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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 16 à 18

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 16 à 18

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 16 à 18

 

CHA­PITRE XVI — L’Académie

Ce soir-là, Made­moi­selle Bren­ner l’invita à un concert à l’Académie Liszt.

« Vous résis­tez encore, lui dit-elle pen­dant l’entracte. Vous n’avez pas encore accep­té ce que vous êtes. »

« Parce que si je l’accepte, il ne reste rien d’autre. »

« Non. Vous le por­tez parce que c’est ce que vous êtes. Un Otto­man. Le der­nier, peut-être. Et vous avez déci­dé que cette par­tie de vous ne mour­rait pas. C’est la même chose avec le reste — la Confré­rie, le secret, votre rôle de gar­dien. Vous n’avez pas à l’accepter parce qu’on vous l’impose. Vous pou­vez l’accepter parce que c’est ce que vous êtes. »

En sor­tant de l’Académie, Osman trou­va une par­ti­tion dans sa poche — quelques mesures de pia­no grif­fon­nées, avec une anno­ta­tion en turc ottoman :

La troi­sième note ouvre la porte. La sep­tième la referme. N’oubliez pas de refermer.

Demain, il irait aux bains Király.

CHA­PITRE XVII — Le Piège

Les bains Kirá­ly étaient les plus anciens de Buda­pest encore en activité.

Construits par le Pacha Ars­lan en 1565, ils avaient sur­vé­cu à quatre siècles de guerres, de révo­lu­tions et de chan­ge­ments de régime. La cou­pole otto­mane était intacte, per­cée d’étoiles de lumière comme celle des bains Rudas.

Osman s’y ren­dit au cré­pus­cule. Il por­tait la clé de bronze dans sa poche, la par­ti­tion mys­té­rieuse pliée contre son cœur.

Le lion qui pleure.

Dans la salle prin­ci­pale, sous la grande cou­pole, il le trou­va enfin. Un bas-relief de pierre — un lion cou­ché, la gueule ouverte. Et de cette gueule, un filet d’eau s’écoulait en permanence.

Sous le lion, dans l’ombre : une serrure.

Osman sor­tit la clé de bronze. Elle s’inséra par­fai­te­ment. Un déclic. Le mur cou­lis­sa, révé­lant une ouver­ture sombre.

Le pas­sage.

Il entra.

L’obscurité était totale. Osman avan­ça à tâtons. Au bout de quelques minutes, une lueur — une salle sou­ter­raine où plu­sieurs pas­sages se rejoignaient.

Et au centre, trois hommes l’attendaient.

Grosz. Et ses deux acolytes.

« Mon­sieur Fazıl Bey. Comme c’est aimable à vous de nous rejoindre. »

« Com­ment saviez-vous que je viendrais ? »

« La par­ti­tion. L’accordeur de pia­no tra­vaille pour moi. »

Osman était tom­bé dans le piège.

Ils mar­chèrent vers le Gel­lért. Grosz bavar­dait, mais cette fois, quelque chose dans sa voix était dif­fé­rent. Moins triom­phant. Plus… fatigué.

« Vous savez pour­quoi je fais tout ça, Fazıl Bey ? »

« Pour le pou­voir. Pour le savoir. »

« C’est ce que je dis, oui. » Grosz eut un rire amer. « C’est plus simple ain­si. Les gens com­prennent la cupidité. »

« Et ce n’est pas votre vrai motif ? »

Grosz ne répon­dit pas tout de suite.

« J’avais un fils, dit-il fina­le­ment. Hein­rich. Il est mort en 1919. La grippe espa­gnole. Il avait huit ans. Pen­dant trois jours, je l’ai regar­dé mou­rir. Les méde­cins ne pou­vaient rien faire. Et moi — moi qui avais pas­sé ma vie à étu­dier les eaux, les sources, les pro­prié­tés cura­tives — je ne pou­vais rien faire non plus. »

« Je suis désolé. »

« Ne soyez pas déso­lé. Soyez hon­nête. » Grosz le regar­da avec une inten­si­té sou­daine. « Vous avez vu ce que contient cette source. Des mil­lé­naires de savoir. Des connais­sances médi­cales per­dues. Des remèdes que per­sonne n’utilise parce qu’ils sont “secrets”, parce qu’ils sont “pro­té­gés”. Com­bien d’enfants comme Hein­rich sont morts pen­dant que la Confré­rie gar­dait ses pré­cieux mys­tères ? Com­bien de mères ont pleu­ré pen­dant que des vieillards en robes déci­daient que le monde n’était pas “prêt” ? »

Osman ne répon­dit pas. Parce qu’il n’avait pas de réponse.

« J’ai décou­vert l’existence de la source il y a cinq ans. Et j’ai com­pris que mon fils aurait pu être sau­vé. Que des mil­lions de gens auraient pu être sau­vés. Si seule­ment quelqu’un avait eu le cou­rage de par­ta­ger au lieu de garder. »

« Vous ne savez pas ça. »

« Non. Mais je le crois. » Grosz sou­pi­ra. « Vous croyez que je suis un monstre. Un homme cupide qui veut le pou­voir. C’est plus simple de pen­ser ça. Ça vous per­met de me com­battre sans vous poser de questions. »

« Vous avez mena­cé de me tuer. »

« Oui. Et je le ferai si néces­saire. Mais pas par plai­sir. Parce que je crois — vrai­ment, pro­fon­dé­ment — que gar­der ce secret est un crime. Que chaque jour où la source reste cachée, des gens meurent qui auraient pu vivre. »

Osman pen­sa à ce qu’il avait vu dans la source. Les gar­diens qui avaient tra­hi. Les Fazıl qui avaient détour­né les yeux.

Grosz avait-il raison ?

« Vous pen­sez que vous êtes dif­fé­rent, dit Osman. Que vos inten­tions sont pures. »

« Oui. »

« C’est ce qu’ils pensent tous. Tous ceux qui ont vou­lu prendre au lieu de gar­der. » Osman secoua la tête. « Je ne dis pas que gar­der est juste. Mais prendre par la force, en mena­çant, en mani­pu­lant… ça ne peut pas être le bon choix non plus. »

« Alors quoi ? On attend ? On laisse mou­rir les gens ? »

Osman n’avait pas de réponse.

Et le pire, c’est que Grosz le savait.

Ils arri­vèrent au ham­mam caché sous le Gellért.

Grosz essaya de boire à la source. Rien ne se pas­sa — il ne pou­vait pas « boire sans soif ».

« Alors vous allez l’ouvrir pour moi. »

« Non. La source sait qui boit et pour­quoi. Si j’ouvre la chambre avec l’intention de vous la livrer, elle le saura. »

Grosz le fixa un long moment.

« Alors je n’ai plus besoin de vous. » Il fit un signe à ses hommes. « Tuez-les. »

Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.

CHA­PITRE XVIII — L’Ascenseur

L’obscurité dura une seconde. Puis des torches s’allumèrent — por­tées par des sil­houettes qui émer­geaient de partout.

Sán­dor. Madame Zorić avec un para­pluie. Le Baron Szapá­ry. Made­moi­selle Bren­ner, un pis­to­let à la main.

La Confré­rie.

« Herr Dok­tor Grosz. Vous n’auriez pas dû venir ici. »

Grosz recu­la. Ses hommes étaient lar­ge­ment dépas­sés en nombre.

« Ceci n’est pas fini, sif­fla-t-il. Vous ne pou­vez pas gar­der ce secret éternellement. »

« Peut-être pas, dit Osman. Mais nous essaierons. »

Grosz se jeta sou­dain dans le bas­sin — vers la pierre du Pacha, essayant de for­cer le passage.

Osman plon­gea à sa suite.

Ils lut­tèrent sous l’eau. Osman posa ses mains sur la pierre.

Pro­tège, pen­sa-t-il. Pro­tège ce qui ne doit pas être pris.

La pierre vibra. Une lumière bleu­tée. Et une force invi­sible repous­sa Grosz vers la surface.

La source l’avait reconnu.

Grosz fut emme­né. Osman sor­tit du bas­sin, épuisé.

« C’est fini ? »

« Pour l’instant, dit Sán­dor. Mais il y aura d’autres comme lui. Il y en a toujours. »

Ferenc l’accompagna à sa chambre.

« Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire, dit le lift-boy. Mais ce qu’on peut faire, il faut le faire. »

Le chat Pamuk l’attendait sur le lit.

« C’est fini, lui dit Osman. Pour l’instant. »

Le chat cli­gna des yeux. Len­te­ment. Délibérément.

Osman s’effondra sur le lit et dor­mit jusqu’au len­de­main midi.

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 16 à 18

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 13 à 15

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 13 à 15

 

CHA­PITRE XIII — La Synagogue

Une semaine passa.

Une semaine étran­ge­ment nor­male, après tout ce qui s’était pas­sé. Osman reprit ses habi­tudes — les bains le matin, le thé avec Madame Zorić l’après-midi, les dîners dans la grande salle où les mêmes per­son­nages jouaient les mêmes rôles. Mon­sieur Ler­mon­tov racon­tait tou­jours ses his­toires impos­sibles. Miss Hatha­way des­si­nait tou­jours les mou­lures. Le per­ro­quet Gari­bal­di, orphe­lin de sa maî­tresse dis­pa­rue, avait été adop­té par le Baron Szapá­ry et criait désor­mais des mots en hon­grois plu­tôt qu’en italien.

La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo n’avait jamais été retrou­vée. Ni l’archiviste Fekete. La police avait clas­sé les affaires, faute de preuves et d’intérêt.

Grosz avait dis­pa­ru lui aus­si — de l’hôtel, de Buda­pest, peut-être du pays. Per­sonne ne savait où il était allé. Per­sonne ne posait de questions.

Osman pas­sait ses soi­rées à réflé­chir. La source. Les mémoires. Le savoir accu­mu­lé pen­dant des siècles. Il y avait tant de choses qu’il ne com­pre­nait pas encore. Tant de ques­tions sans réponses.

Un matin, Madame Zorić lui ten­dit une carte de visite pen­dant leur par­tie de bridge.

« Un homme est venu vous cher­cher hier, dit-elle. Pen­dant que vous étiez aux bains. Il a lais­sé ceci. »

La carte était simple, élé­gante : « M. Józ­sef Weisz. Anti­quaire. Buda. » Et au dos, écrit à la main : « Fekete m’a par­lé de vous avant de dis­pa­raître. Je crois avoir quelque chose qui vous intéresse. »

L’adresse menait à une rue étroite de Buda, non loin du Châ­teau. La bou­tique de M. Weisz ne payait pas de mine. Une vitrine pous­sié­reuse expo­sait des objets hété­ro­clites — des livres anciens, des cartes jau­nies, des bibe­lots dont l’âge et la pro­ve­nance res­taient mystérieux.

« Mon­sieur Fazıl Bey, je présume. »

Le vieil homme émer­gea des ombres — soixante-dix ans peut-être, une barbe blanche soi­gneu­se­ment taillée, des yeux vifs der­rière des lunettes à mon­ture d’acier.

« Ma famille vit à Buda depuis le XIVe siècle, expli­qua Weisz après les pré­sen­ta­tions. Mon ancêtre, Samuel Weisz, était l’un des témoins du Pro­to­cole des Eaux. Il a assis­té à la signa­ture de l’accord entre le Pacha et le com­man­deur habsbourgeois. »

Il pous­sa un dos­sier vers Osman.

« Fekete cher­chait un pas­sage — un pas­sage qui reliait les bains Rudas au Gel­lért, en pas­sant sous le Danube. Un pas­sage que même la Confré­rie avait oublié. »

« Et Grosz le sait ? »

« Si Fekete l’a décou­vert, d’autres peuvent l’avoir décou­vert aussi. »

Weisz se leva et revint avec une boîte de bois ancien. À l’intérieur, sur un cous­sin de velours défraî­chi, repo­sait une clé de bronze noir­ci par les siècles, ornée de la tugh­ra de Meh­med IV.

« Samuel Weisz a reçu ceci du Pacha lui-même, avec l’instruction de la remettre au gar­dien quand le moment serait venu. Elle ouvre le pas­sage secret. »

Plus tard, à la Grande Syna­gogue, le rab­bin Hirsch lui révé­la autre chose :

« Un cer­tain Ahmed Fazıl était à Buda en 1686. Il était secré­taire du Pacha. Et selon les archives, c’est lui qui a scel­lé la chambre sous les bains. Pas le Pacha. Le secrétaire. »

Osman res­ta sans voix.

« Votre famille garde ce secret depuis des siècles, Mon­sieur Fazıl Bey. Le sang appelle le sang. L’eau appelle l’eau. Vous n’êtes pas là par hasard. »

CHA­PITRE XIV — Les Weisz

Osman pas­sa la nuit à étu­dier les docu­ments de Samuel Weisz.

Ahmed Fazıl était le plus jeune d’entre nous, mais aus­si le plus dévoué. C’est lui qui a pro­po­sé le sys­tème des gar­diens — une lignée de pro­tec­teurs qui se trans­met­traient le secret de géné­ra­tion en géné­ra­tion, sans jamais appar­te­nir offi­ciel­le­ment à la Confré­rie. Des gar­diens cachés, incon­nus même des autres membres, qui pour­raient rou­vrir la chambre si jamais la Confré­rie faillis­sait à sa mission.

Osman com­prit sou­dain. Sa famille était la gar­dienne ultime — le der­nier recours si tout le reste échouait.

Le len­de­main, Weisz lui mon­tra un autre docu­ment — une page écrite de la main de son grand-oncle Ibrahim :

Quand le der­nier empire tom­be­ra, le der­nier gar­dien se lève­ra. Il vien­dra de l’Est avec le sceau des anciens. Il boi­ra à la source sans soif et ouvri­ra ce qui était fer­mé. Le cercle sera com­plet. La pro­messe sera tenue.

CHA­PITRE XIV bis — L’Insomnie

Il y eut une nuit où Osman ne dor­mit pas.

Ce n’était pas la pre­mière, mais c’était la pire.

Il res­ta allon­gé dans le noir, les yeux ouverts, écou­tant les bruits de l’hôtel. Le grin­ce­ment du pater­nos­ter qui ne s’arrêtait jamais. Le mur­mure loin­tain de l’eau dans les canalisations.

Le chat Pamuk dor­mait sur le fau­teuil près de la fenêtre. Il avait refu­sé le lit ce soir-là, sans rai­son appa­rente. Les chats font ça parfois.

Osman se leva et s’assit au bureau. La clé de bronze était posée là, à côté de la lettre de son grand-oncle et de la dame blanche. Sa col­lec­tion de mys­tères. Sa col­lec­tion de fardeaux.

Je ne suis pas fait pour ça, pen­sa-t-il.

C’était une pen­sée qu’il avait eue cent fois depuis son arri­vée à Buda­pest. Mais cette nuit, elle avait un goût dif­fé­rent. Plus amer. Plus définitif.

Qu’est-ce qu’il fai­sait là, vrai­ment ? Un ancien secré­taire du Grand Vizir, sans emploi, sans pays, sans ave­nir. Un homme qui por­tait un fez par obs­ti­na­tion et une lettre par ignorance.

Je suis un fan­tôme, pen­sa-t-il. Un ves­tige. Comme Madame Zorić. Comme le Baron. Comme tous ces gens qui vivent ici en fai­sant sem­blant que le monde n’a pas changé.

Le chat ouvrit un œil, le regar­da, et le referma.

« Tu ne m’es d’aucune aide », dit Osman.

Il mar­cha jusqu’à la fenêtre. Le Danube cou­lait en contre­bas, noir sous le ciel sans lune. Quelque part dans cette ville, des gens dor­maient. Des gens qui ne savaient rien des sources secrètes et des confré­ries millénaires.

Osman les enviait. Puis il se détes­ta de les envier.

Un gent­le­man otto­man ne s’apitoie pas sur son sort. Un gent­le­man otto­man fait face. Un gent­le­man ottoman…

Il n’y a plus de gent­le­men otto­mans, se dit-il avec amer­tume. Il n’y a plus d’Ottomans du tout. Il n’y a que moi, dans une chambre d’hôtel, à trois heures du matin, en train de par­ler à un chat qui refuse de répondre.

Osman posa sa tête sur le bureau.

Il ne pleu­ra pas. Un gent­le­man otto­man ne pleure pas.

Mais il res­ta là, long­temps, dans le silence de la nuit, avec le poids de tous ces secrets sur ses épaules et per­sonne — per­sonne — pour l’aider à les porter.

Quand l’aube se leva sur le Danube, il était tou­jours assis là. Il n’avait pas dor­mi. Il n’avait rien résolu.

Mais il savait qu’il conti­nue­rait. Pas par cou­rage. Pas par devoir. Par défaut.

Parce qu’il n’avait nulle part ailleurs où aller.

Le chat Pamuk sau­ta sur le bureau, ren­ver­sa l’encrier, et le regar­da avec une satis­fac­tion évidente.

« Mer­ci », dit Osman. « C’est exac­te­ment ce dont j’avais besoin. »

Il net­toya l’encre. Il s’habilla. Il des­cen­dit prendre le petit-déjeuner.

La vie continuait.

C’était peut-être suffisant.

CHA­PITRE XV — Le Bas­tion des Pêcheurs

Osman pas­sa les jours sui­vants à explo­rer Buda­pest, cher­chant l’entrée du pas­sage secret. Rien aux bains Rudas. Rien dans les archives.

Un après-midi, décou­ra­gé, il mon­ta au Bas­tion des Pêcheurs. Une vieille femme l’y abor­da — très âgée, vêtue de noir.

« Votre grand-oncle aimait cet endroit. Il venait ici pour réflé­chir. Avant les grandes décisions. »

« Vous connais­siez mon grand-oncle ? »

« Il y a très long­temps. Nous étions jeunes tous les deux. » Elle posa une main gan­tée sur son bras. « Vous allez devoir choi­sir, Osman Fazıl Bey. Révé­ler ou gar­der. Aucun choix n’est bon. Mais l’un est juste. »

« Com­ment trouve-je le passage ? »

« L’entrée est là où tout a com­men­cé. Là où l’eau jaillit pour la pre­mière fois. Cher­chez le lion qui pleure. »

Elle dis­pa­rut dans la foule.

Le lion qui pleure. Osman réflé­chit. Puis il vit une plaque : « Bains Kirá­ly — Fon­dés en 1565 par le Pacha Arslan. »

Ars­lan. En turc, « lion ».

L’entrée du pas­sage était aux bains Király.

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 16 à 18

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 10 à 12

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 10 à 12

 

CHA­PITRE X — Le Retour de Ferenc

De retour au Gel­lért, Osman trou­va l’hôtel en effervescence.

Ferenc était réapparu.

Le lift-boy avait repris son poste au pater­nos­ter comme si de rien n’était. Il por­tait son uni­forme impec­cable, action­nait les manettes avec sa pré­ci­sion habi­tuelle, et citait Witt­gen­stein aux clients interloqués.

« Où étiez-vous ? » deman­da Madame Zorić, qui l’avait inter­cep­té dans le hall avec l’autorité d’un pro­cu­reur. « Vous avez dis­pa­ru pen­dant trois jours ! »

« Là où les mots ne vont pas, Madame », répon­dit Ferenc. « Witt­gen­stein, pro­po­si­tion 7 : ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire. »

Et il retour­na à son ascen­seur, lais­sant Madame Zorić dans un état de frus­tra­tion magnifique.

Osman mon­ta dans le pater­nos­ter. La cabine s’ébranla, com­men­çant son ascen­sion perpétuelle.

« Vous allez bien ? » deman­da-t-il à voix basse.

Ferenc ne le regar­da pas. Ses yeux res­taient fixés sur le mécanisme.

« Il y a des oreilles par­tout, Mon­sieur Fazıl Bey. Et des yeux. » Il action­na une manette. « Mais oui, je vais bien. On m’a… relâ­ché. Avec un avertissement. »

« Quel avertissement ? »

« Que si je par­lais de ce que j’ai vu, il arri­ve­rait des choses désa­gréables. À moi. Et à d’autres. » Ferenc sou­rit tris­te­ment. « Je n’ai pas l’intention de par­ler. Mais je n’ai pas non plus l’intention d’obéir. »

« Que vou­lez-vous dire ? »

La cabine attei­gnit le troi­sième étage. Ferenc ouvrit la grille.

« Ce soir, dit-il. Minuit. Aux bains. Je vous mon­tre­rai ce que je n’ai pas le droit de dire. »

Et il refer­ma la grille, lais­sant Osman sur le palier.

Dans l’après-midi, Osman com­mit une erreur.

Il n’y avait pas d’autre mot pour la décrire. Une erreur. Stu­pide, évi­table, impardonnable.

Il était des­cen­du au salon de thé, l’esprit encore occu­pé par les révé­la­tions des archives, quand une femme l’aborda.

Elle était jeune — vingt-cinq ans peut-être — avec des che­veux noirs cou­pés court à la mode et des yeux d’un vert intense. Elle par­lait un alle­mand par­fait avec un léger accent qu’Osman n’arrivait pas à identifier.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? Je me pré­sente : Kata­ri­na Novak. Je suis jour­na­liste. J’écris un article sur les hôtels ther­maux de Buda­pest pour un maga­zine viennois. »

Osman aurait dû se méfier. Il aurait dû poser des ques­tions, deman­der des réfé­rences, véri­fier son histoire.

Il ne le fit pas.

Peut-être parce qu’elle était jolie. Peut-être parce qu’il était fati­gué. Peut-être sim­ple­ment parce qu’il avait besoin de par­ler à quelqu’un qui ne fai­sait pas par­tie de ce monde de secrets et de conspirations.

Il l’invita à prendre le thé. Ils par­lèrent pen­dant une heure.

Elle posait des ques­tions sur l’histoire otto­mane de Buda­pest, sur les bains, sur les légendes locales. Des ques­tions inno­centes, en appa­rence. Osman répon­dait avec pru­dence au début, puis avec moins de pru­dence à mesure que la conver­sa­tion avançait.

Il ne lui par­la pas de la Confré­rie. Pas direc­te­ment. Mais il men­tion­na les « anciennes tra­di­tions » de l’hôtel. Les « fon­da­tions otto­manes » sur les­quelles le Gel­lért avait été construit. L’« héri­tage » qu’il était venu cher­cher à Budapest.

Il ne réa­li­sa son erreur que le soir, quand Ferenc vint le trou­ver dans sa chambre.

« La femme avec qui vous avez pris le thé, dit le lift-boy sans pré­am­bule. Elle n’est pas journaliste. »

Osman sen­tit son esto­mac se nouer.

« Com­ment le savez-vous ? »

« Je l’ai vue par­ler avec l’un des hommes de Grosz. Dans le hall. Après votre conver­sa­tion. » Ferenc le regar­dait sans juge­ment, mais ses yeux étaient graves. « Elle lui a don­né quelque chose. Un papier. Des notes, peut-être. »

Des notes. Sur ce qu’Osman lui avait dit.

Il s’assit lour­de­ment sur le lit. Le chat Pamuk leva la tête, intri­gué par ce mou­ve­ment brusque.

« Je suis un imbé­cile, dit Osman.

— Vous êtes humain. » Ferenc s’adossa au mur. « Les humains font confiance. C’est ce qui les rend vul­né­rables. Et c’est aus­si ce qui les rend… humains. »

« Ce n’est pas une excuse. »

« Non. Ce n’est pas une excuse. » Ferenc hési­ta. « Mais ce n’est pas non plus la fin du monde. Vous ne lui avez rien dit de vrai­ment impor­tant, n’est-ce pas ? »

Osman repas­sa la conver­sa­tion dans sa tête. Qu’avait-il dit exac­te­ment ? Des géné­ra­li­tés. Des allu­sions. Rien de concret.

Mais assez pour confir­mer qu’il savait quelque chose. Assez pour mon­trer qu’il était important.

« Grosz va savoir que je suis impli­qué, dit-il. Si ce n’était pas déjà évident. »

« Grosz le savait déjà. » Ferenc haus­sa les épaules. « Vous por­tez un fez. Vous êtes Otto­man. Vous êtes arri­vé avec une lettre cache­tée. Il n’avait pas besoin d’une espionne pour com­prendre que vous étiez au cœur de tout ça. »

C’était vrai. Et pourtant.

Osman se sen­tait sale. Tra­hi — non, pas tra­hi. Il s’était tra­hi lui-même. Il avait vou­lu croire qu’une jolie femme s’intéressait à lui pour de bonnes rai­sons. Il avait vou­lu, pen­dant une heure, être autre chose qu’un pion dans un jeu qu’il ne com­pre­nait pas.

Et il avait été stupide.

Le chat Pamuk se leva, s’étira, et vint se frot­ter contre sa jambe. C’était un geste inha­bi­tuel — le chat n’était pas du genre affectueux.

« Même lui sait que vous avez besoin de récon­fort », dit Ferenc avec l’ombre d’un sourire.

Osman cares­sa le chat machinalement.

« Ça m’arrivera encore, dit-il. Des erreurs comme celle-là. Je ne suis pas fait pour ce rôle. Je ne suis pas… »

Il ne ter­mi­na pas sa phrase. Il ne savait pas ce qu’il n’était pas.

« Per­sonne n’est fait pour aucun rôle, dit Ferenc. On devient ce qu’on doit être. Ou on ne le devient pas. » Il ouvrit la porte. « Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire. Mais ce qu’on peut apprendre de ses erreurs, il faut l’apprendre. »

Il sor­tit, lais­sant Osman seul avec son chat et sa honte.

Cette nuit-là, Osman dor­mit mal. Il rêva de la femme aux yeux verts — Kata­ri­na, si c’était son vrai nom — qui riait en mon­trant ses notes à Grosz. Dans le rêve, les notes conte­naient tout. Tous les secrets. Toutes les faiblesses.

Il se réveilla en sueur, le cœur battant.

Le chat Pamuk dor­mait sur l’oreiller voi­sin, par­fai­te­ment serein.

« Au moins l’un de nous sait ce qu’il fait », mur­mu­ra Osman.

Le chat ne répon­dit pas. Les chats ne répondent jamais. C’est pour­quoi leur com­pa­gnie est si reposante.

Ou si exaspérante.

Par­fois, c’était la même chose.

Le soir, Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton vint le trouver.

L’hydrologue bri­tan­nique avait l’air ner­veux — plus ner­veux encore que d’habitude.

« Puis-je entrer ? C’est important. »

Osman le fit entrer. Nigel s’assit sur la chaise du bureau, puis se rele­va, puis se ras­sit. Ses mains trem­blaient légèrement.

« Je vous dois des excuses, com­men­ça-t-il. L’autre jour, quand vous m’avez inter­ro­gé sur le Pro­to­cole… j’ai men­ti. Ou plu­tôt, je n’ai pas dit toute la vérité. »

« Je sais. »

« Vous savez ? » Nigel sem­bla sou­la­gé et inquiet à la fois. « Alors vous savez aus­si que… que je fais par­tie de… »

« La Confré­rie des Eaux Vives. Oui. »

Nigel s’affaissa sur sa chaise.

« Com­ment avez-vous découvert ? »

« On me l’a dit. » Osman s’assit sur le lit, délo­geant légè­re­ment Pamuk qui pro­tes­ta d’un feu­le­ment. « Ce que je ne sais pas, c’est de quel côté vous êtes. Gar­diens ? Révé­la­teurs ? Ou la troi­sième fac­tion — celle qui veut sim­ple­ment comprendre ? »

Nigel secoua la tête.

« Je ne suis d’aucun côté. Ou plu­tôt… j’étais d’un côté, mais je ne suis plus sûr. » Il se frot­ta les yeux. « On m’a envoyé ici pour vous obser­ver. Pour éva­luer si vous étiez digne de l’héritage de votre grand-oncle. Mais depuis que je vous connais… »

« Vous avez des doutes. »

« Des doutes sur tout. Sur la Confré­rie. Sur ce que nous pro­té­geons. Sur ce que nous devrions faire. » Nigel le regar­da dans les yeux. « Grosz pré­pare quelque chose. Il a des gens avec lui — des gens dan­ge­reux. Ils vont essayer d’accéder à la chambre, avec ou sans vous. »

« Quand ? »

« Je ne sais pas exac­te­ment. Bien­tôt. Peut-être cette nuit. Peut-être demain. » Nigel se leva. « Je vou­lais vous pré­ve­nir. Parce que vous êtes la seule per­sonne hon­nête que j’aie ren­con­trée dans cette his­toire. La seule qui ne joue pas un double jeu. »

« Vous en êtes sûr ? »

Nigel sou­rit — un sou­rire triste, fatigué.

« Non. Mais j’ai choi­si de vous faire confiance. C’est tout ce que j’ai. »

Il par­tit, lais­sant Osman avec une nou­velle inquiétude.

Cette nuit. Peut-être cette nuit.

À minuit, Osman des­cen­dit aux bains.

Le Gel­lért était silen­cieux à cette heure — les clients dor­maient, le per­son­nel de nuit som­no­lait à la récep­tion, seul le pater­nos­ter conti­nuait son mou­ve­ment per­pé­tuel, vide et obstiné.

Les bains étaient fer­més, mais la porte céda sous la pres­sion d’Osman. Elle n’était pas ver­rouillée — quelqu’un l’avait lais­sée ouverte pour lui.

L’intérieur était sombre, éclai­ré seule­ment par la lumière des lampes de sécu­ri­té qui se reflé­tait sur l’eau des bas­sins. La vapeur mon­tait dou­ce­ment, fantomatique.

Ferenc l’attendait près du bas­sin principal.

« Vous êtes venu, dit-il. Bien. »

À côté de lui se tenait Sán­dor, le pré­po­sé aux ser­viettes. Et der­rière eux, émer­geant de l’ombre, Hay­red­din Efen­di, le vieux bibliothécaire.

« Nous n’avons pas beau­coup de temps, dit Sán­dor. Les autres — ceux de Grosz — vont ten­ter quelque chose cette nuit. Nous devons agir les premiers. »

« Agir comment ? »

« Vous devez des­cendre. » Hay­red­din Efen­di s’avança. « Dans la chambre du Pamuk. Vous devez voir ce qu’elle contient. Et décider. »

« Déci­der quoi ? »

« Ce qu’il convient de faire. Gar­der le secret. Le révé­ler. Le détruire. » Le vieil homme posa une main sur l’épaule d’Osman. « C’est votre droit, en tant que gar­dien. Votre grand-oncle n’a jamais vou­lu choi­sir. Il a pré­fé­ré attendre. Et main­te­nant, il n’y a plus de temps pour attendre. »

Osman regar­da le bas­sin. L’eau était noire dans la pénombre, insondable.

« La clé est dans l’eau, dit-il. Celui qui boit à la source sans soif. Je ne com­prends tou­jours pas. »

« Vous com­pren­drez quand vous y serez, dit Ferenc. Cer­taines choses ne peuvent pas être expli­quées. Elles doivent être vécues. »

Ils mar­chèrent vers le mur aux car­reaux sus­pects — celui avec la tugh­ra cachée. Sán­dor appuya sur les trois car­reaux dans le bon ordre. Le pan­neau coulissa.

L’escalier des­cen­dait dans l’obscurité.

Osman prit une grande ins­pi­ra­tion et com­men­ça à descendre.

CHA­PITRE XI — Sous le Gellért

L’escalier sem­blait ne jamais finir.

Osman des­cen­dait, une main sur le mur humide, l’autre tenant une lampe élec­trique que Sán­dor lui avait don­née. Der­rière lui, Ferenc et Hay­red­din sui­vaient en silence. Sán­dor était res­té en haut, pour mon­ter la garde.

L’air deve­nait plus chaud à mesure qu’ils des­cen­daient. Plus humide. L’odeur de soufre s’intensifiait, presque suffocante.

Puis l’escalier débou­cha sur la salle qu’Osman avait déjà vue — le ham­mam caché, avec ses colonnes et ses arcs, son bas­sin octo­go­nal au centre.

Mais cette fois, quelque chose était différent.

La salle n’était pas vide.

Herr Dok­tor Grosz se tenait près du bas­sin, entou­ré de deux hommes en cos­tume sombre. Il avait une lampe à la main et un sou­rire satis­fait sur le visage.

« Ah, Mon­sieur Fazıl Bey. Je me dou­tais que vous viendriez. »

Osman s’arrêta net. Der­rière lui, il enten­dit Ferenc jurer à voix basse.

« Com­ment êtes-vous entré ? »

« Il y a d’autres pas­sages. D’autres portes. La Confré­rie n’est pas la seule à connaître les secrets de cet endroit. » Grosz s’approcha, ses pas réson­nant sur les dalles de pierre. « Vous avez la lettre de votre grand-oncle, n’est-ce pas ? Celle qui explique com­ment ouvrir la chambre. »

« Je ne sais pas de quoi vous parlez. »

« Allons, allons. Ne me pre­nez pas pour un imbé­cile. » Grosz fit un geste, et ses deux aco­lytes s’avancèrent. « La lettre. Don­nez-la-moi, et per­sonne ne sera blessé. »

Osman ne bou­gea pas. Son esprit cal­cu­lait furieu­se­ment — deux hommes, plus Grosz, contre lui-même, Ferenc et un vieillard de soixante-dix ans. Les chances n’étaient pas bonnes.

« Pour­quoi la vou­lez-vous ? deman­da-t-il, gagnant du temps. Vous savez déjà où est la chambre. Vous n’avez qu’à l’ouvrir. »

« Si c’était aus­si simple, je l’aurais déjà fait. » Grosz gri­ma­ça. « La chambre est scel­lée. Pro­té­gée. Quelque chose empêche qui­conque d’y entrer sans… sans la clé appro­priée. Votre grand-oncle connais­sait cette clé. Il l’a écrite dans sa lettre. »

« La clé est dans l’eau, dit Osman. C’est tout ce que dit la lettre. »

Grosz le fixa un long moment, cher­chant le men­songe sur son visage.

« Vous vous moquez de moi. »

« Pas du tout. » Osman sor­tit la lettre de sa poche et la ten­dit. « Lisez vous-même. “La clé est dans l’eau. Celui qui boit à la source sans soif trou­ve­ra ce qui est caché.” C’est une énigme. Je ne la com­prends pas plus que vous. »

Grosz arra­cha la lettre et la par­cou­rut. Son visage se décomposa.

« C’est tout ? C’est tout ce qu’il a écrit ? »

« C’est tout. »

L’Allemand frois­sa le papier avec rage.

« Des siècles de recherche. Des géné­ra­tions d’hommes qui ont cher­ché ce secret. Et tout ce que nous avons, c’est une énigme de vieillard sénile ! »

« Mon grand-oncle n’était pas sénile, dit Osman cal­me­ment. Il était pru­dent. Il savait que la lettre pour­rait tom­ber en de mau­vaises mains. »

Grosz le regar­da avec une haine froide.

« Très bien. Si vous ne connais­sez pas la réponse, vous êtes inutile. » Il fit un geste à ses hommes. « Tuez-les. Tous les trois. »

Les deux aco­lytes s’avancèrent. L’un d’eux sor­tit un couteau.

Et c’est alors que les lumières s’éteignirent.

CHA­PITRE XII — Les Factions

L’obscurité fut totale pen­dant une seconde. Puis des lampes s’allumèrent — pas les lampes élec­triques, mais des flammes, des torches, por­tées par des sil­houettes qui émer­geaient de pas­sages qu’Osman n’avait pas remarqués.

Sán­dor. Madame Zorić. Le Baron Szapá­ry. Made­moi­selle Bren­ner. Et d’autres — des visages qu’Osman ne recon­nais­sait pas, des hommes et des femmes qui por­taient tous, quelque part sur leurs vête­ments, le signe des eaux.

La Confré­rie.

« Herr Dok­tor Grosz, dit Sán­dor d’une voix calme. Vous n’auriez pas dû venir ici. »

Grosz recu­la, ses hommes se regrou­pant autour de lui.

« Vous ne pou­vez rien contre moi. J’ai des pro­tec­tions. Des gens puis­sants qui… »

« Vos pro­tec­tions ne valent rien ici. » Madame Zorić s’avança, majes­tueuse dans sa robe noire. « Ceci est un lieu sacré. Un lieu pro­té­gé depuis des siècles. Et vous n’y êtes pas le bienvenu. »

Les hommes de Grosz regar­dèrent autour d’eux, éva­luant leurs chances. Ils étaient lar­ge­ment dépas­sés en nombre.

« Ceci n’est pas fini, sif­fla Grosz. Vous ne pou­vez pas gar­der ce secret éternellement. »

« Nous ne gar­dons rien, dit Hay­red­din Efen­di. Nous sommes des pro­tec­teurs. Il y a une dif­fé­rence. » Il fit un geste vers la sor­tie. « Par­tez main­te­nant. Et ne reve­nez pas. »

Grosz hési­ta. Puis, rava­geant sa digni­té, il se diri­gea vers un pas­sage laté­ral, ses hommes sur les talons.

« Nous nous rever­rons, Fazıl Bey, lan­ça-t-il par-des­sus son épaule. Et la pro­chaine fois, vos amis ne seront pas là pour vous protéger. »

Il dis­pa­rut dans l’obscurité.

Le silence retom­ba sur la salle. Puis Madame Zorić pous­sa un soupir.

« Quelle désa­gréable créa­ture. J’ai tou­jours su qu’il n’était pas vrai­ment hydrologue. »

Osman se tour­na vers les membres de la Confrérie.

« Vous étiez là depuis le début ? Vous saviez qu’il viendrait ? »

« Nous nous dou­tions, dit Sán­dor. C’est pour­quoi nous vous avons fait venir cette nuit. Pour for­cer sa main. Et pour vous mon­trer que vous n’êtes pas seul. »

Osman regar­da le bas­sin. La pierre du Pacha était tou­jours là, au fond de l’eau, attendant.

« La clé est dans l’eau, répé­ta-t-il. Celui qui boit à la source sans soif. » Il se tour­na vers Hay­red­din Efen­di. « Vous savez ce que ça signi­fie, n’est-ce pas ? »

Le vieux biblio­thé­caire hocha len­te­ment la tête.

« Je le soup­çonne. Mais je n’en suis pas cer­tain. Et c’est à vous de décou­vrir la véri­té. Pas à moi de vous la donner. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est la règle. Chaque gar­dien doit trou­ver son propre che­min. C’est ce qui nous dis­tingue de ceux comme Grosz — ceux qui veulent prendre sans com­prendre, pos­sé­der sans mériter. »

Osman s’approcha du bas­sin. L’eau était claire, trans­pa­rente. Il pou­vait voir la pierre gra­vée au fond — les carac­tères arabes, la tugh­ra du Pacha, les motifs géométriques.

Celui qui boit à la source sans soif.

Boire sans avoir soif. Faire quelque chose sans néces­si­té. Sans désir égoïste.

Une idée lui vint.

« L’eau de cette source, dit-il len­te­ment. Elle a des pro­prié­tés par­ti­cu­lières, n’est-ce pas ? Des pro­prié­tés que les gens vou­draient exploi­ter. Gué­ri­son. Conser­va­tion. Peut-être autre chose. »

« C’est ce qu’on dit », confir­ma Hayreddin.

« Et si la clé… c’était de ne pas vou­loir ces pro­prié­tés ? De boire l’eau sans cher­cher à en tirer pro­fit ? De boire… par res­pect, plu­tôt que par désir ? »

Le silence se fit dans la salle. Les membres de la Confré­rie échan­gèrent des regards.

« Votre grand-oncle serait fier », mur­mu­ra Madame Zorić.

Osman ôta sa veste, puis ses chaus­sures. Sans hési­ter davan­tage, il entra dans le bassin.

L’eau était chaude — plus chaude qu’il ne s’y atten­dait. Elle sem­blait vivante, presque, vibrant contre sa peau comme si elle le reconnaissait.

Il mar­cha vers le centre du bas­sin, là où la pierre du Pacha repo­sait au fond. L’eau lui arri­vait à la poi­trine maintenant.

Il s’agenouilla.

Il but.

L’eau n’avait pas de goût par­ti­cu­lier. Ni sou­frée ni miné­rale — juste de l’eau, pure et simple.

Mais quand Osman la but, quelque chose changea.

Pas en lui — ou peut-être en lui, il n’aurait su le dire. C’était comme si le monde s’était légè­re­ment dépla­cé, comme si une porte s’était ouverte quelque part, invi­sible mais présente.

La pierre du Pamuk bougea.

Pas phy­si­que­ment — elle res­ta exac­te­ment où elle était. Mais quelque chose en elle s’ouvrit. Les carac­tères arabes gra­vés sur sa sur­face se mirent à luire fai­ble­ment, d’une lumière bleu­tée qui n’avait rien de naturel.

Osman recu­la ins­tinc­ti­ve­ment. L’eau autour de lui sem­bla frémir.

« N’ayez pas peur. » La voix de Hay­red­din Efen­di réson­nait étran­ge­ment dans la salle voû­tée. « C’est nor­mal. C’est ce qui est cen­sé se passer. »

La lumière s’intensifia. Puis, len­te­ment, la pierre com­men­ça à s’enfoncer dans le fond du bas­sin, révé­lant une ouver­ture — un pas­sage qui des­cen­dait encore plus profondément.

Osman regar­da le trou noir qui venait d’apparaître. De l’eau s’y écou­lait dou­ce­ment, dis­pa­rais­sant dans les ténèbres.

« La chambre du Pacha, mur­mu­ra Ferenc. Per­sonne ne l’a ouverte depuis… je ne sais pas depuis quand. »

« Depuis 1686, dit Sán­dor. Depuis que le Pacha Abdur­rah­man Abdi l’a scellée. »

Osman hési­ta au bord de l’ouverture. L’obscurité en des­sous sem­blait abso­lue, impénétrable.

« Je dois descendre ? »

« C’est votre droit, dit Hay­red­din. Votre choix. Vous pou­vez refer­mer la pierre et lais­ser le secret enfoui. Ou vous pou­vez des­cendre et voir ce que vos ancêtres ont pro­té­gé pen­dant des siècles. »

Osman pen­sa à son grand-oncle Ibra­him, qui n’avait jamais vou­lu choi­sir. À son père, qui ne lui avait jamais par­lé de la Confré­rie. À tous ces hommes qui avaient gar­dé ce secret sans jamais savoir ce qu’ils gar­daient vraiment.

Il pen­sa à Grosz, qui vou­lait prendre sans comprendre.

Il pen­sa à la lettre : « L’eau coule vers le bas. Mais elle peut aus­si remonter. »

Il prit une grande ins­pi­ra­tion et des­cen­dit dans l’ouverture.

Le pas­sage était étroit, à peine assez large pour un homme. L’eau cou­lait le long des parois, tiède et constante. Osman des­cen­dit à tâtons, les pieds glis­sant sur la pierre humide.

Puis le pas­sage s’élargit, et il débou­cha dans une chambre.

C’était une petite salle cir­cu­laire, entiè­re­ment revê­tue de car­reaux de faïence bleue — de la faïence d’Iznik, recon­nut Osman, la même qui ornait les mos­quées de Constan­ti­nople. Au centre, un bas­sin minus­cule, à peine plus grand qu’une vasque. Et dans ce bas­sin, une source.

L’eau jaillis­sait du fond avec une force tran­quille, bouillon­nant légè­re­ment avant de s’écouler par un canal qui dis­pa­rais­sait dans le mur. C’était la source ori­gi­nelle — celle dont toutes les autres dérivaient.

Sur les murs, des ins­crip­tions. Des cen­taines d’inscriptions, en arabe, en latin, en hébreu, en grec, en hon­grois. Des noms, des dates, des for­mules. Et au-des­sus de la source, une plaque de métal gra­vée en turc ottoman :

Ici repose ce qui ne doit pas mou­rir. Ce qui a été confié aux eaux. Que le gar­dien pro­tège, mais ne pos­sède pas. Que le sage com­prenne, mais ne révèle pas. L’eau est la mémoire. L’eau est la vie. L’eau est la promesse.

Osman s’approcha de la source. L’eau qui en jaillis­sait avait quelque chose d’hypnotique — une clar­té par­faite, une pure­té qui sem­blait impossible.

Il ten­dit la main et la plon­gea dans l’eau.

Une sen­sa­tion le tra­ver­sa. Pas de la dou­leur — quelque chose d’autre. Comme si des mil­liers de sou­ve­nirs, des mil­liers de vies, s’étaient sou­dain pres­sés contre sa conscience.

Il vit des images — le Pacha Abdur­rah­man Abdi scel­lant la chambre, des sol­dats habs­bour­geois mon­tant la garde, des hommes et des femmes en robes sombres qui venaient boire à la source au fil des siècles.

Puis les images changèrent.

Il vit son grand-oncle Ibra­him. Jeune — trente ans peut-être. Debout dans une rue de Constan­ti­nople. 1895 ou 1896, à en juger par les vête­ments. Et devant lui, un homme à genoux. Un Armé­nien, com­prit Osman sans savoir com­ment il le savait. L’homme sup­pliait. Ibra­him ne bou­geait pas.

Der­rière Ibra­him, des sol­dats. Des irré­gu­liers. Ils atten­daient un signe.

Ibra­him détour­na les yeux. Sim­ple­ment. Il détour­na les yeux et s’éloigna.

Les sol­dats avancèrent.

Osman vou­lut reti­rer sa main de l’eau, mais il ne pou­vait pas. Les images conti­nuaient, impitoyables.

Il vit un autre Fazıl — son arrière-grand-père, peut-être, ou un ancêtre plus loin­tain. Cet homme-là ne détour­nait pas les yeux. Il ten­dait la main. Il rece­vait de l’argent. Beau­coup d’argent. Et en échange, il don­nait quelque chose — un fla­con d’eau. D’eau de la source.

Il a ven­du, com­prit Osman. L’un des gar­diens a vendu.

L’acheteur était un homme en uni­forme autri­chien. L’année était 1848, peut-être. La révo­lu­tion hon­groise. L’eau avait ser­vi à quelque chose — Osman ne voyait pas quoi exac­te­ment, mais il sen­tait la mort, la tra­hi­son, des hommes pen­dus à des gibets.

Les images s’accélérèrent. D’autres gar­diens. D’autres com­pro­mis­sions. Un Fazıl qui avait bu pour connaître les secrets d’un rival com­mer­cial. Un autre qui avait lais­sé mou­rir un homme en refu­sant de par­ta­ger l’eau qui aurait pu le sau­ver. Un autre encore qui avait sim­ple­ment… oublié. Pen­dant vingt ans, il n’était pas des­cen­du. Il avait vécu sa vie, heu­reux, igno­rant, pen­dant que la source attendait.

Et entre ces ombres, d’autres images — des gar­diens qui avaient tenu bon, qui avaient pro­té­gé, qui avaient sacri­fié. Mais Osman ne par­ve­nait plus à les voir clai­re­ment. Les échecs étaient plus nets. Les tra­hi­sons plus vives.

La source ne fil­trait pas. Elle mon­trait tout. Le bien et le mal. La fidé­li­té et la lâche­té. Les moments de gran­deur et les petites cor­rup­tions quotidiennes.

Osman reti­ra sa main.

Il trem­blait. L’eau dégou­li­nait de ses doigts, tiède et innocente.

Il com­prit.

L’eau de cette source ne gué­ris­sait pas. Elle ne conser­vait pas. Elle se sou­ve­nait. Elle gar­dait la mémoire de tous ceux qui y avaient bu — leurs pen­sées, leurs connais­sances, leurs secrets. C’était une biblio­thèque vivante, un dépôt de sagesse accu­mu­lée depuis des millénaires.

Mais c’était aus­si un miroir. Un miroir qui ne men­tait pas.

Et Osman venait de voir ce que sa lignée avait vrai­ment été. Pas des héros. Pas des saints. Des hommes. Avec leurs fai­blesses, leurs lâche­tés, leurs moments de bas­sesse. Des hommes qui avaient par­fois tra­hi le ser­ment qu’ils étaient cen­sés garder.

Et moi ? pen­sa-t-il. Qu’est-ce que je ferai ? Qu’est-ce que je suis capable de faire ?

Il n’avait pas de réponse.

Il remon­ta len­te­ment, l’esprit encore vibrant des échos de ce qu’il avait vu. L’image de son grand-oncle — ce vieil homme doux dont il gar­dait un sou­ve­nir flou — détour­nant les yeux pen­dant qu’on mas­sa­crait un inno­cent. Cette image ne le quit­te­rait plus.

Les membres de la Confré­rie l’attendaient autour du bas­sin. Leurs visages étaient graves, attentifs.

« Vous avez vu », dit Hay­red­din Efen­di. Ce n’était pas une question.

« Oui. »

« Et vous com­pre­nez pour­quoi nous gar­dons ce secret. »

Osman hési­ta. La réponse qu’on atten­dait de lui était simple : oui, le savoir est dan­ge­reux, il faut le pro­té­ger. Mais ce n’était pas ce qu’il ressentait.

« Je com­prends pour­quoi vous le gar­dez, dit-il len­te­ment. Mais je ne suis pas sûr que vous ayez raison. »

Un silence tom­ba sur la salle. Madame Zorić fron­ça les sour­cils. Sán­dor échan­gea un regard avec Hayreddin.

« Que vou­lez-vous dire ? » deman­da le vieil bibliothécaire.

« J’ai vu des choses. Des gar­diens qui ont tra­hi. Des Fazıl qui ont ven­du, qui ont détour­né les yeux, qui ont oublié. » Osman sor­tit du bas­sin, l’eau dégou­li­nant de ses vête­ments. « Le secret n’est pas si bien gar­dé que ça. Il fuit. Il a tou­jours fui. Et pen­dant qu’on le garde, des gens meurent qui auraient pu être sauvés. »

« C’est le prix, dit Madame Zorić. Le prix de la protection. »

« Mais qui décide que ce prix est juste ? » Osman la regar­da dans les yeux. « Vous ? Moi ? Mon grand-oncle qui détour­nait les yeux pen­dant les massacres ? »

Per­sonne ne répondit.

« Je ne dis pas que Grosz a rai­son, pour­sui­vit Osman. Il veut prendre, pos­sé­der, uti­li­ser. C’est dif­fé­rent. Mais… » Il cher­cha ses mots. « Gar­der n’est pas inno­cent non plus. Gar­der, c’est aus­si choi­sir qui vit et qui meurt. C’est aus­si du pouvoir. »

Hay­red­din Efen­di hocha len­te­ment la tête.

« Votre grand-oncle disait la même chose, à la fin. C’est pour ça qu’il n’a jamais vou­lu choi­sir. Il avait peur de ce que son choix révé­le­rait de lui. »

« Et main­te­nant c’est à moi de choisir. »

« Oui. »

Osman regar­da le bas­sin. La pierre du Pacha avait repris sa place, scel­lant de nou­veau l’entrée de la chambre. Comme si rien ne s’était passé.

Mais quelque chose avait chan­gé. En lui.

Il savait main­te­nant que la lignée des Fazıl n’était pas une chaîne de héros. C’était une chaîne d’hommes faillibles, qui avaient fait de leur mieux — et par­fois, leur mieux n’avait pas suffi.

Et il était le der­nier maillon.

« Je vais res­ter, dit-il fina­le­ment. Pour l’instant. Pas parce que je crois que gar­der est juste. Mais parce que je ne sais pas encore ce qui serait mieux. »

Ce n’était pas la réponse qu’ils atten­daient. Mais c’était la seule qu’il pou­vait donner.

Lire la suite…

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CHA­PITRE VII — Le Lift-Boy disparaît

Pamuk des­cen­dit l’escalier de ser­vice — pas le grand esca­lier de marbre, pas le pater­nos­ter, mais un esca­lier étroit, dis­si­mu­lé der­rière une porte de ser­vice que per­sonne n’utilisait jamais.

Osman le sui­vit, de plus en plus intri­gué. Le chat sem­blait savoir exac­te­ment où il allait. Il des­cen­dait avec l’assurance d’un guide, s’arrêtant par­fois pour véri­fier que l’humain suivait.

Ils pas­sèrent le rez-de-chaus­sée. Puis le sous-sol. Puis un niveau encore plus bas — un niveau qui n’apparaissait sur aucun plan offi­ciel de l’hôtel.

L’escalier débou­cha sur un cou­loir. L’air était chaud et humide, char­gé d’une odeur de soufre. Des tuyaux cou­raient le long des murs, cer­tains modernes, d’autres visi­ble­ment anciens — des conduits de terre cuite qui auraient pu dater du XVIe siècle.

Le chat s’arrêta devant une porte.

C’était une porte ordi­naire — du bois, une poi­gnée de cuivre, rien de remar­quable. Mais sur le cham­branle, à peine visible dans la pénombre, il y avait un sym­bole gra­vé. Une tugh­ra sty­li­sée, entre­la­cée avec quelque chose qui res­sem­blait à des vagues.

Le signe des eaux.

Osman pous­sa la porte. Elle s’ouvrit sans résistance.

Der­rière, une salle. Petite, voû­tée, éclai­rée par une unique ampoule élec­trique qui pen­dait du pla­fond. Et au centre de la salle, assis sur une chaise, les yeux ban­dés et les mains liées, Ferenc le lift-boy.

« Ferenc ! »

Le jeune homme leva la tête.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? C’est vous ? »

Osman se pré­ci­pi­ta pour défaire ses liens. Les cordes étaient ser­rées mais pas cruel­le­ment — on avait vou­lu rete­nir Ferenc, pas le blesser.

« Que s’est-il pas­sé ? Qui vous a fait ça ? »

« Je ne sais pas. » Ferenc se frot­ta les poi­gnets. « Quelqu’un m’a attra­pé hier soir, près du pater­nos­ter. On m’a mis quelque chose sur le visage — du chlo­ro­forme, je sup­pose — et je me suis réveillé ici. Les yeux bandés. »

« Vous n’avez rien vu ? Rien entendu ? »

« Des voix. En alle­mand, prin­ci­pa­le­ment. Et quelques mots en hon­grois. Ils par­laient du Pro­to­cole. Ils disaient que le temps pres­sait, que “l’Ottoman” allait tout gâcher. »

L’Ottoman. C’était lui. Ils par­laient de lui.

« Pour­quoi vous ? deman­da Osman. Pour­quoi vous enlever ? »

Ferenc hési­ta. Dans la lumière bla­farde, son visage sem­blait plus vieux, plus grave.

« Parce que je sais des choses. Des choses que je n’aurais pas dû apprendre. » Il regar­da Osman dans les yeux. « Je suis né dans cet hôtel, Mon­sieur Fazıl Bey. Ma mère était femme de chambre. Mon père… mon père était quelqu’un d’important, autre­fois. Quelqu’un qui connais­sait les secrets du Gellért. »

« Qui était votre père ? »

« Un homme qui citait Witt­gen­stein avant que Witt­gen­stein ne soit publié. » Ferenc sou­rit tris­te­ment. « Un homme qui croyait que le silence était la seule réponse hon­nête à cer­taines ques­tions. Il est mort quand j’avais douze ans. Mais avant de mou­rir, il m’a mon­tré quelque chose. Les gale­ries. Les vraies gale­ries. Celles qui passent sous les bains, sous le Danube, jusqu’aux bains Rudas. »

Osman sen­tit son cœur s’accélérer. Les gale­ries. Les pas­sages secrets. Tout ce que Kirá­ly avait sug­gé­ré, tout ce que Hay­red­din Efen­di avait lais­sé entendre.

« Vous pou­vez me les montrer ? »

Ferenc hocha la tête.

« C’est ce qu’ils vou­laient, je pense. Que je les guide. Mais je ne dirai rien à des gens qui m’enlèvent et me ligotent. » Il se leva, un peu chan­ce­lant. « Vous, c’est dif­fé­rent. Vous êtes celui que nous atten­dions. Le chat vous a trou­vé — c’est bon signe. Les chats blancs ne se trompent jamais. »

Le chat Pamuk, assis près de la porte, les regar­dait avec une satis­fac­tion évidente.

« Com­ment sor­tir d’ici ? »

« Par là. » Ferenc dési­gna une autre porte, à demi dis­si­mu­lée der­rière des tuyaux. « Elle mène aux bains. À l’ancienne par­tie — celle que per­sonne ne visite. »

Ils sor­tirent par la porte déro­bée et s’enfoncèrent dans un dédale de cou­loirs. L’air deve­nait de plus en plus chaud, de plus en plus humide. On enten­dait le bruit de l’eau qui cou­lait quelque part, sou­ter­raine, éternelle.

Puis le cou­loir s’élargit, et Osman vit quelque chose qui lui cou­pa le souffle.

Une salle. Immense. Voû­tée. Avec des colonnes sculp­tées, des arcs en ogive, et au centre, un bas­sin octo­go­nal d’où mon­tait une vapeur légère. La lumière entrait par des ocu­li per­cés dans la voûte — des étoiles de lumière, comme aux bains Rudas.

C’était un ham­mam. Un vrai ham­mam otto­man, intact, oublié, magnifique.

« Com­ment est-ce pos­sible ? mur­mu­ra Osman. Le Gel­lért date de 1918… »

« Le Gel­lért a été construit par-des­sus, dit Ferenc. Mais ceci exis­tait avant. Bien avant. » Il s’approcha du bas­sin. « Mon père m’a ame­né ici une fois. Il m’a dit que c’était le cœur de tout. L’endroit où le Pro­to­cole a été signé. L’endroit où… quelque chose a été scellé. »

Osman s’avança vers le bas­sin. L’eau était claire, par­fai­te­ment trans­pa­rente mal­gré la vapeur. Et au fond, visible à tra­vers l’eau, il y avait une pierre. Une grande pierre plate, gra­vée de carac­tères arabes.

La pierre du Pacha.

« C’est là, dit Ferenc. Sous cette pierre. C’est ce qu’ils cherchent tous. Ce que la Confré­rie garde depuis des siècles. »

Osman contem­pla la pierre. Tout conver­geait vers ce point. La lettre dans sa poche. Les dis­pa­ri­tions. Les aver­tis­se­ments. Et main­te­nant, cette salle oubliée, ce bas­sin, cette pierre qui atten­dait depuis 1686.

« Je ne suis pas prêt, dit-il. Je ne sais même pas ce que je suis cen­sé faire. »

« Vous êtes plus prêt que vous ne le pen­sez. » Une voix. Der­rière eux.

Osman se retourna.

Sán­dor, le pré­po­sé aux ser­viettes, se tenait dans l’ombre d’une colonne. Il avait tro­qué son uni­forme contre une robe simple, sombre. Et à côté de lui, Hay­red­din Efen­di, le vieux bibliothécaire.

« Il est temps d’ouvrir la lettre, dit Sán­dor. Il est temps de savoir. »

CHA­PITRE VIII — Gerbaud

Osman refu­sa.

Pas par obs­ti­na­tion, ni par peur — mais parce qu’il avait besoin de réflé­chir. De com­prendre. D’assembler les pièces avant de faire un choix irréversible.

« Je lirai cette lettre quand je serai prêt, dit-il. Pas avant. Et cer­tai­ne­ment pas parce que vous me le demandez. »

Sán­dor et Hay­red­din Efen­di échan­gèrent un regard. Il y avait de la sur­prise dans leurs yeux — et peut-être du respect.

« Votre grand-oncle aurait dit la même chose, mur­mu­ra Hay­red­din. Il n’aimait pas qu’on le presse. »

« Je ne suis pas mon grand-oncle. »

« Non. Vous êtes vous. Et c’est peut-être exac­te­ment ce dont nous avons besoin. »

Ils remon­tèrent par les gale­ries, Ferenc en tête, le chat Pamuk fer­mant la marche comme une sen­ti­nelle vigi­lante. Per­sonne ne par­la. Le silence des sou­ter­rains était trop pré­sent, trop chargé.

Quand ils émer­gèrent dans les sous-sols du Gel­lért, l’aube poin­tait. Osman avait pas­sé la nuit sous terre sans s’en rendre compte.

« Repo­sez-vous, dit Sán­dor. Réflé­chis­sez. Mais ne tar­dez pas trop. Les autres — ceux qui ont enle­vé Ferenc — ne res­te­ront pas inactifs. »

« Qui sont-ils ? »

« Des gens qui veulent ce que pro­tège la pierre. Des gens prêts à tout pour l’obtenir. » Sán­dor hési­ta. « L’Allemand — Grosz — fait par­tie d’eux. Il y en a d’autres. Dans cet hôtel et ailleurs. »

Osman hocha la tête. Il était trop fati­gué pour poser d’autres questions.

Il remon­ta à sa chambre, s’effondra sur le lit, et dor­mit jusqu’à midi.

Quand il se réveilla, il avait faim. Et il avait besoin d’air — d’autre chose que les cou­loirs du Gel­lért, les regards enten­dus, l’atmosphère de conspi­ra­tion qui impré­gnait chaque mur.

Il déci­da d’aller à la pâtis­se­rie Gerbaud.

Nigel lui en avait par­lé — « la meilleure pâtis­se­rie de Buda­pest, peut-être d’Europe, vous devez abso­lu­ment goû­ter leur Dobos tor­ta ». Osman n’avait jamais eu le temps d’y aller. Aujourd’hui sem­blait le bon moment.

Il tra­ver­sa le pont vers Pest, mar­chant d’un pas déli­bé­ré. Le Danube brillait sous le soleil d’hiver. Les tram­ways pas­saient dans un cli­que­tis métal­lique. Buda­pest vivait sa vie nor­male, indif­fé­rente aux secrets enfouis sous ses bains.

La pâtis­se­rie Ger­baud occu­pait un angle de la Vörös­mar­ty tér. C’était un éta­blis­se­ment d’une élé­gance sur­an­née — boi­se­ries, lustres de cris­tal, vitrines regor­geant de gâteaux aux noms impro­non­çables. Des dames en four­rure pre­naient le thé. Des mes­sieurs lisaient des jour­naux. L’atmosphère était celle d’un monde qui n’avait pas encore réa­li­sé qu’il avait disparu.

Osman com­man­da un café — ils n’avaient pas de café turc, il accep­ta un mok­ka — et un Dobos tor­ta. Il s’installa près de la fenêtre et sor­tit la lettre de sa poche.

Il la posa sur la table, à côté de la pièce d’échecs. La dame blanche et l’enveloppe cache­tée. Deux mys­tères. Deux clés.

Il contem­pla le sceau. Ce rouge sombre qui sem­blait vivant. Cette tugh­ra qui n’en était pas tout à fait une.

« Vous allez enfin l’ouvrir ? »

Osman leva les yeux.

Le joueur d’échecs se tenait devant sa table. L’homme insi­gni­fiant aux yeux trop intenses. Il por­tait un cos­tume gris, par­fai­te­ment ano­nyme, et tenait un cha­peau à la main.

« Puis-je m’asseoir ? »

Ce n’était pas vrai­ment une ques­tion. L’homme s’assit avant qu’Osman pût répondre.

« Vous m’avez lais­sé cette pièce, dit Osman. La dame blanche. »

« En effet. » L’homme ne sou­riait pas. « Un rap­pel. La dame est tou­jours en dan­ger dans une par­tie d’échecs. C’est la pièce la plus puis­sante, mais aus­si la plus vul­né­rable. Comme vous. »

« Qui êtes-vous ? »

« Quelqu’un qui observe. Quelqu’un qui attend. » L’homme sor­tit de sa poche un cava­lier noir. « J’appartiens à une fac­tion de la Confré­rie. Pas celle de Sán­dor et du vieux biblio­thé­caire. Pas celle de l’Allemand non plus. Une troi­sième voie. »

« Com­bien de fac­tions y a‑t-il ? »

« Trop. C’est le pro­blème avec les socié­tés secrètes — elles finissent tou­jours par se divi­ser. » L’homme posa le cava­lier sur la table, à côté de la dame. « Les Gar­diens veulent que le secret reste enfoui pour tou­jours. Les Révé­la­teurs veulent l’exhumer et l’utiliser. Et nous… nous vou­lons sim­ple­ment comprendre. »

« Com­prendre quoi ? »

« Ce qui dort sous la pierre du Pacha. » L’homme se pen­cha en avant. « Per­sonne ne sait vrai­ment ce que c’est. Le Pro­to­cole parle d’un “dépôt sacré”, d’une “eau qui n’est pas de l’eau”, d’un “gar­dien qui ne meurt pas”. Des méta­phores, peut-être. Ou autre chose. »

Osman regar­da la lettre. Puis l’homme. Puis la lettre encore.

« Pour­quoi me dire tout cela ? »

« Parce que vous allez devoir choi­sir. Les Gar­diens vous veulent de leur côté. Les Révé­la­teurs essaie­ront de vous voler la lettre — ou pire. Et moi… » L’homme haus­sa les épaules. « Je vous offre une alter­na­tive. Ouvrez la lettre. Décou­vrez ce qu’elle contient. Et ensuite, déci­dez par vous-même ce qu’il convient de faire. »

« C’est ce que je comp­tais faire de toute façon. »

« Je sais. C’est pour­quoi je vous parle. » L’homme se leva. « Un conseil : ne faites confiance à per­sonne. Pas même à ceux qui pré­tendent être vos amis. Dans cette par­tie, tout le monde a son propre jeu. »

Il posa quelques pièces sur la table pour payer l’addition qu’Osman n’avait pas encore reçue.

« Nous nous rever­rons, Osman Fazıl Bey. Quand vous aurez lu ce que votre grand-oncle vou­lait vous dire. »

Et il par­tit, se fon­dant dans la foule de la pâtis­se­rie comme s’il n’avait jamais été là.

Osman res­ta seul avec son café froid, son gâteau intact, et deux pièces d’échecs sur la nappe.

Il regar­da la lettre.

Puis, len­te­ment, déli­bé­ré­ment, il bri­sa le sceau.

Le papier était fin, jau­ni par le temps. L’écriture était en turc otto­man — cette belle cal­li­gra­phie que les jeunes Turcs avaient abo­lie en même temps que l’Empire.

Mon cher Osman,

Si tu lis ces lignes, c’est que je suis mort et que le monde que nous connais­sions n’existe plus. Je ne m’excuserai pas pour le far­deau que je te lègue — tu es un Fazıl, et les Fazıl ont tou­jours por­té des fardeaux.

Tu es désor­mais le gar­dien dési­gné de la Confré­rie des Eaux Vives. Ce titre ne signi­fie pas ce que tu crois. Nous ne gar­dons pas un tré­sor, ni un docu­ment, ni même un secret au sens ordi­naire du mot. Nous gar­dons une promesse.

En 1686, le der­nier Pacha de Buda a conclu un accord avec les Habs­bourg. Il a accep­té de par­tir — mais pas sans lais­ser quelque chose der­rière lui. Quelque chose que les Otto­mans avaient décou­vert dans les sources ther­males de Buda. Quelque chose que per­sonne ne devait pos­sé­der, mais que per­sonne ne devait non plus détruire.

La pierre du Pacha scelle une chambre. Dans cette chambre, il y a une source — la source ori­gi­nelle, celle dont toutes les autres dérivent. Son eau a des pro­prié­tés que je ne sau­rais décrire. Je les ai vues de mes propres yeux, une fois, quand mon père m’y a emme­né. Et j’ai com­pris pour­quoi elle devait res­ter cachée.

La clé pour ouvrir la chambre est dans l’eau. Ces mots sont une énigme que tu devras résoudre toi-même. Je ne peux pas te la don­ner direc­te­ment — c’est une des règles de la Confré­rie. Chaque gar­dien doit trou­ver son propre chemin.

Méfie-toi de ceux qui te paraî­tront les plus ami­caux. Fais confiance à ceux qui semblent n’avoir aucune rai­son de t’aider. Et sou­viens-toi tou­jours : l’eau coule vers le bas. Mais elle peut aus­si remonter.

Ton grand-oncle qui t’aimait, Ibra­him Fazıl Pamuk

Osman relut la lettre trois fois. Puis il la replia soi­gneu­se­ment et la ran­gea dans sa poche, à côté des pièces d’échecs.

La clé est dans l’eau.

Il ne com­pre­nait pas. Pas encore. Mais il avait le sen­ti­ment que le moment de com­prendre approchait.

Il quit­ta le Ger­baud et mar­cha vers le Danube. Le fleuve cou­lait, imper­tur­bable, vers la mer Noire. Vers Constan­ti­nople. Vers tout ce qu’il avait perdu.

Mais peut-être — peut-être — vers tout ce qu’il était sur le point de trouver.

CHA­PITRE IX — Le Parlement

La clé est dans l’eau.

Osman tour­na et retour­na cette phrase dans sa tête pen­dant deux jours. Il prit les eaux au Gel­lért, obser­vant chaque car­reau, chaque cana­li­sa­tion, chaque reflet. Il retour­na aux bains Rudas, scru­tant les bas­sins comme s’ils allaient lui livrer leurs secrets. Rien.

La clé était peut-être lit­té­rale — un objet métal­lique immer­gé quelque part. Ou méta­pho­rique — une connais­sance, une com­pré­hen­sion, quelque chose qu’on ne trou­vait qu’en « plon­geant » dans le mys­tère. Ou les deux à la fois, comme sou­vent avec les énigmes ottomanes.

Le troi­sième jour, Osman déci­da de chan­ger d’approche. L’archiviste Fekete avait tra­vaillé au Par­le­ment. Il avait consul­té des docu­ments sur l’occupation otto­mane de Buda. Peut-être y avait-il là quelque chose — un indice, une piste, un fil à tirer.

Le Par­le­ment hon­grois se dres­sait au bord du Danube comme un défi à la modes­tie. C’était un bâti­ment déme­su­ré, néo-gothique jusqu’à l’absurde, héris­sé de flèches et de clo­che­tons, conçu pour impres­sion­ner et pour durer. Les Hon­grois l’avaient construit au tour­nant du siècle, quand ils croyaient encore que leur royaume exis­te­rait pour l’éternité. L’éternité avait duré dix-huit ans.

Osman se pré­sen­ta à l’entrée des visi­teurs, son fez bien visible sur sa tête. Le garde le regar­da avec une sur­prise mal dissimulée.

« Je sou­haite consul­ter les archives », dit Osman en allemand.

Le garde ne par­lait pas alle­mand. Ou fai­sait sem­blant de ne pas le par­ler. Après quelques minutes de pan­to­mime labo­rieuse, un fonc­tion­naire fut appe­lé — un petit homme chauve aux lunettes rondes qui sem­blait per­pé­tuel­le­ment inquiet.

« Les archives sont fer­mées au public », dit le fonctionnaire.

« Je suis cher­cheur. » Osman impro­vi­sa. « Je tra­vaille sur l’histoire de l’occupation otto­mane de Buda. L’université de Constan­ti­nople m’a mandaté. »

L’université de Constan­ti­nople. Elle n’existait plus vrai­ment, mais le fonc­tion­naire ne pou­vait pas le savoir. Le mot « uni­ver­si­té » eut l’effet escomp­té — le petit homme se déten­dit légèrement.

« Vous avez des papiers ? »

Osman n’avait pas de papiers. Il avait un cos­tume anglais, un fez otto­man, et un aplomb culti­vé dans les anti­chambres du Grand Vizir.

« Mes papiers sont à l’hôtel. Je peux vous les faire par­ve­nir. En atten­dant, puis-je sim­ple­ment consul­ter les registres ? Je cherche des docu­ments très spécifiques. »

Le fonc­tion­naire hési­ta. Puis, peut-être impres­sion­né par le fez ou par l’assurance d’Osman, il céda.

« Sui­vez-moi. »

Les archives du Par­le­ment occu­paient un sous-sol laby­rin­thique, rem­pli d’étagères qui mon­taient jusqu’au pla­fond. Des mil­liers de docu­ments — décrets, trai­tés, cor­res­pon­dances — dor­maient là dans une odeur de papier ancien et de poussière.

« Que cher­chez-vous exac­te­ment ? » deman­da le fonctionnaire.

« Les docu­ments consul­tés récem­ment par M. Fekete. L’archiviste. »

Le fonc­tion­naire pâlit visiblement.

« Vous connais­siez M. Fekete ? »

« De répu­ta­tion. J’ai appris sa… dis­pa­ri­tion. Je pour­suis ses recherches. »

Le men­songe était plau­sible. Le fonc­tion­naire hocha la tête, visi­ble­ment sou­la­gé de ne pas avoir à expli­quer l’inexplicable.

« M. Fekete consul­tait les docu­ments de la période 1680–1690. La fin de l’occupation otto­mane. Je peux vous mon­trer les dos­siers qu’il a demandés. »

Il gui­da Osman vers une sec­tion recu­lée des archives. Les dos­siers étaient empi­lés sur une table — Fekete n’avait appa­rem­ment pas eu le temps de les ran­ger avant de disparaître.

« Je vous laisse tra­vailler. Appe­lez si vous avez besoin de quelque chose. »

Le fonc­tion­naire s’éloigna. Osman res­ta seul avec les papiers de l’archiviste disparu.

Les docu­ments étaient en latin, en alle­mand, en hon­grois — et quelques-uns en turc otto­man. Osman par­cou­rut les pages jau­nies, cher­chant il ne savait quoi. Des rap­ports mili­taires. Des inven­taires de biens confis­qués. Des cor­res­pon­dances diplomatiques.

Puis il trou­va quelque chose.

Une lettre, datée de sep­tembre 1686, quelques jours avant la red­di­tion de Buda. Elle était signée du Pacha Abdur­rah­man Abdi et adres­sée à un cer­tain « Com­man­deur K. » — pro­ba­ble­ment un offi­cier habsbourgeois.

Osman tra­dui­sit men­ta­le­ment le turc ottoman :

Hono­rable Commandeur,

Confor­mé­ment à notre accord, je vous confirme que le dépôt a été scel­lé dans le lieu conve­nu. Seuls ceux qui portent le signe des eaux pour­ront y accé­der. La clé n’est pas un objet — elle est une com­pré­hen­sion. Celui qui boit à la source sans soif trou­ve­ra ce qui est caché.

Que cette pro­messe lie nos peuples au-delà des guerres et des empires.

Abdur­rah­man Abdi Pacha

Celui qui boit à la source sans soif.

Osman relut la phrase plu­sieurs fois. C’était une énigme dans l’énigme. Boire sans soif — faire quelque chose sans néces­si­té, sans désir ? Ou boire quelque chose qui n’était pas des­ti­né à être bu ?

Il nota la phrase dans un car­net et pour­sui­vit sa lecture.

Un autre docu­ment atti­ra son atten­tion. C’était un plan — un plan des bains de Buda, daté de 1687, juste après la recon­quête habs­bour­geoise. Le plan mon­trait les bains Rudas, les bains Kirá­ly, et un troi­sième ensemble de bains, mar­qué sim­ple­ment « B.G. » — des bains qui n’apparaissaient sur aucune carte moderne.

B.G. Bains du Gel­lért ? Non, c’était impos­sible — le Gel­lért n’existait pas en 1687.

Mais peut-être que quelque chose exis­tait à cet empla­ce­ment. Quelque chose de plus ancien.

Osman exa­mi­na le plan de plus près. Les bains « B.G. » étaient situés au pied de la col­line Gel­lért, près du Danube. Exac­te­ment là où l’hôtel Gel­lért se trou­vait aujourd’hui. Et sur le plan, une anno­ta­tion à l’encre rouge : « Scel­lé par ordre du Com­man­deur. Accès interdit. »

C’était donc cela. Les bains secrets que Ferenc lui avait mon­trés — le ham­mam caché sous le Gel­lért — exis­taient déjà au XVIIe siècle. Les Habs­bourg les avaient scel­lés, construi­sant par-des­sus au fil des siècles, jusqu’à ce que l’hôtel Gel­lért les recouvre com­plè­te­ment en 1918.

Mais pour­quoi les scel­ler ? Que protégeaient-ils ?

Osman allait pour­suivre sa lec­ture quand il remar­qua quelque chose. Le dos­sier était incom­plet. Des pages avaient été arra­chées — les bords déchi­rés étaient encore visibles dans la reliure.

Il appe­la le fonctionnaire.

« Ces docu­ments — il manque des pages. »

Le fonc­tion­naire exa­mi­na le dos­sier et pâlit de nouveau.

« C’est impos­sible. Les archives sont sécu­ri­sées. Per­sonne ne peut… »

« Quelqu’un l’a fait. Récem­ment, à en juger par la fraî­cheur des déchi­rures. » Osman fixa le petit homme. « Qui d’autre a consul­té ces docu­ments depuis la dis­pa­ri­tion de M. Fekete ? »

Le fonc­tion­naire hési­ta. Son front se cou­vrit de sueur.

« Je… je ne suis pas auto­ri­sé à… »

« Un nom. C’est tout ce que je demande. »

Le silence s’étira. Puis le fonc­tion­naire céda.

« Un Alle­mand. Herr Dok­tor Grosz. Il est venu il y a trois jours. Avec une auto­ri­sa­tion du minis­tère. Je n’ai pas pu refuser. »

Grosz. Évi­dem­ment.

Osman remer­cia le fonc­tion­naire et quit­ta les archives. En sor­tant du Par­le­ment, il eut la cer­ti­tude d’être sui­vi. Une sil­houette, dans la foule — tou­jours à la même dis­tance, tou­jours juste au bord de son champ de vision.

Il accé­lé­ra le pas. La sil­houette accé­lé­ra aussi.

Il tour­na brus­que­ment dans une ruelle. La sil­houette suivit.

Osman s’arrêta net et fit volte-face.

La ruelle était vide.

Il res­ta un moment immo­bile, le cœur bat­tant. Puis il reprit sa marche vers le Gel­lért, jetant des regards par-des­sus son épaule.

Per­sonne.

Mais le sen­ti­ment d’être obser­vé ne le quit­ta pas.

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Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 4 à 6

 

CHA­PITRE IV — Le Congrès

« Vous devez abso­lu­ment venir », dit Nigel Ashworth-Pennington.

C’était le troi­sième jour d’Osman au Gel­lért, et l’hydrologue bri­tan­nique avait adop­té l’Ottoman avec l’enthousiasme d’un gol­den retrie­ver décou­vrant un nou­veau maître. Il l’attendait chaque matin aux bains, le rejoi­gnait pour le déjeu­ner, et lui expo­sait ses théo­ries sur la plom­be­rie romaine avec une pas­sion qui ne fai­blis­sait jamais.

« Le Congrès Inter­na­tio­nal sur les Eaux Ther­males, pour­sui­vit Nigel. Ma com­mu­ni­ca­tion est cet après-midi. “Les sys­tèmes de cana­li­sa­tion otto­mans à Buda : une rééva­lua­tion.” Vous êtes Otto­man ! Votre pré­sence serait une cau­tion extraordinaire. »

Osman n’avait aucune envie d’assister à un congrès sur la plom­be­rie. Mais Nigel était sin­cère, et la sin­cé­ri­té était une qua­li­té rare dans le monde actuel. Et puis, Osman n’avait rien d’autre à faire.

« Très bien, dit-il. Je viendrai. »

Le Congrès se tenait dans une salle de confé­rence du Gel­lért — une pièce lam­bri­sée, ornée de lustres, qui avait dû accueillir des ban­quets dans une vie anté­rieure. Onze chaises étaient dis­po­sées face à un pupitre. Neuf étaient occupées.

Osman recon­nut Herr Dok­tor Grosz, l’Allemand des bains, qui pre­nait des notes avec une fré­né­sie sus­pecte. Il y avait aus­si un vieux pro­fes­seur hon­grois à lunettes, deux Autri­chiens qui sem­blaient être frères, une dame suisse qui tri­co­tait pen­dant les pré­sen­ta­tions, et quelques autres per­son­nages d’une gri­saille aca­dé­mique terrifiante.

Nigel pré­sen­ta sa com­mu­ni­ca­tion avec un enthou­siasme que l’audience ne par­ta­geait visi­ble­ment pas. Il par­la de tuyaux, de cana­li­sa­tions, de sys­tèmes de drai­nage. Il mon­tra des sché­mas. Il cita des sources. Per­sonne n’écoutait vrai­ment, sauf Herr Dok­tor Grosz, qui pre­nait des notes de plus en plus frénétiques.

Osman s’ennuyait avec une élé­gance consom­mée — le dos droit, le regard fixé sur l’orateur, l’esprit ailleurs. Il pen­sait à la lettre. À l’archiviste dis­pa­ru. À la pierre du Pacha, quoi que cela signifiât.

Puis un mot atti­ra son attention.

« … et cer­taines sources men­tionnent un docu­ment connu sous le nom de Pro­to­cole des Eaux… »

Ce n’était pas Nigel qui par­lait — c’était le vieux pro­fes­seur hon­grois, qui avait pris la parole après lui. Il dis­cou­rait sur les archives muni­ci­pales et leurs lacunes.

« Le Pro­to­cole des Eaux, pour­sui­vait le pro­fes­seur, est un docu­ment légen­daire dont cer­tains his­to­riens contestent l’existence. Il aurait été signé en 1686, juste avant la red­di­tion de Buda, entre le der­nier Pacha et un émis­saire habs­bour­geois. Un accord secret concer­nant les sources ther­males et leur… pro­tec­tion. Mais aucune copie n’a jamais été retrouvée. »

À la men­tion du mot « Pro­to­cole », Herr Dok­tor Grosz ren­ver­sa son verre d’eau. Le liquide se répan­dit sur ses notes, et l’Allemand jura en alle­mand — un juron bref, vite étouf­fé, mais révélateur.

Osman nota la réac­tion. Il nota aus­si que Grosz le regar­dait — un regard fur­tif, évaluateur.

Après la séance, Osman inter­cep­ta Nigel dans le couloir.

« Ce Pro­to­cole dont par­lait le pro­fes­seur — qu’est-ce que c’est exactement ? »

Nigel devint étran­ge­ment éva­sif. Son regard fuit vers la gauche, puis vers la droite, comme un homme qui cherche une issue.

« Oh, une vieille légende. Un accord entre les Otto­mans et les Habs­bourg. Pro­ba­ble­ment apo­cryphe. Rien de très sérieux. »

« Vous men­tez », dit Osman.

Ce n’était pas une accu­sa­tion — juste un constat. Nigel Ash­worth-Pen­ning­ton n’était pas doué pour le men­songe. Son visage le tra­his­sait comme un livre ouvert.

« Je… c’est-à-dire… » Nigel s’empourpra. « Ce n’est pas que je mente, Fazıl Bey. C’est que cer­taines choses ne peuvent pas être dites. Pas ici. Pas maintenant. »

« Quand, alors ? »

« Plus tard. Peut-être. » Nigel regar­da autour de lui comme si les murs avaient des oreilles. « Écou­tez, il y a des gens qui s’intéressent à ces choses. Des gens qui ne devraient pas. Soyez pru­dent, c’est tout ce que je peux vous dire. »

Et il s’éloigna d’un pas pres­sé, lais­sant Osman seul dans le cou­loir avec plus de ques­tions qu’avant.

L’après-midi, Osman déci­da de sor­tir du Gel­lért. Il avait besoin de mar­cher, de réflé­chir, de voir autre chose que les mosaïques Art Nou­veau et les visages des autres clients. Il prit un fiacre et deman­da au cocher de le conduire aux bains Rudas.

Les bains Rudas étaient les vrais bains otto­mans — pas une inter­pré­ta­tion euro­péenne, mais l’original. Construits par Sokol­lu Mus­ta­fa Pacha au XVIe siècle, ils avaient sur­vé­cu à quatre siècles de chan­ge­ments de régime. La cou­pole octo­go­nale, per­cée d’étoiles de lumière, cou­vrait un bas­sin cen­tral où l’eau fumait dou­ce­ment. L’atmosphère était sombre, ancienne, authentique.

Osman entra dans l’eau avec une émo­tion qu’il n’avait pas anti­ci­pée. Ces bains avaient été construits par les siens. Ses ancêtres avaient nagé dans cette même eau, quatre cents ans plus tôt. C’était un lien tan­gible avec un pas­sé qui n’existait plus nulle part ailleurs.

La vapeur mon­tait. La lumière tom­bait en fais­ceaux par les ocu­li de la cou­pole. Osman fer­ma les yeux et, pour un ins­tant, il aurait pu être n’importe où — à Constan­ti­nople, au Caire, à Damas. Par­tout où l’Empire avait éten­du ses ailes.

Quand il rou­vrit les yeux, il vit une sil­houette dans la vapeur. Un homme âgé, debout près du bord du bas­sin. Il por­tait un tablier de pré­po­sé aux serviettes.

Osman plis­sa les yeux. L’homme res­sem­blait à Sán­dor — le pré­po­sé du Gel­lért. Mais c’était impos­sible. Sán­dor tra­vaillait au Gel­lért, pas ici.

« Sán­dor ? » appela-t-il.

La sil­houette se tour­na vers lui. Puis, sans un mot, elle dis­pa­rut dans la vapeur.

Osman sor­tit du bas­sin et cher­cha l’homme. Per­sonne. Les autres bai­gneurs — il y en avait trois ou quatre — n’avaient rien remar­qué. L’homme avait dis­pa­ru comme s’il n’avait jamais existé.

Trou­blé, Osman s’habilla et quit­ta les bains. C’est en enfi­lant son man­teau qu’il sen­tit quelque chose dans sa poche. Un mor­ceau de papier qui n’y était pas avant.

Il le déplia. Trois mots, écrits d’une main ferme :

« La dame est en danger. »

Pas de signa­ture. Pas d’explication. Juste ces trois mots, comme un aver­tis­se­ment — ou une menace.

Osman regar­da autour de lui. La rue était nor­male — des pas­sants, des fiacres, le bruit ordi­naire d’une ville ordi­naire. Rien qui sug­gé­rât une menace imminente.

La dame. Quelle dame ? Madame Zorić ? Made­moi­selle Bren­ner ? La Contes­sa au perroquet ?

Ou la dame d’un jeu d’échecs ?

L’image du joueur d’échecs silen­cieux lui revint en mémoire — cet homme insi­gni­fiant qui jouait seul, dans un coin de la salle à man­ger, avec des yeux qui en voyaient trop.

Osman héla un fiacre et retour­na au Gel­lért. Il avait le sen­ti­ment crois­sant d’être entré dans une par­tie dont il ne connais­sait pas les règles — une par­tie où il était peut-être un pion, peut-être une pièce maî­tresse, mais cer­tai­ne­ment pas un simple spectateur.

Dans le hall de l’hôtel, M. Kirá­ly le concierge l’accueillit avec son impas­si­bi­li­té habituelle.

« Un mes­sage pour vous, Effendi. »

Encore ce mot — Effen­di. Kirá­ly le pro­non­çait comme si c’était par­fai­te­ment natu­rel, comme si tous les clients Otto­mans méri­taient ce titre.

Le mes­sage était un car­ton d’invitation. Dîner dans la salle pri­vée, ce soir, vingt heures. Aucun nom d’expéditeur.

« Qui a dépo­sé cela ? »

« Je ne sau­rais dire, Effen­di. Le mes­sage était là quand j’ai pris mon service. »

Kirá­ly men­tait. Osman en était cer­tain. Mais le concierge du Gel­lért n’était pas homme à se lais­ser interroger.

« Très bien », dit Osman. Il mon­ta à sa chambre, le car­ton à la main, l’esprit en ébullition.

Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, les yeux grands ouverts, comme s’il n’avait pas dor­mi de la journée.

« Nous avons un dîner ce soir », lui dit Osman. « J’ignore avec qui. J’ignore pour­quoi. Mais j’y vais. Un gent­le­man ne refuse pas une invitation. »

Le chat cli­gna des yeux. Ce n’était tou­jours pas une réponse, mais Osman com­men­çait à s’y habituer.

Il s’assit près de la fenêtre et regar­da le Danube. Quelque part dans cette ville, un archi­viste avait dis­pa­ru. Quelque part dans cet hôtel, des gens jouaient une par­tie dont les enjeux lui échap­paient. Et lui, Osman Fazıl Bey, était au centre de tout cela — sans savoir pourquoi.

La lettre pesait contre son cœur. Il ne l’avait tou­jours pas ouverte.

Peut-être était-il temps.

CHA­PITRE V — Apparitions

Osman ne se ren­dit pas au dîner mystérieux.

Non qu’il eût peur — un gent­le­man otto­man ne connaît pas la peur, seule­ment la pru­dence. Mais quelque chose le rete­nait. L’invitation ano­nyme, le mes­sage sur la dame en dan­ger, les regards fur­tifs de Herr Dok­tor Grosz — tout cela for­mait un motif qu’il ne par­ve­nait pas à déchif­frer. Et Osman Fazıl Bey n’aimait pas entrer dans une pièce sans savoir qui s’y trouvait.

Il dîna donc dans la grande salle, comme d’habitude, obser­vant les allées et venues des autres clients. La Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo nour­ris­sait son per­ro­quet de mor­ceaux de pain. Mon­sieur Ler­mon­tov racon­tait une nou­velle his­toire, impli­quant cette fois le Grand-Duc Alexis et une com­tesse polo­naise. Miss Hatha­way des­si­nait, imperturbable.

Le joueur d’échecs n’était pas là.

Son absence trou­bla Osman plus que sa pré­sence ne l’aurait fait. L’homme était tou­jours là, chaque soir, à la même table, devant le même échi­quier. Et ce soir, pré­ci­sé­ment ce soir, il avait disparu.

Coïn­ci­dence ? Osman ne croyait plus aux coïncidences.

Après le dîner, il remon­ta à sa chambre. Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, les yeux mi-clos, dans cette pos­ture de vigi­lance déten­due que les félins ont per­fec­tion­née au cours des millénaires.

« Tu montes la garde ? » deman­da Osman.

Le chat bâilla. Ce n’était tou­jours pas une réponse.

Osman s’assit au bureau et sor­tit la lettre de sa poche. Le sceau le nar­guait — ce rouge sombre, presque noir, ce mono­gramme qui res­sem­blait à une tugh­ra sans en être tout à fait une. Depuis trois jours, il por­tait cette lettre contre son cœur sans l’ouvrir. Trois jours de mys­tères, de dis­pa­ri­tions, de regards enten­dus. Peut-être était-il temps de savoir.

Il allait bri­ser le sceau quand on frap­pa à la porte.

Trois coups. Espa­cés. Presque timides.

Osman ran­gea la lettre et alla ouvrir.

Dans le cou­loir se tenait un homme d’une qua­ran­taine d’années. Anglais, à en juger par le cos­tume de tweed et l’expression légè­re­ment embar­ras­sée. Il avait le visage d’un pro­fes­seur dis­trait — des yeux vifs der­rière des lunettes rondes, une mous­tache négli­gée, et cet air de quelqu’un qui s’excuse per­pé­tuel­le­ment d’exister.

« Mon­sieur Fazıl Bey ? »

« Lui-même. »

L’homme jeta un regard ner­veux dans le cou­loir, comme s’il crai­gnait d’être suivi.

« Par­don­nez cette intru­sion. Je me pré­sente : Rupert Beau­re­gard Whit­combe. Je crois que nous avons… des connais­sances communes. »

Osman n’avait jamais enten­du ce nom. Mais quelque chose, dans la manière dont l’homme le pro­non­çait, sug­gé­rait qu’il aurait dû.

« Entrez », dit-il.

Whit­combe entra avec la démarche pru­dente d’un homme qui s’attend à mar­cher sur un piège. Il remar­qua le chat sur le lit et s’arrêta net.

« Magni­fique créa­ture », murmura-t-il.

Sa voix avait chan­gé. L’embarras avait dis­pa­ru, rem­pla­cé par quelque chose d’autre — de la recon­nais­sance, peut-être, ou de la nostalgie.

« Les chats blancs sont des mes­sa­gers, vous savez. À Constan­ti­nople, on dit qu’ils voient les deux mondes. »

Osman fron­ça les sour­cils. « Vous connais­sez Constantinople ? »

« Le Pera Palace. » Whit­combe sou­rit — un sou­rire étrange, qui sem­blait s’adresser à des sou­ve­nirs plu­tôt qu’à son inter­lo­cu­teur. « J’y ai séjour­né, il y a quelques années. Une affaire de… disons, de docu­ments per­dus. Les eaux relient les villes, vous savez. Sous la sur­face, tout communique. »

Il s’approcha de la fenêtre et regar­da le Danube. La lumière du soir décou­pait sa sil­houette en ombre chinoise.

« Je ne reste pas long­temps, reprit-il. Je ne suis même pas enre­gis­tré à l’hôtel. Offi­ciel­le­ment, je ne suis jamais venu. Mais j’ai appris que vous étiez ici, et j’ai pen­sé… » Il hési­ta. « Vous por­tez quelque chose, n’est-ce pas ? Une lettre. Avec un sceau particulier. »

Osman ne répon­dit pas. Son silence était une réponse en soi.

« Ne l’ouvrez pas encore, dit Whit­combe. Pas avant d’avoir com­pris ce qu’elle signi­fie. Il y a des gens dans cet hôtel qui la cherchent. Des gens qui ne recu­le­ront devant rien. »

« Qui êtes-vous exac­te­ment, Mon­sieur Whitcombe ? »

L’Anglais se retour­na. Dans la lumière décli­nante, ses yeux sem­blaient plus vieux que son visage — des yeux qui avaient vu trop de choses.

« Quelqu’un qui a joué à ce jeu avant vous. Quelqu’un qui a failli tout perdre. » Il mar­cha vers la porte. « La Confré­rie des Eaux Vives existe depuis le XVIe siècle. Elle a pro­té­gé cer­tains secrets pen­dant quatre cents ans. Vous êtes deve­nu, sans le vou­loir, l’un de ses gardiens. »

« La Confré­rie des… »

Mais Whit­combe avait déjà ouvert la porte.

« Nous ne nous rever­rons pro­ba­ble­ment pas, dit-il. Mais si vous avez besoin d’aide, cher­chez le signe des eaux. Ceux qui le portent vous reconnaîtront. »

Il sou­le­va son cha­peau — un geste d’un autre âge, d’une élé­gance sur­an­née — et dis­pa­rut dans le couloir.

Osman res­ta un moment immo­bile, la main sur la poi­gnée de la porte. Puis il se pré­ci­pi­ta dans le couloir.

Vide.

Le pater­nos­ter mon­tait et des­cen­dait dans son mou­ve­ment per­pé­tuel. Les appliques murales dif­fu­saient leur lumière jaune. Mais de Rupert Beau­re­gard Whit­combe, nulle trace.

Osman revint dans sa chambre. Le chat Pamuk le regar­dait avec cette expres­sion que les chats réservent aux humains par­ti­cu­liè­re­ment obtus.

« Tu l’as vu, toi ? »

Le chat cli­gna des yeux. Len­te­ment. Délibérément.

Osman s’assit sur le lit. La Confré­rie des Eaux Vives. Le signe des eaux. Des gar­diens. Il avait l’impression d’être tom­bé dans un roman de ces Anglais excen­triques qui écri­vaient des his­toires de socié­tés secrètes et de tré­sors perdus.

Sauf que ce n’était pas un roman. L’archiviste Fekete avait vrai­ment dis­pa­ru. La lettre dans sa poche était vrai­ment réelle. Et l’homme qui venait de le visi­ter — cet étrange Whit­combe — n’avait pas eu l’air de plaisanter.

Il sor­tit la lettre. La regar­da. La ran­gea sans l’ouvrir.

Pas encore, avait dit Whit­combe. Pas avant d’avoir compris.

Osman ne com­pre­nait rien du tout. Mais il com­men­çait à sen­tir les contours de quelque chose — une forme dans le brouillard, un motif dans le chaos.

Cette nuit-là, il dor­mit mal. Il rêva d’eau — de cou­loirs inon­dés, de lettres qui flot­taient, d’un chat blanc qui nageait vers une lumière lointaine.

Quand il se réveilla, l’aube poin­tait sur le Danube, et le chat Pamuk avait disparu.

Le chat réap­pa­rut au petit-déjeu­ner, comme si de rien n’était.

Osman le trou­va dans le hall, assis près de la récep­tion, en grande conver­sa­tion silen­cieuse avec M. Kirá­ly le concierge. Le concierge cares­sait le chat avec une fami­lia­ri­té sur­pre­nante — lui qui sem­blait inca­pable d’un geste affec­tueux envers quoi que ce fût.

« Votre chat s’est pro­me­né cette nuit, Effen­di, dit Kirá­ly sans lever les yeux. Il a explo­ré les sous-sols. »

« Les sous-sols ? »

« L’hôtel a des sous-sols éten­dus. Chauf­fe­rie, buan­de­rie, réserves. Et d’autres choses. » Kirá­ly grat­ta le chat der­rière les oreilles. « Les chats trouvent tou­jours les pas­sages. C’est dans leur nature. »

Osman récu­pé­ra Pamuk, qui se lais­sa faire avec une digni­té offensée.

« Quels passages ? »

Kirá­ly leva enfin les yeux. Son regard était par­fai­te­ment neutre — trop neutre, peut-être.

« Cet hôtel a été construit sur d’anciennes fon­da­tions, Effen­di. Cer­taines datent de l’occupation otto­mane. Les archi­tectes de 1918 ont pré­fé­ré construire par-des­sus plu­tôt que de détruire. » Il haus­sa les épaules. « Ce qui est enter­ré n’est pas tou­jours perdu. »

C’était la phrase la plus longue que Kirá­ly eût jamais pro­non­cée. Osman eut le sen­ti­ment qu’elle signi­fiait beau­coup plus que ses mots.

« Mer­ci, dit-il. Pour l’information. »

« Je vous en prie, Effen­di. » Kirá­ly retour­na à ses registres. « Ah, j’oubliais. Vous avez un visi­teur qui vous attend au salon de thé. Un com­pa­triote, si j’ose dire. »

Un com­pa­triote ? Osman ne connais­sait per­sonne à Buda­pest. Du moins, per­sonne de vivant.

Il se ren­dit au salon de thé, le chat sous le bras. La pièce était presque vide à cette heure mati­nale — quelques clients pre­naient leur café dans un silence reli­gieux. Mais dans un coin, près de la fenêtre, un homme l’attendait.

Un homme en fez.

Osman s’arrêta net. Le fez était bor­deaux, comme le sien. L’homme qui le por­tait avait soixante-dix ans, peut-être plus — un visage buri­né, une barbe blanche taillée court, des yeux d’un noir pro­fond qui sem­blaient avoir contem­plé des empires.

« Osman Fazıl Bey », dit l’homme avec un fort accent turc, celui d’Is­tan­bul. « Asseyez-vous. Nous avons beau­coup à nous dire. »

Osman s’assit. Le turc — son turc natal, qu’il n’avait pas par­lé depuis des semaines — lui fit l’effet d’une eau fraîche après une longue tra­ver­sée du désert.

« Qui êtes-vous ? »

« Quelqu’un qui vous atten­dait. » L’homme sou­rit. « Je m’appelle Hay­red­din Efen­di. J’étais autre­fois biblio­thé­caire au palais de Top­kapı. Avant que le palais ne devienne un musée et que les biblio­thé­caires ne deviennent des fantômes. »

« Com­ment savez-vous qui je suis ? »

« Votre grand-oncle était mon ami. Ibra­him Fazıl Pamuk. Un homme remar­quable. Il m’a par­lé de vous, autre­fois — le jeune neveu qui tra­vaillait au bureau du Grand Vizir. Il était très fier de vous. »

Osman sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine. Son grand-oncle Ibra­him. Il ne l’avait ren­con­tré que deux fois, enfant — un vieil homme silen­cieux qui sen­tait le tabac et les vieux livres. Il était mort en 1918, pen­dant les der­niers sou­bre­sauts de la guerre.

« Mon grand-oncle… »

« Était le Grand Maître de la Confré­rie des Eaux Vives. » Hay­red­din Efen­di but une gor­gée de café. « Et vous êtes son héritier. »

Le monde sem­bla vaciller légè­re­ment. Le salon de thé, les clients, la lumière du matin — tout devint légè­re­ment irréel.

« Je ne com­prends pas, dit Osman. Je ne sais rien de cette Confré­rie. Je ne sais même pas ce qu’est le Pro­to­cole des Eaux dont tout le monde parle. »

« C’est pré­ci­sé­ment pour­quoi je suis là. » Hay­red­din Efen­di posa sa tasse. « Pour vous expli­quer. Et pour vous pré­pa­rer à ce qui vient. »

CHA­PITRE VI — Disparitions

Hay­red­din Efen­di par­la pen­dant deux heures.

Il racon­ta l’histoire de la Confré­rie des Eaux Vives — une orga­ni­sa­tion née au XVIe siècle, quand les Otto­mans avaient conquis Buda et décou­vert les sources ther­males qui jaillis­saient de la col­line. Les Pachas avaient com­pris que ces eaux avaient des pro­prié­tés par­ti­cu­lières — pas magiques, non, mais… inha­bi­tuelles. Cer­taines gué­ris­saient. D’autres conser­vaient. D’autres encore avaient des effets que per­sonne ne com­pre­nait tout à fait.

La Confré­rie avait été créée pour pro­té­ger ces sources et leurs secrets. Elle comp­tait des Otto­mans, des Hon­grois, des Juifs, des Chré­tiens — tous unis par un ser­ment com­mun. Quand les Habs­bourg avaient repris Buda en 1686, un accord avait été conclu : le Pro­to­cole des Eaux. Les Otto­mans par­ti­raient, mais cer­tains secrets res­te­raient scel­lés, gar­dés par la Confré­rie, qui sur­vi­vrait à tous les régimes.

« Le Pro­to­cole n’est pas qu’un docu­ment, expli­qua Hay­red­din Efen­di. C’est un accord vivant. Une pro­messe. Et sous les bains de cette ville, quelque chose dort — quelque chose que le Pro­to­cole pro­tège depuis deux cent trente-huit ans. »

« Quoi ? »

Le vieil homme secoua la tête. « Je ne sais pas exac­te­ment. Per­sonne ne sait. C’est le secret ultime de la Confré­rie — un secret que seul le Grand Maître connaît. Votre grand-oncle l’a empor­té dans sa tombe. »

« Alors com­ment puis-je être son héri­tier si je ne sais rien ? »

« La lettre que vous por­tez. » Hay­red­din Efen­di dési­gna la poche d’Osman. « Elle contient les ins­truc­tions. Les clés. Tout ce dont vous avez besoin pour deve­nir ce que vous êtes cen­sé être. »

« Com­ment savez-vous que j’ai une lettre ? »

« Parce que c’est moi qui l’ai confiée au vieil homme sur le quai de Sir­ke­ci. » Le biblio­thé­caire sou­rit. « Il fal­lait que quelqu’un vous la remette. Quelqu’un que vous ne connais­siez pas, pour que vous ne puis­siez pas refuser. »

Osman res­ta silen­cieux un moment. Tout cela était absurde — des socié­tés secrètes, des pro­to­coles mil­lé­naires, des héri­tages dont il n’avait jamais enten­du par­ler. Et pour­tant, quelque chose son­nait vrai. Le fez qu’il por­tait, l’obstination de son père à main­te­nir les tra­di­tions, les silences de sa famille quand on évo­quait le grand-oncle Ibra­him — tout cela pre­nait sou­dain un sens nouveau.

« Et si je refuse ? deman­da-t-il. Si je décide de ne pas ouvrir cette lettre, de quit­ter Buda­pest, d’oublier tout cela ? »

Hay­red­din Efen­di le regar­da avec tristesse.

« Alors d’autres la pren­dront. Des gens qui ne devraient pas l’avoir. La Confré­rie est divi­sée, Osman Bey. Cer­tains veulent révé­ler le secret — le vendre, peut-être, ou l’utiliser à des fins poli­tiques. D’autres veulent le gar­der enfoui à jamais. Et au milieu, il y a ceux qui cherchent sim­ple­ment à comprendre. »

« Et vous, Hay­red­din Efen­di ? De quel côté êtes-vous ? »

« Du côté de votre grand-oncle. Du côté de ceux qui croient que cer­tains secrets doivent être pro­té­gés, mais pas oubliés. Qu’il y a une dif­fé­rence entre gar­der et enter­rer. » Il se leva. « Je dois par­tir main­te­nant. On m’observe, comme on vous observe. Mais nous nous rever­rons. Quand vous serez prêt. »

« Prêt à quoi ? »

« À des­cendre. » Hay­red­din Efen­di ajus­ta son fez. « Sous l’eau. Là où tout a commencé. »

Il quit­ta le salon de thé d’un pas éton­nam­ment vif pour son âge. Osman res­ta assis, le café froid devant lui, le chat Pamuk ron­ron­nant sur ses genoux.

Sous l’eau. La phrase réson­nait dans sa tête. Le per­ro­quet de la Contes­sa qui répé­tait « a víz alatt » — sous l’eau. Le mes­sage de Fekete sur la pierre du Pacha. Les sous-sols du Gel­lért, construits sur d’anciennes fon­da­tions ottomanes.

Tout conver­geait vers le même point. Vers le bas. Vers quelque chose d’enfoui.

Ce soir-là, la Contes­sa Sfor­za-Duraz­zo disparut.

Osman apprit la nou­velle au dîner, par Madame Zorić, qui sem­blait consi­dé­rer les dis­pa­ri­tions comme une offense per­son­nelle à son sens de l’ordre.

« Vola­ti­li­sée, dit la veuve. Comme Fekete. Ses malles sont là — les qua­torze —, ses robes sont là, ses bijoux sont là. Même ce mau­dit per­ro­quet est là. Mais elle, envolée. »

« Le per­ro­quet ? » deman­da Osman.

« Dans sa chambre. Il répète la même phrase depuis ce matin. » Madame Zorić fris­son­na. « “A víz alatt. A víz alatt.” Sous l’eau. Encore et encore. C’est insupportable. »

Osman sen­tit un froid lui par­cou­rir l’échine. La Contes­sa avait posé des ques­tions sur les bains, sur les sous-sols, sur les « anciennes gale­ries ». Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru, lais­sant der­rière elle un per­ro­quet qui répé­tait « sous l’eau ».

« La police a été prévenue ? »

« La police. » Madame Zorić eut un reni­fle­ment mépri­sant. « La police hon­groise ne s’intéresse pas aux vieilles Ita­liennes excen­triques qui dis­pa­raissent des hôtels ther­maux. Elle a pro­ba­ble­ment fugué avec un amant, disent-ils. À soixante-trois ans. Avec un perroquet. »

Le Baron Szapá­ry inter­vint, sa mous­tache frémissante :

« Deux dis­pa­ri­tions en deux semaines. Ce n’est plus une coïn­ci­dence, c’est une épidémie. »

« Trois, cor­ri­gea Made­moi­selle Bren­ner. Le lift-boy a dis­pa­ru aus­si. Ce matin. Per­sonne ne l’a vu depuis hier soir. »

« Ferenc ? »

« Lui-même. » Made­moi­selle Bren­ner allu­ma une ciga­rette avec des gestes pré­cis. « Le jeune phi­lo­sophe. Celui qui cite Witt­gen­stein dans l’ascenseur. Éva­po­ré. Comme les autres. »

Osman pen­sa à Ferenc — ce gar­çon étrange aux yeux trop vieux, qui par­lait de la limite du monde et du silence néces­saire. Il l’avait vu la veille, dans le pater­nos­ter. « Ce dont on ne peut par­ler, il faut le taire », avait-il dit. Comme s’il savait quelque chose qu’il ne pou­vait pas dire.

Et main­te­nant il avait disparu.

Trois per­sonnes. Un archi­viste. Une contes­sa. Un lift-boy. Qu’avaient-ils en commun ?

Tous les trois s’étaient inté­res­sés aux bains. Tous les trois avaient posé des ques­tions sur l’histoire otto­mane du Gel­lért. Et tous les trois avaient dis­pa­ru sans lais­ser de trace — sauf un cha­peau flot­tant et un per­ro­quet qui répé­tait « sous l’eau ».

Le dîner se pour­sui­vit dans une atmo­sphère ten­due. Mon­sieur Ler­mon­tov essaya de racon­ter une his­toire drôle impli­quant un cha­meau et le prince Yous­sou­pov, mais per­sonne n’écouta. Miss Hatha­way des­si­na avec une appli­ca­tion ner­veuse. Herr Dok­tor Grosz était absent — pour la pre­mière fois depuis l’arrivée d’Osman.

Le joueur d’échecs aus­si était absent. Sa table, dans le coin, res­tait vide.

Après le dîner, Osman mon­ta à sa chambre. Le chat Pamuk l’attendait sur le lit, dans sa posi­tion habi­tuelle. Mais quelque chose était différent.

Sur le bureau, à côté de la lampe, il y avait une pièce d’échecs.

Une dame blanche.

Osman s’approcha. La pièce était en ivoire, fine­ment sculp­tée, ancienne. Elle n’était pas là ce matin. Elle n’était pas là quand il était des­cen­du dîner.

Quelqu’un était entré dans sa chambre. Encore.

Il prit la dame, l’examina. À sa base, gra­vés dans l’ivoire, trois mots en carac­tères arabes : Gar­dien des Eaux.

Le mes­sage était clair. Ou plu­tôt, le mes­sage était un aver­tis­se­ment : on savait qui il était, on savait pour­quoi il était là, et on lui rap­pe­lait son rôle.

Mais qui avait lais­sé cette pièce ? Un ami ou un enne­mi ? Un membre de la Confré­rie ou quelqu’un qui cher­chait à le manipuler ?

Osman ran­gea la dame dans sa poche, à côté de la lettre. Deux objets. Deux mys­tères. Deux clés vers quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas encore.

Le chat Pamuk le regar­dait avec ses yeux bleus insondables.

« Tu sais ce qui se passe, n’est-ce pas ? » dit Osman.

Le chat sau­ta du lit et mar­cha vers la porte. Il s’arrêta, se retour­na, et miau­la — un miau­le­ment bref, impérieux.

« Tu veux que je te suive ? »

Le chat miau­la de nou­veau. C’était la pre­mière fois qu’il émet­tait un son depuis son arrivée.

Osman hési­ta. Suivre un chat dans un hôtel où des gens dis­pa­rais­saient n’était peut-être pas l’idée la plus sage. Mais quelque chose — l’intuition, la curio­si­té, ou sim­ple­ment l’ennui d’attendre que les choses arrivent — le pous­sa à ouvrir la porte.

Le chat s’élança dans le cou­loir. Osman le suivit.

Lire la suite…

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