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La ville creuse

La ville creuse

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — La soirée

Le 14 mars au soir — la veille de l’i­nau­gu­ra­tion —, nous orga­ni­sâmes un cock­tail pré­pa­ra­toire. C’é­tait l’i­dée de Har­wood, en réa­li­té, sug­gé­rée avec ce talent amé­ri­cain pour les pro­po­si­tions qui res­semblent à des faveurs : « Pour­quoi ne pas offrir un verre aux gens qui comptent, Nas­ser, dans un cadre déten­du, la veille du grand jour ? Pas de pro­to­cole, pas de dis­cours, juste de bons cock­tails et une ter­rasse avec vue. Je me charge de quelques invi­ta­tions du côté de l’ambassade. »

J’a­vais accep­té. C’é­tait une bonne idée. Et les bonnes idées de Har­wood avaient cette pro­prié­té d’être tou­jours bonnes pour au moins deux per­sonnes à la fois — l’hô­tel et l’am­bas­sade amé­ri­caine, la convi­via­li­té et le ren­sei­gne­ment — mais je n’é­tais pas naïf au point de ne pas le voir, et pas assez scru­pu­leux pour m’en offus­quer. Nous étions à Amman en 1963. Tout le monde ser­vait au moins deux maîtres.

La soi­rée eut lieu sur la ter­rasse du sep­tième étage, un espace que nous n’a­vions encore jamais uti­li­sé pour un évé­ne­ment. Les jar­di­niers avaient dis­po­sé des bou­gain­vil­liers en pot le long de la balus­trade, Ahmad avait dres­sé un bar pro­vi­soire sur une table dra­pée de blanc, et Faris, le chef liba­nais, avait pré­pa­ré des mez­zé — hou­mous, mou­ha­ma­ra, keb­bé nayé, fatayer aux épi­nards — dis­po­sés sur des pla­teaux de cuivre que les ser­veurs fai­saient cir­cu­ler avec la grâce un peu raide de gens qui portent un cos­tume neuf.

La nuit était douce. Pas un souffle de vent. Le ciel d’Am­man, ce soir-là, avait cette clar­té sur­na­tu­relle des nuits de fin d’hi­ver, quand l’air sec du désert rend les étoiles si proches qu’on a l’im­pres­sion de pou­voir les tou­cher en levant la main. La Cita­delle, illu­mi­née par des pro­jec­teurs récem­ment ins­tal­lés, flot­tait dans le noir comme un vais­seau de pierre. Et la ville, en contre­bas, scin­tillait de ses lumières domes­tiques — un tapis de lucioles blanches et jaunes dra­pé sur les col­lines, troué çà et là par l’obs­cu­ri­té des ter­rains vagues et des camps de réfugiés.

*     *     *

Ils vinrent tous. Le pre­mier secré­taire de l’am­bas­sade bri­tan­nique, un homme sec nom­mé Craw­ley, qui par­lait l’a­rabe avec l’ac­cent d’Ox­ford et por­tait un nœud papillon même par qua­rante degrés. L’at­ta­ché mili­taire fran­çais, le colo­nel de Bres­sac, qui avait ser­vi en Algé­rie et qui buvait du whis­ky avec la méthode d’un homme qui en a besoin. Deux ou trois hommes d’af­faires jor­da­niens de la vieille garde — des Kawar, des Mua­sher —, accom­pa­gnés de leurs épouses, des femmes élé­gantes en tailleur euro­péen qui par­laient fran­çais entre elles et arabe avec les domes­tiques. Un jour­na­liste du Times de Londres, de pas­sage, qui cher­chait un angle pour un article sur « la Jor­da­nie moderne ». Et un homme que je n’a­vais pas invi­té et que per­sonne ne sem­blait avoir invi­té — un petit homme brun, la cin­quan­taine, en cos­tume sombre mal cou­pé, qui se tenait à l’é­cart près de la balus­trade et ne par­lait à per­sonne. Je sus plus tard qu’il appar­te­nait au mukha­ba­rat — les ser­vices de ren­sei­gne­ment jor­da­niens — et qu’il s’ap­pe­lait, ou se fai­sait appe­ler, le capi­taine Zaydan.

Breit­ner arri­va en retard. Il avait mis une veste — la même veste gris clair de son arri­vée — et s’é­tait rasé, ce qui adou­cis­sait un peu son visage de falaise. Il prit un verre d’a­rak au bar sans rien dire à Ahmad, et alla se pos­ter à la balus­trade, face à la Cita­delle, à quelques mètres du capi­taine Zay­dan. Les deux hommes ne se par­lèrent pas. Ils regar­daient dans la même direc­tion — la même masse de ruines éclai­rées, le même temple tron­qué — mais je sus, avec cette cer­ti­tude qui ne repose sur rien de tan­gible, qu’ils ne voyaient pas la même chose.

Giu­lia Man­ci­ni arri­va peu après. Elle avait tro­qué son pan­ta­lon de fouilles contre une robe noire, simple, qui la trans­for­mait — pas en une autre femme, mais en une ver­sion d’elle-même que le soleil et la pous­sière de la Cita­delle avaient mas­quée. Elle avait des boucles d’o­reilles en argent, des boucles anciennes, qui res­sem­blaient vague­ment — je m’en ren­dis compte avec un fris­son d’é­tran­ge­té — aux orne­ments des têtes ammo­nites qu’elle étudiait.

Elle vint droit vers Breit­ner. Ils par­lèrent en ita­lien, à voix basse, près de la balus­trade. Je les obser­vais depuis le bar, où je m’é­tais ins­tal­lé pour sur­veiller le bon dérou­le­ment de la soi­rée — ou plu­tôt, soyons hon­nête, pour les obser­ver eux. Leur conver­sa­tion avait cette inten­si­té des échanges entre gens qui par­tagent un secret et qui savent que le temps presse. Giu­lia ges­ti­cu­lait — les mains ouvertes, les doigts écar­tés, mimant quelque chose qui res­sem­blait à une ouver­ture, une cavi­té. Breit­ner écou­tait, hochait la tête, sor­tait par­fois son car­net de la poche inté­rieure de sa veste et y notait un chiffre ou un mot.

Har­wood les rejoi­gnit. Je le vis s’in­sé­rer dans leur cercle avec cette aisance fluide qui était sa marque — un sou­rire, une main posée sur l’é­paule de Breit­ner, une phrase qui fit rire Giu­lia. L’A­mé­ri­cain par­lait un ita­lien approxi­ma­tif mais char­mant, agré­men­té de gestes qui com­pen­saient les lacunes du voca­bu­laire. Ils for­mèrent un trio étrange, ces trois-là, sur la ter­rasse de mon hôtel, avec la ville illu­mi­née à leurs pieds et les ruines der­rière eux : l’ar­chi­tecte qui cher­chait un vide, l’ar­chéo­logue qui étu­diait des visages à double face, et l’at­ta­ché cultu­rel qui col­lec­tait les secrets des uns et des autres avec la patience d’un entomologiste.

*     *     *

C’est Har­wood qui, au bout d’un moment, vint me trou­ver au bar.

— Votre archi­tecte est un per­son­nage fas­ci­nant, Nasser.

— Il est méticuleux.

— Il est plus que méti­cu­leux. Il est obsé­dé. Vous savez de quoi il a par­lé pen­dant vingt minutes ? Du sous-sol de votre hôtel. Des fon­da­tions. D’un espace qui man­que­rait entre deux niveaux. Giu­lia buvait ses paroles. Elle croit qu’il y a un lien avec la dis­pa­ri­tion d’Am­man au Moyen Âge. Vous ima­gi­nez ? Un hôtel construit sur le secret de la ville qui a dis­pa­ru. C’est presque un roman.

Il sou­riait. Ce sou­rire qui ne disait rien.

— Et vous, mon­sieur Har­wood ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Moi, je pense que les sous-sols des hôtels sont des endroits où l’on stocke du linge sale et des conserves de tomates. Mais je com­prends l’at­trait du mys­tère. Les gens aiment les mys­tères, sur­tout quand la réa­li­té est ennuyeuse. Et la réa­li­té, à Amman, en ce moment, est tout sauf ennuyeuse — ce qui rend le mys­tère d’au­tant plus suspect.

— Sus­pect ?

— Quand un homme arrive dans une ville en crise avec des plans sous le bras et com­mence à racon­ter qu’il y a un secret sous les fon­da­tions, il faut se deman­der ce qu’il cherche vrai­ment. Est-ce qu’il cherche un vide sous un hôtel ? Ou est-ce qu’il cherche à détour­ner l’at­ten­tion d’autre chose ?

— D’autre chose comme quoi ?

Har­wood finit son bourbon.

— Comme le fait que demain, le roi de Jor­da­nie vien­dra inau­gu­rer ce bâti­ment, et que la moi­tié de la ville aime­rait le voir mort. Ou comme le fait que les contacts secrets entre Hus­sein et Israël — dont je ne suis évi­dem­ment pas cen­sé être au cou­rant — passent par des gens qui fré­quentent ce genre d’hô­tel. Ou comme le fait que la Jor­da­nie est le der­nier rem­part pro-occi­den­tal entre la Médi­ter­ra­née et le golfe Per­sique, et que si ce rem­part tombe, la géo­po­li­tique de la région change du tout au tout. Voi­là ce qui se passe au-des­sus du sol, Nas­ser. Ce qui se passe en des­sous m’in­té­resse beau­coup moins.

Il posa son verre sur le comp­toir et retour­na vers la ter­rasse. Je le regar­dai s’é­loi­gner — ce dos droit, cette démarche souple — et je pen­sai qu’il avait rai­son, bien sûr. Qu’il avait par­fai­te­ment rai­son. Que le monde réel était au-des­sus, pas en des­sous. Que les coups d’É­tat, les assas­si­nats, les alliances secrètes étaient plus impor­tants qu’un vide de deux mètres qua­rante sous un hôtel.

Et pour­tant.

*     *     *

La soi­rée se pro­lon­gea jus­qu’à minuit pas­sé. Le colo­nel de Bres­sac, le Fran­çais, but plus que de rai­son et se lan­ça dans une tirade sur l’Al­gé­rie que per­sonne ne vou­lait entendre et que Craw­ley, le Bri­tan­nique, écou­ta avec un sou­rire poli qui était une forme de cruau­té. Les femmes des hommes d’af­faires jor­da­niens s’é­taient regrou­pées dans un coin de la ter­rasse et par­laient de leurs enfants, de l’é­cole amé­ri­caine d’Am­man, du der­nier voyage à Bey­routh — cette Bey­routh de 1963 qui était encore la ville la plus libre du monde arabe, qui ne savait pas encore ce qui l’at­ten­dait. Le jour­na­liste du Times, un peu ivre, me coin­ça près de l’as­cen­seur et me deman­da si le roi Hus­sein avait « une vision pour la Jor­da­nie moderne ». Je répon­dis que le roi avait une vision pour chaque chose et que l’hô­tel en fai­sait par­tie, et il nota cela dans un car­net avec la gra­vi­té d’un homme qui croit tenir une citation.

Le capi­taine Zay­dan, l’homme du mukha­ba­rat, était par­ti sans que per­sonne ne le vît par­tir. Il avait cette facul­té — com­mune aux hommes de son métier — de dis­pa­raître d’un endroit sans y lais­ser de trace, comme une tache d’eau sur une pierre chaude.

Et Breit­ner ? Breit­ner avait dis­pa­ru aus­si, mais autre­ment. Je le cher­chai sur la ter­rasse, dans le lob­by, au bar. Il n’y était pas. J’al­lai véri­fier sa chambre — la porte était fer­mée, pas de lumière sous la porte. Je redes­cen­dis. Et c’est alors, en tra­ver­sant le lob­by désert à une heure du matin, les lumières tami­sées, le silence, que j’en­ten­dis le bruit.

Un bruit ténu, régu­lier, qui venait d’en bas. Un bruit de frappe. Métal contre pierre. Lent, patient, mesu­ré. Comme un cœur qui bat dans le sous-sol d’un bâti­ment neuf.

Je ne des­cen­dis pas. J’au­rais dû. Ou peut-être aurais-je dû mon­ter me cou­cher et oublier, comme Munir l’a­vait sug­gé­ré, comme Har­wood l’a­vait sug­gé­ré, comme tout homme sen­sé l’au­rait fait. Mais je res­tai là, debout dans le lob­by, dans la lumière dorée des appliques murales, à écou­ter Breit­ner frap­per sous mes pieds, dans les entrailles de l’hô­tel, avec la patience miné­rale de celui qui sait que la pierre fini­ra par céder.

Dehors, très loin, on enten­dit une sirène de police, puis une rafale d’arme auto­ma­tique — trois coups secs, sui­vis d’un silence —, puis plus rien. Amman la nuit. 1963. Un pays en équi­libre sur la pointe d’une aiguille, avec un roi de vingt-sept ans qui avait sur­vé­cu au poi­son et aux MiG, et un hôtel tout neuf bâti sur une col­line creuse.

Le bruit ces­sa. Le silence revint — mais un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, plus épais, comme si le sous-sol, en des­sous de moi, s’é­tait enfon­cé d’un cran dans la terre.

Je mon­tai me cou­cher. Demain, le roi viendrait.

Cha­pitre 6 — L’inauguration

Le 15 mars 1963 se leva sans nuages.

J’é­tais à l’hô­tel à six heures du matin, avant le per­son­nel, avant le soleil même, qui ne pas­sait la crête des col­lines de l’est qu’à six heures vingt à cette époque de l’an­née. Je véri­fiai tout. Les nappes du res­tau­rant — blanches, impec­cables, repas­sées la veille au fer à vapeur par Oum Kha­led, la res­pon­sable de la buan­de­rie, une femme qui trai­tait un faux pli comme une offense per­son­nelle. Les arran­ge­ments flo­raux — œillets blancs et rouges, le dra­peau jor­da­nien tra­duit en pétales, l’i­dée de Huda. Le tapis rouge, dérou­lé depuis la mar­quise d’en­trée jus­qu’au lob­by, un tapis de six mètres que nous avions fait venir de Bey­routh et qui don­nait à l’en­trée de l’hô­tel un air de pre­mière de cinéma.

Ahmad était déjà au bar, en train de polir les verres. Il avait pré­pa­ré trois cents coupes de cham­pagne — du Moët, impor­té par la valise diplo­ma­tique fran­çaise, une faveur du colo­nel de Bres­sac qui avait ses entrées chez le four­nis­seur de l’am­bas­sade. Les coupes étaient ali­gnées sur le comp­toir comme une armée de cris­tal, et Ahmad les ins­pec­tait une par une, les levant vers la lumière pour tra­quer les traces de doigts, les impu­re­tés, les bulles d’air dans le verre.

— S’il reste une seule trace sur une seule coupe, dis-je, je te ren­voie à Beyrouth.

— Si tu me ren­voies à Bey­routh, dit Ahmad, j’ouvre un bar sur la Cor­niche et je te vole tous tes clients.

Ce fut le der­nier moment léger de la journée.

*     *     *

Le roi arri­va à onze heures pré­cises. Un convoi de quatre véhi­cules — deux Mer­cedes noires, une Land Rover mili­taire devant, une autre der­rière — remon­ta l’al­lée d’ac­cès dans un gron­de­ment feu­tré de moteurs die­sel. Les sol­dats de la garde royale se déployèrent autour de l’en­trée avec la rapi­di­té silen­cieuse de gens qui font cela tous les jours et qui savent que chaque jour peut être le der­nier. Car c’é­tait cela, la vie de Hus­sein en 1963 : chaque sor­tie publique était un pari contre la mort, chaque poi­gnée de main un acte de cou­rage, chaque sou­rire une vic­toire rem­por­tée sur ceux qui avaient mis de l’a­cide dans ses gouttes nasales, envoyé des MiG sur son avion, posé des bombes dans le bureau de son pre­mier ministre.

Hus­sein sor­tit de la deuxième Mer­cedes. Il était petit — plus petit qu’on ne l’i­ma­gi­nait en voyant ses pho­to­gra­phies —, com­pact, avec un visage rond, des yeux noirs très vifs, et cette mous­tache fine qui lui don­nait l’air d’un jeune offi­cier de cava­le­rie dans un film bri­tan­nique. Il por­tait un cos­tume gris anthra­cite, une cra­vate rouge sombre, et des chaus­sures noires si bien cirées qu’on y voyait son reflet. Il avait vingt-sept ans. Il régnait depuis dix ans. Il avait sur­vé­cu à plus de ten­ta­tives d’as­sas­si­nat que la plu­part des hommes n’en comptent de rhumes dans une vie.

Je l’ac­cueillis au bas du tapis rouge. Il me ser­ra la main — une poi­gnée éton­nam­ment forte pour un homme de sa taille — et me regar­da dans les yeux avec cette atten­tion totale qui était, disait-on, son don le plus redou­table. Quand Hus­sein vous regar­dait, vous aviez l’im­pres­sion d’être la seule per­sonne au monde. C’é­tait, je sup­pose, la même qua­li­té qui lui per­met­tait de char­mer les pré­si­dents, de séduire les reines et de convaincre ses enne­mis de l’épargner.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Vous avez construit quelque chose de beau.

— Votre Majes­té. C’est votre vision qui l’a ren­du possible.

La for­mule était conve­nue, mais elle n’é­tait pas fausse. Sans la volon­té de Hus­sein, cet hôtel n’exis­te­rait pas. Sans son insis­tance pour que la Jor­da­nie eût un hôtel digne de ce nom — un hôtel qui pût accueillir des chefs d’É­tat, des délé­ga­tions inter­na­tio­nales, des jour­na­listes étran­gers sans qu’ils eussent à s’ex­cu­ser de l’a­dresse —, nous serions encore au Phi­la­del­phia Hotel avec ses robi­nets qui fuient et ses cafards dans les salles de bains.

La visite dura deux heures. Hus­sein par­cou­rut l’hô­tel du rez-de-chaus­sée au hui­tième étage, posant des ques­tions pré­cises — sur le nombre de chambres, sur l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau, sur le sys­tème de cli­ma­ti­sa­tion, sur la natio­na­li­té des employés — avec l’at­ten­tion détaillée d’un homme qui sait que les grands pro­jets échouent dans les détails. Il goû­ta le cock­tail d’Ah­mad — Le Cercle — et décla­ra qu’il était excellent, ce qui était vrai, et qu’il le ferait ser­vir au palais, ce qui ne se pro­dui­sit jamais. Il salua le per­son­nel, un par un, ser­rant les mains des femmes de chambre et des plon­geurs avec la même cour­toi­sie qu’il réser­vait aux ambas­sa­deurs. Et il pro­non­ça, dans le grand salon du pre­mier étage, un dis­cours bref qui disait en sub­stance que cet hôtel était la preuve que la Jor­da­nie avan­çait, que le royaume était moderne, ouvert, tour­né vers l’a­ve­nir — tout ce que les coups d’É­tat de Bag­dad et de Damas, les mani­fes­ta­tions dans les rues et les agents du mukha­ba­rat pos­tés dans le lob­by démen­taient à chaque instant.

Les applau­dis­se­ments furent nour­ris. Les pho­to­graphes cré­pi­tèrent. Le cham­pagne coula.

Et pen­dant tout ce temps, je cher­chais Breit­ner des yeux.

*     *     *

Il n’é­tait pas là.

Pas dans le grand salon. Pas au bar. Pas dans le lob­by, pas au res­tau­rant, pas sur la ter­rasse. Je véri­fiai sa chambre — la porte était entre­bâillée, la chambre vide, les plans tou­jours éta­lés par­tout, le lit tou­jours pas défait. Son pas­se­port était sur la table de nuit. Sa mal­lette n’é­tait pas là.

Je savais où il était.

Je ne pou­vais pas des­cendre — le roi était encore dans l’hô­tel, la céré­mo­nie bat­tait son plein, j’é­tais le direc­teur, ma place était ici, par­mi les invi­tés, le sou­rire aux lèvres, la coupe de cham­pagne à la main. Mais à chaque ins­tant, tan­dis que je ser­rais des mains et rece­vais des com­pli­ments, une par­tie de moi était ailleurs — en des­sous, dans le sous-sol, avec Breit­ner et sa mal­lette et son mètre ruban, devant un mur de béton qu’il avait peut-être déjà com­men­cé à entamer.

Le roi par­tit à treize heures. Le convoi redes­cen­dit l’al­lée, les sol­dats remon­tèrent dans leurs véhi­cules, et l’hô­tel, d’un coup, se dégon­fla — comme un pou­mon après une longue ins­pi­ra­tion. Le per­son­nel s’af­fais­sa. Ahmad s’as­sit der­rière son bar et se ver­sa un arak qu’il avait bien méri­té. Les ser­veurs com­men­cèrent à débar­ras­ser les coupes vides, les ser­viettes frois­sées, les mégots que des invi­tés avaient écra­sés dans les jar­di­nières mal­gré les cendriers.

Et moi, je des­cen­dis au sous-sol.

*     *     *

Le cou­loir de ser­vice était éclai­ré par les néons habi­tuels, leur bour­don­ne­ment bas, leur lumière ver­dâtre qui don­nait au béton brut l’ap­pa­rence d’un décor sous-marin. Je mar­chai jus­qu’à l’aile est — celle qui don­nait du côté de la Cita­delle, celle où Munir avait dit que les pioches ne vou­laient pas des­cendre. Le silence était com­pact. Au-des­sus de moi, les der­niers bruits de la récep­tion — un rire, un tin­te­ment de verre — par­ve­naient assour­dis, loin­tains, comme les sons d’un monde sépa­ré du mien par une épais­seur de pierre et de temps.

Je trou­vai Breit­ner au bout du cou­loir, là où les locaux tech­niques cédaient la place à un cul-de-sac — un mur de béton brut, sans ouver­ture, qui mar­quait la limite du sous-sol. Il était assis par terre, le dos contre le mur oppo­sé, sa mal­lette ouverte à côté de lui. Dans la mal­lette, je vis un mar­teau, un burin, une lampe torche, et le vieux feuillet plié — la carte ancienne avec ses cavi­tés en poin­tillés et son mot en carac­tères inconnus.

Le mur en face de lui por­tait des marques. Des impacts. Il avait frap­pé — pas long­temps, pas assez pour per­cer quoi que ce soit, mais suf­fi­sam­ment pour enta­mer la sur­face du béton sur quelques mil­li­mètres. De la pous­sière grise avait for­mé un petit tas au pied du mur, comme un mon­ti­cule de cendres.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je.

Il leva les yeux. Son visage, dans la lumière ver­dâtre des néons, avait une pâleur miné­rale, comme si le sous-sol avait com­men­cé à le recou­vrir de sa propre matière.

— Je l’en­tends, dit-il.

— Vous enten­dez quoi ?

— Le vide. L’es­pace der­rière ce mur. Il n’est pas silen­cieux, mon­sieur al-Kha­li­li. Il a un son. Pas un bruit — un son. Une fré­quence. Quelque chose de très bas, en des­sous du seuil de l’au­di­tion nor­male. Mais si vous posez votre main sur le mur et que vous fer­mez les yeux, vous le sen­tez. C’est comme une vibra­tion. Comme un battement.

— Ce sont les cana­li­sa­tions. La plom­be­rie. Les pompes de la chaufferie.

— Non. J’ai véri­fié. Les pompes sont à l’autre bout du sous-sol. Et leur fré­quence est dif­fé­rente — plus rapide, plus régu­lière. Ceci est plus lent. Plus ancien. Comme quelque chose qui respire.

Je m’ap­pro­chai du mur. Je posai ma main sur le béton. Il était froid — net­te­ment plus froid que le mur d’en face, net­te­ment plus froid que la tem­pé­ra­ture du sous-sol. Et sous ma paume, je sen­tis quelque chose. Pas une vibra­tion, pas un bat­te­ment — quelque chose de plus sub­til, de plus ambi­gu. Une sorte de pul­sa­tion — ou peut-être le sang dans mes propres doigts, ampli­fié par le contact avec la pierre froide, trom­pé par l’obs­cu­ri­té et la sug­ges­tion. Je ne savais pas. Je ne sais tou­jours pas.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je en reti­rant ma main. Le roi vient de par­tir. L’i­nau­gu­ra­tion est un suc­cès. L’hô­tel est ouvert. Et vous êtes dans mon sous-sol avec un mar­teau et un burin, en train d’at­ta­quer les murs d’un bâti­ment qui m’a été confié. Je vous demande de remon­ter, de ran­ger vos outils, et de ne plus des­cendre ici sans mon autorisation.

Il me regar­da. Et il dit, avec une dou­ceur que je ne lui connais­sais pas, une dou­ceur presque tendre :

— Vous l’a­vez sen­ti, n’est-ce pas ?

Je ne répon­dis pas. Je ramas­sai le mar­teau et le burin, les ran­geai dans la mal­lette, et lui ten­dis la main pour l’ai­der à se rele­ver. Il accep­ta. Sa main était glacée.

Nous remon­tâmes ensemble, en silence, par l’es­ca­lier de ser­vice. En pas­sant la porte du rez-de-chaus­sée, la lumière du jour nous frap­pa comme une gifle — cette lumière blanche d’Am­man, vio­lente, sans ombre, qui ren­dait tout visible et ne lais­sait rien se cacher. Breit­ner cli­gna des yeux, comme un homme qui revient d’un long séjour sous terre. Ce qu’il était, en un sens.

Dans le lob­by, les der­niers invi­tés pre­naient congé. Ahmad net­toyait le bar. Yous­sef pas­sait un chif­fon sur les marbres. Tout était nor­mal. L’hô­tel fonc­tion­nait. Le monde, au-des­sus, continuait.

Et quelque part en des­sous — dans l’é­pais­seur de la col­line, der­rière un mur de béton froid, dans un espace que per­sonne n’a­vait ouvert depuis des siècles ou des mil­lé­naires —, quelque chose conti­nuait aus­si. Quelque chose de patient, de miné­ral, de lent. Quelque chose qui avait le temps.

Cha­pitre 7 — Le vide

Il y a des déci­sions que l’on ne prend pas. Elles se prennent en vous, comme une fièvre qui monte sans qu’on sache quand elle a com­men­cé, et quand on s’en aper­çoit il est trop tard pour la faire redes­cendre. La déci­sion de per­cer le mur fut de cette nature. Je ne la pris pas. Elle se prit en moi, au cours de la nuit du 15 au 16 mars, dans l’in­som­nie épaisse qui sui­vit l’i­nau­gu­ra­tion, tan­dis que Huda dor­mait à côté de moi et que les bruits de la ville me par­ve­naient à tra­vers la fenêtre entrou­verte — un chien qui aboyait, un moteur au loin, l’ap­pel du muez­zin de Fajr à quatre heures et demie du matin, cette longue plainte qui monte dans le noir et qui dit, en sub­stance, que le monde recom­mence et que Dieu regarde.

Je me levai avant l’aube. Je me lavai le visage, bus un café que je pré­pa­rai dans la cui­sine sans allu­mer la lumière, et sor­tis dans la rue encore noire. Le tra­jet entre mon appar­te­ment et l’hô­tel pre­nait dix minutes à pied — dix minutes de des­cente le long d’une rue bor­dée de murs en pierre où grim­paient des jas­mins et des bou­gain­vil­liers. À cette heure, les rues étaient vides. Amman dor­mait, ou fai­sait semblant.

Je trou­vai Breit­ner dans le lob­by, assis dans un fau­teuil, sa mal­lette sur les genoux. Il ne dor­mait pas. Il atten­dait. Quand il me vit, il ne dit rien. Il se leva, et nous des­cen­dîmes ensemble, sans un mot, comme deux hommes qui se sont don­né ren­dez-vous sans avoir eu besoin de se le dire.

*     *     *

J’a­vais fait venir Salim, un ouvrier du ser­vice de main­te­nance — un jeune homme de Mada­ba, vingt-cinq ans, solide, dis­cret, qui m’é­tait loyal parce que je l’a­vais embau­ché quand per­sonne d’autre ne vou­lait de lui. Salim ne posait jamais de ques­tions. C’é­tait sa qua­li­té prin­ci­pale et peut-être son défaut. Il était là quand nous arri­vâmes au sous-sol, avec une masse, un burin, une barre à mine et une lampe à pétrole — j’a­vais deman­dé une lampe à pétrole plu­tôt qu’une lampe élec­trique, sans savoir pour­quoi, peut-être par un ins­tinct super­sti­tieux, l’i­dée qu’une flamme vivante serait plus appro­priée dans ce que nous allions ouvrir qu’un fais­ceau de néon.

Breit­ner exa­mi­na le mur. Il avait empor­té un sté­tho­scope — un ins­tru­ment médi­cal qu’il avait dû ache­ter Dieu sait où, peut-être à une phar­ma­cie du centre-ville, peut-être l’a­vait-il dans sa mal­lette depuis le début — et il le pla­qua contre le béton, écou­tant, dépla­çant l’embout de quelques cen­ti­mètres, écou­tant encore. Son visage, pen­dant cette aus­cul­ta­tion, avait la concen­tra­tion d’un méde­cin au che­vet d’un patient dont le diag­nos­tic est incertain.

— Ici, dit-il enfin, en tra­çant un rec­tangle au crayon sur le mur. L’é­pais­seur est moindre ici. Trente cen­ti­mètres au maxi­mum. Der­rière, c’est creux.

Salim me regar­da. J’ac­quies­çai. Il leva la masse.

Le pre­mier coup réson­na dans le sous-sol comme un coup de ton­nerre cap­tif. L’é­cho rou­la le long du cou­loir, rebon­dit contre les murs, et mit plu­sieurs secondes à mou­rir. Le béton avait tenu. Salim frap­pa de nou­veau. Et de nou­veau. Au cin­quième coup, une fis­sure appa­rut — une ligne noire, fine comme un che­veu, qui cou­rait du haut en bas du rec­tangle tra­cé par Breit­ner. Au sep­tième coup, un mor­ceau de béton se déta­cha et tom­ba au sol avec un bruit mat. Un trou appa­rut — de la taille d’un poing — et de ce trou sor­tit un souffle.

Non — pas un souffle. Un cou­rant d’air. Froid, humide, avec cette odeur que Breit­ner et les ouvriers de Munir avaient décrite : la pierre mouillée. Mais pas seule­ment. Il y avait autre chose dans cet air — quelque chose que je ne peux décrire qu’en recou­rant à une ana­lo­gie insuf­fi­sante : l’o­deur du temps. Pas l’o­deur de la décom­po­si­tion, qui est le temps de la matière orga­nique. Pas l’o­deur de la rouille, qui est le temps du métal. Une odeur miné­rale, anté­rieure, comme si l’air enfer­mé der­rière ce mur avait été scel­lé avant que l’air exté­rieur ne devînt ce qu’il est — comme s’il venait d’une époque où l’at­mo­sphère elle-même avait une autre composition.

C’est une pen­sée absurde. Je le sais. L’air est de l’air. Mais je raconte ce que j’ai sen­ti, et ce que j’ai sen­ti était cela : un air d’un autre temps.

Salim élar­git le trou. Les mor­ceaux de béton tom­baient dans l’obs­cu­ri­té de l’autre côté et, au lieu de heur­ter un sol immé­dia­te­ment, ils sem­blaient chu­ter — une frac­tion de seconde, peut-être deux, avant d’at­ter­rir avec un bruit étouf­fé, loin­tain, qui sug­gé­rait une profondeur.

Quand l’ou­ver­ture fut assez large pour qu’un homme pût s’y glis­ser, Breit­ner allu­ma la lampe à pétrole et l’ap­pro­cha du trou. La flamme vacilla — aspi­rée par le cou­rant d’air froid — et sa lumière, oran­gée, trem­blante, éclai­ra ce qui se trou­vait de l’autre côté.

*     *     *

Ce n’é­tait pas une pièce.

Ce n’é­tait pas un tun­nel, ni une cave, ni une citerne, ni aucune des struc­tures sou­ter­raines que l’ar­chéo­lo­gie de la région avait cata­lo­guées. C’é­tait un espace. Un espace d’une régu­la­ri­té trou­blante — des parois lisses, légè­re­ment incur­vées, comme l’in­té­rieur d’un œuf allon­gé, taillées dans une roche qui n’é­tait pas le cal­caire des col­lines d’Am­man mais quelque chose de plus sombre, de plus dense, une pierre noire vei­née de gris qui absor­bait la lumière de la lampe au lieu de la refléter.

Le sol — si l’on pou­vait par­ler de sol — était envi­ron deux mètres plus bas que le sous-sol de l’hô­tel. C’é­tait l’es­pace man­quant. Les deux mètres qua­rante de Breit­ner. Sauf que cet espace ne fai­sait pas deux mètres qua­rante de haut mais bien davan­tage — la voûte s’é­le­vait au-delà de ce que la lampe pou­vait éclai­rer, aspi­rant la lumière vers le haut dans une obs­cu­ri­té dense qui ne ren­dait rien. Et l’es­pace s’é­ten­dait laté­ra­le­ment — à gauche, à droite — au-delà du cercle de lumière, dans une pénombre qui sug­gé­rait des dimen­sions bien plus grandes que celles de l’hô­tel au-dessus.

L’air était immo­bile. Froid. Sec mal­gré l’o­deur de pierre mouillée. Et le silence — ce silence que Breit­ner avait dit entendre à tra­vers le mur — était effec­ti­ve­ment d’une qua­li­té sin­gu­lière. Pas une absence de bruit. Une pré­sence de silence. Quelque chose d’ac­tif, de volon­taire, comme si l’es­pace lui-même impo­sait le silence à tout ce qui y pénétrait.

— Mon Dieu, murmurai-je.

Ce furent les seuls mots que je pro­non­çai. Breit­ner, lui, ne dit rien. Il regar­dait. Son visage, éclai­ré par la lampe, avait une expres­sion que je n’a­vais vue sur aucun visage humain avant ce moment — ni joie, ni peur, ni sur­prise, mais quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance. Comme un homme qui retrouve un lieu qu’il connaît, un lieu qu’il a tou­jours connu sans y avoir jamais mis les pieds.

Il enjam­ba le rebord du trou et se lais­sa glis­ser de l’autre côté.

— Mon­sieur Breitner—

Mais il était déjà en bas. La lampe qu’il tenait à bout de bras pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les parois incur­vées, et je vis — ou crus voir — que ces parois n’é­taient pas entiè­re­ment lisses. Il y avait des marques. Pas des ins­crip­tions, pas des des­sins — des marques. Des séries de traits ver­ti­caux, gra­vés dans la pierre noire à inter­valles régu­liers, comme les encoches d’un bâton de comp­tage. Des mesures. Quel­qu’un, avant nous, avait mesu­ré cet espace. Avait comp­té quelque chose ici — des dis­tances, des jours, des années. Avait fait exac­te­ment ce que Breit­ner fai­sait depuis son arri­vée : mesu­rer, comp­ter, essayer de comprendre.

Breit­ner avan­ça dans l’obs­cu­ri­té. La lampe rape­tis­sa. Son ombre gran­dit sur les parois comme une figure de théâtre d’ombres — déme­su­rée, défor­mée, inhu­maine. Il s’é­loi­gnait du trou, de la lumière des néons du sous-sol, de moi. Il s’en­fon­çait dans quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue que je connaissais.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Revenez.

Il s’ar­rê­ta. Se retour­na. La flamme de sa lampe l’é­clai­rait par en des­sous, creu­sant ses orbites, agran­dis­sant son front, fai­sant de son visage un masque de lumière et d’ombre — un visage à double éclai­rage, comme les têtes ammo­nites de la Citadelle.

— Vous voyez ? dit-il. Sa voix réson­nait dans l’es­pace avec une réver­bé­ra­tion longue, pro­fonde, qui la fai­sait paraître venue de plus loin qu’elle ne l’é­tait. Les marques sur les parois. Quel­qu’un a déjà été ici. Quel­qu’un a mesu­ré. Et puis il est repar­ti, et on a tout refermé.

— Quand ?

— Je ne sais pas. Avant les Romains. Peut-être avant les Ammo­nites. Peut-être que c’est cela que les têtes à double visage gar­daient — l’en­trée de cet espace. Le seuil dont Giu­lia parlait.

Salim, res­té en haut avec moi, se tenait en retrait, le dos contre le mur du cou­loir. Il ne regar­dait pas par le trou. Il regar­dait le sol entre ses pieds. Ses lèvres bou­geaient — une prière, pro­ba­ble­ment, un ver­set, une pro­tec­tion contre ce que nous n’au­rions pas dû ouvrir.

— Reve­nez, dis-je à Breit­ner. Reve­nez maintenant.

Il revint. Len­te­ment. Pas à pas. Comme un homme qui quitte à regret un endroit où il se sent chez lui. Il esca­la­da le rebord du trou, remon­ta dans le sous-sol de l’hô­tel, et posa la lampe par terre. Sa main trem­blait. Pas de peur — d’ex­ci­ta­tion, de froid, ou de quelque chose d’autre que je ne pus identifier.

Nous res­tâmes tous les trois dans le cou­loir du sous-sol, sous les néons bour­don­nants, devant le trou noir dans le mur, et per­sonne ne par­la pen­dant un long moment. L’air froid mon­tait de l’ou­ver­ture comme une haleine, régu­lière, patiente, et je pen­sai — mal­gré moi, mal­gré ma for­ma­tion suisse, mal­gré mon ratio­na­lisme d’hô­te­lier — que l’es­pace que nous venions d’ou­vrir n’é­tait pas content d’être ouvert. Qu’il n’é­tait pas mécon­tent non plus. Qu’il s’en moquait. Qu’il avait atten­du si long­temps que quelques humains de plus ou de moins ne chan­geaient rien à son attente.

— Qu’est-ce qu’on fait ? deman­dai-je enfin.

Breit­ner ran­gea la lampe dans sa mal­lette. Il essuya la pous­sière de béton sur ses mains. Et il dit :

— On se tait. On revient demain. Et on mesure.

Cha­pitre 8 — Ce que dit Giulia

Je ne revins pas le len­de­main. Ni le sur­len­de­main. Quelque chose en moi avait besoin de dis­tance — pas avec l’es­pace lui-même, mais avec ce que j’a­vais res­sen­ti en le décou­vrant. Cette recon­nais­sance sur le visage de Breit­ner. Ce silence qui avait une den­si­té. Cet air d’un autre temps. Je n’é­tais pas un homme de mys­tères. J’é­tais un hôte­lier. Mon tra­vail consis­tait à rendre les sur­faces agréables, à lis­ser les aspé­ri­tés du réel, à faire en sorte que les clients trou­vassent le monde — ou du moins l’é­tage où ils dor­maient — un peu meilleur qu’ils ne l’a­vaient lais­sé. Ce qui se trou­vait sous les sur­faces ne me regar­dait pas. Ne m’a­vait jamais regardé.

Et pour­tant je ne pou­vais pas dormir.

Ou plu­tôt : je dor­mais, mais mal, tra­ver­sé de rêves que je ne me rap­pe­lais pas au réveil et qui me lais­saient un goût de pierre dans la bouche — lit­té­ra­le­ment, comme si j’a­vais mâché du cal­cite pen­dant la nuit. Huda me deman­da si j’é­tais malade. Je dis que non. Les enfants me regar­dèrent au petit-déjeu­ner avec cette atten­tion impla­cable des enfants qui savent que leurs parents mentent mais n’ont pas encore les mots pour le dire. Tarek, mon fils de huit ans, me deman­da pour­quoi mes mains sen­taient la terre. Je les avais pour­tant lavées trois fois.

Au troi­sième jour, je mon­tai à la Citadelle.

*     *     *

Giu­lia Man­ci­ni tra­vaillait dans une tran­chée au sud-est du temple d’Her­cule, là où les fouilles avaient mis au jour, les années pré­cé­dentes, les ves­tiges d’un mur ammo­nite sous les fon­da­tions romaines. Elle était age­nouillée dans la terre rouge, un pin­ceau à la main, en train de déga­ger avec une patience de den­tiste un objet que je ne pou­vais pas dis­tin­guer depuis le bord de la tran­chée. Trois ouvriers jor­da­niens tra­vaillaient à quelques mètres d’elle, pel­le­tant de la terre dans des seaux qu’un qua­trième remon­tait au moyen d’une corde.

Je l’ap­pe­lai. Elle leva la tête, plis­sa les yeux dans le soleil — elle ne por­tait pas de cha­peau, ses che­veux noirs étaient pou­drés de terre —, et me fit signe de des­cendre. Je refu­sai. J’a­vais assez des­cen­du. Elle remon­ta, s’es­suya les mains sur son pan­ta­lon, et nous allâmes nous asseoir à l’ombre du musée archéo­lo­gique, sur un banc de pierre d’où l’on voyait toute la ville.

— Breit­ner vous a par­lé, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Breit­ner m’a montré.

— Mon­tré quoi ?

Je lui racon­tai. Le mur per­cé. L’es­pace der­rière. Les parois de pierre noire, incur­vées, lisses. Les marques — ces traits ver­ti­caux gra­vés à inter­valles régu­liers. L’air froid, l’o­deur, le silence. Je lui racon­tai tout, en arabe d’a­bord, puis en fran­çais quand l’a­rabe ne suf­fi­sait plus — quand il fal­lait des mots pour ce qui n’a­vait pas de forme pré­cise, ce flot­te­ment entre le réel et l’i­nex­pli­cable que le fran­çais, langue de Des­cartes et de Ner­val, savait mieux accueillir que l’a­rabe, langue de certitude.

Giu­lia écou­ta sans m’in­ter­rompre. Elle fumait ses ciga­rettes ita­liennes — des Nazio­na­li, au paquet bleu — et la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile de midi, un fil gris sur le ciel blanc. Quand j’eus ter­mi­né, elle écra­sa son mégot sous sa semelle et dit :

— Ce n’est pas la pre­mière fois.

— Com­ment ça ?

— Ce n’est pas la pre­mière fois qu’on trouve des espaces sou­ter­rains inex­pli­qués dans cette ville. En 1930, quand les Ita­liens ont com­men­cé les fouilles ici, sur la Cita­delle, ils ont décou­vert un réseau de gale­ries sous le palais omeyyade. Des gale­ries qui ne cor­res­pon­daient à rien — ni aque­ducs, ni citernes, ni pas­sages défen­sifs. Des gale­ries taillées dans une roche qui n’é­tait pas la roche locale. Ils ont fait un rap­port, et le rap­port a été clas­sé. Per­sonne n’en a reparlé.

— Vous l’a­vez lu ?

— J’ai essayé de le lire. Il est dans les archives du Dépar­te­ment des anti­qui­tés, au minis­tère, mais les pages clés manquent. Quel­qu’un les a reti­rées. Ou elles ont été reti­rées par le temps — les archives, à Amman, sont dans un état qui ferait pleu­rer un biblio­thé­caire. Mais j’ai trou­vé des notes per­son­nelles d’un des archéo­logues ita­liens — un cer­tain Gia­co­mo Fer­ret­ti — qui décrit ce qu’il a vu dans ces gale­ries. Et ce qu’il décrit res­semble beau­coup à ce que vous me racon­tez. Des parois de pierre sombre. Des marques gra­vées. Un silence anormal.

Elle allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains ne trem­blaient pas. Les miennes, oui, et je les cachai en les enfon­çant dans mes poches.

— Fer­ret­ti a essayé de com­prendre ce qu’il voyait, conti­nua-t-elle. Il a mesu­ré les gale­ries, rele­vé les marques, pré­le­vé des échan­tillons de la roche. Et puis il est ren­tré à Rome, il a rédi­gé un rap­port pré­li­mi­naire, et il est mort six mois plus tard. Une pneu­mo­nie, d’a­près les archives de l’u­ni­ver­si­té. Il avait trente-huit ans. En bonne santé.

— Vous n’êtes pas en train de sug­gé­rer que—

— Je ne sug­gère rien. Je vous rap­porte des faits. Fer­ret­ti est mort. Son rap­port com­plet n’a jamais été publié. Les gale­ries qu’il a décou­vertes ont été refer­mées — par qui, quand, je ne sais pas. Quand je suis arri­vée ici en 1960, per­sonne ne savait de quoi je par­lais quand je les évo­quais. Les ouvriers jor­da­niens, si — les vieux, ceux qui avaient tra­vaillé avec les Ita­liens. Ils se sou­ve­naient. Mais ils ne vou­laient pas en parler.

*     *     *

Nous res­tâmes silen­cieux un moment. En contre­bas, la ville bour­don­nait de sa vie quo­ti­dienne — les klaxons, les cris des mar­chands ambu­lants, le gron­de­ment des camions mili­taires qui remon­taient vers les casernes du Nord. Des enfants jouaient dans les ruines du théâtre romain, leurs voix mon­tant jus­qu’à nous, claires, aiguës, insou­ciantes, comme si les pierres sur les­quelles ils grim­paient n’a­vaient pas deux mille ans et n’é­taient pas han­tées par les accla­ma­tions de foules disparues.

— Giu­lia, dis-je. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a sous cette ville ?

Elle tira lon­gue­ment sur sa ciga­rette. Et puis elle par­la — pas comme une scien­ti­fique, pas comme une archéo­logue qui pré­sente une hypo­thèse, mais comme une femme qui a long­temps réflé­chi à quelque chose et qui sait que ce qu’elle va dire ne sera pas cru.

— Vous connais­sez l’his­toire d’Am­man, Nas­ser. Vous savez que cette ville a été habi­tée pen­dant des mil­lé­naires — les Ammo­nites, les Grecs, les Romains, les Omeyyades. Et puis, vers 1300, elle a dis­pa­ru. Pas détruite. Pas conquise. Vidée. Six siècles de rien. Et per­sonne ne sait pour­quoi. Les his­to­riens disent que les reve­nus ont décli­né, que les routes com­mer­ciales se sont dépla­cées, que la popu­la­tion s’est dis­per­sée. C’est vrai. Mais ce n’est pas suf­fi­sant. Des dizaines de villes ont connu des déclins éco­no­miques sans dis­pa­raître pen­dant six siècles. Il faut autre chose. Il faut une rai­son pour que les gens non seule­ment s’en aillent, mais ne reviennent pas. Pen­dant six cents ans, ne reviennent pas.

— Et vous pen­sez que la rai­son est sous la ville.

— Je pense que la ville est construite sur quelque chose. Quelque chose de très ancien. Plus ancien que les Ammo­nites — peut-être aus­si ancien que les sta­tues de ‘Ain Gha­zal, ces figures néo­li­thiques qu’on a trou­vées à huit kilo­mètres d’i­ci, qui datent de neuf mille ans. Ou plus ancien encore. Quelque chose qui a été creu­sé — ou qui exis­tait natu­rel­le­ment et qui a été amé­na­gé — dans la roche sous les col­lines. Et ce quelque chose a un effet. Pas un effet phy­sique, pas un dan­ger concret — un effet plus sub­til. Un malaise. Une répul­sion. Quelque chose qui fait que les gens, à cer­taines époques, ne veulent plus vivre ici. Qui fait que les ouvriers refusent de creu­ser. Qui fait que les pioches ne veulent pas des­cendre, comme l’a dit votre ingénieur.

— Ce n’est pas très scientifique.

— Non. Ce n’est pas scien­ti­fique du tout. C’est pour ça que je ne l’ai jamais écrit dans un rap­port. Mais c’est ce que les fouilles m’ont appris en trois ans ici. Il y a une couche, sous cette ville, que l’ar­chéo­lo­gie ne sait pas nom­mer. Pas une strate géo­lo­gique. Pas un hori­zon cultu­rel. Quelque chose d’autre. Un espace. Votre ami Breit­ner a mis le doigt des­sus — ou plu­tôt le mar­teau — en per­çant le mur de votre sous-sol. Ce qu’il a trou­vé n’est pas une ano­ma­lie. C’est le fon­de­ment. C’est ce sur quoi tout le reste a été bâti. Et pério­di­que­ment, quand ce fon­de­ment se rap­pelle à ceux qui vivent au-des­sus, ceux-ci s’en vont. Ils ne savent pas pour­quoi. Ils partent, c’est tout. Et la ville se vide.

— Et puis les gens reviennent.

— Et puis les gens reviennent. Parce que la mémoire est courte. Parce que les col­lines sont belles. Parce que l’emplacement est stra­té­gique. Parce qu’un roi a besoin d’une capi­tale et qu’un pays a besoin d’un hôtel. Et le cycle recommence.

Elle écra­sa sa ciga­rette. La troi­sième, ou la qua­trième — j’a­vais per­du le compte.

— Les têtes à double visage, dis-je. Les sta­tues ammo­nites. Vous croyez qu’elles gar­daient l’en­trée de cet espace ?

— Je crois qu’elles regar­daient dans deux direc­tions pour une rai­son. Le haut et le bas. La sur­face et ce qui est des­sous. Le visible et l’in­vi­sible. Les Ammo­nites savaient. Ils vivaient avec. Ils avaient trou­vé un équi­libre — une manière de coexis­ter avec ce qui était sous leurs pieds. Et puis cet équi­libre s’est rom­pu. Et la ville s’est vidée.

*     *     *

Je redes­cen­dis de la Cita­delle en fin d’a­près-midi. Le soleil décli­nait. Les ombres des col­lines s’al­lon­geaient sur la ville comme des doigts. Je mar­chais dans les rues du centre, par­mi les pas­sants, les mar­chands, les sol­dats en per­mis­sion, les éco­liers en uni­forme, et je les regar­dais — tous ces gens qui vivaient sur le dos d’une bête endor­mie, qui mar­chaient sur le toit d’un espace qu’ils igno­raient, qui fai­saient leur mar­ché et pre­naient leur café et dis­cu­taient de poli­tique et de foot­ball au-des­sus de quelque chose qui n’a­vait pas de nom.

Et je pen­sai : c’est cela, un hôtel. Un hôtel est un bâti­ment qui recouvre quelque chose. Qui offre une sur­face lisse — des draps propres, des marbres cirés, un sou­rire à la récep­tion — pour que les gens n’aient pas à pen­ser à ce qui se trouve en des­sous. À la plom­be­rie, aux fon­da­tions, aux cafards dans les murs, aux secrets dans les caves. Le direc­teur d’un hôtel est un homme qui gère la sur­face. Et je m’é­tais juré, en accep­tant ce poste, de ne jamais regar­der en dessous.

Mais Breit­ner m’a­vait fait des­cendre. Breit­ner, avec ses plans et son mètre ruban et ses yeux de cal­caire, m’a­vait tiré par la main dans le sous-sol de mon propre bâti­ment et m’a­vait mon­tré ce que je ne vou­lais pas voir. Et main­te­nant, je ne pou­vais plus remon­ter. Pas vrai­ment. Pas com­plè­te­ment. Une par­tie de moi res­te­rait tou­jours en bas, dans cet espace de pierre noire, à écou­ter le silence qui avait une forme.

En arri­vant à l’hô­tel, je trou­vai Ahmad au bar, seul, en train de lire un jour­nal. Il leva les yeux et dit :

— L’ar­chi­tecte est au sous-sol.

— Depuis quand ?

— Depuis ce matin. Il est des­cen­du à huit heures avec sa lampe et son car­net. Il n’est pas remon­té. Yous­sef lui a appor­té un thé à midi. Il dit que l’ar­chi­tecte mesu­rait les murs avec un mètre ruban. Les murs d’en bas, pas les nôtres. Et qu’il par­lait tout seul. En allemand.

Je ne des­cen­dis pas. Pas ce soir-là. Je res­tai au bar avec Ahmad, je bus un café, puis un arak, puis un autre café, et nous par­lâmes de choses ordi­naires — du match de foot­ball entre l’é­quipe d’Am­man et celle d’Ir­bid, du prix des tomates au mar­ché, de la fille d’Ah­mad qui allait se marier au mois de juin. Des choses de sur­face. Des choses de vivants. Et en des­sous de nous, dans l’é­pais­seur de la col­line, Breit­ner mesurait.

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