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La ville creuse

La ville creuse

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — L’hô­tel neuf

Ce que je me rap­pelle d’a­bord, c’est la lumière.

Pas celle de main­te­nant — cette lumière de sep­tembre 1970, jaune et sale, qui passe à tra­vers les rideaux arra­chés et les vitres souf­flées par les tirs de mor­tier. Non. La lumière de mars 1963. Une lumière d’Am­man au prin­temps, blanche, presque vio­lente, qui tom­bait sur les marbres neufs du hall d’en­trée comme si Dieu lui-même avait vou­lu ins­pec­ter nos fini­tions. Tout brillait. Les cuivres des rampes, les dalles de cal­caire du lob­by, les bou­tons dorés de nos uni­formes. Même la pous­sière brillait, celle qui mon­tait des col­lines envi­ron­nantes et se posait chaque matin sur les vitres de la ter­rasse comme un voile de poudre ocre que Yous­sef, le gar­çon d’é­tage, essuyait avec une dévo­tion de sacristain.

L’hô­tel Al Urdon avait un an d’exis­tence et encore l’o­deur du neuf — cette odeur com­po­site de pein­ture fraîche, de colle à moquette et de déter­gent indus­triel qui, mêlée au par­fum du jas­min qu’on avait plan­té en hâte le long de l’al­lée d’ac­cès, pro­dui­sait quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, un arôme de pro­messe, de choses pas encore salies par l’u­sage. J’a­vais qua­rante-deux ans. J’é­tais le direc­teur. Le pre­mier direc­teur du pre­mier grand hôtel inter­na­tio­nal du Royaume haché­mite de Jor­da­nie, et j’ai­mais chaque cen­ti­mètre car­ré de ce bâti­ment comme on aime un enfant qui vient de naître et dont on ne connaît pas encore les défauts.

Je m’ap­pelle Nas­ser al-Kha­li­li. Mon père était phar­ma­cien à Amman, ma mère était d’une famille de Salt, et j’a­vais fait mes classes à l’É­cole hôte­lière de Lau­sanne entre 1946 et 1949, dans une Suisse qui se remet­tait de n’a­voir par­ti­ci­pé à rien. J’y avais appris à plier les ser­viettes en éven­tail, à décan­ter un bour­gogne, à sou­rire à un client mécon­tent comme s’il venait de m’an­non­cer une bonne nou­velle, et à consi­dé­rer la pro­pre­té d’un lava­bo comme une ques­tion morale. J’y avais aus­si appris le fran­çais, cette langue qui me ser­vait à pen­ser les choses que l’a­rabe ren­dait trop directes et l’an­glais trop plates.

De Lau­sanne j’é­tais reve­nu à Amman en 1950, dans une ville qui n’a­vait pas encore de grand hôtel et qui n’en vou­lait pas par­ti­cu­liè­re­ment. Amman à cette époque était un bourg pous­sié­reux deve­nu capi­tale par acci­dent, gon­flé par les réfu­giés de 1948, tra­ver­sé de rumeurs et de convois mili­taires, une ville où l’on pou­vait encore voir des chèvres brou­ter entre les colonnes du théâtre romain. J’a­vais tra­vaillé au Phi­la­del­phia Hotel, un éta­blis­se­ment modeste du centre-ville qui sen­tait le tabac froid et le savon bon mar­ché, puis au Jor­dan Palace, un cran au-des­sus, où j’a­vais appris que la clien­tèle diplo­ma­tique buvait plus que la clien­tèle d’af­faires mais payait moins volontiers.

Et puis le pro­jet Al Urdon était arri­vé. Une firme suis­so-alle­mande, un bud­get de deux mil­lions de dol­lars — une somme ver­ti­gi­neuse pour le royaume —, et la volon­té expli­cite du roi Hus­sein d’of­frir à Amman un hôtel qui serait son visage tour­né vers le monde. On m’a­vait pro­po­sé la direc­tion parce que j’a­vais le diplôme de Lau­sanne, parce que je par­lais trois langues, et parce que je connais­sais suf­fi­sam­ment de monde dans les cercles diplo­ma­tiques d’Am­man pour rem­plir un bar un soir de semaine. J’a­vais accep­té avec la gra­vi­té d’un homme à qui l’on confie un drapeau.

L’hô­tel avait ouvert ses portes en jan­vier 1962. Un an plus tard, en mars 1963, nous pré­pa­rions l’i­nau­gu­ra­tion offi­cielle — la vraie, celle avec le roi, les ambas­sa­deurs, les pho­to­graphes, le tapis rouge dérou­lé sous la mar­quise d’en­trée. Le bâti­ment était un paral­lé­lé­pi­pède de huit étages, moderne sans être auda­cieux, posé sur l’une des sept col­lines d’Am­man, entre le deuxième et le troi­sième cercle, dans ce qu’on appe­lait déjà le quar­tier diplo­ma­tique. De la ter­rasse du toit, on voyait la Cita­delle — Jabal al-Qala — avec les colonnes tron­quées du temple d’Her­cule qui se décou­paient contre le ciel comme des doigts levés. On voyait aus­si, en contre­bas, le lacis de ruelles du centre-ville, les antennes de radio sur les toits plats, les mina­rets, et au-delà, dans la brume de cha­leur, l’é­ten­due beige et ondu­lée du désert qui com­men­çait là où la ville finis­sait, sans tran­si­tion, comme une phrase interrompue.

*     *     *

Les jours qui pré­cé­dèrent l’i­nau­gu­ra­tion avaient la fébri­li­té des veilles de mariage. Tout devait être par­fait. Les draps repas­sés deux fois. Les verres sans trace. Les fleurs chan­gées chaque matin — des œillets blancs et rouges dans les vases du lob­by, choi­sis par ma femme Huda, qui avait un sens des cou­leurs que je n’a­vais pas. Le per­son­nel — quatre-vingt-sept employés, dont trente-deux avaient été for­més par mes soins — répé­tait les gestes du ser­vice comme une troupe de théâtre avant la pre­mière. Ahmad, le bar­man, avait inven­té un cock­tail pour l’oc­ca­sion : vod­ka, jus de gre­nade, une pointe de fleur d’o­ran­ger, qu’il avait bap­ti­sé Le Cercle — en hom­mage aux ronds-points qui struc­tu­raient notre ville et qui, disait-il en riant, étaient la seule chose qu’Am­man avait inventée.

La liste des invi­tés pour le 15 mars comp­tait deux cent qua­rante noms. L’am­bas­sa­deur des États-Unis, bien sûr, et celui de Grande-Bre­tagne, et les repré­sen­tants d’une dou­zaine d’autres pays. Les ministres, les géné­raux, les hommes d’af­faires de la ville — les Mua­sher, les Kawar, les Bdair —, et un assor­ti­ment de jour­na­listes étran­gers, cor­res­pon­dants de pas­sage, pho­to­graphes. Par­mi eux, un cer­tain nombre de gens dont je savais qu’ils n’é­taient pas exac­te­ment ce que leur carte de visite indi­quait, mais c’é­tait la règle du jeu à Amman en 1963 : on ne deman­dait pas à un atta­ché cultu­rel pour­quoi il posait des ques­tions sur les mou­ve­ments de troupes, on lui ser­vait son whis­ky et on chan­geait de sujet.

L’un de ces hommes était Ellis Har­wood. Atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade amé­ri­caine depuis deux ans. Un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, grand, mince, le teint bru­ni par le soleil du désert, avec cette décon­trac­tion étu­diée des Amé­ri­cains de bonne famille qui s’ef­forcent de paraître ordi­naires. Il por­tait des che­mises en lin frois­sé et des mocas­sins sans chaus­settes, et il avait cette façon de poser des ques­tions ano­dines — « Com­bien d’é­tages sous le niveau de la rue, Nas­ser ? » — qui don­nait l’im­pres­sion d’être en train de rem­plir un for­mu­laire invi­sible. Je l’ai­mais bien. Il était drôle, il payait ses notes, et il ne fai­sait rien de mal dans les chambres.

Je le trou­vai au bar, deux jours avant l’i­nau­gu­ra­tion, en train de boire un café turc en lisant un exem­plaire du Jor­dan Times.

— Nas­ser, dit-il sans lever les yeux. Vous avez vu ce qui se passe à Bagdad ?

J’a­vais vu. Tout le monde avait vu. Le 8 février, le par­ti Baath avait ren­ver­sé Kas­sem à Bag­dad dans un bain de sang. Un mois plus tard, le 8 mars, le même par­ti avait pris le pou­voir à Damas. La Jor­da­nie était désor­mais flan­quée, au nord et à l’est, de deux régimes hos­tiles, pan­ara­bistes, qui consi­dé­raient notre petit roi Hus­sein comme un jouet de l’Oc­ci­dent. Les mani­fes­ta­tions avaient repris dans les rues d’Am­man — des étu­diants, des réfu­giés pales­ti­niens, des nas­sé­riens — et l’ar­mée avait été déployée autour des camps.

— J’ai vu, dis-je.

— Et pour­tant vous inau­gu­rez un hôtel.

— C’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’on inau­gure un hôtel, mon­sieur Har­wood. On n’i­nau­gure pas un hôtel quand tout va bien. On inau­gure un hôtel quand on veut mon­trer que tout va bien.

Il sou­rit. Ce sou­rire amé­ri­cain, large, appré­cia­teur, qui ne disait rien.

— Vous êtes un homme sage, Nasser.

— Je suis un hôtelier.

*     *     *

Ce soir-là, en ren­trant chez moi — un appar­te­ment du troi­sième cercle, à dix minutes à pied de l’hô­tel —, je m’é­tais arrê­té un ins­tant sur le bal­con. Huda dor­mait déjà. Les enfants aus­si — Tarek, huit ans, Lei­la, cinq ans. La ville s’é­ten­dait sous moi, ses col­lines semées de lumières éparses, ses mina­rets éclai­rés de vert, et au-des­sus de tout cela, un ciel de mars immense, d’un noir bleu­té, constel­lé. Il y avait dans l’air cette odeur d’Am­man que je ne retrou­ve­rais nulle part ailleurs — un mélange de pierre chauf­fée, de thym sau­vage, de gaz d’é­chap­pe­ment et de pain frais qui mon­tait des bou­lan­ge­ries de nuit. Et en des­sous, tou­jours, quelque chose de plus ancien, de miné­ral, comme si la terre elle-même avait une haleine.

Je regar­dais la Cita­delle, masse sombre sur sa col­line, avec les ruines du temple d’Her­cule à peine visibles dans la nuit. La Cita­delle était là depuis des mil­lé­naires. Des Ammo­nites aux Romains, des Byzan­tins aux Omeyyades, chaque civi­li­sa­tion avait bâti par-des­sus la pré­cé­dente, couche après couche, comme un palimp­seste de pierre. Et puis, un jour — vers 1300, disaient les his­to­riens —, la ville avait sim­ple­ment ces­sé d’exis­ter. Pas de des­truc­tion. Pas de conquête. Pas d’in­cen­die. Elle s’é­tait vidée. Pen­dant près de six siècles, l’emplacement d’Am­man n’a­vait été qu’un champ de ruines tra­ver­sé par des ber­gers et leurs trou­peaux. Six siècles de silence. Et puis les Cir­cas­siens étaient arri­vés en 1878, envoyés par les Otto­mans, et la ville avait recommencé.

Ce mys­tère ne m’a­vait jamais trou­blé. Je l’a­vais appris comme on apprend un fait géo­gra­phique — la super­fi­cie du pays, l’al­ti­tude de la mer Morte, la dis­pa­ri­tion d’Am­man — sans y atta­cher d’é­mo­tion par­ti­cu­lière. C’é­tait avant Karl Breitner.

Après Karl Breit­ner, je ne pour­rais plus regar­der cette ville de la même façon. Après Karl Breit­ner, je com­pren­drais que la lumière qui tom­bait sur les marbres neufs de mon hôtel n’é­clai­rait qu’une sur­face — et qu’en des­sous, dans l’é­pais­seur de la col­line, quelque chose d’autre atten­dait. Atten­dait quoi, je ne sais tou­jours pas. Mais je sais qu’il attendait.

Je ren­trai me cou­cher. Le len­de­main, Breit­ner arriverait.

Cha­pitre 2 — L’architecte

Il arri­va par le vol de la Royal Jor­da­nian en pro­ve­nance de Zurich, avec une escale à Bey­routh. C’est du moins ce que disait son billet, que je vis plus tard, posé sur la table de nuit de sa chambre, à côté d’un pas­se­port suisse au nom de Karl Breit­ner, né à Berne le 14 avril 1911, pro­fes­sion : archi­tecte. Le pas­se­port por­tait des tam­pons de Bey­routh, du Caire, d’Is­tan­bul — un homme qui voya­geait. La pho­to­gra­phie le mon­trait plus jeune de quelques années, le visage un peu plus plein, mais c’é­tait bien lui. Ou en tout cas c’é­tait suf­fi­sam­ment lui pour que per­sonne ne posât de questions.

Je l’ac­cueillis dans le lob­by un mar­di matin, le 12 mars, trois jours avant l’i­nau­gu­ra­tion. Il por­tait un cos­tume gris clair, une che­mise blanche sans cra­vate, et des chaus­sures de marche qui juraient avec le reste — des chaus­sures à semelles épaisses, faites pour le ter­rain, pas pour le marbre. Il avait une mal­lette de cuir brun sous le bras et un sac de voyage modeste. Pas de cha­peau. Les che­veux cou­pés court, poivre et sel, et un visage que je qua­li­fie­rais de géo­lo­gique : des traits taillés sans dou­ceur, un front large, des yeux gris très pâles, enfon­cés sous des sour­cils épais, et une bouche mince qui sem­blait faite pour mesu­rer les mots avant de les lais­ser sor­tir. Il avait cin­quante-deux ans mais en parais­sait à la fois plus et moins — le corps sec d’un homme plus jeune, le regard fati­gué d’un homme plus vieux.

— Mon­sieur Breitner ?

— Mon­sieur al-Khalili.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il savait qui j’é­tais. Il me ser­ra la main — une poi­gnée brève, ferme, sans cha­leur exces­sive — et regar­da autour de lui. Son regard fit le tour du lob­by avec une len­teur métho­dique qui n’a­vait rien de tou­ris­tique. Il regar­dait les murs, les angles, les jonc­tions entre le sol et les cloi­sons, les mou­lures du pla­fond, comme un méde­cin aus­culte un patient. Puis il hocha la tête, une seule fois, et dit :

— Les pro­por­tions sont justes.

Je ne savais pas si c’é­tait un com­pli­ment. Je déci­dai que oui.

Il me ten­dit une lettre, pliée en trois, sur papier à en-tête de Hol­zer & Wen­ger, Archi­tek­ten, Zürich-Bern. La lettre, signée d’un cer­tain Rudolf Hol­zer, m’in­for­mait que Herr Karl Breit­ner, archi­tecte asso­cié ayant super­vi­sé la concep­tion de l’hô­tel Al Urdon, était envoyé pour une ins­pec­tion tech­nique finale avant la céré­mo­nie d’i­nau­gu­ra­tion. La lettre deman­dait qu’on lui accor­dât un accès com­plet à l’en­semble du bâti­ment, y com­pris les espaces tech­niques. Elle était datée du 3 mars 1963. Le papier était épais, crème, avec un fili­grane. Tout était en ordre.

Je lui attri­buai la chambre 514, au cin­quième étage, avec vue sur la Cita­delle. Il y mon­ta, redes­cen­dit vingt minutes plus tard — chan­gé, en pan­ta­lon de toile sombre et che­mise à manches retrous­sées, la mal­lette tou­jours sous le bras — et me dit qu’il sou­hai­tait com­men­cer immédiatement.

*     *     *

Nous pas­sâmes la mati­née à par­cou­rir l’hô­tel du haut en bas. Ou plu­tôt : Karl Breit­ner par­cou­rut l’hô­tel du haut en bas, et je le sui­vis. Il avait déplié un jeu de plans — de grands feuillets bleu­tés, les tirages hélio­gra­phiques que j’a­vais vus pour la der­nière fois pen­dant la construc­tion — et il les consul­tait à chaque étage, com­pa­rant le des­sin à la réa­li­té avec une concen­tra­tion qui tenait de la prière. Il mesu­rait. Il avait sor­ti de sa mal­lette un mètre ruban de métal, un niveau à bulle et un car­net à spi­rale dans lequel il notait des chiffres au crayon, d’une écri­ture minus­cule et par­fai­te­ment lisible.

Au hui­tième étage, il mesu­ra la dis­tance entre la cage d’as­cen­seur et le mur exté­rieur. Il nota. Au sep­tième, il véri­fia l’é­pais­seur d’une cloi­son en tapant des­sus du plat de la main, écou­ta, et nota autre chose. Au sixième, il s’ar­rê­ta devant une fenêtre et dit, sans se retourner :

— Le bâti­ment a bougé.

— Par­don ?

— Depuis la construc­tion. Le cadre de cette fenêtre est légè­re­ment désaxé. Deux mil­li­mètres, peut-être trois. Ce n’est pas un défaut de pose. C’est un tassement.

— C’est nor­mal, non ? Le bâti­ment est neuf. Il se met en place.

Il ne répon­dit pas. Il nota.

Aux étages infé­rieurs, il devint plus méti­cu­leux encore. Il lon­geait les cou­loirs en comp­tant ses pas, s’ar­rê­tait, reve­nait, recomp­tait. Dans les cui­sines du rez-de-chaus­sée, il exa­mi­na les murs avec une atten­tion qui mit mal à l’aise le chef cui­si­nier, un Liba­nais san­guin nom­mé Faris, qui crut qu’on ins­pec­tait la pro­pre­té de ses ins­tal­la­tions et se lan­ça dans une défense pré­ven­tive que Breit­ner n’é­cou­ta pas.

Puis nous des­cen­dîmes au sous-sol.

*     *     *

Le sous-sol de l’hô­tel Al Urdon était un espace fonc­tion­nel, sans mys­tère appa­rent : la chauf­fe­rie, les réserves, les locaux tech­niques, la buan­de­rie, un cou­loir de ser­vice qui reliait les dif­fé­rentes ailes du bâti­ment. Les murs étaient en béton brut, le sol en ciment lis­sé, l’é­clai­rage au néon. Ça sen­tait le mazout et le linge propre. Rien d’a­nor­mal. Rien de remarquable.

Breit­ner déplia ses plans sur une table de la buan­de­rie et les étu­dia lon­gue­ment. Puis il leva les yeux et regar­da autour de lui — pas les murs, pas le pla­fond, mais le sol, comme s’il essayait de voir à travers.

— Le niveau infé­rieur, dit-il.

— Il n’y a pas de niveau inférieur.

— Sur les plans, il y en a un.

Je me pen­chai sur les feuillets bleu­tés. Il dési­gnait du doigt un rec­tangle en poin­tillés, sous le sous-sol prin­ci­pal, anno­té « UG‑2 » — Unter­ges­choss 2. Un second sous-sol, pré­vu dans la concep­tion ori­gi­nale. Je ne l’a­vais jamais remar­qué. Ou peut-être l’a­vais-je remar­qué et oublié, ce qui reve­nait au même.

— Il a peut-être été aban­don­né pen­dant la construc­tion, dis-je. Les bud­gets étaient ser­rés. On a dû faire des choix.

— Pos­sible, dit Breitner.

Il sor­tit son mètre ruban et com­men­ça à mesu­rer. Il mesu­ra la lon­gueur du cou­loir prin­ci­pal. Puis il remon­ta au rez-de-chaus­sée, mesu­ra la dis­tance cor­res­pon­dante, et redes­cen­dit. Il fit cela trois fois. À la troi­sième, il s’as­sit sur une caisse de pro­vi­sions et ouvrit son carnet.

— Il y a un écart, dit-il.

— Un écart ?

— Entre la hau­teur sous pla­fond ici — il tapo­ta le béton au-des­sus de nous — et le niveau du sol au rez-de-chaus­sée. En tenant compte de l’é­pais­seur de la dalle, il reste un espace de deux mètres qua­rante qui n’est pas comp­té. Deux mètres qua­rante, mon­sieur al-Kha­li­li. Ce n’est pas une marge d’er­reur. C’est une pièce.

Je regar­dai le pla­fond du sous-sol. Du béton. Solide. Conti­nu. Aucune trappe, aucune ouver­ture, aucun indice qu’il y eût quoi que ce fût au-delà.

— Les cal­culs peuvent varier, hasar­dai-je. Le ter­rain est en pente. La colline—

— Le ter­rain est en pente, oui. J’ai tenu compte de la pente. J’ai tenu compte de tout. Il manque deux mètres quarante.

Il refer­ma son car­net et me regar­da. Et c’est à ce moment-là, je crois — pas avant, pas après —, que je vis quelque chose dans ses yeux qui n’é­tait pas de la curio­si­té tech­nique. C’é­tait autre chose. Une lueur plus ancienne, plus avide, comme celle d’un homme qui retrouve un endroit qu’il a déjà visi­té en rêve. Je ne sus pas l’in­ter­pré­ter alors. Je ne suis pas sûr de pou­voir l’in­ter­pré­ter aujourd’hui.

*     *     *

Nous remon­tâmes. Breit­ner déjeu­na seul au res­tau­rant de l’hô­tel — une salade, de l’eau, pas de pain — et pas­sa l’a­près-midi dans sa chambre. Je le vis depuis la récep­tion, à tra­vers la porte entrou­verte du lob­by : il avait éta­lé ses plans sur le lit, sur la table, sur le sol, et il se dépla­çait entre eux pieds nus, comme un géné­ral étu­diant le ter­rain d’une bataille à venir.

Le soir, il des­cen­dit au bar. Ahmad lui ser­vit un arak — Breit­ner avait deman­dé « la bois­son locale, quelle qu’elle soit » — et il le but len­te­ment, assis au comp­toir, en regar­dant les quelques clients qui peu­plaient la salle. Des hommes d’af­faires jor­da­niens. Un couple de tou­ristes bri­tan­niques éga­rés. Et Har­wood, l’A­mé­ri­cain, qui était là comme tou­jours, avec sa décon­trac­tion de félin, son verre de bour­bon posé devant lui comme un acces­soire de théâtre.

Je les présentai.

— Mon­sieur Har­wood, atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade amé­ri­caine. Mon­sieur Breit­ner, archi­tecte. Il a des­si­né l’hôtel.

— Vrai­ment ? dit Har­wood. Et il vous plaît, main­te­nant que vous le voyez construit ?

— Un bâti­ment n’est jamais ce qu’on a des­si­né, dit Breit­ner. Il y a tou­jours des écarts. C’est pour ça qu’on revient vérifier.

— Et il y a des écarts ?

Breit­ner but une gor­gée d’a­rak. Le liquide lai­teux lais­sa une trace blanche sur sa lèvre supé­rieure qu’il essuya du revers de la main.

— Il y a tou­jours des écarts, mon­sieur Harwood.

Je notai que Har­wood ne deman­da pas lesquels.

*     *     *

Ce soir-là, après la fer­me­ture du bar, je fis une chose que je ne fai­sais jamais : je des­cen­dis seul au sous-sol. Il était presque minuit. L’hô­tel était silen­cieux — ce silence par­ti­cu­lier des grands bâti­ments la nuit, qui n’est pas une absence de bruit mais une col­lec­tion de bruits infimes, la res­pi­ra­tion de la tuyau­te­rie, le cli­que­tis loin­tain d’un ther­mo­stat, le cra­que­ment imper­cep­tible d’une struc­ture qui tra­vaille dans le froid nocturne.

Je res­tai debout dans le cou­loir du sous-sol, sous les néons qui bour­don­naient, et je levai les yeux vers le pla­fond. Deux mètres qua­rante. L’é­pais­seur d’une pièce, d’un homme debout les bras levés, d’un secret qu’on peut tenir à bout de bras sans qu’il touche le sol.

Je posai ma main sur le béton du mur. Il était frais — c’é­tait nor­mal, nous étions dans la col­line, la roche conser­vait sa fraî­cheur — mais il me sem­bla, l’es­pace d’un ins­tant, que la fraî­cheur n’é­tait pas uni­forme. Qu’il y avait un endroit, à hau­teur de ma poi­trine, où le mur était légè­re­ment plus froid que le reste. Comme si, der­rière, quelque chose respirait.

Mais c’é­tait absurde. Je remon­tai me cou­cher et je dor­mis très bien. Ce fut la der­nière nuit où je dor­mis sans pen­ser au vide.

Cha­pitre 3 — Les cercles

Amman, en mars 1963, était une ville qu’on pou­vait encore embras­ser d’un seul regard. Il suf­fi­sait de mon­ter sur la ter­rasse de l’hô­tel, de se tour­ner len­te­ment sur soi-même, et la ville entière se déployait — ses col­lines semées de mai­sons basses en pierre blanche, ses val­lons creu­sés par des oueds à sec, ses routes neuves qui grim­paient en lacets vers les quar­tiers rési­den­tiels de l’Ouest, et en contre­bas, le centre ancien, com­pact, bruyant, avec le théâtre romain posé dans la cuvette comme un bol de pierre.

Ce qui frap­pait l’é­tran­ger — et ce qui frap­pait encore un homme comme moi qui avait gran­di ici —, c’é­tait la blan­cheur. Amman était une ville blanche. Pas la blan­cheur écla­tante des villes médi­ter­ra­néennes, ces blancs de chaux qui vous brûlent les yeux. Une blan­cheur cal­caire, miné­rale, pous­sié­reuse, la cou­leur même de la roche sur laquelle tout était bâti. Les mai­sons étaient construites en pierre locale — un cal­caire tendre que les car­riers de Mahes et de Fuheis taillaient en blocs régu­liers — et cette pierre don­nait à la ville entière une uni­té de matière qui res­sem­blait à de la cohé­rence. Comme si Amman n’a­vait pas été construite sur la terre mais extraite d’elle, tirée de la col­line par une main géante, les mai­sons n’é­tant que des excrois­sances de la roche, des bour­sou­flures habitables.

Breit­ner, le len­de­main de son arri­vée, avait deman­dé une voi­ture. Je lui avais pro­po­sé Ibra­him, notre chauf­feur, un Cir­cas­sien taci­turne qui connais­sait chaque ruelle de la ville. Breit­ner avait refusé.

— Je pré­fère marcher.

Il était sor­ti à sept heures du matin, sa mal­lette sous le bras, et je ne l’a­vais pas revu avant la tom­bée du jour. Ce que je sais de sa jour­née, je le tiens en par­tie de lui — de bribes lâchées au bar, le soir, devant un verre d’a­rak —, en par­tie de témoi­gnages indi­rects, et en par­tie de ce que je recons­ti­tue, des années plus tard, avec la liber­té que donne le recul. Le recul, et la catastrophe.

*     *     *

Il des­cen­dit à pied depuis le troi­sième cercle vers le centre-ville. Les cercles — ces ronds-points numé­ro­tés qui arti­cu­laient la ville moderne comme les ver­tèbres d’une colonne — étaient l’in­ven­tion d’ur­ba­nistes bri­tan­niques du Man­dat, une géo­mé­trie impor­tée, pla­quée sur un ter­rain qui ne s’y prê­tait guère. Le pre­mier cercle, le plus ancien, mar­quait la lisière du centre his­to­rique. Le deuxième, où se trou­vait l’hô­tel, était le cœur du quar­tier diplo­ma­tique — ambas­sades, rési­dences, jar­dins clos. Le troi­sième, le qua­trième, le cin­quième s’é­grai­naient vers l’ouest, chaque cercle un peu plus éloi­gné du vieux centre, un peu plus moderne, un peu plus abs­trait. Les Amma­nais ne disaient pas : « J’ha­bite rue Zah­ran » ou « J’ha­bite ave­nue du Roi-Fay­çal ». Ils disaient : « J’ha­bite au troi­sième cercle » ou « au cin­quième cercle ». Comme si la ville n’é­tait pas un lieu mais une série de dis­tances mesu­rées depuis un centre invisible.

Breit­ner des­cen­dit donc. Il tra­ver­sa le deuxième cercle, lon­gea les murs de l’am­bas­sade bri­tan­nique — un édi­fice de pierre mas­sive, presque une for­te­resse, avec un dra­peau qui pen­dait dans l’air immo­bile —, et prit vers l’est, vers la ville basse. La pente était raide. Les trot­toirs, quand il y en avait, étaient défon­cés. Les voi­tures mon­taient en pei­nant, essen­tiel­le­ment des Mer­cedes die­sel et des Land Rover mili­taires, et les pié­tons mar­chaient sur la chaus­sée avec la non­cha­lance de gens qui savent que les voi­tures les éviteront.

À mesure qu’il des­cen­dait, la ville chan­geait. Les mai­sons de pierre cédaient la place aux immeubles de béton brut, jamais peints, héris­sés de fer­raille en attente d’un étage sup­plé­men­taire qu’on ajou­te­rait quand l’argent vien­drait — ou ne vien­drait pas. Des bou­tiques minus­cules ven­daient des épices, du tabac, des pièces déta­chées de moteur. Des enfants jouaient dans la pous­sière. L’o­deur chan­geait aus­si — moins de jas­min, plus de gazole, de viande grillée, d’or­dures chauf­fées par le soleil. Et par­tout, sur les murs, des graf­fi­tis en arabe : « Nas­ser ! Nas­ser ! » ou « L’u­ni­té arabe ou la mort ». Les coups d’É­tat de Bag­dad et de Damas avaient chauf­fé les esprits. Amman vibrait de cette fièvre sourde qui pré­cède soit les révo­lu­tions, soit leur écrasement.

Breit­ner tra­ver­sa le souk du centre-ville sans s’ar­rê­ter. Il n’é­tait pas un tou­riste. Il ne regar­dait pas les éta­lages d’é­pices ni les cuivres mar­te­lés ni les mon­tagnes de kuna­fa dorée qui embau­maient la rue. Il regar­dait les murs. Il regar­dait la pierre. Il regar­dait le sol, les fon­da­tions, les angles où les bâti­ments ren­con­traient la terre. Comme s’il cher­chait quelque chose qui n’é­tait pas dans les archi­tec­tures visibles mais dans l’es­pace entre elles — les failles, les inter­stices, les endroits où la ville lais­sait voir ce qu’elle recouvrait.

*     *     *

Il attei­gnit la Cita­delle en fin de matinée.

Jabal al-Qala s’é­le­vait au-des­sus du centre-ville comme un poing de pierre fer­mé. Le sen­tier qui y mon­tait ser­pen­tait entre des mai­sons accro­chées à la pente, de plus en plus rares, de plus en plus déla­brées, jus­qu’à ce qu’il n’y eût plus de mai­sons du tout et seule­ment la roche nue, les herbes sèches, et les ruines.

Les ruines de la Cita­delle étaient à la fois majes­tueuses et déso­lées. Le temple d’Her­cule dres­sait ses colonnes tron­quées contre le ciel — six colonnes corin­thiennes de treize mètres de haut, res­ca­pées d’un édi­fice du IIe siècle de notre ère qu’on n’a­vait jamais ter­mi­né ou qu’on avait ter­mi­né et déman­te­lé, les avis diver­geaient. Au pied du temple, une main de pierre colos­sale gisait dans l’herbe — un frag­ment de la sta­tue qui avait dû se dres­ser là, un Her­cule ou une Astar­té, on ne savait plus, dont il ne res­tait que cette main ouverte, paume vers le ciel, comme un geste d’of­frande ou de capi­tu­la­tion. Plus loin, les restes du palais omeyyade, avec sa cou­pole effon­drée et ses murs à motifs géo­mé­triques, et der­rière, la petite église byzan­tine en ruine, dont les cha­pi­teaux corin­thiens avaient été récu­pé­rés du temple voi­sin — chaque époque pillant la pré­cé­dente pour se construire.

Le musée archéo­lo­gique de Jor­da­nie, un bâti­ment modeste construit en 1951, se trou­vait à l’ex­tré­mi­té nord du site. C’est là que Breit­ner trou­va Giu­lia Mancini.

*     *     *

Il me la décri­vit ce soir-là, au bar, avec une pré­ci­sion qui m’é­ton­na de la part d’un homme aus­si peu expan­sif. Giu­lia Man­ci­ni. Ita­lienne, de Flo­rence. Archéo­logue rat­ta­chée à une mis­sion de fouilles qui tra­vaillait sur la Cita­delle depuis le début des années soixante. La qua­ran­taine, peut-être un peu moins, des che­veux noirs cou­pés court, un visage angu­leux, bru­ni par le soleil, sans maquillage, des yeux très sombres qui avaient cette viva­ci­té un peu féroce des gens qui passent leur vie à cher­cher des choses que les autres ne voient pas.

Elle por­tait un pan­ta­lon de toile kaki et une che­mise d’homme tachée de terre rouge, et elle fumait des ciga­rettes ita­liennes dont l’o­deur âcre se mêlait à celle de la pous­sière et du thym sau­vage qui pous­sait entre les pierres. Quand Breit­ner l’a­bor­da — en ita­lien, ce qui la sur­prit —, elle était en train d’exa­mi­ner une pho­to­gra­phie punai­sée au mur du bureau qu’on lui avait attri­bué au musée.

La pho­to­gra­phie mon­trait deux têtes de pierre. Pas des têtes ordi­naires. Des têtes à double visage — un visage de chaque côté, comme le dieu Janus des Romains, mais plus anciennes, bien plus anciennes. Ammo­nites. VIIIe siècle avant notre ère. Elles avaient été décou­vertes sur le site deux ans plus tôt, lors des fouilles de 1961, en même temps qu’une tablette cal­caire por­tant la plus ancienne ins­crip­tion connue en langue ammo­nite. Les têtes étaient petites — une tren­taine de cen­ti­mètres de haut — et d’une finesse remar­quable. Les che­veux bou­clés, les boucles d’o­reilles cise­lées, les yeux qui avaient dû être incrus­tés de quelque matière pré­cieuse, depuis long­temps dis­pa­rue. Et cette par­ti­cu­la­ri­té trou­blante : chaque tête regar­dait dans deux direc­tions à la fois. Deux visages pour un seul crâne. Deux regards pour une seule pensée.

— Qu’est-ce qu’elles gar­daient ? deman­da Breitner.

— Par­don ?

— Ces têtes. On ne sculpte pas un double visage pour le plai­sir. C’est un dis­po­si­tif de sur­veillance. Un gar­dien qui regarde dans deux direc­tions. Qu’est-ce qu’elles gardaient ?

Giu­lia Man­ci­ni le regar­da avec un inté­rêt nouveau.

— C’est exac­te­ment la ques­tion que per­sonne ne pose, dit-elle. On décrit les têtes. On les date. On les classe dans une typo­lo­gie. Mais per­sonne ne demande ce qu’elles surveillaient.

— Et vous ?

— Moi, je crois qu’elles gar­daient un seuil. Un pas­sage entre deux espaces. Mais je ne sais pas lesquels.

*     *     *

Ils res­tèrent ensemble une par­tie de l’a­près-midi. Ce que Breit­ner dit à Giu­lia Man­ci­ni, et ce qu’elle lui dit en retour, je ne le tins que de frag­ments, de confi­dences ulté­rieures, d’é­clats de conver­sa­tion que je sur­pris au bar ou dans les cou­loirs de l’hô­tel au cours des jours sui­vants. Mais le récit que je recons­ti­tue est celui-ci :

Breit­ner lui par­la de l’hô­tel. De l’es­pace man­quant. Des deux mètres qua­rante entre le sous-sol et le rez-de-chaus­sée qui ne cor­res­pon­daient à rien sur les plans — ou plu­tôt qui cor­res­pon­daient à un second sous-sol pré­vu mais jamais réa­li­sé, ou réa­li­sé et muré, ou exis­tant de toute éter­ni­té et sim­ple­ment recou­vert de béton comme on pose un cou­vercle sur un puits.

Giu­lia ne rit pas. Elle ne haus­sa pas les épaules. Elle l’é­cou­ta avec ce sérieux total des gens qui ont l’ha­bi­tude de prendre au sérieux ce qui semble insi­gni­fiant — un tes­son de pote­rie, une varia­tion dans la cou­leur de la terre, un mot gra­vé dans une pierre que tout le monde avait prise pour un simple caillou.

Et puis elle lui par­la de la ville qui avait disparu.

— Vous savez qu’Am­man a ces­sé d’exis­ter pen­dant six siècles ? dit-elle. Vers 1300, la ville s’est vidée. Et per­sonne ne sait pour­quoi. Pas de trem­ble­ment de terre — il n’y a aucune trace sis­mique majeure à cette époque. Pas de conquête — les Mame­louks contrô­laient la région mais n’a­vaient aucune rai­son de détruire une ville qui leur rap­por­tait des reve­nus. Pas d’é­pi­dé­mie — il n’y a aucun char­nier, aucune fosse com­mune. La ville a sim­ple­ment ces­sé d’être habi­tée. Les gens sont par­tis. Ou ils ont dis­pa­ru. Et pen­dant près de six cents ans, il n’y a eu ici que des ruines et des ber­gers. Six cents ans, mon­sieur Breit­ner. C’est plus que la durée de l’Em­pire otto­man. C’est plus que la durée qui nous sépare de Chris­tophe Colomb. Et per­sonne ne sait pourquoi.

Breit­ner écou­tait. Son car­net était ouvert sur ses genoux mais il n’é­cri­vait rien.

— Les villes ne dis­pa­raissent pas, dit Giu­lia. Elles sont détruites, ou conquises, ou aban­don­nées à cause d’une famine, d’un fleuve qui change de lit, d’une route com­mer­ciale qui se déplace. Il y a tou­jours une cause. Tou­jours. Sauf ici. Ici, il n’y a rien. C’est comme si quel­qu’un avait déci­dé que cette ville ne devait plus exis­ter — et qu’elle avait obéi.

— Ou comme si quelque chose, sous la ville, s’é­tait réveillé, dit Breitner.

Giu­lia le regar­da. Sur le mur der­rière elle, les têtes à double visage regar­daient dans deux direc­tions à la fois, et leurs yeux vides — ces orbites d’où les incrus­ta­tions avaient depuis long­temps été arra­chées — sem­blaient voir quelque chose que ni Breit­ner, ni Giu­lia, ni moi ne pou­vions encore distinguer.

— Vous êtes un drôle d’ar­chi­tecte, dit Giulia.

— Et vous êtes une drôle d’archéologue.

*     *     *

Breit­ner ren­tra à l’hô­tel à la tom­bée du jour. Le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines de l’ouest, et la lumière, cette lumière d’Am­man dont je par­lais au com­men­ce­ment, pre­nait sa teinte du soir — un or rose, presque char­nel, qui fai­sait rou­gir les pierres blanches et don­nait à la ville entière l’ap­pa­rence d’un orga­nisme vivant, d’un corps immense allon­gé sur ses col­lines, chauf­fé par le soleil et res­pi­rant dans le crépuscule.

Il me trou­va dans le lob­by, où je véri­fiais les der­niers pré­pa­ra­tifs pour l’i­nau­gu­ra­tion. Il avait de la pous­sière rouge sur ses chaus­sures et sur le bas de son pan­ta­lon, et ses yeux pâles avaient une inten­si­té que je ne leur avais pas vue le matin.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Savez-vous sur quoi votre hôtel est construit ?

— Sur une col­line, mon­sieur Breitner.

— Non. Sur une absence. Votre hôtel est construit sur un endroit où quelque chose manque. Et ce quelque chose — ce vide, cet espace — est plus ancien que tout ce que vous voyez autour de vous. Plus ancien que le temple. Plus ancien que les Ammo­nites. Peut-être plus ancien que la col­line elle-même.

Je sou­ris. C’é­tait un sou­rire pro­fes­sion­nel — le sou­rire de l’hô­te­lier face à un client excen­trique — mais der­rière ce sou­rire, quelque chose bou­geait. Quelque chose que je n’ai­mais pas.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Nous inau­gu­rons dans deux jours. Le roi vient. Si vous avez des pré­oc­cu­pa­tions struc­tu­relles, je serai heu­reux d’en dis­cu­ter avec nos ingé­nieurs. Mais je vous deman­de­rais de ne pas alar­mer le personnel.

— Je n’a­larme per­sonne, dit-il. Je mesure. C’est mon métier. Je mesure les choses et quand les chiffres ne cor­res­pondent pas, je cherche pourquoi.

Il mon­ta dans sa chambre. Je res­tai dans le lob­by. La nuit tom­bait sur Amman, et les lumières de la ville s’al­lu­maient une à une sur les col­lines, comme des étoiles ter­restres, fra­giles, posées sur le dos d’une bête endormie.

Je pen­sai à ce que Giu­lia Man­ci­ni avait dit — je ne le savais pas encore mais je le sau­rais bien­tôt, les mots me par­vien­draient par des voies indi­rectes : « Les villes ne dis­pa­raissent pas. On les efface. »

Et je pen­sai à l’es­pace man­quant sous mes pieds, ces deux mètres qua­rante de rien, ce volume d’air et de pierre qui exis­tait ou n’exis­tait pas entre le sous-sol de mon hôtel et quelque chose d’autre — quelque chose de plus bas, de plus ancien, de plus patient que tout ce que nous avions construit par-dessus.

Dehors, un camion mili­taire pas­sa dans un gron­de­ment de die­sel, et les verres du bar tin­tèrent dou­ce­ment dans leurs étagères.

Cha­pitre 4 — Les plans

Le len­de­main matin — le 13 mars, deux jours avant l’i­nau­gu­ra­tion —, je mon­tai à la chambre 514 pour appor­ter à Breit­ner un pla­teau de petit-déjeu­ner qu’il n’a­vait pas com­man­dé. C’é­tait un geste d’hô­te­lier, pas d’a­mi : je vou­lais voir ce qu’il fai­sait. La porte n’é­tait pas fer­mée à clé. Je frap­pai, n’ob­tins pas de réponse, et entrai.

La chambre avait été trans­for­mée en bureau de cam­pagne. Les plans étaient par­tout — éta­lés sur le lit, punai­sés au mur avec des aiguilles qu’il avait dû trou­ver dans le néces­saire de cou­ture de la salle de bains, dérou­lés sur le sol et main­te­nus ouverts par des verres d’eau posés aux quatre coins. Il y avait au moins une dou­zaine de feuillets, de tailles dif­fé­rentes : les plans géné­raux du bâti­ment, les coupes trans­ver­sales, les élé­va­tions, les détails tech­niques de la plom­be­rie et de l’élec­tri­ci­té, et d’autres, plus petits, que je n’a­vais jamais vus — des cro­quis à main levée, au crayon, avec des anno­ta­tions en alle­mand d’une écri­ture ser­rée qui n’é­tait pas celle de Breit­ner. Ou peut-être l’é­tait-elle, mais d’une époque anté­rieure, quand sa main était plus ner­veuse et son trait plus appuyé.

Breit­ner n’é­tait pas dans la chambre. Le lit n’a­vait pas été défait. La salle de bains était sèche — pas de ser­viette uti­li­sée, pas de trace de savon mouillé. Il n’a­vait pas dor­mi ici. Ou il n’a­vait pas dor­mi du tout.

Je posai le pla­teau sur la seule sur­face libre — un coin de la table de nuit — et je m’ap­pro­chai des plans. Je n’au­rais pas dû. Ce n’é­taient pas mes affaires. Mais quelque chose m’at­ti­rait, une curio­si­té qui n’é­tait pas pro­fes­sion­nelle et que je ne sau­rais nom­mer autre­ment que par le mot arabe fit­na — ce mélange de fas­ci­na­tion et de pres­sen­ti­ment du désordre.

Les plans du bâti­ment, ceux que je connais­sais, étaient anno­tés au crayon rouge. Breit­ner avait entou­ré des zones, tra­cé des flèches, ins­crit des chiffres. Toutes les anno­ta­tions conver­geaient vers le même endroit : le sous-sol. Plus pré­ci­sé­ment, vers une zone située sous l’aile est du bâti­ment, du côté de la Cita­delle, là où la col­line était la plus épaisse. C’est là que l’é­cart de deux mètres qua­rante était le plus mar­qué — c’est là que le bâti­ment, pour ain­si dire, flot­tait au-des­sus de lui-même.

Mais c’est un autre docu­ment qui retint mon atten­tion. Un feuillet plus petit que les autres, jau­ni, plié et replié tant de fois que les pliures étaient deve­nues trans­lu­cides. Ce n’é­tait pas un plan d’ar­chi­tecte. C’é­tait une carte. Une carte ancienne, des­si­née à la main, sans date visible, repré­sen­tant une col­line — la col­line de l’hô­tel, je la recon­nus à sa forme, à la courbe de la route qui l’en­ve­lop­pait — avec, à l’in­té­rieur, un réseau de lignes en poin­tillés qui sug­gé­raient des espaces sou­ter­rains. Des cavi­tés. Des chambres. Pas un réseau régu­lier — quelque chose d’or­ga­nique, comme les alvéoles d’une ruche ou les veines d’une feuille. Et au centre de ce réseau, un espace plus grand que les autres, de forme ovale, anno­té d’un seul mot en carac­tères que je ne recon­nus pas. Pas de l’a­rabe. Pas de l’hé­breu. Pas du grec. Quelque chose d’autre — d’an­gu­leux, de ver­ti­cal, qui res­sem­blait vague­ment aux ins­crip­tions ammo­nites que j’a­vais vues au musée de la Cita­delle sans jamais m’y intéresser.

Je repo­sai le feuillet. Mes mains trem­blaient légè­re­ment — de quoi, je ne sais pas, il n’y avait rien d’ef­frayant dans une vieille carte, rien de mena­çant dans des lignes en poin­tillés — mais quelque chose en moi recon­nais­sait ce que ma rai­son refu­sait d’ad­mettre : que ce plan n’a­vait pas été des­si­né par un archi­tecte suisse du XXe siècle. Qu’il venait d’ailleurs. D’un autre temps. Et que Breit­ner l’a­vait appor­té avec lui, dans sa mal­lette de cuir brun, comme on apporte la clé d’une porte qu’on sait exis­ter avant même de l’a­voir vue.

*     *     *

Je trou­vai Breit­ner dans le jar­din de l’hô­tel, assis sur un banc de pierre, face à la Cita­delle. Il man­geait un mor­ceau de pain qu’il avait dû ache­ter à une bou­lan­ge­rie du quar­tier — un kaak au sésame, le pain des rues d’Am­man — et il contem­plait les ruines avec cette immo­bi­li­té qui lui était propre, cette façon de s’en­ra­ci­ner dans un lieu comme si son corps était un ins­tru­ment de mesure.

— Vous n’a­vez pas dor­mi dans votre chambre, dis-je.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il ne fit pas sem­blant que c’en était une.

— J’é­tais au sous-sol, dit-il.

— Toute la nuit ?

— Une par­tie de la nuit. Ensuite je suis mon­té sur la ter­rasse. Il y a une chose remar­quable, mon­sieur al-Kha­li­li — depuis la ter­rasse de votre hôtel, à trois heures du matin, quand la ville est éteinte et que le ciel est déga­gé, on dis­tingue très exac­te­ment le péri­mètre de l’an­cienne Phi­la­del­phia. Les col­lines des­sinent le contour de la ville romaine. Et si vous regar­dez bien, vous voyez que votre hôtel est à l’in­té­rieur de ce péri­mètre. Pas au centre, pas en bor­dure — exac­te­ment à mi-dis­tance entre le théâtre et le temple. Comme si l’emplacement avait été choisi.

— L’emplacement a été choi­si par des ingé­nieurs, mon­sieur Breit­ner. Pour la vue. Pour l’ac­cès rou­tier. Pour la proxi­mi­té des ambassades.

— Bien sûr. Mais les ingé­nieurs choi­sissent sou­vent des endroits qui ont déjà été choi­sis avant eux. Sans le savoir. Le ter­rain dicte. La col­line pro­pose. Et les hommes croient décider.

Je m’as­sis à côté de lui. Le soleil de mars était doux, pas encore la four­naise de l’é­té, et le jar­din sen­tait la terre mouillée — les jar­di­niers avaient arro­sé à l’aube — et le roma­rin sau­vage qui pous­sait le long du mur d’enceinte.

— J’ai vu la carte, dis-je.

Il ne bou­gea pas. Il finit son pain, s’es­suya les doigts sur son pan­ta­lon, et dit :

— Quelle carte ?

— Le vieux docu­ment. Dans votre chambre. Avec les cavi­tés des­si­nées sous la colline.

Un silence. Puis :

— Ce n’est pas une carte. C’est un rele­vé. Quel­qu’un, il y a très long­temps — je ne sais pas quand, je ne sais pas qui —, a mesu­ré ce qu’il y a sous cette col­line et l’a des­si­né. Ce docu­ment était dans les archives de Hol­zer & Wen­ger, clas­sé avec les études géo­lo­giques pré­li­mi­naires. Per­sonne ne s’en était occu­pé. Per­sonne ne savait ce que c’é­tait. Moi non plus, au début.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, je crois que c’est un plan. Pas un plan de construc­tion — un plan de ce qui exis­tait avant la construc­tion. Avant l’hô­tel. Avant les Cir­cas­siens. Avant les Otto­mans. Peut-être avant les Romains. Quel­qu’un a car­to­gra­phié le vide sous cette col­line. Et quand on a construit l’hô­tel, on a cou­lé du béton par-des­sus sans savoir — ou en sachant très bien — qu’on recou­vrait quelque chose.

*     *     *

C’est cet après-midi-là que j’al­lai voir Munir Habashneh.

Munir était ingé­nieur civil. Il avait super­vi­sé le gros œuvre de l’hô­tel pen­dant la construc­tion, entre 1960 et 1962 — les fon­da­tions, la struc­ture, le cou­lage du béton. C’é­tait un homme de cin­quante-cinq ans, petit, tra­pu, avec des mains de maçon et un diplôme de l’u­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh accro­ché dans son bureau de Jabal al-Hus­sein. Un homme sérieux, métho­dique, qui ne plai­san­tait jamais et ne disait jamais un mot de plus que néces­saire. Je le connais­sais depuis dix ans. Je l’a­vais vu boire du café, man­ger du man­saf, dis­cu­ter de poli­tique avec une pas­sion conte­nue, mais je ne l’a­vais jamais vu men­tir. Pas une seule fois.

Il me reçut dans son bureau — une pièce encom­brée de dos­siers, avec une vue sur un ter­rain vague où des enfants jouaient au foot­ball. Je lui offris les pâtis­se­ries que j’a­vais appor­tées — des bak­la­wa de chez Jabri — et nous bûmes du café, et je lui par­lai de Breit­ner, de l’é­cart de deux mètres qua­rante, du second sous-sol pré­vu sur les plans et jamais réalisé.

Munir écou­ta sans m’in­ter­rompre. Quand j’eus fini, il posa sa tasse de café, regar­da par la fenêtre, et dit :

— Qui est cet homme ?

— Un archi­tecte de la firme suis­so-alle­mande. Il a une lettre de mission.

— Et tu le crois ?

La ques­tion me prit au dépour­vu. Pas parce qu’elle était inat­ten­due — Munir était un homme pru­dent —, mais parce qu’elle impli­quait que Breit­ner pou­vait ne pas être ce qu’il disait être, et que cette pos­si­bi­li­té, que j’a­vais effleu­rée sans la for­mu­ler, pre­nait sou­dain une den­si­té concrète.

— Il a les plans ori­gi­naux, dis-je. Il connaît les spé­ci­fi­ca­tions tech­niques. Il—

— Beau­coup de gens peuvent se pro­cu­rer des plans, Nas­ser. Ce n’est pas une preuve. C’est du papier.

— Munir. Le second sous-sol. Est-ce qu’il existe ?

Le silence qui sui­vit dura plus long­temps qu’un silence ordi­naire. Un silence de Munir Haba­sh­neh — un homme qui ne disait jamais un mot de plus que néces­saire — durait ce que durait sa réflexion, et sa réflexion ne se hâtait pas.

— Quand on a creu­sé les fon­da­tions, dit-il enfin, on a tra­vaillé dans la roche cal­caire. De la bonne roche, solide, facile à enta­mer. Et puis, à un endroit — sous l’aile est, du côté de la Cita­delle —, les pioches ont ces­sé de mordre. Ce n’é­tait pas de la roche plus dure. C’é­tait autre chose. Comme si le sol, à cet endroit, ne vou­lait pas qu’on descende.

— Com­ment ça, ne vou­lait pas ?

— Les ouvriers cas­saient leurs outils. Les foreuses se blo­quaient. Un matin, trois hommes ont refu­sé de des­cendre dans la tran­chée. Ils ont dit que l’air n’é­tait pas bon — qu’il y avait un cou­rant froid qui mon­tait du sol et qui sen­tait la pierre mouillée. J’ai envoyé un contre­maître véri­fier. Il est reve­nu en disant que la roche, à cet endroit, son­nait creux.

— Son­nait creux ?

— Comme un tam­bour. Quand on frap­pait, le son ne s’en­fon­çait pas. Il réson­nait. Comme s’il y avait un espace en dessous.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

Munir me regar­da. Ses yeux — des yeux de bœuf, bruns, pla­cides — avaient quelque chose que je ne leur connais­sais pas. Pas de la peur. De la réso­lu­tion. La réso­lu­tion d’un homme qui a pris une déci­sion et qui ne revien­dra pas des­sus, même si la déci­sion était mauvaise.

— On a cou­lé le béton, dit-il. On a cou­lé le béton par-des­sus, et on est pas­sé à autre chose.

— Sans creu­ser ? Sans regar­der ce qu’il y avait en dessous ?

— Les délais étaient ser­rés, Nas­ser. Le roi atten­dait son hôtel. Le bud­get était dépas­sé de quinze pour cent. On ne creuse pas un mys­tère quand on a un bâti­ment à livrer. On coule du béton des­sus et on passe à autre chose.

Il reprit sa tasse de café, but une gor­gée, et ajou­ta, d’une voix plus basse, comme s’il s’a­dres­sait à lui-même autant qu’à moi :

— Et puis il y avait les ouvriers. Ceux qui avaient refu­sé de des­cendre. Ils n’é­taient pas des lâches — c’é­taient des hommes du Sud, des gens de Karak et de Tafi­la, des durs. Quand des hommes comme ça refusent de tra­vailler, on ne les force pas. On écoute. Et ce qu’ils disaient, sans le for­mu­ler clai­re­ment, c’est que l’en­droit ne vou­lait pas être ouvert. Que le sol s’é­tait refer­mé sur quelque chose, long­temps avant nous, et qu’il valait mieux le lais­ser fermé.

— Tu y crois ?

Munir posa sa tasse.

— Je suis ingé­nieur, Nas­ser. Je crois au béton armé, aux études de sol et aux cal­culs de charge. Mais je suis aus­si un homme qui a gran­di dans ce pays, qui a mar­ché sur ces col­lines, et qui sait que la terre ici est plus vieille que tout ce qu’on met des­sus. Alors ce que je crois n’a pas d’im­por­tance. Ce qui compte, c’est que le béton tient, que l’hô­tel est debout, et que per­sonne n’a besoin de savoir ce qu’il y a en dessous.

Il me rac­com­pa­gna à la porte. Au moment où je sor­tais, il posa sa main sur mon épaule — un geste rare chez cet homme avare de contacts phy­siques — et dit :

— Dis à ton archi­tecte de rem­bal­ler ses plans et de ren­trer en Suisse. Il n’y a rien à trou­ver ici. Et s’il y a quelque chose à trou­ver, il vaut mieux ne pas le trouver.

Je des­cen­dis l’es­ca­lier de son immeuble en pen­sant que c’é­tait la pre­mière fois de ma vie que j’a­vais vu Munir Haba­sh­neh men­tir. Non — pas men­tir. Dire la véri­té d’une manière qui res­sem­blait exac­te­ment à un mensonge.

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