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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 1 à 3

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 1 à 3

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 1 à 3

 

CHA­PITRE PRE­MIER — Terminus

Le train entra en gare de Buda­pest-Kele­ti avec cette len­teur majes­tueuse qu’affectent les express inter­na­tio­naux lorsqu’ils daignent enfin s’arrêter quelque part. Osman Fazıl Bey, debout dans le cou­loir du wagon-lit, regar­dait défi­ler les quais sans les voir. Il por­tait un cos­tume de Savile Row — cadeau d’un atta­ché bri­tan­nique en des temps meilleurs — et un fez bor­deaux qu’il n’avait aucune inten­tion d’ôter, quoi qu’en pen­sât la Répu­blique turque et ses décrets vestimentaires.

Sous son bras gauche, un chat blanc obser­vait le pay­sage avec cette expres­sion de sou­ve­rain mépris que les félins réservent aux endroits qu’ils ne connaissent pas. Le chat s’appelait Pamuk, ce qui n’était pas très ori­gi­nal puisque Pamuk signi­fie coton, mais Osman ne l’avait pas nom­mé : la bête s’était sim­ple­ment maté­ria­li­sée sur le quai de Sir­ke­ci, à Constan­ti­nople, au moment du départ, et avait refu­sé de des­cendre. Osman avait consi­dé­ré cela comme un signe. De quoi exac­te­ment, il n’aurait su le dire.

Dans la poche inté­rieure de son ves­ton, contre son cœur, une lettre cache­tée atten­dait. Un vieil homme la lui avait confiée dans la cohue du départ — « Je vous la laisse, sachez quoi en faire à Buda­pest » — puis avait dis­pa­ru dans la foule avant qu’Osman pût pro­tes­ter. Le sceau était d’un rouge sombre, presque noir, et por­tait un mono­gramme qu’Osman ne recon­nais­sait pas. Il n’avait pas ouvert la lettre. Un gent­le­man n’ouvre pas le cour­rier d’autrui, même lorsque ce cour­rier lui a été expres­sé­ment remis.

Le train s’immobilisa dans un sou­pir de vapeur. Osman des­cen­dit sur le quai, le chat tou­jours sous le bras, et contem­pla la gare de Kele­ti. C’était un bâti­ment consi­dé­rable, avec des ver­rières et des sta­tues et cette atmo­sphère de gran­deur légè­re­ment fati­guée com­mune à toutes les gares d’Europe cen­trale. Des por­teurs s’agitaient. Des voya­geurs s’embrassaient ou se fuyaient. Un homme en uni­forme criait quelque chose en hon­grois qui pou­vait être n’importe quoi, soit une infor­ma­tion, soit une malédiction.

Osman comp­ta men­ta­le­ment ce qui lui res­tait d’argent. La somme était modeste. Elle per­met­tait trois nuits dans un bon hôtel, ou deux semaines dans un éta­blis­se­ment médiocre. Le choix, pour un homme de sa condi­tion, ne se posait pas. Le fait que sa condi­tion n’existât plus — que l’Empire otto­man se fût effon­dré comme un souf­flé mal sur­veillé, que le cali­fat eût été abo­li par décret, que Constan­ti­nople fût désor­mais Istan­bul et que lui-même ne fût plus rien du tout — n’avait pas encore plei­ne­ment tra­ver­sé l’esprit d’Osman Fazıl Bey.

« Hôtel Gel­lért », dit-il au cocher du fiacre.

C’était le seul nom d’hôtel qu’il connût à Buda­pest. Un atta­ché autri­chien en avait par­lé lors d’un dîner à Yıldız, en 1919, avec cet enthou­siasme que les Vien­nois réservent aux éta­blis­se­ments ther­maux. Osman n’avait rete­nu que le nom et une vague impres­sion de cou­poles. Cela suffirait.

Le fiacre tra­ver­sa le Danube. Le fleuve était gris, large, indif­fé­rent — il avait vu pas­ser les Romains, les Huns, les Otto­mans, les Habs­bourg, et il ver­rait pas­ser tout le reste avec la même pla­ci­di­té miné­rale. Sur la rive oppo­sée, Buda s’élevait en col­lines cou­ron­nées de châ­teaux et d’églises. Osman pen­sa, sans rai­son par­ti­cu­lière, que ses ancêtres avaient occu­pé cette ville pen­dant cent cin­quante ans. Ils y avaient construit des bains et des mos­quées. Puis ils étaient par­tis, et il n’en res­tait presque rien.

Le chat Pamuk bâilla.

L’Hôtel Gel­lért appa­rut au pied de la col­line, masse Art Nou­veau de céra­miques et de cou­poles, avec cette exu­bé­rance déco­ra­tive que le début du siècle avait affec­tion­née avant que la guerre ne ren­dît l’exubérance sus­pecte. Osman consi­dé­ra la façade. « C’est exces­sif », pen­sa-t-il. Puis : « C’est donc parfait. »

Il régla le cocher avec une géné­ro­si­té qu’il ne pou­vait plus se per­mettre — un gent­le­man ne mar­chande pas — et péné­tra dans le hall. Le hall était vaste, orné de mosaïques et de plantes en pots, peu­plé de clients qui sem­blaient tous avoir des rai­sons impé­rieuses d’être là. Osman tra­ver­sa cet espace avec la digni­té tran­quille de quelqu’un qui a pas­sé sa jeu­nesse dans les cou­loirs du palais impé­rial et qui ne sau­rait être impres­sion­né par un simple hôtel hon­grois, fût-il thermal.

À la récep­tion, un homme l’attendait. Pas n’importe quel homme : le concierge en chef, à en juger par son port et sa mous­tache. La mous­tache était impé­riale — au sens habs­bour­geois du terme — et le port sug­gé­rait une longue pra­tique de l’impassibilité profezsionnelle.

« Mon­sieur désire ? »

« Une chambre », dit Osman en alle­mand, qui était la lin­gua fran­ca des palaces d’Europe cen­trale. « Avec vue sur le fleuve, si possible. »

Le concierge — un cer­tain M. Kirá­ly, d’après la plaque sur le comp­toir — exa­mi­na le fez d’Osman sans cil­ler. Son regard glis­sa ensuite sur le cos­tume anglais, le chat blanc, et revint au fez avec une neu­tra­li­té parfaite.

« Nous avons une chambre au troi­sième étage. Vue sur le Danube. Le chat est accepté. »

Il n’avait pas deman­dé si le chat était accep­té. Osman appré­cia cette dis­cré­tion. Il signa le registre — « Osman Fazıl Bey, Constan­ti­nople » — et prit la clé qu’on lui tendait.

« L’ascenseur est sur votre droite, dit M. Kirá­ly. Le paternoster. »

Osman connais­sait les pater­nos­ters — ces ascen­seurs à mou­ve­ment per­pé­tuel, chaîne de cabines qui montent et des­cendent sans jamais s’arrêter. Il en avait vu à Vienne. L’idée de confier sa per­sonne à un méca­nisme qui refu­sait de s’immobiliser lui avait tou­jours paru légè­re­ment démente, mais il n’allait cer­tai­ne­ment pas prendre l’escalier comme un com­mis voyageur.

Le pater­nos­ter du Gel­lért était une mer­veille de bois ver­ni et de cuivre poli. Un jeune homme en uni­forme se tenait près de l’entrée, obser­vant le défi­le­ment des cabines avec l’attention d’un phi­lo­sophe contem­plant l’écoulement du temps.

« Troi­sième étage », dit Osman.

Le jeune homme — dix-neuf ans peut-être, le visage grave, des yeux qui sem­blaient regar­der au-delà des choses — hocha la tête.

« Le monde est tout ce qui arrive », dit-il. « Troi­sième étage. »

Osman mon­ta dans une cabine qui pas­sait. Il ne trou­va rien à répondre. Le chat Pamuk, lui, regar­dait le lift-boy avec une expres­sion qui pou­vait pas­ser pour de l’intérêt.

La chambre 314 était exac­te­ment ce qu’Osman avait espé­ré : ni trop grande ni trop petite, meu­blée avec ce goût aus­tro-hon­grois qui mélan­geait le confort bour­geois et la pré­ten­tion aris­to­cra­tique. Un lit à bal­da­quin. Une armoire monu­men­tale. Un bureau près de la fenêtre. Et la fenêtre elle-même, qui don­nait sur le Danube gris et sur Pest, de l’autre côté, avec ses cou­poles et ses flèches.

Osman posa sa valise. Il posa le chat, qui sau­ta immé­dia­te­ment sur le lit et s’y ins­tal­la comme s’il avait tou­jours vécu là. Puis il s’approcha de la fenêtre et regar­da le fleuve.

Pour la pre­mière fois depuis son départ de Constan­ti­nople, il s’autorisa à res­sen­tir quelque chose. Ce n’était pas du cha­grin — le cha­grin eût été trop simple, trop net. C’était plu­tôt une sorte de ver­tige, comme lorsqu’on se penche au-des­sus d’un gouffre et qu’on réa­lise sou­dain la dis­tance qui nous sépare du fond. Il était là. Il était nulle part. L’Empire qui l’avait défi­ni n’existait plus. Les hommes qu’il avait ser­vis étaient morts, exi­lés, ou ven­daient des tapis à Paris. Et lui, Osman Fazıl Bey, ancien secré­taire par­ti­cu­lier au bureau du Grand Vizir, se trou­vait dans une chambre d’hôtel à Buda­pest avec un chat blanc et une lettre dont il ne savait que faire.

Il sor­tit la lettre de sa poche. Le sceau, à la lumière de la fenêtre, sem­blait presque vivant — ce rouge sombre qui virait au noir, ce mono­gramme qu’il ne recon­nais­sait pas mais qui res­sem­blait vague­ment à une tugh­ra, le paraphe cal­li­gra­phié des sultans.

« Sachez quoi en faire à Budapest. »

Il ne savait rien du tout. Mais un gent­le­man n’ouvre pas le cour­rier avec pré­ci­pi­ta­tion. Il y avait un ordre dans les choses, une séquence appro­priée. D’abord, il ran­ge­rait ses affaires. Ensuite, il des­cen­drait aux bains — car un hôtel ther­mal sans bains n’était qu’un hôtel, et Osman Fazıl Bey, quoi qu’il fût deve­nu, res­tait un Otto­man avant toute chose, et les Otto­mans qui se res­pec­taient pre­naient les eaux.

Il ran­gea la lettre dans le tiroir de la com­mode, sous une pile de mouchoirs.

Le chat Pamuk le regar­dait depuis le lit, ses yeux bleus par­fai­te­ment insondables.

« Ne me juge pas », dit Osman.

Le chat ne répon­dit pas. Les chats ne répondent jamais. C’est pour­quoi leur com­pa­gnie est si reposante.

CHA­PITRE II — Les Eaux

Les bains du Gel­lért étaient, Osman dut l’admettre, remarquables.

Il avait connu les ham­mams de Constan­ti­nople — le Çem­ber­li­taş, le Cağa­loğ­lu, ces cathé­drales de marbre et de vapeur où les Otto­mans avaient éle­vé l’art du bain au rang de rituel sacré. Les thermes du Gel­lért étaient autre chose : une inter­pré­ta­tion euro­péenne, Art Nou­veau, du concept ther­mal. Des colonnes sculp­tées sou­te­naient des voûtes ornées de mosaïques. La lumière tom­bait par des ver­rières en vitraux, décou­pant l’espace en fais­ceaux colo­rés. Et par­tout, cette vapeur qui adou­cis­sait les contours, qui ren­dait le monde légè­re­ment irréel.

Osman entra dans le bas­sin prin­ci­pal avec la digni­té d’un Pacha ins­pec­tant ses domaines. L’eau était chaude — pas brû­lante comme dans un vrai ham­mam, mais agréa­ble­ment chaude — et sen­tait vague­ment le soufre. Autour de lui, d’autres bai­gneurs flot­taient ou conver­saient à voix basse. Un homme cor­pu­lent lisait un jour­nal, les pages tenues juste au-des­sus de la sur­face. Une dame d’un cer­tain âge fai­sait des mou­ve­ments de bras avec une déter­mi­na­tion thérapeutique.

Pour la pre­mière fois depuis des mois, Osman se sen­tit presque chez lui. L’eau chaude, au moins, ne chan­geait pas de régime politique.

« Fas­ci­nant, n’est-ce pas ? »

La voix venait de sa gauche. Un homme d’une qua­ran­taine d’années, le crâne dégar­ni, des lunettes rondes qui s’embuaient constam­ment dans la vapeur, s’était appro­ché avec l’enthousiasme d’un épa­gneul décou­vrant un nou­vel ami.

« Par­don­nez-moi, pour­sui­vit l’homme en anglais, un anglais d’Oxford poli comme un galet. Je ne peux m’empêcher de remar­quer votre… enfin, votre couvre-chef. Vous l’avez gar­dé près du ves­tiaire, je pré­sume ? Remar­quable pièce. Otto­man, n’est-ce pas ? »

Osman consi­dé­ra l’homme. Le type bri­tan­nique dans toute sa splen­deur : inca­pable de ne pas enga­ger la conver­sa­tion, inca­pable de la mener correctement.

« En effet, dit-il. Je suis Otto­man. Ou je l’étais. La dis­tinc­tion devient quelque peu académique. »

L’homme s’illumina comme si Osman venait de lui annon­cer qu’il déte­nait les plans secrets des cana­li­sa­tions romaines.

« Otto­man ! Extra­or­di­naire ! Per­met­tez-moi de me pré­sen­ter : Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton, hydro­logue, Cam­bridge. Je suis ici pour le Congrès Inter­na­tio­nal sur les Eaux Ther­males et leur Patri­moine His­to­rique. Onze par­ti­ci­pants, dont votre ser­vi­teur. Les sys­tèmes de cana­li­sa­tion otto­mans à Buda sont pré­ci­sé­ment mon sujet d’étude. Saviez-vous que les Otto­mans ont occu­pé cette ville pen­dant cent cin­quante ans ? Cent cin­quante ans de génie hydraulique ! »

Osman savait. C’était, en un sens, une par­tie de son héri­tage — ces bains, ces fon­taines, ces cana­li­sa­tions que ses ancêtres avaient construits dans une ville qu’ils ne pos­sé­daient plus. Mais l’enthousiasme de l’Anglais était si sin­cère, si dépour­vu de condes­cen­dance colo­niale, qu’Osman se sur­prit à sourire.

« Je suis au cou­rant, oui. »

« Bien sûr, bien sûr ! Par­don­nez-moi. Ash­worth-Pen­ning­ton, à votre ser­vice. Et vous êtes… ? »

« Osman Fazıl Bey. Ancien­ne­ment atta­ché au bureau du Grand Vizir. Actuel­le­ment… en transit. »

Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton ser­ra la main d’Osman avec une vigueur aqua­tique, écla­bous­sant légè­re­ment le mon­sieur au journal.

« En tran­sit ! Oui, nous le sommes tous, d’une cer­taine manière. L’Empire aus­tro-hon­grois, l’Empire otto­man — tout s’effondre, n’est-ce pas ? Sauf les cana­li­sa­tions. Les cana­li­sa­tions ne bougent pas. J’ai tou­jours pen­sé que la vraie mesure d’une civi­li­sa­tion, c’était sa plomberie. »

C’était une théo­rie comme une autre. Osman hocha la tête poliment.

Leur conver­sa­tion fut inter­rom­pue par l’arrivée d’un autre bai­gneur — un homme cor­pu­lent, la qua­ran­taine ner­veuse, qui trans­pi­rait abon­dam­ment dans la cha­leur ambiante. Il tenait un car­net étanche et un ins­tru­ment de mesure incongru.

« Herr Dok­tor Grosz, mur­mu­ra Nigel à l’oreille d’Osman. Alle­mand. Hydro­logue aus­si, offi­ciel­le­ment. Il mesure des choses. Per­sonne ne sait exac­te­ment quoi. »

Herr Dok­tor Grosz s’immergea dans le bas­sin avec la grâce d’un hip­po­po­tame méfiant. Il lan­ça un regard vers Osman — un regard qui s’attarda une frac­tion de seconde sur le fez posé près des ves­tiaires — puis se mit à prendre des notes dans son carnet.

Osman déci­da qu’il avait assez mari­né. Il sor­tit du bas­sin, récu­pé­ra son fez et sa ser­viette, et se diri­gea vers les ves­tiaires. C’est là qu’il croi­sa le pré­po­sé aux serviettes.

L’homme avait soixante ans, peut-être plus, un visage de gra­nit et des mains qui sem­blaient avoir mas­sé des géné­ra­tions de dos. Il regar­dait le fez d’Osman avec une expres­sion indéchiffrable.

« Effen­di », dit-il sim­ple­ment, en lui ten­dant une ser­viette fraîche.

Osman se figea. Effen­di. Le titre otto­man. Com­ment cet homme — un employé des bains hon­grois — connais­sait-il ce terme ? Et pour­quoi l’utilisait-il avec cette fami­lia­ri­té, comme s’il s’adressait à quelqu’un qu’il reconnaissait ?

« Je vous demande pardon ? »

Mais le pré­po­sé avait déjà dis­pa­ru dans la vapeur, silen­cieux comme un fantôme.

Osman res­ta un moment immo­bile, la ser­viette à la main. Coïn­ci­dence, se dit-il. Le mot « effen­di » avait voya­gé. Il était uti­li­sé en Égypte, en Grèce, dans tout l’ancien monde otto­man. Un vieil homme des bains pou­vait l’avoir appris n’importe où.

Mais quelque chose, dans le ton de cet homme, sug­gé­rait autre chose. Une recon­nais­sance. Un savoir.

Il remon­ta à sa chambre, troublé.

La lettre avait chan­gé de place.

Osman en était cer­tain. Il l’avait ran­gée dans le tiroir de la com­mode, sous les mou­choirs. Elle était main­te­nant sur le bureau, à côté de la lampe, comme posée là par une main soigneuse.

Le chat Pamuk était exac­te­ment où Osman l’avait lais­sé, sur le lit, dans cette posi­tion de sphinx que les chats affec­tionnent. Il regar­dait le bureau avec une inten­si­té inhabituelle.

Osman son­na la femme de chambre. Elle arri­va quelques minutes plus tard — une jeune Hon­groise au visage sérieux, qui sem­blait désap­prou­ver l’existence en géné­ral et celle d’Osman en particulier.

« Avez-vous tou­ché à mes affaires ? »

La femme de chambre — Borbá­la, d’après son badge — le regar­da comme s’il l’avait accu­sée de haute trahison.

« Nem », dit-elle. Non. Et elle ajou­ta quelque chose en hon­grois, rapi­de­ment, avec l’intonation uni­ver­selle de quelqu’un qui explique à un idiot qu’il est un idiot.

« Très bien, dit Osman. Merci. »

Borbá­la sor­tit avec une digni­té offen­sée. La porte cla­qua — pas fort, mais avec intention.

Osman regar­da la lettre. Puis le chat. Le chat regar­da Osman. Quelque chose pas­sa entre eux — pas une com­mu­ni­ca­tion, exac­te­ment, mais une recon­nais­sance mutuelle de l’étrangeté de la situation.

« Tu sais quelque chose ? », dit Osman au chat.

Le chat fer­ma les yeux qui se recro­que­villa, ce qui n’était pas une réponse.

Osman prit la lettre, l’examina. Le sceau n’avait pas été bri­sé. Rien n’indiquait qu’on l’eût ouverte ou même mani­pu­lée. Et pour­tant, elle avait bou­gé. Les objets ne bougent pas seuls. Quelqu’un était entré dans cette chambre pen­dant qu’Osman pre­nait les eaux.

La ques­tion était : pour­quoi dépla­cer la lettre sans la prendre ?

Un mes­sage, peut-être. Une façon de dire : nous savons que vous l’avez. Nous savons où vous êtes.

Osman ran­gea la lettre dans la poche inté­rieure de son ves­ton. Désor­mais, elle ne le quit­te­rait plus.

Par la fenêtre, le Danube cou­lait vers la mer Noire, imper­tur­bable. Quelque part dans l’hôtel, une hor­loge son­na six heures. Le chat Pamuk s’étira, bâilla, et se rendormit.

La pre­mière jour­née d’Osman Fazıl Bey au Gel­lért tou­chait à sa fin. 

CHA­PITRE III — La Veuve et le Baron

Le len­de­main matin, Osman fut convo­qué au salon de thé.

« Convo­qué » était le mot juste. Un billet avait été glis­sé sous sa porte pen­dant la nuit — un car­ton crème, d’une élé­gance sur­an­née, por­tant ces mots : « Madame Vesel­ka Zorić prie Osman Fazıl Bey de bien vou­loir se joindre à elle pour le thé de onze heures. Salon de thé, table près de la fenêtre. » Ce n’était pas une invi­ta­tion. C’était un ordre dégui­sé en courtoisie.

Osman ne connais­sait aucune Madame Zorić. Mais il recon­nais­sait le ton — celui des douai­rières de l’ancienne cour, ces femmes qui avaient sur­vé­cu à des empires et qui menaient désor­mais leur exis­tence de res­ca­pées avec une auto­ri­té inflexible. Il s’habilla avec soin, ajus­ta son fez, et descendit.

Le salon de thé du Gel­lért était une pièce lumi­neuse, ornée de vitraux et de plantes tro­pi­cales en pots. Des dames d’un cer­tain âge y pre­naient le thé avec cette appli­ca­tion que les Euro­péennes réser­vaient à l’exercice social. Des mes­sieurs lisaient des jour­naux dans diverses langues. Un pia­niste jouait quelque chose de vague­ment Liszt.

La table près de la fenêtre était occu­pée par trois personnes.

La pre­mière était une femme d’environ soixante-dix ans, vêtue de noir, le port d’une impé­ra­trice en exil. Ses che­veux blancs étaient rele­vés en un chi­gnon com­pli­qué. Ses yeux — vifs, per­çants — éva­luèrent Osman en une frac­tion de seconde et parurent trou­ver le résul­tat acceptable.

Le deuxième était un homme de cin­quante ans envi­ron, le visage fati­gué mais l’allure encore élé­gante. Il por­tait un cos­tume qui avait été excellent il y a dix ans et qui res­tait pré­sen­table par la grâce de soins méti­cu­leux. Ses mous­taches tom­bantes lui don­naient l’air d’un morse mélancolique.

La troi­sième était une femme plus jeune — trente-cinq ans peut-être — aux che­veux blonds cen­drés, aux yeux gris, et à cette beau­té légè­re­ment usée des anciennes dan­seuses. Elle fumait une ciga­rette turque dans un fume-ciga­rette en ambre et obser­vait Osman avec l’attention d’un chat regar­dant une sou­ris intéressante.

« Mon­sieur Fazıl Bey, dit la femme en noir. Asseyez-vous. Je suis Madame Zorić. Voi­ci le baron Ákos Szapá­ry de Szapár. Et Made­moi­selle Lotte Brenner. »

Osman s’assit. Un ser­veur appa­rut ins­tan­ta­né­ment avec une tasse et une théière.

« Vous vous deman­dez com­ment je connais votre nom, pour­sui­vit Madame Zorić. C’est très simple. Je connais tout le monde dans cet hôtel. J’y vis depuis 1919. L’air de Buda­pest m’est consti­tu­tion­nel­le­ment hos­tile. Le Gel­lért est le seul endroit où je peux respirer. »

Le Baron hocha la tête avec la gra­vi­té d’un homme qui avait enten­du cette expli­ca­tion mille fois.

« Madame Zorić res­pire très bien », dit-il. « Mieux que nous tous. Elle nous enter­re­ra tous. »

« Pro­ba­ble­ment », concé­da Madame Zorić sans fausse modes­tie. « Mais nous ne sommes pas là pour par­ler de ma lon­gé­vi­té. Nous sommes là pour par­ler de vous, Mon­sieur Fazıl Bey. Un Otto­man à Buda­pest. Avec un fez. En 1924. C’est… inhabituel. »

« Les temps sont inha­bi­tuels », dit Osman.

« En effet. » Madame Zorić but une gor­gée de thé. « Mon défunt mari était géné­ral dans l’armée serbe. Il a com­bat­tu les Otto­mans. Il a com­bat­tu les Aus­tro-Hon­grois. Il a com­bat­tu tout le monde, en fait, jusqu’à ce que son cœur décide qu’il avait assez com­bat­tu. J’ai pas­sé ma vie entou­rée d’ennemis. Et vous savez ce que j’ai appris ? »

Osman atten­dit.

« Les enne­mis d’hier sont les com­pa­gnons de nau­frage d’aujourd’hui. Nous avons tous per­du. L’Empire otto­man, l’Empire aus­tro-hon­grois, le Royaume de Ser­bie — tout cela n’existe plus. Nous sommes des ves­tiges, vous et moi. Des fan­tômes élégants. »

Made­moi­selle Bren­ner souf­fla un rond de fumée parfait.

« Madame Zorić aime les dis­cours », dit-elle. « C’est son prin­ci­pal défaut. Son prin­ci­pal mérite est qu’elle joue admi­ra­ble­ment au bridge. »

« C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi nous avons besoin de Mon­sieur Fazıl Bey, reprit Madame Zorić. Notre qua­trième ne vien­dra pas. »

Il y eut un silence. Le Baron toussa.

« Le qua­trième ? deman­da Osman.

— Un cer­tain M. Fekete, dit le Baron. Archi­viste au Par­le­ment. Char­mant homme, quoiqu’un peu obses­sion­nel sur cer­tains sujets. Il logeait au Gel­lért depuis deux semaines. Il posait beau­coup de ques­tions sur l’histoire otto­mane de Buda­pest. Les bains, les mos­quées, les… com­ment dit-on… les vestiges. »

« Il vou­lait vous ren­con­trer, ajou­ta Madame Zorić. Il avait lais­sé un mes­sage à la récep­tion — pour vous, spé­ci­fi­que­ment. Et puis, trois jours avant votre arri­vée, il a disparu. »

Le mot tom­ba dans le silence du salon de thé comme une pierre dans un bassin.

« Dis­pa­ru ? »

« Vola­ti­li­sé. Éva­noui. Ses affaires sont res­tées dans sa chambre — ses vête­ments, ses livres, ses notes. La police a conclu à un départ pré­ci­pi­té. Un homme qui aurait fui une dette, ou une femme, ou les deux. »

« Madame Zorić n’y croit pas », dit Made­moi­selle Brenner.

« Je n’y crois pas, confir­ma la veuve. M. Fekete n’était pas un homme à fuir. Et puis… » Elle hési­ta, ce qui sem­blait chez elle un évé­ne­ment rare. « On a retrou­vé son cha­peau. Aux bains Rudas. Flot­tant sur l’eau. »

Le Baron inter­vint, sa mous­tache fré­mis­sant légèrement :

« Les bains Rudas sont les vrais bains otto­mans, vous savez. Pas cette confi­se­rie Art Nou­veau. Les ori­gi­naux. Ceux que vos ancêtres ont construits. »

Osman sen­tait la situa­tion lui échap­per. Un archi­viste dis­pa­ru. Un cha­peau flot­tant. Un mes­sage qui l’attendait. Et ces trois per­sonnes qui le regar­daient comme s’il déte­nait une clé qu’il ne savait pas posséder.

« Quel était ce mes­sage ? deman­da-t-il. Celui que M. Fekete m’avait laissé ? »

Madame Zorić sor­tit de son réti­cule un mor­ceau de papier plié.

« Je me suis per­mis de le récu­pé­rer à la récep­tion. On ne sait jamais, avec les réceptions. »

Osman déplia le papier. L’écriture était ner­veuse, hâtive :

« Cher Mon­sieur Fazıl Bey, je sais qui vous êtes. Je sais ce que vous por­tez. Il faut que nous par­lions. C’est une ques­tion de la plus haute impor­tance. Le Pro­to­cole existe. La pierre du Pacha attend. Venez me trou­ver dès votre arri­vée. Chambre 412. Fekete. »

Osman relut le mes­sage. Puis une troi­sième fois. Les mots ne chan­geaient pas, mais leur sens res­tait opaque.

« Je ne com­prends pas, dit-il. Je ne connais pas cet homme. Je ne sais pas ce qu’est ce “Pro­to­cole” ni cette “pierre du Pacha”. »

Made­moi­selle Bren­ner l’observait à tra­vers sa fumée de cigarette.

« Vrai­ment ? dit-elle. Vous ne savez pas pour­quoi un archi­viste hon­grois vous atten­dait ? Pour­quoi il par­lait de “ce que vous portez” ? »

Ses yeux gris glis­sèrent vers la poche inté­rieure du ves­ton d’Osman. Là où la lettre repo­sait contre son cœur.

« Vous por­tez quelque chose, n’est-ce pas, Mon­sieur Fazıl Bey ? Quelque chose qu’on vous a confié ? »

Osman ne répon­dit pas. Un gent­le­man ne ment pas, mais il n’est pas obli­gé de tout dire.

« Inté­res­sant », mur­mu­ra Madame Zorić. « Très inté­res­sant. » Elle posa sa tasse avec une pré­ci­sion mili­taire. « Je pense que nous allons bien nous entendre, Mon­sieur Fazıl Bey. Jouez-vous au bridge ? »

Le reste de la mati­née se pas­sa à jouer aux cartes. Osman jouait méca­ni­que­ment, l’esprit ailleurs. Un archi­viste dis­pa­ru. Un mes­sage cryp­tique. Une lettre dont il ne connais­sait pas le conte­nu. Et ces gens — cette veuve serbe, ce baron hon­grois, cette dan­seuse autri­chienne — qui sem­blaient en savoir plus qu’ils ne vou­laient dire.

Le soir, au dîner, Osman man­gea seul dans la grande salle à man­ger. Il obser­va les autres clients. La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo fit une entrée théâ­trale — une Ita­lienne d’une soixan­taine d’années, vêtue de vio­let, accom­pa­gnée d’un per­ro­quet sur l’épaule. Le per­ro­quet s’appelait Gari­bal­di et criait pério­di­que­ment des mots en italien.

Mon­sieur Ler­mon­tov — un Russe blanc qui pré­ten­dait être le neveu d’un grand-duc — racon­tait à qui vou­lait l’entendre une his­toire impli­quant le Tsar, un ours blanc et une dan­seuse du Mariins­ky. L’histoire chan­geait à chaque récit, mais per­sonne ne sem­blait s’en formaliser.

Miss Pru­dence Hatha­way, une Anglaise sèche d’une qua­ran­taine d’années, des­si­nait les mou­lures du pla­fond avec une concen­tra­tion maniaque. Elle buvait du thé à heures fixes et ne tolé­rait aucun écart à sa routine.

Et dans un coin, seul à une table, un homme jouait aux échecs contre lui-même. Il était petit, insi­gni­fiant, le genre d’homme qu’on oublie aus­si­tôt qu’on cesse de le regar­der. Mais ses yeux — quand ils croi­sèrent ceux d’Osman — étaient d’une inten­si­té troublante.

L’homme ne cil­la pas. Osman non plus.

Puis le joueur d’échecs retour­na à sa par­tie, et le moment passa.

Cette nuit-là, Osman rêva de Constan­ti­nople. Il mar­chait dans les cou­loirs de Yıldız, le palais du Sul­tan, mais les cou­loirs étaient inon­dés. L’eau mon­tait, tiède et sou­frée, et quelque part au loin une voix répé­tait : « La pierre du Pacha attend. La pierre du Pacha attend. »

Il se réveilla en sueur. Le chat Pamuk dor­mait sur l’oreiller voi­sin, par­fai­te­ment serein.

L’aube poin­tait sur le Danube. Une nou­velle jour­née com­men­çait au Gellért.

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 5

 

La fin de l’été.

On lui don­na une heure pour récu­pé­rer ses affaires au Shepheard’s.

Un offi­cier l’ac­com­pa­gna. Dans le taxi, Dor­lange regar­dait défi­ler les rues du Caire — les mêmes rues qu’il avait par­cou­rues avec Nehad, la nuit, il y avait si peu de temps. Tout lui sem­blait étran­ger main­te­nant, comme un décor qu’on aurait démon­té et remon­té à l’i­den­tique, mais dont quelque chose aurait changé.

À l’hô­tel, rien n’a­vait bou­gé. La ter­rasse, les suf­fra­gis, les offi­ciers qui buvaient. Hatha­way était à sa table, évi­dem­ment, en train d’ex­pli­quer à un jeune capi­taine com­ment on aurait dû mener la campagne.

Dor­lange mon­ta à sa chambre. Ses affaires étaient là, intactes — les che­mises dans l’ar­moire, le livre sur la table de nuit, la valise sous le lit. Il fit ses bagages en cinq minutes. Il n’y avait pas grand-chose à emballer.

En redes­cen­dant, il croi­sa Ele­ni dans le couloir.

Elle por­tait une robe noire, cette fois. Ses che­veux étaient défaits. Elle avait l’air d’a­voir vieilli de dix ans.

— Vous par­tez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Pour où ?

— L’A­frique. Le Sud.

Elle hocha la tête. Elle ne deman­da pas pourquoi.

— C’est mieux, dit-elle. Il n’y a plus rien ici. Pour personne.

Elle le regar­da. Ses yeux fati­gués, son visage de femme qui avait trop perdu.

— Pre­nez soin de vous, Dor­lange. Où que vous alliez.

Elle ten­dit la main, tou­cha sa joue mal rasée. Une seconde. Puis elle s’é­loi­gna, dis­pa­rut dans sa chambre.

Dor­lange des­cen­dit l’escalier.

* * *

Dans le hall, Dur­rell l’attendait.

— Alors, dit-il. Vous partez.

— Vous êtes au courant.

— Je suis au cou­rant de tout. C’est mon métier.

Il avait son sou­rire d’a­vant, son sou­rire de séduc­teur iro­nique. Mais quelque chose avait chan­gé dans ses yeux.

— Je suis content qu’ils ne vous aient pas fusillé. Sin­cè­re­ment. Vous n’êtes pas un mau­vais type, Dor­lange. Juste un type qui s’est trom­pé de guerre.

— Et vous ? Vous ne vous êtes jamais trompé ?

— Tous les jours. Mais je me trompe du bon côté. C’est la seule dif­fé­rence qui compte.

Il lui ten­dit la main. Dor­lange la serra.

— Une der­nière chose, dit Dur­rell. Nehad.

Dor­lange sen­tit quelque chose se nouer dans sa gorge.

— Quoi, Nehad ?

— Elle n’a pas été arrê­tée. Elle est par­tie avant. Quel­qu’un l’a prévenue.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être quel­qu’un qui tenait à elle. Peut-être un amant. Peut-être quel­qu’un qui se sen­tait coupable.

Il sou­rit.

— Le Caire est une ville étrange, Dor­lange. Les gens y font des choses qu’ils ne s’ex­pliquent pas eux-mêmes.

Il tour­na les talons et s’é­loi­gna vers le Long Bar.

* * *

Dor­lange sor­tit sur la terrasse.

C’é­tait la fin de l’a­près-midi. La lumière était dorée, presque tendre. Les para­sols pro­je­taient des ombres longues sur les tables. Des offi­ciers buvaient, des femmes riaient, des ser­veurs pas­saient avec des pla­teaux. La même scène qu’à son arri­vée, deux mois plus tôt. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Il res­ta là un moment, sa valise à la main, à regarder.

Il pen­sa à tout ce qu’il avait vécu ici. Les nuits avec Nehad, les ruelles de Khan el-Kha­li­li, le mau­so­lée de la Cité des Morts. Les mes­sages trans­mis, les tra­hi­sons com­mises. L’a­mour — si c’é­tait de l’a­mour — et la peur. Tout ça se mélan­geait main­te­nant, for­mait une masse confuse qu’il n’ar­ri­vait pas à démêler.

Avait-il été un héros ou un salaud ? Un résis­tant ou un col­la­bo ? Il ne savait pas. Peut-être les deux. Peut-être ni l’un ni l’autre. Peut-être juste un homme per­du dans une guerre trop grande pour lui, qui avait fait ce qu’il avait pu, mal, et qui s’en allait main­te­nant avec sa honte et ses souvenirs.

L’of­fi­cier qui l’ac­com­pa­gnait s’approcha.

— Il faut y aller, monsieur.

Dor­lange hocha la tête.

Il tra­ver­sa la ter­rasse, des­cen­dit les marches, mon­ta dans le taxi qui l’at­ten­dait. Par la vitre arrière, il regar­da le She­pheard’s s’é­loi­gner — la façade blanche, les bal­cons de fer for­gé, les para­sols sur la terrasse.

Il ne revien­drait jamais.

* * *

Trois mois plus tard, en octobre 1942, les Bri­tan­niques lan­cèrent la bataille d’El-Ala­mein. Rom­mel fut repous­sé. Le Caire était sauvé.

Anouar el-Sadate fut empri­son­né jus­qu’à la fin de la guerre. Il devint pré­sident de l’É­gypte en 1970 et signa les accords de paix avec Israël. Il fut assas­si­né en 1981.

Le She­pheard’s Hotel fut incen­dié lors des émeutes du Caire en jan­vier 1952. Il ne res­ta rien de la ter­rasse, du Long Bar, des mou­cha­ra­biehs. Un nou­vel hôtel fut construit sur un autre empla­ce­ment, mais ce n’é­tait plus le même.

On ne sait pas ce qu’il advint de Nehad.

On ne sait pas ce qu’il advint de Dorlange.

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 4

 

Août arri­va comme une fièvre.

La cha­leur était deve­nue une chose solide, un mur qu’on tra­ver­sait pour aller d’un endroit à l’autre. Les gens ne mar­chaient plus — ils se traî­naient, s’ar­rê­taient à l’ombre, repar­taient. Au She­pheard’s, les ven­ti­la­teurs tour­naient jour et nuit mais ne ser­vaient à rien. Les draps étaient trem­pés dès le réveil. On buvait de l’eau tiède, du thé tiède, du whis­ky tiède. On atten­dait le soir.

Les nou­velles du front avaient chan­gé. Rom­mel s’é­tait arrê­té. Les lignes s’é­taient sta­bi­li­sées à El-Ala­mein. Les Anglais par­laient de contre-offen­sive, de ren­forts amé­ri­cains, de tanks neufs qui arri­vaient d’É­gypte du Sud. L’at­mo­sphère au She­pheard’s s’é­tait déten­due — on riait plus fort, on buvait plus gai. La peur s’éloignait.

Mais pour Dor­lange, la peur ne fai­sait que commencer.

Il sen­tait quelque chose chan­ger autour de lui. Des regards qui duraient trop long­temps. Des conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient quand il appro­chait. Mül­ler, le Suisse, qui lui sou­riait avec une cha­leur nou­velle, sus­pecte. Dur­rell qui ne plai­san­tait plus, qui l’é­vi­tait presque.

Un matin, au petit-déjeu­ner, deux offi­ciers bri­tan­niques qu’il n’a­vait jamais vus s’as­sirent à une table voi­sine. Ils ne le regar­dèrent pas une seule fois. Ils res­tèrent une heure, burent du thé, par­tirent. Le len­de­main, ils étaient là de nou­veau. Même table, même manège.

Dor­lange com­prit qu’il était surveillé.

* * *

Il essaya de joindre Nehad. Impossible.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret — elle avait arrê­té deux semaines plus tôt, sans expli­ca­tion. Il ne savait pas où elle habi­tait. Il ne savait rien d’elle, en fait. Un pré­nom, une voix, un corps qu’il n’a­vait jamais tou­ché. Des nuits à mar­cher dans des ruelles, à trans­mettre des mes­sages dont il igno­rait le conte­nu. C’é­tait tout.

Il retour­na à Khan el-Kha­li­li, cher­cha l’é­choppe de thé où elle l’a­vait emme­né. Il la trou­va fer­mée, le rideau de fer bais­sé. Le vieux au nar­gui­lé avait disparu.

Il retour­na à la Cité des Morts, cher­cha le mau­so­lée où il avait ren­con­tré Sadate. Il ne le retrou­va pas. Toutes les ruelles se res­sem­blaient, toutes les tombes se res­sem­blaient. Il erra pen­dant des heures, s’é­ga­ra, finit par trou­ver un taxi qui le rame­na au Shepheard’s.

Dans le hall, Mül­ler l’attendait.

— Vous avez l’air fati­gué, Dor­lange. Ces pro­me­nades noc­turnes vous épuisent.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Non, bien sûr.

Mül­ler sou­rit. Son sou­rire de tou­jours, poli, impénétrable.

— Vous savez, dit-il, Le Caire est une petite ville. Tout le monde connaît tout le monde. Et tout le monde parle. C’est comme ça.

Il posa une main sur l’é­paule de Dor­lange. Une main légère, amicale.

— Si j’é­tais vous, je ferais atten­tion. Les temps changent. Ce qui était pos­sible hier ne le sera plus demain.

Il s’é­loi­gna, de sa démarche de grand oiseau. Dor­lange res­ta plan­té dans le hall, le cœur battant.

* * *

Trois jours plus tard, Sadate fut arrêté.

Dor­lange l’ap­prit par Dur­rell, de tous les gens. Dur­rell qui s’as­sit à sa table, au Long Bar, sans y être invi­té, et qui com­man­da deux gins.

— Votre ami, dit-il. L’of­fi­cier égyp­tien. Ils l’ont pris cette nuit.

Dor­lange ne répon­dit pas. Il sen­tait le sang quit­ter son visage.

— Vous ne saviez pas ? Allons. Tout le monde sait que vous le connais­siez. Tout le monde sait ce que vous faisiez.

— Je ne fai­sais rien.

— Bien sûr que non.

Dur­rell but une gor­gée de gin. Il avait l’air fati­gué, lui aus­si. Fati­gué et triste.

— Écou­tez, Dor­lange. Je vous aime bien. Vous êtes un type inté­res­sant, à votre façon. Mais vous avez joué à un jeu dan­ge­reux, et main­te­nant c’est fini. Sadate va par­ler. Ils parlent tous, à la fin. Et quand il par­le­ra, votre nom sortira.

— Qu’est-ce que vous me suggérez ?

— De par­tir. Cette nuit, si pos­sible. Demain au plus tard. Pre­nez un train pour le Sud, Louxor, Assouan, n’im­porte où. Dis­pa­rais­sez quelques mois. Le temps que les choses se tassent.

Dor­lange regar­da Dur­rell. Son visage de séduc­teur fati­gué, ses yeux qui ne riaient plus.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que je ne suis pas un salaud. Contrai­re­ment à ce que vous pen­sez. Et parce que cette guerre dure­ra encore long­temps, et qu’on aura peut-être besoin de types comme vous, plus tard. Du bon côté.

Il finit son gin, se leva.

— Une der­nière chose. La chan­teuse. Nehad. Ne la cher­chez plus.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle n’existe plus. Elle n’a jamais exis­té. Vous comprenez ?

Il par­tit sans se retourner.

* * *

Dor­lange ne par­tit pas.

Il aurait dû. Il le savait. Mais quelque chose le rete­nait — la fatigue, l’or­gueil, l’es­poir absurde que Dur­rell se trom­pait. Ou autre chose. Un désir de savoir. De com­prendre ce qui s’é­tait passé.

Nehad. Qui était-elle vraiment ?

Il pas­sa la nuit à retour­ner les pos­si­bi­li­tés dans sa tête. Elle l’a­vait choi­si, appro­ché, séduit — pas avec son corps, non, ils n’a­vaient jamais cou­ché ensemble, mais avec autre chose, quelque chose de plus fort. Elle l’a­vait emme­né vers Sadate, vers la conspi­ra­tion. Elle avait fait de lui un traître.

Pour­quoi ?

Parce qu’elle croyait à la cause ? Parce qu’elle le mani­pu­lait depuis le début ? Parce qu’elle tra­vaillait pour quel­qu’un d’autre — les Anglais, les Alle­mands, elle-même ?

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais.

Le len­de­main matin, on frap­pa à sa porte.

Deux hommes en civil. Visages fer­més, cos­tumes frois­sés. Ils ne se pré­sen­tèrent pas.

— Mon­sieur Dor­lange ? Veuillez nous suivre.

* * *

Ils l’emmenèrent dans un bâti­ment près du Nil. Des bureaux, des cou­loirs, des portes fer­mées. On le fit attendre dans une pièce vide, avec une table et deux chaises. Il atten­dit trois heures. Per­sonne ne vint.

Puis un homme entra. Petit, gras, le crâne dégar­ni. Un Anglais, à l’accent.

— Mon­sieur Dor­lange. Je suis le major Hen­dricks. Ren­sei­gne­ment militaire.

Il s’as­sit en face de Dor­lange, posa un dos­sier sur la table.

— Vous êtes dans une situa­tion déli­cate. Très déli­cate. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Dor­lange ne répon­dit pas.

— Nous avons arrê­té plu­sieurs per­sonnes cette semaine. Des offi­ciers égyp­tiens, des civils. Des gens qui com­plo­taient avec l’en­ne­mi. Votre nom est sor­ti. Plu­sieurs fois.

Il ouvrit le dos­sier, feuille­ta des pages.

— Vous avez ren­con­tré un cer­tain Anouar el-Sadate. Vous avez par­ti­ci­pé à des réunions clan­des­tines. Vous avez trans­mis des mes­sages par radio à des agents allemands.

Il leva les yeux.

— Ce sont des faits, mon­sieur Dor­lange. Pas des sup­po­si­tions. Des faits.

Le silence. Dor­lange enten­dait le sang battre dans ses tempes.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ce que nous voulons ?

Hen­dricks sou­rit. Un sou­rire de boucher.

— Nous vou­lons tout. Tout ce que vous savez. Les noms, les adresses, les réseaux. Com­ment vous avez été recru­té. Par qui. Pour qui vous tra­vailliez vraiment.

— Je ne tra­vaillais pour personne.

— Allons, mon­sieur Dor­lange. Nous savons que vous avez des contacts à Bey­routh. Nous savons que vous avez tra­vaillé pour Vichy. Nous savons beau­coup de choses.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est simple : vou­lez-vous coopé­rer, ou vou­lez-vous finir devant un pelo­ton d’exé­cu­tion ? Parce que c’est ce qui arrive aux espions, mon­sieur Dor­lange. Même aux espions français.

* * *

Dor­lange parla.

Pas tout de suite. Il résis­ta une heure, deux heures, répé­ta qu’il ne savait rien, qu’on l’a­vait mani­pu­lé, qu’il n’é­tait qu’un pion. Hen­dricks l’é­cou­tait sans bron­cher, pre­nait des notes, posait les mêmes ques­tions encore et encore.

Et puis Dor­lange craqua.

Ce fut la fatigue, peut-être. Ou la peur. Ou le sen­ti­ment que tout était fini de toute façon, que rien de ce qu’il dirait ne chan­ge­rait rien. Il par­la de Nehad, de Sadate, des réunions à Zama­lek, de la radio au Bir­ka. Il don­na des noms qu’il connais­sait à peine, des adresses qu’il n’é­tait pas sûr de se rap­pe­ler. Il par­la pen­dant des heures.

Quand ce fut fini, Hen­dricks refer­ma son dossier.

— Bien, dit-il. C’est un début.

— Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Ça dépend. De ce que vous nous avez dit, de ce que vous ne nous avez pas dit. De votre uti­li­té future.

Il se leva.

— Pour l’ins­tant, vous allez res­ter ici. Quelques jours, quelques semaines, on ver­ra. Vous serez bien trai­té. Mieux que vous ne le méritez.

Il sor­tit. La porte se refer­ma. Dor­lange res­ta seul, dans la pièce vide, avec le bruit du ven­ti­la­teur et le goût amer de sa propre lâche­té dans la bouche.

* * *

Il res­ta deux semaines dans ce bâtiment.

Une cel­lule, en fait — petite, propre, avec un lit et un lava­bo. On lui appor­tait des repas, des livres, des jour­naux. Per­sonne ne lui par­lait. Il ne savait pas si c’é­tait le jour ou la nuit, si Rom­mel avan­çait ou recu­lait, si le monde conti­nuait à tourner.

Il pen­sait à Nehad.

Il la revoyait dans le caba­ret, sa robe rouge, sa voix qui entrait par la peau. Il la revoyait à Khan el-Kha­li­li, mar­chant devant lui dans les ruelles. À Zama­lek, debout près de la porte, ses yeux qui ne cil­laient pas. Dans l’ap­par­te­ment du Bir­ka, à côté de la radio.

Qui était-elle ? Une patriote ? Une espionne ? Une femme qui l’a­vait aimé, à sa façon ?

Il ne savait pas. Il cher­chait dans ses sou­ve­nirs un indice, un signe, quelque chose qui lui aurait dit la véri­té. Il ne trou­vait rien. Elle était res­tée opaque jus­qu’au bout, un mys­tère qu’il n’a­vait jamais percé.

Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru. Peut-être arrê­tée, peut-être en fuite, peut-être morte. Il ne sau­rait jamais.

* * *

Un matin, Hen­dricks revint.

— Bonne nou­velle, Dor­lange. Vous êtes libre.

Dor­lange le regar­da sans comprendre.

— Libre ?

— Rela­ti­ve­ment. Vous allez quit­ter l’É­gypte. Nous vous met­tons dans un avion pour Khar­toum, puis pour Braz­za­ville. La France Libre. Vous serez leur pro­blème, pas le nôtre.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous n’êtes pas assez impor­tant pour qu’on vous fusille. Et parce que de Gaulle a besoin de tous les Fran­çais qu’il peut trou­ver, même les minables dans votre genre.

Il sou­rit.

— Consi­dé­rez ça comme une seconde chance. Vous n’en méri­tez pas une, mais la guerre est ain­si faite.

* * *

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 3

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 3

 

Elle l’emmena à la Cité des Morts.

Le taxi les dépo­sa à la lisière du quar­tier, là où la ville s’ar­rê­tait et où com­men­çait autre chose. Des tombes, d’a­bord — des mau­so­lées, des dômes, des pierres blanches sous la lune. Puis des mai­sons, basses, col­lées aux tombes, construites entre elles, contre elles, par­fois dedans. Des lumières aux fenêtres. Des gens qui vivaient là, par­mi les morts.

Dor­lange n’a­vait jamais vu ça.

— Les Anglais ne viennent pas ici, dit Nehad. Ils ont peur.

— Peur de quoi ?

— De tout. Des morts, des vivants, de ce qu’ils ne com­prennent pas. C’est pour ça qu’ils perdront.

Ils mar­chèrent dans des ruelles étroites, entre des murs de pierre. Par­fois une porte s’ou­vrait, on aper­ce­vait une cour, une femme qui cui­si­nait, des enfants qui jouaient. La vie ordi­naire, au milieu des tombes. Dor­lange avait l’im­pres­sion de mar­cher dans un rêve — un de ces rêves où l’on sait qu’on rêve mais où l’on ne peut pas se réveiller.

Nehad s’ar­rê­ta devant un mau­so­lée plus grand que les autres. Un dôme, un por­tail de bois sculp­té, des ver­sets du Coran gra­vés dans la pierre. Elle frap­pa trois coups, atten­dit, frap­pa encore.

La porte s’ouvrit.

Un homme les fit entrer. À l’in­té­rieur, des lampes à pétrole, des tapis sur le sol, des cous­sins. Une dizaine de per­sonnes étaient assises en cercle. Dor­lange recon­nut Sadate, au fond, ados­sé à un pilier. Les autres, il ne les connais­sait pas — des jeunes, sur­tout, en cos­tume ou en uni­forme, avec des visages tendus.

— Asseyez-vous, dit Sadate.

Dor­lange s’as­sit. Nehad res­ta debout, près de la porte.

— Vous savez pour­quoi vous êtes ici ?

— Non.

— Vous mentez.

Sadate sou­rit. Ce sou­rire mince qui ne réchauf­fait rien.

— Vous êtes ici parce que vous êtes Fran­çais. Parce que la France a été humi­liée, occu­pée, tra­hie. Parce que vous savez ce que c’est de vivre sous la botte d’un autre. Parce que vous nous comprenez.

Il se pen­cha en avant.

— Et parce que vous avez des contacts. À Bey­routh. Des gens qui peuvent faire pas­ser des mes­sages. Des infor­ma­tions, des hommes, de l’argent.

Dor­lange sen­tit quelque chose se gla­cer dans sa poitrine.

— Com­ment savez-vous ça ?

— Je sais beau­coup de choses. Je sais que vous n’êtes pas négo­ciant. Je sais que vous avez tra­vaillé pour Vichy, puis que vous avez chan­gé de camp. Ou fait sem­blant. Je sais que vous êtes au Caire pour une rai­son que vous ne dites pas. Et je sais que les Anglais com­mencent à s’in­té­res­ser à vous.

Dor­lange regar­da Nehad. Elle ne cil­lait pas.

— Qu’est-ce que vous vou­lez ? demanda-t-il.

— Une chose simple. Nous avons des amis, en Libye, de l’autre côté des lignes. Des Alle­mands. Ils veulent nous aider. Mais les com­mu­ni­ca­tions sont dif­fi­ciles. Nous avons besoin d’un inter­mé­diaire. Quel­qu’un qui ne soit pas Egyp­tien. Quel­qu’un que les Anglais ne sur­veillent pas encore de trop près.

— Vous vou­lez que je passe des mes­sages aux Allemands ?

— Je veux que vous nous aidiez à libé­rer l’Égypte.

Le silence, après ça. Dor­lange enten­dait son propre cœur, le gré­sille­ment des lampes, la res­pi­ra­tion des hommes autour de lui. Dehors, un chien aboyait quelque part entre les tombes.

— Et si je refuse ?

Sadate haus­sa les épaules.

— Vous êtes libre. Vous pou­vez par­tir, retour­ner à votre hôtel, boire vos whis­kys, attendre la fin de la guerre. Per­sonne ne vous fera de mal. Mais vous savez des choses, main­te­nant. Des choses qui peuvent être dan­ge­reuses. Pour vous.

Il n’a­vait pas besoin de préciser.

Dor­lange pen­sa au She­pheard’s, à la ter­rasse, aux flo­cons noirs qui tom­baient du ciel. Il pen­sa à Dur­rell qui l’ob­ser­vait. Il pen­sa à sa chambre moite, à sa vie d’a­vant qui n’exis­tait plus, à tout ce qu’il avait perdu.

Il regar­da Nehad. Elle le regar­dait. Ses yeux, dans la lumière des lampes, brillaient d’un éclat étrange.

— D’ac­cord, dit-il.

* * *

Les semaines qui sui­virent furent les plus étranges de sa vie.

En sur­face, rien ne chan­gea. Dor­lange conti­nuait de vivre au She­pheard’s, de prendre ses repas dans la grande salle, de boire sur la ter­rasse. Il par­lait avec Dur­rell, évi­tait Mül­ler, saluait Ele­ni d’un signe de tête. Il jouait son rôle de pen­sion­naire oisif, de Fran­çais à la dérive.

Mais la nuit, il deve­nait quel­qu’un d’autre.

Nehad venait le cher­cher après minuit. Ils pre­naient des taxis, chan­geaient de voi­ture, mar­chaient. Elle l’emmenait dans des appar­te­ments, des arrière-bou­tiques, des caves. Il ren­con­trait des gens — des offi­ciers, des fonc­tion­naires, des étu­diants. Il trans­met­tait des mes­sages, rece­vait des enve­loppes, appre­nait des noms qu’il oubliait aussitôt.

Il ne com­pre­nait pas tout ce qu’il fai­sait. C’é­tait peut-être mieux ainsi.

Une nuit, Nehad l’emmena au Birka.

Il connais­sait le quar­tier de répu­ta­tion — le quar­tier des bor­dels, près de Clot Bey. Les sol­dats aus­tra­liens y des­cen­daient le soir, cher­chaient des filles, se bat­taient, se fai­saient détrous­ser. Les Anglais y envoyaient la police mili­taire pour ramas­ser les épaves.

Nehad mar­chait vite, le visage cou­vert. Dor­lange la sui­vait. Les rues étaient étroites, mal éclai­rées, pleines de types ivres et de femmes far­dées. Des musiques sor­taient des mai­sons — des gra­mo­phones, des tam­bours, des voix. Ça puait la bière, le haschisch, la sueur.

Ils entrèrent dans un immeuble déla­bré, mon­tèrent deux étages. Nehad frap­pa à une porte. Un homme ouvrit — petit, ner­veux, le crâne rasé.

— C’est lui ? deman­da-t-il en arabe.

Nehad répon­dit quelque chose. L’homme les fit entrer.

L’ap­par­te­ment était minus­cule, cras­seux. Un mate­las par terre, une table, deux chaises. Sur la table, une radio — une vraie radio émet­trice, avec des cadrans et des fils.

— Il faut trans­mettre un mes­sage, dit Nehad. Ce soir.

Dor­lange regar­da la radio. Il regar­da l’homme. Il regar­da Nehad.

— Vous savez ce que ça veut dire, si on nous trouve ici ?

— Oui.

— La cour mar­tiale. Le pelo­ton d’exécution.

— Oui.

Elle le regar­dait de ses yeux qui ne cil­laient pas.

— Vous avez peur ?

Il avait peur. Bien sûr qu’il avait peur. Mais il y avait autre chose aus­si, quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à nom­mer — une exci­ta­tion, une fièvre, le sen­ti­ment d’être enfin vivant après des années de sommeil.

— Non, dit-il.

L’homme s’as­sit devant la radio, com­men­ça à taper un mes­sage en morse. Dor­lange le regar­dait faire. Les points, les traits, le gré­sille­ment de l’ap­pa­reil. Quelque part dans le désert, de l’autre côté des lignes, quel­qu’un rece­vait ces signaux.

Quand ce fut fini, l’homme étei­gnit la radio, la démon­ta, ran­gea les pièces dans un sac.

— Par­tez, dit-il. Sépa­ré­ment. Ne reve­nez pas ici.

* * *

Cette nuit-là, en ren­trant au She­pheard’s, Dor­lange trou­va Ele­ni sur la terrasse.

Elle était seule, comme tou­jours. Une ciga­rette à la main, un verre devant elle. La ter­rasse était déserte à cette heure — quatre heures du matin, le silence avant l’aube.

— Vous ne dor­mez pas, dit Dorlange.

— Vous non plus.

Il s’as­sit à sa table. Elle ne pro­tes­ta pas.

— Vous sen­tez bizarre, dit-elle. Comme quel­qu’un qui revient de loin.

— Je me promenais.

— À quatre heures du matin.

— J’aime mar­cher la nuit.

Elle sou­rit. Un sou­rire fati­gué, sans illusion.

— Vous men­tez, dit-elle. Mais ça ne fait rien. Tout le monde ment, ici. C’est la seule façon de survivre.

Elle but une gor­gée de son verre. Du cognac, à l’odeur.

— Vous savez ce que j’ai­mais, à Salo­nique ? Les matins. Le soleil sur la mer, les pêcheurs qui ren­traient, l’o­deur du café. Mon mari et moi, on s’as­seyait sur le bal­con, on ne disait rien, on regar­dait. C’é­tait avant la guerre. Avant tout.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Mon mari est mort à Alexan­drie. Une crise car­diaque, dans le taxi qui nous emme­nait au port. Il est mort la main dans ma main, sans un mot. Je l’ai enter­ré dans un cime­tière que je ne retrou­ve­rai jamais.

Dor­lange ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.

— Et main­te­nant je suis ici, dit Ele­ni. Dans cet hôtel absurde, avec ces Anglais absurdes, à attendre que le monde finisse. Ou qu’il recom­mence. Je ne sais plus très bien.

Elle le regar­da. Ses yeux, dans l’obs­cu­ri­té, brillaient de quelque chose qui res­sem­blait à de la fièvre.

— Vous êtes dif­fé­rent des autres, Dor­lange. Je ne sais pas pour­quoi, mais vous êtes dif­fé­rent. Vous por­tez quelque chose. Un secret, une dou­leur, je ne sais pas. Ça se voit.

Elle posa sa main sur la sienne. Une main froide, sèche.

— Faites atten­tion à vous. Cette ville mange les gens comme vous.

Elle se leva, ren­tra dans l’hô­tel. Dor­lange res­ta sur la ter­rasse, à regar­der le ciel pâlir. Quelque part, le pre­mier appel à la prière mon­tait de la ville.

Il pen­sa à Nehad, à la radio dans l’ap­par­te­ment cras­seux, aux mes­sages qui par­taient vers le désert. Il pen­sa à Sadate et à ses yeux d’aigle. Il pen­sa à Ele­ni et à sa main froide.

Il était en train de se perdre. Il le savait. Et il ne fai­sait rien pour l’empêcher.

* * *

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Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 2

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 2

 

Il la revit le len­de­main. Et le sur­len­de­main. Et tous les soirs qui suivirent.

Dor­lange des­cen­dait au caba­ret vers dix heures, pre­nait la même table au fond, com­man­dait ses whis­kys et atten­dait. L’or­chestre jouait ses airs fati­gués, des couples dan­saient mol­le­ment, des offi­ciers riaient trop fort — il ne voyait rien. Il atten­dait Nehad.

Elle appa­rais­sait tou­jours à la même heure, vers onze heures, par­fois plus tard. Elle chan­tait deux ou trois chan­sons, jamais plus. Puis elle des­cen­dait dans la salle, cir­cu­lait entre les tables, et dis­pa­rais­sait. Dor­lange ne lui avait pas encore adres­sé la parole. Il ne savait pas ce qu’il aurait pu lui dire.

Un soir, elle vint s’as­seoir à sa table.

Sans deman­der, sans un mot. Elle tira une chaise, s’as­sit, fit signe au ser­veur d’ap­por­ter un verre. Dor­lange sen­tit quelque chose se nouer dans sa poi­trine — peur, désir, il n’au­rait su dire.

— Vous venez tous les soirs, dit-elle.

Sa voix par­lée n’é­tait pas sa voix chan­tée. Plus basse, plus neutre. Un fran­çais impec­cable, avec un léger accent qu’il n’ar­ri­vait pas à situer.

— J’aime la musique, dit Dorlange.

— Non. Vous n’é­cou­tez pas la musique. Vous regardez.

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses mains étaient belles — longues, sèches, sans bagues.

— Je m’ap­pelle Nehad.

— Je sais.

— Et vous ?

— Dor­lange.

— Ce n’est pas votre vrai nom.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Dor­lange ne répon­dit pas. Elle souf­fla la fumée vers le pla­fond, lentement.

— Per­sonne ne dit son vrai nom, ici. Ça n’a pas d’importance.

Le ser­veur appor­ta son verre. Elle but une gor­gée, repo­sa le verre, regar­da Dor­lange. Ses yeux, de près, étaient encore plus grands qu’il ne l’a­vait cru. Noi­sette, avec des reflets d’ambre. Des yeux qui ne cil­laient pas.

— Qu’est-ce que vous faites au Caire, Dorlange ?

— Je suis négociant.

— Per­sonne n’est négo­ciant au Caire. Qu’est-ce que vous faites vraiment ?

— J’at­tends.

— Vous atten­dez quoi ?

Il n’a­vait pas de réponse. Elle hocha la tête, comme si c’é­tait la bonne.

— Tout le monde attend. Les Anglais attendent Rom­mel. Les Égyp­tiens attendent que les Anglais partent. Moi j’at­tends que tout ça finisse.

Elle écra­sa sa ciga­rette, à moi­tié fumée.

— Vous vou­lez voir autre chose que cet hôtel ?

* * *

Elle l’emmena à Khan el-Khalili.

Ils prirent un taxi jus­qu’à la mos­quée al-Hus­sein, puis conti­nuèrent à pied. C’é­tait la nuit, mais le souk ne dor­mait pas. Des échoppes ouvertes, éclai­rées au pétrole, des hommes assis devant des cafés, des chats qui filaient entre les jambes. Ça sen­tait le cuivre, les épices, la viande grillée, la pisse aus­si par endroits.

Nehad mar­chait vite, sans se retour­ner. Elle connais­sait les ruelles, les pas­sages, les rac­cour­cis. Dor­lange la sui­vait comme on suit un guide dans un pays étran­ger — sans poser de ques­tions, en regar­dant tout.

Le souk était un laby­rinthe. Des ruelles qui se croi­saient, reve­naient sur elles-mêmes, débou­chaient sur des impasses ou sur des places minus­cules. Des bou­tiques ven­daient de tout — cuivre, or, tis­sus, par­fums, anti­qui­tés vraies ou fausses. Des mar­chands l’in­ter­pel­laient en anglais, en fran­çais, en ita­lien. Dor­lange ne répon­dait pas. Il marchait.

Nehad s’ar­rê­ta devant une échoppe de thé. Un vieux assis sur un tabou­ret fumait le nar­gui­lé. Elle lui dit quelque chose en arabe, il répon­dit sans bou­ger. Elle s’as­sit sur un banc, fit signe à Dorlange.

— Ici, dit-elle, per­sonne n’écoute.

Le vieux leur appor­ta du thé brû­lant, sucré à vomir. Dor­lange but quand même.

— Vous êtes fran­çais, dit Nehad. C’est rare, main­te­nant. Les Fran­çais sont par­tis, ou ils se cachent.

— Je ne me cache pas.

— Non. Vous atten­dez. C’est différent.

Elle sor­tit une ciga­rette, la fit rou­ler entre ses doigts sans l’allumer.

— La France, pour nous, c’é­tait quelque chose. Avant. Bona­parte, le canal, la langue. Mon père par­lait fran­çais mieux qu’a­rabe. Il était copte, vous savez ce que c’est ? Les chré­tiens d’É­gypte. Les vrais Égyp­tiens, il disait. Les Arabes sont venus après, les Turcs, les Anglais. Nous, on était là avant tout le monde.

Elle allu­ma enfin sa cigarette.

— Mon père est mort en 36. Il a eu de la chance. Il n’a pas vu ce qui vient.

— Qu’est-ce qui vient ?

Elle le regar­da. Un regard long, qui pesait quelque chose.

— Vous vou­lez vrai­ment savoir ?

* * *

Une semaine plus tard, elle l’emmena à Zamalek.

L’île était un autre monde. Des vil­las blanches der­rière des grilles, des jar­dins, des arbres. Le silence, sur­tout — plus de klaxons, plus de cris, juste le frois­se­ment des feuilles et le bruit loin­tain du Nil. On se serait cru en Europe, une Europe rêvée, colo­niale, qui n’exis­tait déjà plus.

Le taxi les dépo­sa devant une mai­son à deux étages, volets verts, bou­gain­vil­liers sur le mur. Nehad son­na. Un domes­tique ouvrit, les fit entrer.

Le salon était sombre, frais, meu­blé à l’eu­ro­péenne. Des tapis, des livres, un pia­no que per­sonne ne devait jouer. Trois hommes atten­daient, assis. Ils se levèrent quand Nehad entra.

— Mes amis, dit-elle en fran­çais. Voi­ci celui dont je vous ai parlé.

Dor­lange ser­ra des mains. Des noms arabes qu’il oublia aus­si­tôt. Deux des hommes avaient la qua­ran­taine, l’air de fonc­tion­naires ou d’a­vo­cats. Le troi­sième était plus jeune, plus mince, avec un visage d’aigle et des yeux qui ne tenaient pas en place. Il por­tait un cos­tume civil, mais quelque chose dans sa pos­ture tra­his­sait le militaire.

— Asseyez-vous, dit le jeune homme.

Son fran­çais était raide, sco­laire. Dor­lange s’as­sit. On lui ser­vit du café.

— Nehad dit que vous êtes fran­çais. Que vous n’ai­mez pas les Anglais.

— Je n’ai pas dit ça.

— Mais vous ne les aimez pas.

Dor­lange pen­sa aux archives qui brû­laient, aux flo­cons noirs sur Le Caire, aux types en short qui buvaient du gin sur la ter­rasse du She­pheard’s pen­dant que leur empire s’écroulait.

— Non, dit-il. Je ne les aime pas.

Le jeune homme sou­rit. Un sou­rire mince, sans chaleur.

— Moi non plus. Per­sonne ici ne les aime. Ils occupent mon pays depuis soixante ans. Ils nous méprisent. Ils prennent notre coton, notre canal, notre digni­té. Et main­te­nant ils vont perdre la guerre.

— Rom­mel peut encore être arrêté.

— Rom­mel sera au Caire dans un mois. Peut-être deux. Et quand il arri­ve­ra, nous serons prêts.

Dor­lange regar­da les autres. Ils ne disaient rien. Ils regar­daient le jeune homme avec une défé­rence qui ne s’ex­pli­quait pas par son âge.

— Qui êtes-vous ? deman­da Dorlange.

— Je m’ap­pelle Sadate. Anouar el-Sadate. Je suis offi­cier dans l’ar­mée égyp­tienne. Et je vais vous dire quelque chose, mon­sieur Dor­lange : dans cette guerre, il n’y a pas de bons et de méchants. Il y a ceux qui occupent l’É­gypte, et ceux qui veulent la libérer.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est : de quel côté êtes-vous ?

* * *

Dor­lange ren­tra au She­pheard’s à trois heures du matin.

La ter­rasse était vide, les lumières éteintes. Il mon­ta à sa chambre sans croi­ser per­sonne. Il se désha­billa, s’al­lon­gea sur le lit, fixa le plafond.

Sadate. Ce nom lui disait quelque chose — il avait dû le lire dans un rap­port, à Bey­routh, avant de par­tir. Un jeune offi­cier natio­na­liste, sur­veillé par les Anglais. Consi­dé­ré comme dan­ge­reux. En contact avec les Alle­mands, disait-on.

Et main­te­nant Dor­lange était assis dans un salon de Zama­lek, à boire du café avec lui.

Qu’est-ce qu’il fou­tait là ?

Il pen­sa à Nehad. À ses yeux qui ne cil­laient pas. À sa façon de l’emmener, sans expli­ca­tions, dans des endroits où il n’au­rait jamais dû aller. Elle l’a­vait choi­si. Pour­quoi ? Qu’a­vait-elle vu en lui ?

Il pen­sa à ce qu’il avait dit : Je ne les aime pas. C’é­tait vrai. Il n’ai­mait pas les Anglais, leur arro­gance tran­quille, leur cer­ti­tude d’a­voir rai­son. Mais est-ce que ça suf­fi­sait ? Est-ce qu’on tra­hit pour ça ?

Il ne dor­mit pas.

* * *

Les jours sui­vants, Nehad disparut.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret. Dor­lange des­cen­dait chaque soir, atten­dait, repar­tait. Il deman­da au bar­man, qui haus­sa les épaules. Il deman­da à l’or­chestre, per­sonne n’avait pu lui don­ner un début de réponse. Nehad avait dis­pa­ru, et per­sonne ne sem­blait s’en inquiéter.

Il essaya de retour­ner à Zama­lek. Le taxi le dépo­sa devant la mai­son aux volets verts. Il son­na. Per­sonne n’ou­vrit. Il son­na encore. Rien. La mai­son sem­blait vide, abandonnée.

Il revint au She­pheard’s, but plus que d’habitude.

Dur­rell le trou­va au Long Bar, un soir, devant son cin­quième whisky.

— Vous avez une sale gueule, Dorlange.

— Mer­ci.

— Non, vrai­ment. Vous res­sem­blez à quel­qu’un qui a des ennuis. Ou qui va en avoir.

Dur­rell s’as­sit à côté de lui, com­man­da un gin.

— Je vous observe, vous savez. C’est mon métier, d’ob­ser­ver. Vous êtes arri­vé ici il y a trois semaines, vous ne faites rien, vous ne voyez per­sonne, et depuis quelques jours vous avez l’air d’un type qui attend une balle.

— Vous vous faites des idées.

— Peut-être. Mais je vais vous dire quelque chose, en ami. Le Caire est une ville dan­ge­reuse, en ce moment. Il y a des gens qui jouent à des jeux dan­ge­reux. Des jeux qui finissent mal. Il est temps de partir.

Il but une gor­gée de gin, fit cla­quer sa langue.

— Les Anglais ne sont pas idiots, Dor­lange. Ils ont l’air de l’être, mais ils ne le sont pas. Ils savent des choses. Sur tout le monde.

Il posa son verre, regar­da Dor­lange dans les yeux.

— Sur vous aus­si, probablement.

* * *

Nehad réap­pa­rut une semaine plus tard.

Elle entra au caba­ret comme si de rien n’é­tait, chan­ta ses deux chan­sons, des­cen­dit dans la salle. Elle vint s’as­seoir à la table de Dorlange.

— Vous étiez où ? demanda-t-il.

— Ailleurs.

— J’ai cru que…

— Vous avez cru quoi ?

Il ne savait pas ce qu’il avait cru. Qu’elle était morte, arrê­tée, par­tie. Qu’il ne la rever­rait jamais. Qu’il s’en fou­tait. Qu’il ne s’en fou­tait pas tant que ça.

— Rien, dit-il.

Elle allu­ma une cigarette.

— Ils veulent vous revoir. Sadate et les autres.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’ils ont besoin de vous. Et parce que je leur ai dit que vous étiez fiable.

— Qu’est-ce qui vous fait croire que je suis fiable ?

Elle le regar­da. Ce regard qu’elle avait, qui vous tra­ver­sait comme si vous étiez transparent.

— Rien. Je me trompe peut-être. Mais je vois quelque chose en vous.

Elle se leva.

— Demain soir. Minuit. Pas à Zama­lek — trop sur­veillé main­te­nant. Je vien­drai vous chercher.

Elle par­tit sans se retourner.

* * *

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