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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 4

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 4

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 4

 

IV

La lettre arri­va le sixième jour.

Marie la lui mon­ta avec le petit déjeu­ner, posée sur le pla­teau à côté de la cafe­tière. Une enve­loppe crème, l’é­cri­ture de Charles, cette écri­ture pen­chée qu’il avait apprise chez les jésuites et dont il était si fier.

Flo­ra atten­dit que la femme de chambre soit sor­tie pour l’ouvrir.

Ma chère,

Les affaires se règlent plus vite que pré­vu. Je serai à Cabourg same­di en huit, par le train de cinq heures. Faites pré­pa­rer mes malles et réser­vez une table chez Cas­ti­glione pour le soir.

Votre dévoué, C.

Same­di en huit. Dans neuf jours. Elle avait cru avoir trois semaines, elle n’en avait plus que neuf jours.

Elle relut la lettre, la plia soi­gneu­se­ment, la glis­sa dans son sac. Charles ne deman­dait pas com­ment elle allait, ce qu’elle fai­sait, si elle était heu­reuse. Charles n’é­tait pas ce genre d’homme. Il lui avait offert une posi­tion, un appar­te­ment, des robes, une vie. En échange, il atten­dait qu’elle soit là quand il avait besoin d’elle.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était bleue, ce matin-là. Un bleu presque violent, médi­ter­ra­néen, qui ne res­sem­blait pas à la Manche. Elle pen­sa qu’elle n’a­vait pas avan­cé. Qu’elle avait pas­sé six jours à tour­ner autour de l’é­cri­vain sans rien apprendre de vrai. Qu’elle repar­ti­rait comme elle était venue, avec sa curio­si­té intacte et aucune réponse.

Il fal­lait aller plus vite.

*

Elle des­cen­dit plus tôt que d’ha­bi­tude, avant neuf heures. Le hall était presque vide. Quelques femmes de chambre tra­ver­saient avec des piles de linge, un gar­çon d’é­tage pous­sait un cha­riot. L’hô­tel, à cette heure, appar­te­nait encore au personnel.

Elle s’as­sit à sa place, près de la colonne. Elle n’a­vait pas pris son livre. Elle ne fai­sait plus semblant.

Une voix, der­rière elle.

— Madame ?

Elle se retour­na. Une femme se tenait là, en robe noire, le visage sévère. Pas Mme Ger­main. Une autre, plus jeune, qu’elle ne recon­nais­sait pas.

— Madame est bien matinale.

— J’aime le calme, dit Flora.

La femme hocha la tête, s’é­loi­gna. Mais quelque chose dans son regard. Une hési­ta­tion, une ques­tion. Flo­ra sen­tit son esto­mac se nouer.

On com­men­çait à la remar­quer. Cette jeune femme seule qui pas­sait ses jour­nées dans le hall, qui ne par­lait à per­sonne, qui ne sem­blait attendre per­sonne. Ce n’é­tait pas nor­mal. Ce n’é­tait pas ce que fai­saient les clientes du Grand Hôtel.

*

À dix heures, elle vit Mme Germain.

La gou­ver­nante sor­tit de la porte de ser­vice, son trous­seau à la cein­ture, et tra­ver­sa le hall en direc­tion de la récep­tion. Flo­ra bais­sa la tête, fixa ses mains. Son cœur bat­tait si fort qu’elle crut qu’on devait l’entendre.

Mme Ger­main pas­sa devant elle. S’arrêta.

Flo­ra leva les yeux. La gou­ver­nante la regar­dait, les sour­cils fron­cés, avec cette expres­sion qu’elle connais­sait si bien, ce mélange de soup­çon et d’autorité.

— Madame, dit Mme Germain.

— Madame, répon­dit Flora.

Un silence. Le regard de la gou­ver­nante qui la détaillait, cher­chait quelque chose. Flo­ra sou­tint ce regard. Elle avait appris, depuis, à ne plus bais­ser les yeux.

— Par­don­nez-moi, dit enfin Mme Ger­main. J’ai cru recon­naître… Mais je me trompe. Veuillez m’excuser.

Elle s’in­cli­na légè­re­ment et s’é­loi­gna vers la réception.

Flo­ra res­ta immo­bile. Ses mains trem­blaient. Elle les posa sur ses genoux pour les calmer.

Mme Ger­main l’a­vait recon­nue. Ou presque. Quelque chose dans son visage, dans sa sil­houette, avait réveillé un sou­ve­nir. La gou­ver­nante cher­che­rait, main­te­nant. Elle fouille­rait sa mémoire, com­pa­re­rait, fini­rait par trou­ver. La petite Flo­ra, celle de 1908, celle qui avait dis­pa­ru sans pré­ve­nir au milieu de la saison.

Il lui res­tait quelques jours. Peut-être moins.

*

L’a­près-midi, elle retour­na au qua­trième étage.

Cette fois, elle prit l’as­cen­seur. Comme une cliente. Elle appuya sur le bou­ton, mon­ta dans la cabine de velours rouge, se regar­da dans le miroir. Une jeune femme en robe claire, un cha­peau à voi­lette. Rien d’une femme de chambre.

Le cou­loir était vide. Elle avan­ça jus­qu’à la chambre 414, s’arrêta.

La porte était entrouverte.

Elle enten­dit une voix. La voix de l’é­cri­vain, cette voix sourde et essouf­flée qu’elle avait enten­due dans le hall. Il par­lait à quel­qu’un, une femme de chambre sans doute, celle qui venait faire le service.

— Non, non, pas les cahiers. Ne tou­chez jamais aux cahiers. Vous pou­vez faire le lit, chan­ger les ser­viettes, mais les papiers, jamais.

— Bien, monsieur.

— Et lais­sez les volets fer­més. Tou­jours fer­més. Vous comprenez ?

— Oui, monsieur.

Flo­ra recu­la. Elle s’a­dos­sa au mur, le cœur bat­tant. Par l’en­tre­bâille­ment de la porte, elle aper­ce­vait un frag­ment de la chambre. Une table cou­verte de papiers. Des livres empi­lés. Un pla­teau de petit déjeu­ner intact.

La femme de chambre sor­tit, un panier de linge dans les bras. Flo­ra fit sem­blant de cher­cher quelque chose dans son sac. La fille pas­sa sans la regarder.

Elle res­ta là, immo­bile, devant la porte entrou­verte. Elle enten­dait main­te­nant un autre bruit. Un grat­te­ment léger, régu­lier. Une plume sur du papier.

Il écri­vait.

Elle fit un pas vers la porte. Un seul pas. Elle pou­vait voir, main­te­nant, un coin de la pièce. Le lit défait, les oreillers empi­lés. Une sil­houette dans la pénombre, pen­chée sur une planche posée sur ses genoux.

Il lui tour­nait le dos. Il ne pou­vait pas la voir.

Elle regar­da ses mains. Des mains fines, blanches, qui cou­raient sur le papier. L’encre qui for­mait des lignes, des mots, des phrases. Elle ne pou­vait pas lire, c’é­tait trop loin, trop sombre. Mais elle voyait le geste. Cette façon de tra­cer des signes qui devien­draient autre chose, qui devien­draient un livre, qui devien­draient quelque chose que des gens liraient dans des fau­teuils, des trains, des chambres d’hôtel.

Elle res­ta ain­si une minute, peut-être deux. À regar­der quel­qu’un écrire. À essayer de comprendre.

Puis il s’ar­rê­ta. Il leva la tête, comme s’il avait sen­ti une pré­sence. Flo­ra recu­la, s’é­loi­gna dans le cou­loir, le cœur fou.

*

Ce soir-là, au dîner, elle enten­dit une conversation.

Deux mes­sieurs à la table voi­sine, qui par­laient fort, comme parlent ceux qui veulent être enten­dus. Des habi­tués, visi­ble­ment. Ils évo­quaient les clients de l’hô­tel, les potins de la saison.

— Et l’ours du qua­trième, tou­jours là ?

— Tou­jours. On ne le voit jamais. Paraît qu’il écrit un roman.

— Depuis dix ans, oui. Ça ne sor­ti­ra jamais.

— Il paraît qu’il a trou­vé un édi­teur, cette fois. Gras­set, je crois. Ou Gallimard.

— Bah. On dit ça chaque année.

L’autre rit. Flo­ra fixait son assiette, mais elle enre­gis­trait chaque mot.

— On dit que c’est très long. Plu­sieurs volumes. Sur sa vie, sur ses souvenirs.

— Ses sou­ve­nirs de quoi ? Il ne fait rien.

— Jus­te­ment. Ses sou­ve­nirs de ne rien faire, j’imagine.

Ils rirent tous les deux et pas­sèrent à autre chose. Flo­ra res­ta immo­bile, sa four­chette suspendue.

Plu­sieurs volumes. Sur ses souvenirs.

Elle pen­sa à ce qu’elle avait vu. Les cahiers, les papiers, les mains qui cou­raient sur les pages. Tout cela pour quoi ? Pour racon­ter des sou­ve­nirs. Pour mettre dans des phrases ce qu’on avait vécu, ce qu’on avait vu, ce qu’on avait ressenti.

Elle ne com­pre­nait pas. Les sou­ve­nirs, c’é­tait des choses qu’on gar­dait dans sa tête, qu’on oubliait peu à peu, qui s’ef­fa­çaient. Pour­quoi les écrire ? Pour qui ?

*

Elle remon­ta dans sa chambre, allu­ma la lampe, ouvrit le livre de Charles.

Elle lut jus­qu’à minuit, trois heures, quatre heures. Elle ne s’ar­rê­tait plus. Ce n’é­tait pas l’his­toire qui la rete­nait, c’é­tait autre chose. La décou­verte que les mots pou­vaient faire cela. Créer des gens qui n’exis­taient pas. Leur don­ner des pen­sées, des dési­rs, des cha­grins. Les faire vivre dans la tête de quel­qu’un d’autre.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain du qua­trième. À ses cahiers. À ce livre qu’il écri­vait depuis des années, sur ses souvenirs.

Elle com­prit, confu­sé­ment, qu’il fai­sait la même chose. Mais avec des gens réels. Avec des sou­ve­nirs vrais. Qu’il pre­nait ce qu’il avait vécu et le trans­for­mait en autre chose, en quelque chose qui dure­rait, qui exis­te­rait encore quand lui serait mort.

C’é­tait cela qu’elle avait vou­lu com­prendre. Pas les mots, pas les phrases. Le geste. Cet étrange désir de ne pas disparaître.

Elle fer­ma le livre. Dehors, le jour se levait sur la mer.

Elle n’a­vait plus que huit jours.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 4

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 3

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 3

 

III

Trois jours pas­sèrent ain­si. Elle pre­nait ses repas dans la grande salle, mar­chait sur la digue aux heures conve­nables, s’as­seyait dans le hall avec son livre qu’elle ne lisait pas. Elle obser­vait. Elle attendait.

Le soir, elle guet­tait l’es­ca­lier. Par­fois il des­cen­dait, par­fois non. Quand il sor­tait, elle le sui­vait de loin sur la digue, le regar­dait mar­cher seul le long de la mer noire, s’ar­rê­ter, repar­tir. Il ne se retour­nait jamais. Il sem­blait ne voir personne.

Elle apprit des choses, par bribes. Le concierge, à qui elle deman­da un ren­sei­gne­ment sur les horaires des trains, men­tion­na que cer­tains clients avaient des habi­tudes par­ti­cu­lières. Le maître d’hô­tel, quand elle s’é­ton­na de ne jamais voir le mon­sieur du qua­trième au res­tau­rant, expli­qua qu’il pre­nait tous ses repas dans sa chambre, à des heures impossibles.

— Un ori­gi­nal, dit-il avec ce mélange de mépris et de défé­rence que les domes­tiques réservent aux riches qui ne suivent pas les règles.

Elle n’o­sa pas poser plus de ques­tions. Elle avait peur d’é­veiller les soup­çons, qu’on se demande pour­quoi cette jeune veuve s’in­té­res­sait tant à un client qu’elle ne connais­sait pas.

*

Le qua­trième soir, il plut.

Une pluie d’é­té, vio­lente et brève, qui vida la digue et rame­na tout le monde dans le hall. Flo­ra était assise à sa place habi­tuelle, près de la colonne. Le hall se rem­plit sou­dain de robes mouillées, de rires, de para­pluies qu’on secouait. On ser­vit du thé, du por­to, des petits fours. L’at­mo­sphère devint celle d’un salon, presque intime mal­gré la foule.

Elle le vit entrer par la porte latérale.

Il était trem­pé. Son par­des­sus noir lui­sait de pluie, ses che­veux étaient col­lés à son front, sa mous­tache ruis­se­lante. Il avait dû se faire sur­prendre dehors, sur la digue. Il tra­ver­sa le hall rapi­de­ment, la tête bais­sée, cher­chant visi­ble­ment à évi­ter les regards.

Mais une dame l’ar­rê­ta. Une grande femme en robe mauve, avec des plumes dans les che­veux et cette assu­rance des gens qui pensent que tout le monde les connaît.

— Mon­sieur ! Mais vous êtes trem­pé ! Venez donc vous sécher près de nous.

Il s’ar­rê­ta. Flo­ra vit son visage pour la pre­mière fois de près. Il était plus jeune qu’elle ne l’a­vait cru. Trente-cinq ans, qua­rante peut-être, mais avec quelque chose de vieilli, de fati­gué, dans les traits. Des yeux très sombres, immenses, qui sem­blaient absor­ber la lumière. Une mous­tache noire. Un teint de cire.

— Vous êtes trop aimable, madame, dit-il d’une voix sourde, un peu essouf­flée. Mais je dois remon­ter, je…

— Allons, allons. Un thé vous fera du bien. Vous tra­vaillez trop, on ne vous voit jamais.

Il céda. Flo­ra com­prit qu’il cédait tou­jours, que sous cette appa­rence de fuite il y avait une inca­pa­ci­té à dire non, une poli­tesse mala­dive qui l’en­chaî­nait aux autres.

On l’ins­tal­la dans un fau­teuil, près de la che­mi­née où on avait allu­mé un feu mal­gré juillet. On lui appor­ta du thé, une cou­ver­ture pour ses épaules. La dame en mauve par­lait fort, l’en­tou­rait de pré­ve­nances, le pré­sen­tait à ses voisins.

— Un écri­vain, disait-elle. Un vrai écri­vain. Il écrit un livre, paraît-il. Depuis des années. N’est-ce pas, monsieur ?

Il sou­riait fai­ble­ment, acquies­çait, sem­blait souf­frir de chaque mot. Flo­ra, de sa place, ne per­dait rien de la scène.

*

Elle était trop loin pour entendre ce qu’il disait. Mais elle voyait ses gestes, ses expres­sions. La façon dont il tenait sa tasse, à deux mains, comme pour se réchauf­fer. La façon dont ses yeux par­cou­raient le hall, s’ar­rê­taient sur les visages, les détaillaient avec une inten­si­té étrange.

Il regar­dait les gens comme elle les regar­dait. Avec cette atten­tion de ceux qui sont en dehors, qui observent sans par­ti­ci­per. Mais il y avait autre chose dans son regard, quelque chose qu’elle ne savait pas nom­mer. Une avi­di­té. Une faim.

À un moment, ses yeux croi­sèrent les siens.

Elle ne détour­na pas le regard. Elle aurait dû, c’é­tait ce qu’on lui avait appris, ne pas sou­te­nir le regard des mes­sieurs, bais­ser les yeux. Mais elle ne le fit pas. Elle le regar­da comme il la regar­dait, pen­dant une seconde, deux secondes, une éternité.

Puis il détour­na la tête, dit quelque chose à la dame en mauve, se leva.

— Je vous prie de m’ex­cu­ser, je dois vraiment…

Il s’in­cli­na, refu­sa qu’on le rac­com­pagne, tra­ver­sa le hall vers l’es­ca­lier. En pas­sant près de la colonne où Flo­ra était assise, il ralen­tit imper­cep­ti­ble­ment. Elle crut qu’il allait s’ar­rê­ter, lui par­ler. Son cœur battait.

Il pas­sa. Il mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

*

Cette nuit-là, elle ne dor­mit pas.

Elle res­tait allon­gée dans le noir, les yeux ouverts, à repas­ser la scène dans sa tête. Ce regard. Cette seconde où leurs yeux s’é­taient croi­sés. Qu’a­vait-il vu ? Une jeune femme seule, assise dans le hall avec un livre. Une cliente comme les autres. Ou autre chose ?

Elle se deman­da s’il l’a­vait recon­nue. C’é­tait impos­sible, bien sûr. Il ne l’a­vait jamais vue, autre­fois. Elle n’é­tait qu’une sil­houette en tablier noir, un fan­tôme des cou­loirs. Per­sonne ne regar­dait les femmes de chambre.

Et pour­tant. Ce regard. Cette façon de la détailler, de l’en­re­gis­trer. Comme s’il pre­nait une pho­to­gra­phie avec ses yeux.

Elle com­prit, confu­sé­ment, que c’é­tait cela, écrire. Regar­der les gens de cette façon. Les cap­tu­rer. Les empor­ter dans sa chambre, avec les cahiers et les papiers, et en faire quelque chose.

Mais quoi ?

*

Le len­de­main matin, elle ouvrit le livre de Charles.

C’é­tait un roman, un de ces romans qu’on lisait à l’é­poque, avec une his­toire d’a­mour et des rebon­dis­se­ments. Elle lut les pre­mières pages len­te­ment, en butant sur les mots. Ce n’é­tait pas dif­fi­cile, pas vrai­ment. C’é­tait autre chose. Une impres­sion de dis­tance, d’é­tran­ge­té. Ces phrases qui décri­vaient des sen­ti­ments, des pay­sages, des pen­sées. Com­ment fai­sait-on pour mettre des pen­sées dans des phrases ?

Elle lut dix pages, vingt pages. L’his­toire ne l’in­té­res­sait pas. Mais quelque chose d’autre l’in­té­res­sait, qu’elle n’ar­ri­vait pas à défi­nir. La méca­nique. La façon dont les mots s’en­chaî­naient pour créer quelque chose qui n’exis­tait pas.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain du qua­trième. Il fai­sait cela, lui aus­si. Mais en mieux, sans doute. Depuis des années, avait dit la dame en mauve. Des années à ali­gner des mots dans une chambre fermée.

Elle vou­lait savoir ce qu’il écri­vait. Elle vou­lait lire ses pages, com­prendre à quoi ser­vait tout ce temps, toute cette réclusion.

*

L’a­près-midi, elle fit quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû faire.

Elle mon­ta au qua­trième étage.

L’es­ca­lier de ser­vice était là où elle s’en sou­ve­nait, der­rière une porte dis­crète près de l’of­fice. Elle l’emprunta comme autre­fois, le cœur bat­tant, guet­tant les bruits. Si on la sur­pre­nait, que dirait-elle ? Qu’elle s’é­tait trom­pée d’é­tage. Qu’elle cher­chait quelqu’un.

Le cou­loir du qua­trième était silen­cieux. Une moquette épaisse, des portes numé­ro­tées, des appliques de bronze. Elle avan­ça len­te­ment, comp­tant les chambres.

414, 415, 416.

Elle s’ar­rê­ta devant la 414. La porte était fer­mée, évi­dem­ment. Aucun bruit ne fil­trait. Elle col­la son oreille au bois, retint son souffle.

Rien. Le silence. Peut-être dor­mait-il. Peut-être était-il sor­ti. Peut-être était-il là, de l’autre côté, à trois mètres d’elle, pen­ché sur ses cahiers.

Elle res­ta ain­si une minute, deux minutes, le cœur dans la gorge. Puis elle enten­dit des pas dans l’es­ca­lier, une voix de femme de chambre, et elle s’enfuit.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 4

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 2

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 2

 

II

Elle dor­mit mal, ce qui était pré­vi­sible. Le lit était trop grand, les draps trop fins, le silence trop vaste. Elle avait l’ha­bi­tude des chambres de bonne, des mate­las étroits, des bruits de Paris par la fenêtre. Ici tout était oua­té, étouf­fé, luxueux. Elle se réveilla plu­sieurs fois, croyant entendre des pas dans le cou­loir, le grin­ce­ment d’un cha­riot, une voix qui l’appelait.

À six heures, elle était debout. Vieille habi­tude. Son corps se sou­ve­nait des horaires d’a­vant, quand il fal­lait être à l’of­fice à six heures et demie, tablier noué, che­veux tirés, prête pour le ser­vice des petits déjeuners.

Elle s’ap­pro­cha de la fenêtre. La mer était grise, le ciel bas. Quelques pêcheurs sur la plage tiraient leurs barques. La digue était vide.

Elle pen­sa qu’elle pou­vait des­cendre. Que rien ne l’en empê­chait. Qu’elle pou­vait tra­ver­ser le hall, sor­tir par la grande porte, mar­cher sur cette digue comme n’im­porte quelle cliente. Mais quelque chose la retint. Une peur obs­cure. La peur d’être vue, recon­nue, démasquée.

Elle atten­dit neuf heures pour son­ner le petit déjeuner.

*

La femme de chambre qui appor­ta le pla­teau était jeune, le visage fer­mé, les gestes pré­cis. Flo­ra la regar­da faire — poser le pla­teau sur le gué­ri­don, ouvrir les rideaux, deman­der si Madame dési­rait autre chose — et elle se vit, quatre ans plus tôt, fai­sant exac­te­ment les mêmes gestes.

— Com­ment vous appelez-vous ?

La fille parut sur­prise. Les clients ne posaient pas ce genre de questions.

— Marie, madame.

— Vous êtes ici depuis long­temps, Marie ?

— Deux sai­sons, madame.

Flo­ra hocha la tête. Marie était trop récente. Elle ne l’a­vait pas connue. C’é­tait une bonne chose.

— Mer­ci, Marie. Ce sera tout.

La fille sor­tit. Flo­ra but son café en regar­dant la mer. Le café était brû­lant, fort, ser­vi dans une tasse de por­ce­laine fine. Autre­fois, elle buvait le fond des cafe­tières à l’of­fice, debout, entre deux services.

*

Elle des­cen­dit à dix heures. Le hall s’a­ni­mait dou­ce­ment. Des familles par­taient pour la plage, les enfants sur­ex­ci­tés, les nurses char­gées de paniers. Des mes­sieurs lisaient les jour­naux dans les fau­teuils de cuir. Des dames tra­ver­saient en robes claires, ombrelles à la main.

Flo­ra s’as­sit près d’une colonne, dans un fau­teuil d’où elle pou­vait obser­ver l’en­trée, la récep­tion, l’es­ca­lier. Elle avait pris un livre dans sa malle — un roman que Charles lui avait don­né, qu’elle n’a­vait pas ouvert — et le tenait sur ses genoux comme un accessoire.

Elle regar­da. Elle écouta.

C’é­tait ce qu’elle savait faire. Elle avait pas­sé des années à regar­der et écou­ter sans en avoir l’air, à enre­gis­trer les détails, les visages, les voix. Une com­pé­tence de domes­tique, qu’elle retour­nait main­te­nant contre ceux qu’elle avait servis.

*

Vers onze heures, elle vit pas­ser la gouvernante.

Elle la recon­nut aus­si­tôt. Mme Ger­main. La même sil­houette sèche, le même chi­gnon tiré, le même trous­seau de clés à la cein­ture. C’é­tait elle qui diri­geait le per­son­nel fémi­nin, qui dis­tri­buait les tâches, qui punis­sait les retards et les négli­gences. Flo­ra l’a­vait crainte plus que tout.

Elle bais­sa les yeux sur son livre. Son cœur bat­tait. Mme Ger­main tra­ver­sa le hall sans un regard vers elle, dis­pa­rut par la porte de service.

Flo­ra res­ta immo­bile, le souffle court. Elle n’a­vait pas pen­sé à cela. Que les gens d’a­vant seraient encore là. Que l’hô­tel avait une mémoire.

Elle se leva, mon­ta dans sa chambre, s’as­sit sur le lit.

Il fal­lait être pru­dente. Ne pas trop s’ex­po­ser. Ne pas poser trop de ques­tions. Mais com­ment apprendre quoi que ce soit sur l’é­cri­vain du qua­trième sans par­ler à ceux qui le servaient ?

*

L’a­près-midi, elle se for­ça à sor­tir. La digue, d’a­bord. Cette pro­me­nade de planches qu’elle avait lon­gée cent fois en cou­rant, les bras char­gés, sans jamais s’arrêter.

Elle mar­cha len­te­ment, son ombrelle ouverte — elle essayait de la tenir comme Charles le lui avait appris, avec légè­re­té, avec ennui. Des mes­sieurs la saluaient d’un coup de cha­peau. Des dames l’ob­ser­vaient, jau­geaient sa robe, son cha­peau, ses gants. Elle sou­tint leurs regards.

Au bout de la digue, elle s’as­sit sur un banc. La mer était tou­jours grise, le vent s’é­tait levé. Des enfants jouaient sur la plage, construi­saient des châ­teaux de sable que la marée vien­drait détruire.

Elle pen­sa à l’é­cri­vain. Que fai­sait-il en ce moment, der­rière ses volets clos ? Dor­mait-il ? Écri­vait-il ? Elle essaya d’i­ma­gi­ner ce que c’é­tait, écrire. Ali­gner des mots sur du papier, des heures durant, dans une chambre fer­mée. Elle n’y arri­vait pas. Les mots, pour elle, étaient des choses qu’on disait, pas qu’on écrivait.

*

Le soir, elle dîna dans la grande salle à manger.

C’é­tait l’é­preuve qu’elle redou­tait le plus. La salle à man­ger, avec ses nappes blanches, ses cou­verts mul­tiples, ses rituels incom­pré­hen­sibles. Charles l’a­vait ins­truite — la four­chette de gauche à droite, ne jamais cou­per la salade, ne jamais trem­per son pain — mais elle avait peur d’ou­blier, de se tra­hir par un geste.

On la pla­ça à une petite table près de la fenêtre. Elle com­man­da ce qu’il y avait de plus simple, un potage, un pois­son, pas de vin. Elle man­gea len­te­ment, imi­tant les gestes des autres convives, sur­veillant chaque mou­ve­ment de ses mains.

Autour d’elle, les conver­sa­tions bour­don­naient. Des his­toires de régates, de ten­nis, de récep­tions. Des noms qu’on lais­sait tom­ber comme des pièces d’or. Les Roth­schild. Les Noailles. La com­tesse de Chevigné.

Elle écou­tait. Elle cher­chait, dans ce brou­ha­ha, une men­tion de l’é­cri­vain du qua­trième. Mais per­sonne n’en par­lait. Il ne devait pas des­cendre dîner. Il ne devait pas faire par­tie de ce monde-là.

*

Après le dîner, elle res­ta dans le hall. Il y avait un concert, ce soir-là. Un pia­niste jouait du Fau­ré, du Debus­sy. Les clients s’é­taient ins­tal­lés dans les fau­teuils, les dames avec leurs éven­tails, les mes­sieurs avec leurs cigares.

Flo­ra écou­ta sans com­prendre. Elle ne connais­sait pas cette musique. Elle avait gran­di avec les chan­sons des rues, les refrains des cafés-concerts. Cela, c’é­tait autre chose. Quelque chose qui ne racon­tait pas d’his­toire, qui ne disait pas de mots, qui sem­blait par­ler une langue qu’elle ne pos­sé­dait pas.

Elle regar­da l’es­ca­lier. À un moment, vers dix heures, elle crut voir une sil­houette des­cendre. Un homme en par­des­sus sombre, mal­gré la cha­leur de juillet. Il tra­ver­sa le hall rapi­de­ment, comme s’il fuyait, et sor­tit par la porte laté­rale qui don­nait sur la digue.

Elle ne vit pas son visage. Mais elle sut.

*

Elle sor­tit à son tour, quelques minutes plus tard. La nuit était douce, la digue presque déserte. Quelques couples mar­chaient au loin, quelques pro­me­neurs solitaires.

Elle le cher­cha du regard. Elle le vit, loin devant elle, qui mar­chait vers l’ouest, vers les rochers. Il avan­çait len­te­ment, s’ar­rê­tait par­fois, sem­blait contem­pler la mer.

Elle le sui­vit. De loin. Assez loin pour qu’il ne la remarque pas, assez près pour ne pas le perdre.

Il s’ar­rê­ta près d’une cabine de bain, res­ta immo­bile un long moment. Elle s’as­sit sur un banc, fit sem­blant de regar­der les étoiles.

Que fai­sait-il ? À quoi pen­sait-il ? Elle aurait vou­lu entrer dans sa tête, com­prendre ce qui se pas­sait dans l’es­prit de quel­qu’un qui pas­sait ses jours à écrire. Mais elle était dehors, comme tou­jours. Dehors et regar­dant par la fenêtre.

Il repar­tit vers l’hô­tel. Elle atten­dit qu’il dis­pa­raisse pour ren­trer à son tour.

Cette nuit-là, elle dor­mit mieux. Enfin.

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Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 4

Flo­ra au Grand Hôtel — Par­tie 1

Flo­ra au Grand Hôtel

Flo­ra au Grand Hôtel

Par­tie 1

 

I

Elle des­cen­dit du train avec l’ap­pli­ca­tion de ceux qui ont appris leurs gestes pour les conve­nances. La main sur la rampe, le pied cher­chant le mar­che­pied, le regard déjà vers la sor­tie. Rien de natu­rel là-dedans. Tout était su, répé­té devant une glace, dans une chambre de la rue de Lis­bonne où les rideaux res­taient tirés l’après-midi.

Trou­ville-Deau­ville. Cor­res­pon­dance pour Cabourg.

Flo­ra avait un cha­peau clair et une ombrelle qu’elle ne savait pas tenir. C’é­tait son défaut, l’om­brelle. Charles le lui avait dit. Tu la portes comme un para­pluie, comme si tu t’at­ten­dais à l’a­verse. Une ombrelle doit avoir l’air de ne ser­vir à rien.

Charles savait ces choses. Charles savait tout ce qu’elle igno­rait et ne serait jamais fati­gué de le lui apprendre, à condi­tion qu’elle retînt la leçon. Elle rete­nait. Elle avait tou­jours eu de la mémoire, c’é­tait même la seule chose qu’on lui avait recon­nue, petite, dans le vil­lage de l’Orne d’où elle était par­tie à qua­torze ans pour ne jamais revenir.

Le petit train lon­geait la côte. Elle regar­dait la mer comme une chose neuve, alors qu’elle l’a­vait vue cent fois, mais tou­jours par des fenêtres qui n’é­taient pas les siennes, en bor­dant des lits, en posant des brocs. La mer des autres.

Main­te­nant elle avait une malle, un billet de pre­mière classe, une chambre réser­vée au Grand Hôtel. Elle avait de l’argent dans un petit sac de cuir, pas beau­coup, assez. Elle avait trois semaines devant elle, le temps que Charles règle ses affaires à Paris.

Quelles affaires. Elle ne posait pas de ques­tions. On ne lui deman­dait pas d’en poser.

*

Cabourg sur­git avec sa digue, ses vil­las à colom­bages, son casi­no, tout ce décor de pâtis­se­rie dont elle se sou­ve­nait sans ten­dresse. Elle y avait tra­vaillé deux sai­sons, 1908 et 1909. Seize ans, dix-sept ans. Le tablier noir, le bon­net qui ser­rait les tempes, les mains ger­cées par la soude. Elle mon­tait les étages avec des pla­teaux plus lourds qu’elle, frap­pait aux portes, bais­sait les yeux.

On lui avait appris à ne pas regar­der les clients. À deve­nir invi­sible, trans­pa­rente, à n’être qu’une fonc­tion. Le petit déjeu­ner, madame. Je reviens pour le pla­teau, madame. Elle avait per­fec­tion­né cette absence, ce retrait. Les clients par­laient devant elle comme devant un meuble. Elle avait enten­du des dis­putes, des san­glots, des mots d’a­mour, des men­songes au télé­phone. Elle savait que Mme de Vil­lar­ceau trom­pait son mari avec le fils du notaire de Caen. Elle savait que le vieux baron du 302 buvait en cachette et cachait les bou­teilles dans l’ar­moire à linge. Elle savait que la jeune Anglaise du 405 pleu­rait toutes les nuits sans qu’on sût pourquoi.

Elle savait aus­si qu’au qua­trième, dans les chambres du fond, il y avait un mon­sieur qui n’é­tait pas comme les autres.

*

On par­lait de lui à l’of­fice. Un Pari­sien. Riche, for­cé­ment, puis­qu’il occu­pait deux chambres, par­fois trois, et qu’il lais­sait des pour­boires extra­va­gants. Mais étrange. Il dor­mait le jour, stores bais­sés, dans une odeur de fumi­ga­tions qui pre­nait à la gorge quand on ouvrait la porte. Il se levait la nuit, des­cen­dait sur la digue quand tout le monde dor­mait, mar­chait seul le long de la mer.

Il écri­vait.

C’é­tait ce qu’on disait. Jean­nette, qui fai­sait les chambres du qua­trième, racon­tait qu’il y avait des cahiers par­tout, des papiers cou­verts d’une écri­ture ser­rée, des livres empi­lés sur le lit, sur les fau­teuils, par terre. Il tra­vaillait cou­ché, paraît-il, calé dans ses oreillers, avec une planche sur les genoux.

Flo­ra n’é­tait jamais mon­tée au qua­trième. On l’af­fec­tait aux étages infé­rieurs, aux familles avec enfants, aux vieilles dames et à leurs com­pagnes. Elle n’a­vait vu le mon­sieur qui écri­vait qu’une seule fois, de loin, dans le hall, un soir où elle tra­ver­sait avec une pile de ser­viettes. Un homme pâle, les yeux très noirs, un par­des­sus mal­gré la cha­leur. Il par­lait avec le direc­teur, de cette voix sourde qu’ont les gens qui ne dorment pas.

Elle s’é­tait arrê­tée une seconde, une seconde de trop, et la gou­ver­nante l’a­vait rap­pe­lée à l’ordre.

*

Le Grand Hôtel n’a­vait pas chan­gé. La façade blanche face à la mer, les bal­cons fleu­ris, les stores rayés, le va-et-vient des voi­tures devant le per­ron. Flo­ra des­cen­dit du fiacre, refu­sa l’aide du por­tier — un geste qu’elle regret­ta aus­si­tôt : les dames se lais­saient aider — et entra dans le hall.

Le marbre, les colonnes, les pal­miers en pot. Le bureau de la récep­tion avec ses clés pen­dues au mur. L’o­deur de cire et de fleurs cou­pées, cette odeur qu’elle avait res­pi­rée si long­temps sans jamais la posséder.

Elle s’a­van­ça vers le comp­toir. Le récep­tion­niste leva les yeux. Il était nou­veau, elle ne le connais­sait pas, il ne pou­vait pas la connaître.

— Madame ?

Elle don­na son nom. Pas le vrai. Celui que Charles avait choi­si pour elle, un nom simple, un nom de veuve. Flo­ra Maris. Le M lui plai­sait, il avait quelque chose de faux et de doux.

— Chambre 214, madame. Deuxième étage, vue sur la mer.

On lui ten­dit la clé. Un chas­seur prit sa malle. Elle le sui­vit vers l’as­cen­seur, cet ascen­seur qu’elle avait si sou­vent regar­dé par­tir sans elle, avec ses grilles dorées et son velours rouge.

Elle mon­ta.

*

La chambre don­nait sur la digue et, au-delà, sur la mer grise de juillet. Flo­ra res­ta long­temps debout devant la fenêtre. Elle regar­dait les cabines de bain, les enfants avec leurs cer­ceaux, les nurses en blanc, les mes­sieurs en cos­tume clair qui mar­chaient les mains dans le dos, les dames sous leurs ombrelles.

C’é­tait le même spec­tacle qu’a­vant. Mais avant, elle le voyait depuis les cou­loirs, par des portes entre­bâillées, entre deux courses. Main­te­nant elle était du bon côté de la vitre.

Elle se deman­da si elle éprou­ve­rait de la joie. Elle n’en éprou­va pas. Quelque chose de plus sec, de plus âpre. Une vérification.

Elle avait vingt et un ans. Dans trois semaines, Charles revien­drait la cher­cher. D’i­ci là, elle était libre. Libre de mar­cher sur cette digue, de s’as­seoir dans ce hall, de dîner dans cette salle à man­ger où elle avait por­té des plats sans avoir le droit de s’asseoir.

Et de décou­vrir ce que fai­sait cet homme, au qua­trième étage, cet homme qui écrivait.

*

Pour­quoi lui ? Elle ne savait pas bien. Il y avait d’autres mys­tères à Cabourg, d’autres portes closes. Mais celui-là l’a­vait frap­pée, autre­fois, comme une énigme per­son­nelle. Un homme qui res­tait enfer­mé tout le jour pour écrire. Qui ne pro­fi­tait ni de la mer, ni du soleil, ni des dîners, ni du casi­no. Qui sem­blait vivre dans un monde paral­lèle, pré­sent et absent, là sans être là.

Que pou­vait-on écrire qui vaille cette réclusion ?

Elle n’a­vait jamais lu de livre. Pas un vrai, pas un entier. Des feuille­tons dans les jour­naux, par­fois, quand elle en trou­vait un qui traî­nait. Des his­toires d’a­mour et de crime qu’elle oubliait aus­si­tôt. Les livres, c’é­tait pour les autres, pour ceux qui avaient le temps, l’argent, l’instruction.

Mais elle avait gar­dé cette curio­si­té, comme une écharde. Et main­te­nant qu’elle était là, main­te­nant qu’elle avait trois semaines et une chambre à elle, elle pour­rait peut-être comprendre.

Elle défit sa malle, ran­gea ses affaires, s’as­sit sur le lit.

Le len­de­main, elle commencerait.

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La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux — Les Chro­niques du Gel­lért — Cha­pitres 19 et 20

La confré­rie des eaux

Les Chro­niques du Gel­lért — Tome 1

La confré­rie des eaux

Cha­pitres 19 et 20

 

CHA­PITRE XIX — La Chambre du Pacha

Une semaine passa.

Grosz avait offi­ciel­le­ment quit­té Buda­pest pour des « rai­sons de san­té ». La vie au Gel­lért reprit son cours.

Un soir, Osman des­cen­dit seul aux bains secrets.

Il entra dans l’eau. Il ne venait pas pour ouvrir la chambre. Il venait pour autre chose.

Je suis là, pen­sa-t-il. Je suis le gar­dien. Mon­trez-moi ce que je dois savoir.

L’eau fré­mit. Des images affluèrent — son grand-oncle Ibra­him jeune, Samuel Weisz au XVIIe siècle, le Pamuk scel­lant la chambre, des Romains, des peuples plus anciens encore.

Et il com­prit enfin ce que signi­fiait « fer­mer le cercle ».

La source gar­dait une pro­messe — que cer­taines choses seraient pro­té­gées, géné­ra­tion après géné­ra­tion. Le cercle, c’était la chaîne des gar­diens. De Ahmed Fazıl en 1686 à lui.

Le der­nier ? Ou le pre­mier d’une nou­velle lignée ?

En remon­tant, il croi­sa Nigel.

« Je vou­lais m’excuser. Pour tout. Pour vous avoir espionné. »

« Vous fai­siez votre devoir. » Osman sou­rit. « Mais ces­sez de m’appeler “Fazıl Bey”. Nous avons com­bat­tu ensemble. Appe­lez-moi Osman. »

Nigel s’illumina.

« Et vous pou­vez m’appeler Nigel. Même si tout le monde le fait déjà. »

CHA­PITRE XX — Épilogue

Un mois plus tard, Osman Fazıl Bey était tou­jours au Gellért.

L’hiver s’installait sur Buda­pest. Mais au Gel­lért, la cha­leur des thermes créait une bulle hors du temps.

Un après-midi de décembre, il reçut une lettre de Londres.

Cher Mon­sieur Fazıl Bey,

J’ai appris que la situa­tion à Buda­pest s’était cla­ri­fiée. J’en suis heureux.

Les eaux relient les villes, vous savez. Sous la sur­face, tout com­mu­nique. Ce que vous gar­dez à Buda­pest, d’autres le gardent ailleurs — à Constan­ti­nople, à Londres, à Rome.

Nous sommes une chaîne. Et vous êtes main­te­nant l’un de ses maillons.

  1. B. Whitcombe

Ce soir-là, il mon­ta sur le toit — une ter­rasse cachée d’où l’on voyait tout Budapest.

Le chat Pamuk l’avait suivi.

« Tu sais, dit Osman, je ne suis tou­jours pas sûr d’avoir fait le bon choix. »

Le chat ne répon­dit pas.

« Grosz avait peut-être rai­son. Sur le fond. Gar­der un secret qui pour­rait sau­ver des vies… c’est peut-être un crime. »

Le chat bâilla.

« Mais prendre par la force n’était pas la solu­tion non plus. » Osman sou­pi­ra. « Le pro­blème, c’est que je ne sais pas quelle est la solu­tion. S’il y en a une. »

Il pen­sa à la source. À tout ce qu’elle contenait.

« Je ferai des erreurs. J’en ai déjà fait. J’en ferai d’autres. Je ne suis pas à la hau­teur de ce rôle. Je ne le serai peut-être jamais. »

Le chat le regar­dait avec ses yeux bleus.

« Mais je conti­nue­rai quand même. Parce que c’est tout ce que je peux faire. »

Ce n’était pas une décla­ra­tion héroïque. C’était juste une consta­ta­tion. Fati­guée. Rési­gnée. Vraie.

Il était là main­te­nant. Dans cet hôtel étrange, par­mi ces gens étranges, gar­dien d’un secret dont il n’était pas cer­tain qu’il méri­tât d’être gardé.

C’était un rôle qu’il n’avait pas choi­si. C’était un rôle qu’il avait accepté.

Et par­fois — pas tou­jours, mais par­fois — c’était la même chose.

Le Danube cou­lait vers la mer Noire. Vers Constan­ti­nople. Vers tout ce qu’Osman avait per­du et tout ce qu’il avait trou­vé et tout ce qu’il n’avait pas encore compris.

Sous les bains du Gel­lért, la source atten­dait. Patiente. Éternelle.

Et quelque part dans la nuit, un chat blanc ron­ron­nait. Parce que les chats ron­ronnent. Parce que le monde continue.

Même quand on ne sait pas pourquoi.

FIN DU TOME I

Osman Fazıl Bey revien­dra peut-être dans

LES CHRO­NIQUES DU GEL­LÉRT Tome II

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