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La ville creuse — Cha­pitres 9 à 12

La ville creuse — Cha­pitres 9 à 12

La ville creuse

La ville creuse

Cha­pitres 9 à 12

Cha­pitre 9 — Harwood

Har­wood vint me trou­ver le len­de­main, un jeu­di. Pas au bar, pas au lob­by — dans mon bureau, au pre­mier étage, une pièce que je fer­mais rare­ment à clé et où il s’é­tait ins­tal­lé avant mon arri­vée, assis dans mon fau­teuil, der­rière mon bureau, avec cette désin­vol­ture sou­ve­raine qui était sa façon d’oc­cu­per l’es­pace d’au­trui. Il lisait un dos­sier qu’il refer­ma à mon entrée — je ne vis pas ce que c’é­tait — et me sou­rit comme si c’é­tait moi qui le déran­geais chez lui.

— Nas­ser. Asseyez-vous.

— C’est mon bureau, mon­sieur Harwood.

— Rai­son de plus pour vous asseoir confortablement.

Il se leva, me céda le fau­teuil avec un geste de cour­toi­sie exa­gé­rée, et prit la chaise en face. Il por­tait sa tenue habi­tuelle — che­mise en lin, pan­ta­lon de toile claire, mocas­sins — et il avait cet air frais, repo­sé, impec­ca­ble­ment rasé des hommes qui dorment bien parce qu’ils ont la conscience suf­fi­sam­ment flexible pour ne pas être déran­gée par les détails.

— Votre archi­tecte a per­cé un mur dans le sous-sol, dit-il.

Je ne deman­dai pas com­ment il le savait. C’eût été naïf. Har­wood savait tout ce qui se pas­sait dans un rayon de trois cercles autour de l’am­bas­sade amé­ri­caine, et l’hô­tel Al Urdon était dans ce rayon.

— Oui, dis-je.

— Et il a trou­vé quelque chose.

— Oui.

— Et vous, Nas­ser — vous l’a­vez vu aussi ?

— Oui.

Un silence. Har­wood croi­sa les jambes, ajus­ta le pli de son pan­ta­lon — un geste méca­nique, une manière de gagner du temps ou de me faire com­prendre qu’il avait tout le temps du monde.

— J’ai une ques­tion à vous poser, dit-il. Et j’ai­me­rais que vous y répon­diez hon­nê­te­ment, en tant qu’­homme, pas en tant que direc­teur d’hô­tel. D’accord ?

— D’ac­cord.

— Qu’est-ce que vous avez senti ?

La ques­tion me prit au dépour­vu. Je m’at­ten­dais à des injonc­tions — refer­mez le mur, expul­sez Breit­ner, oubliez ce que vous avez vu. Pas à cela. Pas à cette curio­si­té nue, presque intime.

— J’ai sen­ti du froid, dis-je. De l’air froid. Et une odeur de pierre mouillée. Et un silence qui n’é­tait pas normal.

— Pas nor­mal comment ?

— Un silence qui avait un poids. Comme s’il occu­pait l’es­pace, au lieu d’être l’ab­sence de bruit. Je ne sais pas com­ment l’ex­pli­quer autrement.

Har­wood hocha la tête. Len­te­ment. Comme un homme qui entend confir­mer ce qu’il sait déjà.

— Nas­ser, dit-il. Je vais vous racon­ter quelque chose que je ne suis pas auto­ri­sé à vous racon­ter. Je le fais parce que je vous estime, parce que cet hôtel est un endroit que j’aime bien, et parce que je crois que vous avez le droit de savoir avant de prendre votre décision.

Il se leva, alla à la fenêtre, regar­da la ville un moment — les col­lines blanches, la Cita­delle au loin, les antennes de radio, les mina­rets. Puis il se retour­na vers moi.

— Quand les Bri­tan­niques admi­nis­traient la Trans­jor­da­nie, dans les années vingt et trente, ils ont fait des rele­vés topo­gra­phiques sys­té­ma­tiques du pays. Des rele­vés très com­plets — géo­dé­siques, géo­lo­giques, hydro­lo­giques. Ils car­to­gra­phiaient tout. C’é­tait leur manière de pos­sé­der un ter­ri­toire : le mesu­rer. Par­mi ces rele­vés, il y en a un — un rap­port géo­lo­gique de 1934, clas­sé secret à l’é­poque et jamais déclas­si­fié — qui concerne les col­lines d’Am­man. Ce rap­port note l’exis­tence, sous plu­sieurs des sept col­lines, d’a­no­ma­lies dans la struc­ture géo­lo­gique. Des cavi­tés. Des espaces vides, de dimen­sions variables, à des pro­fon­deurs allant de cinq à vingt mètres sous la sur­face. Le rap­port les attri­bue à des phé­no­mènes kars­tiques — des dis­so­lu­tions natu­relles du cal­caire par l’eau sou­ter­raine, rien de mys­té­rieux. Mais il note aus­si — et c’est là que ça devient inté­res­sant — que cer­taines de ces cavi­tés pré­sentent des parois de com­po­si­tion miné­ra­lo­gique dif­fé­rente de la roche envi­ron­nante. Une roche plus sombre, plus dense. Non identifiée.

— Com­ment connais­sez-vous ce rapport ?

— Parce que mon pré­dé­ces­seur à l’am­bas­sade, un homme nom­mé Sco­field, l’a obte­nu des Bri­tan­niques en 1957, dans le cadre d’un échange de ren­sei­gne­ments. La géo­lo­gie du sous-sol d’Am­man inté­res­sait Washing­ton pour des rai­sons que vous pou­vez devi­ner — en cas de conflit, il est utile de savoir ce qu’il y a sous une capi­tale alliée. Des abris. Des tun­nels. Des points faibles. Sco­field a lu le rap­port et l’a clas­sé sans suite. Mais il a ajou­té une note manus­crite en marge que j’ai trou­vée quand j’ai repris son bureau. La note dit ceci — je la cite de mémoire : « Les ano­ma­lies signa­lées sous les col­lines 2 et 3 méritent une inves­ti­ga­tion dis­crète. La com­po­si­tion des parois ne cor­res­pond à aucune for­ma­tion géo­lo­gique connue dans la région. Recom­mande enquête tech­nique avant toute construc­tion majeure dans ces secteurs. »

— Les col­lines 2 et 3, dis-je. Le deuxième et le troi­sième cercle. L’emplacement de l’hôtel.

— L’emplacement de l’hôtel.

Je res­tai silen­cieux un moment. Dehors, un appel à la prière s’é­le­va — celui de la mos­quée du roi Abdal­lah, la plus proche — et sa mélo­pée cou­vrit les bruits de la rue pen­dant quelques ins­tants, impo­sant son propre silence par-des­sus celui de la ville.

— Pour­quoi me racon­tez-vous tout cela, mon­sieur Harwood ?

— Parce que je veux que vous refer­miez ce mur.

Il dit cela avec une dou­ceur qui n’a­vait rien de mena­çant. C’é­tait la dou­ceur d’un homme qui for­mule une requête, pas un ordre. Mais der­rière la dou­ceur, il y avait quelque chose de ferme — une déter­mi­na­tion qui ne venait pas de Har­wood lui-même mais de quelque chose de plus grand que lui, une ins­ti­tu­tion, un pays, une logique qui dépas­sait la conver­sa­tion entre deux hommes dans un bureau d’hôtel.

— Refer­mer le mur, répétai-je.

— Refer­mer le mur. Rebou­cher. Faire comme si rien ne s’é­tait pas­sé. Et deman­der à votre archi­tecte de prendre le pro­chain vol pour Zurich.

— Pour­quoi ?

— Parce que ce qui est sous cet hôtel — ce qui est sous cette ville — ne nous concerne pas. Pas moi, pas vous, pas Breit­ner, pas Giu­lia Man­ci­ni. Ça ne concerne per­sonne de vivant. C’est quelque chose d’an­cien, d’i­nerte, et d’i­nof­fen­sif tant qu’on le laisse tran­quille. Mais si on l’ouvre, si on le mesure, si on le car­to­gra­phie, si on écrit des rap­ports et qu’on les publie — alors ça devient un pro­blème. Pas un pro­blème géo­lo­gique. Un pro­blème politique.

— Poli­tique ?

— Nas­ser. Nous sommes en 1963. La Jor­da­nie est un pays jeune, fra­gile, mena­cé de toutes parts. Le roi Hus­sein tient le pays à bout de bras, avec l’aide amé­ri­caine, avec le sou­tien dis­cret d’Is­raël, avec la loyau­té de ses Bédouins. Tout repose sur une idée : que la Jor­da­nie est un pays moderne, stable, tour­né vers l’a­ve­nir. Que c’est un pays où l’on construit des hôtels, pas un pays où l’on creuse des mys­tères. Si demain quel­qu’un annonce qu’il y a, sous la capi­tale, un réseau de cavi­tés inex­pli­quées, d’o­ri­gine incon­nue, avec des parois de roche non iden­ti­fiée et des marques que per­sonne ne peut lire — qu’est-ce qui se passe ? Les jour­naux s’en emparent. Les nas­sé­riens y voient un signe de plus que la Jor­da­nie est un pays arrié­ré, super­sti­tieux, indigne de la moder­ni­té arabe. Les archéo­logues débarquent. Les tou­ristes affluent — ou fuient. Et le roi, qui vient d’i­nau­gu­rer un hôtel pour mon­trer que tout va bien, se retrouve avec un mys­tère sous les pieds qui dit exac­te­ment le contraire.

Il fit une pause. Puis :

— Il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas trou­ver, Nas­ser. Pas parce qu’elles sont dan­ge­reuses. Mais parce qu’elles com­pliquent le récit. Et le récit, en ce moment, a besoin d’être simple. La Jor­da­nie avance. Le roi est fort. L’hô­tel est beau. C’est le récit dont nous avons tous besoin — vous, moi, Hus­sein, l’A­mé­rique. Et ce récit ne laisse pas de place à un trou dans le sous-sol.

*     *     *

Je l’é­cou­tai. J’é­cou­tai chaque mot, et chaque mot était rai­son­nable, et chaque argu­ment était fon­dé, et je savais — avec la cer­ti­tude tran­quille d’un homme qui a pas­sé vingt ans à gérer des sur­faces — que Har­wood avait rai­son. Qu’il fal­lait rebou­cher. Qu’il fal­lait oublier. Que le récit avait besoin d’être simple.

Et pour­tant.

— Mon­sieur Har­wood, dis-je. Vous m’a­vez deman­dé de vous répondre en tant qu’­homme, pas en tant que direc­teur d’hô­tel. Je vais vous rendre la pareille. Vous me dites de refer­mer le mur. Très bien. Mais vous ne pou­vez pas me deman­der de faire comme si je n’a­vais rien vu. J’ai posé ma main sur la paroi de cet espace. J’ai sen­ti le froid. J’ai enten­du le silence. Et je sais — pas en tant que direc­teur, mais en tant qu’­homme, en tant qu’Am­ma­nais, en tant que fils de cette ville — que ce qui est en des­sous n’est pas un pro­blème poli­tique. C’est quelque chose d’autre. Quelque chose qui était là avant nous et qui sera là après nous. Et ce quelque chose, mon­sieur Har­wood, ne se sou­cie pas du récit.

Har­wood me regar­da. Son sou­rire — ce sou­rire amé­ri­cain, large, appré­cia­teur — avait dis­pa­ru. Il me regar­dait avec quelque chose qui res­sem­blait, pour la pre­mière fois, à du res­pect. Ou peut-être à de l’in­quié­tude. Les deux se res­semblent, chez cer­tains hommes.

— Je sais, dit-il dou­ce­ment. C’est bien pour cela qu’il faut refermer.

Il se leva. Alla à la porte. Se retourna.

— Nas­ser. Votre archi­tecte. Vous avez véri­fié auprès de la firme Hol­zer & Wen­ger qu’il était bien celui qu’il pré­ten­dait être ?

— Non.

— Vous devriez.

Il sor­tit. Je res­tai seul dans mon bureau, avec l’ap­pel à la prière qui s’a­che­vait, les bruits de la rue qui reve­naient, et quelque part en des­sous de moi, dans l’é­pais­seur de la col­line, Breit­ner qui mesu­rait le vide avec un mètre ruban, dans le silence, dans le noir, avec la patience d’un homme qui a toute l’é­ter­ni­té devant lui — ou qui la cherche.

Cha­pitre 10 — Le retour de Breitner

Deux jours pas­sèrent. Deux jours pen­dant les­quels je fis mon métier — accueillir les clients, véri­fier les comptes, super­vi­ser le ser­vice, sou­rire. L’hô­tel avait trou­vé son rythme. Les réser­va­tions affluaient. L’i­nau­gu­ra­tion avait pro­duit son effet : les ambas­sades nous envoyaient leurs visi­teurs, les hommes d’af­faires de pas­sage à Amman deman­daient le Al Urdon en prio­ri­té, et le Jor­dan Times avait publié un article élo­gieux sur la cui­sine de Faris, ce qui avait rem­pli le res­tau­rant trois soirs de suite. Tout allait bien. Tout allait exac­te­ment comme je l’a­vais voulu.

Et Breit­ner vivait dans mon sous-sol.

Pas lit­té­ra­le­ment — il remon­tait dor­mir quelques heures dans sa chambre, se dou­chait, chan­geait de che­mise. Mais l’es­sen­tiel de ses jour­nées, et une par­tie de ses nuits, il les pas­sait de l’autre côté du mur, dans l’es­pace de pierre noire, avec sa lampe à pétrole, son mètre ruban et son car­net. Yous­sef, le gar­çon d’é­tage, lui des­cen­dait des pla­teaux-repas — du pain, du fro­mage, du thé, des olives — et les remon­tait à moi­tié enta­més. Salim, l’ou­vrier, avait ins­tal­lé une échelle de for­tune pour faci­li­ter la des­cente et refu­sait désor­mais d’al­ler plus loin que le rebord du trou. Il disait que l’air d’en bas lui don­nait des maux de tête. Je crois qu’il avait peur, mais Salim était un homme de Mada­ba, et les hommes de Mada­ba n’ad­mettent pas la peur — ils l’ap­pellent pru­dence, ce qui revient au même mais sonne mieux.

Je ne des­cen­dis pas. Je résis­tai. Chaque matin, en tra­ver­sant le lob­by pour aller à mon bureau, je pas­sais devant la porte du sous-sol et je sen­tais — ou croyais sen­tir — un cou­rant d’air froid qui fil­trait sous la porte, une haleine de pierre, un appel muet. Et chaque matin, je conti­nuais mon che­min, je mon­tais l’es­ca­lier, j’ou­vrais mon bureau, je m’as­seyais der­rière ma table et je fai­sais ce que font les direc­teurs d’hô­tel : je main­te­nais la surface.

*     *     *

Le troi­sième jour — nous étions le 20 mars —, Breit­ner remonta.

Je le vis d’a­bord de loin, depuis la récep­tion, comme une sil­houette qui émer­geait de l’es­ca­lier de ser­vice. Il mar­chait len­te­ment, avec cette démarche un peu raide des gens qui sont res­tés long­temps dans une pos­ture incon­for­table — accrou­pis, age­nouillés, cour­bés sous un pla­fond bas. Il tenait son car­net dans une main et sa lampe éteinte dans l’autre. Sa che­mise était tachée de pous­sière noire — pas la pous­sière grise du béton, une pous­sière plus sombre, plus fine, celle de la roche incon­nue — et ses che­veux, d’or­di­naire cou­pés court et dis­ci­pli­nés, étaient en désordre, comme s’il avait pas­sé la main dedans des cen­taines de fois en réfléchissant.

Mais c’est son visage qui me frappa.

Il avait chan­gé. Pas de manière spec­ta­cu­laire — pas amai­gri, pas vieilli, pas mar­qué par une épreuve visible. Chan­gé autre­ment. Comme si une ten­sion qui avait habi­té ses traits depuis son arri­vée — cette cris­pa­tion de l’homme qui cherche — s’é­tait relâ­chée. Son visage était lisse. Calme. Presque serein. Et ses yeux — ces yeux gris pâle, enfon­cés, qui avaient eu jusque-là l’in­ten­si­té de forets méca­niques — avaient une dou­ceur nou­velle, une sorte de dis­tance, comme s’ils regar­daient le monde depuis un endroit légè­re­ment en retrait de la sur­face des choses.

Il vint s’as­seoir au bar. Ahmad, sans qu’il eût besoin de deman­der, lui ser­vit un arak et un verre d’eau. Breit­ner but l’eau d’a­bord, d’un trait, puis l’a­rak, par petites gor­gées, en regar­dant devant lui avec cette séré­ni­té qui m’in­quié­tait plus que n’im­porte quelle agitation.

Je m’as­sis à côté de lui.

— Alors ? dis-je.

Il ouvrit son car­net. Les pages étaient cou­vertes de chiffres, de cro­quis, de nota­tions. Il les feuille­ta len­te­ment, comme un homme qui relit un jour­nal intime avant de le confier à quelqu’un.

— L’es­pace est plus grand que je ne le pen­sais, dit-il. Il s’é­tend sous toute l’aile est de l’hô­tel, et pro­ba­ble­ment au-delà — vers la Cita­delle. Je n’ai pas pu en atteindre les limites. Dans la direc­tion nord-est, les parois s’é­vasent et le pla­fond monte, et l’obs­cu­ri­té devient si épaisse que la lampe n’y suf­fit plus. On dirait que l’es­pace s’é­lar­git à mesure qu’on s’é­loigne du point d’en­trée — comme un enton­noir inver­sé, ou comme les branches d’un arbre qui partent d’un tronc unique.

— Et les marques ?

— Les marques sont par­tout. Des séries de traits ver­ti­caux, gra­vées dans la pierre à hau­teur d’homme. J’en ai comp­té plus de trois mille sur les parois acces­sibles. Elles ne sont pas déco­ra­tives. Ce sont des mesures — des uni­tés de lon­gueur, ou de temps, ou de quelque chose d’autre que je ne com­prends pas. Mais elles sont régu­lières. Espa­cées avec une pré­ci­sion qui sup­pose un ins­tru­ment — une règle, un com­pas, quelque chose d’é­qui­valent. Celui qui a fait cela n’é­tait pas un sau­vage grif­fon­nant sur un mur. C’é­tait un esprit orga­ni­sé. Un mesu­reur. Quel­qu’un comme moi.

Il dit cela sans iro­nie. C’é­tait un constat, pas une van­tar­dise. Breit­ner recon­nais­sait dans ces marques le geste de sa propre pro­fes­sion — la manie de mesu­rer, de quan­ti­fier, de tra­duire le monde en chiffres — et cette recon­nais­sance, je crois, était ce qui l’a­vait apai­sé. Il n’é­tait plus seul. Quel­qu’un, avant lui, des siècles ou des mil­lé­naires avant lui, avait fait exac­te­ment la même chose : des­cendre dans le noir, mesu­rer le vide, essayer de comprendre.

— Il y a autre chose, dit-il.

Il tour­na une page de son car­net et me mon­tra un cro­quis. Un des­sin rapide, au crayon, repré­sen­tant une sec­tion de paroi. Au milieu de la sec­tion, entou­rée de traits ver­ti­caux, une marque dif­fé­rente — pas un trait mais une forme. Un ovale allon­gé, avec une ligne hori­zon­tale en son centre. Comme un œil fer­mé. Ou comme une bouche close.

— J’ai trou­vé cela à envi­ron trente mètres du point d’en­trée, dans la direc­tion de la Cita­delle. C’est la seule marque qui ne soit pas un trait de mesure. La seule figure. Et elle est répé­tée — sept fois, à inter­valles régu­liers, le long de la paroi, comme si elle ponc­tuait un texte dont les traits seraient les mots.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas. Giu­lia sau­rait peut-être. Mais ce que je sais, c’est que ce sym­bole — cet œil fer­mé, ou cette bouche close, appe­lez-le comme vous vou­lez — est gra­vé plus pro­fon­dé­ment que les traits. Avec plus de force. Comme si celui qui l’a gra­vé vou­lait s’as­su­rer qu’il ne s’ef­fa­ce­rait pas. Qu’il dure­rait aus­si long­temps que la pierre elle-même.

Il refer­ma le carnet.

— Et puis il y a le sol, dit-il.

— Le sol ?

— Le sol de l’es­pace. Il n’est pas brut. Il n’est pas natu­rel. Il a été nive­lé. Apla­ni. Avec une régu­la­ri­té qui ne peut pas être le fait de l’é­ro­sion. Quel­qu’un a tra­vaillé ce sol — l’a taillé, l’a poli, l’a ren­du pra­ti­cable. Et sur ce sol, à cer­tains endroits, il y a des traces. Pas des empreintes — quelque chose de plus sub­til. Des usures. Des zones où la pierre est légè­re­ment plus claire, plus lisse, comme si quel­qu’un — ou quelque chose — avait mar­ché là, long­temps, très long­temps, en sui­vant tou­jours le même chemin.

— Des chemins.

— Des che­mins. Dans le noir. Sous la ville. Des che­mins qui ne mènent nulle part — ou qui mènent quelque part que je n’ai pas encore trouvé.

*     *     *

Il but la der­nière gor­gée de son arak. Ahmad, qui essuyait des verres au bout du comp­toir, ne nous regar­dait pas. Il avait cette dis­cré­tion des bons bar­mans — la capa­ci­té de deve­nir invi­sible quand la conver­sa­tion ne le concerne pas, ou le concerne trop.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Har­wood veut que je referme le mur.

— Je sais.

— Et vous ?

Il me regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux gris pâle, adou­cis, dis­tants — je vis quelque chose que je n’a­vais pas vu avant. Pas de la folie. Pas de l’ob­ses­sion. Quelque chose de plus tran­quille et de plus effrayant : de l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion d’un homme qui a trou­vé ce qu’il cher­chait et qui sait que la trou­vaille le dépasse, qu’elle est trop grande pour lui, trop ancienne, trop autre — et qui l’ac­cepte quand même, comme on accepte la mort, ou l’a­mour, ou l’é­vi­dence que le monde est plus vaste que ce qu’on en voit.

— L’hô­tel n’a pas été construit sur quelque chose, mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Il a été construit pour cou­vrir quelque chose. Pas consciem­ment — les ingé­nieurs ne savaient pas, ou fai­saient sem­blant de ne pas savoir. Mais le ter­rain a dic­té. La col­line a pro­po­sé. Et l’hô­tel est deve­nu le bou­chon. Le cou­vercle. La der­nière couche posée sur un empi­le­ment de couches — Ammo­nites, Romains, Omeyyades, Cir­cas­siens, et main­te­nant vous — qui toutes, à leur manière, ont cou­vert le même vide.

— Et ce vide — qu’est-ce que c’est ?

— C’est le cœur de la ville. Le vrai cœur. Pas le centre géo­gra­phique, pas le siège du pou­voir, pas le souk ni la mos­quée. Le cœur au sens orga­nique. L’or­gane qui fait battre le reste. Les villes ne naissent pas au hasard, mon­sieur al-Kha­li­li. Elles naissent là où quelque chose les appelle — une source, un car­re­four, un port. Amman est née ici parce qu’il y avait quelque chose sous les col­lines. Quelque chose qui atti­rait les gens. Et qui, pério­di­que­ment, les repous­sait. L’at­trac­tion et la répul­sion — le double visage. Comme les têtes de la Citadelle.

Il se leva. Posa de l’argent sur le comp­toir — tou­jours le bon mon­tant, pas un fils de plus — et me dit, avec cette dou­ceur nou­velle qui était pire que n’im­porte quelle urgence :

— Vous pou­vez refer­mer le mur. Je ne m’y oppo­se­rai pas. Ce qui est en des­sous n’a pas besoin de nous pour conti­nuer. Il conti­nue­ra avec ou sans mur, avec ou sans hôtel, avec ou sans ville. Il a le temps. Plus de temps que vous et moi n’en aurons jamais.

Il mon­ta dans sa chambre. Je res­tai au bar. Ahmad posa un verre de thé devant moi sans que je l’eusse deman­dé, et je le bus en regar­dant la lumière du soir entrer par les baies vitrées du lob­by — cette lumière d’Am­man, dorée, oblique, qui fai­sait briller les marbres neufs et ne disait rien de ce qui se trou­vait en dessous.

Cha­pitre 11 — Le mur

Le len­de­main matin, la chambre 514 était vide.

Pas vide comme les jours pré­cé­dents — le lit pas défait, les plans éta­lés par­tout, le pas­se­port sur la table de nuit. Vide au sens plein du terme. Les plans avaient dis­pa­ru. La mal­lette avait dis­pa­ru. Le pas­se­port avait dis­pa­ru. Les vête­ments dans l’ar­moire — les deux che­mises de rechange, le pan­ta­lon de toile sombre, les chaus­sures de marche — avaient dis­pa­ru. Le sac de voyage n’é­tait plus là. La chambre avait été ren­due à son état d’o­ri­gine, comme si per­sonne ne l’a­vait jamais occu­pée. Comme si Karl Breit­ner n’a­vait jamais existé.

Un seul objet res­tait. Posé au centre du lit — le lit que Breit­ner n’a­vait presque jamais uti­li­sé —, comme un mes­sage ou un cadeau d’a­dieu : le mètre ruban. Son mètre ruban de métal, celui qu’il avait sor­ti de sa mal­lette le pre­mier jour, celui avec lequel il avait mesu­ré les cou­loirs, les fenêtres, les murs, l’es­pace man­quant, le vide. Il était dérou­lé sur toute sa lon­gueur — cinq mètres — et tra­ver­sait le lit en dia­go­nale, du coin supé­rieur gauche au coin infé­rieur droit, comme une ligne tra­cée sur une carte, comme un che­min, comme une mesure ultime dont je ne connais­sais pas l’objet.

Yous­sef, qui avait fait la décou­verte en venant pré­pa­rer la chambre, me regar­dait avec des yeux ronds.

— Il est par­ti, dit-il.

— Quand ?

— Cette nuit. Per­sonne ne l’a vu sor­tir. Le veilleur de nuit dit qu’il ne l’a pas vu pas­ser par le lobby.

Je ramas­sai le mètre ruban. Il était froid dans ma main — plus froid qu’un objet métal­lique lais­sé dans une chambre chauf­fée n’au­rait dû l’être. Je le repliai, le glis­sai dans ma poche, et des­cen­dis au sous-sol.

*     *     *

Le trou dans le mur était tel que nous l’a­vions lais­sé — une ouver­ture irré­gu­lière, de la taille d’un homme accrou­pi, dans le béton de l’aile est. L’é­chelle de for­tune posée par Salim était tou­jours en place. Le cou­rant d’air froid mon­tait de l’obs­cu­ri­té, régu­lier, patient. Et le silence — ce silence de l’autre côté — était là, com­pact, immo­bile, comme un lac sou­ter­rain dont la sur­face ne ride jamais.

Je m’ap­pro­chai du bord. Je me pen­chai. J’appelai :

— Mon­sieur Breitner ?

Ma voix des­cen­dit dans l’es­pace et ne revint pas. Pas d’é­cho. Pas de réver­bé­ra­tion. Le silence l’ab­sor­ba comme une éponge absorbe l’eau — com­plè­te­ment, ins­tan­ta­né­ment, sans trace. Comme si l’es­pace en des­sous n’a­vait pas de parois sur les­quelles un son pût rebon­dir. Ou comme si les parois étaient faites pour absor­ber les sons, pour empê­cher les voix de remonter.

Breit­ner n’é­tait pas là. Breit­ner n’é­tait nulle part. Il était par­ti — par la porte de l’hô­tel sans que le veilleur le vît, ou par le trou dans le mur vers un endroit que je pré­fé­rais ne pas ima­gi­ner. Il avait lais­sé son mètre ruban et empor­té tout le reste. Ses plans, ses cro­quis, la vieille carte avec les cavi­tés en poin­tillés, son car­net avec les trois mille traits et les sept yeux fer­més. Tout cela avait dis­pa­ru avec lui, comme si le savoir qu’il avait accu­mu­lé en dix jours ne pou­vait pas res­ter en sur­face — comme s’il devait être empor­té, enfoui, remis en dessous.

*     *     *

Je fis rebou­cher le mur ce jour-là.

Salim tra­vailla seul, en silence, avec du mor­tier et des par­paings. Il maçon­na l’ou­ver­ture avec la rapi­di­té effi­cace d’un homme qui veut en finir. Quand il eut ter­mi­né, le mur avait retrou­vé son appa­rence — un mur de sous-sol, brut, ano­nyme, sans signe qu’il eût jamais été per­cé. Seule une légère dif­fé­rence de teinte — le mor­tier frais plus clair que le béton ancien — tra­his­sait l’in­ter­ven­tion. Dans quelques semaines, la pous­sière du sous-sol recou­vri­rait cette dif­fé­rence, et il n’y aurait plus rien à voir.

Salim ran­gea ses outils, se lava les mains au robi­net de la buan­de­rie, et vint me trou­ver dans le cou­loir. Il avait les yeux rouges — de la pous­sière, ou d’autre chose.

— C’est fait, dit-il.

— Mer­ci, Salim.

— Mon­sieur al-Khalili.

— Oui ?

— L’ar­chi­tecte. Il n’est pas sor­ti par la porte.

— Com­ment le sais-tu ?

— Parce que j’ai véri­fié le registre du veilleur. Et parce que j’ai véri­fié l’é­chelle, ce matin, avant de rebou­cher. L’é­chelle était posée du côté d’en bas. Pas du côté d’en haut. Quel­qu’un l’a­vait tirée de l’autre côté, depuis l’in­té­rieur de l’espace.

Je ne répon­dis pas. Salim ne dit rien de plus. Il ramas­sa sa caisse à outils et s’en alla, et je res­tai seul dans le sous-sol, devant le mur neuf, avec le mètre ruban de Breit­ner dans ma poche et le silence de l’autre côté qui pesait contre les par­paings comme une main posée à plat sur une porte.

*     *     *

Le soir même, je pas­sai un appel télé­pho­nique. Les com­mu­ni­ca­tions inter­na­tio­nales, en 1963, étaient une épreuve de patience — il fal­lait pas­ser par le stan­dard, deman­der une ligne, attendre, être redi­ri­gé, attendre encore. La ligne vers Zurich mit qua­rante minutes à être éta­blie. La voix au bout du fil — la secré­taire de Hol­zer & Wen­ger, Archi­tek­ten — était loin­taine, brouillée par les para­sites, mais par­fai­te­ment compréhensible.

Je deman­dai à par­ler à Herr Rudolf Hol­zer. On me dit qu’il était absent. Je deman­dai si la firme avait envoyé un archi­tecte du nom de Karl Breit­ner à Amman, en Jor­da­nie, pour une ins­pec­tion de l’hô­tel Al Urdon. Il y eut un silence. Puis la secré­taire me mit en attente. Deux minutes pas­sèrent. Un homme prit la ligne — pas Hol­zer, un asso­cié dont je n’ai pas rete­nu le nom.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. J’ai véri­fié nos registres. Nous n’a­vons envoyé per­sonne à Amman. Aucune mis­sion d’ins­pec­tion n’a été pro­gram­mée pour l’hô­tel Al Urdon.

— Et Karl Breit­ner ? Est-il un archi­tecte de votre firme ?

Un autre silence.

— Il l’a été. Herr Breit­ner a tra­vaillé chez nous de 1948 à 1957. Il a effec­ti­ve­ment par­ti­ci­pé à la concep­tion ini­tiale de l’hô­tel Al Urdon, dans les pre­mières phases du pro­jet, avant que la construc­tion ne com­mence. Mais il a quit­té la firme en 1957. Pour des rai­sons personnelles.

— Quelles raisons ?

— Je ne suis pas auto­ri­sé à… Mon­sieur al-Kha­li­li, Herr Breit­ner a eu des… dif­fi­cul­tés. D’ordre psy­cho­lo­gique. Il a été hos­pi­ta­li­sé pen­dant un temps. Ensuite il a dis­pa­ru. Nous n’a­vons plus eu de nou­velles depuis 1959. La lettre que vous avez reçue — si vous avez reçu une lettre — ne vient pas de nous. Herr Hol­zer n’a pas signé de lettre de mis­sion pour Breitner.

— Je vois.

— Mon­sieur al-Kha­li­li. Si cet homme est à Amman, si vous le voyez, nous vous serions recon­nais­sants de nous en infor­mer. Herr Breit­ner avait empor­té cer­tains docu­ments en quit­tant la firme — des plans, des études pré­li­mi­naires. Des docu­ments qui nous appartiennent.

— Il n’est plus à Amman, dis-je. Il est parti.

— Par­ti où ?

Je regar­dai le pla­fond de mon bureau. Au-des­sus, les étages de l’hô­tel, les clients, les chambres, le bar, la ter­rasse. En des­sous, le lob­by, le sous-sol, le mur rebou­ché, et der­rière le mur, l’es­pace de pierre noire où un homme avait peut-être choi­si de dis­pa­raître — ou avait été rap­pe­lé par quelque chose de plus ancien que sa propre folie.

— Je ne sais pas, dis-je. Il est parti.

*     *     *

Je rac­cro­chai. Je res­tai long­temps dans mon bureau, dans la lumière décli­nante, à écou­ter les bruits de l’hô­tel — le tin­te­ment des cou­verts au res­tau­rant, le mur­mure des conver­sa­tions au bar, le pas feu­tré des ser­veurs dans les cou­loirs. Les bruits de la sur­face. Les bruits de la vie qui continue.

Et puis je sor­tis le mètre ruban de ma poche. Je le dépliai sur mon bureau. Cinq mètres de métal brillant, gra­dué en cen­ti­mètres et en pouces, avec le nom du fabri­cant — Luf­kin, made in USA — gra­vé sur le boî­tier. Un objet ordi­naire. Un outil de mesure. La chose la plus ration­nelle du monde.

Je le repliai et le ran­geai dans le tiroir de mon bureau, où il res­te­rait pen­dant sept ans, jus­qu’en sep­tembre 1970, quand j’au­rais besoin de mesu­rer autre chose — l’é­ten­due de ce qu’on peut perdre, la pro­fon­deur de ce qu’on ne com­prend pas, la dis­tance entre la sur­face des choses et leur vérité.

Dehors, la nuit tom­bait sur Amman. Les lumières s’al­lu­maient sur les col­lines. La Cita­delle, éclai­rée par ses pro­jec­teurs, flot­tait dans le noir comme un navire de pierre. Et sous mes pieds, sous le lob­by, sous le sous-sol, sous le mur neuf de Salim, l’es­pace atten­dait. Patient. Miné­ral. Indif­fé­rent. Avec ses trois mille traits gra­vés et ses sept yeux fer­més et ses che­mins usés par des pas que per­sonne n’a­vait jamais entendus.

L’hô­tel était beau. Le roi était content. Les clients venaient. Le récit était simple.

Je des­cen­dis au bar et deman­dai à Ahmad de me ser­vir un arak. Il me le ser­vit sans un mot. Nous bûmes ensemble, en silence, dans la lumière dorée des appliques murales, et nous ne par­lâmes pas de ce qui était en des­sous. Nous n’en par­le­rions plus jamais.

Cha­pitre 12 — Septembre

Sept ans plus tard, la ville brûlait.

C’é­tait le 18 sep­tembre 1970, le troi­sième jour de ce qu’on appel­le­rait Sep­tembre noir, et l’hô­tel — mon hôtel, qui s’ap­pe­lait désor­mais le Jor­dan Inter­Con­ti­nen­tal, la chaîne l’a­vait absor­bé en 1964 — était pris entre deux feux. L’ar­mée jor­da­nienne tirait depuis les hau­teurs du troi­sième cercle. Les fedayin pales­ti­niens répon­daient depuis le quar­tier d’Ash­ra­fiyeh. Les obus pas­saient au-des­sus de nous, par­fois à tra­vers nous — une roquette avait per­cé le mur du sixième étage la veille au soir, tra­ver­sant une chambre inoc­cu­pée de part en part, lais­sant deux trous symé­triques, un d’en­trée et un de sor­tie, comme les yeux d’un masque. Les vitres du lob­by avaient explo­sé le pre­mier jour. Le tapis rouge de l’i­nau­gu­ra­tion — celui de Bey­routh, que j’a­vais conser­vé par sen­ti­ment — était cou­vert d’é­clats de verre qui cris­saient sous les pieds.

Plus de cent jour­na­listes étran­gers étaient pié­gés dans l’hô­tel. Des cor­res­pon­dants de qua­rante agences de presse, venus cou­vrir la crise jor­da­nienne, coin­cés par les tirs de sni­pers qui les empê­chaient de sor­tir. Ils dor­maient dans les cou­loirs, dans les salles de ban­quet, dans les cui­sines. Les com­mu­ni­ca­tions étaient cou­pées — pas de télé­phone, pas de télex. L’élec­tri­ci­té fonc­tion­nait par inter­mit­tence, au gré d’un géné­ra­teur die­sel que Salim — fidèle Salim, tou­jours là, sept ans plus tard — ali­men­tait en car­bu­rant avec la régu­la­ri­té d’un infir­mier admi­nis­trant une per­fu­sion. L’eau cou­rante avait été cou­pée le deuxième jour. Nous ration­nions ce qui res­tait dans les réser­voirs du toit.

Ahmad était au bar. Bien sûr qu’il était au bar. Le bar n’a­vait plus rien à ser­vir — les bou­teilles avaient été vidées, cas­sées ou réqui­si­tion­nées — mais Ahmad était là, der­rière son comp­toir, essuyant des verres qui n’exis­taient plus, dans une pan­to­mime de nor­ma­li­té qui était sa façon de résis­ter au chaos. Quand une explo­sion fai­sait trem­bler les murs, il ne bron­chait pas. Il levait un verre ima­gi­naire vers la lumière ima­gi­naire et véri­fiait des traces ima­gi­naires, et cet acte déri­soire était la chose la plus cou­ra­geuse que j’aie jamais vue.

*     *     *

C’est dans la nuit du 18 au 19 sep­tembre que je des­cen­dis au sous-sol.

Pas pour véri­fier les réserves d’eau, bien que ce fût le pré­texte que je me don­nai. Pas pour ins­pec­ter le géné­ra­teur, que Salim maî­tri­sait mieux que moi. Je des­cen­dis parce que quelque chose m’y appe­lait — la même chose qui m’y avait appe­lé sept ans plus tôt, quand Breit­ner frap­pait le mur dans la nuit et que je res­tais debout dans le lob­by à écou­ter. Le même cou­rant froid sous la porte. La même haleine de pierre. Le même silence qui n’é­tait pas une absence mais une présence.

L’es­ca­lier de ser­vice était plon­gé dans le noir — le géné­ra­teur ali­men­tait les étages supé­rieurs en prio­ri­té. Je des­cen­dis à tâtons, une main sur la rampe, l’autre tenant la lampe torche que je gar­dais dans le tiroir de mon bureau depuis 1963, à côté du mètre ruban de Breit­ner. La lampe pro­dui­sait un cercle de lumière jaune qui dan­sait sur les marches de béton et les murs nus, pro­je­tant mon ombre der­rière moi, grande, défor­mée, comme celle de Breit­ner dans l’es­pace de pierre noire.

Le sous-sol était silen­cieux. Pas le silence ordi­naire d’un sous-sol la nuit — un silence plus pro­fond, ampli­fié par l’ab­sence des bruits habi­tuels de la machi­ne­rie : les pompes étaient arrê­tées, la chauf­fe­rie éteinte, seul le géné­ra­teur ron­ron­nait fai­ble­ment à l’autre bout du bâti­ment. Dans ce silence, les explo­sions du dehors — les obus, les rafales, les déto­na­tions sourdes des roquettes — par­ve­naient assour­dies, loin­taines, comme les bruits d’un orage au-des­sus d’une grotte. Comme si le sous-sol appar­te­nait à un autre monde que celui qui brû­lait au-dessus.

Je mar­chai jus­qu’à l’aile est. Le cou­loir. Le cul-de-sac. Le mur.

Le mur de Salim. Par­paings et mor­tier. Sept ans d’âge. La pous­sière du sous-sol l’a­vait uni­for­mi­sé — il n’y avait plus de dif­fé­rence de teinte entre le mor­tier et le béton envi­ron­nant. On ne voyait rien. Rien ne tra­his­sait ce qui se trou­vait der­rière. Le mur était un mur, et c’est tout.

Je posai ma main dessus.

Le froid était immé­diat. Pas le froid du béton — le béton, à cette pro­fon­deur, aurait dû être à tem­pé­ra­ture constante, tiède en hiver, frais en été. Non. Le froid qui tra­ver­sait le mur était celui de l’autre côté. Celui de l’es­pace. Celui de la roche noire et du silence qui avait une forme. Sept ans de par­paings et de mor­tier n’a­vaient rien chan­gé. Le froid était tou­jours là. L’es­pace était tou­jours là. Il n’a­vait pas bou­gé. Il n’a­vait pas chan­gé. Il attendait.

Et je l’entendis.

Pas un son. Pas un bruit. Breit­ner avait rai­son : ce n’é­tait pas un bruit. C’é­tait une absence de bruit si pro­fonde qu’elle avait une den­si­té, une tex­ture, une pré­sence. Un silence qui n’é­tait pas le vide du silence mais le plein du silence — comme un lac noir dont la sur­face est si immo­bile qu’elle semble solide, et qui pour­tant fré­mit en des­sous, très loin en des­sous, d’un mou­ve­ment imper­cep­tible qui n’est ni un cou­rant ni une vague mais quelque chose d’an­té­rieur aux cou­rants et aux vagues, quelque chose d’o­ri­gi­nal, de premier.

Le silence de ce qui était là avant tout le reste.

*     *     *

Au-des­sus de moi, la ville brû­lait. Les fedayin et l’ar­mée se mas­sa­craient dans les rues de cette ville qui avait déjà dis­pa­ru une fois et qui dis­pa­rais­sait peut-être de nou­veau, à sa manière — pas dans le silence cette fois, mais dans le fra­cas, pas dans l’ef­fa­ce­ment mais dans la des­truc­tion. Et l’hô­tel — mon hôtel, cet hôtel que j’a­vais aimé comme un enfant, dont j’a­vais ciré les marbres et plié les ser­viettes et accueilli le roi — tenait debout. Les murs tenaient. La struc­ture tenait. Mal­gré les obus, mal­gré les roquettes, mal­gré les vitres souf­flées et les trous dans les façades. L’hô­tel tenait, comme si ses fon­da­tions étaient plus pro­fondes que ce que les ingé­nieurs avaient pré­vu. Comme si elles s’en­fon­çaient non pas dans la roche cal­caire de la col­line mais dans autre chose — dans l’es­pace lui-même, dans le vide, dans le silence — et que ce socle invi­sible, cet anti-fon­de­ment, cette absence sous l’a­bon­dance, était ce qui le main­te­nait debout.

C’est une pen­sée folle. Je le sais. Un hôtel tient debout grâce au béton armé, aux cal­culs de charge, aux normes sis­miques. Pas grâce au vide. Mais debout dans le sous-sol, la main sur le mur froid, avec la ville en feu au-des­sus de moi et le silence en des­sous, je ne pou­vais pas pen­ser autre­ment. L’hô­tel était le bou­chon. Le cou­vercle. La der­nière couche. Et c’est parce qu’il était posé sur ce vide — sur ce cœur ancien, patient, miné­ral — qu’il tenait. Parce que le vide, en des­sous, ne vou­lait pas être expo­sé. Parce que le silence ne vou­lait pas être enten­du. Et que l’hô­tel, au-des­sus, était sa protection.

Nous nous pro­té­gions mutuel­le­ment — l’hô­tel et le vide. La sur­face et la pro­fon­deur. Le bruit et le silence. Comme les deux visages d’une même tête de pierre.

*     *     *

Je reti­rai ma main du mur. Le froid res­ta dans ma paume un moment, puis se dis­si­pa. Je res­tai debout dans le cou­loir, sous les néons éteints, dans le noir que la lampe torche trouait à peine, et je pen­sai à Breitner.

Où était-il ? Était-il sor­ti de l’hô­tel cette nuit de mars 1963, par une porte de ser­vice, un esca­lier oublié, une fenêtre du rez-de-chaus­sée, empor­tant ses plans et sa mal­lette, pour dis­pa­raître dans la nuit d’Am­man et rejoindre un aéro­port, un train, un bateau, une autre vie ? C’é­tait l’ex­pli­ca­tion la plus simple. L’ex­pli­ca­tion d’homme sensé.

Ou était-il des­cen­du ? Avait-il tiré l’é­chelle der­rière lui, comme Salim l’a­vait consta­té, et s’é­tait-il enfon­cé dans l’es­pace de pierre noire, dans la direc­tion de la Cita­delle, le long des che­mins usés par des pas invi­sibles, vers quelque chose que ni moi, ni Giu­lia, ni Har­wood, ni per­sonne de vivant ne pou­vait nom­mer ? Avait-il rejoint celui — ceux — qui avaient gra­vé les trois mille traits et les sept yeux fer­més, qui avaient mesu­ré le vide avant lui, qui avaient su ce que le vide conte­nait et qui avaient choi­si de res­ter en des­sous, dans le froid et le silence, pen­dant que les villes au-des­sus nais­saient, gran­dis­saient, dis­pa­rais­saient et renais­saient comme des vagues sur un océan dont ils étaient le fond ?

Je ne savais pas. Je ne sau­rais jamais. Et c’é­tait bien ain­si. Il y a des ques­tions aux­quelles on ne répond pas — non parce que la réponse n’existe pas, mais parce que la réponse, si elle exis­tait, chan­ge­rait le sol sous nos pieds. Et nous avons besoin du sol. Nous avons besoin de la sur­face. Nous avons besoin de croire que ce sur quoi nous mar­chons est solide, est fini, est connu. Nous avons besoin de l’hô­tel — de ses marbres, de ses cuivres, de ses draps repas­sés et de son sou­rire à la récep­tion. Nous avons besoin du récit.

*     *     *

Je remon­tai.

Le lob­by était noir, jon­ché de verre bri­sé et de gra­vats. L’air sen­tait la poudre et le plâtre mouillé. Quelques jour­na­listes dor­maient sur des mate­las posés à même le sol, leurs appa­reils pho­to ser­rés contre eux comme des enfants serrent un ours en peluche. L’un d’eux, un Bri­tan­nique roux dont je ne connus jamais le nom, était éveillé. Il fumait une ciga­rette à la lueur d’une bou­gie et me regar­da mon­ter de l’es­ca­lier de ser­vice avec la curio­si­té dis­traite d’un homme qui a vu trop de choses pour s’é­ton­ner de quoi que ce soit.

— Tout va bien en bas ? demanda-t-il.

— Tout va bien, dis-je.

J’al­lai à la cui­sine. Je fis chauf­fer de l’eau sur un réchaud de cam­ping que Faris avait ins­tal­lé quand le gaz avait été cou­pé. Je pré­pa­rai du thé — du thé à la sauge, le thé des col­lines d’Am­man, celui que ma mère pré­pa­rait quand j’é­tais enfant et que le monde était simple. Je posai les verres sur un pla­teau — un pla­teau de cuivre, cabos­sé par un éclat d’o­bus mais encore uti­li­sable — et je mon­tai au bar.

Ahmad était tou­jours là. Bien sûr qu’il était là. Il essuyait un verre qui n’exis­tait plus.

— Du thé, dis-je.

Il prit un verre. Le but len­te­ment. Et dit :

— L’hô­tel tiendra.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un espoir. C’é­tait un constat — le constat d’un bar­man qui connais­sait son bâti­ment comme un marin connaît son navire, par les cra­que­ments, les vibra­tions, les grin­ce­ments de la coque dans la tem­pête. Ahmad savait que l’hô­tel tien­drait. Il ne savait pas pour­quoi. Moi, je croyais le savoir — mais ce que je croyais savoir, je ne pou­vais le dire à per­sonne, parce que c’é­tait une folie, une super­sti­tion, une pen­sée de sous-sol, et que les pen­sées de sous-sol n’ont pas leur place à la surface.

Dehors, une explo­sion fit trem­bler les murs. De la pous­sière tom­ba du pla­fond. Les verres — les vrais, ceux qui res­taient — tin­tèrent dans leurs éta­gères. Ahmad ne bron­cha pas. Je ne bron­chai pas. Le thé fumait dans nos verres.

Sous nos pieds, sous le lob­by, sous le sous-sol, sous le mur de Salim, l’es­pace de pierre noire conti­nuait. Patient. Miné­ral. Ancien. Avec ses traits gra­vés et ses yeux fer­més et ses che­mins usés par des pas que per­sonne n’a­vait jamais vus. Avec, peut-être, quelque part dans son obs­cu­ri­té, un homme assis avec un mètre ruban, qui mesu­rait l’éternité.

L’hô­tel tiendrait.

La ville brû­le­rait, et se vide­rait, et se rem­pli­rait de nou­veau, et brû­le­rait encore, parce que c’est ce que font les villes qui sont bâties sur un cœur — elles battent, elles s’ar­rêtent, elles repartent. Et l’hô­tel, au-des­sus du cœur, tien­drait. Parce que c’é­tait sa fonc­tion. Pas d’ac­cueillir des clients, pas de ser­vir des cock­tails, pas d’im­pres­sion­ner des ambas­sa­deurs. Sa fonc­tion était de cou­vrir. De poser une sur­face lisse sur l’in­di­cible. De ser­vir le thé pen­dant que le monde s’ef­fondre, et de sou­rire à la récep­tion pen­dant que quelque chose de très ancien res­pire sous les marbres du lobby.

C’est le métier. Mon métier. Le métier de la surface.

Je finis mon thé. Je posai le verre sur le comp­toir. Et je retour­nai ser­vir le thé aux jour­na­listes, dans le noir, dans le bruit des obus, au-des­sus du silence.

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La ville creuse — Cha­pitres 9 à 12

La ville creuse — Cha­pitres 5 à 8

La ville creuse

La ville creuse

Cha­pitres 5 à 8

Cha­pitre 5 — La soirée

Le 14 mars au soir — la veille de l’i­nau­gu­ra­tion —, nous orga­ni­sâmes un cock­tail pré­pa­ra­toire. C’é­tait l’i­dée de Har­wood, en réa­li­té, sug­gé­rée avec ce talent amé­ri­cain pour les pro­po­si­tions qui res­semblent à des faveurs : « Pour­quoi ne pas offrir un verre aux gens qui comptent, Nas­ser, dans un cadre déten­du, la veille du grand jour ? Pas de pro­to­cole, pas de dis­cours, juste de bons cock­tails et une ter­rasse avec vue. Je me charge de quelques invi­ta­tions du côté de l’ambassade. »

J’a­vais accep­té. C’é­tait une bonne idée. Et les bonnes idées de Har­wood avaient cette pro­prié­té d’être tou­jours bonnes pour au moins deux per­sonnes à la fois — l’hô­tel et l’am­bas­sade amé­ri­caine, la convi­via­li­té et le ren­sei­gne­ment — mais je n’é­tais pas naïf au point de ne pas le voir, et pas assez scru­pu­leux pour m’en offus­quer. Nous étions à Amman en 1963. Tout le monde ser­vait au moins deux maîtres.

La soi­rée eut lieu sur la ter­rasse du sep­tième étage, un espace que nous n’a­vions encore jamais uti­li­sé pour un évé­ne­ment. Les jar­di­niers avaient dis­po­sé des bou­gain­vil­liers en pot le long de la balus­trade, Ahmad avait dres­sé un bar pro­vi­soire sur une table dra­pée de blanc, et Faris, le chef liba­nais, avait pré­pa­ré des mez­zé — hou­mous, mou­ha­ma­ra, keb­bé nayé, fatayer aux épi­nards — dis­po­sés sur des pla­teaux de cuivre que les ser­veurs fai­saient cir­cu­ler avec la grâce un peu raide de gens qui portent un cos­tume neuf.

La nuit était douce. Pas un souffle de vent. Le ciel d’Am­man, ce soir-là, avait cette clar­té sur­na­tu­relle des nuits de fin d’hi­ver, quand l’air sec du désert rend les étoiles si proches qu’on a l’im­pres­sion de pou­voir les tou­cher en levant la main. La Cita­delle, illu­mi­née par des pro­jec­teurs récem­ment ins­tal­lés, flot­tait dans le noir comme un vais­seau de pierre. Et la ville, en contre­bas, scin­tillait de ses lumières domes­tiques — un tapis de lucioles blanches et jaunes dra­pé sur les col­lines, troué çà et là par l’obs­cu­ri­té des ter­rains vagues et des camps de réfugiés.

*     *     *

Ils vinrent tous. Le pre­mier secré­taire de l’am­bas­sade bri­tan­nique, un homme sec nom­mé Craw­ley, qui par­lait l’a­rabe avec l’ac­cent d’Ox­ford et por­tait un nœud papillon même par qua­rante degrés. L’at­ta­ché mili­taire fran­çais, le colo­nel de Bres­sac, qui avait ser­vi en Algé­rie et qui buvait du whis­ky avec la méthode d’un homme qui en a besoin. Deux ou trois hommes d’af­faires jor­da­niens de la vieille garde — des Kawar, des Mua­sher —, accom­pa­gnés de leurs épouses, des femmes élé­gantes en tailleur euro­péen qui par­laient fran­çais entre elles et arabe avec les domes­tiques. Un jour­na­liste du Times de Londres, de pas­sage, qui cher­chait un angle pour un article sur « la Jor­da­nie moderne ». Et un homme que je n’a­vais pas invi­té et que per­sonne ne sem­blait avoir invi­té — un petit homme brun, la cin­quan­taine, en cos­tume sombre mal cou­pé, qui se tenait à l’é­cart près de la balus­trade et ne par­lait à per­sonne. Je sus plus tard qu’il appar­te­nait au mukha­ba­rat — les ser­vices de ren­sei­gne­ment jor­da­niens — et qu’il s’ap­pe­lait, ou se fai­sait appe­ler, le capi­taine Zaydan.

Breit­ner arri­va en retard. Il avait mis une veste — la même veste gris clair de son arri­vée — et s’é­tait rasé, ce qui adou­cis­sait un peu son visage de falaise. Il prit un verre d’a­rak au bar sans rien dire à Ahmad, et alla se pos­ter à la balus­trade, face à la Cita­delle, à quelques mètres du capi­taine Zay­dan. Les deux hommes ne se par­lèrent pas. Ils regar­daient dans la même direc­tion — la même masse de ruines éclai­rées, le même temple tron­qué — mais je sus, avec cette cer­ti­tude qui ne repose sur rien de tan­gible, qu’ils ne voyaient pas la même chose.

Giu­lia Man­ci­ni arri­va peu après. Elle avait tro­qué son pan­ta­lon de fouilles contre une robe noire, simple, qui la trans­for­mait — pas en une autre femme, mais en une ver­sion d’elle-même que le soleil et la pous­sière de la Cita­delle avaient mas­quée. Elle avait des boucles d’o­reilles en argent, des boucles anciennes, qui res­sem­blaient vague­ment — je m’en ren­dis compte avec un fris­son d’é­tran­ge­té — aux orne­ments des têtes ammo­nites qu’elle étudiait.

Elle vint droit vers Breit­ner. Ils par­lèrent en ita­lien, à voix basse, près de la balus­trade. Je les obser­vais depuis le bar, où je m’é­tais ins­tal­lé pour sur­veiller le bon dérou­le­ment de la soi­rée — ou plu­tôt, soyons hon­nête, pour les obser­ver eux. Leur conver­sa­tion avait cette inten­si­té des échanges entre gens qui par­tagent un secret et qui savent que le temps presse. Giu­lia ges­ti­cu­lait — les mains ouvertes, les doigts écar­tés, mimant quelque chose qui res­sem­blait à une ouver­ture, une cavi­té. Breit­ner écou­tait, hochait la tête, sor­tait par­fois son car­net de la poche inté­rieure de sa veste et y notait un chiffre ou un mot.

Har­wood les rejoi­gnit. Je le vis s’in­sé­rer dans leur cercle avec cette aisance fluide qui était sa marque — un sou­rire, une main posée sur l’é­paule de Breit­ner, une phrase qui fit rire Giu­lia. L’A­mé­ri­cain par­lait un ita­lien approxi­ma­tif mais char­mant, agré­men­té de gestes qui com­pen­saient les lacunes du voca­bu­laire. Ils for­mèrent un trio étrange, ces trois-là, sur la ter­rasse de mon hôtel, avec la ville illu­mi­née à leurs pieds et les ruines der­rière eux : l’ar­chi­tecte qui cher­chait un vide, l’ar­chéo­logue qui étu­diait des visages à double face, et l’at­ta­ché cultu­rel qui col­lec­tait les secrets des uns et des autres avec la patience d’un entomologiste.

*     *     *

C’est Har­wood qui, au bout d’un moment, vint me trou­ver au bar.

— Votre archi­tecte est un per­son­nage fas­ci­nant, Nasser.

— Il est méticuleux.

— Il est plus que méti­cu­leux. Il est obsé­dé. Vous savez de quoi il a par­lé pen­dant vingt minutes ? Du sous-sol de votre hôtel. Des fon­da­tions. D’un espace qui man­que­rait entre deux niveaux. Giu­lia buvait ses paroles. Elle croit qu’il y a un lien avec la dis­pa­ri­tion d’Am­man au Moyen Âge. Vous ima­gi­nez ? Un hôtel construit sur le secret de la ville qui a dis­pa­ru. C’est presque un roman.

Il sou­riait. Ce sou­rire qui ne disait rien.

— Et vous, mon­sieur Har­wood ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Moi, je pense que les sous-sols des hôtels sont des endroits où l’on stocke du linge sale et des conserves de tomates. Mais je com­prends l’at­trait du mys­tère. Les gens aiment les mys­tères, sur­tout quand la réa­li­té est ennuyeuse. Et la réa­li­té, à Amman, en ce moment, est tout sauf ennuyeuse — ce qui rend le mys­tère d’au­tant plus suspect.

— Sus­pect ?

— Quand un homme arrive dans une ville en crise avec des plans sous le bras et com­mence à racon­ter qu’il y a un secret sous les fon­da­tions, il faut se deman­der ce qu’il cherche vrai­ment. Est-ce qu’il cherche un vide sous un hôtel ? Ou est-ce qu’il cherche à détour­ner l’at­ten­tion d’autre chose ?

— D’autre chose comme quoi ?

Har­wood finit son bourbon.

— Comme le fait que demain, le roi de Jor­da­nie vien­dra inau­gu­rer ce bâti­ment, et que la moi­tié de la ville aime­rait le voir mort. Ou comme le fait que les contacts secrets entre Hus­sein et Israël — dont je ne suis évi­dem­ment pas cen­sé être au cou­rant — passent par des gens qui fré­quentent ce genre d’hô­tel. Ou comme le fait que la Jor­da­nie est le der­nier rem­part pro-occi­den­tal entre la Médi­ter­ra­née et le golfe Per­sique, et que si ce rem­part tombe, la géo­po­li­tique de la région change du tout au tout. Voi­là ce qui se passe au-des­sus du sol, Nas­ser. Ce qui se passe en des­sous m’in­té­resse beau­coup moins.

Il posa son verre sur le comp­toir et retour­na vers la ter­rasse. Je le regar­dai s’é­loi­gner — ce dos droit, cette démarche souple — et je pen­sai qu’il avait rai­son, bien sûr. Qu’il avait par­fai­te­ment rai­son. Que le monde réel était au-des­sus, pas en des­sous. Que les coups d’É­tat, les assas­si­nats, les alliances secrètes étaient plus impor­tants qu’un vide de deux mètres qua­rante sous un hôtel.

Et pour­tant.

*     *     *

La soi­rée se pro­lon­gea jus­qu’à minuit pas­sé. Le colo­nel de Bres­sac, le Fran­çais, but plus que de rai­son et se lan­ça dans une tirade sur l’Al­gé­rie que per­sonne ne vou­lait entendre et que Craw­ley, le Bri­tan­nique, écou­ta avec un sou­rire poli qui était une forme de cruau­té. Les femmes des hommes d’af­faires jor­da­niens s’é­taient regrou­pées dans un coin de la ter­rasse et par­laient de leurs enfants, de l’é­cole amé­ri­caine d’Am­man, du der­nier voyage à Bey­routh — cette Bey­routh de 1963 qui était encore la ville la plus libre du monde arabe, qui ne savait pas encore ce qui l’at­ten­dait. Le jour­na­liste du Times, un peu ivre, me coin­ça près de l’as­cen­seur et me deman­da si le roi Hus­sein avait « une vision pour la Jor­da­nie moderne ». Je répon­dis que le roi avait une vision pour chaque chose et que l’hô­tel en fai­sait par­tie, et il nota cela dans un car­net avec la gra­vi­té d’un homme qui croit tenir une citation.

Le capi­taine Zay­dan, l’homme du mukha­ba­rat, était par­ti sans que per­sonne ne le vît par­tir. Il avait cette facul­té — com­mune aux hommes de son métier — de dis­pa­raître d’un endroit sans y lais­ser de trace, comme une tache d’eau sur une pierre chaude.

Et Breit­ner ? Breit­ner avait dis­pa­ru aus­si, mais autre­ment. Je le cher­chai sur la ter­rasse, dans le lob­by, au bar. Il n’y était pas. J’al­lai véri­fier sa chambre — la porte était fer­mée, pas de lumière sous la porte. Je redes­cen­dis. Et c’est alors, en tra­ver­sant le lob­by désert à une heure du matin, les lumières tami­sées, le silence, que j’en­ten­dis le bruit.

Un bruit ténu, régu­lier, qui venait d’en bas. Un bruit de frappe. Métal contre pierre. Lent, patient, mesu­ré. Comme un cœur qui bat dans le sous-sol d’un bâti­ment neuf.

Je ne des­cen­dis pas. J’au­rais dû. Ou peut-être aurais-je dû mon­ter me cou­cher et oublier, comme Munir l’a­vait sug­gé­ré, comme Har­wood l’a­vait sug­gé­ré, comme tout homme sen­sé l’au­rait fait. Mais je res­tai là, debout dans le lob­by, dans la lumière dorée des appliques murales, à écou­ter Breit­ner frap­per sous mes pieds, dans les entrailles de l’hô­tel, avec la patience miné­rale de celui qui sait que la pierre fini­ra par céder.

Dehors, très loin, on enten­dit une sirène de police, puis une rafale d’arme auto­ma­tique — trois coups secs, sui­vis d’un silence —, puis plus rien. Amman la nuit. 1963. Un pays en équi­libre sur la pointe d’une aiguille, avec un roi de vingt-sept ans qui avait sur­vé­cu au poi­son et aux MiG, et un hôtel tout neuf bâti sur une col­line creuse.

Le bruit ces­sa. Le silence revint — mais un silence dif­fé­rent de celui d’a­vant, plus épais, comme si le sous-sol, en des­sous de moi, s’é­tait enfon­cé d’un cran dans la terre.

Je mon­tai me cou­cher. Demain, le roi viendrait.

Cha­pitre 6 — L’inauguration

Le 15 mars 1963 se leva sans nuages.

J’é­tais à l’hô­tel à six heures du matin, avant le per­son­nel, avant le soleil même, qui ne pas­sait la crête des col­lines de l’est qu’à six heures vingt à cette époque de l’an­née. Je véri­fiai tout. Les nappes du res­tau­rant — blanches, impec­cables, repas­sées la veille au fer à vapeur par Oum Kha­led, la res­pon­sable de la buan­de­rie, une femme qui trai­tait un faux pli comme une offense per­son­nelle. Les arran­ge­ments flo­raux — œillets blancs et rouges, le dra­peau jor­da­nien tra­duit en pétales, l’i­dée de Huda. Le tapis rouge, dérou­lé depuis la mar­quise d’en­trée jus­qu’au lob­by, un tapis de six mètres que nous avions fait venir de Bey­routh et qui don­nait à l’en­trée de l’hô­tel un air de pre­mière de cinéma.

Ahmad était déjà au bar, en train de polir les verres. Il avait pré­pa­ré trois cents coupes de cham­pagne — du Moët, impor­té par la valise diplo­ma­tique fran­çaise, une faveur du colo­nel de Bres­sac qui avait ses entrées chez le four­nis­seur de l’am­bas­sade. Les coupes étaient ali­gnées sur le comp­toir comme une armée de cris­tal, et Ahmad les ins­pec­tait une par une, les levant vers la lumière pour tra­quer les traces de doigts, les impu­re­tés, les bulles d’air dans le verre.

— S’il reste une seule trace sur une seule coupe, dis-je, je te ren­voie à Beyrouth.

— Si tu me ren­voies à Bey­routh, dit Ahmad, j’ouvre un bar sur la Cor­niche et je te vole tous tes clients.

Ce fut le der­nier moment léger de la journée.

*     *     *

Le roi arri­va à onze heures pré­cises. Un convoi de quatre véhi­cules — deux Mer­cedes noires, une Land Rover mili­taire devant, une autre der­rière — remon­ta l’al­lée d’ac­cès dans un gron­de­ment feu­tré de moteurs die­sel. Les sol­dats de la garde royale se déployèrent autour de l’en­trée avec la rapi­di­té silen­cieuse de gens qui font cela tous les jours et qui savent que chaque jour peut être le der­nier. Car c’é­tait cela, la vie de Hus­sein en 1963 : chaque sor­tie publique était un pari contre la mort, chaque poi­gnée de main un acte de cou­rage, chaque sou­rire une vic­toire rem­por­tée sur ceux qui avaient mis de l’a­cide dans ses gouttes nasales, envoyé des MiG sur son avion, posé des bombes dans le bureau de son pre­mier ministre.

Hus­sein sor­tit de la deuxième Mer­cedes. Il était petit — plus petit qu’on ne l’i­ma­gi­nait en voyant ses pho­to­gra­phies —, com­pact, avec un visage rond, des yeux noirs très vifs, et cette mous­tache fine qui lui don­nait l’air d’un jeune offi­cier de cava­le­rie dans un film bri­tan­nique. Il por­tait un cos­tume gris anthra­cite, une cra­vate rouge sombre, et des chaus­sures noires si bien cirées qu’on y voyait son reflet. Il avait vingt-sept ans. Il régnait depuis dix ans. Il avait sur­vé­cu à plus de ten­ta­tives d’as­sas­si­nat que la plu­part des hommes n’en comptent de rhumes dans une vie.

Je l’ac­cueillis au bas du tapis rouge. Il me ser­ra la main — une poi­gnée éton­nam­ment forte pour un homme de sa taille — et me regar­da dans les yeux avec cette atten­tion totale qui était, disait-on, son don le plus redou­table. Quand Hus­sein vous regar­dait, vous aviez l’im­pres­sion d’être la seule per­sonne au monde. C’é­tait, je sup­pose, la même qua­li­té qui lui per­met­tait de char­mer les pré­si­dents, de séduire les reines et de convaincre ses enne­mis de l’épargner.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Vous avez construit quelque chose de beau.

— Votre Majes­té. C’est votre vision qui l’a ren­du possible.

La for­mule était conve­nue, mais elle n’é­tait pas fausse. Sans la volon­té de Hus­sein, cet hôtel n’exis­te­rait pas. Sans son insis­tance pour que la Jor­da­nie eût un hôtel digne de ce nom — un hôtel qui pût accueillir des chefs d’É­tat, des délé­ga­tions inter­na­tio­nales, des jour­na­listes étran­gers sans qu’ils eussent à s’ex­cu­ser de l’a­dresse —, nous serions encore au Phi­la­del­phia Hotel avec ses robi­nets qui fuient et ses cafards dans les salles de bains.

La visite dura deux heures. Hus­sein par­cou­rut l’hô­tel du rez-de-chaus­sée au hui­tième étage, posant des ques­tions pré­cises — sur le nombre de chambres, sur l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en eau, sur le sys­tème de cli­ma­ti­sa­tion, sur la natio­na­li­té des employés — avec l’at­ten­tion détaillée d’un homme qui sait que les grands pro­jets échouent dans les détails. Il goû­ta le cock­tail d’Ah­mad — Le Cercle — et décla­ra qu’il était excellent, ce qui était vrai, et qu’il le ferait ser­vir au palais, ce qui ne se pro­dui­sit jamais. Il salua le per­son­nel, un par un, ser­rant les mains des femmes de chambre et des plon­geurs avec la même cour­toi­sie qu’il réser­vait aux ambas­sa­deurs. Et il pro­non­ça, dans le grand salon du pre­mier étage, un dis­cours bref qui disait en sub­stance que cet hôtel était la preuve que la Jor­da­nie avan­çait, que le royaume était moderne, ouvert, tour­né vers l’a­ve­nir — tout ce que les coups d’É­tat de Bag­dad et de Damas, les mani­fes­ta­tions dans les rues et les agents du mukha­ba­rat pos­tés dans le lob­by démen­taient à chaque instant.

Les applau­dis­se­ments furent nour­ris. Les pho­to­graphes cré­pi­tèrent. Le cham­pagne coula.

Et pen­dant tout ce temps, je cher­chais Breit­ner des yeux.

*     *     *

Il n’é­tait pas là.

Pas dans le grand salon. Pas au bar. Pas dans le lob­by, pas au res­tau­rant, pas sur la ter­rasse. Je véri­fiai sa chambre — la porte était entre­bâillée, la chambre vide, les plans tou­jours éta­lés par­tout, le lit tou­jours pas défait. Son pas­se­port était sur la table de nuit. Sa mal­lette n’é­tait pas là.

Je savais où il était.

Je ne pou­vais pas des­cendre — le roi était encore dans l’hô­tel, la céré­mo­nie bat­tait son plein, j’é­tais le direc­teur, ma place était ici, par­mi les invi­tés, le sou­rire aux lèvres, la coupe de cham­pagne à la main. Mais à chaque ins­tant, tan­dis que je ser­rais des mains et rece­vais des com­pli­ments, une par­tie de moi était ailleurs — en des­sous, dans le sous-sol, avec Breit­ner et sa mal­lette et son mètre ruban, devant un mur de béton qu’il avait peut-être déjà com­men­cé à entamer.

Le roi par­tit à treize heures. Le convoi redes­cen­dit l’al­lée, les sol­dats remon­tèrent dans leurs véhi­cules, et l’hô­tel, d’un coup, se dégon­fla — comme un pou­mon après une longue ins­pi­ra­tion. Le per­son­nel s’af­fais­sa. Ahmad s’as­sit der­rière son bar et se ver­sa un arak qu’il avait bien méri­té. Les ser­veurs com­men­cèrent à débar­ras­ser les coupes vides, les ser­viettes frois­sées, les mégots que des invi­tés avaient écra­sés dans les jar­di­nières mal­gré les cendriers.

Et moi, je des­cen­dis au sous-sol.

*     *     *

Le cou­loir de ser­vice était éclai­ré par les néons habi­tuels, leur bour­don­ne­ment bas, leur lumière ver­dâtre qui don­nait au béton brut l’ap­pa­rence d’un décor sous-marin. Je mar­chai jus­qu’à l’aile est — celle qui don­nait du côté de la Cita­delle, celle où Munir avait dit que les pioches ne vou­laient pas des­cendre. Le silence était com­pact. Au-des­sus de moi, les der­niers bruits de la récep­tion — un rire, un tin­te­ment de verre — par­ve­naient assour­dis, loin­tains, comme les sons d’un monde sépa­ré du mien par une épais­seur de pierre et de temps.

Je trou­vai Breit­ner au bout du cou­loir, là où les locaux tech­niques cédaient la place à un cul-de-sac — un mur de béton brut, sans ouver­ture, qui mar­quait la limite du sous-sol. Il était assis par terre, le dos contre le mur oppo­sé, sa mal­lette ouverte à côté de lui. Dans la mal­lette, je vis un mar­teau, un burin, une lampe torche, et le vieux feuillet plié — la carte ancienne avec ses cavi­tés en poin­tillés et son mot en carac­tères inconnus.

Le mur en face de lui por­tait des marques. Des impacts. Il avait frap­pé — pas long­temps, pas assez pour per­cer quoi que ce soit, mais suf­fi­sam­ment pour enta­mer la sur­face du béton sur quelques mil­li­mètres. De la pous­sière grise avait for­mé un petit tas au pied du mur, comme un mon­ti­cule de cendres.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je.

Il leva les yeux. Son visage, dans la lumière ver­dâtre des néons, avait une pâleur miné­rale, comme si le sous-sol avait com­men­cé à le recou­vrir de sa propre matière.

— Je l’en­tends, dit-il.

— Vous enten­dez quoi ?

— Le vide. L’es­pace der­rière ce mur. Il n’est pas silen­cieux, mon­sieur al-Kha­li­li. Il a un son. Pas un bruit — un son. Une fré­quence. Quelque chose de très bas, en des­sous du seuil de l’au­di­tion nor­male. Mais si vous posez votre main sur le mur et que vous fer­mez les yeux, vous le sen­tez. C’est comme une vibra­tion. Comme un battement.

— Ce sont les cana­li­sa­tions. La plom­be­rie. Les pompes de la chaufferie.

— Non. J’ai véri­fié. Les pompes sont à l’autre bout du sous-sol. Et leur fré­quence est dif­fé­rente — plus rapide, plus régu­lière. Ceci est plus lent. Plus ancien. Comme quelque chose qui respire.

Je m’ap­pro­chai du mur. Je posai ma main sur le béton. Il était froid — net­te­ment plus froid que le mur d’en face, net­te­ment plus froid que la tem­pé­ra­ture du sous-sol. Et sous ma paume, je sen­tis quelque chose. Pas une vibra­tion, pas un bat­te­ment — quelque chose de plus sub­til, de plus ambi­gu. Une sorte de pul­sa­tion — ou peut-être le sang dans mes propres doigts, ampli­fié par le contact avec la pierre froide, trom­pé par l’obs­cu­ri­té et la sug­ges­tion. Je ne savais pas. Je ne sais tou­jours pas.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je en reti­rant ma main. Le roi vient de par­tir. L’i­nau­gu­ra­tion est un suc­cès. L’hô­tel est ouvert. Et vous êtes dans mon sous-sol avec un mar­teau et un burin, en train d’at­ta­quer les murs d’un bâti­ment qui m’a été confié. Je vous demande de remon­ter, de ran­ger vos outils, et de ne plus des­cendre ici sans mon autorisation.

Il me regar­da. Et il dit, avec une dou­ceur que je ne lui connais­sais pas, une dou­ceur presque tendre :

— Vous l’a­vez sen­ti, n’est-ce pas ?

Je ne répon­dis pas. Je ramas­sai le mar­teau et le burin, les ran­geai dans la mal­lette, et lui ten­dis la main pour l’ai­der à se rele­ver. Il accep­ta. Sa main était glacée.

Nous remon­tâmes ensemble, en silence, par l’es­ca­lier de ser­vice. En pas­sant la porte du rez-de-chaus­sée, la lumière du jour nous frap­pa comme une gifle — cette lumière blanche d’Am­man, vio­lente, sans ombre, qui ren­dait tout visible et ne lais­sait rien se cacher. Breit­ner cli­gna des yeux, comme un homme qui revient d’un long séjour sous terre. Ce qu’il était, en un sens.

Dans le lob­by, les der­niers invi­tés pre­naient congé. Ahmad net­toyait le bar. Yous­sef pas­sait un chif­fon sur les marbres. Tout était nor­mal. L’hô­tel fonc­tion­nait. Le monde, au-des­sus, continuait.

Et quelque part en des­sous — dans l’é­pais­seur de la col­line, der­rière un mur de béton froid, dans un espace que per­sonne n’a­vait ouvert depuis des siècles ou des mil­lé­naires —, quelque chose conti­nuait aus­si. Quelque chose de patient, de miné­ral, de lent. Quelque chose qui avait le temps.

Cha­pitre 7 — Le vide

Il y a des déci­sions que l’on ne prend pas. Elles se prennent en vous, comme une fièvre qui monte sans qu’on sache quand elle a com­men­cé, et quand on s’en aper­çoit il est trop tard pour la faire redes­cendre. La déci­sion de per­cer le mur fut de cette nature. Je ne la pris pas. Elle se prit en moi, au cours de la nuit du 15 au 16 mars, dans l’in­som­nie épaisse qui sui­vit l’i­nau­gu­ra­tion, tan­dis que Huda dor­mait à côté de moi et que les bruits de la ville me par­ve­naient à tra­vers la fenêtre entrou­verte — un chien qui aboyait, un moteur au loin, l’ap­pel du muez­zin de Fajr à quatre heures et demie du matin, cette longue plainte qui monte dans le noir et qui dit, en sub­stance, que le monde recom­mence et que Dieu regarde.

Je me levai avant l’aube. Je me lavai le visage, bus un café que je pré­pa­rai dans la cui­sine sans allu­mer la lumière, et sor­tis dans la rue encore noire. Le tra­jet entre mon appar­te­ment et l’hô­tel pre­nait dix minutes à pied — dix minutes de des­cente le long d’une rue bor­dée de murs en pierre où grim­paient des jas­mins et des bou­gain­vil­liers. À cette heure, les rues étaient vides. Amman dor­mait, ou fai­sait semblant.

Je trou­vai Breit­ner dans le lob­by, assis dans un fau­teuil, sa mal­lette sur les genoux. Il ne dor­mait pas. Il atten­dait. Quand il me vit, il ne dit rien. Il se leva, et nous des­cen­dîmes ensemble, sans un mot, comme deux hommes qui se sont don­né ren­dez-vous sans avoir eu besoin de se le dire.

*     *     *

J’a­vais fait venir Salim, un ouvrier du ser­vice de main­te­nance — un jeune homme de Mada­ba, vingt-cinq ans, solide, dis­cret, qui m’é­tait loyal parce que je l’a­vais embau­ché quand per­sonne d’autre ne vou­lait de lui. Salim ne posait jamais de ques­tions. C’é­tait sa qua­li­té prin­ci­pale et peut-être son défaut. Il était là quand nous arri­vâmes au sous-sol, avec une masse, un burin, une barre à mine et une lampe à pétrole — j’a­vais deman­dé une lampe à pétrole plu­tôt qu’une lampe élec­trique, sans savoir pour­quoi, peut-être par un ins­tinct super­sti­tieux, l’i­dée qu’une flamme vivante serait plus appro­priée dans ce que nous allions ouvrir qu’un fais­ceau de néon.

Breit­ner exa­mi­na le mur. Il avait empor­té un sté­tho­scope — un ins­tru­ment médi­cal qu’il avait dû ache­ter Dieu sait où, peut-être à une phar­ma­cie du centre-ville, peut-être l’a­vait-il dans sa mal­lette depuis le début — et il le pla­qua contre le béton, écou­tant, dépla­çant l’embout de quelques cen­ti­mètres, écou­tant encore. Son visage, pen­dant cette aus­cul­ta­tion, avait la concen­tra­tion d’un méde­cin au che­vet d’un patient dont le diag­nos­tic est incertain.

— Ici, dit-il enfin, en tra­çant un rec­tangle au crayon sur le mur. L’é­pais­seur est moindre ici. Trente cen­ti­mètres au maxi­mum. Der­rière, c’est creux.

Salim me regar­da. J’ac­quies­çai. Il leva la masse.

Le pre­mier coup réson­na dans le sous-sol comme un coup de ton­nerre cap­tif. L’é­cho rou­la le long du cou­loir, rebon­dit contre les murs, et mit plu­sieurs secondes à mou­rir. Le béton avait tenu. Salim frap­pa de nou­veau. Et de nou­veau. Au cin­quième coup, une fis­sure appa­rut — une ligne noire, fine comme un che­veu, qui cou­rait du haut en bas du rec­tangle tra­cé par Breit­ner. Au sep­tième coup, un mor­ceau de béton se déta­cha et tom­ba au sol avec un bruit mat. Un trou appa­rut — de la taille d’un poing — et de ce trou sor­tit un souffle.

Non — pas un souffle. Un cou­rant d’air. Froid, humide, avec cette odeur que Breit­ner et les ouvriers de Munir avaient décrite : la pierre mouillée. Mais pas seule­ment. Il y avait autre chose dans cet air — quelque chose que je ne peux décrire qu’en recou­rant à une ana­lo­gie insuf­fi­sante : l’o­deur du temps. Pas l’o­deur de la décom­po­si­tion, qui est le temps de la matière orga­nique. Pas l’o­deur de la rouille, qui est le temps du métal. Une odeur miné­rale, anté­rieure, comme si l’air enfer­mé der­rière ce mur avait été scel­lé avant que l’air exté­rieur ne devînt ce qu’il est — comme s’il venait d’une époque où l’at­mo­sphère elle-même avait une autre composition.

C’est une pen­sée absurde. Je le sais. L’air est de l’air. Mais je raconte ce que j’ai sen­ti, et ce que j’ai sen­ti était cela : un air d’un autre temps.

Salim élar­git le trou. Les mor­ceaux de béton tom­baient dans l’obs­cu­ri­té de l’autre côté et, au lieu de heur­ter un sol immé­dia­te­ment, ils sem­blaient chu­ter — une frac­tion de seconde, peut-être deux, avant d’at­ter­rir avec un bruit étouf­fé, loin­tain, qui sug­gé­rait une profondeur.

Quand l’ou­ver­ture fut assez large pour qu’un homme pût s’y glis­ser, Breit­ner allu­ma la lampe à pétrole et l’ap­pro­cha du trou. La flamme vacilla — aspi­rée par le cou­rant d’air froid — et sa lumière, oran­gée, trem­blante, éclai­ra ce qui se trou­vait de l’autre côté.

*     *     *

Ce n’é­tait pas une pièce.

Ce n’é­tait pas un tun­nel, ni une cave, ni une citerne, ni aucune des struc­tures sou­ter­raines que l’ar­chéo­lo­gie de la région avait cata­lo­guées. C’é­tait un espace. Un espace d’une régu­la­ri­té trou­blante — des parois lisses, légè­re­ment incur­vées, comme l’in­té­rieur d’un œuf allon­gé, taillées dans une roche qui n’é­tait pas le cal­caire des col­lines d’Am­man mais quelque chose de plus sombre, de plus dense, une pierre noire vei­née de gris qui absor­bait la lumière de la lampe au lieu de la refléter.

Le sol — si l’on pou­vait par­ler de sol — était envi­ron deux mètres plus bas que le sous-sol de l’hô­tel. C’é­tait l’es­pace man­quant. Les deux mètres qua­rante de Breit­ner. Sauf que cet espace ne fai­sait pas deux mètres qua­rante de haut mais bien davan­tage — la voûte s’é­le­vait au-delà de ce que la lampe pou­vait éclai­rer, aspi­rant la lumière vers le haut dans une obs­cu­ri­té dense qui ne ren­dait rien. Et l’es­pace s’é­ten­dait laté­ra­le­ment — à gauche, à droite — au-delà du cercle de lumière, dans une pénombre qui sug­gé­rait des dimen­sions bien plus grandes que celles de l’hô­tel au-dessus.

L’air était immo­bile. Froid. Sec mal­gré l’o­deur de pierre mouillée. Et le silence — ce silence que Breit­ner avait dit entendre à tra­vers le mur — était effec­ti­ve­ment d’une qua­li­té sin­gu­lière. Pas une absence de bruit. Une pré­sence de silence. Quelque chose d’ac­tif, de volon­taire, comme si l’es­pace lui-même impo­sait le silence à tout ce qui y pénétrait.

— Mon Dieu, murmurai-je.

Ce furent les seuls mots que je pro­non­çai. Breit­ner, lui, ne dit rien. Il regar­dait. Son visage, éclai­ré par la lampe, avait une expres­sion que je n’a­vais vue sur aucun visage humain avant ce moment — ni joie, ni peur, ni sur­prise, mais quelque chose qui res­sem­blait à de la recon­nais­sance. Comme un homme qui retrouve un lieu qu’il connaît, un lieu qu’il a tou­jours connu sans y avoir jamais mis les pieds.

Il enjam­ba le rebord du trou et se lais­sa glis­ser de l’autre côté.

— Mon­sieur Breitner—

Mais il était déjà en bas. La lampe qu’il tenait à bout de bras pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les parois incur­vées, et je vis — ou crus voir — que ces parois n’é­taient pas entiè­re­ment lisses. Il y avait des marques. Pas des ins­crip­tions, pas des des­sins — des marques. Des séries de traits ver­ti­caux, gra­vés dans la pierre noire à inter­valles régu­liers, comme les encoches d’un bâton de comp­tage. Des mesures. Quel­qu’un, avant nous, avait mesu­ré cet espace. Avait comp­té quelque chose ici — des dis­tances, des jours, des années. Avait fait exac­te­ment ce que Breit­ner fai­sait depuis son arri­vée : mesu­rer, comp­ter, essayer de comprendre.

Breit­ner avan­ça dans l’obs­cu­ri­té. La lampe rape­tis­sa. Son ombre gran­dit sur les parois comme une figure de théâtre d’ombres — déme­su­rée, défor­mée, inhu­maine. Il s’é­loi­gnait du trou, de la lumière des néons du sous-sol, de moi. Il s’en­fon­çait dans quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans la langue que je connaissais.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Revenez.

Il s’ar­rê­ta. Se retour­na. La flamme de sa lampe l’é­clai­rait par en des­sous, creu­sant ses orbites, agran­dis­sant son front, fai­sant de son visage un masque de lumière et d’ombre — un visage à double éclai­rage, comme les têtes ammo­nites de la Citadelle.

— Vous voyez ? dit-il. Sa voix réson­nait dans l’es­pace avec une réver­bé­ra­tion longue, pro­fonde, qui la fai­sait paraître venue de plus loin qu’elle ne l’é­tait. Les marques sur les parois. Quel­qu’un a déjà été ici. Quel­qu’un a mesu­ré. Et puis il est repar­ti, et on a tout refermé.

— Quand ?

— Je ne sais pas. Avant les Romains. Peut-être avant les Ammo­nites. Peut-être que c’est cela que les têtes à double visage gar­daient — l’en­trée de cet espace. Le seuil dont Giu­lia parlait.

Salim, res­té en haut avec moi, se tenait en retrait, le dos contre le mur du cou­loir. Il ne regar­dait pas par le trou. Il regar­dait le sol entre ses pieds. Ses lèvres bou­geaient — une prière, pro­ba­ble­ment, un ver­set, une pro­tec­tion contre ce que nous n’au­rions pas dû ouvrir.

— Reve­nez, dis-je à Breit­ner. Reve­nez maintenant.

Il revint. Len­te­ment. Pas à pas. Comme un homme qui quitte à regret un endroit où il se sent chez lui. Il esca­la­da le rebord du trou, remon­ta dans le sous-sol de l’hô­tel, et posa la lampe par terre. Sa main trem­blait. Pas de peur — d’ex­ci­ta­tion, de froid, ou de quelque chose d’autre que je ne pus identifier.

Nous res­tâmes tous les trois dans le cou­loir du sous-sol, sous les néons bour­don­nants, devant le trou noir dans le mur, et per­sonne ne par­la pen­dant un long moment. L’air froid mon­tait de l’ou­ver­ture comme une haleine, régu­lière, patiente, et je pen­sai — mal­gré moi, mal­gré ma for­ma­tion suisse, mal­gré mon ratio­na­lisme d’hô­te­lier — que l’es­pace que nous venions d’ou­vrir n’é­tait pas content d’être ouvert. Qu’il n’é­tait pas mécon­tent non plus. Qu’il s’en moquait. Qu’il avait atten­du si long­temps que quelques humains de plus ou de moins ne chan­geaient rien à son attente.

— Qu’est-ce qu’on fait ? deman­dai-je enfin.

Breit­ner ran­gea la lampe dans sa mal­lette. Il essuya la pous­sière de béton sur ses mains. Et il dit :

— On se tait. On revient demain. Et on mesure.

Cha­pitre 8 — Ce que dit Giulia

Je ne revins pas le len­de­main. Ni le sur­len­de­main. Quelque chose en moi avait besoin de dis­tance — pas avec l’es­pace lui-même, mais avec ce que j’a­vais res­sen­ti en le décou­vrant. Cette recon­nais­sance sur le visage de Breit­ner. Ce silence qui avait une den­si­té. Cet air d’un autre temps. Je n’é­tais pas un homme de mys­tères. J’é­tais un hôte­lier. Mon tra­vail consis­tait à rendre les sur­faces agréables, à lis­ser les aspé­ri­tés du réel, à faire en sorte que les clients trou­vassent le monde — ou du moins l’é­tage où ils dor­maient — un peu meilleur qu’ils ne l’a­vaient lais­sé. Ce qui se trou­vait sous les sur­faces ne me regar­dait pas. Ne m’a­vait jamais regardé.

Et pour­tant je ne pou­vais pas dormir.

Ou plu­tôt : je dor­mais, mais mal, tra­ver­sé de rêves que je ne me rap­pe­lais pas au réveil et qui me lais­saient un goût de pierre dans la bouche — lit­té­ra­le­ment, comme si j’a­vais mâché du cal­cite pen­dant la nuit. Huda me deman­da si j’é­tais malade. Je dis que non. Les enfants me regar­dèrent au petit-déjeu­ner avec cette atten­tion impla­cable des enfants qui savent que leurs parents mentent mais n’ont pas encore les mots pour le dire. Tarek, mon fils de huit ans, me deman­da pour­quoi mes mains sen­taient la terre. Je les avais pour­tant lavées trois fois.

Au troi­sième jour, je mon­tai à la Citadelle.

*     *     *

Giu­lia Man­ci­ni tra­vaillait dans une tran­chée au sud-est du temple d’Her­cule, là où les fouilles avaient mis au jour, les années pré­cé­dentes, les ves­tiges d’un mur ammo­nite sous les fon­da­tions romaines. Elle était age­nouillée dans la terre rouge, un pin­ceau à la main, en train de déga­ger avec une patience de den­tiste un objet que je ne pou­vais pas dis­tin­guer depuis le bord de la tran­chée. Trois ouvriers jor­da­niens tra­vaillaient à quelques mètres d’elle, pel­le­tant de la terre dans des seaux qu’un qua­trième remon­tait au moyen d’une corde.

Je l’ap­pe­lai. Elle leva la tête, plis­sa les yeux dans le soleil — elle ne por­tait pas de cha­peau, ses che­veux noirs étaient pou­drés de terre —, et me fit signe de des­cendre. Je refu­sai. J’a­vais assez des­cen­du. Elle remon­ta, s’es­suya les mains sur son pan­ta­lon, et nous allâmes nous asseoir à l’ombre du musée archéo­lo­gique, sur un banc de pierre d’où l’on voyait toute la ville.

— Breit­ner vous a par­lé, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Breit­ner m’a montré.

— Mon­tré quoi ?

Je lui racon­tai. Le mur per­cé. L’es­pace der­rière. Les parois de pierre noire, incur­vées, lisses. Les marques — ces traits ver­ti­caux gra­vés à inter­valles régu­liers. L’air froid, l’o­deur, le silence. Je lui racon­tai tout, en arabe d’a­bord, puis en fran­çais quand l’a­rabe ne suf­fi­sait plus — quand il fal­lait des mots pour ce qui n’a­vait pas de forme pré­cise, ce flot­te­ment entre le réel et l’i­nex­pli­cable que le fran­çais, langue de Des­cartes et de Ner­val, savait mieux accueillir que l’a­rabe, langue de certitude.

Giu­lia écou­ta sans m’in­ter­rompre. Elle fumait ses ciga­rettes ita­liennes — des Nazio­na­li, au paquet bleu — et la fumée mon­tait droit dans l’air immo­bile de midi, un fil gris sur le ciel blanc. Quand j’eus ter­mi­né, elle écra­sa son mégot sous sa semelle et dit :

— Ce n’est pas la pre­mière fois.

— Com­ment ça ?

— Ce n’est pas la pre­mière fois qu’on trouve des espaces sou­ter­rains inex­pli­qués dans cette ville. En 1930, quand les Ita­liens ont com­men­cé les fouilles ici, sur la Cita­delle, ils ont décou­vert un réseau de gale­ries sous le palais omeyyade. Des gale­ries qui ne cor­res­pon­daient à rien — ni aque­ducs, ni citernes, ni pas­sages défen­sifs. Des gale­ries taillées dans une roche qui n’é­tait pas la roche locale. Ils ont fait un rap­port, et le rap­port a été clas­sé. Per­sonne n’en a reparlé.

— Vous l’a­vez lu ?

— J’ai essayé de le lire. Il est dans les archives du Dépar­te­ment des anti­qui­tés, au minis­tère, mais les pages clés manquent. Quel­qu’un les a reti­rées. Ou elles ont été reti­rées par le temps — les archives, à Amman, sont dans un état qui ferait pleu­rer un biblio­thé­caire. Mais j’ai trou­vé des notes per­son­nelles d’un des archéo­logues ita­liens — un cer­tain Gia­co­mo Fer­ret­ti — qui décrit ce qu’il a vu dans ces gale­ries. Et ce qu’il décrit res­semble beau­coup à ce que vous me racon­tez. Des parois de pierre sombre. Des marques gra­vées. Un silence anormal.

Elle allu­ma une autre ciga­rette. Ses mains ne trem­blaient pas. Les miennes, oui, et je les cachai en les enfon­çant dans mes poches.

— Fer­ret­ti a essayé de com­prendre ce qu’il voyait, conti­nua-t-elle. Il a mesu­ré les gale­ries, rele­vé les marques, pré­le­vé des échan­tillons de la roche. Et puis il est ren­tré à Rome, il a rédi­gé un rap­port pré­li­mi­naire, et il est mort six mois plus tard. Une pneu­mo­nie, d’a­près les archives de l’u­ni­ver­si­té. Il avait trente-huit ans. En bonne santé.

— Vous n’êtes pas en train de sug­gé­rer que—

— Je ne sug­gère rien. Je vous rap­porte des faits. Fer­ret­ti est mort. Son rap­port com­plet n’a jamais été publié. Les gale­ries qu’il a décou­vertes ont été refer­mées — par qui, quand, je ne sais pas. Quand je suis arri­vée ici en 1960, per­sonne ne savait de quoi je par­lais quand je les évo­quais. Les ouvriers jor­da­niens, si — les vieux, ceux qui avaient tra­vaillé avec les Ita­liens. Ils se sou­ve­naient. Mais ils ne vou­laient pas en parler.

*     *     *

Nous res­tâmes silen­cieux un moment. En contre­bas, la ville bour­don­nait de sa vie quo­ti­dienne — les klaxons, les cris des mar­chands ambu­lants, le gron­de­ment des camions mili­taires qui remon­taient vers les casernes du Nord. Des enfants jouaient dans les ruines du théâtre romain, leurs voix mon­tant jus­qu’à nous, claires, aiguës, insou­ciantes, comme si les pierres sur les­quelles ils grim­paient n’a­vaient pas deux mille ans et n’é­taient pas han­tées par les accla­ma­tions de foules disparues.

— Giu­lia, dis-je. Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a sous cette ville ?

Elle tira lon­gue­ment sur sa ciga­rette. Et puis elle par­la — pas comme une scien­ti­fique, pas comme une archéo­logue qui pré­sente une hypo­thèse, mais comme une femme qui a long­temps réflé­chi à quelque chose et qui sait que ce qu’elle va dire ne sera pas cru.

— Vous connais­sez l’his­toire d’Am­man, Nas­ser. Vous savez que cette ville a été habi­tée pen­dant des mil­lé­naires — les Ammo­nites, les Grecs, les Romains, les Omeyyades. Et puis, vers 1300, elle a dis­pa­ru. Pas détruite. Pas conquise. Vidée. Six siècles de rien. Et per­sonne ne sait pour­quoi. Les his­to­riens disent que les reve­nus ont décli­né, que les routes com­mer­ciales se sont dépla­cées, que la popu­la­tion s’est dis­per­sée. C’est vrai. Mais ce n’est pas suf­fi­sant. Des dizaines de villes ont connu des déclins éco­no­miques sans dis­pa­raître pen­dant six siècles. Il faut autre chose. Il faut une rai­son pour que les gens non seule­ment s’en aillent, mais ne reviennent pas. Pen­dant six cents ans, ne reviennent pas.

— Et vous pen­sez que la rai­son est sous la ville.

— Je pense que la ville est construite sur quelque chose. Quelque chose de très ancien. Plus ancien que les Ammo­nites — peut-être aus­si ancien que les sta­tues de ‘Ain Gha­zal, ces figures néo­li­thiques qu’on a trou­vées à huit kilo­mètres d’i­ci, qui datent de neuf mille ans. Ou plus ancien encore. Quelque chose qui a été creu­sé — ou qui exis­tait natu­rel­le­ment et qui a été amé­na­gé — dans la roche sous les col­lines. Et ce quelque chose a un effet. Pas un effet phy­sique, pas un dan­ger concret — un effet plus sub­til. Un malaise. Une répul­sion. Quelque chose qui fait que les gens, à cer­taines époques, ne veulent plus vivre ici. Qui fait que les ouvriers refusent de creu­ser. Qui fait que les pioches ne veulent pas des­cendre, comme l’a dit votre ingénieur.

— Ce n’est pas très scientifique.

— Non. Ce n’est pas scien­ti­fique du tout. C’est pour ça que je ne l’ai jamais écrit dans un rap­port. Mais c’est ce que les fouilles m’ont appris en trois ans ici. Il y a une couche, sous cette ville, que l’ar­chéo­lo­gie ne sait pas nom­mer. Pas une strate géo­lo­gique. Pas un hori­zon cultu­rel. Quelque chose d’autre. Un espace. Votre ami Breit­ner a mis le doigt des­sus — ou plu­tôt le mar­teau — en per­çant le mur de votre sous-sol. Ce qu’il a trou­vé n’est pas une ano­ma­lie. C’est le fon­de­ment. C’est ce sur quoi tout le reste a été bâti. Et pério­di­que­ment, quand ce fon­de­ment se rap­pelle à ceux qui vivent au-des­sus, ceux-ci s’en vont. Ils ne savent pas pour­quoi. Ils partent, c’est tout. Et la ville se vide.

— Et puis les gens reviennent.

— Et puis les gens reviennent. Parce que la mémoire est courte. Parce que les col­lines sont belles. Parce que l’emplacement est stra­té­gique. Parce qu’un roi a besoin d’une capi­tale et qu’un pays a besoin d’un hôtel. Et le cycle recommence.

Elle écra­sa sa ciga­rette. La troi­sième, ou la qua­trième — j’a­vais per­du le compte.

— Les têtes à double visage, dis-je. Les sta­tues ammo­nites. Vous croyez qu’elles gar­daient l’en­trée de cet espace ?

— Je crois qu’elles regar­daient dans deux direc­tions pour une rai­son. Le haut et le bas. La sur­face et ce qui est des­sous. Le visible et l’in­vi­sible. Les Ammo­nites savaient. Ils vivaient avec. Ils avaient trou­vé un équi­libre — une manière de coexis­ter avec ce qui était sous leurs pieds. Et puis cet équi­libre s’est rom­pu. Et la ville s’est vidée.

*     *     *

Je redes­cen­dis de la Cita­delle en fin d’a­près-midi. Le soleil décli­nait. Les ombres des col­lines s’al­lon­geaient sur la ville comme des doigts. Je mar­chais dans les rues du centre, par­mi les pas­sants, les mar­chands, les sol­dats en per­mis­sion, les éco­liers en uni­forme, et je les regar­dais — tous ces gens qui vivaient sur le dos d’une bête endor­mie, qui mar­chaient sur le toit d’un espace qu’ils igno­raient, qui fai­saient leur mar­ché et pre­naient leur café et dis­cu­taient de poli­tique et de foot­ball au-des­sus de quelque chose qui n’a­vait pas de nom.

Et je pen­sai : c’est cela, un hôtel. Un hôtel est un bâti­ment qui recouvre quelque chose. Qui offre une sur­face lisse — des draps propres, des marbres cirés, un sou­rire à la récep­tion — pour que les gens n’aient pas à pen­ser à ce qui se trouve en des­sous. À la plom­be­rie, aux fon­da­tions, aux cafards dans les murs, aux secrets dans les caves. Le direc­teur d’un hôtel est un homme qui gère la sur­face. Et je m’é­tais juré, en accep­tant ce poste, de ne jamais regar­der en dessous.

Mais Breit­ner m’a­vait fait des­cendre. Breit­ner, avec ses plans et son mètre ruban et ses yeux de cal­caire, m’a­vait tiré par la main dans le sous-sol de mon propre bâti­ment et m’a­vait mon­tré ce que je ne vou­lais pas voir. Et main­te­nant, je ne pou­vais plus remon­ter. Pas vrai­ment. Pas com­plè­te­ment. Une par­tie de moi res­te­rait tou­jours en bas, dans cet espace de pierre noire, à écou­ter le silence qui avait une forme.

En arri­vant à l’hô­tel, je trou­vai Ahmad au bar, seul, en train de lire un jour­nal. Il leva les yeux et dit :

— L’ar­chi­tecte est au sous-sol.

— Depuis quand ?

— Depuis ce matin. Il est des­cen­du à huit heures avec sa lampe et son car­net. Il n’est pas remon­té. Yous­sef lui a appor­té un thé à midi. Il dit que l’ar­chi­tecte mesu­rait les murs avec un mètre ruban. Les murs d’en bas, pas les nôtres. Et qu’il par­lait tout seul. En allemand.

Je ne des­cen­dis pas. Pas ce soir-là. Je res­tai au bar avec Ahmad, je bus un café, puis un arak, puis un autre café, et nous par­lâmes de choses ordi­naires — du match de foot­ball entre l’é­quipe d’Am­man et celle d’Ir­bid, du prix des tomates au mar­ché, de la fille d’Ah­mad qui allait se marier au mois de juin. Des choses de sur­face. Des choses de vivants. Et en des­sous de nous, dans l’é­pais­seur de la col­line, Breit­ner mesurait.

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La ville creuse — Cha­pitres 9 à 12

La ville creuse — Cha­pitres 1 à 4

La ville creuse

La ville creuse

Cha­pitres 1 à 4

Cha­pitre 1 — L’hô­tel neuf

Ce que je me rap­pelle d’a­bord, c’est la lumière.

Pas celle de main­te­nant — cette lumière de sep­tembre 1970, jaune et sale, qui passe à tra­vers les rideaux arra­chés et les vitres souf­flées par les tirs de mor­tier. Non. La lumière de mars 1963. Une lumière d’Am­man au prin­temps, blanche, presque vio­lente, qui tom­bait sur les marbres neufs du hall d’en­trée comme si Dieu lui-même avait vou­lu ins­pec­ter nos fini­tions. Tout brillait. Les cuivres des rampes, les dalles de cal­caire du lob­by, les bou­tons dorés de nos uni­formes. Même la pous­sière brillait, celle qui mon­tait des col­lines envi­ron­nantes et se posait chaque matin sur les vitres de la ter­rasse comme un voile de poudre ocre que Yous­sef, le gar­çon d’é­tage, essuyait avec une dévo­tion de sacristain.

L’hô­tel Al Urdon avait un an d’exis­tence et encore l’o­deur du neuf — cette odeur com­po­site de pein­ture fraîche, de colle à moquette et de déter­gent indus­triel qui, mêlée au par­fum du jas­min qu’on avait plan­té en hâte le long de l’al­lée d’ac­cès, pro­dui­sait quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable, un arôme de pro­messe, de choses pas encore salies par l’u­sage. J’a­vais qua­rante-deux ans. J’é­tais le direc­teur. Le pre­mier direc­teur du pre­mier grand hôtel inter­na­tio­nal du Royaume haché­mite de Jor­da­nie, et j’ai­mais chaque cen­ti­mètre car­ré de ce bâti­ment comme on aime un enfant qui vient de naître et dont on ne connaît pas encore les défauts.

Je m’ap­pelle Nas­ser al-Kha­li­li. Mon père était phar­ma­cien à Amman, ma mère était d’une famille de Salt, et j’a­vais fait mes classes à l’É­cole hôte­lière de Lau­sanne entre 1946 et 1949, dans une Suisse qui se remet­tait de n’a­voir par­ti­ci­pé à rien. J’y avais appris à plier les ser­viettes en éven­tail, à décan­ter un bour­gogne, à sou­rire à un client mécon­tent comme s’il venait de m’an­non­cer une bonne nou­velle, et à consi­dé­rer la pro­pre­té d’un lava­bo comme une ques­tion morale. J’y avais aus­si appris le fran­çais, cette langue qui me ser­vait à pen­ser les choses que l’a­rabe ren­dait trop directes et l’an­glais trop plates.

De Lau­sanne j’é­tais reve­nu à Amman en 1950, dans une ville qui n’a­vait pas encore de grand hôtel et qui n’en vou­lait pas par­ti­cu­liè­re­ment. Amman à cette époque était un bourg pous­sié­reux deve­nu capi­tale par acci­dent, gon­flé par les réfu­giés de 1948, tra­ver­sé de rumeurs et de convois mili­taires, une ville où l’on pou­vait encore voir des chèvres brou­ter entre les colonnes du théâtre romain. J’a­vais tra­vaillé au Phi­la­del­phia Hotel, un éta­blis­se­ment modeste du centre-ville qui sen­tait le tabac froid et le savon bon mar­ché, puis au Jor­dan Palace, un cran au-des­sus, où j’a­vais appris que la clien­tèle diplo­ma­tique buvait plus que la clien­tèle d’af­faires mais payait moins volontiers.

Et puis le pro­jet Al Urdon était arri­vé. Une firme suis­so-alle­mande, un bud­get de deux mil­lions de dol­lars — une somme ver­ti­gi­neuse pour le royaume —, et la volon­té expli­cite du roi Hus­sein d’of­frir à Amman un hôtel qui serait son visage tour­né vers le monde. On m’a­vait pro­po­sé la direc­tion parce que j’a­vais le diplôme de Lau­sanne, parce que je par­lais trois langues, et parce que je connais­sais suf­fi­sam­ment de monde dans les cercles diplo­ma­tiques d’Am­man pour rem­plir un bar un soir de semaine. J’a­vais accep­té avec la gra­vi­té d’un homme à qui l’on confie un drapeau.

L’hô­tel avait ouvert ses portes en jan­vier 1962. Un an plus tard, en mars 1963, nous pré­pa­rions l’i­nau­gu­ra­tion offi­cielle — la vraie, celle avec le roi, les ambas­sa­deurs, les pho­to­graphes, le tapis rouge dérou­lé sous la mar­quise d’en­trée. Le bâti­ment était un paral­lé­lé­pi­pède de huit étages, moderne sans être auda­cieux, posé sur l’une des sept col­lines d’Am­man, entre le deuxième et le troi­sième cercle, dans ce qu’on appe­lait déjà le quar­tier diplo­ma­tique. De la ter­rasse du toit, on voyait la Cita­delle — Jabal al-Qala — avec les colonnes tron­quées du temple d’Her­cule qui se décou­paient contre le ciel comme des doigts levés. On voyait aus­si, en contre­bas, le lacis de ruelles du centre-ville, les antennes de radio sur les toits plats, les mina­rets, et au-delà, dans la brume de cha­leur, l’é­ten­due beige et ondu­lée du désert qui com­men­çait là où la ville finis­sait, sans tran­si­tion, comme une phrase interrompue.

*     *     *

Les jours qui pré­cé­dèrent l’i­nau­gu­ra­tion avaient la fébri­li­té des veilles de mariage. Tout devait être par­fait. Les draps repas­sés deux fois. Les verres sans trace. Les fleurs chan­gées chaque matin — des œillets blancs et rouges dans les vases du lob­by, choi­sis par ma femme Huda, qui avait un sens des cou­leurs que je n’a­vais pas. Le per­son­nel — quatre-vingt-sept employés, dont trente-deux avaient été for­més par mes soins — répé­tait les gestes du ser­vice comme une troupe de théâtre avant la pre­mière. Ahmad, le bar­man, avait inven­té un cock­tail pour l’oc­ca­sion : vod­ka, jus de gre­nade, une pointe de fleur d’o­ran­ger, qu’il avait bap­ti­sé Le Cercle — en hom­mage aux ronds-points qui struc­tu­raient notre ville et qui, disait-il en riant, étaient la seule chose qu’Am­man avait inventée.

La liste des invi­tés pour le 15 mars comp­tait deux cent qua­rante noms. L’am­bas­sa­deur des États-Unis, bien sûr, et celui de Grande-Bre­tagne, et les repré­sen­tants d’une dou­zaine d’autres pays. Les ministres, les géné­raux, les hommes d’af­faires de la ville — les Mua­sher, les Kawar, les Bdair —, et un assor­ti­ment de jour­na­listes étran­gers, cor­res­pon­dants de pas­sage, pho­to­graphes. Par­mi eux, un cer­tain nombre de gens dont je savais qu’ils n’é­taient pas exac­te­ment ce que leur carte de visite indi­quait, mais c’é­tait la règle du jeu à Amman en 1963 : on ne deman­dait pas à un atta­ché cultu­rel pour­quoi il posait des ques­tions sur les mou­ve­ments de troupes, on lui ser­vait son whis­ky et on chan­geait de sujet.

L’un de ces hommes était Ellis Har­wood. Atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade amé­ri­caine depuis deux ans. Un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, grand, mince, le teint bru­ni par le soleil du désert, avec cette décon­trac­tion étu­diée des Amé­ri­cains de bonne famille qui s’ef­forcent de paraître ordi­naires. Il por­tait des che­mises en lin frois­sé et des mocas­sins sans chaus­settes, et il avait cette façon de poser des ques­tions ano­dines — « Com­bien d’é­tages sous le niveau de la rue, Nas­ser ? » — qui don­nait l’im­pres­sion d’être en train de rem­plir un for­mu­laire invi­sible. Je l’ai­mais bien. Il était drôle, il payait ses notes, et il ne fai­sait rien de mal dans les chambres.

Je le trou­vai au bar, deux jours avant l’i­nau­gu­ra­tion, en train de boire un café turc en lisant un exem­plaire du Jor­dan Times.

— Nas­ser, dit-il sans lever les yeux. Vous avez vu ce qui se passe à Bagdad ?

J’a­vais vu. Tout le monde avait vu. Le 8 février, le par­ti Baath avait ren­ver­sé Kas­sem à Bag­dad dans un bain de sang. Un mois plus tard, le 8 mars, le même par­ti avait pris le pou­voir à Damas. La Jor­da­nie était désor­mais flan­quée, au nord et à l’est, de deux régimes hos­tiles, pan­ara­bistes, qui consi­dé­raient notre petit roi Hus­sein comme un jouet de l’Oc­ci­dent. Les mani­fes­ta­tions avaient repris dans les rues d’Am­man — des étu­diants, des réfu­giés pales­ti­niens, des nas­sé­riens — et l’ar­mée avait été déployée autour des camps.

— J’ai vu, dis-je.

— Et pour­tant vous inau­gu­rez un hôtel.

— C’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’on inau­gure un hôtel, mon­sieur Har­wood. On n’i­nau­gure pas un hôtel quand tout va bien. On inau­gure un hôtel quand on veut mon­trer que tout va bien.

Il sou­rit. Ce sou­rire amé­ri­cain, large, appré­cia­teur, qui ne disait rien.

— Vous êtes un homme sage, Nasser.

— Je suis un hôtelier.

*     *     *

Ce soir-là, en ren­trant chez moi — un appar­te­ment du troi­sième cercle, à dix minutes à pied de l’hô­tel —, je m’é­tais arrê­té un ins­tant sur le bal­con. Huda dor­mait déjà. Les enfants aus­si — Tarek, huit ans, Lei­la, cinq ans. La ville s’é­ten­dait sous moi, ses col­lines semées de lumières éparses, ses mina­rets éclai­rés de vert, et au-des­sus de tout cela, un ciel de mars immense, d’un noir bleu­té, constel­lé. Il y avait dans l’air cette odeur d’Am­man que je ne retrou­ve­rais nulle part ailleurs — un mélange de pierre chauf­fée, de thym sau­vage, de gaz d’é­chap­pe­ment et de pain frais qui mon­tait des bou­lan­ge­ries de nuit. Et en des­sous, tou­jours, quelque chose de plus ancien, de miné­ral, comme si la terre elle-même avait une haleine.

Je regar­dais la Cita­delle, masse sombre sur sa col­line, avec les ruines du temple d’Her­cule à peine visibles dans la nuit. La Cita­delle était là depuis des mil­lé­naires. Des Ammo­nites aux Romains, des Byzan­tins aux Omeyyades, chaque civi­li­sa­tion avait bâti par-des­sus la pré­cé­dente, couche après couche, comme un palimp­seste de pierre. Et puis, un jour — vers 1300, disaient les his­to­riens —, la ville avait sim­ple­ment ces­sé d’exis­ter. Pas de des­truc­tion. Pas de conquête. Pas d’in­cen­die. Elle s’é­tait vidée. Pen­dant près de six siècles, l’emplacement d’Am­man n’a­vait été qu’un champ de ruines tra­ver­sé par des ber­gers et leurs trou­peaux. Six siècles de silence. Et puis les Cir­cas­siens étaient arri­vés en 1878, envoyés par les Otto­mans, et la ville avait recommencé.

Ce mys­tère ne m’a­vait jamais trou­blé. Je l’a­vais appris comme on apprend un fait géo­gra­phique — la super­fi­cie du pays, l’al­ti­tude de la mer Morte, la dis­pa­ri­tion d’Am­man — sans y atta­cher d’é­mo­tion par­ti­cu­lière. C’é­tait avant Karl Breitner.

Après Karl Breit­ner, je ne pour­rais plus regar­der cette ville de la même façon. Après Karl Breit­ner, je com­pren­drais que la lumière qui tom­bait sur les marbres neufs de mon hôtel n’é­clai­rait qu’une sur­face — et qu’en des­sous, dans l’é­pais­seur de la col­line, quelque chose d’autre atten­dait. Atten­dait quoi, je ne sais tou­jours pas. Mais je sais qu’il attendait.

Je ren­trai me cou­cher. Le len­de­main, Breit­ner arriverait.

Cha­pitre 2 — L’architecte

Il arri­va par le vol de la Royal Jor­da­nian en pro­ve­nance de Zurich, avec une escale à Bey­routh. C’est du moins ce que disait son billet, que je vis plus tard, posé sur la table de nuit de sa chambre, à côté d’un pas­se­port suisse au nom de Karl Breit­ner, né à Berne le 14 avril 1911, pro­fes­sion : archi­tecte. Le pas­se­port por­tait des tam­pons de Bey­routh, du Caire, d’Is­tan­bul — un homme qui voya­geait. La pho­to­gra­phie le mon­trait plus jeune de quelques années, le visage un peu plus plein, mais c’é­tait bien lui. Ou en tout cas c’é­tait suf­fi­sam­ment lui pour que per­sonne ne posât de questions.

Je l’ac­cueillis dans le lob­by un mar­di matin, le 12 mars, trois jours avant l’i­nau­gu­ra­tion. Il por­tait un cos­tume gris clair, une che­mise blanche sans cra­vate, et des chaus­sures de marche qui juraient avec le reste — des chaus­sures à semelles épaisses, faites pour le ter­rain, pas pour le marbre. Il avait une mal­lette de cuir brun sous le bras et un sac de voyage modeste. Pas de cha­peau. Les che­veux cou­pés court, poivre et sel, et un visage que je qua­li­fie­rais de géo­lo­gique : des traits taillés sans dou­ceur, un front large, des yeux gris très pâles, enfon­cés sous des sour­cils épais, et une bouche mince qui sem­blait faite pour mesu­rer les mots avant de les lais­ser sor­tir. Il avait cin­quante-deux ans mais en parais­sait à la fois plus et moins — le corps sec d’un homme plus jeune, le regard fati­gué d’un homme plus vieux.

— Mon­sieur Breitner ?

— Mon­sieur al-Khalili.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il savait qui j’é­tais. Il me ser­ra la main — une poi­gnée brève, ferme, sans cha­leur exces­sive — et regar­da autour de lui. Son regard fit le tour du lob­by avec une len­teur métho­dique qui n’a­vait rien de tou­ris­tique. Il regar­dait les murs, les angles, les jonc­tions entre le sol et les cloi­sons, les mou­lures du pla­fond, comme un méde­cin aus­culte un patient. Puis il hocha la tête, une seule fois, et dit :

— Les pro­por­tions sont justes.

Je ne savais pas si c’é­tait un com­pli­ment. Je déci­dai que oui.

Il me ten­dit une lettre, pliée en trois, sur papier à en-tête de Hol­zer & Wen­ger, Archi­tek­ten, Zürich-Bern. La lettre, signée d’un cer­tain Rudolf Hol­zer, m’in­for­mait que Herr Karl Breit­ner, archi­tecte asso­cié ayant super­vi­sé la concep­tion de l’hô­tel Al Urdon, était envoyé pour une ins­pec­tion tech­nique finale avant la céré­mo­nie d’i­nau­gu­ra­tion. La lettre deman­dait qu’on lui accor­dât un accès com­plet à l’en­semble du bâti­ment, y com­pris les espaces tech­niques. Elle était datée du 3 mars 1963. Le papier était épais, crème, avec un fili­grane. Tout était en ordre.

Je lui attri­buai la chambre 514, au cin­quième étage, avec vue sur la Cita­delle. Il y mon­ta, redes­cen­dit vingt minutes plus tard — chan­gé, en pan­ta­lon de toile sombre et che­mise à manches retrous­sées, la mal­lette tou­jours sous le bras — et me dit qu’il sou­hai­tait com­men­cer immédiatement.

*     *     *

Nous pas­sâmes la mati­née à par­cou­rir l’hô­tel du haut en bas. Ou plu­tôt : Karl Breit­ner par­cou­rut l’hô­tel du haut en bas, et je le sui­vis. Il avait déplié un jeu de plans — de grands feuillets bleu­tés, les tirages hélio­gra­phiques que j’a­vais vus pour la der­nière fois pen­dant la construc­tion — et il les consul­tait à chaque étage, com­pa­rant le des­sin à la réa­li­té avec une concen­tra­tion qui tenait de la prière. Il mesu­rait. Il avait sor­ti de sa mal­lette un mètre ruban de métal, un niveau à bulle et un car­net à spi­rale dans lequel il notait des chiffres au crayon, d’une écri­ture minus­cule et par­fai­te­ment lisible.

Au hui­tième étage, il mesu­ra la dis­tance entre la cage d’as­cen­seur et le mur exté­rieur. Il nota. Au sep­tième, il véri­fia l’é­pais­seur d’une cloi­son en tapant des­sus du plat de la main, écou­ta, et nota autre chose. Au sixième, il s’ar­rê­ta devant une fenêtre et dit, sans se retourner :

— Le bâti­ment a bougé.

— Par­don ?

— Depuis la construc­tion. Le cadre de cette fenêtre est légè­re­ment désaxé. Deux mil­li­mètres, peut-être trois. Ce n’est pas un défaut de pose. C’est un tassement.

— C’est nor­mal, non ? Le bâti­ment est neuf. Il se met en place.

Il ne répon­dit pas. Il nota.

Aux étages infé­rieurs, il devint plus méti­cu­leux encore. Il lon­geait les cou­loirs en comp­tant ses pas, s’ar­rê­tait, reve­nait, recomp­tait. Dans les cui­sines du rez-de-chaus­sée, il exa­mi­na les murs avec une atten­tion qui mit mal à l’aise le chef cui­si­nier, un Liba­nais san­guin nom­mé Faris, qui crut qu’on ins­pec­tait la pro­pre­té de ses ins­tal­la­tions et se lan­ça dans une défense pré­ven­tive que Breit­ner n’é­cou­ta pas.

Puis nous des­cen­dîmes au sous-sol.

*     *     *

Le sous-sol de l’hô­tel Al Urdon était un espace fonc­tion­nel, sans mys­tère appa­rent : la chauf­fe­rie, les réserves, les locaux tech­niques, la buan­de­rie, un cou­loir de ser­vice qui reliait les dif­fé­rentes ailes du bâti­ment. Les murs étaient en béton brut, le sol en ciment lis­sé, l’é­clai­rage au néon. Ça sen­tait le mazout et le linge propre. Rien d’a­nor­mal. Rien de remarquable.

Breit­ner déplia ses plans sur une table de la buan­de­rie et les étu­dia lon­gue­ment. Puis il leva les yeux et regar­da autour de lui — pas les murs, pas le pla­fond, mais le sol, comme s’il essayait de voir à travers.

— Le niveau infé­rieur, dit-il.

— Il n’y a pas de niveau inférieur.

— Sur les plans, il y en a un.

Je me pen­chai sur les feuillets bleu­tés. Il dési­gnait du doigt un rec­tangle en poin­tillés, sous le sous-sol prin­ci­pal, anno­té « UG‑2 » — Unter­ges­choss 2. Un second sous-sol, pré­vu dans la concep­tion ori­gi­nale. Je ne l’a­vais jamais remar­qué. Ou peut-être l’a­vais-je remar­qué et oublié, ce qui reve­nait au même.

— Il a peut-être été aban­don­né pen­dant la construc­tion, dis-je. Les bud­gets étaient ser­rés. On a dû faire des choix.

— Pos­sible, dit Breitner.

Il sor­tit son mètre ruban et com­men­ça à mesu­rer. Il mesu­ra la lon­gueur du cou­loir prin­ci­pal. Puis il remon­ta au rez-de-chaus­sée, mesu­ra la dis­tance cor­res­pon­dante, et redes­cen­dit. Il fit cela trois fois. À la troi­sième, il s’as­sit sur une caisse de pro­vi­sions et ouvrit son carnet.

— Il y a un écart, dit-il.

— Un écart ?

— Entre la hau­teur sous pla­fond ici — il tapo­ta le béton au-des­sus de nous — et le niveau du sol au rez-de-chaus­sée. En tenant compte de l’é­pais­seur de la dalle, il reste un espace de deux mètres qua­rante qui n’est pas comp­té. Deux mètres qua­rante, mon­sieur al-Kha­li­li. Ce n’est pas une marge d’er­reur. C’est une pièce.

Je regar­dai le pla­fond du sous-sol. Du béton. Solide. Conti­nu. Aucune trappe, aucune ouver­ture, aucun indice qu’il y eût quoi que ce fût au-delà.

— Les cal­culs peuvent varier, hasar­dai-je. Le ter­rain est en pente. La colline—

— Le ter­rain est en pente, oui. J’ai tenu compte de la pente. J’ai tenu compte de tout. Il manque deux mètres quarante.

Il refer­ma son car­net et me regar­da. Et c’est à ce moment-là, je crois — pas avant, pas après —, que je vis quelque chose dans ses yeux qui n’é­tait pas de la curio­si­té tech­nique. C’é­tait autre chose. Une lueur plus ancienne, plus avide, comme celle d’un homme qui retrouve un endroit qu’il a déjà visi­té en rêve. Je ne sus pas l’in­ter­pré­ter alors. Je ne suis pas sûr de pou­voir l’in­ter­pré­ter aujourd’hui.

*     *     *

Nous remon­tâmes. Breit­ner déjeu­na seul au res­tau­rant de l’hô­tel — une salade, de l’eau, pas de pain — et pas­sa l’a­près-midi dans sa chambre. Je le vis depuis la récep­tion, à tra­vers la porte entrou­verte du lob­by : il avait éta­lé ses plans sur le lit, sur la table, sur le sol, et il se dépla­çait entre eux pieds nus, comme un géné­ral étu­diant le ter­rain d’une bataille à venir.

Le soir, il des­cen­dit au bar. Ahmad lui ser­vit un arak — Breit­ner avait deman­dé « la bois­son locale, quelle qu’elle soit » — et il le but len­te­ment, assis au comp­toir, en regar­dant les quelques clients qui peu­plaient la salle. Des hommes d’af­faires jor­da­niens. Un couple de tou­ristes bri­tan­niques éga­rés. Et Har­wood, l’A­mé­ri­cain, qui était là comme tou­jours, avec sa décon­trac­tion de félin, son verre de bour­bon posé devant lui comme un acces­soire de théâtre.

Je les présentai.

— Mon­sieur Har­wood, atta­ché cultu­rel à l’am­bas­sade amé­ri­caine. Mon­sieur Breit­ner, archi­tecte. Il a des­si­né l’hôtel.

— Vrai­ment ? dit Har­wood. Et il vous plaît, main­te­nant que vous le voyez construit ?

— Un bâti­ment n’est jamais ce qu’on a des­si­né, dit Breit­ner. Il y a tou­jours des écarts. C’est pour ça qu’on revient vérifier.

— Et il y a des écarts ?

Breit­ner but une gor­gée d’a­rak. Le liquide lai­teux lais­sa une trace blanche sur sa lèvre supé­rieure qu’il essuya du revers de la main.

— Il y a tou­jours des écarts, mon­sieur Harwood.

Je notai que Har­wood ne deman­da pas lesquels.

*     *     *

Ce soir-là, après la fer­me­ture du bar, je fis une chose que je ne fai­sais jamais : je des­cen­dis seul au sous-sol. Il était presque minuit. L’hô­tel était silen­cieux — ce silence par­ti­cu­lier des grands bâti­ments la nuit, qui n’est pas une absence de bruit mais une col­lec­tion de bruits infimes, la res­pi­ra­tion de la tuyau­te­rie, le cli­que­tis loin­tain d’un ther­mo­stat, le cra­que­ment imper­cep­tible d’une struc­ture qui tra­vaille dans le froid nocturne.

Je res­tai debout dans le cou­loir du sous-sol, sous les néons qui bour­don­naient, et je levai les yeux vers le pla­fond. Deux mètres qua­rante. L’é­pais­seur d’une pièce, d’un homme debout les bras levés, d’un secret qu’on peut tenir à bout de bras sans qu’il touche le sol.

Je posai ma main sur le béton du mur. Il était frais — c’é­tait nor­mal, nous étions dans la col­line, la roche conser­vait sa fraî­cheur — mais il me sem­bla, l’es­pace d’un ins­tant, que la fraî­cheur n’é­tait pas uni­forme. Qu’il y avait un endroit, à hau­teur de ma poi­trine, où le mur était légè­re­ment plus froid que le reste. Comme si, der­rière, quelque chose respirait.

Mais c’é­tait absurde. Je remon­tai me cou­cher et je dor­mis très bien. Ce fut la der­nière nuit où je dor­mis sans pen­ser au vide.

Cha­pitre 3 — Les cercles

Amman, en mars 1963, était une ville qu’on pou­vait encore embras­ser d’un seul regard. Il suf­fi­sait de mon­ter sur la ter­rasse de l’hô­tel, de se tour­ner len­te­ment sur soi-même, et la ville entière se déployait — ses col­lines semées de mai­sons basses en pierre blanche, ses val­lons creu­sés par des oueds à sec, ses routes neuves qui grim­paient en lacets vers les quar­tiers rési­den­tiels de l’Ouest, et en contre­bas, le centre ancien, com­pact, bruyant, avec le théâtre romain posé dans la cuvette comme un bol de pierre.

Ce qui frap­pait l’é­tran­ger — et ce qui frap­pait encore un homme comme moi qui avait gran­di ici —, c’é­tait la blan­cheur. Amman était une ville blanche. Pas la blan­cheur écla­tante des villes médi­ter­ra­néennes, ces blancs de chaux qui vous brûlent les yeux. Une blan­cheur cal­caire, miné­rale, pous­sié­reuse, la cou­leur même de la roche sur laquelle tout était bâti. Les mai­sons étaient construites en pierre locale — un cal­caire tendre que les car­riers de Mahes et de Fuheis taillaient en blocs régu­liers — et cette pierre don­nait à la ville entière une uni­té de matière qui res­sem­blait à de la cohé­rence. Comme si Amman n’a­vait pas été construite sur la terre mais extraite d’elle, tirée de la col­line par une main géante, les mai­sons n’é­tant que des excrois­sances de la roche, des bour­sou­flures habitables.

Breit­ner, le len­de­main de son arri­vée, avait deman­dé une voi­ture. Je lui avais pro­po­sé Ibra­him, notre chauf­feur, un Cir­cas­sien taci­turne qui connais­sait chaque ruelle de la ville. Breit­ner avait refusé.

— Je pré­fère marcher.

Il était sor­ti à sept heures du matin, sa mal­lette sous le bras, et je ne l’a­vais pas revu avant la tom­bée du jour. Ce que je sais de sa jour­née, je le tiens en par­tie de lui — de bribes lâchées au bar, le soir, devant un verre d’a­rak —, en par­tie de témoi­gnages indi­rects, et en par­tie de ce que je recons­ti­tue, des années plus tard, avec la liber­té que donne le recul. Le recul, et la catastrophe.

*     *     *

Il des­cen­dit à pied depuis le troi­sième cercle vers le centre-ville. Les cercles — ces ronds-points numé­ro­tés qui arti­cu­laient la ville moderne comme les ver­tèbres d’une colonne — étaient l’in­ven­tion d’ur­ba­nistes bri­tan­niques du Man­dat, une géo­mé­trie impor­tée, pla­quée sur un ter­rain qui ne s’y prê­tait guère. Le pre­mier cercle, le plus ancien, mar­quait la lisière du centre his­to­rique. Le deuxième, où se trou­vait l’hô­tel, était le cœur du quar­tier diplo­ma­tique — ambas­sades, rési­dences, jar­dins clos. Le troi­sième, le qua­trième, le cin­quième s’é­grai­naient vers l’ouest, chaque cercle un peu plus éloi­gné du vieux centre, un peu plus moderne, un peu plus abs­trait. Les Amma­nais ne disaient pas : « J’ha­bite rue Zah­ran » ou « J’ha­bite ave­nue du Roi-Fay­çal ». Ils disaient : « J’ha­bite au troi­sième cercle » ou « au cin­quième cercle ». Comme si la ville n’é­tait pas un lieu mais une série de dis­tances mesu­rées depuis un centre invisible.

Breit­ner des­cen­dit donc. Il tra­ver­sa le deuxième cercle, lon­gea les murs de l’am­bas­sade bri­tan­nique — un édi­fice de pierre mas­sive, presque une for­te­resse, avec un dra­peau qui pen­dait dans l’air immo­bile —, et prit vers l’est, vers la ville basse. La pente était raide. Les trot­toirs, quand il y en avait, étaient défon­cés. Les voi­tures mon­taient en pei­nant, essen­tiel­le­ment des Mer­cedes die­sel et des Land Rover mili­taires, et les pié­tons mar­chaient sur la chaus­sée avec la non­cha­lance de gens qui savent que les voi­tures les éviteront.

À mesure qu’il des­cen­dait, la ville chan­geait. Les mai­sons de pierre cédaient la place aux immeubles de béton brut, jamais peints, héris­sés de fer­raille en attente d’un étage sup­plé­men­taire qu’on ajou­te­rait quand l’argent vien­drait — ou ne vien­drait pas. Des bou­tiques minus­cules ven­daient des épices, du tabac, des pièces déta­chées de moteur. Des enfants jouaient dans la pous­sière. L’o­deur chan­geait aus­si — moins de jas­min, plus de gazole, de viande grillée, d’or­dures chauf­fées par le soleil. Et par­tout, sur les murs, des graf­fi­tis en arabe : « Nas­ser ! Nas­ser ! » ou « L’u­ni­té arabe ou la mort ». Les coups d’É­tat de Bag­dad et de Damas avaient chauf­fé les esprits. Amman vibrait de cette fièvre sourde qui pré­cède soit les révo­lu­tions, soit leur écrasement.

Breit­ner tra­ver­sa le souk du centre-ville sans s’ar­rê­ter. Il n’é­tait pas un tou­riste. Il ne regar­dait pas les éta­lages d’é­pices ni les cuivres mar­te­lés ni les mon­tagnes de kuna­fa dorée qui embau­maient la rue. Il regar­dait les murs. Il regar­dait la pierre. Il regar­dait le sol, les fon­da­tions, les angles où les bâti­ments ren­con­traient la terre. Comme s’il cher­chait quelque chose qui n’é­tait pas dans les archi­tec­tures visibles mais dans l’es­pace entre elles — les failles, les inter­stices, les endroits où la ville lais­sait voir ce qu’elle recouvrait.

*     *     *

Il attei­gnit la Cita­delle en fin de matinée.

Jabal al-Qala s’é­le­vait au-des­sus du centre-ville comme un poing de pierre fer­mé. Le sen­tier qui y mon­tait ser­pen­tait entre des mai­sons accro­chées à la pente, de plus en plus rares, de plus en plus déla­brées, jus­qu’à ce qu’il n’y eût plus de mai­sons du tout et seule­ment la roche nue, les herbes sèches, et les ruines.

Les ruines de la Cita­delle étaient à la fois majes­tueuses et déso­lées. Le temple d’Her­cule dres­sait ses colonnes tron­quées contre le ciel — six colonnes corin­thiennes de treize mètres de haut, res­ca­pées d’un édi­fice du IIe siècle de notre ère qu’on n’a­vait jamais ter­mi­né ou qu’on avait ter­mi­né et déman­te­lé, les avis diver­geaient. Au pied du temple, une main de pierre colos­sale gisait dans l’herbe — un frag­ment de la sta­tue qui avait dû se dres­ser là, un Her­cule ou une Astar­té, on ne savait plus, dont il ne res­tait que cette main ouverte, paume vers le ciel, comme un geste d’of­frande ou de capi­tu­la­tion. Plus loin, les restes du palais omeyyade, avec sa cou­pole effon­drée et ses murs à motifs géo­mé­triques, et der­rière, la petite église byzan­tine en ruine, dont les cha­pi­teaux corin­thiens avaient été récu­pé­rés du temple voi­sin — chaque époque pillant la pré­cé­dente pour se construire.

Le musée archéo­lo­gique de Jor­da­nie, un bâti­ment modeste construit en 1951, se trou­vait à l’ex­tré­mi­té nord du site. C’est là que Breit­ner trou­va Giu­lia Mancini.

*     *     *

Il me la décri­vit ce soir-là, au bar, avec une pré­ci­sion qui m’é­ton­na de la part d’un homme aus­si peu expan­sif. Giu­lia Man­ci­ni. Ita­lienne, de Flo­rence. Archéo­logue rat­ta­chée à une mis­sion de fouilles qui tra­vaillait sur la Cita­delle depuis le début des années soixante. La qua­ran­taine, peut-être un peu moins, des che­veux noirs cou­pés court, un visage angu­leux, bru­ni par le soleil, sans maquillage, des yeux très sombres qui avaient cette viva­ci­té un peu féroce des gens qui passent leur vie à cher­cher des choses que les autres ne voient pas.

Elle por­tait un pan­ta­lon de toile kaki et une che­mise d’homme tachée de terre rouge, et elle fumait des ciga­rettes ita­liennes dont l’o­deur âcre se mêlait à celle de la pous­sière et du thym sau­vage qui pous­sait entre les pierres. Quand Breit­ner l’a­bor­da — en ita­lien, ce qui la sur­prit —, elle était en train d’exa­mi­ner une pho­to­gra­phie punai­sée au mur du bureau qu’on lui avait attri­bué au musée.

La pho­to­gra­phie mon­trait deux têtes de pierre. Pas des têtes ordi­naires. Des têtes à double visage — un visage de chaque côté, comme le dieu Janus des Romains, mais plus anciennes, bien plus anciennes. Ammo­nites. VIIIe siècle avant notre ère. Elles avaient été décou­vertes sur le site deux ans plus tôt, lors des fouilles de 1961, en même temps qu’une tablette cal­caire por­tant la plus ancienne ins­crip­tion connue en langue ammo­nite. Les têtes étaient petites — une tren­taine de cen­ti­mètres de haut — et d’une finesse remar­quable. Les che­veux bou­clés, les boucles d’o­reilles cise­lées, les yeux qui avaient dû être incrus­tés de quelque matière pré­cieuse, depuis long­temps dis­pa­rue. Et cette par­ti­cu­la­ri­té trou­blante : chaque tête regar­dait dans deux direc­tions à la fois. Deux visages pour un seul crâne. Deux regards pour une seule pensée.

— Qu’est-ce qu’elles gar­daient ? deman­da Breitner.

— Par­don ?

— Ces têtes. On ne sculpte pas un double visage pour le plai­sir. C’est un dis­po­si­tif de sur­veillance. Un gar­dien qui regarde dans deux direc­tions. Qu’est-ce qu’elles gardaient ?

Giu­lia Man­ci­ni le regar­da avec un inté­rêt nouveau.

— C’est exac­te­ment la ques­tion que per­sonne ne pose, dit-elle. On décrit les têtes. On les date. On les classe dans une typo­lo­gie. Mais per­sonne ne demande ce qu’elles surveillaient.

— Et vous ?

— Moi, je crois qu’elles gar­daient un seuil. Un pas­sage entre deux espaces. Mais je ne sais pas lesquels.

*     *     *

Ils res­tèrent ensemble une par­tie de l’a­près-midi. Ce que Breit­ner dit à Giu­lia Man­ci­ni, et ce qu’elle lui dit en retour, je ne le tins que de frag­ments, de confi­dences ulté­rieures, d’é­clats de conver­sa­tion que je sur­pris au bar ou dans les cou­loirs de l’hô­tel au cours des jours sui­vants. Mais le récit que je recons­ti­tue est celui-ci :

Breit­ner lui par­la de l’hô­tel. De l’es­pace man­quant. Des deux mètres qua­rante entre le sous-sol et le rez-de-chaus­sée qui ne cor­res­pon­daient à rien sur les plans — ou plu­tôt qui cor­res­pon­daient à un second sous-sol pré­vu mais jamais réa­li­sé, ou réa­li­sé et muré, ou exis­tant de toute éter­ni­té et sim­ple­ment recou­vert de béton comme on pose un cou­vercle sur un puits.

Giu­lia ne rit pas. Elle ne haus­sa pas les épaules. Elle l’é­cou­ta avec ce sérieux total des gens qui ont l’ha­bi­tude de prendre au sérieux ce qui semble insi­gni­fiant — un tes­son de pote­rie, une varia­tion dans la cou­leur de la terre, un mot gra­vé dans une pierre que tout le monde avait prise pour un simple caillou.

Et puis elle lui par­la de la ville qui avait disparu.

— Vous savez qu’Am­man a ces­sé d’exis­ter pen­dant six siècles ? dit-elle. Vers 1300, la ville s’est vidée. Et per­sonne ne sait pour­quoi. Pas de trem­ble­ment de terre — il n’y a aucune trace sis­mique majeure à cette époque. Pas de conquête — les Mame­louks contrô­laient la région mais n’a­vaient aucune rai­son de détruire une ville qui leur rap­por­tait des reve­nus. Pas d’é­pi­dé­mie — il n’y a aucun char­nier, aucune fosse com­mune. La ville a sim­ple­ment ces­sé d’être habi­tée. Les gens sont par­tis. Ou ils ont dis­pa­ru. Et pen­dant près de six cents ans, il n’y a eu ici que des ruines et des ber­gers. Six cents ans, mon­sieur Breit­ner. C’est plus que la durée de l’Em­pire otto­man. C’est plus que la durée qui nous sépare de Chris­tophe Colomb. Et per­sonne ne sait pourquoi.

Breit­ner écou­tait. Son car­net était ouvert sur ses genoux mais il n’é­cri­vait rien.

— Les villes ne dis­pa­raissent pas, dit Giu­lia. Elles sont détruites, ou conquises, ou aban­don­nées à cause d’une famine, d’un fleuve qui change de lit, d’une route com­mer­ciale qui se déplace. Il y a tou­jours une cause. Tou­jours. Sauf ici. Ici, il n’y a rien. C’est comme si quel­qu’un avait déci­dé que cette ville ne devait plus exis­ter — et qu’elle avait obéi.

— Ou comme si quelque chose, sous la ville, s’é­tait réveillé, dit Breitner.

Giu­lia le regar­da. Sur le mur der­rière elle, les têtes à double visage regar­daient dans deux direc­tions à la fois, et leurs yeux vides — ces orbites d’où les incrus­ta­tions avaient depuis long­temps été arra­chées — sem­blaient voir quelque chose que ni Breit­ner, ni Giu­lia, ni moi ne pou­vions encore distinguer.

— Vous êtes un drôle d’ar­chi­tecte, dit Giulia.

— Et vous êtes une drôle d’archéologue.

*     *     *

Breit­ner ren­tra à l’hô­tel à la tom­bée du jour. Le soleil des­cen­dait der­rière les col­lines de l’ouest, et la lumière, cette lumière d’Am­man dont je par­lais au com­men­ce­ment, pre­nait sa teinte du soir — un or rose, presque char­nel, qui fai­sait rou­gir les pierres blanches et don­nait à la ville entière l’ap­pa­rence d’un orga­nisme vivant, d’un corps immense allon­gé sur ses col­lines, chauf­fé par le soleil et res­pi­rant dans le crépuscule.

Il me trou­va dans le lob­by, où je véri­fiais les der­niers pré­pa­ra­tifs pour l’i­nau­gu­ra­tion. Il avait de la pous­sière rouge sur ses chaus­sures et sur le bas de son pan­ta­lon, et ses yeux pâles avaient une inten­si­té que je ne leur avais pas vue le matin.

— Mon­sieur al-Kha­li­li, dit-il. Savez-vous sur quoi votre hôtel est construit ?

— Sur une col­line, mon­sieur Breitner.

— Non. Sur une absence. Votre hôtel est construit sur un endroit où quelque chose manque. Et ce quelque chose — ce vide, cet espace — est plus ancien que tout ce que vous voyez autour de vous. Plus ancien que le temple. Plus ancien que les Ammo­nites. Peut-être plus ancien que la col­line elle-même.

Je sou­ris. C’é­tait un sou­rire pro­fes­sion­nel — le sou­rire de l’hô­te­lier face à un client excen­trique — mais der­rière ce sou­rire, quelque chose bou­geait. Quelque chose que je n’ai­mais pas.

— Mon­sieur Breit­ner, dis-je. Nous inau­gu­rons dans deux jours. Le roi vient. Si vous avez des pré­oc­cu­pa­tions struc­tu­relles, je serai heu­reux d’en dis­cu­ter avec nos ingé­nieurs. Mais je vous deman­de­rais de ne pas alar­mer le personnel.

— Je n’a­larme per­sonne, dit-il. Je mesure. C’est mon métier. Je mesure les choses et quand les chiffres ne cor­res­pondent pas, je cherche pourquoi.

Il mon­ta dans sa chambre. Je res­tai dans le lob­by. La nuit tom­bait sur Amman, et les lumières de la ville s’al­lu­maient une à une sur les col­lines, comme des étoiles ter­restres, fra­giles, posées sur le dos d’une bête endormie.

Je pen­sai à ce que Giu­lia Man­ci­ni avait dit — je ne le savais pas encore mais je le sau­rais bien­tôt, les mots me par­vien­draient par des voies indi­rectes : « Les villes ne dis­pa­raissent pas. On les efface. »

Et je pen­sai à l’es­pace man­quant sous mes pieds, ces deux mètres qua­rante de rien, ce volume d’air et de pierre qui exis­tait ou n’exis­tait pas entre le sous-sol de mon hôtel et quelque chose d’autre — quelque chose de plus bas, de plus ancien, de plus patient que tout ce que nous avions construit par-dessus.

Dehors, un camion mili­taire pas­sa dans un gron­de­ment de die­sel, et les verres du bar tin­tèrent dou­ce­ment dans leurs étagères.

Cha­pitre 4 — Les plans

Le len­de­main matin — le 13 mars, deux jours avant l’i­nau­gu­ra­tion —, je mon­tai à la chambre 514 pour appor­ter à Breit­ner un pla­teau de petit-déjeu­ner qu’il n’a­vait pas com­man­dé. C’é­tait un geste d’hô­te­lier, pas d’a­mi : je vou­lais voir ce qu’il fai­sait. La porte n’é­tait pas fer­mée à clé. Je frap­pai, n’ob­tins pas de réponse, et entrai.

La chambre avait été trans­for­mée en bureau de cam­pagne. Les plans étaient par­tout — éta­lés sur le lit, punai­sés au mur avec des aiguilles qu’il avait dû trou­ver dans le néces­saire de cou­ture de la salle de bains, dérou­lés sur le sol et main­te­nus ouverts par des verres d’eau posés aux quatre coins. Il y avait au moins une dou­zaine de feuillets, de tailles dif­fé­rentes : les plans géné­raux du bâti­ment, les coupes trans­ver­sales, les élé­va­tions, les détails tech­niques de la plom­be­rie et de l’élec­tri­ci­té, et d’autres, plus petits, que je n’a­vais jamais vus — des cro­quis à main levée, au crayon, avec des anno­ta­tions en alle­mand d’une écri­ture ser­rée qui n’é­tait pas celle de Breit­ner. Ou peut-être l’é­tait-elle, mais d’une époque anté­rieure, quand sa main était plus ner­veuse et son trait plus appuyé.

Breit­ner n’é­tait pas dans la chambre. Le lit n’a­vait pas été défait. La salle de bains était sèche — pas de ser­viette uti­li­sée, pas de trace de savon mouillé. Il n’a­vait pas dor­mi ici. Ou il n’a­vait pas dor­mi du tout.

Je posai le pla­teau sur la seule sur­face libre — un coin de la table de nuit — et je m’ap­pro­chai des plans. Je n’au­rais pas dû. Ce n’é­taient pas mes affaires. Mais quelque chose m’at­ti­rait, une curio­si­té qui n’é­tait pas pro­fes­sion­nelle et que je ne sau­rais nom­mer autre­ment que par le mot arabe fit­na — ce mélange de fas­ci­na­tion et de pres­sen­ti­ment du désordre.

Les plans du bâti­ment, ceux que je connais­sais, étaient anno­tés au crayon rouge. Breit­ner avait entou­ré des zones, tra­cé des flèches, ins­crit des chiffres. Toutes les anno­ta­tions conver­geaient vers le même endroit : le sous-sol. Plus pré­ci­sé­ment, vers une zone située sous l’aile est du bâti­ment, du côté de la Cita­delle, là où la col­line était la plus épaisse. C’est là que l’é­cart de deux mètres qua­rante était le plus mar­qué — c’est là que le bâti­ment, pour ain­si dire, flot­tait au-des­sus de lui-même.

Mais c’est un autre docu­ment qui retint mon atten­tion. Un feuillet plus petit que les autres, jau­ni, plié et replié tant de fois que les pliures étaient deve­nues trans­lu­cides. Ce n’é­tait pas un plan d’ar­chi­tecte. C’é­tait une carte. Une carte ancienne, des­si­née à la main, sans date visible, repré­sen­tant une col­line — la col­line de l’hô­tel, je la recon­nus à sa forme, à la courbe de la route qui l’en­ve­lop­pait — avec, à l’in­té­rieur, un réseau de lignes en poin­tillés qui sug­gé­raient des espaces sou­ter­rains. Des cavi­tés. Des chambres. Pas un réseau régu­lier — quelque chose d’or­ga­nique, comme les alvéoles d’une ruche ou les veines d’une feuille. Et au centre de ce réseau, un espace plus grand que les autres, de forme ovale, anno­té d’un seul mot en carac­tères que je ne recon­nus pas. Pas de l’a­rabe. Pas de l’hé­breu. Pas du grec. Quelque chose d’autre — d’an­gu­leux, de ver­ti­cal, qui res­sem­blait vague­ment aux ins­crip­tions ammo­nites que j’a­vais vues au musée de la Cita­delle sans jamais m’y intéresser.

Je repo­sai le feuillet. Mes mains trem­blaient légè­re­ment — de quoi, je ne sais pas, il n’y avait rien d’ef­frayant dans une vieille carte, rien de mena­çant dans des lignes en poin­tillés — mais quelque chose en moi recon­nais­sait ce que ma rai­son refu­sait d’ad­mettre : que ce plan n’a­vait pas été des­si­né par un archi­tecte suisse du XXe siècle. Qu’il venait d’ailleurs. D’un autre temps. Et que Breit­ner l’a­vait appor­té avec lui, dans sa mal­lette de cuir brun, comme on apporte la clé d’une porte qu’on sait exis­ter avant même de l’a­voir vue.

*     *     *

Je trou­vai Breit­ner dans le jar­din de l’hô­tel, assis sur un banc de pierre, face à la Cita­delle. Il man­geait un mor­ceau de pain qu’il avait dû ache­ter à une bou­lan­ge­rie du quar­tier — un kaak au sésame, le pain des rues d’Am­man — et il contem­plait les ruines avec cette immo­bi­li­té qui lui était propre, cette façon de s’en­ra­ci­ner dans un lieu comme si son corps était un ins­tru­ment de mesure.

— Vous n’a­vez pas dor­mi dans votre chambre, dis-je.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il ne fit pas sem­blant que c’en était une.

— J’é­tais au sous-sol, dit-il.

— Toute la nuit ?

— Une par­tie de la nuit. Ensuite je suis mon­té sur la ter­rasse. Il y a une chose remar­quable, mon­sieur al-Kha­li­li — depuis la ter­rasse de votre hôtel, à trois heures du matin, quand la ville est éteinte et que le ciel est déga­gé, on dis­tingue très exac­te­ment le péri­mètre de l’an­cienne Phi­la­del­phia. Les col­lines des­sinent le contour de la ville romaine. Et si vous regar­dez bien, vous voyez que votre hôtel est à l’in­té­rieur de ce péri­mètre. Pas au centre, pas en bor­dure — exac­te­ment à mi-dis­tance entre le théâtre et le temple. Comme si l’emplacement avait été choisi.

— L’emplacement a été choi­si par des ingé­nieurs, mon­sieur Breit­ner. Pour la vue. Pour l’ac­cès rou­tier. Pour la proxi­mi­té des ambassades.

— Bien sûr. Mais les ingé­nieurs choi­sissent sou­vent des endroits qui ont déjà été choi­sis avant eux. Sans le savoir. Le ter­rain dicte. La col­line pro­pose. Et les hommes croient décider.

Je m’as­sis à côté de lui. Le soleil de mars était doux, pas encore la four­naise de l’é­té, et le jar­din sen­tait la terre mouillée — les jar­di­niers avaient arro­sé à l’aube — et le roma­rin sau­vage qui pous­sait le long du mur d’enceinte.

— J’ai vu la carte, dis-je.

Il ne bou­gea pas. Il finit son pain, s’es­suya les doigts sur son pan­ta­lon, et dit :

— Quelle carte ?

— Le vieux docu­ment. Dans votre chambre. Avec les cavi­tés des­si­nées sous la colline.

Un silence. Puis :

— Ce n’est pas une carte. C’est un rele­vé. Quel­qu’un, il y a très long­temps — je ne sais pas quand, je ne sais pas qui —, a mesu­ré ce qu’il y a sous cette col­line et l’a des­si­né. Ce docu­ment était dans les archives de Hol­zer & Wen­ger, clas­sé avec les études géo­lo­giques pré­li­mi­naires. Per­sonne ne s’en était occu­pé. Per­sonne ne savait ce que c’é­tait. Moi non plus, au début.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, je crois que c’est un plan. Pas un plan de construc­tion — un plan de ce qui exis­tait avant la construc­tion. Avant l’hô­tel. Avant les Cir­cas­siens. Avant les Otto­mans. Peut-être avant les Romains. Quel­qu’un a car­to­gra­phié le vide sous cette col­line. Et quand on a construit l’hô­tel, on a cou­lé du béton par-des­sus sans savoir — ou en sachant très bien — qu’on recou­vrait quelque chose.

*     *     *

C’est cet après-midi-là que j’al­lai voir Munir Habashneh.

Munir était ingé­nieur civil. Il avait super­vi­sé le gros œuvre de l’hô­tel pen­dant la construc­tion, entre 1960 et 1962 — les fon­da­tions, la struc­ture, le cou­lage du béton. C’é­tait un homme de cin­quante-cinq ans, petit, tra­pu, avec des mains de maçon et un diplôme de l’u­ni­ver­si­té amé­ri­caine de Bey­routh accro­ché dans son bureau de Jabal al-Hus­sein. Un homme sérieux, métho­dique, qui ne plai­san­tait jamais et ne disait jamais un mot de plus que néces­saire. Je le connais­sais depuis dix ans. Je l’a­vais vu boire du café, man­ger du man­saf, dis­cu­ter de poli­tique avec une pas­sion conte­nue, mais je ne l’a­vais jamais vu men­tir. Pas une seule fois.

Il me reçut dans son bureau — une pièce encom­brée de dos­siers, avec une vue sur un ter­rain vague où des enfants jouaient au foot­ball. Je lui offris les pâtis­se­ries que j’a­vais appor­tées — des bak­la­wa de chez Jabri — et nous bûmes du café, et je lui par­lai de Breit­ner, de l’é­cart de deux mètres qua­rante, du second sous-sol pré­vu sur les plans et jamais réalisé.

Munir écou­ta sans m’in­ter­rompre. Quand j’eus fini, il posa sa tasse de café, regar­da par la fenêtre, et dit :

— Qui est cet homme ?

— Un archi­tecte de la firme suis­so-alle­mande. Il a une lettre de mission.

— Et tu le crois ?

La ques­tion me prit au dépour­vu. Pas parce qu’elle était inat­ten­due — Munir était un homme pru­dent —, mais parce qu’elle impli­quait que Breit­ner pou­vait ne pas être ce qu’il disait être, et que cette pos­si­bi­li­té, que j’a­vais effleu­rée sans la for­mu­ler, pre­nait sou­dain une den­si­té concrète.

— Il a les plans ori­gi­naux, dis-je. Il connaît les spé­ci­fi­ca­tions tech­niques. Il—

— Beau­coup de gens peuvent se pro­cu­rer des plans, Nas­ser. Ce n’est pas une preuve. C’est du papier.

— Munir. Le second sous-sol. Est-ce qu’il existe ?

Le silence qui sui­vit dura plus long­temps qu’un silence ordi­naire. Un silence de Munir Haba­sh­neh — un homme qui ne disait jamais un mot de plus que néces­saire — durait ce que durait sa réflexion, et sa réflexion ne se hâtait pas.

— Quand on a creu­sé les fon­da­tions, dit-il enfin, on a tra­vaillé dans la roche cal­caire. De la bonne roche, solide, facile à enta­mer. Et puis, à un endroit — sous l’aile est, du côté de la Cita­delle —, les pioches ont ces­sé de mordre. Ce n’é­tait pas de la roche plus dure. C’é­tait autre chose. Comme si le sol, à cet endroit, ne vou­lait pas qu’on descende.

— Com­ment ça, ne vou­lait pas ?

— Les ouvriers cas­saient leurs outils. Les foreuses se blo­quaient. Un matin, trois hommes ont refu­sé de des­cendre dans la tran­chée. Ils ont dit que l’air n’é­tait pas bon — qu’il y avait un cou­rant froid qui mon­tait du sol et qui sen­tait la pierre mouillée. J’ai envoyé un contre­maître véri­fier. Il est reve­nu en disant que la roche, à cet endroit, son­nait creux.

— Son­nait creux ?

— Comme un tam­bour. Quand on frap­pait, le son ne s’en­fon­çait pas. Il réson­nait. Comme s’il y avait un espace en dessous.

— Et qu’est-ce que vous avez fait ?

Munir me regar­da. Ses yeux — des yeux de bœuf, bruns, pla­cides — avaient quelque chose que je ne leur connais­sais pas. Pas de la peur. De la réso­lu­tion. La réso­lu­tion d’un homme qui a pris une déci­sion et qui ne revien­dra pas des­sus, même si la déci­sion était mauvaise.

— On a cou­lé le béton, dit-il. On a cou­lé le béton par-des­sus, et on est pas­sé à autre chose.

— Sans creu­ser ? Sans regar­der ce qu’il y avait en dessous ?

— Les délais étaient ser­rés, Nas­ser. Le roi atten­dait son hôtel. Le bud­get était dépas­sé de quinze pour cent. On ne creuse pas un mys­tère quand on a un bâti­ment à livrer. On coule du béton des­sus et on passe à autre chose.

Il reprit sa tasse de café, but une gor­gée, et ajou­ta, d’une voix plus basse, comme s’il s’a­dres­sait à lui-même autant qu’à moi :

— Et puis il y avait les ouvriers. Ceux qui avaient refu­sé de des­cendre. Ils n’é­taient pas des lâches — c’é­taient des hommes du Sud, des gens de Karak et de Tafi­la, des durs. Quand des hommes comme ça refusent de tra­vailler, on ne les force pas. On écoute. Et ce qu’ils disaient, sans le for­mu­ler clai­re­ment, c’est que l’en­droit ne vou­lait pas être ouvert. Que le sol s’é­tait refer­mé sur quelque chose, long­temps avant nous, et qu’il valait mieux le lais­ser fermé.

— Tu y crois ?

Munir posa sa tasse.

— Je suis ingé­nieur, Nas­ser. Je crois au béton armé, aux études de sol et aux cal­culs de charge. Mais je suis aus­si un homme qui a gran­di dans ce pays, qui a mar­ché sur ces col­lines, et qui sait que la terre ici est plus vieille que tout ce qu’on met des­sus. Alors ce que je crois n’a pas d’im­por­tance. Ce qui compte, c’est que le béton tient, que l’hô­tel est debout, et que per­sonne n’a besoin de savoir ce qu’il y a en dessous.

Il me rac­com­pa­gna à la porte. Au moment où je sor­tais, il posa sa main sur mon épaule — un geste rare chez cet homme avare de contacts phy­siques — et dit :

— Dis à ton archi­tecte de rem­bal­ler ses plans et de ren­trer en Suisse. Il n’y a rien à trou­ver ici. Et s’il y a quelque chose à trou­ver, il vaut mieux ne pas le trouver.

Je des­cen­dis l’es­ca­lier de son immeuble en pen­sant que c’é­tait la pre­mière fois de ma vie que j’a­vais vu Munir Haba­sh­neh men­tir. Non — pas men­tir. Dire la véri­té d’une manière qui res­sem­blait exac­te­ment à un mensonge.

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