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Le palace du Tigre — Par­tie 2

Le palace du Tigre — Par­tie 2

Le Palace
du Tigre

Le palace du Tigre

Par­tie 2

L’ombre

### IX ###

La mos­quée d’A­bu Hani­fa se dres­sait au nord de Bag­dad, dans le quar­tier d’Adha­miya, là où les sun­nites enter­raient leurs morts depuis des siècles. Ses mina­rets dorés brillaient dans le cré­pus­cule, visibles de loin, comme un phare pour les fidèles — ou pour ceux qui avaient d’autres rai­sons de s’y rendre.

Tariq arri­va à la tom­bée de la nuit, vêtu d’une dis­h­da­sha grise et d’un kef­fieh qui lui cou­vrait une par­tie du visage. Il avait lais­sé ses lunettes rondes chez lui — elles le ren­daient trop recon­nais­sable. Sans elles, le monde était légè­re­ment flou, mais il voyait assez pour se déplacer.

La mai­son que Rachid lui avait indi­quée se trou­vait dans une ruelle étroite, à trois cents mètres de la mos­quée. Une bâtisse ancienne, aux murs de brique crue, avec une porte de bois clou­té qui ne payait pas de mine. Tariq l’a­vait repé­rée dans l’a­près-midi, en pas­sant comme un pro­me­neur dés­œu­vré. Il avait comp­té les fenêtres, noté les issues pos­sibles, obser­vé les allées et venues.

Main­te­nant, il attendait.

Des hommes arri­vaient par petits groupes, deux ou trois à la fois, s’en­gouf­frant dans la mai­son sans frap­per. Tariq en comp­ta une dou­zaine en une demi-heure. Des visages qu’il ne connais­sait pas, pour la plu­part. Mais l’un d’eux lui fit fron­cer les sour­cils — un homme grand, maigre, avec une barbe noire et des yeux enfon­cés. Il l’a­vait déjà vu quelque part. Au Haut-Com­mis­sa­riat ? Au Tigris Palace ?

Il atten­dit encore dix minutes, puis tra­ver­sa la ruelle et pous­sa la porte.

### X

L’in­té­rieur était sombre, éclai­ré seule­ment par quelques lampes à huile. Une ving­taine d’hommes étaient assis en cercle sur des tapis, cer­tains fumant, d’autres siro­tant du thé. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­pirent quand Tariq entra.

Un homme se leva — petit, tra­pu, la cin­quan­taine, avec une cica­trice qui lui bar­rait la joue gauche. Il s’ap­pro­cha de Tariq.

— Qui es-tu ?

— Un ami de Rachid al-Khayoun. Il m’a dit que je pou­vais venir.

L’homme le dévi­sa­gea lon­gue­ment. Tariq sou­tint son regard sans ciller.

— Ton nom ?

— Bou­tros. Bou­tros Issa.

Le nom de son frère mort. Il l’a­vait choi­si déli­bé­ré­ment — si quel­qu’un véri­fiait, Bou­tros Issa avait bien exis­té, avait bien vécu à Bag­dad, était bien mort à Kut. Un fan­tôme ne pou­vait pas être démenti.

— Tu es chrétien.

— Chal­déen.

— Pour­quoi un chré­tien vien­drait-il ici ?

— Parce que les Anglais ne font pas de dif­fé­rence entre nous quand ils nous méprisent.

Quelques rires dans l’as­sem­blée. L’homme à la cica­trice esquis­sa un sourire.

— Assieds-toi, Bou­tros Issa. Écoute. Et si tu parles de ce que tu entends ici, on te retrouvera.

Ce n’é­tait pas une menace. C’é­tait un fait.

Tariq s’as­sit au bord du cercle, le dos contre le mur, et écouta.

—

### XI ###

L’homme qui pré­si­dait la réunion s’ap­pe­lait Abdel-Karim. C’é­tait lui, l’homme à la cica­trice. Un ancien offi­cier otto­man, apprit Tariq en écou­tant les conver­sa­tions — il avait com­bat­tu les Bri­tan­niques à Kut, avait été cap­tu­ré, s’é­tait éva­dé. La cica­trice était un sou­ve­nir des geôles anglaises.

— Le cou­ron­ne­ment aura lieu dans onze jours, dit Abdel-Karim. Onze jours pour mon­trer au monde que l’I­rak refuse ce roi qu’on lui impose.

— La bombe d’hier n’a tué que des inno­cents, objec­ta quel­qu’un. Un mar­chand et son fils. Ça ne sert pas notre cause.

— C’é­tait un aver­tis­se­ment. Le pro­chain coup sera différent.

Tariq sen­tit son esto­mac se nouer. Le pro­chain coup.

— Quel est le plan ? deman­da un homme à sa gauche, un jeune aux yeux fié­vreux, impatient.

Abdel-Karim secoua la tête.

— Pas ici. Pas devant tout le monde. Ceux qui doivent savoir savent.

Il balaya l’as­sem­blée du regard.

— Votre rôle est de pré­pa­rer le ter­rain. Dis­tri­buer les tracts. Répandre la rumeur. Faire en sorte que le jour du cou­ron­ne­ment, les rues ne soient pas rem­plies de mou­tons qui acclament un roi étran­ger, mais de patriotes qui réclament leur liberté.

Des mur­mures d’ap­pro­ba­tion. Tariq nota les visages, essaya de mémo­ri­ser les noms qu’il enten­dait. La plu­part étaient des seconds cou­teaux, des exé­cu­tants. Mais il y avait autre chose — une struc­ture au-des­sus d’eux, un cercle inté­rieur dont Abdel-Karim fai­sait par­tie, et dont les plans res­taient secrets.

La réunion dura encore une heure. On par­la de logis­tique, de points de dis­tri­bu­tion, de contacts dans les dif­fé­rents quar­tiers. Tariq prit men­ta­le­ment des notes, clas­sant les infor­ma­tions, cher­chant les failles.

Puis Abdel-Karim leva la main.

— Une der­nière chose. L’Anglaise.

Le silence tom­ba. Tariq sen­tit son cœur s’accélérer.

— Celle qu’ils appellent Al-Kha­tun. Ger­trude Bell.

Un cra­chat par terre, de la part d’un homme au fond de la pièce.

— Elle est plus dan­ge­reuse que tous les géné­raux bri­tan­niques réunis, conti­nua Abdel-Karim. C’est elle qui a créé ce pays. Elle qui a choi­si Fay­çal. Sans elle, les Anglais seraient perdus.

— Alors on l’é­li­mine, dit le jeune homme fiévreux.

— Non.

La voix venait du fond de la pièce. L’homme grand et maigre, celui que Tariq avait remar­qué à l’en­trée, se leva.

— Pas encore. Elle nous est plus utile vivante que morte.

— Com­ment ça ?

L’homme s’a­van­ça vers le centre du cercle. De près, Tariq vit qu’il avait les yeux d’un gris très pâle, presque trans­pa­rent — des yeux qui ne sem­blaient pas appar­te­nir à ce climat.

— Elle a des enne­mis par­mi les siens. Des Anglais qui pensent qu’une femme n’a rien à faire ici. Des rivaux qui veulent sa place. Si elle meurt, elle devient une mar­tyre. Mais si elle est discréditée…

Il lais­sa la phrase en suspens.

— Dis­cré­di­tée com­ment ? deman­da Abdel-Karim.

— J’y travaille.

L’homme aux yeux gris se ras­sit, et la réunion reprit son cours. Mais Tariq ne l’é­cou­tait plus. Il regar­dait cet homme, essayait de com­prendre qui il était, d’où il venait.

Et sur­tout, ce qu’il préparait.

### XII ###

Tariq quit­ta la mai­son par­mi les der­niers, se mêlant à un petit groupe qui ren­trait vers le centre-ville. Il mar­cha en silence, la tête bais­sée, jus­qu’à ce que les autres se dis­persent un par un dans les ruelles sombres.

Puis il accé­lé­ra le pas.

Il fal­lait qu’il voie Miss Bell. Ce soir. Maintenant.

Mais à cette heure, le Haut-Com­mis­sa­riat était fer­mé, gar­dé par des sen­ti­nelles qui ne le lais­se­raient pas entrer. Et la mai­son de Miss Bell, sur la rive est du Tigre, était inac­ces­sible sans invitation.

Il res­tait le Tigris Palace.

Tariq savait que Miss Bell y pas­sait par­fois ses soi­rées, quand la soli­tude de sa mai­son deve­nait trop pesante. Elle s’as­seyait sur la ter­rasse, fumait ses ciga­rettes, regar­dait le fleuve. Les autres clients la lais­saient tran­quille — sa répu­ta­tion la précédait.

Il pres­sa le pas.

### XIII ###

Le Tigris Palace était encore éveillé quand Tariq arri­va. La ter­rasse brillait de lumières, des rires et des conver­sa­tions flot­taient dans l’air tiède. Mais Miss Bell n’y était pas.

Tariq entra dans le hall. Hes­kel était à son poste, comme toujours.

— Miss Bell est venue ce soir ?

Hes­kel hocha la tête.

— Elle est mon­tée il y a une heure. Chambre 12. Elle a deman­dé qu’on ne la dérange pas.

— Il faut que je lui parle.

— Tariq…

— C’est urgent.

Quelque chose dans sa voix dut convaincre Hes­kel, car il ne pro­tes­ta pas. Il se conten­ta de tendre une clé — le passe-par­tout de l’hôtel.

— Fais attention.

Tariq mon­ta l’escalier.

### XIV ###

Il frap­pa à la porte de la chambre 12. Trois coups, puis deux, puis un — le code qu’ils avaient éta­bli des années plus tôt, quand il avait com­men­cé à tra­vailler pour elle offi­cieu­se­ment, en dehors des canaux du Haut-Commissariat.

Un silence. Puis des pas. La porte s’entrouvrit.

Miss Bell por­tait une robe de chambre de soie bor­deaux, les che­veux défaits sur ses épaules. Sans son armure habi­tuelle — les robes élé­gantes, le maquillage dis­cret, le port altier — elle sem­blait plus petite, plus fra­gile. Plus humaine.

— Tariq. Que se passe-t-il ?

— Je reviens de la réunion. Il faut que nous parlions.

Elle le fit entrer.

La chambre était spa­cieuse, meu­blée dans le style otto­man — tapis épais, divans bas, rideaux de bro­cart. Une lampe à huile brû­lait sur la table de che­vet, pro­je­tant des ombres dan­santes sur les murs. Par la fenêtre ouverte, on enten­dait le cla­po­tis du Tigre contre les berges.

Miss Bell s’as­sit sur le divan et allu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient légèrement.

— Racon­tez-moi.

Tariq res­ta debout. Il lui racon­ta tout — la mai­son près de la mos­quée, Abdel-Karim, les plans de pro­pa­gande, l’at­ten­tat à venir dont per­sonne ne connais­sait les détails. Et l’homme aux yeux gris.

— Il a dit qu’il vou­lait vous dis­cré­di­ter. Pas vous tuer. Vous discréditer.

Miss Bell tira lon­gue­ment sur sa cigarette.

— Vous l’a­vez reconnu ?

— Non. Mais il n’est pas arabe. Ses yeux… et son accent. Il parle arabe par­fai­te­ment, mais il y a quelque chose qui sonne faux. Comme quel­qu’un qui a appris la langue dans les livres.

— Un Européen ?

— Peut-être. Ou un Turc. Ou un Per­san. Je ne sais pas.

Miss Bell se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Elle res­ta là un long moment, regar­dant le fleuve dans l’obscurité.

— Dis­cré­di­ter, mur­mu­ra-t-elle. Pas tuer. C’est plus intel­li­gent. Un mar­tyr ren­force une cause. Un scan­dale la détruit.

— De quoi pour­rait-on vous accuser ?

Elle eut un rire amer.

— De quoi ne pour­rait-on pas m’ac­cu­ser, Tariq ? D’être une femme qui se mêle de poli­tique. D’a­voir impo­sé un roi étran­ger à un peuple qui n’en vou­lait pas. D’a­voir tra­hi les pro­messes faites aux Arabes pen­dant la guerre. D’a­voir des sym­pa­thies… inappropriées.

Elle se retour­na vers lui.

— Je ne suis pas une sainte, Tariq. J’ai fait des choses que je regrette. J’ai fait des choix qui ont coû­té des vies. Si quel­qu’un vou­lait fouiller dans mon pas­sé, il trou­ve­rait de quoi m’enterrer.

— Alors il faut trou­ver cet homme avant qu’il ne trouve de quoi vous détruire.

— Com­ment ?

Tariq hési­ta. Une idée lui était venue, pen­dant qu’il mar­chait vers l’hô­tel. Une idée risquée.

— En me rap­pro­chant d’eux. En gagnant leur confiance. En décou­vrant ce qu’ils pré­parent de l’intérieur.

— C’est dangereux.

— Oui.

— S’ils découvrent qui vous êtes…

— Ils ne décou­vri­ront pas.

Miss Bell le regar­da lon­gue­ment. Dans la lumière de la lampe, ses yeux bleus sem­blaient presque noirs.

— Pour­quoi faites-vous ça, Tariq ? Ce n’est pas votre com­bat. Vous pour­riez par­tir. Quit­ter Bag­dad, quit­ter ce pays. Aller en Inde, en Égypte, n’im­porte où. Recommencer.

Tariq pen­sa à Mariam. À la croix chal­déenne sous sa che­mise. À toutes ces lettres qu’il écri­vait chaque soir et qu’il n’en­voyait jamais.

— Parce que c’est mon pays, Miss Bell. Le seul que j’ai.

### XV ###

Les jours sui­vants, Tariq mena une double vie.

Le matin, il tra­vaillait au Haut-Com­mis­sa­riat, tra­dui­sant des docu­ments, assis­tant aux réunions, jouant son rôle de fonc­tion­naire loyal et effa­cé. Le capi­taine Els­worth conti­nuait à ne pas le regar­der. Sir Per­cy Cox conti­nuait à l’i­gno­rer. Seule Miss Bell échan­geait par­fois avec lui un regard enten­du — un bref hoche­ment de tête, un fron­ce­ment de sour­cils inter­ro­ga­teur auquel il répon­dait d’un imper­cep­tible mou­ve­ment de la main. Rien à signa­ler. Ou : Venez me voir ce soir.

L’a­près-midi, il rede­ve­nait Bou­tros Issa.

Il retour­na voir Rachid al-Khayoun, qui lui don­na d’autres contacts. Il dis­tri­bua des tracts dans les souks, par­la aux mécon­tents, écou­ta les griefs. Il y avait tant de griefs — contre les Anglais, contre les taxes, contre l’ar­ro­gance des offi­ciers qui trai­taient Bag­dad comme une ville conquise. Il n’a­vait pas besoin de feindre la sym­pa­thie. Une par­tie de lui com­pre­nait, approu­vait même.

C’é­tait le plus dan­ge­reux : com­men­cer à croire à son propre mensonge.

Le troi­sième jour, Abdel-Karim le convoqua.

### XVI ###

La ren­contre eut lieu dans un café du quar­tier de Kadhi­miya, un éta­blis­se­ment sombre où les hommes fumaient le nar­gui­lé et jouaient aux domi­nos en par­lant à voix basse. Abdel-Karim était assis au fond, seul, une tasse de café turc devant lui.

— Bou­tros Issa.

Tariq s’as­sit en face de lui.

— On t’a vu, ces der­niers jours. Tu tra­vailles bien.

— Je fais ce que je peux.

— Les hommes t’ap­pré­cient. Ils disent que tu parles bien, que tu sais écou­ter. Que tu ne poses pas trop de questions.

Tariq ne répon­dit pas. Il avait appris que le silence était sou­vent la meilleure réponse.

Abdel-Karim but une gor­gée de café, gri­ma­ça — trop amer, ou trop froid.

— J’ai besoin de quel­qu’un comme toi. Quel­qu’un qui peut se fondre. Qui peut aller là où les autres ne peuvent pas aller.

— Où ça ?

— Le Tigris Palace Hotel.

Tariq sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine. Il gar­da son visage impassible.

— L’hô­tel des Anglais ?

— Il y a quel­qu’un là-bas que je dois sur­veiller. Quel­qu’un d’important.

— Qui ?

— Une femme. L’An­glaise. Ger­trude Bell.

Tariq fit sem­blant de réfléchir.

— Je connais un peu cet endroit. J’y suis allé quel­que­fois, avant. Le pro­prié­taire, Hes­kel Sas­soon, connais­sait mon père.

— Par­fait. Alors tu pour­ras y aller sans éveiller les soupçons.

— Qu’est-ce que je dois faire ?

Abdel-Karim se pen­cha vers lui.

— Obser­ver. Écou­ter. Savoir qui elle voit, à qui elle parle, où elle va. Il y a un homme qui tra­vaille avec nous — tu l’as vu à la réunion. Grand, les yeux clairs. Il a un plan qui la concerne. Mais pour que ce plan fonc­tionne, il a besoin d’informations.

— Quel genre d’informations ?

— Tout ce qui pour­rait la com­pro­mettre. Des ren­contres secrètes. Des liai­sons. Des papiers qui ne devraient pas exister.

Tariq hocha len­te­ment la tête.

— Je peux faire ça.

— Bien.

Abdel-Karim posa quelques pièces sur la table pour payer le café.

— Une der­nière chose, Bou­tros. L’homme aux yeux clairs — il s’ap­pelle Sayf. C’est tout ce que tu as besoin de savoir. Ne lui pose pas de ques­tions. Ne cherche pas à en savoir plus sur lui. Contente-toi de lui rap­por­ter ce que tu trouves.

— Com­ment je le contacte ?

— Tu ne le contactes pas. C’est lui qui te contactera.

### XVII ###

Ce soir-là, Tariq retrou­va Miss Bell dans sa chambre du Tigris Palace. Il lui rap­por­ta la conver­sa­tion avec Abdel-Karim.

— Sayf, répé­ta-t-elle pen­si­ve­ment. Un nom de guerre, pro­ba­ble­ment. Sayf signi­fie « épée » en arabe.

— Vous avez une idée de qui il pour­rait être ?

— Non. Mais s’il cherche des infor­ma­tions com­pro­met­tantes sur moi, il sait où cher­cher. Ma vie n’a pas tou­jours été… irréprochable.

Elle allu­ma une ciga­rette, la troi­sième depuis le début de leur conversation.

— Avant la guerre, j’ai eu une liai­son. Avec un homme marié. Un offi­cier bri­tan­nique. Ça s’est mal ter­mi­né. Il y a eu des lettres — des lettres que je n’au­rais jamais dû écrire.

— Où sont ces lettres maintenant ?

— Je ne sais pas. Je les ai détruites, bien sûr. Mais lui… il a pu en gar­der des copies. Ou quel­qu’un a pu les voler.

Elle tira sur sa ciga­rette, les yeux dans le vague.

— Si ces lettres refai­saient sur­face main­te­nant, avec le cou­ron­ne­ment qui approche… Ce serait un désastre. Pas pour moi — ma répu­ta­tion m’im­porte peu. Mais pour Fay­çal. Pour tout ce que nous avons construit.

— Il faut trou­ver Sayf. Savoir ce qu’il sait, ce qu’il prépare.

— Com­ment ?

— En jouant le jeu. En lui don­nant ce qu’il demande — ou ce qu’il croit demander.

Miss Bell le regar­da avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et d’inquiétude.

— Vous vou­lez lui tendre un piège.

— Je veux le for­cer à se découvrir.

### XVIII ###

Les jours pas­sèrent. Le cou­ron­ne­ment approchait.

Tariq jouait son rôle de plus en plus pro­fon­dé­ment. Il allait au Tigris Palace chaque jour, s’as­seyait au bar, obser­vait Miss Bell de loin — comme un espion le ferait. Il notait ses allées et venues, les gens qu’elle ren­con­trait, les heures aux­quelles elle ren­trait. Le soir, il trans­met­tait ses rap­ports à Abdel-Karim, qui les fai­sait par­ve­nir à Sayf par des canaux que Tariq ne connais­sait pas.

Et pen­dant ce temps, avec Miss Bell, ils pré­pa­raient le piège.

L’i­dée était simple : créer une fausse piste. Faire croire à Sayf qu’il avait décou­vert quelque chose de com­pro­met­tant — quelque chose qui n’exis­tait pas, mais qui sem­ble­rait suf­fi­sam­ment réel pour qu’il morde à l’ha­me­çon. Et quand il mor­drait, Tariq serait là pour voir son visage, com­prendre ses inten­tions, peut-être même décou­vrir qui l’envoyait.

Miss Bell rédi­gea une fausse lettre — un billet doux, pré­ten­du­ment adres­sé à un diplo­mate otto­man pen­dant la guerre. Des mots tendres, des pro­messes, des indis­cré­tions sur les plans bri­tan­niques. Un docu­ment qui, s’il avait été authen­tique, aurait pu la faire accu­ser de trahison.

— C’est ris­qué, dit-elle en lui ten­dant la lettre. Si quel­qu’un croit que c’est vrai…

— Per­sonne ne le croi­ra. Pas ceux qui vous connaissent.

— Et ceux qui ne me connaissent pas ?

Tariq prit la lettre et la glis­sa dans sa poche.

— Ceux-là, nous nous en occu­pe­rons le moment venu.

### XIX ###

Le contact avec Sayf vint trois jours avant le couronnement.

Tariq était assis au bar du Tigris Palace, son verre d’a­rak devant lui, quand quel­qu’un s’as­sit à côté de lui. Il n’eut pas besoin de tour­ner la tête pour savoir qui c’é­tait. Ces yeux gris, il les avait sen­tis sur lui avant même de les voir.

— Bou­tros Issa.

La voix était douce, presque mélo­dieuse. Un arabe par­fait, mais avec cette inflexion étrange que Tariq avait remar­quée à la réunion.

— Sayf.

— Tu as fait du bon tra­vail. Abdel-Karim est content de toi.

— Je fais ce qu’on me demande.

Sayf fit signe au bar­man, com­man­da un thé. Pas d’al­cool. Un homme pru­dent, ou un homme pieux — Tariq n’ar­ri­vait pas à décider.

— J’ai enten­du dire que tu avais trou­vé quelque chose. Sur l’Anglaise.

Tariq sen­tit son cœur s’ac­cé­lé­rer, mais gar­da son visage neutre.

— Peut-être.

— Montre-moi.

Tariq hési­ta — juste assez long­temps pour que ça semble naturel.

— Pas ici. Trop de monde.

Sayf hocha la tête.

— Demain soir. Il y a un entre­pôt près du pont de Maude, sur la rive ouest. Tu connais ?

— Je trouverai.

— Viens seul. À minuit.

Il se leva, lais­sant son thé intact.

— Et Bou­tros… n’es­saie pas de me trom­per. Je sais recon­naître un menteur.

Il s’é­loi­gna. Tariq le regar­da par­tir, puis ter­mi­na son arak d’un trait.

Le piège était ten­du. Il ne res­tait plus qu’à voir qui y tomberait.

### XX ###

Cette nuit-là, Tariq ne dor­mit pas.

Il res­ta assis à son bureau, la fausse lettre devant lui, essayant d’an­ti­ci­per tout ce qui pour­rait mal tour­ner. L’en­tre­pôt près du pont de Maude — il y était allé dans l’a­près-midi, avait repé­ré les lieux. Un bâti­ment aban­don­né, des murs de brique effri­tés, plu­sieurs issues pos­sibles. Un bon endroit pour un guet-apens. Dans un sens ou dans l’autre.

Il pen­sa à pré­ve­nir Miss Bell, mais déci­da de n’en rien faire. Si quelque chose tour­nait mal, il valait mieux qu’elle puisse nier toute implication.

Il pen­sa à écrire une lettre à Mariam — une vraie lettre cette fois, qu’il enver­rait à la der­nière adresse connue du camp de réfu­giés d’Our­mia. Mais qu’au­rait-il écrit ? Adieu, peut-être. Ou : Je t’ai cher­chée toute ma vie.

À la fin, il n’é­cri­vit rien.

Il prit la croix chal­déenne entre ses doigts, fer­ma les yeux, et atten­dit l’aube.

### XXI ###

Le len­de­main fut le plus long de sa vie.

Au Haut-Com­mis­sa­riat, il tra­dui­sit des docu­ments sans les lire, assis­ta à des réunions sans les entendre. Le capi­taine Els­worth lui deman­da s’il était malade — pre­mière fois qu’il lui adres­sait une parole qui res­sem­blait à de l’in­quié­tude. Tariq répon­dit que c’é­tait la cha­leur, rien de plus.

L’a­près-midi, il alla au Tigris Palace. Hes­kel lui jeta un regard scrutateur.

— Tu as des ennuis, Tariq.

Ce n’é­tait pas une question.

— Qu’est-ce qui te fait dire ça ?

— Ton visage. Tu as la même expres­sion que ton père, juste avant qu’il ne fasse quelque chose de stupide.

Tariq sou­rit mal­gré lui.

— Mon père a fait beau­coup de choses stupides.

— Et il s’en est tou­jours sor­ti. J’es­père que tu as héri­té de sa chance.

Hes­kel posa un verre de limo­nade devant lui, sans qu’il l’ait demandé.

— Si tu ne reviens pas demain matin, je sau­rai quoi faire.

— Qu’est-ce que tu feras ?

— Je pré­vien­drai l’An­glaise. Et je prie­rai pour ton âme.

### XXII ###

À minuit, Tariq était devant l’entrepôt.

La lune était haute, presque pleine, pro­je­tant des ombres argen­tées sur les eaux du Tigre. Le pont de Maude enjam­bait le fleuve un peu plus loin, ses arches de fer se décou­pant contre le ciel étoi­lé. Quelques barques de pêcheurs glis­saient en silence, leurs lan­ternes oscil­lant doucement.

L’en­tre­pôt était plon­gé dans l’obs­cu­ri­té. Tariq s’ap­pro­cha pru­dem­ment, tous les sens en alerte. Il avait un cou­teau glis­sé dans sa cein­ture — pas une arme, juste une pré­cau­tion. Il n’a­vait jamais tué per­sonne de sa vie, et n’a­vait pas l’in­ten­tion de com­men­cer cette nuit.

La porte grin­ça quand il la poussa.

— Entre, Bou­tros Issa.

La voix de Sayf, venue de l’in­té­rieur. Tariq entra.

L’en­tre­pôt était vaste, encom­bré de caisses et de débris. Une seule lampe à huile brû­lait au centre, posée sur une caisse retour­née. Sayf se tenait debout à côté, ses yeux gris reflé­tant la flamme.

Il était seul.

— Tu as ce que je t’ai demandé ?

Tariq sor­tit la fausse lettre de sa poche et la ten­dit. Sayf la prit, l’ap­pro­cha de la lampe, com­men­ça à lire.

Tariq l’ob­ser­vait atten­ti­ve­ment. Le visage de Sayf ne tra­his­sait rien — ni sur­prise, ni satis­fac­tion, ni méfiance. Juste une concen­tra­tion froide, méthodique.

— Où as-tu trou­vé ça ?

— Dans sa chambre. Elle garde un cof­fret sous son lit. Le ver­rou n’é­tait pas dif­fi­cile à forcer.

Sayf rele­va les yeux.

— Tu mens.

Tariq sen­tit son sang se glacer.

— Quoi ?

— Cette lettre est un faux. Le papier est trop récent. L’encre n’a pas eu le temps de pâlir. Et le style… Ger­trude Bell n’é­crit pas comme ça. Elle est plus directe. Plus crue.

Il replia la lettre et la glis­sa dans sa poche.

— Tu m’as pris pour un imbé­cile, Bou­tros Issa. Ou quel que soit ton vrai nom.

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Le palace du Tigre — Par­tie 2

Le palace du Tigre — Par­tie 1

Le Palace
du Tigre

Le palace du Tigre

Par­tie 1

La cha­leur

### I ###

Le ven­ti­la­teur tour­nait trop len­te­ment pour ser­vir à quoi que ce soit. Tariq Had­dad leva les yeux vers les pales qui bras­saient l’air épais du bureau, et se deman­da — pas pour la pre­mière fois — si les Anglais com­pre­naient quelque chose à ce pays qu’ils pré­ten­daient gouverner.

— Vous avez tra­duit le mémo­ran­dum du cheikh Mahmoud ?

Le capi­taine Els­worth ne le regar­dait pas. Il ne regar­dait jamais les indi­gènes quand il leur par­lait. Ses yeux res­taient fixés sur les papiers devant lui, comme si Tariq n’é­tait qu’une voix dés­in­car­née, un pho­no­graphe humain.

— Oui, capi­taine. Il refuse les termes pro­po­sés. Il dit que les Bri­tan­niques l’ont tra­hi une fois, qu’ils le tra­hi­ront encore.

— Le texte exact, Had­dad. Pas votre interprétation.

Tariq rava­la la réponse qui lui mon­tait aux lèvres. Vingt ans de ce métier lui avaient appris la patience — cette patience orien­tale que les Anglais pre­naient pour de la soumission.

— Il écrit : « Vous m’a­vez pro­mis le Kur­dis­tan. Vous m’a­vez don­né des chaînes. Je ne signe­rai rien qui vienne de Londres. »

Els­worth émit un gro­gne­ment. Dehors, par la fenêtre ouverte, mon­tait le brou­ha­ha de la rue Al-Rachid — les mar­chands ambu­lants, le cli­que­tis des calèches, un âne qui brayait quelque part. Bag­dad en août. Cin­quante degrés à l’ombre, et il n’y avait pas d’ombre.

— Très bien. Vous pou­vez disposer.

Tariq ras­sem­bla ses papiers et sor­tit. Dans le cou­loir du Haut-Com­mis­sa­riat, d’autres fonc­tion­naires bri­tan­niques pas­saient sans le voir, leurs che­mises trem­pées de sueur mal­gré les pun­kahs qui s’a­gi­taient au pla­fond, action­nés par des gar­çons indiens accrou­pis dans les coins. L’Em­pire trans­por­tait ses habi­tudes par­tout où il allait.

Il avait ren­dez-vous avec Miss Bell à trois heures. Il lui res­tait une heure à tuer.

### II ###

Le Tigris Palace Hotel se dres­sait au bord du fleuve, légè­re­ment en retrait de la rue, comme un homme de bonne famille qui ne veut pas se mêler à la foule. Deux étages de pierre blonde, des bal­cons en fer for­gé noir­cis par le soleil, des mou­cha­ra­biehs qui fil­traient la lumière en des­sins géo­mé­triques sur les dalles du hall.

Tariq pous­sa la porte vitrée et fut accueilli par une bouf­fée d’air presque frais. Hes­kel Sas­soon avait fait ins­tal­ler des jarres poreuses rem­plies d’eau devant les fenêtres — une tech­nique vieille comme Baby­lone, que les Anglais auraient dû adop­ter au lieu de s’en­tê­ter avec leurs ven­ti­la­teurs mécaniques.

— Tariq.

Hes­kel était à son poste habi­tuel, der­rière le comp­toir de la récep­tion, un jour­nal arabe déplié devant lui. Il avait soixante ans, le crâne dégar­ni, une mous­tache grise impec­ca­ble­ment taillée. Ses yeux noirs ne man­quaient rien.

— Hes­kel.

Ils ne se ser­raient pas la main. Ce n’é­tait pas néces­saire. Leurs pères avaient fait affaire ensemble pen­dant trente ans — Sha­moun Had­dad le négo­ciant chal­déen et Ibra­him Sas­soon l’im­por­ta­teur juif. Tariq avait pas­sé des après-midi d’en­fance dans l’ar­rière-bou­tique des Sas­soon, à écou­ter les deux hommes mar­chan­der en arabe, en turc, par­fois en fran­çais quand ils ne vou­laient pas que les employés comprennent.

— Tu as soif.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Hes­kel fit signe à un ser­veur, et quelques ins­tants plus tard, un verre de limo­nade appa­rut devant Tariq — fraîche, légè­re­ment sucrée, avec des feuilles de menthe qui flot­taient à la surface.

— Mer­ci.

Tariq s’as­sit sur l’un des fau­teuils du hall, le dos au mur, face à la porte. Une habi­tude qu’il avait prise pen­dant la guerre, et qu’il n’a­vait jamais perdue.

Le hall du Tigris Palace était presque désert à cette heure. Trop tôt pour le thé, trop tard pour le déjeu­ner. Un couple d’An­glais — lui en cos­tume de lin frois­sé, elle en robe claire et cha­peau à large bord — feuille­taient des guides tou­ris­tiques près de la fenêtre. Un offi­cier indien en uni­forme som­no­lait dans un coin, son casque colo­nial posé sur ses genoux. Der­rière le bar, un ser­veur armé­nien asti­quait des verres avec une len­teur méticuleuse.

C’é­tait l’heure morte de Bag­dad. L’heure où la cha­leur écra­sait tout, où même les mouches sem­blaient voler au ralenti.

— Il y a du monde en ce moment ? deman­da Tariq.

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Le cou­ron­ne­ment attire les curieux. Des jour­na­listes. Des diplo­mates. Un pho­to­graphe amé­ri­cain qui veut immor­ta­li­ser la nais­sance d’une nation.

Il y avait de l’i­ro­nie dans sa voix, à peine perceptible.

— Et des Anglais ?

— Tou­jours des Anglais. Ils vont et viennent. Cer­tains res­tent, d’autres repartent. Ils pensent que ce pays leur appartient.

— Il leur appartient.

— Pour l’instant.

Hes­kel replia son jour­nal avec soin.

— Tu as enten­du par­ler des troubles à Mossoul ?

Tariq hocha la tête. Les natio­na­listes kurdes s’a­gi­taient dans le nord. Le cheikh Mah­moud, celui dont il venait de tra­duire le mémo­ran­dum, refu­sait de recon­naître l’au­to­ri­té de Bag­dad — et encore moins celle de ce roi qu’on allait leur imposer.

— Les Anglais pensent qu’un Haché­mite sur le trône va tout arran­ger, dit Hes­kel. Ils se trompent.

— Tu crois ?

— Je suis juif, Tariq. Ma famille est à Bag­dad depuis vingt-cinq siècles. Depuis Nabu­cho­do­no­sor. J’ai vu pas­ser les Perses, les Grecs, les Arabes, les Mon­gols, les Turcs. Les Anglais ne sont qu’un épi­sode de plus.

Il sou­rit, un sou­rire fati­gué qui creu­sait les rides autour de ses yeux.

— Mais je dois admettre qu’ils paient bien leurs notes d’hôtel.

### III ###

À trois heures pré­cises, Tariq frap­pa à la porte du bureau de Ger­trude Bell, dans l’aile est du Haut-Commissariat.

— Entrez.

La voix était claire, auto­ri­taire, avec cet accent anglais des classes supé­rieures qui trans­for­mait chaque phrase en décret. Tariq ouvrit la porte.

Le bureau de Miss Bell ne res­sem­blait à aucun autre du bâti­ment. Là où ses col­lègues mas­cu­lins s’en­tou­raient de cartes mili­taires et de por­traits du roi George, elle avait dis­po­sé des tapis per­sans, des pote­ries anciennes, des pho­to­gra­phies de sites archéo­lo­giques. Sur son bureau, entre les dos­siers admi­nis­tra­tifs, trô­nait une sta­tuette sumé­rienne — authen­tique, Tariq en était cer­tain. Miss Bell ne fai­sait rien à moitié.

Elle était assise près de la fenêtre, une ciga­rette à la main, vêtue d’une robe de soie verte qui aurait été élé­gante à Londres et qui sem­blait légè­re­ment incon­grue ici, dans cette cha­leur de four­naise. Cin­quante-deux ans, le visage mince, les yeux d’un bleu per­çant qui sem­blaient voir à tra­vers les murs et les mensonges.

— Tariq. Asseyez-vous.

Il s’as­sit en face d’elle, notant les cernes sous ses yeux, les rides qui s’é­taient creu­sées ces der­niers mois. Miss Bell ne dor­mait pas assez. Miss Bell ne dor­mait jamais assez.

— Le cou­ron­ne­ment est dans deux semaines, dit-elle sans pré­am­bule. Vous êtes au cou­rant des rumeurs ?

— Il y a tou­jours des rumeurs, Miss Bell.

— Celles-ci sont différentes.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans un cen­drier de cuivre, un geste brusque qui tra­his­sait sa nervosité.

— On me dit qu’il y a un com­plot. Contre Fay­çal. Contre tout ce que nous avons construit.

Tariq res­ta silen­cieux. Il savait que Miss Bell n’ai­mait pas qu’on l’in­ter­rompe quand elle réflé­chis­sait à voix haute.

— Les natio­na­listes, évi­dem­ment. Ceux qui veulent un calife, pas un roi. Ceux qui refusent tout ce qui vient de Londres. Mais il y a autre chose. Quelque chose de plus organisé.

— Vous avez des noms ?

— Non. C’est pour ça que je vous ai fait venir.

Elle se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Dehors, le Tigre cou­lait, jaune et pares­seux, char­riant des roseaux et des déchets. Sur l’autre rive, les pal­miers de Karkh trem­blaient dans la chaleur.

— Vous pou­vez aller là où je ne peux pas aller, Tariq. Dans les cafés, les mos­quées, les souks. Vous pou­vez écou­ter ce que les gens disent quand ils pensent qu’au­cun Anglais n’entend.

— Vous par­lez arabe mieux que la plu­part des Arabes, Miss Bell.

— Je parle arabe comme une Anglaise qui a appris l’a­rabe. Ce n’est pas la même chose.

Elle se retour­na vers lui, et il vit dans ses yeux quelque chose qu’il n’y avait jamais vu aupa­ra­vant. De la peur.

— J’ai besoin de savoir ce qui se pré­pare. Avant qu’il soit trop tard.

### IV ###

Le soir tom­bait sur Bag­dad, et le Tigris Palace s’animait.

Les ven­ti­la­teurs tour­naient plus vite main­te­nant — Hes­kel avait fait accé­lé­rer les géné­ra­teurs. Les lampes à huile pro­je­taient des ombres dorées sur les murs. Sur la ter­rasse qui don­nait sur le fleuve, les tables se rem­plis­saient d’of­fi­ciers bri­tan­niques en civil, de diplo­mates, de mar­chands, de voya­geurs de passage.

Tariq s’é­tait ins­tal­lé au bar, un verre d’a­rak devant lui. L’al­cool ani­sé était trouble, dilué avec de l’eau, selon la tra­di­tion. Il ne buvait pas vrai­ment — il fai­sait sem­blant, comme sou­vent. L’a­rak était un pré­texte pour res­ter, obser­ver, écouter.

À sa gauche, deux offi­ciers du ren­sei­gne­ment dis­cu­taient à voix basse, convain­cus que per­sonne ne com­pre­nait leur anglais rapide. Ils par­laient de livrai­sons d’armes, de tri­bus qu’on pou­vait ache­ter, de tri­bus qu’on ne pou­vait pas acheter.

À sa droite, un jour­na­liste amé­ri­cain — le pho­to­graphe dont Hes­kel avait par­lé — inter­ro­geait un fonc­tion­naire du Haut-Com­mis­sa­riat sur les chances de suc­cès du nou­veau royaume. Le fonc­tion­naire répon­dait avec l’op­ti­misme offi­ciel de rigueur. L’A­mé­ri­cain pre­nait des notes, sceptique.

Et au fond de la ter­rasse, seule à une table, une sil­houette que Tariq recon­nut immédiatement.

Ger­trude Bell buvait du thé, les yeux fixés sur le fleuve. Elle avait chan­gé de robe — du blanc main­te­nant, plus léger — et fumait une autre de ses ciga­rettes inter­mi­nables. Per­sonne ne l’ac­com­pa­gnait. Per­sonne n’o­sait l’ap­pro­cher sans y être invité.

Al-Kha­tun. La Dame. Celle qui avait des­si­né les fron­tières de ce pays sur une carte, dans une salle de confé­rence à Paris, avec un crayon et une règle. Celle qui avait choi­si Fay­çal contre tous les autres can­di­dats, qui l’a­vait impo­sé à Chur­chill, à Cox, à tout le monde.

Elle était la femme la plus puis­sante de Méso­po­ta­mie. Et elle était seule.

Tariq se deman­da si elle avait tou­jours été seule, ou si la soli­tude était venue avec le pouvoir.

### V ###

Il quit­ta le Tigris Palace vers neuf heures et s’en­fon­ça dans les ruelles du vieux Bagdad.

La cha­leur du jour avait reflué, rem­pla­cée par une tié­deur presque sup­por­table. Les échoppes rou­vraient après la sieste de l’a­près-midi. Les ven­deurs de thé cir­cu­laient avec leurs samo­vars de cuivre. Des groupes d’hommes jouaient au back­gam­mon sous les réver­bères, le cla­que­ment des dés ponc­tué d’ex­cla­ma­tions en arabe.

Tariq connais­sait ces rues par cœur. Il y avait gran­di, avant que son père ne s’en­ri­chisse suf­fi­sam­ment pour démé­na­ger dans le quar­tier chré­tien de Bata­ween. Il savait quelles portes s’ou­vraient sur des cours inté­rieures fraîches et silen­cieuses, quelles ruelles menaient à des impasses, quels cafés ser­vaient de lieux de ren­dez-vous aux natio­na­listes, aux contre­ban­diers, aux espions.

Ce soir, il cher­chait un homme.

Nou­ri al-Saïd lui avait don­né un nom, la veille, dans l’an­ti­chambre du bureau de Sir Per­cy Cox. Nou­ri était l’un des rares Ira­kiens à avoir l’o­reille des Bri­tan­niques — un ancien offi­cier otto­man pas­sé du côté de la révolte arabe, fidèle de Fay­çal, ambi­tieux et pru­dent. Il aimait bien Tariq, ou du moins il trou­vait utile de l’a­voir comme allié.

— Il y a un homme, avait dit Nou­ri à voix basse. Un cer­tain Rachid al-Khayoun. Un impri­meur. Il a une presse dans le quar­tier de Kadhi­miya. On dit qu’il imprime des tracts contre le couronnement.

— Des tracts seulement ?

— Peut-être plus. Je ne sais pas. Mais si quel­qu’un sait ce qui se pré­pare, c’est lui.

Tariq mar­chait main­te­nant vers Kadhi­miya, le quar­tier chiite au nord de la ville, là où se trou­vaient les sanc­tuaires dorés des imams. Un quar­tier où les sun­nites n’al­laient pas sou­vent, où les chré­tiens allaient encore moins. Mais Tariq avait un avan­tage : il ne res­sem­blait à rien de pré­cis. Ni tout à fait arabe, ni tout à fait chré­tien, ni tout à fait rien. Il pou­vait se fondre.

La bou­tique de Rachid al-Khayoun était une échoppe étroite coin­cée entre un mar­chand de tis­sus et un répa­ra­teur de nar­gui­lés. La vitrine était sombre, mais une lumière fil­trait par les inter­stices des volets.

Tariq frap­pa.

Un silence. Puis des pas. La porte s’en­trou­vrit, révé­lant un visage méfiant — un jeune homme, vingt ans peut-être, les yeux noirs, la barbe naissante.

— Nous sommes fermés.

— Je cherche Rachid al-Khayoun. Dites-lui que Tariq Had­dad veut lui par­ler. Le fils de Sha­moun Haddad.

Le jeune homme hési­ta, puis refer­ma la porte. Tariq atten­dit. Une minute. Deux. Il com­men­çait à se deman­der s’il n’a­vait pas com­mis une erreur en don­nant son vrai nom.

Puis la porte se rouvrit.

— Entrez.

### VI ###

L’ar­rière-bou­tique sen­tait l’encre et le papier humide. Une presse à bras occu­pait le centre de la pièce, entou­rée de rames de papier, de casiers de carac­tères en plomb, de pots d’encre noire. Des affiches séchaient sur des fils ten­dus entre les murs — des annonces com­mer­ciales, des faire-part de décès, rien de sédi­tieux à pre­mière vue.

Rachid al-Khayoun était un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petit, ner­veux, avec des mains tachées d’encre et des lunettes rondes qui agran­dis­saient ses yeux. Il regar­dait Tariq avec un mélange de curio­si­té et de méfiance.

— Le fils de Sha­moun Had­dad. J’ai connu votre père. Un homme honnête.

— Il est mort.

— Je sais. La guerre a tué beau­coup d’hommes honnêtes.

Rachid fit signe à Tariq de s’as­seoir sur un tabou­ret, puis s’as­sit lui-même sur une caisse de bois.

— Que vou­lez-vous, mon­sieur Had­dad ? Je ne pense pas que vous soyez venu pour faire impri­mer des cartes de visite.

Tariq déci­da de jouer franc jeu. Avec cer­tains hommes, la ruse était inutile.

— Je tra­vaille pour les Bri­tan­niques. Vous le savez pro­ba­ble­ment. Mais je ne suis pas là pour eux. Je suis là pour moi.

— Et que cher­chez-vous, pour vous ?

— La véri­té. On dit qu’il y a un com­plot contre le cou­ron­ne­ment. Contre Fay­çal. Je veux savoir si c’est vrai.

Rachid res­ta silen­cieux un long moment. Ses doigts jouaient avec un carac­tère d’im­pri­me­rie, le tour­nant et le retournant.

— Pour­quoi ?

— Parce que je vis dans ce pays. Parce que ce qui arrive ici m’af­fecte, moi, ma famille, mon peuple. Parce que je pré­fère savoir que ne pas savoir.

— Votre peuple. Les chrétiens.

— Les Irakiens.

Rachid eut un sou­rire mince.

— Il n’y a pas d’I­ra­kiens, mon­sieur Had­dad. Pas encore. Il y a des chiites, des sun­nites, des Kurdes, des Juifs, des chré­tiens. Des tri­bus, des clans, des familles. Les Anglais ont tra­cé des lignes sur une carte et ils ont appe­lé ça l’I­rak. Mais un pays ne se crée pas avec des lignes.

— Peut-être. Mais le pays existe main­te­nant, qu’on le veuille ou non.

— Et vous pen­sez que Fay­çal peut le gou­ver­ner ? Un Haché­mite du Hed­jaz, un étran­ger, impo­sé par les Anglais ?

— Je pense que l’al­ter­na­tive est pire.

Rachid le regar­da lon­gue­ment, puis hocha la tête.

— Vous êtes peut-être moins naïf que je ne le pensais.

Il se leva et alla fouiller dans une pile de papiers, près de la presse. Il en sor­tit une feuille impri­mée, qu’il ten­dit à Tariq.

— Lisez.

C’é­tait un tract. En arabe, impri­mé en carac­tères ser­rés. Tariq par­cou­rut le texte rapi­de­ment. Un appel à la résis­tance contre l’oc­cu­pa­tion bri­tan­nique, contre le roi fan­toche, contre la tra­hi­son des pro­messes faites aux Arabes. Des mots vio­lents, mais pas inha­bi­tuels. On en trou­vait des dizaines comme celui-ci dans les cafés de Bagdad.

— Ce n’est pas ce que vous cher­chez, dit Rachid. Ce tract est de moi. Des mots. Rien que des mots.

Il reprit la feuille et la repo­sa sur la pile.

— Mais il y a des hommes pour qui les mots ne suf­fisent pas.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Pas vrai­ment. Des rumeurs. Des visages aper­çus. Des noms murmurés.

Il hési­ta, puis :

— Il y a une réunion. Demain soir. Dans une mai­son près de la mos­quée d’A­bu Hani­fa. Je ne sais pas qui y sera. Mais si quelque chose se pré­pare, c’est là que ça se décidera.

— Pour­quoi me dites-vous ça ?

Rachid ôta ses lunettes et les essuya avec un pan de sa chemise.

— Parce que je suis contre les Anglais, mon­sieur Had­dad. Pas contre l’I­rak. Et si des imbé­ciles veulent faire cou­ler le sang pour empê­cher un cou­ron­ne­ment, ils ne feront que don­ner aux Anglais un pré­texte pour res­ter plus longtemps.

Il remit ses lunettes.

— Allez à cette réunion. Écou­tez. Et ensuite, faites ce que votre conscience vous dicte.

### VII ###

Tariq ren­tra chez lui après minuit.

Sa chambre était au pre­mier étage d’une mai­son de Bata­ween, le quar­tier chré­tien. Deux pièces modestes — un salon qui ser­vait aus­si de bureau, une chambre avec un lit étroit et une armoire. Les murs étaient nus, à l’ex­cep­tion d’une icône de la Vierge que sa mère lui avait don­née avant de mou­rir, et d’une pho­to­gra­phie jau­nie dans un cadre de bois.

La pho­to­gra­phie mon­trait une jeune femme. Brune, les yeux clairs, un sou­rire timide. Mariam.

Tariq s’as­sit à son bureau et sor­tit une feuille de papier. Il fai­sait ça chaque soir, depuis six ans. Écrire à Mariam. Des lettres qu’il n’en­voyait jamais, parce qu’il ne savait pas où les envoyer.

*Ma très chère,*

*Aujourd’­hui, Miss Bell m’a deman­dé de l’ai­der. Elle a peur. Je ne l’a­vais jamais vue avoir peur. Elle qui a tra­ver­sé le désert seule, qui a négo­cié avec les chei­khs les plus féroces, qui a tenu tête aux géné­raux et aux ministres — elle a peur d’un com­plot qu’elle ne com­prend pas.*

*Je me demande ce que tu pen­se­rais de tout ça. Du roi qu’on va cou­ron­ner. Du pays qu’on nous fabrique. Tu aurais pro­ba­ble­ment dit que les hommes sont fous, que les empires passent, que seuls comptent la famille et la prière.*

*Tu me manques. Tu me man­que­ras toujours.*

Il posa sa plume. Par la fenêtre ouverte, les bruits de la nuit bag­da­dienne mon­taient jus­qu’à lui — un chien qui aboyait au loin, le chant d’un muez­zin attar­dé, le grin­ce­ment d’une char­rette sur les pavés.

La petite croix chal­déenne pesait contre sa poi­trine, sous sa che­mise. Celle que Mariam lui avait don­née, la der­nière fois qu’il l’a­vait vue. À Mos­soul, en avril 1915, quelques semaines avant que tout ne bascule.

Il ne savait pas si elle était vivante ou morte. C’é­tait le pire. Pas le deuil, mais l’in­cer­ti­tude. L’es­poir qui refu­sait de mourir.

Il ran­gea la lettre dans un tiroir, avec toutes les autres, et alla se coucher.

Le ven­ti­la­teur au pla­fond tour­nait len­te­ment, inuti­le­ment. La cha­leur ne retom­bait jamais vrai­ment, même la nuit. Tariq fer­ma les yeux et essaya de dormir.

Demain, il irait à la réunion près de la mos­quée d’A­bu Hani­fa. Il écou­te­rait. Il apprendrait.

Et ensuite, il ferait ce que sa conscience lui dicterait.

### VIII ###

Le len­de­main matin, Tariq retour­na au Tigris Palace.

Il avait besoin de réflé­chir, et il réflé­chis­sait mieux là-bas, dans le hall silen­cieux de l’heure morte, avec un verre de limo­nade et le regard dis­cret de Hes­kel qui ne posait jamais de questions.

Mais ce matin, le hall n’é­tait pas silencieux.

Un attrou­pe­ment s’é­tait for­mé près de la récep­tion. Des voix anglaises, exci­tées, mêlées à des voix arabes, inquiètes. Tariq s’approcha.

Au centre du groupe, un homme était assis sur une chaise, le visage blême, la che­mise tachée de sang. Un méde­cin bri­tan­nique — Tariq le recon­nut, c’é­tait le doc­teur Camp­bell, de l’hô­pi­tal civil — lui ban­dait le bras.

— Que s’est-il pas­sé ? deman­da Tariq à Hes­kel, qui se tenait en retrait.

— Un atten­tat. Ce matin, près du souk de Shor­ja. Une bombe.

— Des morts ?

— Deux. Un mar­chand et son fils. Et trois bles­sés, dont cet homme. Un fonc­tion­naire du Haut-Commissariat.

Tariq regar­da le bles­sé. Il ne le connais­sait pas — un sous-fifre, pro­ba­ble­ment, un de ces jeunes Anglais frais émou­lus d’Ox­ford qui venaient faire car­rière dans les colo­nies. Son visage était celui de quel­qu’un qui vient de décou­vrir que le monde peut être dangereux.

— On sait qui a fait ça ?

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Des natio­na­listes, disent les Anglais. Des ban­dits, disent les Arabes. La véri­té, per­sonne ne la connaît.

Tariq sen­tit un fris­son lui par­cou­rir l’é­chine, mal­gré la cha­leur. Une bombe. À deux semaines du cou­ron­ne­ment. Ce n’é­tait plus des mots, plus des tracts, plus des rumeurs.

Quelque chose avait commencé.

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DIMANCHE — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle fait ses adieux à Prague, reçoit des hom­mages qu’il n’at­ten­dait pas, et repart vers Paris avec la cer­ti­tude d’a­voir accom­pli son devoir — ce qui n’est pas entiè­re­ment faux, ni entiè­re­ment vrai

Le dimanche matin, der­nier jour de l’ins­pec­teur Pru­nelle à Prague, com­men­ça par un évé­ne­ment sans pré­cé­dent dans l’his­toire de l’Ho­tel Paris : une stan­ding ova­tion au petit déjeuner.

Il faut dire que la nou­velle de l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle s’é­tait répan­due dans l’é­ta­blis­se­ment avec la rapi­di­té d’une traî­née de poudre — ou plu­tôt, avec la rapi­di­té d’un potin col­por­té par Pepík, qui avait pas­sé une par­tie de la nuit à racon­ter l’ex­ploit de l’ins­pec­teur fran­çais à qui­conque vou­lait l’en­tendre, et même à ceux qui ne le vou­laient pas.

Quand Pru­nelle des­cen­dit au café Sarah Bern­hardt, vers neuf heures, il fut accueilli par un spec­tacle inat­ten­du : tous les clients pré­sents — Herr Mül­ler le tous­seur, Pan Dvořák l’é­tu­diant timide, les deux dames anglaises, Mon­sieur Peter­sen le Danois, et une demi-dou­zaine d’autres qu’il n’a­vait jamais vrai­ment remar­qués — se levèrent et applaudirent.

Pru­nelle s’ar­rê­ta sur le seuil, stupéfait.

« Qu’est-ce que… ? »

Pepík se pré­ci­pi­ta vers lui, le visage rayonnant.

« Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Tout le monde est au cou­rant ! Vous avez arrê­té le cri­mi­nel ! Le grand escroc fran­çais ! C’est dans les jour­naux ce matin ! »

Il bran­dit un exem­plaire du *Lido­vé novi­ny*, dont la une — que Pru­nelle ne pou­vait évi­dem­ment pas lire — por­tait appa­rem­ment un article sur l’ar­res­ta­tion de Mirocle. Une pho­to­gra­phie accom­pa­gnait le texte : on y voyait Kra­to­chvíl et Pru­nelle côte à côte, devant le com­mis­sa­riat cen­tral, avec entre eux un Mirocle menot­té au visage défait.

« Je… je ne savais pas qu’on avait prr­ris une pho­to », bal­bu­tia Prunelle.

« Un jour­na­liste était là hier soir ! L’ins­pec­teur Kra­to­chvíl lui a tout racon­té ! Il a dit que vous étiez un grand poli­cier, que vous aviez retrou­vé le cri­mi­nel grâce à votre… com­ment il a dit… votre “flair légendaire” ! »

Pru­nelle sen­tit ses joues s’empourprer. Son flair légen­daire. Si seule­ment Kra­to­chvíl savait à quel point ce « flair » n’é­tait que du hasard pur, de la chance aveugle, le caprice d’un des­tin facé­tieux qui avait déci­dé, pour une fois, de lui sourire.

Mais il n’al­lait pas contre­dire la ver­sion offi­cielle. Pas main­te­nant. Pas devant tous ces gens qui l’applaudissaient.

Il s’in­cli­na légè­re­ment — un geste qu’il n’a­vait jamais fait de sa vie et qui lui parut immé­dia­te­ment ridi­cule — et se diri­gea vers sa table habi­tuelle, escor­té par Pepík qui lui tirait une chaise avec une défé­rence de majordome.

« Je vous apporte le petit déjeu­ner tout de suite, Mon­sieur l’ins­pec­teur ! Le meilleur ! Aux frais de la mai­son ! Mon­sieur Novák a dit que c’é­tait offert ! »

Et il dis­pa­rut vers les cui­sines, lais­sant Pru­nelle seul avec sa gloire nou­velle et son embar­ras persistant.

⁂

Le petit déjeu­ner, effec­ti­ve­ment offert par la mai­son, fut somptueux.

Des œufs brouillés au sau­mon fumé. Des crois­sants — de vrais crois­sants, cette fois, pas des rohlí­ky, impor­tés spé­cia­le­ment de la pâtis­se­rie fran­çaise de la rue Pařížská. Du café vien­nois sur­mon­té d’une mon­tagne de crème fouet­tée. Des fruits frais, des confi­tures de six varié­tés dif­fé­rentes, du miel de Bohême doré comme un cou­cher de soleil.

Pru­nelle man­gea avec un appé­tit qu’il ne se connais­sait plus, savou­rant chaque bou­chée comme si c’é­tait la der­nière — ce qui, dans un sens, était le cas : c’é­tait son der­nier repas à Prague, sa der­nière mati­née au café Sarah Bern­hardt, sa der­nière occa­sion de contem­pler les vitraux, les boi­se­ries, le lustre de cris­tal qui pen­dant du pla­fond comme une méduse fossilisée.

Il allait regret­ter cet endroit, réa­li­sa-t-il avec sur­prise. Il allait regret­ter cette ville qu’il avait si mal com­prise, ces gens qu’il avait si mal jugés, cette aven­ture absurde qui l’a­vait mené du vol d’un chien à l’ar­res­ta­tion d’un escroc international.

Il allait même — et c’é­tait peut-être le plus sur­pre­nant — regret­ter l’ins­pec­teur Kra­to­chvíl, ce Tchèque laco­nique qui lui avait appris, sans jamais le lui dire expli­ci­te­ment, qu’être poli­cier ne consis­tait pas seule­ment à écha­fau­der des théo­ries et à cou­rir après des sus­pects, mais aus­si à obser­ver, à écou­ter, à com­prendre, et par­fois à fer­mer les yeux quand la jus­tice des hommes entrait en conflit avec une jus­tice plus haute.

Il en était là de ses réflexions quand une sil­houette fami­lière s’ap­pro­cha de sa table.

La com­tesse Batthyány-Strattmann.

⁂

Elle por­tait ce matin-là une robe de soie noire — inha­bi­tuel­le­ment sobre pour elle — et s’é­tait coif­fée d’un cha­peau à voi­lette qui dis­si­mu­lait en par­tie son visage. Sis­si — ou peut-être Mit­zi, impos­sible à dire — trot­ti­nait à ses côtés, sa laisse de velours rouge tenue fer­me­ment dans la main gan­tée de la comtesse.

Elle s’ar­rê­ta devant la table de Pru­nelle et le regar­da à tra­vers sa voilette.

« Ins­pec­teur », dit-elle d’une voix qui, pour une fois, n’a­vait rien d’hys­té­rique ni de théâ­tral. « Je vou­lais vous voir avant votre départ. »

Pru­nelle se leva, par réflexe de politesse.

« Madame la comtesse. »

« Je sais que vous savez. »

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait une consta­ta­tion, énon­cée avec une digni­té tran­quille qui contras­tait étran­ge­ment avec le per­son­nage exces­sif et bruyant que Pru­nelle avait connu jusque-là.

« Je… oui », admit-il. « Je sais. »

La com­tesse hocha la tête.

« Le vieux Fran­tišek m’a tout racon­té. Il m’a dit que vous l’a­viez trou­vé, que vous aviez com­pris notre… notre arran­ge­ment. Et que vous n’a­viez rien dit. »

Pru­nelle ne répon­dit pas. Que pou­vait-il répondre ?

« Je vou­lais vous remer­cier », conti­nua la com­tesse. « Pas pour le silence — je n’ai pas de gra­ti­tude pour le silence, c’est la moindre des choses entre gens bien éle­vés. Non, je vou­lais vous remer­cier pour… pour votre regard. »

« Mon rrrregard ? »

« Oui. Votre regard. Quand vous avez décou­vert la véri­té, vous auriez pu me mépri­ser. Vous auriez pu voir en moi une vieille folle, une men­teuse, une escroc de bas étage qui uti­lise son chien pour sou­ti­rer la pitié des hôte­liers. C’est ce que je suis, après tout. Objectivement. »

Elle mar­qua une pause, cares­sant la tête de Sis­si — ou Mit­zi — d’un geste machinal.

« Mais ce n’est pas ce que vous avez vu, n’est-ce pas ? Vous avez vu autre chose. Je ne sais pas quoi exac­te­ment. Peut-être une femme qui essaie de sur­vivre avec les moyens du bord. Peut-être une relique d’un monde dis­pa­ru qui refuse de dis­pa­raître avec lui. Peut-être sim­ple­ment une vieille dame qui aime trop son chien. Quoi que vous ayez vu, c’é­tait… c’é­tait plus géné­reux que ce que je méritais. »

Pru­nelle sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poi­trine — une émo­tion qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude de res­sen­tir et qu’il aurait été bien en peine de nommer.

« Madame la com­tesse », dit-il, « je ne suis pas un homme géné­reux. Je suis un poli­cier. Un poli­cier médio­crrre, même, si je suis hon­nête. Mais j’ai apprrr­ris quelque chose cette semaine. »

« Quoi donc ? »

« J’ai apprr­ris que la loi n’est pas tou­jours la jus­tice. Et que par­fois, la meilleure chose qu’un poli­cier puisse fairrre, c’est de ne rrrien fairrre du tout. »

La com­tesse le regar­da un long moment, ses yeux bleus déla­vés brillant à tra­vers la voi­lette. Puis, très len­te­ment, elle esquis­sa un sou­rire — le pre­mier vrai sou­rire que Pru­nelle lui voyait depuis son arrivée.

« Vous êtes un homme étrange, ins­pec­teur Pru­nelle. Mais je crois que je vous aime bien. »

Elle lui ten­dit la main — non pas pour qu’il la ser­rât, comme entre égaux, mais pour qu’il la bai­sât, comme on fai­sait autre­fois, dans le monde d’a­vant, quand les com­tesses étaient encore des com­tesses et les gen­tils­hommes des gentilshommes.

Pru­nelle, qui n’a­vait jamais bai­sé la main de qui­conque, hési­ta une seconde, puis s’in­cli­na et effleu­ra les doigts gan­tés de ses lèvres.

« Adieu, ins­pec­teur », dit la com­tesse. « Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Oui ? »

« N’ou­bliez pas de rendre visite à une vieille dame et à son chien. Nous serons tou­jours là. Nous sommes tou­jours là. »

Et elle s’é­loi­gna, sa sil­houette noire se décou­pant contre la lumière des vitraux, Sis­si — ou Mit­zi — trot­ti­nant à ses côtés, jus­qu’à ce qu’elle dis­pa­rût dans l’es­ca­lier monu­men­tal, comme un fan­tôme retour­nant dans son monde de sou­ve­nirs et de regrets.

⁂

Le reste de la mati­née pas­sa comme un rêve.

Pru­nelle fit sa valise — une opé­ra­tion qui lui prit une heure, car il avait épar­pillé ses affaires aux quatre coins de la chambre et ne retrou­vait plus sa cra­vate à pois, la talis­ma­nique, qu’il finit par déni­cher sous le lit, où elle avait dû tom­ber pen­dant la nuit.

Il régla sa note à la récep­tion — Mon­sieur Novák lui fit une remise de dix pour cent, « pour ser­vices ren­dus à l’é­ta­blis­se­ment », ce qui était une manière élé­gante de recon­naître que l’ar­res­ta­tion de Mirocle avait fait une publi­ci­té for­mi­dable à l’Ho­tel Paris.

Il ser­ra la main de Pepík, qui pleu­rait presque de voir par­tir son héros et qui lui fit pro­mettre d’é­crire — pro­messe que Pru­nelle savait qu’il ne tien­drait pas, car il n’é­cri­vait jamais à per­sonne, mais qui fit plai­sir au jeune chasseur.

Il salua Bože­na, la femme de chambre, qui lui fit une petite révé­rence timide ; Made­moi­selle Horáč­ková, la stan­dar­diste tri­co­teuse, qui lui offrit une paire de chaus­settes qu’elle avait appa­rem­ment confec­tion­nées pour lui pen­dant la nuit (elles étaient trop petites, mais Pru­nelle les accep­ta avec une gra­ti­tude sin­cère) ; Herr Mül­ler, le tous­seur alle­mand, qui tous­sa un adieu ; et Pan Dvořák, l’é­tu­diant timide, qui rou­git jus­qu’aux oreilles en lui ser­rant la main.

Vers midi, un fiacre l’at­ten­dait devant l’hô­tel pour le conduire à la gare.

Pru­nelle sor­tit sur le trot­toir, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre bat­tant contre son ventre, et s’ar­rê­ta un ins­tant pour contem­pler une der­nière fois la façade de l’Ho­tel Paris.

Les caria­tides le regar­daient avec leur expres­sion de rési­gna­tion stoïque. Les grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres. Les lettres dorées brillaient dans la lumière du midi. Et l’en­semble pro­dui­sait tou­jours ce même effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

« Au rrr­re­voir », mur­mu­ra Prunelle.

Et il mon­ta dans le fiacre.

⁂

À la gare, une sur­prise l’attendait.

Kra­to­chvíl était là, sur le quai, son cha­peau mou à la main, son visage ordi­naire éclai­ré par quelque chose qui res­sem­blait presque à de la chaleur.

« Je ne pou­vais pas vous lais­ser par­tir sans vous dire au revoir », dit-il en ser­rant la main de Pru­nelle. « Et sans vous remettre ceci. »

Il lui ten­dit une enveloppe.

« Qu’est-ce que c’est ? »

« Une lettre de recom­man­da­tion. Signée par le pré­fet de police de Prague. Elle atteste de votre col­la­bo­ra­tion exem­plaire avec les forces de l’ordre tché­co­slo­vaques et de votre rôle déci­sif dans l’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle. »

Pru­nelle ouvrit l’en­ve­loppe, par­cou­rut la lettre — rédi­gée en fran­çais, heu­reu­se­ment — et sen­tit ses yeux s’embuer.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre. »

« Ne dites rien. Vous l’a­vez méritée. »

« Mais c’est vous qui avez fait le trrr­ra­vail. L’arrrr­res­ta­tion, les rrren­forts, tout ça. Moi, je n’ai fait que… que tom­ber sur lui par hasarrrrd. »

Kra­to­chvíl sourit.

« Le hasard fait par­tie du tra­vail, ins­pec­teur. Et puis, soyons hon­nêtes : si vous n’a­viez pas pas­sé une semaine à cou­rir après ce chien, à inter­ro­ger tout le monde, à vous ridi­cu­li­ser devant le comte von Stern­berg, vous n’au­riez jamais été dans cette taverne au bon moment. Votre incom­pé­tence a créé les condi­tions de votre suc­cès. C’est une forme de génie, d’une cer­taine manière. »

Pru­nelle ne savait pas si c’é­tait un com­pli­ment ou une moque­rie. Pro­ba­ble­ment les deux.

« Merrr­ci, Krr­ra­to­chvíl. Pour tout. »

« De rien, Pru­nelle. Et si jamais vous reve­nez à Prague… »

« Je sais, je sais. Pas de chiens. »

« Exac­te­ment. Pas de chiens. »

Ils se ser­rèrent la main une der­nière fois, avec cette poigne franche des hommes qui se sont com­pris sans avoir besoin de beau­coup de mots.

Puis le chef de gare sif­fla, le train cra­cha un nuage de vapeur, et Pru­nelle mon­ta dans son compartiment.

⁂

Le voyage de retour vers Paris dura trois jours, comme à l’al­ler, mais il parut beau­coup plus court.

Pru­nelle pas­sa une par­tie du temps à regar­der défi­ler le pay­sage par la fenêtre — les plaines de Bohême, les col­lines de Bavière, les vignobles d’Al­sace — et l’autre par­tie à réflé­chir à ce qui s’é­tait passé.

Il avait été envoyé à Prague pour retrou­ver un escroc. Il l’a­vait retrou­vé. Mis­sion accomplie.

Mais entre le départ et l’ar­ri­vée, il s’é­tait pas­sé tel­le­ment d’autres choses. L’af­faire du chien. La com­tesse et son major­dome. Le comte von Stern­berg. Pepík et son admi­ra­tion tou­chante. Kra­to­chvíl et sa sagesse tran­quille. Novák et ses secrets. La stan­dar­diste et ses chaussettes.

Il avait appris des choses sur Prague, sur la vie, sur lui-même. Des choses qu’il n’au­rait jamais apprises s’il était res­té à Paris, dans son bureau du Quai des Orfèvres, à clas­ser des dos­siers et à attendre la retraite.

Il avait appris qu’on pou­vait cher­cher quelque chose pen­dant des jours et le trou­ver seule­ment quand on ces­sait de le chercher.

Il avait appris que la jus­tice n’é­tait pas tou­jours dans les tri­bu­naux, et que la com­pas­sion valait par­fois mieux que la loi.

Il avait appris qu’un homme pou­vait être ridi­cule, incom­pé­tent, mal­adroit, et quand même faire quelque chose de bien — non pas mal­gré ses défauts, mais peut-être grâce à eux.

Et sur­tout, il avait appris qu’il était capable de regar­der le monde autre­ment. De voir ce qui était plu­tôt que ce qu’il s’at­ten­dait à voir. D’ob­ser­ver, vrai­ment obser­ver, sans pré­ju­gés ni théo­ries préconçues.

C’é­tait peut-être la leçon la plus impor­tante de toutes.

⁂

Le train entra en gare de Paris-Est le mer­cre­di matin, avec vingt-trois minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer fran­çais, consti­tuait une per­for­mance honorable.

Pru­nelle des­cen­dit sur le quai, sa valise à la main, son binocle de tra­vers, sa montre gous­set bat­tant contre son ventre, et res­pi­ra l’air de Paris — cet air unique, fait de fumée de char­bon, d’o­deur de café, de par­fum de femmes et de puan­teur d’é­gouts, qui était pour lui l’o­deur du chez-soi.

Il était rentré.

Sur le quai, une sil­houette l’at­ten­dait : le com­mis­saire Bon­net, son supé­rieur direct, un homme cor­pu­lent et mous­ta­chu — pas sans res­sem­blance avec Pru­nelle lui-même, d’ailleurs — qui l’ac­cueillit avec une effu­sion inhabituelle.

« Pru­nelle ! Mon cher Pru­nelle ! Vous voi­là enfin ! »

« Mon­sieur le commissairrrre ? »

« J’ai reçu un télé­gramme de Prague hier ! L’ar­res­ta­tion de Mirocle ! C’est for­mi­dable ! Extra­or­di­naire ! Le pré­fet lui-même m’a télé­pho­né pour me féliciter ! »

Pru­nelle, qui s’é­tait atten­du à des reproches — pour l’in­ci­dent von Stern­berg, pour la semaine pas­sée à cou­rir après un chien, pour toutes les bévues qu’il avait com­mises —, en res­ta bouche bée.

« Vous… vous n’êtes pas fâché ? »

« Fâché ? Pour­quoi serais-je fâché ? Vous avez arrê­té l’un des escrocs les plus recher­chés d’Eu­rope ! La veuve Bon­ne­foy est aux anges ! Le sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes m’a envoyé une lettre de remer­cie­ment ! Vous êtes un héros, Pru­nelle ! Un héros ! »

Le com­mis­saire lui don­na une tape sur l’é­paule qui faillit lui faire lâcher sa valise.

« Il va y avoir une pro­mo­tion dans l’air, mon ami. Une belle pro­mo­tion. Et peut-être — je dis bien peut-être — une médaille. »

Une médaille. Pru­nelle, qui n’a­vait jamais reçu la moindre déco­ra­tion en vingt-sept ans de car­rière, sen­tit sa tête tourner.

« Je… je ne sais pas quoi dirrrre, Mon­sieur le commissairrrre. »

« Ne dites rien ! Ren­trez chez vous, repo­sez-vous, et reve­nez au bureau lun­di matin. Nous célé­bre­rons votre triomphe comme il se doit ! »

Et le com­mis­saire s’é­loi­gna, rayon­nant, lais­sant Pru­nelle seul sur le quai avec sa valise, sa gloire nou­velle, et un sen­ti­ment étrange qu’il mit quelques secondes à identifier.

De la fierté.

Pas une fier­té méri­tée, peut-être. Pas une fier­té jus­ti­fiée. Mais une fier­té quand même — la fier­té d’un homme qui, pour une fois dans sa vie, avait fait quelque chose de bien, même s’il ne savait pas très bien comment.

Il sor­tit sa montre. Il était dix heures quarante-sept.

La vie continuait.

Et quelque part à Prague, dans un hôtel Art nou­veau au coin d’une rue aux pavés irré­gu­liers, une vieille com­tesse don­nait des mor­ceaux de pou­let à son bichon, un vieux major­dome dor­mait dans une cave, un concierge gar­dait ses secrets, un chas­seur lou­cheur rêvait de deve­nir écri­vain, et une stan­dar­diste tri­co­tait des chaus­settes en atten­dant que le télé­phone sonne.

L’ins­pec­teur Pru­nelle sourit.

Et ren­tra chez lui.

⁂

FIN

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de l’Hô­tel Paříž

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SAME­DI — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle décide de jouer les tou­ristes, découvre les charmes de Prague, et tombe tout à fait par hasard sur l’homme qu’il avait ces­sé de chercher

Le same­di matin, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Prague, l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle se réveilla sans le poids d’une enquête sur les épaules.

C’é­tait une sen­sa­tion étrange, presque désta­bi­li­sante — comme celle d’un homme qui a por­té un sac trop lourd pen­dant des jours et qui, l’ayant enfin posé, se sent sou­dain léger, presque aérien, et ne sait plus très bien com­ment mar­cher sans ce far­deau familier.

Il n’a­vait plus de chien à retrou­ver. Il n’a­vait plus d’es­croc à tra­quer. Il n’a­vait plus de com­tesse à sur­veiller, plus de théo­ries à écha­fau­der, plus de témoins à inter­ro­ger. L’af­faire Sis­si était close — réso­lue par d’autres que lui, d’une manière qu’il n’a­vait pas pré­vue, avec une conclu­sion qu’il avait choi­si d’ac­cep­ter plu­tôt que de combattre.

Quant à Fer­nand Mirocle, l’es­croc pari­sien qu’il était venu cher­cher à Prague, il avait déci­dé de l’ou­blier. L’homme était pro­ba­ble­ment à des mil­liers de kilo­mètres de là, quelque part en Amé­rique du Sud ou en Afrique du Nord, vivant sous un faux nom dans un pays sans trai­té d’ex­tra­di­tion. Le cher­cher était inutile. L’at­tendre était vain. Autant pro­fi­ter de sa der­nière jour­née à Prague pour faire ce qu’il n’a­vait pas fait depuis son arri­vée : visi­ter la ville.

Il se leva, pro­cé­da à sa toi­lette mati­nale avec une len­teur inha­bi­tuelle — pre­nant le temps de savou­rer chaque geste, l’eau chaude sur son visage, le glis­se­ment du rasoir sur sa joue, l’o­deur fami­lière de la cire à mous­tache —, enfi­la son cos­tume le plus confor­table (le gris à fines rayures, un peu frois­sé mais encore pré­sen­table), et des­cen­dit prendre son petit déjeu­ner avec l’in­ten­tion ferme de ne rien faire d’u­tile de toute la journée.

⁂

Le café Sarah Bern­hardt, à neuf heures du matin, bai­gnait dans une lumière dorée qui fil­trait à tra­vers les vitraux et don­nait à l’en­semble un air de tableau impres­sion­niste — si les impres­sion­nistes avaient peint des hommes d’af­faires lisant des jour­naux et des dames d’un cer­tain âge gri­gno­tant des pâtisseries.

Pru­nelle s’ins­tal­la à une table près de la fenêtre — pas sa table habi­tuelle, celle der­rière le pal­mier, mais une table en pleine lumière, visible de tous, comme s’il n’a­vait plus rien à cacher, plus rien à sur­veiller, plus rien à craindre.

Il com­man­da un café au lait, deux crois­sants — les fameux rohlí­ky tchèques qu’il avait appris à appré­cier mal­gré leur dif­fé­rence avec les vrais crois­sants fran­çais —, et un œuf à la coque, qu’il man­gea avec une len­teur contem­pla­tive en regar­dant par la fenêtre le bal­let des pas­sants sur le trottoir.

Prague s’é­veillait sous le soleil de mai. Des femmes en robes légères se hâtaient vers les mar­chés, des paniers au bras. Des hommes en cos­tume se diri­geaient vers leurs bureaux, le jour­nal sous le bras. Des enfants cou­raient vers l’é­cole, leurs car­tables bat­tant contre leurs dos. Un tram­way pas­sa dans un grin­ce­ment de fer­raille, bon­dé de voya­geurs accro­chés aux poi­gnées comme des grappes de rai­sin humaines. Un ven­deur de jour­naux criait les titres du matin dans une langue que Pru­nelle ne com­pre­nait tou­jours pas mais dont la musi­ca­li­té com­men­çait à lui deve­nir familière.

C’é­tait une ville vivante, pen­sa-t-il. Une ville qui avait sur­vé­cu à des siècles d’his­toire, à des empires et des révo­lu­tions, à des guerres et des épi­dé­mies, et qui conti­nuait de vivre, de tra­vailler, de rire, d’ai­mer, comme si de rien n’é­tait. Une ville qui ne se sou­ciait pas des ins­pec­teurs fran­çais en mis­sion, des escrocs en fuite, des bichons dis­pa­rais­sants. Une ville qui exis­tait pour elle-même, par elle-même, indif­fé­rente aux petits drames des indi­vi­dus qui la traversaient.

Pru­nelle, pour la pre­mière fois, se sen­tit humble.

⁂

Après le petit déjeu­ner, il sor­tit de l’hô­tel et se mit à marcher.

Il mar­cha sans but, sans plan, sans des­ti­na­tion. Il se lais­sa gui­der par ses pas, par les rues qui s’ou­vraient devant lui, par les façades qui atti­raient son regard. Il tra­ver­sa la place de la Vieille-Ville, s’ar­rê­ta devant l’hor­loge astro­no­mique — cette mer­veille médié­vale qu’il avait vue sur des cartes pos­tales mais jamais en vrai —, et atten­dit avec une foule de tou­ristes que les figu­rines méca­niques fassent leur ronde horaire, ce qui se pro­dui­sit à dix heures pré­cises avec un concert de cloches et de grin­ce­ments qui le fit sou­rire mal­gré lui.

Il lon­gea les ruelles tor­tueuses de la vieille ville juive, s’ar­rê­ta devant le vieux cime­tière dont les pierres tom­bales, empi­lées les unes sur les autres au fil des siècles, for­maient un pay­sage de chaos miné­ral qui lui ser­ra le cœur sans qu’il sût pour­quoi. Il entra dans la syna­gogue Vieille-Nou­velle, la plus ancienne d’Eu­rope encore en acti­vi­té, et res­ta un moment debout dans la pénombre, écou­tant le silence, res­pi­rant l’o­deur de cire et de pierre ancienne, sen­tant peser sur lui le poids de huit siècles de prières.

Il tra­ver­sa le pont Charles, cette fois en pre­nant le temps de s’ar­rê­ter devant chaque sta­tue, de lire les ins­crip­tions qu’il ne com­pre­nait pas, de tou­cher la pierre usée par des mil­lions de mains. Il cares­sa le bas-relief de saint Jean Népo­mu­cène — celui qu’on touche pour avoir de la chance, lui avait dit Pepík —, et fit un vœu qu’il gar­da pour lui.

Il mon­ta vers le Châ­teau, gra­vis­sant les esca­liers inter­mi­nables qui menaient à la cathé­drale Saint-Guy, dont les flèches gothiques sem­blaient vou­loir per­cer le ciel. Il entra dans la cathé­drale, res­ta bouche bée devant les vitraux d’Al­fons Mucha, ces explo­sions de cou­leurs qui trans­for­maient la lumière du jour en sym­pho­nie visuelle. Il s’as­sit sur un banc, au fond de la nef, et res­ta là une demi-heure, peut-être plus, à ne rien faire, à ne pen­ser à rien, à sim­ple­ment être.

C’é­tait, réa­li­sa-t-il, la pre­mière fois depuis des années qu’il pre­nait le temps de ne rien faire.

⁂

Vers treize heures, affa­mé par sa pro­me­nade, il cher­cha un endroit où déjeuner.

Il avait vu, en des­cen­dant du Châ­teau, une petite taverne qui sem­blait pro­met­teuse — une façade de cré­pi jaune, une enseigne de fer for­gé repré­sen­tant un san­glier cou­ron­né, des fenêtres à petits car­reaux der­rière les­quelles on devi­nait des tables de bois sombre et des clients atta­blés devant des chopes de bière.

L’é­ta­blis­se­ment s’ap­pe­lait « U Zla­té­ho kance » — « Au San­glier d’Or », apprit-il plus tard —, et il s’y engouf­fra avec l’en­thou­siasme d’un homme qui n’a rien man­gé depuis quatre heures et qui a arpen­té la moi­tié d’une ville à pied.

L’in­té­rieur était exac­te­ment ce qu’il avait ima­gi­né : des murs blan­chis à la chaux, des poutres appa­rentes noir­cies par des siècles de fumée de tabac, des tables de chêne mas­sif où des géné­ra­tions de Pra­gois avaient gra­vé leurs ini­tiales, des ban­quettes de bois usées par des mil­lions de fes­siers, et une odeur de bière, de viande grillée et de chou brai­sé qui lui mit l’eau à la bouche.

Il s’ins­tal­la à une table libre, près de la fenêtre, et entre­prit de déchif­frer le menu — une tâche ardue, car le docu­ment était entiè­re­ment rédi­gé en tchèque, avec des carac­tères qui res­sem­blaient à du fran­çais pas­sé à la mou­li­nette d’un alpha­bet slave.

Il allait appe­ler le ser­veur pour deman­der de l’aide quand une voix s’é­le­va à la table voisine.

Une voix française.

« …et je te dis que le coup des mines de dia­mant au Congo, ça marche à tous les coups. Tu leur montres un échan­tillon — un vrai, hein, pas du toc —, tu leur parles de conces­sions, de ren­de­ments, d’in­ves­tis­se­ments garan­tis, et ils signent sans réflé­chir. Les Tchèques sont comme les autres : dès qu’on leur parle d’argent facile, ils perdent tout sens critique. »

Pru­nelle se figea.

Cette voix. Il connais­sait cette voix.

Len­te­ment, très len­te­ment, il tour­na la tête vers la table voisine.

Deux hommes y étaient atta­blés, devant des chopes de bière et des assiettes de knedlí­ky fumants. L’un était un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, rou­geaud, cor­pu­lent, vêtu d’un cos­tume à car­reaux qui aurait fait hur­ler n’im­porte quel tailleur pari­sien. L’autre était plus jeune, plus mince, plus élé­gant — cos­tume gris bien cou­pé, cra­vate de soie, pochette assor­tie, et une fine mous­tache brune qui lui don­nait un air de séduc­teur de music-hall.

Une mous­tache brune.

Un visage ovale.

Des yeux noirs, vifs, rusés.

Pru­nelle sen­tit son cœur s’arrêter.

C’é­tait lui.

Fer­nand Mirocle.

⁂

Pen­dant quelques secondes — qui lui parurent des heures —, Pru­nelle res­ta pétri­fié, inca­pable de bou­ger, de par­ler, de penser.

Fer­nand Mirocle. L’es­croc qu’il cher­chait depuis Paris. L’homme pour lequel il avait tra­ver­sé l’Eu­rope. Le cri­mi­nel qu’il avait cru voir par­tout — dans Vic­tor Lazare, dans le comte von Stern­berg, dans chaque sil­houette mous­ta­chue qui croi­sait son che­min — et qui, pen­dant tout ce temps, se trou­vait pro­ba­ble­ment à Prague, atta­blé dans des tavernes, pré­pa­rant ses arnaques, vivant sa vie de mal­fai­teur sans se sou­cier le moins du monde de l’ins­pec­teur fran­çais lan­cé à ses trousses.

Et main­te­nant, par le plus incroyable des hasards, Pru­nelle l’a­vait trou­vé. Pas en le cher­chant — il avait ces­sé de le cher­cher. Pas grâce à ses théo­ries — toutes ses théo­ries s’é­taient révé­lées fausses. Non, il l’a­vait trou­vé en se pro­me­nant, en jouant les tou­ristes, en entrant par hasard dans une taverne pour déjeuner.

La vie, par­fois, avait un sens de l’hu­mour cruel.

Pru­nelle prit une pro­fonde ins­pi­ra­tion et réflé­chit à la conduite à tenir.

Option un : se lever, s’ap­pro­cher de Mirocle, et l’ar­rê­ter sur-le-champ. C’é­tait l’op­tion héroïque, l’op­tion que tout poli­cier digne de ce nom aurait choi­sie. Mais c’é­tait aus­si l’op­tion dan­ge­reuse : Mirocle avait un com­plice, tous deux pou­vaient être armés, et Pru­nelle, seul et sans ren­fort, ris­quait de se retrou­ver en mau­vaise posture.

Option deux : sor­tir dis­crè­te­ment, trou­ver un télé­phone, appe­ler Kra­to­chvíl, et reve­nir avec des ren­forts. C’é­tait l’op­tion pru­dente, l’op­tion rai­son­nable. Mais elle com­por­tait un risque : Mirocle pou­vait par­tir entre-temps, et Pru­nelle per­drait sa trace.

Option trois : res­ter là, obser­ver, écou­ter, et attendre le bon moment pour agir. C’é­tait l’op­tion inter­mé­diaire, celle qui com­bi­nait pru­dence et opportunisme.

Pru­nelle choi­sit l’op­tion trois.

Il fit signe au ser­veur, com­man­da un gou­lasch et une bière d’une voix qu’il espé­rait nor­male, et entre­prit d’é­cou­ter la conver­sa­tion de la table voi­sine tout en fei­gnant de s’in­té­res­ser au menu.

⁂

La conver­sa­tion entre Mirocle et son com­plice — qui s’ap­pe­lait appa­rem­ment Gas­ton, ce qui était aus­si le pré­nom de Pru­nelle et lui parut être une coïn­ci­dence de mau­vais goût — était un fes­ti­val de cynisme et de malhonnêteté.

Ils par­laient de leurs arnaques pas­sées avec la non­cha­lance de deux arti­sans dis­cu­tant de leur métier. L’af­faire de la veuve pari­sienne — celle pour laquelle Pru­nelle avait été envoyé à Prague — n’é­tait qu’une par­mi des dizaines d’autres. Il y avait eu l’af­faire des faux tableaux à Vienne, l’af­faire des obli­ga­tions russes à Ber­lin, l’af­faire de la suc­ces­sion mexi­caine à Genève, et bien d’autres encore, un cata­logue de trom­pe­ries qui s’é­ta­lait sur une décen­nie et plu­sieurs continents.

« Et main­te­nant, qu’est-ce qu’on fait ? » deman­da Gas­ton-le-com­plice. « On reste à Prague ou on bouge ? »

« On bouge », répon­dit Mirocle. « Prague com­mence à être un peu chaude. J’ai enten­du dire qu’un flic fran­çais était en ville, qui pose des ques­tions. Un cer­tain Prunelle. »

Le cœur de Pru­nelle fit un bond.

« Pru­nelle ? » rica­na Gas­ton. « Le gros avec la mous­tache et le binocle ? J’ai vu sa pho­to dans les jour­naux, une fois. Il paraît qu’il est com­plè­te­ment incompétent. »

« Incom­pé­tent ou pas, je pré­fère ne pas prendre de risques. On finit le coup des mines de dia­mant, on encaisse, et on file à Buda­pest. J’ai un contact là-bas qui peut nous trou­ver de nou­veaux papiers. »

« Quand ? »

« Lun­di. Le pigeon signe lun­di matin. D’i­ci là, on reste discrets. »

Pru­nelle enre­gis­tra l’in­for­ma­tion. Lun­di. Le coup devait avoir lieu lun­di. Il avait encore le temps d’agir.

Le ser­veur appor­ta son gou­lasch, qu’il entre­prit de man­ger avec une len­teur cal­cu­lée, gar­dant un œil sur la table voi­sine. Mirocle et son com­plice conti­nuèrent de dis­cu­ter pen­dant une ving­taine de minutes, évo­quant des détails tech­niques de leur arnaque — le nom du pigeon (un cer­tain Pan Hoře­jší, indus­triel dans le tex­tile), le lieu du ren­dez-vous (un café de la place Ven­ces­las), le mon­tant espé­ré (cin­quante mille cou­ronnes, une somme considérable).

Puis ils se levèrent, payèrent leur addi­tion, et sor­tirent de la taverne.

Pru­nelle atten­dit quelques secondes, puis se leva à son tour.

⁂

Suivre Mirocle dans les rues de Prague fut à la fois plus facile et plus dif­fi­cile que prévu.

Plus facile parce que l’es­croc, mani­fes­te­ment confiant, ne pre­nait aucune pré­cau­tion par­ti­cu­lière. Il mar­chait tran­quille­ment, bavar­dant avec son com­plice, s’ar­rê­tant par­fois devant une vitrine ou un étal de mar­ché, comme un tou­riste ordi­naire pro­fi­tant d’une belle jour­née de printemps.

Plus dif­fi­cile parce que Pru­nelle, avec sa cor­pu­lence, son binocle de tra­vers et sa montre gous­set qui bat­tait contre son ventre à chaque pas, n’é­tait pas exac­te­ment un maître de la fila­ture dis­crète. À plu­sieurs reprises, il dut se cacher der­rière un kiosque à jour­naux ou un réver­bère quand Mirocle se retour­nait, et il était à peu près cer­tain que sa sil­houette n’é­tait pas pas­sée tota­le­ment inaperçue.

Mais l’es­croc, s’il avait remar­qué quelque chose, n’en lais­sa rien paraître. Il conti­nua sa pro­me­nade, tra­ver­sa la place Ven­ces­las, remon­ta une ave­nue bor­dée d’im­meubles cos­sus, et finit par entrer dans un hôtel — pas l’Ho­tel Paris, mais un éta­blis­se­ment plus modeste, l’Ho­tel Modrá Hvěz­da, « l’É­toile Bleue », dont l’en­seigne repré­sen­tait, jus­te­ment, une étoile bleue sur fond blanc.

Pru­nelle nota l’a­dresse, atten­dit quelques minutes pour s’as­su­rer que Mirocle ne res­sor­tait pas, puis se mit en quête d’un téléphone.

⁂

Il trou­va un bureau de poste à deux rues de là, où une employée revêche accep­ta de le mettre en com­mu­ni­ca­tion avec le com­mis­sa­riat cen­tral, moyen­nant une somme qui lui parut exor­bi­tante mais qu’il paya sans discuter.

« Ins­pec­teurrrr Krrr­ra­to­chvíl, s’il vous plaît », dit-il dans le com­bi­né, le cœur battant.

Il y eut un silence, des gré­sille­ments, puis la voix fami­lière de l’ins­pec­teur tchèque :

« Kra­to­chvíl. »

« C’est Prrr­ru­nelle. J’ai trr­rou­vé Mirrrrocle. »

Un autre silence, plus long celui-là.

« Vous plaisantez. »

« Non ! Je l’ai vu ! Dans une taverrrne, près du Châ­teau ! Il prrr­ré­pare une arrrr­naque pour lun­di ! Il loge à l’Ho­tel Modrrrrá Hvěz­da, sur… sur une ave­nue dont je ne connais pas le nom, mais je peux vous y conduirrrre ! »

Il enten­dit Kra­to­chvíl sou­pi­rer — mais ce n’é­tait pas le sou­pir las des jours pré­cé­dents. C’é­tait un sou­pir dif­fé­rent, presque admiratif.

« Vous l’a­vez vrai­ment trou­vé ? Par hasard ? »

« Par hasarrrrd, oui. Mais je l’ai trrrrouvé ! »

« D’ac­cord. Ne bou­gez pas. Où êtes-vous exactement ? »

Pru­nelle don­na l’a­dresse du bureau de poste. Kra­to­chvíl pro­mit d’ar­ri­ver dans vingt minutes avec des renforts.

« Et Prunelle ? »

« Oui ? »

« Ne faites rien d’i­diot en atten­dant. Pas d’ar­res­ta­tion en solo. Pas de confron­ta­tion héroïque. Vous res­tez où vous êtes et vous m’at­ten­dez. C’est compris ? »

« Com­prr­ris », pro­mit Prunelle.

Et, pour une fois, il tint parole.

⁂

Kra­to­chvíl arri­va vingt-trois minutes plus tard, accom­pa­gné de deux agents en uni­forme et d’un four­gon de police qui se gara devant le bureau de poste avec une dis­cré­tion toute relative.

Pru­nelle lui résu­ma la situa­tion en quelques phrases : Mirocle, le com­plice, l’Ho­tel Modrá Hvěz­da, l’ar­naque pré­vue pour lun­di, le pigeon nom­mé Hořejší.

« Vous avez enten­du tout ça dans une taverne ? » deman­da Kra­to­chvíl, incrédule.

« Ils parrrr­laient frrr­ran­çais. Ils ne se dou­taient pas que quel­qu’un les écoutait. »

L’ins­pec­teur tchèque secoua la tête avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’admiration.

« Vous êtes incroyable, Pru­nelle. Vous pas­sez une semaine à cher­cher cet homme par­tout où il n’est pas, et le jour où vous arrê­tez de le cher­cher, vous tom­bez des­sus par hasard dans une taverne. »

« C’est… c’est la méthode frrr­ran­çaise », impro­vi­sa Pru­nelle avec une digni­té qu’il était loin de ressentir.

« Bien sûr. La méthode française. »

Kra­to­chvíl don­na ses ordres aux agents, qui se déployèrent autour de l’Ho­tel Modrá Hvěz­da. Puis il se tour­na vers Prunelle.

« Vous vou­lez venir ? »

« Évi­dem­ment ! »

« Alors res­tez der­rière moi. Et cette fois, pas d’er­reur d’i­den­ti­fi­ca­tion. On véri­fie l’i­den­ti­té avant d’ac­cu­ser qui que ce soit. D’accord ? »

« D’ac­corrrd. »

⁂

L’ar­res­ta­tion de Fer­nand Mirocle, alias Vic­tor Lam­bert, alias Fran­çois Dupuis, alias une demi-dou­zaine d’autres noms selon les pays et les cir­cons­tances, fut d’une sim­pli­ci­té déconcertante.

Kra­to­chvíl frap­pa à la porte de sa chambre — la 24, au deuxième étage —, annon­ça « Police ! », et Mirocle, qui était en train de faire sa valise (pro­ba­ble­ment pour fuir plus tôt que pré­vu), ouvrit sans résis­tance, le visage livide.

« Fer­nand Mirocle ? » deman­da Kratochvíl.

« Je… non… je m’ap­pelle Lam­bert… Vic­tor Lambert… »

« Nous avons un man­dat d’ar­rêt inter­na­tio­nal à votre nom, émis par la pré­fec­ture de police de Paris. Vous êtes en état d’ar­res­ta­tion pour escro­que­rie, abus de confiance et faux en écriture. »

Mirocle jeta un regard déses­pé­ré autour de lui, cher­chant une issue, une échap­pa­toire. Ses yeux se posèrent sur Pru­nelle, qui se tenait dans le cou­loir, der­rière Kratochvíl.

« Vous », dit-il avec un mélange de rage et d’in­cré­du­li­té. « Le flic de la taverne. Je savais que je vous avais vu quelque part. »

« Ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle », confir­ma Pru­nelle en se redres­sant de toute sa hau­teur. « De la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise. Je vous cherrr­chais depuis Parrr­ris, Mon­sieur Mirrrrocle. »

L’es­croc le dévi­sa­gea avec une expres­sion où le mépris le dis­pu­tait à l’étonnement.

« Vous ? C’est vous qui m’a­vez retrou­vé ? Le gros avec le binocle ? »

« En perrrrsonne. »

Mirocle secoua la tête, comme s’il refu­sait de croire à ce qui lui arrivait.

« Mais com­ment ? Je vous ai vu à l’hô­tel, la semaine der­nière. Vous inter­ro­giez tout le monde sur un chien. Un chien ! Je me suis dit que vous étiez le pire flic que j’aie jamais vu. Je n’ai même pas pris la peine de chan­ger d’hôtel ! »

« C’é­tait une errr­reurrr », dit Pru­nelle avec un sou­rire qui, pour une fois, n’a­vait rien de for­cé. « Les apparr­rences sont par­fois trrr­rom­peuses, Mon­sieur Mirrr­rocle. Vous devrrr­riez le savoirrrr mieux que perrrrsonne. »

Et sur ces mots — les plus satis­fai­sants qu’il eût jamais pro­non­cés de toute sa car­rière —, il regar­da Kra­to­chvíl pas­ser les menottes au poi­gnet de l’escroc.

⁂

Le com­plice, Gas­ton Mar­chet­ti — un Fran­çais lui aus­si, ori­gi­naire de Mar­seille, avec un casier judi­ciaire long comme le bras —, fut arrê­té une heure plus tard dans un café de la place Ven­ces­las, où il atten­dait Mirocle pour un ren­dez-vous qui n’au­rait jamais lieu.

Pan Hoře­jší, l’in­dus­triel qui devait être la pro­chaine vic­time, fut contac­té par la police et infor­mé de l’ar­naque dont il avait failli être vic­time. Il remer­cia les auto­ri­tés avec une effu­sion qui fri­sait l’hys­té­rie et pro­mit de faire un don sub­stan­tiel à l’or­phe­li­nat muni­ci­pal, sans qu’on sût très bien quel rap­port il y avait entre les deux.

La veuve pari­sienne, Madame Bon­ne­foy — celle dont l’es­cro­que­rie avait déclen­ché toute cette affaire —, fut infor­mée par télé­gramme que l’homme qui l’a­vait dépouillée avait été appré­hen­dé et serait extra­dé vers la France dès que les for­ma­li­tés seraient accom­plies. Elle répon­dit par un autre télé­gramme, laco­nique : « ENFIN. FÉLI­CI­TA­TIONS. BONNEFOY. »

Et Pru­nelle, l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle, l’homme que tout le monde — y com­pris lui-même — avait consi­dé­ré comme un inca­pable, un raté, un désastre ambu­lant, se retrou­va sou­dain dans la posi­tion inha­bi­tuelle du héros.

⁂

Ce soir-là, Kra­to­chvíl l’in­vi­ta à dîner dans un res­tau­rant du quar­tier de Vinoh­ra­dy, une taverne tra­di­tion­nelle où l’on ser­vait de la bière bras­sée sur place et du canard rôti au chou.

Ils s’ins­tal­lèrent à une table du fond, à l’é­cart des autres clients, et Kra­to­chvíl com­man­da deux chopes de la meilleure bière de la maison.

« À votre san­té, ins­pec­teur Pru­nelle », dit-il en levant sa chope. « Et à votre méthode française. »

Pru­nelle trin­qua, but une longue gor­gée, et sen­tit la bière fraîche cou­ler dans sa gorge comme un élixir de félicité.

« Je n’ar­rive tou­jours pas à y crr­roire », avoua-t-il. « J’ai pas­sé une semaine à le cherrr­cher parrrr­tout, à soup­çon­ner tout le monde, à me trrrr­rom­per sur tout… et à la fin, je le trr­rouve par hasarrrrd dans une taverrrne. »

« C’est sou­vent comme ça », dit Kra­to­chvíl avec un sou­rire. « Les grandes affaires se résolvent rare­ment comme on l’a­vait pré­vu. On cherche d’un côté, on trouve de l’autre. On ima­gine des com­plots, on découvre des coïn­ci­dences. On construit des théo­ries, et c’est le hasard qui nous donne la solution. »

« Alors à quoi serrrrt la méthode ? »

« La méthode sert à ne pas deve­nir fou en atten­dant que le hasard fasse son travail. »

Pru­nelle médi­ta cette phrase en silence, puis hocha la tête.

« C’est une façon de voirrrr les choses. »

« C’est la seule façon de les voir, croyez-moi. »

Ils man­gèrent leur canard en dis­cu­tant de tout et de rien — de Prague, de Paris, de la vie de poli­cier, des femmes, de la poli­tique, de la bière. Kra­to­chvíl s’a­vé­ra être un com­pa­gnon agréable, culti­vé, doté d’un humour sec qui plai­sait à Pru­nelle. Et Pru­nelle, pour sa part, décou­vrit qu’il était capable, quand il ces­sait de jouer au grand ins­pec­teur, d’être un homme presque sympathique.

Vers vingt-trois heures, ils se sépa­rèrent devant l’Ho­tel Paris.

« Bon retour à Paris, ins­pec­teur », dit Kra­to­chvíl en lui ser­rant la main. « Et si vous reve­nez un jour à Prague… »

« Oui ? »

« Évi­tez de cou­rir après les chiens. Ça ne vous réus­sit pas. »

Pru­nelle écla­ta de rire — un vrai rire, spon­ta­né, libé­ra­teur, comme il n’en avait pas eu depuis des années.

« Pro­mis », dit-il.

Et il entra dans l’hô­tel, le cœur léger, pour sa der­nière nuit à Prague.

⁂

*(À suivre)*

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Ven­dre­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle apprend l’art dif­fi­cile de l’ob­ser­va­tion, découvre les secrets de la com­tesse, et voit l’af­faire du chien se résoudre d’une manière qu’il n’a­vait pas prévue

Le ven­dre­di matin, l’ins­pec­teur Pru­nelle fit quelque chose qu’il n’a­vait pas fait depuis le début de son séjour à Prague : il observa.

Non pas qu’il n’eût jamais obser­vé aupa­ra­vant — un poli­cier, même médiocre, observe par défi­ni­tion —, mais son obser­va­tion avait tou­jours été orien­tée, biai­sée, fil­trée par ses pré­ju­gés et ses théo­ries pré­con­çues. Il regar­dait le monde à tra­vers le prisme de ce qu’il s’at­ten­dait à voir, et ne voyait donc que ce qu’il s’at­ten­dait à voir, ce qui est une manière assez inef­fi­cace d’ap­pré­hen­der la réa­li­té mais qui pré­sente l’a­van­tage de confir­mer per­pé­tuel­le­ment ses propres convictions.

Ce matin-là, pour la pre­mière fois, il déci­da de regar­der sans cher­cher, d’ob­ser­ver sans inter­pré­ter, de voir ce qui était plu­tôt que ce qu’il croyait être.

Il s’ins­tal­la dans le hall de l’Ho­tel Paris, dans un fau­teuil de velours gre­nat stra­té­gi­que­ment pla­cé der­rière un pal­mier en pot — posi­tion qui lui per­met­tait de sur­veiller à la fois l’en­trée prin­ci­pale, le comp­toir de la récep­tion, l’es­ca­lier monu­men­tal et la porte du café Sarah Bern­hardt —, et il attendit.

Il atten­dit avec une patience dont il ne se serait pas cru capable, sa montre posée sur ses genoux (pour évi­ter de la consul­ter toutes les trente secondes), son binocle ajus­té (autant que faire se peut), son car­net ouvert sur une page blanche (qu’il avait bien l’in­ten­tion de rem­plir cette fois-ci).

Et il observa.

⁂

La pre­mière chose qu’il remar­qua fut le bal­let inces­sant du per­son­nel de l’hôtel.

Il y avait Mon­sieur Novák, bien sûr, qui offi­ciait der­rière son comp­toir avec l’im­pas­si­bi­li­té d’un sphinx, répon­dant aux ques­tions des clients, dis­tri­buant les clés, consul­tant son registre, don­nant des ordres d’un simple regard aux subor­don­nés qui pas­saient à sa por­tée. Novák, réa­li­sa Pru­nelle, était le véri­table maître de l’Ho­tel Paris — non pas le direc­teur, dont il n’a­vait d’ailleurs jamais vu la figure, mais le concierge, celui qui savait tout, voyait tout, contrô­lait tout sans jamais éle­ver la voix ni mani­fes­ter la moindre émotion.

Il y avait Pepík, le chas­seur lou­cheur, qui tra­ver­sait le hall à inter­valles régu­liers, por­tant des valises, des télé­grammes, des mes­sages, des paquets, tou­jours en mou­ve­ment, tou­jours atten­tif à ce qui se pas­sait autour de lui. Pepík, nota Pru­nelle, avait une manière par­ti­cu­lière de regar­der les gens — un regard en biais, dis­cret, qui cap­tait tout sans jamais croi­ser les yeux de per­sonne. C’é­tait un espion-né, un obser­va­teur pro­fes­sion­nel qui s’ignorait.

Il y avait Bože­na, la femme de chambre, qui des­cen­dait par­fois du troi­sième étage pour cher­cher des draps propres ou don­ner des ins­truc­tions à la lin­ge­rie, tou­jours affai­rée, tou­jours un peu inquiète, comme si elle crai­gnait per­pé­tuel­le­ment d’a­voir oublié quelque chose. Bože­na, com­prit Pru­nelle, était une femme qui avait peur — peur de mal faire, peur de déplaire, peur de perdre son emploi —, et cette peur la ren­dait invi­sible aux yeux des clients, ce qui était peut-être pré­ci­sé­ment ce qu’elle recherchait.

Il y avait Jaro­slav, le veilleur de nuit qui ter­mi­nait son ser­vice, un homme d’une soixan­taine d’an­nées au visage creu­sé par l’in­som­nie chro­nique, qui tra­ver­sa le hall en traî­nant les pieds et dis­pa­rut par une porte de ser­vice sans que per­sonne lui adres­sât la parole. Jaro­slav, devi­na Pru­nelle, était un homme seul, pro­ba­ble­ment veuf, pro­ba­ble­ment sans enfants, qui avait fait de l’hô­tel sa seule famille et de la nuit son seul compagnon.

Il y avait Made­moi­selle Horáč­ková, la stan­dar­diste, qu’il aper­çut briè­ve­ment à tra­vers la porte vitrée du bureau du télé­phone, pen­chée sur son tri­cot pen­dant que le stan­dard res­tait muet. Made­moi­selle Horáč­ková, sup­po­sa Pru­nelle, tri­co­tait pour s’oc­cu­per les mains pen­dant que son esprit vaga­bon­dait vers des contrées plus exci­tantes que le stan­dard télé­pho­nique d’un hôtel pra­gois — peut-être un neveu mili­taire, peut-être un amour de jeu­nesse jamais concré­ti­sé, peut-être sim­ple­ment le rêve d’une vie différente.

Et il y avait les clients.

Herr Mül­ler, le tous­seur alle­mand, qui des­cen­dit vers neuf heures pour prendre son petit déjeu­ner, tous­sant toutes les qua­rante-cinq secondes avec une régu­la­ri­té métro­no­mique. Pan Dvořák, l’é­tu­diant timide, qui tra­ver­sa le hall en évi­tant le regard de tout le monde, un livre de droit sous le bras. Mon­sieur Peter­sen, le Danois aux télé­grammes, qui sor­tit de l’hô­tel d’un pas pres­sé, une lettre à la main, l’air sou­cieux. Deux dames anglaises d’un cer­tain âge, que Pru­nelle n’a­vait jamais remar­quées aupa­ra­vant, qui s’ins­tal­lèrent dans le café pour une séance de thé qui dure­rait appa­rem­ment toute la matinée.

Et, vers dix heures, la com­tesse Batthyány-Strattmann.

⁂

Elle des­cen­dit l’es­ca­lier monu­men­tal avec une majes­té qui aurait fait pâlir d’en­vie n’im­porte quelle reine d’opérette.

Elle por­tait ce matin-là une robe de soie éme­raude, ornée de bro­de­ries dorées qui scin­tillaient à chaque pas, un cha­peau à larges bords sur­mon­té d’une plume d’au­truche qui oscil­lait dan­ge­reu­se­ment, des gants de che­vreau blanc qui mon­taient jus­qu’au coude, et suf­fi­sam­ment de bijoux pour finan­cer la recons­truc­tion d’un petit pays bal­ka­nique. À son bras — car elle avait un bras libre, l’autre tenant une ombrelle de den­telle par­fai­te­ment inutile en inté­rieur —, pen­dait un sac de soi­rée bro­dé de perles qui conte­nait pro­ba­ble­ment les élé­ments essen­tiels à la sur­vie d’une com­tesse en dépla­ce­ment : un mou­choir, un fla­con de sels, un pou­drier, et peut-être un petit pis­to­let de nacre, car on n’é­tait jamais trop prudent.

Sis­si trot­ti­nait à ses côtés, atta­chée par une laisse de velours rouge assor­tie à son col­lier, ses petites pattes blanches cli­que­tant sur le marbre du hall comme des cas­ta­gnettes miniatures.

La com­tesse tra­ver­sa le hall sans regar­der per­sonne — ce qui, chez une aris­to­crate de son rang, était une forme de poli­tesse —, adres­sa un signe de tête imper­cep­tible à Mon­sieur Novák, et se diri­gea vers la sortie.

Pru­nelle, dis­si­mu­lé der­rière son pal­mier, la sui­vit des yeux.

Elle s’ar­rê­ta devant la porte, se retour­na vers l’in­té­rieur de l’hô­tel, et fit quelque chose d’étrange.

Elle déta­cha la laisse de Sissi.

Le bichon, sou­dain libre, res­ta un ins­tant immo­bile, comme sur­pris par cette liber­té inat­ten­due. Puis, avec une agi­li­té remar­quable pour un chien de son âge et de sa cor­pu­lence, il fit demi-tour et se mit à trot­ter vers l’es­ca­lier, la queue fré­tillante, comme s’il savait exac­te­ment où il allait.

La com­tesse, pen­dant ce temps, sor­tit de l’hô­tel sans un regard en arrière.

Pru­nelle n’en croyait pas ses yeux.

Elle l’a­vait fait exprès. La com­tesse avait déli­bé­ré­ment lâché son chien dans le hall de l’hô­tel avant de sor­tir. Ce n’é­tait pas un acci­dent, pas une négli­gence, pas une dis­trac­tion de vieille dame — c’é­tait un geste volon­taire, pré­mé­di­té, exé­cu­té avec une pré­ci­sion qui ne lais­sait aucune place au doute.

Mais pour­quoi ?

Pru­nelle se leva de son fau­teuil, hési­tant sur la conduite à tenir. Devait-il suivre la com­tesse ? Suivre le chien ? Inter­ro­ger Novák ? Cou­rir dans tous les sens comme un pou­let décapité ?

Il choi­sit de suivre le chien.

⁂

Sis­si, pour un ani­mal de quatre kilos et de huit ans d’âge, se dépla­çait avec une déter­mi­na­tion surprenante.

Elle mon­ta l’es­ca­lier monu­men­tal, tra­ver­sa le cou­loir du pre­mier étage, emprun­ta un esca­lier de ser­vice que Pru­nelle n’a­vait jamais remar­qué aupa­ra­vant, des­cen­dit au sous-sol, lon­gea un cor­ri­dor sombre qui sen­tait le moi­si et la les­sive, et abou­tit dans une pièce qui res­sem­blait à une réserve — des éta­gères char­gées de bocaux, de conserves, de pro­vi­sions diverses.

Et là, dans un coin de la pièce, sur un vieux cous­sin défraî­chi, se tenait un homme.

Un vieil homme.

Un très vieil homme, à vrai dire — quatre-vingts ans peut-être, peut-être davan­tage —, avec un visage si ridé qu’il res­sem­blait à une pomme oubliée dans un gre­nier, des yeux d’un bleu déla­vé presque trans­pa­rent, et des mains noueuses qui cares­saient le pelage d’un autre chien.

Un autre bichon maltais.

Iden­tique à Sissi.

Pru­nelle s’ar­rê­ta sur le seuil, stupéfait.

Le vieil homme leva les yeux vers lui, sans sur­prise, sans peur, avec juste une sorte de rési­gna­tion tran­quille, comme celle d’un homme qui sait depuis long­temps que ce moment fini­rait par arriver.

« Vous êtes le poli­cier fran­çais », dit-il dans un fran­çais hési­tant mais com­pré­hen­sible. « Je vous attendais. »

⁂

L’his­toire que le vieil homme racon­ta à Pru­nelle, assis sur une caisse de conserves dans la réserve du sous-sol de l’Ho­tel Paris, était à la fois simple et extraordinaire.

Il s’ap­pe­lait Fran­tišek Svo­bo­da. Il avait été, autre­fois, le major­dome de la famille Bat­thyá­ny-Stratt­mann, au temps de l’Em­pire aus­tro-hon­grois, quand la com­tesse vivait encore dans son châ­teau de Hon­grie et pos­sé­dait des terres, des ser­vi­teurs, des che­vaux, des bijoux, et tout ce qui fait la vie d’une aris­to­crate fortunée.

Puis l’Em­pire s’é­tait effon­dré. La guerre avait tout empor­té — les terres, les ser­vi­teurs, les che­vaux, les bijoux. La com­tesse s’é­tait retrou­vée sans rien, ou presque rien, avec pour seule com­pa­gnie sa femme de chambre (morte depuis), son chien, et son vieux major­dome, qui avait refu­sé de l’abandonner.

Ils étaient arri­vés à Prague en 1919, fuyant le chaos de la Hon­grie d’a­près-guerre. La com­tesse avait trou­vé refuge à l’Ho­tel Paris, dont le direc­teur de l’é­poque — un homme com­pa­tis­sant, mort depuis lui aus­si — avait accep­té de l’hé­ber­ger à cré­dit, en sou­ve­nir du temps où les Bat­thyá­ny-Stratt­mann étaient des clients pres­ti­gieux de l’établissement.

Mais le cré­dit avait des limites. Et la com­tesse, qui n’a­vait plus un sou, ne pou­vait pas payer sa note.

C’est alors qu’elle avait eu une idée.

Une idée absurde, déses­pé­rée, indigne d’une dame de son rang — mais quand on n’a plus rien, on n’a plus de rang non plus.

L’i­dée était la sui­vante : faire croire régu­liè­re­ment au vol de son chien bien-aimé, mobi­li­ser l’at­ten­tion de l’hô­tel, sus­ci­ter la pitié du per­son­nel et des autres clients, et obte­nir ain­si des délais de paie­ment sup­plé­men­taires, voire des remises sur sa note, au nom de la com­pas­sion qu’on doit à une vieille dame acca­blée par le malheur.

Pour que le stra­ta­gème fonc­tionne, il fal­lait que le chien dis­pa­raisse vrai­ment — mais pas trop long­temps, et pas trop loin. C’est là qu’in­ter­ve­nait Fran­tišek, le vieux major­dome, qui vivait au sous-sol de l’hô­tel depuis six ans, logé clan­des­ti­ne­ment par Novák — car Novák savait tout, bien sûr, Novák avait tou­jours su — dans cette réserve oubliée que per­sonne ne visi­tait jamais.

Chaque fois que la com­tesse sor­tait, elle lâchait Sis­si dans le hall. Le chien, dres­sé depuis des années, savait exac­te­ment où aller : il des­cen­dait au sous-sol, retrou­vait Fran­tišek, et res­tait avec lui jus­qu’au retour de sa maî­tresse. Alors, par un signal conve­nu — un coup de son­nette dans le cou­loir de ser­vice —, Fran­tišek relâ­chait le chien, qui remon­tait dans la suite de la com­tesse comme si de rien n’était.

C’é­tait un sys­tème simple, effi­cace, rodé par des années de pratique.

« Mais il y a un pro­blème », dit Fran­tišek avec un sou­pir. « Sis­si est vieille. Elle a huit ans. Et moi aus­si, je suis vieux. Alors, il y a quelques mois, la com­tesse a déci­dé de prendre un deuxième chien. Une rem­pla­çante. Pour quand Sis­si ne pour­ra plus jouer son rôle. »

Il dési­gna le bichon qui dor­mait sur le cous­sin à côté de lui.

« Elle s’ap­pelle Mit­zi. Elle res­semble à Sis­si comme deux gouttes d’eau. La com­tesse l’a ache­tée à un éle­veur de Brno. Per­sonne ne connaît son exis­tence — sauf moi, et main­te­nant vous. »

Pru­nelle contem­plait les deux chiens — Sis­si, qui s’é­tait cou­chée aux pieds de Fran­tišek, et Mit­zi, qui dor­mait sur le cous­sin — avec une expres­sion d’in­cré­du­li­té totale.

Deux chiens. Il y avait deux chiens. Sa théo­rie des bichons inter­chan­geables, qu’il avait lui-même consi­dé­rée comme déli­rante, était vraie. Pas pour les rai­sons qu’il avait ima­gi­nées, pas dans le cadre d’un com­plot inter­na­tio­nal de tra­fic canin, mais vraie quand même.

« Pourrr­quoi me rrr­ra­con­tez-vous tout cela ? » deman­da-t-il enfin.

Fran­tišek haus­sa ses épaules voûtées.

« Parce que je suis fati­gué, Mon­sieur l’ins­pec­teur. Fati­gué de men­tir, fati­gué de me cacher, fati­gué de vivre dans cette cave comme un rat. J’ai quatre-vingt-trois ans. Je vou­drais mou­rir au soleil, pas dans l’obs­cu­ri­té. Et la com­tesse… la com­tesse mérite mieux que cette comé­die. Elle a été une grande dame, autre­fois. Elle ne devrait pas finir ses jours en escro­quant des hôteliers. »

Il y avait dans sa voix une tris­tesse infi­nie, la tris­tesse d’un homme qui avait vu un monde s’ef­fon­drer et qui n’a­vait jamais vrai­ment accep­té de vivre dans les ruines.

« Que vou­lez-vous que je fasse ? » deman­da Pru­nelle, qui se sen­tait sou­dain très mal à l’aise.

« Rien. Tout. Je ne sais pas. Vous êtes poli­cier. C’est à vous de déci­der. Mais si vous arrê­tez la com­tesse, si vous la traî­nez devant un tri­bu­nal pour cette his­toire ridi­cule de chien… »

Il secoua la tête.

« Elle n’y sur­vi­vrait pas. Elle a sa fier­té. C’est tout ce qui lui reste. »

⁂

Pru­nelle remon­ta du sous-sol dans un état de confu­sion extrême.

Il avait réso­lu l’é­nigme — ou du moins, une par­tie de l’é­nigme. Il savait main­te­nant pour­quoi Sis­si dis­pa­rais­sait et réap­pa­rais­sait, com­ment le stra­ta­gème fonc­tion­nait, qui était impli­qué. Mais cette connais­sance, loin de le satis­faire, le plon­geait dans un dilemme moral qu’il n’a­vait pas anticipé.

Que devait-il faire ?

Arrê­ter la com­tesse pour escro­que­rie ? Tech­ni­que­ment, elle avait arna­qué l’hô­tel pen­dant des années, uti­li­sant de fausses dis­pa­ri­tions de chien pour sus­ci­ter la pitié et évi­ter de payer ses dettes. C’é­tait un délit, indu­bi­ta­ble­ment. Un délit mineur, certes, mais un délit quand même.

Mais d’un autre côté… la com­tesse était une vieille femme rui­née, der­nière sur­vi­vante d’un monde dis­pa­ru, qui ten­tait de pré­ser­ver sa digni­té dans des cir­cons­tances impos­sibles. L’ar­rê­ter, la traî­ner devant un tri­bu­nal, l’hu­mi­lier publi­que­ment — était-ce vrai­ment la justice ?

Et puis, il y avait Fran­tišek, le vieux major­dome fidèle, qui vivait dans une cave depuis six ans par dévoue­ment pour sa maî­tresse. Que ferait-on de lui ? Le jet­te­rait-on à la rue ? L’en­ver­rait-on dans un hospice ?

Pru­nelle n’a­vait pas de réponse à ces ques­tions. Et pour la pre­mière fois de sa car­rière, il se deman­dait si avoir des réponses était vrai­ment souhaitable.

⁂

Il était envi­ron midi quand il rega­gna le hall de l’hô­tel, tou­jours per­du dans ses pensées.

La com­tesse n’é­tait pas encore ren­trée. Le hall était calme, presque désert — la plu­part des clients étaient sor­tis ou déjeu­naient au café. Seul Mon­sieur Novák se tenait à son poste, imper­tur­bable comme tou­jours, feuille­tant un registre avec une concen­tra­tion apparente.

Pru­nelle s’ap­pro­cha du comptoir.

« Mon­sieur Novák », dit-il à voix basse, « je sais tout. »

Le concierge leva les yeux vers lui. Son visage n’ex­pri­mait rien — ni sur­prise, ni inquié­tude, ni sou­la­ge­ment. Juste une neu­tra­li­té par­faite, polie, impénétrable.

« Je m’en dou­tais, inspecteur. »

« Depuis com­bien de temps êtes-vous au courrrrant ? »

« Depuis le début. Depuis 1919. »

« Et vous n’a­vez rrrien dit ? »

Novák posa son registre et regar­da Pru­nelle droit dans les yeux.

« Ins­pec­teur, j’ai tra­vaillé dans cet hôtel pen­dant qua­rante-trois ans. J’ai vu des rois et des men­diants, des saints et des cri­mi­nels, des génies et des imbé­ciles. J’ai appris une chose : tout le monde a ses secrets. Et la plu­part de ces secrets ne méritent pas d’être révélés. »

« Mais la com­tesse ne paie pas ses dettes. »

« La com­tesse est une cliente de l’Ho­tel Paris depuis 1903. Elle a séjour­né ici avec son mari, avec ses enfants, avec sa cour. Elle a dépen­sé une for­tune dans cet éta­blis­se­ment, au temps où elle en avait une. Aujourd’­hui, elle n’a plus rien. Devons-nous la jeter à la rue pour quelques années de fac­tures impayées ? »

Pru­nelle ne sut que répondre.

« Et le direc­teurrrr ? Il est au courrrrant ? »

« Le direc­teur actuel ne sait rien. Le pré­cé­dent savait. Il avait don­né son accord. Quand il est mort, j’ai déci­dé de conti­nuer. C’é­tait… la chose à faire. »

Il y eut un silence.

« Qu’al­lez-vous fairrrre, Mon­sieur Novák ? Main­te­nant que je sais ? »

Le concierge haus­sa légè­re­ment les épaules.

« Cela dépend de ce que vous allez faire, inspecteur. »

⁂

Pru­nelle pas­sa l’a­près-midi dans sa chambre, allon­gé sur son lit, à contem­pler le pla­fond et ses chérubins-navets.

Il pen­sait à la com­tesse, à Fran­tišek, à Novák. Il pen­sait à la jus­tice et à la com­pas­sion, à la loi et à l’hu­ma­ni­té. Il pen­sait à ce qu’il aurait dû faire et à ce qu’il vou­lait faire, et consta­tait avec un cer­tain malaise que ces deux choses n’é­taient pas les mêmes.

Il était poli­cier. Son devoir était de faire res­pec­ter la loi. La com­tesse avait enfreint la loi. Donc, il devait l’arrêter.

Mais il était aus­si un être humain. Et quelque chose en lui — quelque chose qu’il n’a­vait pas écou­té depuis long­temps, peut-être depuis tou­jours — lui disait que l’ar­rê­ter serait une erreur. Pas une erreur pro­fes­sion­nelle, mais une erreur morale. Une de ces erreurs qu’on regrette jus­qu’à la fin de ses jours.

Vers dix-sept heures, on frap­pa à sa porte.

C’é­tait Kratochvíl.

L’ins­pec­teur tchèque entra sans attendre d’y être invi­té, s’as­sit sur la chaise près de la fenêtre, et posa son cha­peau sur ses genoux.

« J’ai appris ce qui s’est pas­sé hier », dit-il. « L’in­ci­dent avec le comte von Sternberg. »

Pru­nelle grimaça.

« Vous êtes venu vous moquer de moi ? »

« Non. Je suis venu vous dire que l’am­bas­sade d’Au­triche a déci­dé de ne pas por­ter plainte. Le comte a été… convain­cu de lais­ser tom­ber l’affaire. »

« Convain­cu ? Par qui ? »

« Par moi. J’ai eu une conver­sa­tion avec lui ce matin. Je lui ai expli­qué que vous étiez un poli­cier étran­ger, dépay­sé, un peu mal­adroit, qui avait com­mis une erreur de bonne foi. Il a fini par accep­ter mes excuses. »

Pru­nelle dévi­sa­gea Kra­to­chvíl avec stupéfaction.

« Vous avez fait ça pour moi ? »

« J’ai fait ça pour évi­ter un inci­dent diplo­ma­tique. Mais aus­si, oui, pour vous. Disons que je com­mence à vous appré­cier, ins­pec­teur Pru­nelle. Vous êtes un désastre ambu­lant, mais un désastre attachant. »

Il y avait dans sa voix une pointe d’i­ro­nie, mais aus­si quelque chose qui res­sem­blait à de la sympathie.

« Merrr­ci », dit Pru­nelle, sin­cè­re­ment touché.

« De rien. Main­te­nant, par­lons du chien. »

Pru­nelle se raidit.

« Le chien ? »

« J’ai mené ma propre enquête, ins­pec­teur. Dis­crè­te­ment. Et je sais tout. La com­tesse, le major­dome, les deux bichons, le stra­ta­gème des fausses disparitions. »

« Com­ment avez-vous… ? »

« J’ai obser­vé, ins­pec­teur. Comme je vous l’a­vais conseillé. Et j’ai posé les bonnes ques­tions aux bonnes per­sonnes. Ce n’é­tait pas très dif­fi­cile, à vrai dire. Le secret était mal gardé. »

Pru­nelle sen­tit son cœur se serrer.

« Et main­te­nant ? Vous allez l’arrrrêter ? »

Kra­to­chvíl res­ta silen­cieux un long moment, contem­plant par la fenêtre la Mai­son muni­ci­pale dont la cou­pole brillait dans la lumière du soir.

« Non », dit-il enfin. « Je ne vais pas l’arrêter. »

« Pourrr­quoi ? »

« Parce que ce n’est pas mon affaire. La com­tesse n’a com­mis aucun crime contre la Répu­blique tché­co­slo­vaque. Elle a peut-être escro­qué un hôtel, mais c’est une affaire civile, pas cri­mi­nelle. Et même si c’é­tait criminel… »

Il se tour­na vers Prunelle.

« Même si c’é­tait cri­mi­nel, je ne suis pas sûr que je l’ar­rê­te­rais. Il y a des lois, ins­pec­teur, et il y a la jus­tice. Ce n’est pas tou­jours la même chose. »

Pru­nelle hocha la tête lentement.

« C’est exac­te­ment ce que je pensais. »

« Je sais. C’est pour ça que je suis venu. Pour vous dire que vous n’êtes pas obli­gé de faire quoi que ce soit. L’af­faire du chien est réso­lue — pour nous, du moins. Ce que vous déci­de­rez de faire avec cette infor­ma­tion, c’est votre choix. Mais si vous vou­lez mon avis… »

« Oui ? »

« Lais­sez tom­ber. Oubliez la com­tesse. Oubliez Sis­si et Mit­zi. Retour­nez à Paris. Dites à vos supé­rieurs que vous n’a­vez pas trou­vé Mirocle. Ce sera vrai, d’ailleurs. Et tout le monde sera content. »

Il se leva, remit son chapeau.

« Bonne soi­rée, ins­pec­teur. Et bonne chance pour la suite. »

Et il sor­tit, lais­sant Pru­nelle seul avec ses pen­sées, ses doutes, et une déci­sion à prendre.

⁂

Ce soir-là, Pru­nelle des­cen­dit dîner au café Sarah Bernhardt.

Il s’ins­tal­la à sa table habi­tuelle, com­man­da un repas qu’il man­gea sans y prê­ter atten­tion, et obser­va le va-et-vient des clients avec un regard nou­veau — un regard lavé de ses pré­ju­gés, de ses théo­ries, de ses certitudes.

La com­tesse était là, à sa table près de la fenêtre, Sis­si sur ses genoux. Elle man­geait avec une élé­gance sur­an­née, cou­pant sa viande en petits mor­ceaux, por­tant sa four­chette à ses lèvres avec une grâce étu­diée, comme si elle dînait encore dans son châ­teau de Hon­grie, entou­rée de ser­vi­teurs en livrée.

Elle ne savait pas que Pru­nelle savait. Elle ne savait pas que son secret avait été décou­vert, que son stra­ta­gème avait été per­cé à jour, que sa comé­die tou­chait peut-être à sa fin.

Et Pru­nelle, en la regar­dant, prit sa décision.

Il ne dirait rien. Il ne ferait rien. Il lais­se­rait la com­tesse vivre sa vie, avec ses deux chiens, son vieux major­dome, et ses fac­tures impayées. Il ren­tre­rait à Paris, racon­te­rait qu’il n’a­vait pas trou­vé Mirocle, et oublie­rait cette his­toire absurde de bichon disparaissant.

C’é­tait peut-être une défaite pro­fes­sion­nelle. Mais c’é­tait, il en était convain­cu, une vic­toire humaine.

Il sor­tit sa montre. Il était vingt et une heures douze.

Plus que deux jours avant son départ.

Deux jours pour pro­fi­ter de Prague, peut-être. Pour voir ce qu’il n’a­vait pas vu. Pour regar­der, vrai­ment regar­der, cette ville étrange et belle qu’il avait tra­ver­sée sans la voir.

Et peut-être — qui sait ? — pour tom­ber, par le plus grand des hasards, sur un cer­tain Fer­nand Mirocle.

⁂

*(À suivre)*

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