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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 6

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 6

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 6

 

VI

Les preuves

« Vous êtes trem­pé, Nahavandi. »

La voix venait de l’ombre des arcades, et Bah­ram se figea, la minia­ture ser­rée contre sa poi­trine, l’eau du bas­sin ruis­se­lant de ses vête­ments sur les dalles de pierre.

André Godard sor­tit de l’obscurité.

Le Fran­çais était en tenue de soi­rée, une veste de lin claire sur une che­mise blanche, et il tenait à la main un verre de cognac qu’il fai­sait tour­ner dis­trai­te­ment entre ses doigts, et son visage, dans la lumière des lampes qui éclai­raient le jar­din, était impos­sible à déchif­frer, ni hos­tile ni ami­cal, sim­ple­ment atten­tif, vigi­lant, comme le visage d’un homme qui attend de voir ce qui va se pas­ser avant de déci­der de son attitude.

« Godard Khan, dit Bah­ram, et sa voix était calme, plus calme qu’il ne l’au­rait cru pos­sible vu les cir­cons­tances. Je ne vous avais pas vu. »

« Évi­dem­ment. Vous étiez trop occu­pé à pêcher dans le bassin. »

Godard s’ap­pro­cha len­te­ment, ses chaus­sures cris­sant sur le gra­vier de l’al­lée, et il s’ar­rê­ta à quelques pas de Bah­ram, et son regard des­cen­dit vers le paquet enve­lop­pé de tis­su imper­méable que Bah­ram tenait contre lui.

« Je sup­pose que c’est ce que je pense que c’est, dit-il. La minia­ture de Mos­tow­fi. Celle que Pope cherche depuis ce matin. Celle pour laquelle il a retour­né la chambre 14 dès que les poli­ciers ont eu le dos tourné. »

Bah­ram ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le tis­su mouillé lais­sait devi­ner la forme rec­tan­gu­laire du cadre, et nier aurait été absurde, aurait été insul­tant pour l’in­tel­li­gence de Godard.

« Mon­trez-moi », dit Godard.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas non plus un ordre. C’é­tait quelque chose entre les deux, une demande for­mu­lée avec l’au­to­ri­té tran­quille de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être obéi mais qui pré­fère ne pas avoir à l’exiger.

Bah­ram hési­ta un ins­tant, puis défit l’en­ve­loppe de tis­su ciré.

La minia­ture appa­rut dans la lumière des lampes, intacte, mira­cu­leu­se­ment pré­ser­vée mal­gré son séjour dans l’eau, car Mos­tow­fi avait bien fait les choses, avait pro­té­gé son tré­sor avec le soin d’un homme qui sait que cer­taines choses valent plus que la vie, et le jar­din peint par Beh­zad brillait sous les étoiles comme s’il venait d’être ache­vé, le prince et la prin­cesse tou­jours assis face à face, les musi­ciens tou­jours jouant leur musique silen­cieuse, les oiseaux tou­jours volant dans leur ciel d’or.

Godard regar­da la minia­ture lon­gue­ment, sans rien dire, et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose qui res­sem­blait à de l’é­mo­tion, à de l’ad­mi­ra­tion, à cette forme de res­pect que seuls les vrais connais­seurs éprouvent devant la vraie beauté.

« Beh­zad, dit-il enfin. Ou son ate­lier. Fin du quin­zième siècle. C’est authen­tique. Pope avait rai­son sur ce point au moins. »

« Vous saviez qu’elle existait ? »

« Je savais que Mos­tow­fi pos­sé­dait des pièces impor­tantes. Je savais qu’il en ven­dait cer­taines à des col­lec­tion­neurs étran­gers. Je fer­mais les yeux, parce que je ne pou­vais pas tout sur­veiller, parce que je ne pou­vais pas tout empê­cher, parce que cet homme avait besoin d’argent pour vivre et que per­sonne en Iran n’a­vait les moyens de lui ache­ter ce qu’il avait à vendre. »

Il but une gor­gée de cognac, et son regard se per­dit un ins­tant vers le bas­sin, vers l’eau noire où les étoiles tremblaient.

« Mais celle-ci, dit-il, je ne la connais­sais pas. Et main­te­nant que je la connais, je ne peux plus fer­mer les yeux. Vous comprenez ? »

*

Ils s’as­sirent sur un banc de pierre, à l’é­cart de la ter­rasse où les der­niers clients finis­saient leur dîner, et Bah­ram racon­ta tout à Godard.

Il lui par­la de sa ren­contre avec Mos­tow­fi dans le jar­din, de leur conver­sa­tion sur la poé­sie et sur la perte, de l’in­vi­ta­tion à prendre le petit-déjeu­ner dans la chambre 14, de la minia­ture posée sur le rebord de la fenêtre. Il lui par­la de la lettre trou­vée sous le tapis, des accu­sa­tions contre Pope, des docu­ments com­pro­met­tants que Mos­tow­fi pré­ten­dait avoir confiés à quel­qu’un. Il lui par­la de sa conver­sa­tion avec Pope dans le cou­loir, de la façon dont l’A­mé­ri­cain avait mini­mi­sé la minia­ture, de l’in­ten­si­té de son regard quand il avait deman­dé si Bah­ram avait remar­qué quelque chose de « particulier ».

Godard écou­tait sans l’in­ter­rompre, fumant une ciga­rette qu’il avait tirée d’un étui d’argent, et son visage res­tait impas­sible, mais ses yeux, dans la pénombre, brillaient d’une lueur que Bah­ram ne par­ve­nait pas à interpréter.

« La lettre, dit Godard quand Bah­ram eut fini. Vous l’a­vez encore ? »

Bah­ram sor­tit le papier frois­sé de sa poche et le ten­dit au Français.

Godard lut len­te­ment, son visage éclai­ré par la flamme de son bri­quet qu’il tenait d’une main, et quand il eut fini, il replia la lettre avec soin et la glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste.

« Mos­tow­fi dit qu’il a confié des docu­ments à quel­qu’un. Quel­qu’un qui n’a pas peur de Pope. Vous avez une idée de qui cela pour­rait être ? »

Bah­ram secoua la tête.

« Non. Je ne connais pas assez les gens de son entou­rage. Je ne sais même pas s’il avait un entourage. »

« Il en avait un, dit Godard. Très réduit, très secret. Des gens de l’an­cien régime, comme lui. Des Qajars déchus, des aris­to­crates rui­nés, des nos­tal­giques qui se retrou­vaient par­fois pour par­ler du bon vieux temps et mau­dire Reza Shah. La plu­part sont inof­fen­sifs. Des vieillards qui radotent. Mais certains… »

Il lais­sa la phrase en sus­pens, comme s’il hési­tait à en dire plus.

« Cer­tains quoi ? » deman­da Bahram.

« Cer­tains ont gar­dé des contacts avec l’é­tran­ger. Avec les Bri­tan­niques sur­tout. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment de Sa Majes­té s’in­té­ressent beau­coup à l’I­ran, vous savez. Le pétrole, la posi­tion stra­té­gique, la fron­tière avec l’U­nion sovié­tique… Il y a des gens, dans ce pays, qui tra­vaillent pour Londres sans même s’en rendre compte. Ils croient ser­vir leurs inté­rêts, et ils servent ceux de l’Empire. »

Bah­ram pen­sa à Freya Stark, à sa façon de tra­ver­ser des régions inter­dites, à ses contacts avec les tri­bus, à cette liber­té de mou­ve­ment qui sem­blait incom­pa­tible avec le sta­tut d’une simple voya­geuse, et il se deman­da si elle aus­si fai­sait par­tie de ce réseau invi­sible, si elle aus­si ser­vait des inté­rêts qu’elle ne nom­mait pas.

« Et Pope ? deman­da-t-il. Il tra­vaille pour les Américains ? »

Godard eut un rire bref, sans joie.

« Pope tra­vaille pour Pope. C’est plus simple et plus com­pli­qué à la fois. Il aime sin­cè­re­ment l’art per­san, je vous l’ai dit. Mais il aime aus­si l’argent, et la gloire, et le pou­voir que donne la connais­sance. Il sait des choses sur beau­coup de gens. Il a des dos­siers, des preuves, des docu­ments. C’est pour cela qu’on le laisse faire, qu’on ferme les yeux sur ses tra­fics. Parce qu’il est dan­ge­reux. Parce qu’il pour­rait faire tom­ber des têtes s’il le voulait. »

« Et Mos­tow­fi le savait ? »

« Mos­tow­fi savait beau­coup de choses. C’é­tait un homme de l’an­cien régime, ne l’ou­bliez pas. Il avait gran­di dans un monde de secrets et d’in­trigues, de conspi­ra­tions et de tra­hi­sons. Il savait com­ment fonc­tion­nait le pou­voir, com­ment cir­cu­lait l’in­for­ma­tion, com­ment on pou­vait détruire un homme avec quelques mots bien pla­cés. S’il dit qu’il avait des preuves contre Pope, je le crois. La ques­tion est de savoir où sont ces preuves maintenant. »

*

La ter­rasse s’é­tait vidée.

Les der­niers clients étaient ren­trés dans leurs chambres, les ser­veurs avaient débar­ras­sé les tables, et le jar­din de l’Ab­ba­si était retom­bé dans ce silence par­ti­cu­lier des nuits d’é­té, ce silence qui n’est pas vrai­ment le silence mais une autre forme de musique, faite du mur­mure de l’eau, du chant des grillons, du bruis­se­ment des feuilles dans la brise tiède.

Godard se leva et écra­sa sa ciga­rette sous son talon.

« Voi­ci ce que nous allons faire, dit-il. Vous allez gar­der la minia­ture. Ne la mon­trez à per­sonne, ne dites à per­sonne que vous l’a­vez trou­vée. Je vais essayer de décou­vrir à qui Mos­tow­fi a confié ses docu­ments. Si ces preuves existent vrai­ment, elles pour­raient chan­ger beau­coup de choses. »

« Et Pope ? »

« Pope va conti­nuer à cher­cher la minia­ture. Il va retour­ner la chambre de Mos­tow­fi, inter­ro­ger les domes­tiques, faire pres­sion sur le direc­teur de l’hô­tel. Il ne trou­ve­ra rien, parce qu’il n’y a rien à trou­ver. Et quand il aura com­pris qu’elle a dis­pa­ru, il soup­çon­ne­ra tout le monde. Y com­pris vous. »

« Je sais. »

« Vous êtes prêt à prendre ce risque ? »

Bah­ram regar­da la minia­ture qu’il tenait tou­jours entre ses mains, ce jar­din peint il y a cinq siècles, ces figures figées dans leur bon­heur éter­nel, et il pen­sa à Mos­tow­fi, à sa digni­té bles­sée, à sa soli­tude, à cette mort soli­taire dans un fau­teuil face à la fenêtre, et il sut qu’il n’a­vait pas le choix, qu’il n’a­vait jamais eu le choix, que cer­taines déci­sions sont prises avant même qu’on sache qu’on les prend.

« Oui, dit-il. Je suis prêt. »

Godard hocha la tête, et quelque chose pas­sa dans son regard, quelque chose qui res­sem­blait à du res­pect, peut-être même à de l’affection.

« Vous êtes un homme bien, Naha­van­di. Votre père serait fier de vous. »

Et sans rien ajou­ter, il s’é­loi­gna dans la nuit, sa sil­houette se fon­dant dans l’ombre des arcades, et Bah­ram res­ta seul dans le jar­din, la minia­ture contre son cœur, et il pen­sa à son père, le cal­li­graphe silen­cieux qui copiait des poèmes dans son ate­lier de Djol­fa, et il se deman­da ce que son père aurait fait à sa place, et il sut, avec une cer­ti­tude qui le sur­prit lui-même, que son père aurait fait exac­te­ment la même chose.

*

Le len­de­main matin, tout avait changé.

L’at­mo­sphère de l’Ab­ba­si, d’or­di­naire si pai­sible, si hors du temps, était char­gée d’une ten­sion pal­pable, comme si un orage appro­chait, comme si quelque chose d’in­vi­sible mais de mena­çant pla­nait au-des­sus du jar­din et de ses habitants.

Bah­ram le sen­tit dès qu’il des­cen­dit sur la ter­rasse pour le petit-déjeu­ner. Les regards des clients étaient dif­fé­rents, fuyants ou au contraire trop insis­tants. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­paient quand il pas­sait. Les ser­veurs évi­taient de croi­ser ses yeux.

Pope était là, à sa table habi­tuelle, et il regar­dait Bah­ram avec une fixi­té qui n’a­vait rien d’a­mi­cal, qui n’a­vait rien de la jovia­li­té qu’il affi­chait d’or­di­naire, et Bah­ram com­prit que l’A­mé­ri­cain savait, ou du moins soup­çon­nait, qu’il était impli­qué d’une manière ou d’une autre dans la dis­pa­ri­tion de la miniature.

Il s’as­sit à une table éloi­gnée, com­man­da du thé, et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Pope se leva de sa table et tra­ver­sa la ter­rasse à grands pas, et il vint s’as­seoir en face de Bah­ram sans deman­der la per­mis­sion, et son visage, de près, était dif­fé­rent de celui que Bah­ram connais­sait, plus dur, plus froid, sans le sou­rire com­mer­cial qui était d’or­di­naire son masque.

« Naha­van­di, dit-il à voix basse, assez bas pour que les tables voi­sines n’en­tendent pas. Nous avons un pro­blème, vous et moi. »

« Ah oui ? dit Bah­ram en por­tant son verre de thé à ses lèvres. Quel genre de problème ? »

« La minia­ture de Mos­tow­fi a dis­pa­ru. Elle n’é­tait pas dans sa chambre quand on a inven­to­rié ses affaires. Elle n’est nulle part. Et vous êtes le der­nier à être entré dans cette chambre avant que les auto­ri­tés n’arrivent. »

« Je suis aus­si le pre­mier à être arri­vé après la femme de chambre. C’est différent. »

« Ne jouez pas sur les mots avec moi. »

La voix de Pope était cou­pante main­te­nant, métal­lique, et il n’y avait plus rien de l’homme char­mant et volu­bile qui dis­cou­rait sur l’art per­san, plus rien de l’a­ma­teur éclai­ré qui citait des vers de Hafez, plus rien que cette dure­té, cette déter­mi­na­tion, cette volon­té de fer qui avait fait de lui l’un des hommes les plus puis­sants du monde de l’art.

« Je ne joue pas, dit Bah­ram. Je vous dis ce que je sais. Je suis entré dans la chambre. J’ai vu le corps de Mos­tow­fi. J’ai vu ses affaires autour de lui. Je n’ai rien pris. »

« Vrai­ment ? »

« Vrai­ment. »

Ils se regar­dèrent un long moment, et c’é­tait un duel silen­cieux, une épreuve de force où cha­cun cher­chait à faire plier l’autre par la seule inten­si­té de son regard, et Bah­ram sen­tit que tout se jouait main­te­nant, que s’il bais­sait les yeux, s’il mon­trait le moindre signe de fai­blesse, Pope sau­rait qu’il mentait.

Il ne bais­sa pas les yeux.

Ce fut Pope qui détour­na le regard le premier.

« Très bien, dit-il en se levant. Vous ne savez rien. Per­sonne ne sait rien. La minia­ture s’est envo­lée. C’est un miracle, une inter­ven­tion divine. Ou alors quel­qu’un ment, et quand je décou­vri­rai qui, cette per­sonne regret­te­ra d’être née. »

Et il s’é­loi­gna, sa démarche raide de colère conte­nue, et Bah­ram res­ta seul à sa table, le cœur bat­tant, les mains trem­blantes, et il but son thé d’un trait pour se calmer.

*

Freya Stark vint s’as­seoir à sa place quelques minutes plus tard.

« Vous avez l’air d’a­voir vu un fan­tôme, dit-elle. Ou d’en avoir affron­té un. »

« Pope, dit Bah­ram. Nous avons eu une conversation. »

« J’ai vu. Tout le monde a vu. Il n’a­vait pas l’air content. »

« Il cherche la minia­ture de Mos­tow­fi. Il pense que je l’ai prise. »

Freya Stark le regar­da avec une expres­sion indé­chif­frable, et Bah­ram se deman­da si elle savait, si elle devi­nait, si son regard per­çant voyait à tra­vers les men­songes comme il voyait à tra­vers les mon­tagnes et les déserts qu’elle avait traversés.

« Et c’est le cas ? » demanda-t-elle.

Bah­ram hési­ta. Il ne connais­sait cette femme que depuis deux jours. Il ne savait pas vrai­ment qui elle était, pour qui elle tra­vaillait, quels inté­rêts elle ser­vait. Mais quelque chose en elle lui ins­pi­rait confiance, quelque chose qui n’é­tait pas la sym­pa­thie ni l’a­mi­tié mais peut-être la recon­nais­sance d’une âme sœur, de quel­qu’un qui, comme lui, cher­chait quelque chose qu’il ne pou­vait pas nommer.

« Mos­tow­fi l’a cachée, dit-il à voix basse. Avant de mou­rir. Il savait qu’il allait mou­rir, et il l’a cachée quelque part où Pope ne la trou­ve­ra jamais. »

« Et vous savez où ? »

« Oui. »

« Et vous ne la don­ne­rez pas à Pope. »

« Non. »

Freya Stark sou­rit, et c’é­tait le pre­mier vrai sou­rire que Bah­ram lui voyait, un sou­rire qui trans­for­mait son visage dur et angu­leux, qui le ren­dait presque beau.

« Bien, dit-elle. C’est bien. Mos­tow­fi était un vieil imbé­cile amer, mais il avait rai­son sur une chose : les choses doivent res­ter là où elles sont. C’est pour cela que je voyage, vous savez. Pour voir les choses là où elles sont, avant qu’on les emporte. »

Elle se leva et posa sa main sur l’é­paule de Bah­ram, un geste bref, presque masculin.

« Faites atten­tion à vous, Naha­van­di. Pope n’est pas un homme qu’on contra­rie impu­né­ment. Et s’il découvre que vous avez la minia­ture, il fera tout pour la récu­pé­rer. Tout. »

« Je sais, dit Bah­ram. Mais je n’ai pas le choix. »

« On a tou­jours le choix. C’est ce qui rend les choses difficiles. »

« La route est longue, et le temps est court,

Ne reste pas immo­bile, voya­geur, avance… »

C’é­tait Saa­di, et Bah­ram sou­rit en l’en­ten­dant, car cette femme anglaise qui citait les poètes per­sans était peut-être la per­sonne la plus étrange qu’il eût jamais ren­con­trée, et peut-être aus­si la plus vraie.

Elle s’é­loi­gna vers sa table, et Bah­ram res­ta seul, et le soleil mon­tait dans le ciel d’Is­pa­han, et quelque part dans l’hô­tel, Arthur Pope pré­pa­rait sa vengeance.

Lire la fin…

 

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Cha­pitre 5

 

V

La chambre 14

Le cri vint de l’aile est.

C’é­tait un cri de femme, aigu, déchi­rant, un cri qui tra­ver­sa les murs épais de l’Ab­ba­si et fit lever les têtes sur la ter­rasse du thé, où les clients pre­naient leur petit-déjeu­ner dans la lumière dorée du matin, et Bah­ram, qui était assis seul à sa table avec un verre de thé et un mor­ceau de pain, sen­tit quelque chose se gla­cer dans sa poi­trine, car il savait, avant même de savoir, que ce cri venait de la chambre 14.

Il se leva et courut.

Il tra­ver­sa le jar­din en quelques enjam­bées, bous­cu­lant un ser­veur qui por­tait un pla­teau de verres, et il s’en­gouf­fra dans le cou­loir qui menait à l’aile est, et il grim­pa l’es­ca­lier quatre à quatre, et il débou­cha dans le cor­ri­dor du pre­mier étage où une femme de chambre, une jeune fille au visage livide, se tenait devant la porte ouverte de la chambre 14, les mains pla­quées sur la bouche, les yeux écar­quillés de terreur.

Bah­ram s’ar­rê­ta à côté d’elle et regar­da dans la chambre.

Jalal Mos­tow­fi était assis dans son fau­teuil, près de la fenêtre, exac­te­ment comme Bah­ram l’a­vait vu deux jours plus tôt, quand il était venu pho­to­gra­phier la minia­ture de Beh­zad, exac­te­ment dans la même posi­tion, la même atti­tude, mais quelque chose était dif­fé­rent, quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose d’irrémédiable.

Il était mort.

Sa tête était ren­ver­sée en arrière, ses yeux étaient ouverts, fixant le pla­fond peint avec une expres­sion de sur­prise, comme s’il avait vu quelque chose d’i­nat­ten­du dans les motifs flo­raux, quelque chose qui l’a­vait sai­si au moment de mou­rir, et ses mains étaient posées sur les accou­doirs du fau­teuil, les doigts légè­re­ment cris­pés, et son cha­pe­let d’ambre avait rou­lé sur le sol, les perles épar­pillées sur le tapis comme des larmes pétrifiées.

Sur la petite table à côté du fau­teuil, un verre de thé à moi­tié bu.

Bah­ram entra dans la chambre len­te­ment, comme on entre dans un sanc­tuaire, comme on entre dans un rêve, et il s’ap­pro­cha du corps sans le tou­cher, et il regar­da le visage du vieil aris­to­crate, ce visage qu’il avait appris à connaître en quelques jours, ce visage qui lui avait par­lé de poé­sie et de perte, de tré­sors et de tra­hi­son, et qui main­te­nant ne par­le­rait plus jamais.

« Ne pleure pas sur ma tombe, je ne suis pas là,

Je suis le vent qui souffle, je suis l’é­clat du dia­mant sur la neige… »

C’é­taient des vers de Rûmi, et Bah­ram les mur­mu­ra pour lui-même, comme une prière pour celui qui ne priait pas, comme un adieu pour celui qui n’a­vait per­sonne pour lui dire adieu.

Et puis il vit la miniature.

Ou plu­tôt, il vit l’en­droit où la minia­ture aurait dû être.

Le rebord de la fenêtre était vide.

Le cadre de bois sculp­té avait dis­pa­ru. Le jar­din peint par Beh­zad, le prince et la prin­cesse, les musi­ciens et les oiseaux, tout cela s’é­tait envo­lé, comme si la mort de Jalal Mos­tow­fi avait ouvert une porte par laquelle la beau­té s’é­tait enfuie.

*

Le méde­cin arri­va une heure plus tard.

C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, avec une mous­tache grise et des lunettes à mon­ture d’é­caille, et il por­tait un cos­tume sombre mal­gré la cha­leur, car les méde­cins ira­niens, en ce temps-là, se devaient d’a­voir l’air sérieux, l’air euro­péen, l’air de gens qui savaient des choses que les autres ne savaient pas, et il exa­mi­na le corps de Jalal Mos­tow­fi avec des gestes rapides, pro­fes­sion­nels, détachés.

« Crise car­diaque, dit-il en se rele­vant. L’âge, la cha­leur, peut-être une émo­tion forte. C’est fré­quent chez les per­sonnes âgées. Il n’a pas souf­fert, si cela peut conso­ler quelqu’un. »

Il n’y avait per­sonne à conso­ler. Jalal Mos­tow­fi n’a­vait pas de famille, pas d’a­mis, pas de proches. Il était seul au monde, comme il avait été seul dans la vie, et il mour­rait seul, et il serait enter­ré seul, dans un cime­tière d’Is­pa­han où per­sonne ne vien­drait jamais dépo­ser de fleurs sur sa tombe.

Bah­ram se tenait dans un coin de la chambre, silen­cieux, obser­vant, et il regar­dait les gens aller et venir, le méde­cin qui ran­geait ses ins­tru­ments, le direc­teur de l’hô­tel qui se tor­dait les mains d’un air affli­gé, deux poli­ciers en uni­forme qui pre­naient des notes dans un car­net sans avoir l’air de savoir ce qu’ils notaient, et il pen­sait à la minia­ture dis­pa­rue, à ce jar­din de Beh­zad qui s’é­tait envo­lé dans la nuit, et il se deman­dait si quel­qu’un d’autre avait remar­qué son absence.

Per­sonne ne sem­blait l’a­voir remarquée.

Per­sonne ne sem­blait même savoir qu’elle avait existé.

Le méde­cin signa un cer­ti­fi­cat de décès, les poli­ciers refer­mèrent leurs car­nets, le direc­teur don­na des ordres pour qu’on emporte le corps, et en moins de deux heures tout était fini, tout était réglé, Jalal Mos­tow­fi avait ces­sé d’exis­ter, et la chambre 14 serait net­toyée et pré­pa­rée pour un nou­veau client, et la vie conti­nue­rait, comme elle conti­nue tou­jours, indif­fé­rente aux morts qu’elle laisse der­rière elle.

Bah­ram res­ta seul dans la chambre après que tout le monde fut parti.

Il regar­da autour de lui, les coffres, les tapis, les manus­crits, tout ce qui res­tait de la vie de Jalal Mos­tow­fi, tout ce qui serait inven­to­rié, ven­du, dis­per­sé, et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, la mort, non pas la fin du corps mais la dis­per­sion des choses, l’é­par­pille­ment de ce qui avait été ras­sem­blé, le retour au chaos de ce qui avait été ordonné.

Et puis il vit quelque chose.

Par terre, près du fau­teuil où Mos­tow­fi était mort, à moi­tié caché sous le tapis, un mor­ceau de papier.

Bah­ram se pen­cha et le ramassa.

C’é­tait une lettre. Une lettre écrite en per­san, d’une écri­ture trem­blante, l’é­cri­ture d’un vieil homme fati­gué, et elle n’é­tait pas signée, pas datée, mais Bah­ram recon­nut le style, les tour­nures de phrases, cette façon de mêler le lan­gage cou­rant et les cita­tions poé­tiques qui était la marque de Jalal Mostowfi.

Il lut.

*

« À celui qui lira ces lignes,

Je sais que ma fin est proche. Je la sens venir depuis des semaines, comme on sent venir l’o­rage quand le ciel est encore bleu. Mon cœur est fati­gué, fati­gué de battre, fati­gué de vivre, fati­gué de ce monde qui n’est plus le mien.

Je n’ai pas peur de mou­rir. J’ai peur de ce qui res­te­ra après moi. J’ai peur que la véri­té meure avec moi, que les men­songes triomphent, que ceux qui ont pillé ce pays conti­nuent de le piller en paix.

Arthur Pope n’est pas ce qu’il pré­tend être. Cet homme qui se pré­sente comme le grand défen­seur de l’art per­san est aus­si son plus grand voleur. Je le sais. J’ai des preuves. Des docu­ments qui montrent com­ment il a fait sor­tir d’I­ran des pièces majeures en les décla­rant comme copies, com­ment il a cor­rom­pu des fonc­tion­naires, com­ment il a men­ti aux musées qui lui ache­taient des œuvres dont il garan­tis­sait l’origine.

Ces docu­ments sont en lieu sûr. Je les ai confiés à quel­qu’un qui sau­ra quoi en faire le moment venu. Quel­qu’un qui n’a pas peur de l’A­mé­ri­cain, qui n’a pas besoin de son argent, qui ne lui doit rien.

Quant à ma minia­ture, mon Beh­zad, mon tré­sor, celui qui la trou­ve­ra sau­ra pour­quoi je l’ai cachée là où je l’ai cachée. Ce n’est pas un vol. C’est un retour. Les choses doivent retour­ner là d’où elles viennent. Les choses doivent ren­trer chez elles.

Le monde est un pont, tra­verse-le mais n’y construis pas ta demeure.

Que Dieu ait pitié de mon âme, si j’en ai une. »

*

Bah­ram relut la lettre deux fois, trois fois, et chaque lec­ture lui révé­lait quelque chose de nou­veau, une nuance, une allu­sion, un sous-enten­du qu’il n’a­vait pas per­çu d’abord.

Jalal Mos­tow­fi avait su qu’il allait mou­rir. Il s’y était pré­pa­ré. Il avait caché sa minia­ture quelque part, dans un endroit qui avait un sens, un endroit que « celui qui la trou­ve­ra » com­pren­drait. Et il avait lais­sé des docu­ments com­pro­met­tants sur Pope, des preuves de tra­fic, de cor­rup­tion, de mensonge.

Mais à qui avait-il confié ces docu­ments ? Et où avait-il caché la miniature ?

Bah­ram plia la lettre et la glis­sa dans sa poche. Il savait qu’il aurait dû la remettre aux poli­ciers, qu’il aurait dû la mon­trer au direc­teur de l’hô­tel, qu’il aurait dû faire ce qu’un citoyen hon­nête était cen­sé faire, mais quelque chose l’en empê­chait, quelque chose qui res­sem­blait à un devoir, un devoir envers le vieil homme qui l’a­vait accueilli dans sa chambre, qui lui avait mon­tré ses tré­sors, qui lui avait par­lé de son père.

Il sor­tit de la chambre et refer­ma la porte der­rière lui.

Dans le cou­loir, il croi­sa Arthur Pope.

*

L’A­mé­ri­cain avait l’air grave, pré­oc­cu­pé, et il mar­chait vite, comme quel­qu’un qui a quelque chose d’urgent à faire, et quand il vit Bah­ram sor­tir de la chambre 14, il s’ar­rê­ta net, et quelque chose pas­sa dans ses yeux, quelque chose de fur­tif, de méfiant, qui dis­pa­rut aus­si­tôt, rem­pla­cé par l’ex­pres­sion de sol­li­ci­tude qu’on adopte en pré­sence de la mort.

« Naha­van­di. Quelle tra­gé­die. Ce pauvre Mos­tow­fi. Je viens d’ap­prendre la nouvelle. »

« Vous le connais­siez bien ? » deman­da Bah­ram, et sa voix était neutre, sans inflexion, car il vou­lait voir com­ment l’A­mé­ri­cain réagi­rait, ce qu’il dirait, ce qu’il ne dirait pas.

« Nous avions des affaires ensemble, dit Pope. Des négo­cia­tions en cours. Pour une pièce qu’il vou­lait me vendre. Une minia­ture, je crois. Rien d’important. »

Rien d’im­por­tant. Un Beh­zad du quin­zième siècle, et Pope disait « rien d’im­por­tant » comme s’il s’a­gis­sait d’un bibe­lot de bazar, d’un sou­ve­nir pour tou­ristes, et Bah­ram sen­tit quelque chose dur­cir en lui, quelque chose qui res­sem­blait à de la colère ou peut-être à du mépris.

« Il est mort d’une crise car­diaque, dit-il. C’est ce que dit le médecin. »

« Oui, oui, j’ai enten­du. Tra­gique. Un homme de son âge, avec ses ennuis, sa situa­tion… Ce n’est pas vrai­ment une sur­prise, n’est-ce pas ? »

Pope regar­dait la porte de la chambre 14 par-des­sus l’é­paule de Bah­ram, comme s’il cher­chait à voir à l’in­té­rieur, comme s’il espé­rait aper­ce­voir quelque chose, et Bah­ram com­prit qu’il cher­chait la minia­ture, qu’il se deman­dait si elle était encore là, si quel­qu’un l’a­vait trou­vée, si quel­qu’un savait.

« Vous étiez dans la chambre ? deman­da Pope. »

« J’ai été le pre­mier à arri­ver après la femme de chambre. J’ai vu le corps. »

« Et vous n’a­vez rien remar­qué de… particulier ? »

La ques­tion était posée d’un ton léger, désin­volte, mais les yeux de Pope ne quit­taient pas ceux de Bah­ram, et il y avait dans ce regard une inten­si­té qui démen­tait la légè­re­té du ton, une ten­sion qui disait que la réponse à cette ques­tion était impor­tante, très importante.

« Rien de par­ti­cu­lier, dit Bah­ram. Un vieil homme mort dans son fau­teuil. Ses affaires autour de lui. Rien de particulier. »

Il men­tait, bien sûr. Il men­tait en regar­dant Pope dans les yeux, et il ne savait pas pour­quoi il men­tait, pour­quoi il pro­té­geait le secret de Jalal Mos­tow­fi, pour­quoi il pre­nait par­ti contre cet homme qu’il connais­sait à peine, mais quelque chose en lui avait déci­dé, quelque chose qui n’é­tait pas la rai­son mais peut-être la loyau­té, peut-être l’ins­tinct, peut-être sim­ple­ment le sou­ve­nir de ce matin dans le jar­din où le vieil aris­to­crate lui avait par­lé de son père.

Pope le regar­da un long moment, comme s’il cher­chait à lire en lui, à devi­ner ce qu’il cachait, et puis il sou­rit, ce sou­rire large et amé­ri­cain qui décou­vrait ses dents blanches, et il posa sa main sur l’é­paule de Bahram.

« Bien, bien. Quelle triste his­toire. Pauvre Mos­tow­fi. Il méri­tait mieux que de finir seul dans une chambre d’hôtel. »

Et il s’é­loi­gna dans le cou­loir, sa sil­houette mas­sive dis­pa­rais­sant dans l’ombre, et Bah­ram res­ta seul, la lettre dans sa poche, le poids de ce qu’il savait sur les épaules, et il pen­sa que rien ne serait plus jamais pareil, que quelque chose venait de com­men­cer qui ne fini­rait pas de sitôt.

*

Il pas­sa le reste de la jour­née dans sa chambre, à réfléchir.

Allon­gé sur son lit, les yeux fixés sur le pla­fond peint, il reli­sait la lettre de Mos­tow­fi dans sa tête, cher­chant les indices qu’elle conte­nait, essayant de com­prendre ce que le vieil homme avait vou­lu dire.

« Les choses doivent retour­ner là d’où elles viennent. Les choses doivent ren­trer chez elles. »

Où était la mai­son de la minia­ture ? D’où venait-elle ? Mos­tow­fi avait dit qu’elle était dans sa famille depuis des géné­ra­tions, qu’elle avait été offerte par Fath Ali Shah à son arrière-grand-père. Mais avant cela ? Avant les Qajars, avant les Mos­tow­fi, où était ce jar­din peint, ce prince et cette prin­cesse figés dans leur bon­heur éternel ?

Beh­zad avait tra­vaillé à Hérat, puis à Tabriz, à la cour des Safa­vides. Ses minia­tures étaient conser­vées dans les biblio­thèques royales, dans les col­lec­tions des princes et des vizirs. Mais celle-ci, où avait-elle été peinte ? Pour qui ? Dans quel jar­din réel Beh­zad avait-il trou­vé l’ins­pi­ra­tion de ce jar­din imaginaire ?

Et sou­dain, Bah­ram comprit.

Il se redres­sa sur son lit, le cœur bat­tant, car l’é­vi­dence venait de le frap­per, une évi­dence si simple qu’il n’a­vait pas su la voir.

Le jar­din de la minia­ture. Il l’a­vait vu quelque part. Pas seule­ment dans le cadre de bois sculp­té, pas seule­ment sur le rebord de la fenêtre de Mos­tow­fi. Il l’a­vait vu en vrai. Il l’a­vait traversé.

C’é­tait le jar­din de l’Abbasi.

Le même rec­tangle par­fait, les mêmes quatre par­terres, le même bas­sin octo­go­nal au centre, les mêmes arcades sur les quatre côtés. La minia­ture de Beh­zad ne repré­sen­tait pas un jar­din ima­gi­naire. Elle repré­sen­tait ce jar­din, ce cara­van­sé­rail que Shah Abbas avait fait construire un siècle après Beh­zad, en s’ins­pi­rant peut-être de cette image, en cher­chant à repro­duire dans la pierre et la brique ce que le maître avait créé sur le papier.

Les choses doivent ren­trer chez elles.

La minia­ture était cachée quelque part dans l’Ab­ba­si. Dans ce jar­din qui était son modèle, ou son reflet, ou son double. Mos­tow­fi l’a­vait rame­née chez elle.

Mais où, exactement ?

*

Il atten­dit la nuit.

Quand le soleil se cou­cha et que les lampes s’al­lu­mèrent sous les arcades, quand les clients de l’hô­tel se ras­sem­blèrent sur la ter­rasse pour le dîner, quand les bruits et les conver­sa­tions emplirent le jar­din, Bah­ram sor­tit de sa chambre et descendit.

Il ne prit pas son Lei­ca. Ce soir, il n’é­tait pas pho­to­graphe. Il était autre chose, quelque chose qu’il n’au­rait pas su nom­mer, un cher­cheur de véri­té peut-être, un gar­dien de mémoire, un homme qui avait reçu une mis­sion sans l’a­voir deman­dée et qui ne pou­vait pas la refuser.

Il tra­ver­sa la ter­rasse en saluant les gens qu’il connais­sait, Freya Stark qui lui fit un signe de la main, Ghirsh­man qui leva son verre dans sa direc­tion, et il évi­ta Pope qui était assis à une table avec des gens qu’il ne connais­sait pas, des hommes en cos­tume qui avaient l’air d’hommes d’af­faires ou de diplo­mates, et il mar­cha vers le jar­din, vers le bas­sin, vers le centre du monde.

La nuit était chaude, étouf­fante presque, et le par­fum des roses était si intense qu’il don­nait le ver­tige, et les étoiles appa­rais­saient une à une dans le ciel d’Is­pa­han, ces mêmes étoiles qui avaient brillé sur Shah Abbas et sur Beh­zad, ces mêmes étoiles qui brille­raient encore quand tous les hommes de cette ter­rasse seraient poussière.

Bah­ram fit le tour du jar­din len­te­ment, métho­di­que­ment, regar­dant chaque recoin, chaque niche, chaque endroit où l’on aurait pu cacher un cadre de la taille de la minia­ture, et il ne trou­va rien, bien sûr, car Mos­tow­fi n’é­tait pas un imbé­cile, car il avait eu des années pour réflé­chir à cette cachette, pour la pré­pa­rer, pour la rendre invisible.

Et puis il pen­sa à la lettre.

« Celui qui la trou­ve­ra sau­ra pour­quoi je l’ai cachée là où je l’ai cachée. »

Ce n’é­tait pas une indi­ca­tion géo­gra­phique. C’é­tait une indi­ca­tion spi­ri­tuelle. Mos­tow­fi ne par­lait pas d’un lieu, il par­lait d’un sens. La cachette n’é­tait pas seule­ment dans le jar­din, elle était dans ce que le jar­din signi­fiait, dans ce qu’il repré­sen­tait, dans l’i­dée même du jar­din persan.

Le jar­din per­san comme image du paradis.

Pai­ri-dae­za, l’en­clos, le lieu pro­té­gé, le retour à l’Éden.

Bah­ram s’ar­rê­ta au bord du bas­sin et regar­da l’eau.

Les étoiles se reflé­taient dans l’eau tur­quoise, et le reflet était si par­fait qu’on ne savait plus où était le ciel et où était la terre, et Bah­ram pen­sa à ce qu’il avait dit à Freya Stark dans la mos­quée, « la beau­té n’a pas de reli­gion », et il pen­sa à Rûmi, « que tu ailles à la mos­quée ou à l’é­glise, ce qui compte c’est la flamme, non la lampe », et il pen­sa au bas­sin octo­go­nal, cette forme à huit côtés qui sym­bo­li­sait dans l’ar­chi­tec­ture isla­mique le pas­sage entre le car­ré de la terre et le cercle du ciel.

Le pas­sage.

Le pont entre deux mondes.

Il ôta ses chaus­sures et entra dans le bassin.

L’eau était fraîche, presque froide, et elle lui arri­vait aux genoux, et il mar­cha vers le centre du bas­sin, là où une petite fon­taine de bronze, éteinte à cette heure, se dres­sait comme un can­dé­labre, et il plon­gea ses mains dans l’eau, tâton­nant sur le fond de faïence, cher­chant quelque chose qu’il ne pou­vait pas voir, quelque chose qu’il pou­vait seule­ment sentir.

Ses doigts ren­con­trèrent une aspérité.

Une faille dans la faïence, une ouver­ture, un espace creux sous la fontaine.

Il plon­gea la main plus pro­fon­dé­ment, le bras enfon­cé jus­qu’au coude dans l’eau noire, et ses doigts se refer­mèrent sur quelque chose de dur, de rec­tan­gu­laire, enve­lop­pé dans un tis­su imperméable.

Il tira.

Et la minia­ture de Beh­zad sor­tit de l’eau comme une nais­sance, comme une résur­rec­tion, ruis­se­lante sous les étoiles.

« J’é­tais un tré­sor caché,

Et j’ai vou­lu être connu… »

C’é­tait un hadith, pas un poème, une parole attri­buée à Dieu lui-même, et Bah­ram la mur­mu­ra en ser­rant la minia­ture contre sa poi­trine, debout au milieu du bas­sin, l’eau jus­qu’aux genoux, les étoiles au-des­sus de lui et les étoiles en des­sous, et il sut à cet ins­tant que sa vie venait de bas­cu­ler, que rien ne serait plus jamais comme avant, qu’il était deve­nu le gar­dien de quelque chose qui le dépassait.

Et quelque part sur la ter­rasse, dans l’ombre des arcades, quel­qu’un l’observait.

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Cha­pitre 4

 

IV

La place du monde

Le len­de­main matin, Bah­ram déci­da de quit­ter l’hôtel.

Non pas de par­tir, non pas de faire ses valises et de reprendre la route vers Per­sé­po­lis ou Téhé­ran, mais sim­ple­ment de sor­tir, de mar­cher dans la ville, de retrou­ver Ispa­han au-delà des murs de l’Ab­ba­si, car il sen­tait qu’il avait besoin de res­pi­rer un autre air, de voir d’autres visages, de se rap­pe­ler que le monde ne se rédui­sait pas à cette petite socié­té d’é­tran­gers et d’exi­lés qui peu­plait la ter­rasse du thé, que l’I­ran exis­tait encore, dehors, dans les ruelles et les bazars, dans les mos­quées et les places, dans la vie ordi­naire des gens ordi­naires qui n’a­vaient jamais enten­du par­ler d’Ar­thur Pope ni de minia­tures de Behzad.

Il prit son Lei­ca, bien sûr, car il ne sor­tait jamais sans son Lei­ca, et il tra­ver­sa le jar­din encore frais de l’aube, et il pas­sa sous le grand por­tail aux faïences bleues, et il se retrou­va dans la rue, dans cette rue d’Is­pa­han qui était déjà pleine de monde mal­gré l’heure mati­nale, pleine de mar­chands qui ouvraient leurs échoppes et de por­teurs qui char­riaient des bal­lots et d’ânes qui trot­ti­naient sous leurs charges et de femmes voi­lées qui se hâtaient vers le bazar et d’en­fants qui cou­raient en criant, toute cette vie grouillante et bruyante et colo­rée qui était l’I­ran véri­table, l’I­ran que les tou­ristes ne voyaient pas, l’I­ran que les archéo­logues oubliaient.

Il mar­cha vers le nord, sui­vant les ruelles étroites qui ser­pen­taient entre les mai­sons de brique, ces ruelles ombra­gées par des auvents de toile et des treilles de vigne où la lumière du matin entrait en biais, décou­pée en tranches dorées, et il pho­to­gra­phia au pas­sage un vieux cor­don­nier assis devant son échoppe, un pla­teau de cuivre où des verres de thé atten­daient d’im­pro­bables clients, une porte de bois sculp­té entrou­verte sur une cour inté­rieure où un gre­na­dier fleu­ris­sait, tous ces frag­ments de vie quo­ti­dienne qui com­po­saient, mis bout à bout, le por­trait d’une ville.

Et puis, au détour d’une ruelle, la place.

*

Naghsh‑e Jahan.

L’i­mage du monde.

C’é­tait ain­si que Shah Abbas l’a­vait nom­mée quand il l’a­vait fait construire, au début du dix-sep­tième siècle, et ce nom n’é­tait pas une méta­phore mais une décla­ra­tion d’in­ten­tion, car le Shah vou­lait que cette place fût le centre de l’u­ni­vers, le lieu où conver­geaient toutes les routes et tous les regards, le sym­bole de la puis­sance et de la beau­té de l’empire perse, et il avait réus­si, car Naghsh‑e Jahan était sans doute la plus belle place du monde, plus belle que la place Saint-Marc de Venise, plus belle que la place Rouge de Mos­cou, plus belle que n’im­porte quelle place que Bah­ram avait vue dans ses voyages, et pour­tant il ne s’y habi­tuait pas, chaque fois qu’il y reve­nait il res­sen­tait le même choc, la même stu­peur, comme si la beau­té, à ce degré d’in­ten­si­té, ne pou­vait jamais deve­nir familière.

Il débou­cha sur la place par l’une des entrées du bazar, et il s’ar­rê­ta un ins­tant pour lais­ser le spec­tacle l’envahir.

Devant lui s’é­ten­dait un rec­tangle immense, plus de cinq cents mètres de long sur près de deux cents de large, bor­dé sur ses quatre côtés par une double arcade de bou­tiques et de gale­ries, et au centre de ce rec­tangle un jar­din, des bas­sins, des fon­taines qui ne jouaient pas encore à cette heure mais dont les vasques de pierre atten­daient le soleil, et au-delà du jar­din, aux deux extré­mi­tés de la place, deux monu­ments qui se fai­saient face comme les deux pôles d’un aimant, le por­tail du bazar au nord et la mos­quée du Shah au sud, et sur les côtés, à l’est et à l’ouest, deux autres mer­veilles, la mos­quée du Sheikh Lot­fol­lah et le palais d’A­li Qapu, de sorte que le regard, où qu’il se por­tât, ren­con­trait la beau­té, ne pou­vait pas lui échap­per, était cer­né par elle, sub­mer­gé, vaincu.

Bah­ram tra­ver­sa la place len­te­ment, mar­chant sur les pavés usés par des siècles de pas, et il s’ar­rê­ta au milieu, là où les axes se croi­saient, là où l’on pou­vait voir les quatre monu­ments à la fois, et il leva les yeux vers le ciel, ce ciel d’un bleu intense qui sem­blait plus pro­fond encore au-des­sus de cette place, comme si la beau­té d’en bas appe­lait la beau­té d’en haut, comme si le ciel lui-même vou­lait être à la hau­teur de ce que les hommes avaient construit.

Il pen­sa à Shah Abbas, ce sou­ve­rain qui avait vou­lu créer une image du monde et qui y était par­ve­nu, et il pen­sa à tous les voya­geurs qui avaient décrit cette place au fil des siècles, les ambas­sa­deurs euro­péens, les mar­chands de la route de la soie, les explo­ra­teurs et les aven­tu­riers, et tous avaient dit la même chose, tous avaient été sai­sis par la même stu­peur, tous avaient cher­ché des mots pour décrire l’in­des­crip­tible et n’en avaient pas trouvé.

« Ispa­han, moi­tié du monde »,

disait le pro­verbe per­san, et c’é­tait vrai, car celui qui avait vu Ispa­han avait vu la moi­tié de ce qui méri­tait d’être vu, et l’autre moi­tié, peut-être, n’exis­tait que dans l’imagination.

*

Il se diri­gea vers la mos­quée du Sheikh Lotfollah.

C’é­tait la plus petite des deux mos­quées de la place, mais aus­si la plus par­faite, la plus intime, celle que les connais­seurs pré­fé­raient, et Bah­ram en fai­sait par­tie, car il y avait dans cette mos­quée quelque chose d’u­nique, quelque chose qui tenait à ses pro­por­tions, à sa lumière, à la cou­leur de ses faïences, quelque chose qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs et qu’on ne pou­vait pas expli­quer, seule­ment ressentir.

Il mon­ta les marches qui menaient au por­tail, et il entra.

Le cor­ri­dor d’en­trée était sombre, volon­tai­re­ment sombre, car les archi­tectes per­sans savaient que la lumière n’a de valeur que par contraste avec l’obs­cu­ri­té, que l’é­blouis­se­ment n’est pos­sible qu’a­près l’a­veu­gle­ment, et Bah­ram mar­cha dans cette pénombre, tour­nant avec le cor­ri­dor qui décri­vait un coude, et puis sou­dain, au bout du pas­sage, la salle de prière.

La lumière.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil, comme il le fai­sait tou­jours, pour lais­ser ses yeux s’a­dap­ter, pour lais­ser son âme s’a­dap­ter aus­si, car ce qu’il voyait dépas­sait ce que l’œil pou­vait enre­gis­trer, deman­dait une autre forme de per­cep­tion, plus pro­fonde, plus lente.

La salle était octo­go­nale, coif­fée d’un dôme qui sem­blait flot­ter au-des­sus d’elle comme une bulle de lumière, et les murs étaient cou­verts de faïences d’une cou­leur que Bah­ram n’a­vait vue nulle part ailleurs, un bleu qui tirait sur le vert, ou un vert qui tirait sur le bleu, une cou­leur qui chan­geait selon l’heure et selon l’angle, qui sem­blait vivante, orga­nique, et ces faïences étaient dis­po­sées en motifs d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse, des ara­besques qui s’en­rou­laient sur elles-mêmes, des étoiles qui engen­draient d’autres étoiles, des poly­gones qui se trans­for­maient en fleurs, tout un uni­vers géo­mé­trique qui don­nait le ver­tige si on le regar­dait trop longtemps.

Mais le plus extra­or­di­naire, c’é­tait la lumière.

Elle entrait par des fenêtres per­cées à la base du dôme, et elle se réfrac­tait sur les faïences, et elle rebon­dis­sait de sur­face en sur­face, et elle se colo­rait au pas­sage, de sorte que l’air lui-même sem­blait tein­té de bleu et d’or, de sorte qu’on avait l’im­pres­sion de nager dans la lumière, d’être immer­gé dans une sub­stance lumi­neuse, et cette lumière chan­geait au fil des heures, et le matin elle était dorée, et le midi elle était blanche, et le soir elle était rose, et chaque moment était dif­fé­rent, et chaque moment était parfait.

Bah­ram leva son Lei­ca et cadra le dôme.

Il savait que la pho­to­gra­phie ne ren­drait pas jus­tice à ce qu’il voyait, car la pho­to­gra­phie était en noir et blanc et cette mos­quée était tout entière dans la cou­leur, car la pho­to­gra­phie était figée et cette lumière était mou­vante, car la pho­to­gra­phie était plate et cet espace était pro­fond, mais il déclen­cha quand même, parce qu’il fal­lait essayer, parce que c’é­tait son métier d’es­sayer, parce que même une image impar­faite valait mieux que pas d’i­mage du tout.

« Vous per­dez votre temps, dit une voix der­rière lui, en anglais. Cette mos­quée est imphotographiable. »

Il se retourna.

C’é­tait Freya Stark.

*

Elle se tenait dans l’embrasure du cor­ri­dor, sa sil­houette angu­leuse décou­pée contre la lumière qui venait de la place, et elle por­tait les mêmes vête­ments d’homme que la veille, un pan­ta­lon de toile kaki, une che­mise de coton, un cha­peau de feutre cabos­sé qu’elle enle­va en entrant, révé­lant des che­veux gris cou­pés court, et elle s’a­van­ça vers Bah­ram avec cette démarche déci­dée des gens qui ont l’ha­bi­tude de mar­cher long­temps, de mar­cher loin, de mar­cher seuls.

« Freya Stark, dit-elle en ten­dant la main. Nous nous sommes croi­sés hier soir, sur la ter­rasse. Vous êtes le pho­to­graphe ira­nien, celui qui tra­vaille avec Godard. »

« Bah­ram Naha­van­di, dit-il en ser­rant la main ten­due. Vous me faites hon­neur de vous en souvenir. »

Elle eut un sou­rire bref, comme quel­qu’un qui n’a pas le temps de sou­rire longtemps.

« Je me sou­viens de tout ce qui m’in­té­resse. Et vous m’in­té­res­sez, Naha­van­di. Vous êtes l’un des rares Ira­niens que je vois dans cet hôtel qui ne soit pas un serviteur. »

La remarque était directe, presque bru­tale, et Bah­ram com­prit que cette femme ne connais­sait pas le ta’a­rof, ou plu­tôt qu’elle le connais­sait mais refu­sait de s’y plier, qu’elle disait ce qu’elle pen­sait sans les détours et les poli­tesses qui étaient la règle en Orient, et il ne sut pas s’il devait s’en offus­quer ou s’en réjouir.

« Il y a aus­si Mos­tow­fi, dit-il. L’aristocrate. »

« Mos­tow­fi n’est pas un Ira­nien, répli­qua Freya Stark. C’est un fan­tôme. Un homme du pas­sé qui refuse de mou­rir. Vous, vous êtes du pré­sent. C’est plus intéressant. »

Elle s’a­van­ça dans la salle de prière et leva les yeux vers le dôme, et son visage, dans la lumière bleue et or, prit une expres­sion que Bah­ram ne lui avait pas vue sur la ter­rasse, une expres­sion de ravis­se­ment, presque de dévotion.

« J’ai vu beau­coup de choses dans ma vie, dit-elle sans le regar­der. J’ai tra­ver­sé des déserts et des mon­tagnes, j’ai dor­mi chez des nomades et des ban­dits, j’ai vu Pal­myre au lever du soleil et Per­sé­po­lis au cou­cher, mais rien, rien ne m’é­meut autant que cette mos­quée. C’est absurde, n’est-ce pas ? Une Anglaise athée qui pleure dans une mos­quée persane. »

Bah­ram regar­da son pro­fil et vit qu’elle ne pleu­rait pas, pas vrai­ment, mais que ses yeux brillaient d’une façon par­ti­cu­lière, et il com­prit que cette femme, mal­gré sa rudesse, mal­gré sa façon de par­ler comme un homme et de s’ha­biller comme un homme, était capable d’une sen­si­bi­li­té que beau­coup n’au­raient pas soupçonnée.

« Ce n’est pas absurde, dit-il. La beau­té n’a pas de religion. »

Elle se tour­na vers lui et le regar­da avec une atten­tion nou­velle, comme si elle le voyait pour la pre­mière fois.

« C’est exac­te­ment ce que je pense. Vous êtes phi­lo­sophe en plus d’être photographe ? »

« Non. Sim­ple­ment ira­nien. Nous avons quelques poètes qui ont dit ces choses mieux que moi. »

« Que tu ailles à la mos­quée ou à l’église,

Ce qui compte c’est la flamme, non la lampe… »

« Rûmi ? deman­da Freya Stark. »

« Vous connais­sez Rûmi ? »

« Je lis le per­san. Mal, mais je le lis. On ne peut pas voya­ger dans ce pays sans lire ses poètes. Ce serait comme visi­ter l’I­ta­lie sans connaître Dante. »

Bah­ram sou­rit, car cette femme le sur­pre­nait, car elle n’é­tait pas ce qu’il avait cru, pas seule­ment une aven­tu­rière excen­trique mais quel­qu’un qui cher­chait à com­prendre, qui fai­sait l’ef­fort de com­prendre, ce qui était rare chez les Occi­den­taux, ce qui était précieux.

« Befar­mâid, dit-il, si vous vou­lez bien me faire l’hon­neur, je peux vous mon­trer quelque chose. Quelque chose que les tou­ristes ne voient pas. »

*

Il la condui­sit vers le fond de la salle de prière, là où un esca­lier étroit, presque invi­sible, mon­tait dans l’é­pais­seur du mur, et il lui fit signe de le suivre, et ils gra­virent les marches en silence, tour­nant sur eux-mêmes dans la spi­rale de brique, et ils débou­chèrent sur une gale­rie qui cou­rait autour du dôme, à mi-hau­teur, une gale­rie étroite d’où l’on voyait la salle d’en bas comme une minia­ture, comme une image du monde vue depuis le ciel.

« Mon Dieu, mur­mu­ra Freya Stark. Je ne savais pas que cela existait. »

De là-haut, le dôme était encore plus impres­sion­nant, car on voyait les faïences de près, on pou­vait dis­tin­guer chaque car­reau, chaque motif, chaque nuance de cou­leur, et la lumière qui entrait par les fenêtres des­si­nait des rayons obliques dans l’es­pace, des piliers de lumière qui sem­blaient sup­por­ter le dôme, qui sem­blaient le faire tenir en l’air par la seule force de leur éclat.

« C’é­tait la gale­rie des femmes, dit Bah­ram. Du temps de Shah Abbas, les femmes de la cour venaient prier ici, à l’a­bri des regards. Main­te­nant, plus per­sonne n’y vient. Les gar­diens ont oublié qu’elle existe. »

« Com­ment le savez-vous, vous ? »

« Mon père me l’a mon­tré quand j’é­tais enfant. Il avait un ami qui était gar­dien ici. »

Freya Stark s’ac­cou­da à la balus­trade et regar­da la salle en contre­bas, et son visage, dans la lumière qui mon­tait d’en bas, avait per­du sa dure­té, sa méfiance, et Bah­ram vit qu’elle était plus âgée qu’il ne l’a­vait cru, peut-être cin­quante ans, peut-être plus, avec des rides pro­fondes autour des yeux et de la bouche, des rides qui disaient les soleils trop forts, les vents trop froids, les nuits sans sommeil.

« Vous savez ce que j’aime dans ce pays ? dit-elle sans le regar­der. C’est qu’il résiste. Il résiste à tout. Aux enva­his­seurs, aux moder­ni­sa­teurs, aux gens comme moi qui viennent le regar­der comme une curio­si­té. Il garde ses secrets. Il cache ses mer­veilles dans des gale­ries oubliées. Il fait sem­blant de se sou­mettre, et puis il conti­nue, il per­siste, il dure. C’est admirable. »

« C’est aus­si notre malé­dic­tion, dit Bah­ram. Nous résis­tons tel­le­ment que nous n’a­van­çons pas. »

« Avan­cer vers quoi ? Vers ce que nous avons fait de l’Inde ? De l’É­gypte ? Non, Naha­van­di. Votre résis­tance est votre salut. Ne lais­sez per­sonne vous convaincre du contraire. Pas même les gens bien inten­tion­nés. Sur­tout pas les gens bien intentionnés. »

Elle se tut un ins­tant, puis ajouta :

« Vous connais­sez Arthur Pope, je crois. Je vous ai vus par­ler hier. »

« Nous avons été pré­sen­tés, oui. »

« Pope est un homme bien inten­tion­né. Il aime sin­cè­re­ment l’art per­san. Peut-être plus que n’im­porte qui au monde. Et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il est dan­ge­reux. Parce qu’il croit que son amour lui donne des droits. Des droits de propriété. »

Bah­ram ne répon­dit pas, car il pen­sait à la minia­ture de Beh­zad, à ce jar­din peint qui allait tra­ver­ser l’o­céan, et il se deman­dait si Freya Stark avait rai­son, si l’a­mour pou­vait être une forme de vol, si les meilleures inten­tions pou­vaient pro­duire les pires effets.

*

Ils redes­cen­dirent en silence et sor­tirent de la mos­quée, et la lumière de la place les frap­pa comme un coup, cette lumière blanche et vio­lente de la fin de mati­née qui n’a­vait plus rien à voir avec la lumière dorée du dôme, et Bah­ram cli­gna des yeux, ébloui, déso­rien­té, comme quel­qu’un qui revient d’un rêve.

« Je vais à la mos­quée du Shah, dit Freya Stark. Vous m’accompagnez ? »

Ils tra­ver­sèrent la place ensemble, mar­chant à l’ombre des arcades pour évi­ter le soleil qui tapait main­te­nant avec une force bru­tale, et ils pas­sèrent devant les échoppes du bazar où les mar­chands ven­daient des tapis, des cuivres, des minia­tures — des fausses, la plu­part, fabri­quées pour les tou­ristes —, et devant les tchaï­kha­nehs où des hommes buvaient du thé en fumant le qalyan, et devant les ven­deurs de pas­tèques et de melons qui criaient leurs prix d’une voix chan­tante, et Bah­ram pho­to­gra­phia au pas­sage un vieil homme accrou­pi devant une pile de tapis, son visage buri­né par le soleil, ses mains noueuses posées sur ses genoux, une image qui résu­mait peut-être tout ce qu’il vou­lait dire, tout ce qu’il essayait de capturer.

La mos­quée du Shah se dres­sait au fond de la place, monu­men­tale, écra­sante, avec son por­tail cou­vert de faïences bleues et or, ses deux mina­rets qui poin­taient vers le ciel comme des doigts accu­sa­teurs, son dôme immense qu’on voyait de par­tout dans la ville, et elle était si grande, si impo­sante, qu’elle sem­blait appar­te­nir à un autre monde, un monde de géants, un monde où les hommes auraient été plus grands qu’ils ne le sont.

Ils entrèrent par le por­tail prin­ci­pal, pas­sant sous l’arc colos­sal où des ins­crip­tions cora­niques en cal­li­gra­phie thu­luth déployaient leurs ara­besques, et ils péné­trèrent dans la cour inté­rieure, cette cour immense bor­dée d’i­wans et de gale­ries, avec son bas­sin cen­tral où l’eau reflé­tait le ciel et les mina­rets, et Bah­ram sen­tit, une fois de plus, cette sen­sa­tion d’é­cra­se­ment que lui don­nait tou­jours cette mos­quée, cette impres­sion d’être minus­cule, insi­gni­fiant, face à quelque chose qui le dépassait.

« C’est trop grand, dit Freya Stark comme si elle lisait dans ses pen­sées. Sheikh Lot­fol­lah est à taille humaine. Celle-ci est à taille divine. Je pré­fère les dieux qui ne m’é­crasent pas. »

Ils mar­chèrent le long des gale­ries, s’ar­rê­tant par­fois pour regar­der un détail, une cal­li­gra­phie par­ti­cu­liè­re­ment belle, un motif de faïence qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs, et Bah­ram pho­to­gra­phia les reflets dans le bas­sin, les ombres des arcades sur les dalles de pierre, un mol­lah qui tra­ver­sait la cour avec sa robe noire flot­tant der­rière lui comme une aile de corbeau.

Et puis, au détour d’une gale­rie, ils tom­bèrent sur Roman Ghirshman.

*

L’ar­chéo­logue fran­çais était assis sur un banc de pierre, à l’ombre d’un iwan, un car­net de cro­quis sur les genoux, et il des­si­nait avec une concen­tra­tion intense, le front plis­sé, la langue légè­re­ment sor­tie, comme un enfant appliqué.

C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, tra­pu, avec une barbe noire taillée court et des lunettes rondes qui lui don­naient un air de hibou savant, et il por­tait un cos­tume de toile frois­sé qui avait dû être blanc autre­fois mais qui avait pris, avec la pous­sière des fouilles, une cou­leur indé­fi­nis­sable, entre le beige et le gris.

« Ghirsh­man ! s’ex­cla­ma Freya Stark. Que faites-vous si loin de vos tes­sons de poterie ? »

Le Fran­çais leva les yeux de son car­net et sou­rit en recon­nais­sant l’Anglaise.

« Madame Stark. Quel plai­sir. Je des­sine des muqar­nas. C’est ma pas­sion secrète. Ne le dites à per­sonne, on croi­rait que je suis deve­nu fou. »

Son fran­çais était impec­cable, bien sûr, mais tein­té d’un léger accent que Bah­ram ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier, et il appren­drait plus tard que Ghirsh­man était né en Ukraine, qu’il avait gran­di en Rus­sie avant de fuir la révo­lu­tion, qu’il avait étu­dié à Paris et obte­nu la natio­na­li­té fran­çaise, et que sa vie tout entière était une suc­ces­sion d’exils et de recons­truc­tions, ce qui expli­quait peut-être son atta­che­ment aux ruines, aux civi­li­sa­tions dis­pa­rues, à tout ce qui avait été détruit et qu’on pou­vait essayer de reconstruire.

« Voi­ci Bah­ram Naha­van­di, dit Freya Stark. Pho­to­graphe. Il tra­vaille avec Godard. »

Ghirsh­man se leva et ser­ra la main de Bah­ram avec une vigueur inat­ten­due pour un homme qui pas­sait sa vie à tami­ser de la poussière.

« Enchan­té, dit-il. J’ai vu vos pho­tos de Per­sé­po­lis. Excellent tra­vail. Vous avez réus­si à faire par­ler les pierres, ce qui n’est pas don­né à tout le monde. »

« Vous me faites trop d’hon­neur », dit Bah­ram avec une incli­nai­son de tête, et Freya Stark leva les yeux au ciel, car elle com­men­çait à connaître le ta’a­rof et elle trou­vait exas­pé­rante cette façon que les Orien­taux avaient de se com­pli­men­ter indé­fi­ni­ment sans jamais arri­ver au fait.

« Asseyez-vous, dit Ghirsh­man. Il fait trop chaud pour mar­cher. Parlons. »

Ils s’as­sirent sur le banc de pierre, tous les trois, à l’ombre de l’i­wan, et un gar­dien de la mos­quée pas­sa devant eux avec un pla­teau de thé, et Ghirsh­man l’ap­pe­la et com­man­da trois verres, et le thé arri­va, brû­lant mal­gré la cha­leur, et ils burent en silence, regar­dant la cour immense où quelques fidèles fai­saient leurs ablu­tions au bord du bassin.

« Vous êtes à Ispa­han pour long­temps ? deman­da Ghirsh­man à Bahram. »

« Quelques jours encore. Godard m’at­tend à Persépolis. »

« Per­sé­po­lis, sou­pi­ra Ghirsh­man. Herz­feld a de la chance. Le site le plus pres­ti­gieux de tout l’I­ran. Moi, je suis à Suse. Moins gla­mour, mais plus inté­res­sant, si vous vou­lez mon avis. À Per­sé­po­lis, tout est à la sur­face. À Suse, il faut creu­ser. Et quand on creuse, on trouve des choses que per­sonne n’attendait. »

« Quelles choses ? deman­da Freya Stark. »

Ghirsh­man eut un sou­rire mys­té­rieux, le sou­rire d’un homme qui sait des choses et qui hésite à les dire.

« Des choses qui remontent à bien avant les Aché­mé­nides. Des choses qui prouvent que ce pays était civi­li­sé quand l’Eu­rope était encore peu­plée de sau­vages. Des tablettes d’ar­gile, des sceaux-cylindres, des objets qui ont quatre mille ans et qui sont d’une beauté… »

Il s’in­ter­rom­pit, cher­chant ses mots.

« D’une beau­té qui me fait dou­ter de tout ce que je croyais savoir. Voi­là. C’est cela, l’ar­chéo­lo­gie. Ce n’est pas confir­mer ce qu’on sait. C’est décou­vrir qu’on ne sait rien. »

Bah­ram écou­tait, fas­ci­né, car cet homme par­lait de son métier avec une pas­sion qui res­sem­blait à celle qu’il res­sen­tait lui-même pour la pho­to­gra­phie, cette façon de cher­cher quelque chose qu’on ne pou­vait pas nom­mer, quelque chose qui était au-delà des mots, au-delà des images, au-delà de tout ce qu’on pou­vait dire ou montrer.

« J’ai cher­ché Dieu dans les églises et les mosquées,

Je ne l’ai trou­vé que dans mon propre cœur… »

« Encore Rûmi, dit Freya Stark. Vous avez un poète pour chaque occa­sion, Nahavandi. »

« Nous en avons plu­sieurs, dit Bah­ram. C’est notre richesse. La seule qu’on ne peut pas nous voler. »

Ghirsh­man hocha la tête gra­ve­ment, car il avait com­pris l’al­lu­sion, car il savait que les tré­sors de l’I­ran par­taient vers l’Oc­ci­dent, que les musées d’Eu­rope et d’A­mé­rique se rem­plis­saient de ce que ce pays avait de plus pré­cieux, et que lui-même, mal­gré sa bonne volon­té, mal­gré son amour sin­cère pour cette civi­li­sa­tion, fai­sait par­tie de ce mou­ve­ment, de cette hémorragie.

« Vous avez rai­son, dit-il. Les poètes sont intrans­por­tables. C’est pour cela qu’ils survivent. »

*

Ils res­tèrent long­temps assis à l’ombre de l’i­wan, par­lant de choses et d’autres, de l’I­ran et de l’Eu­rope, de l’ar­chéo­lo­gie et de la pho­to­gra­phie, de la poli­tique et de la poé­sie, et le temps pas­sa sans qu’ils s’en ren­dissent compte, et le soleil mon­ta au zénith puis com­men­ça à redes­cendre, et la cour de la mos­quée se vida puis se rem­plit à nou­veau pour la prière de midi, et les fidèles s’a­li­gnèrent face à La Mecque et s’in­cli­nèrent et se pros­ter­nèrent, et leurs mou­ve­ments syn­chrones avaient quelque chose d’hyp­no­tique, de beau, qui trans­cen­dait la ques­tion de la foi.

Puis Freya Stark se leva, annon­çant qu’elle devait ren­trer à l’hô­tel pour écrire ses notes de voyage, et Ghirsh­man dit qu’il avait des lettres à pos­ter, et ils se sépa­rèrent devant le por­tail de la mos­quée, pro­met­tant de se revoir le soir sur la ter­rasse de l’Ab­ba­si, et Bah­ram res­ta seul sur la place, son Lei­ca autour du cou, regar­dant la foule qui allait et venait sous les arcades.

Il pen­sa à tout ce qu’il avait enten­du ce matin-là, aux paroles de Freya Stark sur l’a­mour pos­ses­sif de Pope, aux réflexions de Ghirsh­man sur les décou­vertes qui remettent tout en ques­tion, et il pen­sa à Jalal Mos­tow­fi, seul dans sa chambre avec ses tré­sors et ses ran­cœurs, et il pen­sa à la minia­ture de Beh­zad qui atten­dait d’être ven­due, et il sen­tit que quelque chose se pré­pa­rait, que toutes ces pièces éparses allaient finir par s’as­sem­bler, for­mer un des­sin qu’il ne pou­vait pas encore voir.

Il reprit le che­min de l’Ab­ba­si, mar­chant len­te­ment dans la cha­leur de l’a­près-midi, et les ruelles étaient désertes main­te­nant, car tout le monde fai­sait la sieste, et ses pas réson­naient sur les pavés comme les bat­te­ments d’un cœur soli­taire, et quand il arri­va à l’hô­tel, le jar­din était vide, les arcades silen­cieuses, et seul le mur­mure de l’eau dans les canaux trou­blait le silence.

Il mon­ta dans sa chambre pour se repo­ser, et il s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller, et il fer­ma les yeux, et il pen­sa à Fere­sh­teh, comme il pen­sait tou­jours à Fere­sh­teh quand il était fati­gué, quand sa garde était bais­sée, et il se deman­da ce qu’elle aurait pen­sé de tout cela, de Pope et de Mos­tow­fi, de Freya Stark et de Ghirsh­man, de cette petite socié­té d’é­tran­gers et d’exi­lés qui tour­nait autour d’un jar­din safa­vide comme des papillons autour d’une lampe.

Et puis il s’en­dor­mit, et il rêva de la mos­quée du Sheikh Lot­fol­lah, mais dans son rêve les faïences étaient vivantes, elles bou­geaient, elles se trans­for­maient, et la lumière qui entrait par les fenêtres n’é­tait pas dorée mais rouge, rouge comme le sang, rouge comme le feu, et quelque part dans le dôme une voix réci­tait des vers de Hafez qu’il ne par­ve­nait pas à com­prendre, et quand il se réveilla, le soleil était bas sur l’ho­ri­zon, et il sut, sans savoir com­ment il le savait, que quelque chose allait arriver.

Quelque chose de grave.

Quelque chose qui chan­ge­rait tout.

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Cha­pitre 3

 

III

L’A­mé­ri­cain

Arthur Upham Pope arri­va sur la ter­rasse du thé à cinq heures pré­cises, comme s’il avait atten­du der­rière une porte que l’hor­loge son­nât, et son entrée fut remar­quée de tous, car Pope ne savait pas entrer quelque part sans être remar­qué, c’é­tait au-des­sus de ses forces, c’é­tait contraire à sa nature même, et d’ailleurs il n’au­rait pas vou­lu entrer autre­ment, car être remar­qué était pour lui une forme de res­pi­ra­tion, un besoin vital, la preuve qu’il existait.

C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, grand, mas­sif, avec une tête léo­nine cou­ron­née d’une cri­nière de che­veux gris qu’il reje­tait en arrière d’un geste théâ­tral, et il por­tait un cos­tume de lin blanc frois­sé par la cha­leur, une che­mise ouverte au col, un fou­lard de soie noué avec une négli­gence étu­diée, et il mar­chait avec cette assu­rance des Amé­ri­cains qui croient que le monde leur appar­tient, non pas par arro­gance mais par une sorte d’in­no­cence, comme si l’i­dée même qu’on pût leur refu­ser quelque chose ne leur avait jamais tra­ver­sé l’esprit.

Bah­ram l’ob­ser­vait depuis sa table, où il était assis seul, un verre de thé devant lui, son Lei­ca posé sur la nappe comme un com­pa­gnon silencieux.

Il avait pas­sé la mati­née dans la chambre de Jalal Mos­tow­fi à pho­to­gra­phier la minia­ture de Beh­zad, un tra­vail déli­cat qui exi­geait une lumière par­faite et une patience infi­nie, car les cou­leurs d’une minia­ture per­sane sont vivantes, elles changent selon l’angle et l’heure, elles jouent avec le regard, et il fal­lait attendre le moment exact où la lumière du soleil, fil­trée par le mou­cha­ra­bieh, tom­bait sur l’i­mage avec la dou­ceur néces­saire, sans reflets, sans ombres para­sites, pour déclen­cher. Il avait pris douze cli­chés, sachant que trois ou quatre seule­ment seraient exploi­tables, et Jalal Mos­tow­fi l’a­vait regar­dé tra­vailler en silence, assis dans son fau­teuil, son cha­pe­let d’ambre entre les doigts, avec une expres­sion indé­chif­frable qui pou­vait être de la gra­ti­tude ou de la tris­tesse, ou les deux à la fois.

Puis Bah­ram était redes­cen­du dans sa chambre pour déve­lop­per les néga­tifs, car il voya­geait tou­jours avec son maté­riel de déve­lop­pe­ment, une habi­tude prise du temps de Sevru­guin qui ne fai­sait confiance à per­sonne pour trai­ter ses pel­li­cules, et il avait pas­sé les heures chaudes de l’a­près-midi dans l’obs­cu­ri­té de la salle de bain trans­for­mée en chambre noire, regar­dant les images appa­raître len­te­ment dans le bain de révé­la­teur, ces fan­tômes qui pre­naient corps peu à peu, ces sou­ve­nirs qui deve­naient matière.

Et main­te­nant il était sur la ter­rasse, dans la lumière dorée de la fin d’a­près-midi, et il regar­dait Arthur Pope tra­ver­ser le jar­din comme un acteur tra­verse une scène, conscient des regards, les sol­li­ci­tant peut-être, et il se deman­dait quel homme se cachait der­rière cette façade, quelle véri­té sous ce spectacle.

*

Pope s’ar­rê­ta au bord du bas­sin pour contem­pler les faïences tur­quoise, et il res­ta là un long moment, immo­bile, la tête légè­re­ment pen­chée, comme s’il écou­tait quelque chose que les autres n’en­ten­daient pas, et Bah­ram com­prit que ce n’é­tait pas seule­ment du théâtre, que cet homme aimait vrai­ment ce qu’il regar­dait, que sa pas­sion pour l’art per­san n’é­tait pas une pose mais quelque chose de pro­fond, de vis­cé­ral, de presque douloureux.

C’é­tait là toute l’am­bi­guï­té de Pope, toute sa com­plexi­té, ce mélange de sin­cé­ri­té et de cal­cul, d’a­mour véri­table et d’op­por­tu­nisme, qui fai­sait de lui un per­son­nage si dif­fi­cile à juger. Il avait consa­cré sa vie à l’art per­san, il avait écrit des livres qui fai­saient auto­ri­té, il avait orga­ni­sé des expo­si­tions qui avaient révé­lé au monde occi­den­tal la splen­deur de la civi­li­sa­tion ira­nienne, et en même temps il avait pro­fi­té de cette pas­sion pour s’en­ri­chir, pour acqué­rir des pièces qu’il reven­dait ensuite à prix d’or, pour jouer les inter­mé­diaires entre les col­lec­tion­neurs amé­ri­cains et les ven­deurs ira­niens, et per­sonne ne savait vrai­ment où finis­sait le savant et où com­men­çait le marchand.

Il se retour­na et balaya la ter­rasse du regard, cher­chant quel­qu’un ou quelque chose, et son regard s’ar­rê­ta sur Bahram.

Pas sur Bah­ram lui-même, d’a­bord, mais sur le Lei­ca posé sur la table, car Pope avait l’œil pour repé­rer ce qui l’in­té­res­sait, les objets comme les gens, et un appa­reil pho­to, dans ce contexte, signi­fiait quel­qu’un qui docu­men­tait, quel­qu’un qui pou­vait être utile ou dan­ge­reux, quel­qu’un qu’il fal­lait identifier.

Il s’ap­pro­cha de la table de Bah­ram avec un sou­rire qui décou­vrait des dents très blanches, très américaines.

« Vous per­met­tez ? dit-il en anglais, dési­gnant la chaise vide en face de Bah­ram. Je déteste boire mon thé seul, c’est une habi­tude de céli­ba­taire que je n’ai jamais pu prendre. »

Il ne lais­sa pas à Bah­ram le temps de répondre et s’as­sit, fai­sant signe au ser­veur d’ap­por­ter du thé, et il ten­dit la main par-des­sus la table avec cette fami­lia­ri­té ins­tan­ta­née des Amé­ri­cains qui ne connaissent pas le ta’a­rof, qui ne com­prennent pas qu’on puisse hési­ter avant de tou­cher un inconnu.

« Arthur Pope. Et vous êtes ? »

« Bah­ram Nahavandi. »

Bah­ram ser­ra la main ten­due, car refu­ser aurait été gros­sier même selon les codes ira­niens, et il sen­tit la poigne vigou­reuse de l’A­mé­ri­cain, cette façon de ser­rer fort pour éta­blir d’emblée un rap­port de force.

« Naha­van­di, répé­ta Pope en fron­çant les sour­cils comme s’il fouillait dans sa mémoire. Ce nom me dit quelque chose. Vous n’êtes pas le pho­to­graphe qui tra­vaille avec Godard ? Celui qui a fait les cli­chés de Per­sé­po­lis l’an­née dernière ? »

« C’est moi, oui. »

« Excellent tra­vail ! s’ex­cla­ma Pope avec un enthou­siasme qui sem­blait sin­cère. J’ai vu vos pho­tos dans le bul­le­tin du Ser­vice archéo­lo­gique. Cette série sur les bas-reliefs de l’A­pa­da­na, avec la lumière rasante qui fait res­sor­tir les détails — magni­fique, vrai­ment magni­fique. Vous avez l’œil, Naha­van­di. L’œil per­san, si je puis dire. Cette capa­ci­té à voir la beau­té là où elle se cache. »

Bah­ram incli­na légè­re­ment la tête, mal à l’aise devant ce tor­rent de com­pli­ments, car un Ira­nien ne sait jamais vrai­ment com­ment rece­voir les éloges d’un étran­ger, s’il doit les accep­ter avec modes­tie ou les ren­voyer avec plus de modes­tie encore, et le ta’a­rof n’a­vait pas pré­vu ce cas de figure, cette exu­bé­rance sans filtre.

« Vous êtes trop aimable, dit-il fina­le­ment. Je fais ce que je peux avec les moyens que j’ai. »

« Ne soyez pas modeste ! La modes­tie est le refuge des médiocres. Vous avez du talent, et le talent doit être recon­nu, pro­cla­mé, célé­bré. C’est ce qui ne va pas avec ce pays, si vous vou­lez mon avis. Trop de modes­tie, pas assez de fier­té. Les Ira­niens ont créé l’une des plus grandes civi­li­sa­tions de l’his­toire humaine, et ils passent leur temps à s’ex­cu­ser d’exister. »

Il s’in­ter­rom­pit pour prendre le verre de thé que le ser­veur venait d’ap­por­ter, et il but une longue gor­gée avec un plai­sir visible, fer­mant les yeux un ins­tant comme pour mieux savourer.

« Le thé ira­nien, dit-il en rou­vrant les yeux. Il n’y a rien de com­pa­rable au monde. J’ai bu du thé en Chine, au Japon, en Inde, en Angle­terre bien sûr, mais rien ne vaut le thé ira­nien ser­vi dans un jar­din per­san, à l’heure où le soleil décline. C’est une expé­rience qua­si mys­tique, vous ne trou­vez pas ? »

*

Bah­ram écou­tait, obser­vait, et il com­men­çait à com­prendre com­ment fonc­tion­nait cet homme.

Pope par­lait beau­coup, mais il écou­tait aus­si, avec une atten­tion aiguë qui démen­tait son appa­rente désin­vol­ture. Ses yeux, der­rière leurs pau­pières lourdes, ne ces­saient de bou­ger, d’en­re­gis­trer, d’é­va­luer. Il posait des ques­tions qui sem­blaient ano­dines mais qui ne l’é­taient pas. Il orien­tait la conver­sa­tion avec une habi­le­té de diplo­mate, ame­nant son inter­lo­cu­teur là où il vou­lait l’a­me­ner sans que celui-ci s’en ren­dît compte.

« Vous êtes à l’Ab­ba­si pour long­temps ? deman­da-t-il. Ou vous êtes de pas­sage, comme tout le monde ici ? »

« Quelques jours. Je dois rejoindre Godard à Per­sé­po­lis la semaine prochaine. »

« Per­sé­po­lis ! sou­pi­ra Pope. J’y étais il y a un mois. Herz­feld fait un tra­vail remar­quable, vrai­ment remar­quable. Mais entre nous, il est trop alle­mand, trop métho­dique. Il passe des années à fouiller un sec­teur de dix mètres car­rés pen­dant que des tré­sors l’at­tendent ailleurs. L’ar­chéo­lo­gie devrait être une aven­ture, pas une comptabilité. »

Il se pen­cha en avant, bais­sant la voix comme pour une confidence.

« Vous savez ce qui me fas­cine, dans ce pays ? C’est qu’on ne sait jamais ce qu’on va trou­ver. Chaque mai­son, chaque famille, chaque gre­nier peut conte­nir des mer­veilles. Des manus­crits oubliés, des minia­tures incon­nues, des objets que per­sonne n’a vus depuis des siècles. L’I­ran est un tré­sor qui s’i­gnore. Et nous, les étran­gers qui l’ai­mons, nous avons le devoir de révé­ler ce tré­sor au monde. »

« Ou de le prendre, dit Bah­ram, et il regret­ta aus­si­tôt ces mots, car ils étaient sor­tis mal­gré lui, pous­sés par quelque chose qui res­sem­blait à de la colère. »

Pope ne se for­ma­li­sa pas. Au contraire, il sou­rit, comme si la remarque lui fai­sait plaisir.

« Ah, vous êtes de ceux-là ! Les natio­na­listes, les gar­diens du temple. Je com­prends, je com­prends par­fai­te­ment. Vous pen­sez que les tré­sors de l’I­ran doivent res­ter en Iran. C’est une posi­tion res­pec­table, je ne la conteste pas. Mais lais­sez-moi vous poser une ques­tion : que devient un tré­sor qu’on ne voit pas ? Qu’on laisse moi­sir dans un gre­nier, qu’on vend au poids sur un bazar, qu’on détruit par igno­rance ou par négli­gence ? Est-ce mieux qu’il finisse dans un musée à Bos­ton, où des mil­lions de gens pour­ront l’ad­mi­rer, l’é­tu­dier, l’aimer ? »

C’é­tait un argu­ment que Bah­ram avait enten­du cent fois, l’ar­gu­ment des col­lec­tion­neurs et des mar­chands, des musées occi­den­taux et des orien­ta­listes bien inten­tion­nés, et il savait qu’il conte­nait une part de véri­té, une part seule­ment, car il occul­tait tout le reste, la vio­lence de la dépos­ses­sion, l’ar­ro­gance de ceux qui décident à la place des autres ce qui est bon pour eux, la façon dont les empires se servent dans le garde-man­ger des peuples qu’ils dominent.

« Et si ce tré­sor, dit-il len­te­ment, choi­sis­sant ses mots avec soin, était mon­tré ici, en Iran, dans un musée ira­nien ? Si les Ira­niens eux-mêmes pou­vaient l’ad­mi­rer, l’é­tu­dier, l’aimer ? »

Pope écar­ta les mains dans un geste d’im­puis­sance feinte.

« Mais où sont ces musées, mon ami ? Godard en construit, c’est vrai, et c’est admi­rable. Mais com­bien d’an­nées fau­dra-t-il avant que l’I­ran ait les infra­struc­tures néces­saires pour conser­ver son propre patri­moine ? Com­bien de tré­sors auront dis­pa­ru d’i­ci là, ven­dus au mar­ché noir, détruits par les rats et l’hu­mi­di­té, fon­dus pour récu­pé­rer l’or ? Je ne fais pas de poli­tique, Naha­van­di. Je sauve ce qui peut être sau­vé. Et si pour cela il faut que quelques pièces tra­versent l’At­lan­tique, eh bien, c’est un moindre mal. »

*

Le soleil des­cen­dait der­rière les pla­tanes, et les ombres s’al­lon­geaient sur le jar­din, et la ter­rasse se rem­plis­sait peu à peu d’autres clients, des visages que Bah­ram connais­sait de vue, des archéo­logues, des diplo­mates, des mar­chands, toute la petite socié­té cos­mo­po­lite de l’Ab­ba­si qui venait prendre le thé et échan­ger des nou­velles, des rumeurs, des informations.

Pope salua plu­sieurs per­sonnes d’un geste de la main, lan­ça quelques mots en fran­çais à un homme en cos­tume blanc qui pas­sait, échan­gea un signe de conni­vence avec une femme d’un cer­tain âge, vêtue à l’an­glaise, qui s’ins­tal­lait à une table voi­sine, et Bah­ram com­prit que l’A­mé­ri­cain connais­sait tout le monde, qu’il était au centre d’un réseau invi­sible de rela­tions et d’in­té­rêts, qu’il était peut-être l’homme le mieux infor­mé de tout l’hôtel.

« Vous voyez cette femme ? mur­mu­ra Pope en se pen­chant vers Bah­ram. Freya Stark. L’ex­plo­ra­trice anglaise. Elle revient de chez les Bakh­tia­ris, elle a tra­ver­sé des régions où aucun Euro­péen n’a­vait mis les pieds depuis Alexandre le Grand. Une femme extra­or­di­naire. Com­plè­te­ment folle, bien sûr, mais extraordinaire. »

Bah­ram regar­da la femme que Pope dési­gnait. Elle était mince, angu­leuse, avec un visage mar­qué par le soleil et le vent, et elle por­tait ses vête­ments d’homme avec une aisance qui disait qu’elle avait ces­sé depuis long­temps de se sou­cier de ce que les gens pen­saient d’elle, et il y avait dans ses yeux quelque chose de farouche, d’in­domp­table, qui le frappa.

« Et là-bas, conti­nua Pope, le mon­sieur avec la barbe, c’est Roman Ghirsh­man. Archéo­logue fran­çais. Il fouille à Suse, dans le Khu­zes­tan. Un type brillant, mais ennuyeux comme la pluie. Il ne parle que de tes­sons de pote­rie et de stratigraphie. »

Il par­cou­rait la ter­rasse du regard, com­men­tant chaque visage comme un guide dans un musée, et Bah­ram l’é­cou­tait, enre­gis­trant les infor­ma­tions, car il sen­tait que tout cela lui serait utile un jour, sans savoir encore pour­quoi ni comment.

« Et lui, dit Pope en dési­gnant du men­ton un homme qui venait d’ap­pa­raître sous les arcades, c’est notre ami Mos­tow­fi. Le der­nier des Qajars, comme il aime à se pré­sen­ter. Un per­son­nage fas­ci­nant. Rui­né, amer, dangereux. »

Bah­ram se retour­na et vit Jalal Mos­tow­fi qui tra­ver­sait le jar­din de son pas lent et digne, vêtu cette fois d’un cos­tume sombre impec­cable, avec son kolah qajar sur la tête en signe de défi silen­cieux, et leurs regards se croi­sèrent, et le vieil aris­to­crate incli­na légè­re­ment la tête en signe de recon­nais­sance avant de s’ins­tal­ler à sa table habi­tuelle, près de la fontaine.

« Vous le connais­sez ? deman­da Pope, qui n’a­vait pas man­qué l’échange. »

« Nous avons été présentés. »

« Méfiez-vous de lui, dit Pope, et pour la pre­mière fois sa voix avait per­du son ton léger, sa désin­vol­ture de sur­face. Mos­tow­fi sait beau­coup de choses. Il connaît des gens. Il a des ran­cunes. C’est un homme qui n’a plus rien à perdre, et les hommes qui n’ont plus rien à perdre sont les plus dangereux. »

« Dan­ge­reux pour qui ? »

Pope ne répon­dit pas direc­te­ment. Il regar­da Mos­tow­fi un long moment, avec une expres­sion que Bah­ram ne sut pas déchif­frer, puis il se leva brus­que­ment, comme si la conver­sa­tion l’a­vait lassé.

« Il faut que j’y aille. J’ai ren­dez-vous avec quel­qu’un. Mais nous nous rever­rons, Naha­van­di. J’ai un pro­jet qui pour­rait vous inté­res­ser. Un livre sur l’art per­san, avec des pho­to­gra­phies de qua­li­té. Nous en reparlerons. »

Il ten­dit à nou­veau la main, et Bah­ram la ser­ra, et puis Pope s’é­loi­gna vers l’in­té­rieur de l’hô­tel, saluant des gens au pas­sage, dis­tri­buant des sou­rires et des poi­gnées de main, et Bah­ram res­ta seul à sa table, regar­dant le jar­din qui s’en­fon­çait dans le cré­pus­cule, les lampes qui s’al­lu­maient une à une sous les arcades, et il pen­sa à ce que Pope avait dit sur Mos­tow­fi, et il se deman­da ce que le vieil aris­to­crate savait, quelles ran­cunes il nour­ris­sait, et contre qui.

*

La nuit tom­bait sur l’Abbasi.

C’é­tait l’heure où l’hô­tel chan­geait de nature, où les espaces qui avaient été publics pen­dant le jour deve­naient plus intimes, plus secrets, où les conver­sa­tions se fai­saient à voix basse, où les regards se char­geaient de sous-enten­dus, où les choses qui ne pou­vaient pas se dire en pleine lumière trou­vaient enfin les mots pour se formuler.

Bah­ram quit­ta la ter­rasse et mar­cha dans le jar­din, len­te­ment, res­pi­rant l’air du soir qui por­tait encore la cha­leur du jour mais qui com­men­çait à se rafraî­chir, et il s’ar­rê­ta au bord du bas­sin pour regar­der les étoiles appa­raître dans l’eau, ces reflets trem­blants qui sem­blaient plus réels que les étoiles elles-mêmes, comme si le ciel était en bas et la terre en haut, comme si le monde s’é­tait retourné.

Il pen­sa à Pope, à son charme enva­his­sant, à son intel­li­gence retorse, à cette façon qu’il avait de vous faire sen­tir que vous étiez son ami tout en vous mani­pu­lant, et il pen­sa à Jalal Mos­tow­fi, à son amer­tume, à sa digni­té bles­sée, à ces tré­sors qu’il ven­dait un à un pour sur­vivre, et il pen­sa à Godard, qu’il n’a­vait pas revu depuis la veille mais qui était là quelque part, dans l’hô­tel ou dans la ville, sur­veillant tout, contrô­lant ce qu’il pou­vait contrô­ler, fer­mant les yeux sur le reste.

Et il pen­sa à la minia­ture de Beh­zad, ce jar­din peint il y a cinq siècles, ce prince et cette prin­cesse qui se regar­daient par-des­sus un pla­teau de fruits, et il se deman­da si cette image, elle aus­si, allait tra­ver­ser l’o­céan pour finir dans un musée amé­ri­cain, et si c’é­tait un mal ou un bien, et si la beau­té avait une patrie ou si elle appar­te­nait à tout le monde, et il ne trou­va pas de réponse, car il n’y avait peut-être pas de réponse, car cer­taines ques­tions sont faites pour res­ter ouvertes, comme des plaies qui ne cica­trisent jamais.

« J’ai vu une ville sus­pen­due dans l’air,

Ni ses fon­da­tions ni ses habi­tants n’é­taient visibles. »

C’é­tait Rûmi, le mys­tique de Konya, celui qui voyait des choses invi­sibles et qui savait que le monde appa­rent n’est qu’un voile sur le monde réel, et Bah­ram mur­mu­ra ces vers pour lui-même, debout au bord du bas­sin, et il pen­sa que l’Ab­ba­si, ce soir, res­sem­blait à cette ville sus­pen­due, un lieu entre deux mondes, entre deux époques, entre le pas­sé qui s’ef­fa­çait et l’a­ve­nir qui n’é­tait pas encore né.

Il enten­dit un bruit der­rière lui, un pas sur le gra­vier, et il se retourna.

C’é­tait Jalal Mostowfi.

Le vieil aris­to­crate s’ap­pro­cha de lui avec cette len­teur qui était sa marque, et il s’ar­rê­ta à quelques pas, regar­dant lui aus­si le bas­sin où les étoiles tremblaient.

« Je vous ai vu par­ler avec l’A­mé­ri­cain, dit-il sans pré­am­bule. Méfiez-vous de lui. »

C’é­tait exac­te­ment ce que Pope avait dit de Mos­tow­fi, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment de cette symé­trie, de ces deux hommes qui se méfiaient l’un de l’autre et qui lui conseillaient la même méfiance.

« Il m’a dit la même chose de vous, dit-il, car il ne voyait pas pour­quoi il mentirait. »

Jalal Mos­tow­fi eut un rire bref, un rire sans joie qui res­sem­blait à une toux.

« Évi­dem­ment. Évi­dem­ment qu’il a dit cela. Il a rai­son, d’ailleurs. Je suis dan­ge­reux. Pas pour vous, cher ami, mais pour lui. Pour les gens comme lui. »

« Pour­quoi ? »

Le vieil homme ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait les étoiles dans le bas­sin, ces lumières loin­taines qui avaient voya­gé pen­dant des mil­liers d’an­nées pour arri­ver jus­qu’à eux, et son visage, dans la pénombre, avait quelque chose de spec­tral, d’irréel.

« Parce que je sais des choses, dit-il enfin. Des choses que Pope pré­fé­re­rait que je ne sache pas. Des choses sur cer­taines tran­sac­tions, cer­taines pièces, cer­taines… irré­gu­la­ri­tés. L’A­mé­ri­cain n’est pas aus­si propre qu’il vou­drait le faire croire. Per­sonne ne l’est, dans ce milieu. Mais lui moins que les autres. »

« Et vous allez lui vendre votre Beh­zad quand même ? »

Jalal Mos­tow­fi se tour­na vers Bah­ram, et dans l’obs­cu­ri­té ses yeux brillaient d’un éclat étrange, fié­vreux peut-être, ou sim­ple­ment désespéré.

« Je n’ai pas le choix, dit-il. C’est lui ou per­sonne. Il est le seul à pou­voir payer le prix que je demande. Et j’ai besoin de cet argent, cher ami. J’ai des dettes. Des obli­ga­tions. Des gens qui comptent sur moi. »

Il fit une pause, puis ajou­ta, presque dans un murmure :

« Mais je ne lui faci­li­te­rai pas la tâche. Il veut ma minia­ture ? Il l’au­ra. Mais il devra payer. Plus qu’il ne l’imagine. »

Et sans rien ajou­ter, il s’é­loi­gna dans la nuit, lais­sant Bah­ram seul au bord du bas­sin, avec les étoiles qui trem­blaient dans l’eau et les ques­tions qui trem­blaient dans son esprit, et quelque part dans l’hô­tel une porte se fer­ma, et quelque part un chien aboya, et la nuit d’Is­pa­han conti­nua sa course lente vers l’aube, indif­fé­rente aux drames qui se nouaient dans ses ombres.

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Cha­pitre 2

 

II

L’a­ris­to­crate

Le len­de­main matin, Bah­ram se réveilla avec l’ap­pel à la prière.

Ce n’é­tait pas le muez­zin de la mos­quée voi­sine qui l’a­vait tiré du som­meil — celui-là chan­tait trop loin, sa voix arri­vait assour­die, fil­trée par les murs épais de l’Ab­ba­si — mais un autre, plus proche, dont le chant mon­tait d’une petite mos­quée de quar­tier que Bah­ram ne connais­sait pas, une voix rauque et trem­blante de vieil homme qui égre­nait les syl­labes de l’adhan avec une len­teur médi­ta­tive, comme s’il avait tout le temps du monde, comme si l’aube elle-même atten­dait qu’il eût fini pour se lever tout à fait.

« Alla­hu Akbar, Alla­hu Akbar… »

Bah­ram res­ta allon­gé dans son lit, les yeux ouverts, regar­dant le pla­fond peint où la lumière de l’aube, encore grise, encore incer­taine, com­men­çait à révé­ler les motifs flo­raux, ces entre­lacs de roses et de tulipes que des arti­sans safa­vides avaient tra­cés trois siècles plus tôt et qui sem­blaient flot­ter au-des­sus de lui comme un jar­din ren­ver­sé, comme un reflet du jar­din d’en bas dans un miroir céleste.

Il ne priait pas.

Il n’a­vait jamais vrai­ment prié, même enfant, même quand son père l’emmenait à la mos­quée du ven­dre­di et qu’il devait faire sem­blant de mur­mu­rer les sou­rates avec les autres, et cette absence de foi — car c’é­tait bien cela, une absence plu­tôt qu’un refus — ne le tour­men­tait pas, ne lui sem­blait pas un manque, car il avait trou­vé autre chose, quelque chose qui res­sem­blait peut-être à la foi sans en por­ter le nom : cette atten­tion au monde, cette contem­pla­tion des formes et des lumières, cette façon de regar­der un jar­din ou un visage ou une ruine avec une inten­si­té qui tou­chait au sacré sans pas­ser par les rituels.

La pho­to­gra­phie était sa prière.

Il se leva quand le muez­zin se tut, et il alla à la fenêtre pour regar­der le jar­din dans la lumière de l’aube.

C’é­tait l’heure la plus belle, peut-être, l’heure où le monde semble neuf, lavé par la nuit, débar­ras­sé de la pous­sière et de la fatigue de la veille, et le jar­din de l’Ab­ba­si, dans cette lumière rose et or qui pré­cède le lever du soleil, avait quelque chose d’ir­réel, de sus­pen­du, comme ces jar­dins des minia­tures per­sanes où le temps n’existe pas, où les amants res­tent éter­nel­le­ment jeunes, où les roses ne fanent jamais.

La rosée brillait sur les feuilles des rosiers et sur les pétales des fleurs, des mil­liers de gout­te­lettes minus­cules qui cap­taient la lumière et la réfrac­taient en arcs-en-ciel imper­cep­tibles, et l’eau du grand bas­sin, immo­bile à cette heure où les fon­taines ne jouaient pas encore, reflé­tait le ciel avec une net­te­té par­faite, de sorte qu’on ne savait plus où finis­sait le réel et où com­men­çait le reflet, où était le haut et où était le bas.

Bah­ram prit son Lei­ca et des­cen­dit dans le jardin.

*

Il était seul.

À cette heure, les clients de l’hô­tel dor­maient encore, et les domes­tiques vaquaient à leurs occu­pa­tions dans les cui­sines et les buan­de­ries, loin du jar­din, et Bah­ram avait l’im­pres­sion d’être le pre­mier homme sur terre, ou le der­nier, celui qui assiste à la créa­tion du monde ou à sa fin, et cette soli­tude lui conve­nait, car c’é­tait dans la soli­tude qu’il tra­vaillait le mieux, qu’il voyait le mieux, qu’il était le plus lui-même.

Il mar­cha len­te­ment le long des allées de gra­vier, s’ar­rê­tant par­fois pour cadrer une image, un angle de mur où la lumière créait des ombres géo­mé­triques, un rosier dont les fleurs s’ou­vraient au soleil nais­sant, le reflet des arcades dans le bas­sin, et il déclen­cha plu­sieurs fois, sachant déjà que cer­taines de ces images seraient ratées, que la lumière aurait chan­gé entre le moment où il avait vu et le moment où il avait appuyé, mais sachant aus­si que d’autres seraient réus­sies, qu’elles cap­tu­re­raient quelque chose de cette heure fugi­tive, de cette beau­té éphémère.

Il pho­to­gra­phia le bas­sin octo­go­nal avec ses faïences tur­quoise que la lumière rasante fai­sait briller comme des pierres précieuses.

Il pho­to­gra­phia les colonnes torses des arcades, ces spi­rales de brique qui sem­blaient mon­ter vers le ciel comme des prières pétrifiées.

Il pho­to­gra­phia un paon qui tra­ver­sait une allée avec cette démarche hau­taine et ridi­cule des paons, traî­nant der­rière lui sa queue repliée comme une traîne de robe.

Il pho­to­gra­phia l’ombre d’un cyprès sur un mur de brique, cette ombre longue et effi­lée qui res­sem­blait à un doigt poin­té vers quelque chose d’invisible.

Et puis il s’ar­rê­ta, car il avait vu quelque chose.

Quel­qu’un.

*

Jalal Mos­tow­fi était assis sur un banc de pierre, à l’autre bout du jar­din, dans un coin ombra­gé que les pre­miers rayons du soleil n’a­vaient pas encore atteint, et il regar­dait Bah­ram avec ce demi-sou­rire que Bah­ram avait déjà remar­qué la veille, ce sou­rire qui pou­vait être de l’a­mu­se­ment ou du mépris, ou peut-être les deux à la fois.

Le vieil aris­to­crate por­tait une robe de chambre de soie bro­dée, d’un bleu nuit pas­sé, éli­mé aux coudes et aux poi­gnets mais encore beau, encore digne, et sur sa tête, à cette heure mati­nale où per­sonne ne pou­vait le voir, il ne por­tait pas le kolah qajar de la veille mais un simple calot de velours noir, et ses pieds étaient nus dans des babouches de cuir usé, et il tenait entre ses doigts un cha­pe­let d’ambre dont il égre­nait les perles avec une len­teur méca­nique, sans y pen­ser, comme on fait un geste qu’on a répé­té des mil­liers de fois.

Bah­ram hési­ta un ins­tant, puis mar­cha vers lui.

« Salam alei­kum, dit-il en s’ap­pro­chant, la main por­tée légè­re­ment vers le cœur. Beba­kh­shid, je ne vou­lais pas trou­bler votre solitude. »

Le vieil homme balaya l’ex­cuse d’un geste de la main, ce geste ample et lent des aris­to­crates per­sans qui signi­fie à la fois « ce n’est rien » et « je vous accorde cette faveur ».

« Alei­kum salam. Khâ­hesh miko­nam, vous ne trou­blez rien du tout. La soli­tude d’un vieil homme n’a pas tant de valeur. Befar­mâid, asseyez-vous, je vous en prie. Ce banc est assez grand pour deux, et votre pré­sence l’honore. »

Bah­ram incli­na légè­re­ment la tête en signe de remer­cie­ment, mais ne s’as­sit pas tout de suite, car s’as­seoir immé­dia­te­ment aurait été dis­cour­tois, aurait signi­fié qu’il pre­nait l’in­vi­ta­tion pour argent comp­tant, qu’il consi­dé­rait avoir le droit d’oc­cu­per cet espace.

« Vous êtes trop aimable, dit-il. Je ne vou­drais pas m’imposer. »

« Vous ne vous impo­sez pas. Befar­mâid, befarmâid. »

Cette fois Bah­ram s’as­sit, à l’autre extré­mi­té du banc, lais­sant entre eux un espace res­pec­tueux, et il posa son Lei­ca sur ses genoux, et il atten­dit, car il sen­tait que le vieil homme avait quelque chose à dire, quelque chose qui vien­drait en son temps, comme viennent les choses en Iran, len­te­ment, après les pré­am­bules et les poli­tesses, après que le ta’a­rof a éta­bli les posi­tions de cha­cun et per­mis à la conver­sa­tion véri­table de commencer.

« Vous êtes pho­to­graphe », dit Jalal Mos­tow­fi. Ce n’é­tait pas une question.

« Bale, à votre ser­vice. Si l’on peut appe­ler cela un métier. »

Le vieil homme eut un petit sou­rire, car il avait recon­nu la for­mule, cette façon de mini­mi­ser ce qu’on fait pour ne pas paraître vani­teux, et il appré­cia que le jeune homme connût les usages, qu’il ne fût pas de ces modernes qui disent « je » à tout bout de champ et qui parlent de leurs accom­plis­se­ments comme s’ils étaient seuls au monde.

« Je vous ai obser­vé hier soir, sur la ter­rasse. Godard vous a fait signe. Vous tra­vaillez pour lui ? »

« Il m’ar­rive d’a­voir cet hon­neur, oui. Je docu­mente les fouilles, les monu­ments, quand Godard Khan veut bien de mes ser­vices. Je tra­vaille aus­si pour la presse, quand on daigne m’ac­cor­der quelques commandes. »

« La presse ira­nienne ou la presse étrangère ? »

« Les deux, si elles veulent bien de moi. »

Jalal Mos­tow­fi hocha la tête, et ses doigts conti­nuèrent d’é­gre­ner le cha­pe­let d’ambre, et son regard se per­dit un ins­tant dans le jar­din, vers le bas­sin où les pre­miers rayons du soleil com­men­çaient à jouer sur l’eau.

« Vous docu­men­tez ce qui dis­pa­raît, dit-il enfin. C’est un métier de deuil. »

Bah­ram ne répon­dit pas tout de suite, car la remarque l’a­vait tou­ché plus qu’il ne l’au­rait vou­lu, car elle disait quelque chose de vrai, quelque chose qu’il savait sans se l’être jamais for­mu­lé aus­si clai­re­ment, et le ta’a­rof, ici, n’a­vait pas sa place, car cer­taines véri­tés exigent qu’on les reçoive sans fard.

« Peut-être, dit-il enfin. Mais c’est aus­si un métier de mémoire. »

« La mémoire est une forme de deuil, jeune homme. On ne se sou­vient que de ce qu’on a perdu. »

*

Ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din s’é­veiller autour d’eux, les ombres qui recu­laient, la lumière qui avan­çait, les oiseaux qui com­men­çaient à chan­ter dans les pla­tanes, et ce silence n’é­tait pas gênant, n’é­tait pas pesant, c’é­tait un silence per­san, un silence qui fait par­tie de la conver­sa­tion au même titre que les mots, un silence qui dit des choses que les mots ne savent pas dire.

Puis Jalal Mos­tow­fi reprit la parole, et sa voix avait chan­gé, était deve­nue plus douce, presque rêveuse.

« Mon grand-père était vizir de Naser al-Din Shah. Mon père a ser­vi Mozaf­far al-Din Shah, puis Moham­mad Ali Shah, puis Ahmad Shah. Trois géné­ra­tions de Mos­tow­fi au ser­vice des Qajars. Et main­te­nant, regar­dez-moi. Je vis dans un hôtel. Je vends les tré­sors de mes ancêtres à des Amé­ri­cains qui ne savent pas les lire. Je porte un bon­net inter­dit sous un toit étranger. »

Il eut un rire bref, sans joie.

« Vous savez ce que disait mon père ? Il disait : Les dynas­ties passent, mais les familles demeurent. Il avait tort. Les familles aus­si passent. Tout passe. »

« Le palais de Khos­row est livré aux hiboux,

Et les arai­gnées tissent leur toile dans le palais d’Afrasiab… »

Bah­ram recon­nut les vers. C’é­tait Saa­di, le grand Saa­di de Chi­raz, qui avait écrit cela sept siècles plus tôt, et ces vers étaient aus­si vrais main­te­nant qu’ils l’a­vaient été alors, car les empires s’ef­fon­draient tou­jours, car les palais tom­baient tou­jours en ruine, car les hiboux finis­saient tou­jours par nicher là où les rois avaient dormi.

« Vous connais­sez Saa­di, dit Jalal Mos­tow­fi en regar­dant Bah­ram avec un inté­rêt nou­veau. C’est rare, de nos jours. Les jeunes gens pré­fèrent les jour­naux et les automobiles. »

« Vous me faites trop d’hon­neur. Mon igno­rance est vaste, mais mon père, que Dieu ait son âme, était cal­li­graphe. Il copiait des poèmes. J’ai eu la chance de gran­dir avec Hafez et Saa­di, c’est tout ce que je sais. »

« Un cal­li­graphe. » Le vieil homme sem­bla réflé­chir, fouiller dans sa mémoire. « Naha­van­di, avez-vous dit hier ? Il n’y aurait pas eu un Naha­van­di qui tra­vaillait pour la biblio­thèque du prince Far­man Far­ma, il y a longtemps ? »

« C’é­tait mon père, oui. Vous lui faites hon­neur de vous en souvenir. »

« Je l’ai connu, dit Jalal Mos­tow­fi, et quelque chose pas­sa dans ses yeux, un éclair de mémoire, une ombre de nos­tal­gie. Un homme de grand mérite, très habile. Il avait une façon de tra­cer le noun final qui était incom­pa­rable. Je me sou­viens d’un Hafez qu’il avait copié pour mon père, un manus­crit sur papier de Samar­kand, avec des enlu­mi­nures d’or et de lapis-lazu­li. C’é­tait une mer­veille, vrai­ment, une merveille. »

Bah­ram sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine, car entendre par­ler de son père par cet homme qui l’a­vait connu, qui se sou­ve­nait de son tra­vail, c’é­tait comme retrou­ver un frag­ment per­du, une pièce man­quante du puzzle de sa propre histoire.

« Vous êtes trop bon de dire cela, dit-il, et sa voix était un peu rauque mal­gré lui. Ce manus­crit existe encore ? »

Le vieil homme eut un geste vague de la main, un geste qui englo­bait le jar­din, l’hô­tel, le monde entier.

« Je l’ai ven­du. Il y a trois ans. À un col­lec­tion­neur anglais qui pos­sède main­te­nant la moi­tié des tré­sors de l’I­ran. Que vou­lez-vous, il faut bien vivre. Votre père est retour­né vers Dieu, je suppose ? »

« Oui. Il y a huit ans. Que Dieu lui accorde sa miséricorde. »

« Kho­da rah­ma­te­shan kone, mur­mu­ra Jalal Mos­tow­fi. Alors nous sommes orphe­lins tous les deux, vous et moi. Orphe­lins de nos pères et orphe­lins de notre pays. Car ce pays n’est plus le nôtre, jeune homme. Ce pays appar­tient main­te­nant aux ingé­nieurs et aux géné­raux, aux gens qui construisent des routes et qui inter­disent les bon­nets. Nous autres, les gens de l’an­cien temps, nous ne sommes plus que des fantômes. »

Il y avait dans cette phrase un « nous » qui incluait Bah­ram, qui l’é­le­vait au rang de com­pa­gnon d’in­for­tune, et Bah­ram com­prit que le ta’a­rof venait de bas­cu­ler, que le vieil aris­to­crate ne le trai­tait plus en infé­rieur poli mais en égal, en frère de mélan­co­lie, et c’é­tait un hon­neur qu’il n’a­vait pas cher­ché mais qu’il ne pou­vait pas refuser.

*

Le soleil avait mon­té au-des­sus des arbres main­te­nant, et la fraî­cheur de l’aube cédait peu à peu la place à la cha­leur du jour, et des bruits com­men­çaient à mon­ter de l’hô­tel, des voix de domes­tiques, des cli­que­tis de vais­selle, les pre­miers signes de l’ac­ti­vi­té mati­nale, et Bah­ram sen­tit que leur tête-à-tête tou­chait à sa fin, que d’autres allaient bien­tôt enva­hir le jar­din, rompre le charme de cette conver­sa­tion matinale.

« Vous dites que vous ven­dez des minia­tures, dit-il. Par­don­nez mon audace, mais Godard Khan est au courant ? »

Jalal Mos­tow­fi eut à nou­veau ce sou­rire ambi­gu, ce sou­rire qui pou­vait signi­fier tant de choses.

« Cher ami, Godard sait tout. Godard voit tout. C’est son métier, après tout, de sur­veiller le patri­moine de l’I­ran, que Dieu le pro­tège. Mais il ne peut pas tout empê­cher, le pauvre homme. Il y a des choses qui lui échappent, des cir­cuits qu’il ne contrôle pas, des arran­ge­ments dont il pré­fère, dans sa grande sagesse, ne pas avoir connaissance. »

« Des arrangements ? »

« Ne soyez pas si modeste, jeune homme, vous savez très bien com­ment fonc­tionne ce pays. Vous savez com­ment fonc­tionnent tous les pays, d’ailleurs. L’argent cir­cule, les objets cir­culent, les faveurs s’é­changent. Godard ferme les yeux quand il le faut, parce qu’il est intel­li­gent et qu’il sait que s’il ouvrait les yeux sur tout, il ne pour­rait plus rien faire du tout. Les Amé­ri­cains achètent ce qui leur plaît. Les Anglais prennent ce qu’ils veulent. Et nous autres, les vain­cus de l’his­toire, nous ven­dons nos tré­sors pour sur­vivre. C’est ain­si, que voulez-vous. »

Il se leva du banc avec une len­teur qui n’é­tait pas seule­ment celle de l’âge, qui était aus­si celle de la digni­té, cette façon qu’ont les aris­to­crates de ne jamais se pres­ser, de faire comme si le temps leur appar­te­nait encore, et Bah­ram se leva aus­si, par res­pect, car on ne reste pas assis quand un aîné se lève.

« Je prends mon petit-déjeu­ner dans ma chambre, dit Jalal Mos­tow­fi. On me l’ap­porte à huit heures. Si vous me faites l’hon­neur d’ac­cep­ter, vous êtes mon invi­té. Chambre 14, au pre­mier étage, l’aile est. Non, non, je vous en prie, n’in­sis­tez pas, c’est moi qui vous invite, ce serait me faire offense que de refuser. »

Il avait anti­ci­pé le refus de poli­tesse, l’a­vait balayé d’a­vance, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment car le vieil homme connais­sait les règles mieux que per­sonne et savait les uti­li­ser pour obte­nir ce qu’il voulait.

« Vous me faites trop d’hon­neur, dit Bah­ram, mais l’hon­neur est pour moi. J’ac­cepte avec gratitude. »

« Et appor­tez votre appa­reil, ajou­ta Jalal Mos­tow­fi. J’ai des choses à vous mon­trer. Des choses qui méri­te­raient, si votre talent veut bien s’y consa­crer, d’être pho­to­gra­phiées avant de disparaître. »

Puis il incli­na légè­re­ment la tête, por­ta sa main à son cœur, et s’é­loi­gna vers l’hô­tel, sa robe de chambre flot­tant der­rière lui, et Bah­ram res­ta seul sur le banc de pierre, regar­dant cette sil­houette d’un autre âge qui tra­ver­sait le jar­din safa­vide comme si elle lui appar­te­nait encore, comme si trois siècles n’a­vaient pas pas­sé, comme si les révo­lu­tions et les moder­ni­sa­tions n’a­vaient été qu’un mau­vais rêve.

*

Il remon­ta dans sa chambre pour se préparer.

La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée, le lit défait, la valise ouverte sur le porte-bagages, le Lei­ca de rechange — car il en avait deux, un sur lui et un en réserve — posé sur la table à côté du fla­con de révé­la­teur et de la boîte de pel­li­cules vierges, et la lumière du matin entrait main­te­nant à flots par la fenêtre, une lumière déjà chaude, déjà dorée, qui annon­çait la four­naise à venir.

Bah­ram se lava au lava­bo, se rasa avec son rasoir à main, un rasoir anglais que Fere­sh­teh lui avait offert pour leur mariage et qu’il uti­li­sait encore, huit ans après, par fidé­li­té autant que par habi­tude, et il enfi­la une che­mise propre, un pan­ta­lon de toile légère, des chaus­sures de cuir souple, et il se regar­da dans le petit miroir accro­ché au-des­sus du lavabo.

Le visage qui lui fai­sait face était celui d’un homme de trente-cinq ans qui en parais­sait peut-être un peu plus, bru­ni par le soleil des Indes, mar­qué aux coins des yeux par ces petites rides que donne l’ha­bi­tude de plis­ser les pau­pières pour viser dans un viseur, et il y avait quelque chose dans ce visage, une gra­vi­té, une atten­tion, qui n’a­vait pas été là autre­fois, qui était venue avec le deuil et avec le métier, avec les années pas­sées à regar­der le monde à tra­vers un objectif.

Il pen­sa à ce que Jalal Mos­tow­fi avait dit : un métier de deuil. C’é­tait vrai, peut-être. Chaque pho­to­gra­phie était un petit deuil, la conscience que l’ins­tant cap­tu­ré ne revien­drait jamais, que la lumière qui avait frap­pé la pel­li­cule à cet ins­tant pré­cis était unique, irrem­pla­çable, per­due à jamais dans le flux du temps. Et pour­tant c’é­tait aus­si le contraire d’un deuil, c’é­tait une vic­toire sur l’ef­fa­ce­ment, une façon de dire au temps : tu n’au­ras pas tout, il res­te­ra quelque chose, une trace, une image, une preuve que cela a été.

Il prit son Lei­ca et sortit.

*

La chambre 14 était à l’autre bout du cou­loir, dans l’aile est de l’hô­tel, celle qui don­nait sur une cour inté­rieure plus petite et plus secrète que le grand jar­din cen­tral, une cour plan­tée d’un seul gre­na­dier cen­te­naire dont les branches noueuses s’é­ta­laient comme les bras d’un vieillard, et Bah­ram frap­pa à la porte à huit heures pré­cises, car la ponc­tua­li­té était une forme de res­pect, et il enten­dit la voix de Jalal Mos­tow­fi qui lui disait d’entrer.

« Befar­mâid, befar­mâid, entrez donc, vous êtes chez vous. »

La chambre était plus grande que la sienne, ou peut-être était-ce seule­ment une impres­sion due à l’en­com­bre­ment, car elle était pleine d’ob­jets, de meubles, de coffres, de tapis empi­lés, de cadres posés contre les murs, comme si le vieil aris­to­crate avait trans­por­té là tout ce qui lui res­tait de sa vie d’a­vant, tout ce qu’il n’a­vait pas encore ven­du, tout ce qui consti­tuait encore, pour quelque temps encore, son lien avec le passé.

Jalal Mos­tow­fi était assis près de la fenêtre, devant une petite table où un domes­tique avait posé un pla­teau de petit-déjeu­ner — du thé, du pain plat, du fro­mage blanc, du miel, des noix, des dattes — et il por­tait main­te­nant une tenue plus for­melle, une veste de velours sombre sur une che­mise à col fer­mé, mais tou­jours pas de cra­vate, car les cra­vates étaient pour les fonc­tion­naires et les par­ve­nus, pas pour les gen­tils­hommes de l’an­cien régime.

« Befar­mâid, asseyez-vous, dit-il en dési­gnant un fau­teuil recou­vert d’un kilim usé. Pre­nez du thé. Non, non, j’in­siste, ser­vez-vous, goû­tez ces dattes, elles viennent de Bam, il n’y en a pas de meilleures dans tout l’I­ran. Et ce miel, c’est du miel de Saveh, un ami me l’en­voie chaque année, c’est le seul luxe qui me reste. Allez, allez, ne faites pas de manières avec moi. »

Bah­ram s’as­sit et accep­ta le thé qu’on lui ten­dait, car refu­ser une troi­sième fois aurait été impo­li, aurait signi­fié qu’il reje­tait l’hos­pi­ta­li­té offerte, et il por­ta le verre à ses lèvres avec un mot de remerciement.

« Noush‑e jân, dit Jalal Mos­tow­fi. Et main­te­nant, regar­dez autour de vous. Regar­dez ce qu’il reste d’un siècle de ser­vice aux Qajars. Tout cela, voyez-vous, tout ce que vous voyez ici, c’est ce que j’ai pu sau­ver. Le reste est par­ti. Chez les Anglais, chez les Amé­ri­cains, chez les Russes, chez tous ceux qui ont de l’argent et pas de mémoire. »

Bah­ram regarda.

Il vit, accro­chée au mur, une pein­ture à l’huile qui repré­sen­tait un homme en cos­tume qajar, avec le kolah d’as­tra­kan et la longue robe bro­dée, et il com­prit que c’é­tait le por­trait d’un ancêtre de Jalal, peut-être le grand-père vizir, peut-être le père, et le visage de cet homme res­sem­blait au visage de Jalal comme un fils res­semble à son père, avec les mêmes yeux sombres, le même nez aqui­lin, la même expres­sion de hau­teur mélancolique.

Il vit, posée sur un coffre de bois incrus­té de nacre, une col­lec­tion de taba­tières en émail peint, ces petites mer­veilles de l’ar­ti­sa­nat qajar qui repré­sen­taient des scènes de chasse, des por­traits de beau­tés, des pay­sages idéa­li­sés, et cha­cune de ces taba­tières valait sans doute une petite for­tune, et toutes ensemble elles auraient pu ache­ter une mai­son à Téhéran.

Il vit, empi­lés dans un coin, des manus­crits reliés de cuir et d’or, des divans de Hafez et de Saa­di, des Shah­na­meh enlu­mi­nés, des trai­tés de méde­cine et d’as­tro­no­mie copiés par des cal­li­graphes dont les mains étaient pous­sière depuis des siècles, et il pen­sa à son père, qui avait pas­sé sa vie à pro­duire de telles mer­veilles pour des gens qui ne les méri­taient pas toujours.

Il vit, éta­lé sur une table basse, un tapis de soie aux cou­leurs pas­sées, un tapis de prière peut-être, avec son mih­rab tis­sé et ses motifs de cyprès et de fleurs, et ce tapis était si fin, si déli­cat, qu’on aurait dit qu’il était fait de lumière plu­tôt que de fil.

Et il vit, posé sur le rebord de la fenêtre, comme s’il guet­tait la lumière, un cadre de bois sculp­té qui conte­nait une miniature.

Une minia­ture qui le fit se lever de son fau­teuil et s’ap­pro­cher, oubliant un ins­tant les règles de la politesse.

*

C’é­tait une scène de jardin.

Un jar­din per­san, bien sûr, avec ses par­terres géo­mé­triques, ses bas­sins d’eau tur­quoise, ses cyprès poin­tus comme des flammes vertes, et au centre du jar­din un pavillon à colon­nettes où un prince et une prin­cesse étaient assis face à face, sépa­rés par un pla­teau de fruits et une carafe de vin, et autour d’eux des ser­vi­teurs s’af­fai­raient, des musi­ciens jouaient, des oiseaux volaient dans un ciel d’or, et tout cela était peint avec une minu­tie si extra­or­di­naire, une pré­ci­sion si hal­lu­ci­nante, que Bah­ram avait l’im­pres­sion de pou­voir entrer dans l’i­mage, de pou­voir mar­cher dans ce jar­din, de pou­voir entendre la musique et sen­tir le par­fum des roses.

« Beba­kh­shid, par­don­nez-moi, dit-il en se retour­nant vers Jalal Mos­tow­fi. C’est… »

« Beh­zad, dit le vieil homme avec un sou­rire triste. Ou son ate­lier, du moins. Fin du quin­zième siècle. C’é­tait dans ma famille depuis des géné­ra­tions. Mon arrière-grand-père l’a­vait reçue en cadeau de Fath Ali Shah lui-même, que Dieu ait son âme. »

Bah­ram connais­sait Beh­zad. Tout Ira­nien culti­vé connais­sait Beh­zad, le plus grand des minia­tu­ristes per­sans, le maître abso­lu de cet art qui avait atteint sous sa main une per­fec­tion jamais éga­lée, et tenir une œuvre de Beh­zad — ou même de son ate­lier — entre ses mains, c’é­tait tenir un mor­ceau de l’âme de la Perse, un frag­ment de ce qu’il y avait de plus pré­cieux dans la civi­li­sa­tion persane.

« C’est une mer­veille, dit-il, et pour une fois il ne s’a­gis­sait pas de ta’a­rof, pas d’une for­mule de poli­tesse, mais de la véri­té pure. Une mer­veille absolue. »

« N’est-ce pas ? dit Jalal Mos­tow­fi. Et elle va par­tir. Arthur Pope la veut. L’A­mé­ri­cain, vous le connais­sez ? Il est à l’hô­tel en ce moment, il arrive de Téhé­ran. Il est prêt à payer une somme consi­dé­rable. Cette minia­ture fini­ra dans un musée amé­ri­cain, à Cle­ve­land ou à Bos­ton, et des mil­liers d’A­mé­ri­cains qui ne sau­ront même pas pro­non­cer le nom de Beh­zad vien­dront la regar­der en bâillant avant d’al­ler man­ger leur hamburger. »

L’a­mer­tume dans la voix du vieil homme était pal­pable, presque dou­lou­reuse, et Bah­ram com­prit que cette vente n’é­tait pas seule­ment une tran­sac­tion com­mer­ciale, c’é­tait un arra­che­ment, une ampu­ta­tion, la perte d’un membre que rien ne pour­rait remplacer.

« Mais avant de la vendre, dit Jalal Mos­tow­fi, je veux qu’elle soit pho­to­gra­phiée. Par quel­qu’un qui sait regar­der. Par quel­qu’un qui com­prend ce qu’il voit. Si ce n’est pas trop vous deman­der, si votre temps pré­cieux vous le per­met, pour­riez-vous faire cela pour un vieil homme qui n’a plus grand-chose ? »

Le ta’a­rof était reve­nu, mais cette fois il ne ser­vait pas à éta­blir une dis­tance, il ser­vait au contraire à mas­quer une sup­pli­ca­tion, à enro­ber de poli­tesse une demande qui venait du cœur, et Bah­ram com­prit qu’il ne pou­vait pas répondre par une for­mule, qu’il devait répondre vraiment.

« Ce serait un hon­neur pour moi, dit-il sim­ple­ment. Un véri­table honneur. »

Il regar­da à nou­veau la minia­ture, ce jar­din d’il y a cinq siècles où un prince et une prin­cesse vivaient encore, où les musi­ciens jouaient encore, où les oiseaux volaient encore dans un ciel d’or, et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, son métier : non pas cap­tu­rer ce qui meurt, mais don­ner une nou­velle vie à ce qui devrait mou­rir, trans­for­mer le deuil en mémoire et la mémoire en éternité.

« Ce qui est pas­sé est pas­sé, ne t’en afflige point,

Et ce qui n’est pas encore venu, pour­quoi t’en soucierais-tu ? »

C’é­tait Khayyam, le vieux sage scep­tique, et Bah­ram sou­rit inté­rieu­re­ment, car Khayyam avait tou­jours rai­son, et pour­tant il était impos­sible de l’é­cou­ter, car les hommes ne peuvent pas s’empêcher de pleu­rer le pas­sé et de craindre l’a­ve­nir, c’est leur nature, c’est leur malé­dic­tion, c’est peut-être aus­si leur grandeur.

« Daste sho­mâ dard nakone, dit Jalal Mos­tow­fi. Que votre main ne souffre pas. Main­te­nant, buvez votre thé avant qu’il ne refroi­disse, et man­gez quelque chose, vous me feriez injure de refu­ser, et ensuite nous par­le­rons d’Ar­thur Pope, et de Godard, et de tous ces gens qui croient que l’I­ran leur appar­tient parce qu’ils ont de l’argent et des diplômes. »

Bah­ram obéit, car on n’o­béit pas seule­ment aux ordres, on obéit aus­si aux prières dégui­sées en ordres, et il man­gea les dattes de Bam et le miel de Saveh, et il écou­ta le vieil aris­to­crate par­ler de l’an­cien temps, de la cour des Qajars, des récep­tions dans les jar­dins de Téhé­ran, des poètes qui réci­taient leurs vers devant le Shah, de tout ce monde dis­pa­ru dont il était l’un des der­niers témoins, et dehors le soleil mon­tait dans le ciel d’Is­pa­han, et la cha­leur s’ins­tal­lait dou­ce­ment sur la ville endor­mie, et quelque part dans l’hô­tel, dans une autre chambre ou peut-être sur la ter­rasse, Arthur Upham Pope pre­nait lui aus­si son petit-déjeu­ner, igno­rant encore qu’il allait ren­con­trer Bah­ram Naha­van­di, igno­rant encore que cette ren­contre allait chan­ger quelque chose, pour lui, pour Bah­ram, pour le vieil aris­to­crate, pour tout le monde.

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