs chau­lés, entre la mer et le désert, un secret que per­sonne d’autre n’a­vait besoin de connaître.

O’Toole gara la jeep. Des­cen­dit. Enfi­la ses lunettes de soleil. Rede­vint, en trois secondes exac­te­ment, la star du tour­nage — le rire, les blagues, la poi­gnée de main virile avec le chef machi­niste, la grande tape dans le dos de l’as­sis­tant de Lean. Claire le regar­da se méta­mor­pho­ser avec une fas­ci­na­tion d’en­to­mo­lo­giste. Il ne jouait pas. C’é­tait pire que ça. Il chan­geait réel­le­ment de registre, comme un musi­cien qui passe d’un mor­ceau à l’autre sans temps mort. La chambre d’A­qa­ba avait été un mor­ceau. Le cam­pe­ment en était un autre. Et Claire com­prit — dans ses os, pas dans sa tête — que cet homme-là ne serait jamais à un seul endroit, jamais dans un seul registre, jamais tout entier avec une seule personne.

Elle des­cen­dit de la jeep. Prit son sac de maté­riel. Mar­cha vers sa tente.

Nas­ser l’at­ten­dait, assis sur une caisse devant l’en­trée, buvant du thé.

— Deux jours, dit-il. Où étiez-vous ?

— Aqa­ba.

— Aqa­ba. Avec l’Anglais.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Claire ne répon­dit pas. Nas­ser hocha la tête len­te­ment, por­ta son verre de thé à ses lèvres, et dit :

— Mon grand-père disait : ne monte jamais un cha­meau que tu ne peux pas descendre.

Il sou­rit. Se leva. S’en alla.

Claire entra dans sa tente, s’as­sit sur le lit de camp, et pour la pre­mière fois depuis trois jours, prit son Lei­ca et regar­da dedans. Le viseur était vide. Un rec­tangle noir. Et dans ce noir, pas une image — juste le sou­ve­nir d’un pla­fond blanc, d’un ven­ti­la­teur, d’un voile de gaze, d’un nom pro­non­cé une seule fois.

Elle refer­ma l’ap­pa­reil. Dehors, le Wadi Rum brû­lait sous le soleil de midi et le groupe élec­tro­gène tous­sait et quelque part Peter O’Toole riait, et le désert conti­nuait sans elle, comme il conti­nuait sans tout le monde, depuis toujours.

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