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Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 7

 

VII

Le pont

Godard vint le trou­ver le sur­len­de­main, à l’aube.

Bah­ram était dans le jar­din, comme chaque matin depuis qu’il avait trou­vé la minia­ture, car il ne dor­mait plus guère, car les nuits étaient peu­plées de rêves étranges où Mos­tow­fi lui par­lait dans une langue qu’il ne com­pre­nait pas, où Pope le pour­sui­vait dans des cou­loirs sans fin, où Fere­sh­teh appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait comme une flamme dans le vent, et il pré­fé­rait se lever avant l’aube et mar­cher dans le jar­din silen­cieux, res­pi­rant le par­fum des roses, écou­tant le mur­mure de l’eau, atten­dant que le soleil se lève et que le monde rede­vienne solide.

Le Fran­çais s’ap­pro­cha de lui avec cette démarche lente et mesu­rée qui était sa marque, et il s’as­sit sur le banc où Bah­ram avait ren­con­tré Mos­tow­fi quelques jours plus tôt, quelques siècles plus tôt, car le temps, depuis, avait chan­gé de tex­ture, s’é­tait épais­si, alour­di, comme s’il por­tait un poids qu’il n’a­vait pas por­té auparavant.

« Je les ai trou­vés, dit Godard sans pré­am­bule. Les docu­ments de Mostowfi. »

Bah­ram se tour­na vers lui, le cœur battant.

« Où ? »

« Chez un notaire d’Is­pa­han. Un vieil homme, un ami de la famille Mos­tow­fi depuis des géné­ra­tions. Jalal lui avait confié une enve­loppe scel­lée, il y a trois mois, avec des ins­truc­tions pré­cises : en cas de décès, remettre à André Godard, direc­teur du Ser­vice archéo­lo­gique de l’Iran. »

Godard sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste une enve­loppe de papier kraft, épaisse, lourde, et il la ten­dit à Bahram.

« Lisez. »

*

L’en­ve­loppe conte­nait une liasse de documents.

Des lettres, d’a­bord. Des lettres écrites par Arthur Pope à dif­fé­rents cor­res­pon­dants, des direc­teurs de musées amé­ri­cains, des col­lec­tion­neurs pri­vés, des mar­chands d’art euro­péens, et dans ces lettres Pope décri­vait des pièces qu’il avait « acquises » en Iran, des minia­tures, des manus­crits, des objets d’or­fè­vre­rie, et il garan­tis­sait leur authen­ti­ci­té, il four­nis­sait des cer­ti­fi­cats d’ex­por­ta­tion, il expli­quait com­ment il avait obte­nu les auto­ri­sa­tions nécessaires.

Sauf que les auto­ri­sa­tions étaient fausses.

Sauf que les cer­ti­fi­cats étaient des faux.

Sauf que cer­taines des pièces décrites comme authen­tiques étaient en réa­li­té des copies, fabri­quées par des arti­sans de Téhé­ran que Pope payait gras­se­ment pour imi­ter le style des maîtres anciens.

Il y avait aus­si des reçus. Des reçus signés par des fonc­tion­naires ira­niens, des doua­niers, des conser­va­teurs de musée, qui attes­taient avoir reçu de l’argent de Pope en échange de leur silence, de leur com­plai­sance, de leur complicité.

Et il y avait, enfin, un car­net. Un petit car­net relié de cuir noir, rem­pli d’une écri­ture fine et ser­rée, l’é­cri­ture de Pope lui-même, où l’A­mé­ri­cain tenait le compte de ses tran­sac­tions, de ses pro­fits, de ses men­songes, avec une pré­ci­sion comp­table qui avait quelque chose d’obs­cène, comme si le pillage d’une civi­li­sa­tion pou­vait se réduire à des colonnes de chiffres.

Bah­ram rele­va les yeux vers Godard.

« Com­ment Mos­tow­fi a‑t-il obte­nu tout cela ? »

« Il était patient. Il obser­vait. Il écou­tait. Pen­dant des années, il a col­lec­té des infor­ma­tions, des preuves, des témoi­gnages. Il connais­sait des gens que Pope avait payés, des gens qui avaient des remords, des gens qui vou­laient se confes­ser avant de mou­rir. Il a recueilli leurs aveux. Il a pho­to­co­pié des docu­ments. Il a volé ce car­net, je ne sais pas com­ment. Et il a attendu. »

« Atten­du quoi ? »

« Le bon moment. Le moment où ces preuves pour­raient faire le maxi­mum de dégâts. Mos­tow­fi était un homme de l’an­cien régime, ne l’ou­bliez pas. Il savait que le temps est une arme, que la patience est une ver­tu, que les révé­la­tions faites trop tôt sont des révé­la­tions gâchées. »

« Et vous pen­sez que ce moment est venu ? »

Godard ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait le jar­din qui s’é­veillait autour d’eux, les pre­mières lueurs du soleil qui doraient les cimes des pla­tanes, les oiseaux qui com­men­çaient à chan­ter, toute cette beau­té pai­sible qui sem­blait si éloi­gnée des intrigues et des tra­hi­sons dont ils parlaient.

« Je ne sais pas, dit-il enfin. Ces docu­ments pour­raient détruire Pope. Sa répu­ta­tion, sa car­rière, tout ce qu’il a construit. Mais ils pour­raient aus­si détruire autre chose. La confiance des Amé­ri­cains dans le tra­vail que nous fai­sons ici, dans les fouilles, dans les musées, dans tout ce que nous essayons de pré­ser­ver. Pope est un escroc, mais il est aus­si un ambas­sa­deur. Si le monde apprend qu’il a tri­ché, qu’il a men­ti, qu’il a volé, le monde croi­ra que nous sommes tous comme lui. Et ce sera la fin de tout. »

Bah­ram com­prit ce que Godard était en train de dire. L’é­ter­nel dilemme. La véri­té ou la paix. La jus­tice ou la sta­bi­li­té. La lumière qui brûle ou l’obs­cu­ri­té qui protège.

« Alors qu’al­lez-vous faire ? »

« Ce que Mos­tow­fi aurait vou­lu que je fasse. Uti­li­ser ces docu­ments, mais pas les publier. Faire savoir à Pope que je les ai, que je sais ce qu’il a fait, que je peux le détruire si je le veux. Et lui deman­der quelque chose en échange de mon silence. »

« Quoi ? »

« Qu’il parte. Qu’il quitte l’I­ran. Qu’il ne revienne jamais. Qu’il renonce à la minia­ture de Mos­tow­fi et à toutes les autres pièces qu’il convoite. Qu’il laisse ce pays tranquille. »

*

La confron­ta­tion eut lieu le soir même, dans le bureau du direc­teur de l’hô­tel, une pièce sombre aux murs cou­verts de tapis et de minia­tures, où les trois hommes — Godard, Pope et Bah­ram — se retrou­vèrent face à face.

Bah­ram n’a­vait pas vou­lu être là. Godard avait insisté.

« Vous êtes le témoin, avait-il dit. Vous êtes celui qui a trou­vé la lettre, celui qui a décou­vert la minia­ture, celui qui a refu­sé de se lais­ser inti­mi­der. Vous méri­tez de voir com­ment cela se termine. »

Pope était arri­vé le der­nier, avec cette assu­rance de façade qui était son armure, ce sou­rire qui ne quit­tait jamais ses lèvres, mais Bah­ram voyait, sous le masque, quelque chose de dif­fé­rent, une ten­sion, une inquié­tude, peut-être même de la peur.

Godard ne per­dit pas de temps en pré­am­bules. Il posa l’en­ve­loppe de papier kraft sur le bureau, entre eux, et il dit simplement :

« Les docu­ments de Mos­tow­fi. Vous savez ce qu’ils contiennent. »

Le visage de Pope ne chan­gea pas. Son sou­rire res­ta en place. Mais ses yeux, eux, chan­gèrent. Ils devinrent plus durs, plus froids, plus calculateurs.

« Des faux, dit-il. Des fabri­ca­tions. Ce vieil imbé­cile me haïs­sait. Il aurait inven­té n’im­porte quoi pour me nuire. »

« Votre car­net de comptes est un faux ? Votre écri­ture est une fabri­ca­tion ? Les reçus signés par des fonc­tion­naires que vous avez cor­rom­pus sont des inventions ? »

Pope ne répon­dit pas. Son sou­rire vacilla, pour la pre­mière fois depuis que Bah­ram le connaissait.

« Que vou­lez-vous ? deman­da-t-il enfin. »

« Que vous par­tiez. Demain. Que vous retour­niez en Amé­rique et que vous n’y reve­niez jamais. Que vous renon­ciez à la minia­ture de Mos­tow­fi, et à toutes les autres pièces que vous convoi­tez en Iran. Que vous lais­siez ce pays en paix. »

« Et si je refuse ? »

« Ces docu­ments seront envoyés au New York Times, au Times de Londres, au Figa­ro, à tous les jour­naux qui comptent. Votre répu­ta­tion sera détruite. Les musées qui vous ont fait confiance vous pour­sui­vront en jus­tice. Vous fini­rez en pri­son ou en exil, rui­né, désho­no­ré, oublié. »

Le silence qui sui­vit était si épais qu’on aurait pu le tou­cher. Pope regar­dait Godard, Godard regar­dait Pope, et Bah­ram regar­dait les deux, et il sen­tait l’his­toire se jouer devant lui, il sen­tait que quelque chose de grand était en train de se déci­der, quelque chose qui dépas­sait ces trois hommes dans ce bureau sombre, qui concer­nait tout un pays, toute une civi­li­sa­tion, tout un rap­port au pas­sé et à la beauté.

« Très bien, dit Pope enfin. Je pars. »

Il se leva, et il était sou­dain plus vieux, plus voû­té, comme si la défaite avait fait tom­ber un masque qu’il por­tait depuis des années, révé­lant l’homme fati­gué, vieillis­sant, vul­né­rable qui se cachait der­rière le per­son­nage flamboyant.

« Mais n’ou­bliez pas une chose, dit-il en se tour­nant vers la porte. J’ai aimé ce pays. J’ai aimé son art plus que per­sonne. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour. C’est vous qui ne com­pre­nez pas. C’est vous qui êtes aveugles. »

Et il sor­tit, et la porte se refer­ma der­rière lui, et Bah­ram et Godard res­tèrent seuls dans le bureau, et dehors le soleil se cou­chait sur Ispa­han, et quelque part dans l’hô­tel un pia­no jouait une mélo­die que Bah­ram ne recon­nais­sait pas.

*

Le len­de­main, Bah­ram fit ses valises.

Il n’a­vait plus rien à faire à l’Ab­ba­si. Pope était par­ti à l’aube, sans dire au revoir à per­sonne, une voi­ture l’a­vait emme­né vers Téhé­ran où un avion l’at­ten­dait pour l’Eu­rope, puis l’A­mé­rique, et il ne revien­drait pas, Godard s’en était assu­ré, il ne revien­drait jamais.

La minia­ture était en sécu­ri­té. Godard l’a­vait prise, l’a­vait enfer­mée dans un coffre du Ser­vice archéo­lo­gique, en atten­dant de déci­der de son sort. Elle fini­rait peut-être au musée natio­nal de Téhé­ran, où les Ira­niens pour­raient la voir, l’ad­mi­rer, l’ai­mer. Ou elle res­te­rait dans le coffre, oubliée, jus­qu’à ce qu’une autre géné­ra­tion la redé­couvre et se demande d’où elle venait.

Bah­ram s’en moquait, au fond. Ce qui comp­tait, c’é­tait qu’elle ne soit pas par­tie en Amé­rique. Qu’elle soit res­tée chez elle. Qu’elle soit reve­nue là d’où elle venait.

Il bou­cla sa valise, véri­fia son maté­riel pho­to­gra­phique, glis­sa les néga­tifs de la minia­ture — les pho­tos qu’il avait prises pour Mos­tow­fi, quelques jours plus tôt, quelques siècles plus tôt — dans une pochette qu’il ran­ge­rait avec ses pel­li­cules les plus pré­cieuses. Ces images-là, au moins, lui appar­te­naient. Ces images-là, per­sonne ne pour­rait les lui prendre.

Puis il des­cen­dit dans le jar­din pour faire ses adieux.

*

Freya Stark était assise sur le banc de pierre, là où Bah­ram avait ren­con­tré Mos­tow­fi, là où tout avait commencé.

Elle por­tait ses vête­ments de voyage, son pan­ta­lon de toile kaki, sa che­mise de coton, son cha­peau de feutre cabos­sé posé à côté d’elle sur le banc, et elle regar­dait le jar­din avec cette expres­sion qu’ont les voya­geurs au moment du départ, ce mélange de nos­tal­gie et d’im­pa­tience, ce regard qui dit au revoir et qui dit déjà bon­jour à ce qui vient après.

« Vous par­tez aus­si ? » deman­da Bah­ram en s’as­seyant à côté d’elle.

« Le Kur­dis­tan. Une tri­bu que je veux ren­con­trer avant l’hi­ver. Et vous ? »

« Per­sé­po­lis. Godard m’y attend. Il y a des bas-reliefs à photographier. »

Elle hocha la tête, et ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din qui s’é­veillait autour d’eux, les roses qui s’ou­vraient au soleil, l’eau qui cou­lait dans les canaux, les paons qui se pro­me­naient entre les par­terres avec leur démarche ridi­cule et magnifique.

« Vous savez ce que j’aime dans ce métier ? dit Freya Stark sans le regar­der. C’est qu’on ne pos­sède rien. On tra­verse, on regarde, on s’en va. On ne peut rien empor­ter, sauf des sou­ve­nirs. Et les sou­ve­nirs, au moins, ne peuvent pas être volés. »

« C’est pareil pour la pho­to­gra­phie, dit Bah­ram. On cap­ture un ins­tant, mais on ne le pos­sède pas. L’ins­tant est pas­sé, il ne revien­dra jamais. On n’a que son ombre. »

« L’ombre de l’ombre, dit Freya Stark. C’est une belle défi­ni­tion de ce que nous fai­sons, vous et moi. Nous col­lec­tion­nons les ombres des ombres. »

Elle se leva et ten­dit la main à Bah­ram, cette main sèche et forte de mar­cheuse, et il la ser­ra avec un res­pect qu’il n’au­rait pas su expri­mer autrement.

« Au revoir, Naha­van­di. Peut-être nous rever­rons-nous, quelque part, sur une route poussiéreuse. »

« Inch’Al­lah, dit Bah­ram. Si Dieu le veut. »

Elle sou­rit, mit son cha­peau, et s’é­loi­gna vers la sor­tie de l’hô­tel, sa sil­houette angu­leuse se décou­pant contre la lumière du matin, et Bah­ram la regar­da par­tir, et il sut qu’il ne la rever­rait pro­ba­ble­ment jamais, mais que cela n’a­vait pas d’im­por­tance, car cer­taines ren­contres ne se mesurent pas à leur durée mais à leur intensité.

*

Avant de quit­ter Ispa­han, il alla au pont.

C’é­tait son rituel, chaque fois qu’il quit­tait la ville, comme c’é­tait son rituel chaque fois qu’il y arri­vait : aller au Si-o-se-pol, s’as­seoir sous une arche, regar­der l’eau cou­ler, et dire au revoir à la ville qui l’a­vait vu naître, qui l’a­vait vu aimer, qui l’a­vait vu perdre, qui conti­nuait à exis­ter sans lui, indif­fé­rente à son départ comme elle serait indif­fé­rente à son retour.

Il mar­cha jus­qu’au milieu du pont, là où les arches s’en­fon­çaient dans l’eau du Zayan­deh-rud, et il s’as­sit sur les marches qui des­cen­daient vers le fleuve, et il regar­da le cou­rant qui pas­sait sous ses pieds, ce cou­rant qui venait des mon­tagnes et qui allait vers le désert, ce cou­rant qui avait cou­lé du temps de Shah Abbas et qui cou­le­rait encore quand plus per­sonne ne se sou­vien­drait de Shah Abbas ni de Bah­ram Nahavandi.

La lumière était parfaite.

C’é­tait l’heure dorée, cette heure qui pré­cède le cré­pus­cule, quand le soleil des­cend vers l’ho­ri­zon et que tout s’a­dou­cit, les cou­leurs, les ombres, les contours, et les arches du pont se reflé­taient dans l’eau avec une net­te­té qui avait quelque chose de mira­cu­leux, de sorte qu’on ne savait plus où finis­sait le pont et où com­men­çait son reflet, où était le monde réel et où était le monde imaginé.

Bah­ram sor­tit son Lei­ca et cadra l’image.

Il pen­sa à Mos­tow­fi, qui était mort seul dans un fau­teuil face à une fenêtre, gar­dant jus­qu’au bout ses secrets et ses rancœurs.

Il pen­sa à Pope, qui était par­ti humi­lié, vain­cu, empor­tant avec lui son amour pos­ses­sif et ses justifications.

Il pen­sa à Godard, qui conti­nuait de bâtir des musées et de pré­ser­ver des ruines, essayant de sau­ver ce qui pou­vait être sauvé.

Il pen­sa à Freya Stark, qui mar­chait quelque part vers le Kur­dis­tan, col­lec­tion­nant les ombres des ombres.

Il pen­sa à Fere­sh­teh, qui était morte depuis si long­temps main­te­nant, mais dont le par­fum reve­nait par­fois, por­té par une rose ou par un souvenir.

Et il pen­sa à lui-même, Bah­ram Naha­van­di, pho­to­graphe, témoin, gar­dien de mémoire, qui conti­nue­rait à mar­cher sur les routes de l’I­ran avec son Lei­ca autour du cou, cap­tu­rant ce qui dis­pa­rais­sait, fixant ce qui s’ef­fa­çait, lut­tant à sa manière contre l’ou­bli et contre le temps.

Il déclen­cha.

« Ce monde n’est qu’un pont,

Tra­verse-le, mais n’y construis pas ta demeure…

C’é­taient les mots de Mos­tow­fi, les mots de sa lettre, les mots d’un homme qui avait com­pris que rien ne dure, que tout passe, que même les empires les plus puis­sants finissent en pous­sière, et que la seule chose qui reste, peut-être, c’est la beau­té, cette beau­té fra­gile et immor­telle que les hommes créent et que les hommes détruisent, et que d’autres hommes, après eux, essaient de sauver.

Bah­ram ran­gea son appa­reil et se leva.

Le soleil se cou­chait der­rière les mon­tagnes, et le ciel était rose et or, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient au-des­sus d’Is­pa­han, et quelque part un muez­zin com­men­çait à chan­ter l’ap­pel à la prière du soir, et la ville s’en­fon­çait dou­ce­ment dans la nuit, comme elle le fai­sait depuis des siècles, comme elle le ferait encore pen­dant des siècles.

Il tra­ver­sa le pont et mar­cha vers la gare, où un train l’at­ten­dait pour Chiraz.

Der­rière lui, le Zayan­deh-rud conti­nuait de cou­ler, empor­tant avec lui les reflets des arches, les ombres des pas­sants, les mur­mures des amou­reux, tout ce qui avait été et tout ce qui serait, et le pont aux trente-trois arches res­tait debout, comme il res­tait debout depuis quatre cents ans, témoin impas­sible de tout ce que les hommes peuvent faire et défaire, gar­dien silen­cieux d’une beau­té qui n’ap­par­te­nait à per­sonne et qui appar­te­nait à tout le monde.

*

Le train par­tit à la nuit tombée.

Bah­ram s’ins­tal­la dans un com­par­ti­ment vide, sa valise sur le filet au-des­sus de sa tête, son Lei­ca sur les genoux, et il regar­da par la fenêtre les lumières d’Is­pa­han qui s’é­loi­gnaient, ces lumières qui s’é­par­pillaient dans l’obs­cu­ri­té comme les perles du cha­pe­let de Mos­tow­fi, comme les étoiles dans le ciel d’é­té, comme les sou­ve­nirs dans la mémoire d’un homme.

Il pen­sa à tout ce qui s’é­tait pas­sé depuis son arri­vée à l’Ab­ba­si, quelques jours plus tôt, quelques vies plus tôt, et il se deman­da ce qu’il avait appris, ce qu’il avait com­pris, ce qui avait chan­gé en lui.

Il ne savait pas.

Peut-être rien. Peut-être tout.

Peut-être que la vie était ain­si, une suc­ces­sion d’é­vé­ne­ments dont on ne com­pre­nait le sens que bien plus tard, quand il était trop tard pour rien chan­ger, quand tout ce qu’on pou­vait faire était se sou­ve­nir, et pho­to­gra­phier, et témoigner.

Le train s’en­fon­ça dans la nuit, vers Chi­raz, vers Per­sé­po­lis, vers l’a­ve­nir incon­nu qui l’at­ten­dait, et Bah­ram fer­ma les yeux, et il rêva de jardins.

Des jar­dins où l’eau cou­lait éternellement.

Des jar­dins où les roses ne fanaient jamais.

Des jar­dins où un prince et une prin­cesse se regar­daient par-des­sus un pla­teau de fruits, figés dans leur bon­heur, pré­ser­vés pour tou­jours de la cor­rup­tion du temps.

Des jar­dins qui étaient peut-être le paradis.

Ou peut-être sim­ple­ment l’Iran.

FIN

 

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