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Le Palace
du Tigre

Le palace du Tigre

Par­tie 3

Le cou­ron­ne­ment

### XXIII ###

Tariq ne bou­gea pas. Chaque muscle de son corps lui hur­lait de fuir, mais il savait que c’é­tait inutile. Sayf avait cer­tai­ne­ment pos­té des hommes dehors. Et même s’il par­ve­nait à s’é­chap­per, où irait-il ? Sa cou­ver­ture était grillée. Sa vie à Bag­dad était terminée.

— Qui es-tu vrai­ment ? deman­da Sayf.

Sa voix était calme, presque curieuse. Pas mena­çante. C’é­tait peut-être le plus effrayant.

— Mon nom est Tariq Had­dad. Je tra­vaille pour le Haut-Com­mis­sa­riat britannique.

— Je sais. Drog­man. Inter­prète. L’homme de confiance de Ger­trude Bell.

Tariq sen­tit un fris­son le parcourir.

— Tu savais depuis le début.

— Pas depuis le début. Mais assez tôt. Rachid al-Khayoun est un idéa­liste, pas un conspi­ra­teur. Il parle trop. Et toi, tu poses les bonnes ques­tions — les ques­tions que pose­rait quel­qu’un qui cherche à com­prendre, pas quel­qu’un qui veut agir.

Sayf s’as­sit sur une caisse, croi­sa les jambes. Déten­du, comme s’ils pre­naient le thé ensemble.

— La vraie ques­tion, Tariq Had­dad, c’est pour­quoi je t’ai lais­sé continuer.

— Pour­quoi ?

— Parce que tu m’é­tais utile. Tes rap­ports sur Ger­trude Bell étaient pré­cis, détaillés. Tu m’as appris des choses que je ne savais pas — ses habi­tudes, ses fai­blesses, ses peurs. Et sur­tout, tu m’as confir­mé quelque chose d’important.

— Quoi ?

— Qu’elle a peur. La grande Ger­trude Bell, Al-Kha­tun, celle qui a fabri­qué des rois — elle a peur de ce qui va arriver.

Sayf se pen­cha en avant, ses yeux gris fixés sur Tariq.

— Elle a rai­son d’a­voir peur.

### XXIV ###

— Qu’est-ce que tu veux vrai­ment ? deman­da Tariq.

Il avait déci­dé que s’il devait mou­rir cette nuit, autant mou­rir en com­pre­nant pourquoi.

Sayf sou­rit — un sou­rire froid, sans joie.

— Ce que je veux ? La même chose que tout le monde ici. La liber­té. La digni­té. Un pays qui nous appartienne.

— Tu n’es pas arabe.

— Non. Je suis turc. Ou plu­tôt, j’é­tais turc. Avant que les Anglais et les Fran­çais ne dépècent l’Em­pire otto­man comme des vau­tours sur une carcasse.

Il se leva et com­men­ça à faire les cent pas, ses bottes réson­nant sur le sol de pierre.

— J’é­tais offi­cier dans l’ar­mée otto­mane. J’ai com­bat­tu à Gal­li­po­li, à Gaza, à Jéru­sa­lem. J’ai vu mes hommes mou­rir par mil­liers, fau­chés par les mitrailleuses anglaises, les bom­bar­de­ments fran­çais. Et pour quoi ? Pour que les vain­queurs se par­tagent nos terres comme un gâteau.

— L’Em­pire otto­man était mou­rant bien avant la guerre.

— Peut-être. Mais ce qui l’a rem­pla­cé est pire. Regar­dez ce qu’ils ont fait. Ils ont pro­mis l’in­dé­pen­dance aux Arabes pour les retour­ner contre nous. Et main­te­nant, ils leur donnent un roi fan­toche et appellent ça la liberté.

Il s’ar­rê­ta devant Tariq.

— Fay­çal est un traître. Il s’est bat­tu contre son propre calife, contre ses frères musul­mans, pour les beaux yeux des Anglais. Et Ger­trude Bell est celle qui tire les ficelles.

— Alors tu veux les tuer. Fay­çal et elle.

— Non.

La réponse sur­prit Tariq.

— Non ?

— Je te l’ai dit : les morts deviennent des mar­tyrs. Je ne veux pas de mar­tyrs. Je veux que ce cou­ron­ne­ment soit un échec. Que le monde entier voie que l’I­rak n’existe pas, que ce pays est une fic­tion inven­tée par des bureau­crates lon­do­niens. Que Fay­çal règne sur un tas de cendres.

— Com­ment ?

Sayf sou­rit à nouveau.

— En révé­lant la véri­té. Sur Ger­trude Bell. Sur les pro­messes tra­hies. Sur les accords secrets. J’ai des docu­ments, Tariq Had­dad. De vrais docu­ments. Pas des faux comme celui que tu m’as appor­té ce soir.

— Quels documents ?

— Les accords Sykes-Picot. Tu en as enten­du par­ler, bien sûr.

Tariq hocha la tête. Tout le monde avait enten­du par­ler de Sykes-Picot — l’ac­cord secret de 1916 par lequel la France et l’An­gle­terre s’é­taient par­ta­gé le Moyen-Orient, au mépris de toutes les pro­messes faites aux Arabes.

— Ces accords sont déjà connus. Les Bol­che­viks les ont publiés en 1917.

— Oui. Mais ce qui n’est pas connu, c’est le rôle de Ger­trude Bell dans leur mise en œuvre. Les mémo­ran­dums qu’elle a écrits. Les conseils qu’elle a don­nés. Les popu­la­tions qu’elle a pro­po­sé de dépla­cer, les tri­bus qu’elle a sug­gé­ré d’ar­mer les unes contre les autres. Divi­ser pour régner — elle a fait de cette maxime un art.

— Ce sont des mensonges.

— Non, Tariq. Ce sont des faits. Des faits que j’ai en ma pos­ses­sion, et que je compte révé­ler le jour du cou­ron­ne­ment. Devant les jour­na­listes du monde entier.

### XXV ###

Tariq com­prit sou­dain l’am­pleur du plan.

Le cou­ron­ne­ment de Fay­çal serait cou­vert par la presse inter­na­tio­nale — des jour­na­listes de Londres, de Paris, de New York. Un évé­ne­ment soi­gneu­se­ment orches­tré pour don­ner l’illu­sion que l’I­rak nais­sait dans la joie et l’har­mo­nie. Si Sayf révé­lait ces docu­ments à ce moment-là, devant tous ces témoins…

— Tu veux sabo­ter le cou­ron­ne­ment. Pas par la vio­lence. Par la vérité.

— La véri­té est une arme plus puis­sante que n’im­porte quelle bombe.

— Et Ger­trude Bell ?

— Elle sera détruite. Sa répu­ta­tion, son œuvre, tout ce qu’elle a construit. Les Anglais seront obli­gés de la désa­vouer. Et sans elle, Fay­çal n’est rien — un roi sans royaume, un pan­tin dont on a cou­pé les fils.

Sayf s’ap­pro­cha de Tariq, si près que celui-ci pou­vait voir les reflets de la lampe dans ses yeux gris.

— La ques­tion main­te­nant, Tariq Had­dad, c’est : que vais-je faire de toi ?

### XXVI ###

Tariq réflé­chit rapi­de­ment. Il n’a­vait pas d’arme — le cou­teau dans sa cein­ture ne ferait pas le poids contre Sayf, qui était plus grand, plus fort, et pro­ba­ble­ment mieux entraî­né. Il n’a­vait pas d’al­liés — Hes­kel ne vien­drait pas le cher­cher avant le len­de­main matin, et Miss Bell ne savait même pas où il était.

Il ne lui res­tait que les mots.

— Tu pour­rais me tuer, dit-il. Mais ça ne t’a­van­ce­rait à rien. Ger­trude Bell sait que je suis ici. Si je ne reviens pas, elle sau­ra que quelque chose a mal tour­né. Elle pren­dra des précautions.

— Elle ne sait rien. Tu ne lui as pas dit où tu allais ce soir.

Com­ment savait-il ça ? Tariq gar­da son visage impassible.

— Peut-être. Mais elle sait que je t’ai ren­con­tré. Elle connaît ton nom — Sayf. Elle a des contacts par­tout. Si je dis­pa­rais, elle remue­ra ciel et terre pour savoir ce qui s’est passé.

Sayf l’ob­ser­va un long moment, pesant ses paroles.

— Tu bluffes.

— Peut-être. Tu veux prendre le risque ?

Un silence. Puis Sayf écla­ta de rire — un rire bref, sec, surpris.

— Tu as du cou­rage, Tariq Had­dad. Ou de l’in­cons­cience. Par­fois c’est la même chose.

Il recu­la d’un pas.

— Je ne vais pas te tuer. Pas parce que je te crois — je sais que tu mens. Mais parce que tu ne m’es plus utile mort. En revanche, vivant…

— Vivant ?

— Tu vas por­ter un mes­sage à Ger­trude Bell. De ma part.

### XXVII ###

Le mes­sage était simple.

Sayf avait en sa pos­ses­sion des docu­ments com­pro­met­tants — des mémo­ran­dums, des lettres, des rap­ports. Il comp­tait les révé­ler le jour du cou­ron­ne­ment, devant la presse inter­na­tio­nale. Mais il était prêt à négocier.

— Qu’est-ce qu’il veut ? deman­da Miss Bell.

Ils étaient dans sa chambre du Tigris Palace, à l’aube. Tariq n’a­vait pas dor­mi. Elle non plus, visi­ble­ment — ses yeux étaient cer­nés, ses mains trem­blaient sur sa cigarette.

— Il veut vous ren­con­trer. En per­sonne. Avant le couronnement.

— Pour quoi faire ?

— Il ne l’a pas dit. Mais je pense qu’il veut vous don­ner une chance de vous défendre. Ou peut-être qu’il veut voir votre visage quand il vous mon­tre­ra ce qu’il a.

Miss Bell se leva et s’ap­pro­cha de la fenêtre. Le soleil se levait sur le Tigre, tein­tant les eaux d’or et de rose.

— Ces docu­ments… S’ils existent vrai­ment… Il y a des choses que j’ai écrites pen­dant la guerre. Des choses que je regrette. Des recom­man­da­tions qui ont été sui­vies, et qui ont coû­té des vies.

— Vous fai­siez votre travail.

— Mon tra­vail était de ser­vir l’Em­pire. Pas les gens qui vivaient ici.

Elle se retour­na vers lui.

— Je vais le rencontrer.

— C’est dangereux.

— Tout est dan­ge­reux, Tariq. Vivre est dan­ge­reux. Mais si cet homme a vrai­ment de quoi me détruire, je pré­fère le regar­der dans les yeux quand il le fera.

### XXVIII ###

La ren­contre fut fixée au sur­len­de­main, dans un lieu neutre — une mai­son de thé sur la rive ouest du Tigre, tenue par un Armé­nien qui ne posait pas de ques­tions. Tariq insis­ta pour accom­pa­gner Miss Bell. Elle refusa.

— Il m’a deman­dé de venir seule.

— C’est un piège.

— Peut-être. Mais si j’ar­rive avec une escorte, il dis­pa­raî­tra. Et nous ne sau­rons jamais ce qu’il pré­pare vraiment.

Elle posa une main sur son bras — un geste rare, presque tendre.

— Vous avez fait votre part, Tariq. Plus que votre part. Main­te­nant, c’est à moi de jouer.

Elle par­tit à trois heures de l’a­près-midi, vêtue sim­ple­ment, sans ses robes élé­gantes habi­tuelles. Une femme ordi­naire, se ren­dant à un ren­dez-vous ordi­naire. Per­sonne ne la remarqua.

Tariq res­ta au Tigris Palace, à attendre. Hes­kel lui appor­ta du thé qu’il ne but pas, de la nour­ri­ture qu’il ne man­gea pas. Les heures pas­sèrent avec une len­teur insupportable.

À sept heures, elle n’é­tait tou­jours pas revenue.

À huit heures, Tariq com­men­ça à faire les cent pas dans le hall, sous le regard inquiet de Heskel.

À neuf heures, la porte s’ouvrit.

Miss Bell entra. Elle était pâle, les traits tirés, mais vivante. Et dans ses yeux, quelque chose que Tariq n’ar­ri­vait pas à déchiffrer.

— Que s’est-il passé ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle tra­ver­sa le hall, mon­ta l’es­ca­lier, et ce n’est qu’une fois dans sa chambre, la porte fer­mée der­rière eux, qu’elle parla.

— J’ai vu les documents.

— Et ?

— Ils sont authentiques.

### XXIX ###

Miss Bell s’as­sit lour­de­ment sur le divan, comme si ses jambes ne la por­taient plus.

— Tout ce qu’il a dit est vrai. Les mémo­ran­dums, les rap­ports, les recom­man­da­tions. J’ai écrit tout ça. Pen­dant la guerre, et après. Des conseils sur la façon de divi­ser les tri­bus, de jouer les chiites contre les sun­nites, les Kurdes contre les Arabes. Des sug­ges­tions pour dépla­cer des popu­la­tions, créer des conflits arti­fi­ciels qui jus­ti­fie­raient une pré­sence bri­tan­nique prolongée.

Elle allu­ma une ciga­rette, mais ses mains trem­blaient trop pour tenir l’al­lu­mette. Tariq la lui prit et allu­ma la ciga­rette pour elle.

— Je pen­sais faire ce qui était néces­saire. Pour l’Em­pire. Pour la sta­bi­li­té. Mais en reli­sant ces textes aujourd’hui…

Elle tira une longue bouffée.

— Je vois ce qu’ils sont vrai­ment. Des ins­truc­tions pour détruire un pays avant même qu’il ne naisse.

— Qu’est-ce que Sayf veut ?

— Il veut que j’an­nule le cou­ron­ne­ment. Que je convainque Cox et Chur­chill que l’I­rak n’est pas prêt, que Fay­çal n’est pas le bon choix. Que je démis­sionne de mes fonc­tions et que je quitte le pays.

— Et si vous refusez ?

— Il publie tout. Devant la presse mon­diale. Le jour du couronnement.

Un silence tom­ba sur la pièce. Dehors, on enten­dait les bruits de la nuit bag­da­dienne — les appels des ven­deurs, le grin­ce­ment des char­rettes, le mur­mure du fleuve.

— Qu’al­lez-vous faire ? deman­da Tariq.

Miss Bell le regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis qu’il la connais­sait, il vit des larmes dans ses yeux.

— Je ne sais pas.

### XXX ###

Cette nuit-là, Tariq ne ren­tra pas chez lui.

Il res­ta au Tigris Palace, dans un fau­teuil du hall, à réflé­chir. Hes­kel lui appor­ta une cou­ver­ture vers minuit, sans un mot. Les der­niers clients quit­tèrent le bar vers deux heures du matin. Puis le silence tom­ba — ce silence épais des nuits d’é­té, quand même les chiens errants cessent d’aboyer.

Tariq pen­sait à Ger­trude Bell. À cette femme extra­or­di­naire qu’il avait ser­vie pen­dant des années, qu’il admi­rait, qu’il aimait peut-être — d’un amour impos­sible, inavoué, qui ne deman­dait rien en retour. Elle avait construit un pays. Elle avait choi­si un roi. Elle avait cru faire le bien, ou du moins le nécessaire.

Et main­te­nant, tout ce qu’elle avait fait ris­quait de s’effondrer.

Il pen­sait aus­si à Sayf. Cet homme venu de nulle part, avec ses yeux gris et sa haine froide. Il avait rai­son, d’une cer­taine façon. L’I­rak était une fic­tion. Les fron­tières étaient arbi­traires. Les pro­messes avaient été tra­hies. Tout ce qu’il disait était vrai.

Mais la véri­té pou­vait-elle jus­ti­fier la destruction ?

Et puis il pen­sait à Mariam. À toutes ces lettres qu’il écri­vait chaque soir, à cette femme qu’il cher­chait depuis six ans dans les camps de réfu­giés et les listes de dis­pa­rus. Il n’a­vait jamais ces­sé de la cher­cher. Il n’a­vait jamais ces­sé d’espérer.

Peut-être que c’é­tait ça, la vraie ques­tion. Non pas ce qui était vrai ou faux, juste ou injuste. Mais ce qu’on choi­sis­sait d’es­pé­rer. Ce qu’on refu­sait d’abandonner.

Vers quatre heures du matin, Tariq prit sa décision.

### XXXI ###

Il trou­va Sayf à l’aube, dans la mai­son de thé armé­nienne où la ren­contre avec Miss Bell avait eu lieu. L’homme était assis seul, devant une tasse de café turc, comme s’il l’attendait.

— Tariq Had­dad. Je me deman­dais si tu viendrais.

Tariq s’as­sit en face de lui.

— J’ai une proposition.

— Je t’écoute.

— Tu veux détruire Ger­trude Bell. Je com­prends pour­quoi. Mais ce que tu vas détruire, ce n’est pas seule­ment elle. C’est l’Irak.

— L’I­rak n’existe pas.

— Pas encore. Mais il pour­rait exis­ter. Si on lui en laisse le temps.

Sayf but une gor­gée de café, ses yeux gris fixés sur Tariq.

— Conti­nue.

— Tu as des docu­ments qui prouvent que les Bri­tan­niques ont mani­pu­lé, tra­hi, divi­sé. D’ac­cord. Mais qu’est-ce que ça chan­ge­ra, si tu les publies ? Les Anglais nie­ront. La presse occi­den­tale pren­dra leur par­ti. Et les Ira­kiens — les vrais Ira­kiens, ceux qui vivent ici, qui essaient de construire quelque chose — se retrou­ve­ront avec un pays bri­sé avant même d’a­voir commencé.

— C’est déjà un pays brisé.

— Non. C’est un pays qui n’a pas encore eu la chance d’exis­ter. Donne-lui cette chance.

Sayf repo­sa sa tasse.

— Et qu’est-ce que j’y gagne ?

— La satis­fac­tion de voir les Anglais échouer. Pas tout de suite. Pas dans un scan­dale. Mais len­te­ment, inexo­ra­ble­ment. Parce que tu as rai­son sur un point : ce pays qu’ils ont créé ne leur appar­tien­dra jamais. Tôt ou tard, il leur échap­pe­ra. Et ce jour-là, tu pour­ras dire que tu avais raison.

— Ce n’est pas suffisant.

— Alors dis-moi ce qui le serait.

Un long silence. Sayf regar­dait par la fenêtre, vers le Tigre qui cou­lait, immuable, char­riant ses eaux jaunes vers le golfe Persique.

— Il y a une femme, dit-il enfin. Une Assy­rienne. Elle s’ap­pelle Mariam.

Tariq sen­tit son cœur s’arrêter.

— Quoi ?

— Mariam Yohan­nan. Elle était à Mos­soul en 1915. Elle a fui vers la Perse pen­dant les mas­sacres. Elle est pas­sée par Our­mia, puis par Tabriz. La der­nière fois que j’ai eu de ses nou­velles, elle était à Téhéran.

— Com­ment… com­ment connais-tu ce nom ?

Sayf sou­rit — un sou­rire étrange, presque triste.

— Parce que je l’ai ren­con­trée, Tariq Had­dad. Il y a deux ans, à Téhé­ran. Elle cher­chait quel­qu’un. Un homme qu’elle avait aimé, qu’elle croyait mort. Un drog­man de Bag­dad, m’a-t-elle dit. Tariq Haddad.

### XXXII ###

Le monde vacilla autour de Tariq.

Mariam. Vivante. À Téhéran.

— Tu mens.

— Non. Je n’ai aucune rai­son de men­tir. Je l’ai ren­con­trée par hasard, dans un dis­pen­saire pour réfu­giés. Elle soi­gnait les malades — elle avait appris la méde­cine, là-bas, auprès des mis­sion­naires amé­ri­cains. Nous avons par­lé. Elle m’a racon­té son his­toire. Le fian­cé qu’elle avait lais­sé à Mos­soul. Les lettres qu’elle lui avait envoyées et qui n’é­taient jamais arrivées.

— Pour­quoi tu ne m’as rien dit avant ?

— Parce que je ne savais pas qui tu étais. Et parce que cette infor­ma­tion avait de la valeur.

Tariq com­prit.

— Tu veux l’é­chan­ger. Contre quoi ?

— Contre ton silence. Et celui de Ger­trude Bell.

— Tu veux qu’on te laisse par­tir. Avec les documents.

— Non. Je veux gar­der les docu­ments. Mais je ne les publie­rai pas. Pas main­te­nant. Peut-être jamais. En échange, tu obtiens l’a­dresse de Mariam. Et l’as­su­rance que je ne revien­drai pas à Bagdad.

Tariq fer­ma les yeux. Il voyait le visage de Mariam — ce visage qu’il avait por­té dans son cœur pen­dant six ans, qu’il avait cru per­du à jamais. Elle était vivante. Elle l’a­vait cherché.

Et le prix pour la retrou­ver était de lais­ser un enne­mi s’é­chap­per avec des armes qui pour­raient un jour détruire tout ce qu’il avait servi.

— Com­ment puis-je te faire confiance ?

— Tu ne peux pas. Mais tu n’as pas le choix.

Sayf sor­tit un papier de sa poche et le posa sur la table.

— L’a­dresse du dis­pen­saire à Téhé­ran. Si elle y est encore, tu la trou­ve­ras. Sinon, quel­qu’un sau­ra où elle est allée.

Tariq regar­da le papier. Une adresse grif­fon­née à l’encre noire. Quelques mots per­sans. Une rue, un quar­tier, une ville.

— Pour­quoi ? deman­da-t-il. Pour­quoi fais-tu ça ?

Sayf se leva.

— Parce que je ne suis pas un monstre, Tariq Had­dad. Je suis un homme qui a per­du son pays, sa famille, tout ce qu’il aimait. Je sais ce que c’est que de cher­cher quel­qu’un qu’on croit dis­pa­ru. Je ne sou­haite ça à personne.

Il se diri­gea vers la porte.

— Le cou­ron­ne­ment aura lieu dans deux jours. Je ne serai pas là. Je quitte Bag­dad ce soir. Tu ne me rever­ras plus.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil.

— Donne mes res­pects à Al-Kha­tun. Dis-lui qu’elle a bien choi­si son homme de confiance.

Et il dis­pa­rut dans la lumière du matin.

### XXXIII ###

Le 23 août 1921, Fay­çal ibn Hus­sein fut cou­ron­né roi d’Irak.

La céré­mo­nie eut lieu à six heures du matin, avant que la cha­leur ne devienne insup­por­table. Une estrade avait été dres­sée dans la cour de la Qish­lah, l’an­cienne caserne otto­mane qui ser­vait de siège au gou­ver­ne­ment. Des dra­peaux flot­taient — le Union Jack, le dra­peau de la révolte arabe, et le nou­veau dra­peau ira­kien, à peine sor­ti des ateliers.

Tariq était là, dans la foule des fonc­tion­naires et des digni­taires. Il por­tait son plus beau cos­tume, ses lunettes rondes fraî­che­ment net­toyées. À côté de lui, Hes­kel Sas­soon obser­vait la scène avec son iro­nie habituelle.

— Un beau spec­tacle, mur­mu­ra le vieil homme. Les Anglais savent orga­ni­ser des cérémonies.

— Tu crois que ça va marcher ?

— Quoi ? L’Irak ?

Hes­kel haus­sa les épaules.

— Qui sait ? Les pays sont comme les hommes. Cer­tains sur­vivent, d’autres non. Celui-ci a peut-être une chance.

Sur l’es­trade, Sir Per­cy Cox lisait la pro­cla­ma­tion offi­cielle. À ses côtés, Ger­trude Bell se tenait droite, impas­sible, vêtue d’une robe blanche qui tran­chait sur les uni­formes sombres des mili­taires. Elle ne regar­dait pas la foule. Elle regar­dait Fay­çal — cet homme qu’elle avait choi­si, qu’elle avait impo­sé, qu’elle avait fait roi.

Fay­çal était grand, mince, avec une barbe noire soi­gneu­se­ment taillée et des yeux mélan­co­liques. Il por­tait un uni­forme de maré­chal bri­tan­nique — une conces­sion aux occu­pants — mais sur sa tête, le kef­fieh haché­mite rap­pe­lait ses ori­gines. Il avait l’air fati­gué. Il avait l’air triste. Il avait l’air de quel­qu’un qui sait que le rôle qu’on lui a confié est peut-être impos­sible à tenir.

Quand la pro­cla­ma­tion fut ache­vée, une fan­fare mili­taire joua l’hymne bri­tan­nique, puis un air arabe impro­vi­sé — l’I­rak n’a­vait pas encore d’hymne natio­nal. Des coups de canon reten­tirent. Des colombes furent lâchées. La foule applau­dit — cer­tains par enthou­siasme, d’autres par pru­dence, d’autres encore par simple curiosité.

Et c’é­tait fait. L’I­rak existait.

### XXXIV ###

Après la céré­mo­nie, il y eut une récep­tion au Tigris Palace Hotel.

Hes­kel avait mis les petits plats dans les grands — cham­pagne fran­çais, pâtis­se­ries liba­naises, musi­ciens venus de Bas­so­rah. Le hall était bon­dé d’u­ni­formes et de robes du soir. Les conver­sa­tions bour­don­naient en anglais, en arabe, en fran­çais. Les ser­veurs cir­cu­laient avec des pla­teaux d’argent.

Tariq res­ta en retrait, près du bar, obser­vant la scène. Il vit Miss Bell tra­ver­ser la salle, saluant les uns, échan­geant quelques mots avec les autres. Elle s’ar­rê­ta un ins­tant près de lui.

— Vous avez fait ce qu’il fal­lait, dit-elle à voix basse.

— J’ai fait un marché.

— Par­fois, c’est la même chose.

Elle lui ten­dit la main — un geste public, inhabituel.

— Mer­ci, Tariq. Pour tout.

Il ser­ra sa main. Elle était froide, mal­gré la chaleur.

— Qu’al­lez-vous faire maintenant ?

— Conti­nuer. Construire le musée que j’ai pro­mis. For­mer les fonc­tion­naires ira­kiens. Essayer de répa­rer ce qui peut être réparé.

— Et les docu­ments ? Ceux que Sayf a gardés ?

Elle eut un sou­rire las.

— Ils exis­te­ront tou­jours. Quelque part. Comme une épée sus­pen­due au-des­sus de ma tête. Mais peut-être que c’est juste. Peut-être que je mérite de vivre avec cette menace.

Elle s’é­loi­gna vers d’autres invi­tés. Tariq la regar­da par­tir, cette femme extra­or­di­naire qui avait façon­né l’his­toire et qui en por­tait le poids.

### XXXV ###

Le soir même, Tariq écri­vit une lettre.

Pas à Mariam — pas encore. Il n’a­vait pas les mots. Il écri­vit à un ami d’en­fance, un prêtre chal­déen qui tra­vaillait main­te­nant à Téhé­ran. Il lui deman­dait de se rendre à l’a­dresse que Sayf lui avait don­née, de cher­cher une femme nom­mée Mariam Yohan­nan, de lui dire que Tariq Had­dad était vivant, qu’il la cher­chait depuis six ans, qu’il vien­drait la rejoindre dès qu’il le pourrait.

Il pos­ta la lettre le len­de­main matin, dans le bureau de poste bri­tan­nique près du Haut-Com­mis­sa­riat. Puis il retour­na tra­vailler, tra­duire des docu­ments, assis­ter aux réunions. La vie continuait.

Mais quelque chose avait changé.

Pour la pre­mière fois depuis six ans, Tariq Had­dad avait un avenir.

### XXX­VI ###

Épi­logue — Cinq ans plus tard

Bag­dad, juillet 1926.

Tariq apprit la mort de Ger­trude Bell par un télé­gramme, alors qu’il se trou­vait à Téhéran.

Elle était morte dans son som­meil, deux jours avant son cin­quante-hui­tième anni­ver­saire. Une over­dose de som­ni­fères, disait-on. Acci­dent ou sui­cide, per­sonne ne sau­rait jamais.

Il prit le pre­mier train pour Bagdad.

L’en­ter­re­ment eut lieu au cime­tière bri­tan­nique, près de la porte nord de la ville. Il y avait du monde — des offi­ciels, des diplo­mates, des archéo­logues, des Ira­kiens qui l’a­vaient connue et res­pec­tée. Le roi Fay­çal était là, le visage grave. Sir Per­cy Cox était venu de Londres.

Tariq se tenait à l’é­cart, sous un pal­mier, regar­dant le cer­cueil des­cendre dans la terre sèche. Il pen­sait à toutes ces conver­sa­tions dans la chambre du Tigris Palace, à ces nuits où elle lui avait confié ses peurs, ses doutes, ses regrets. Elle avait créé un pays. Elle avait choi­si un roi. Et à la fin, elle était morte seule, dans une mai­son au bord du Tigre, entou­rée de ses livres et de ses souvenirs.

Après la céré­mo­nie, il se ren­dit au Tigris Palace.

Hes­kel était tou­jours là, der­rière son comp­toir, un peu plus voû­té, un peu plus gris. Il ser­vit à Tariq un verre de limo­nade, comme au pre­mier jour.

— Elle va te manquer.

— Oui.

— Elle a fait beau­coup de mal, cette femme. Et beau­coup de bien.

— C’est ce qu’on dit de tous ceux qui ont du pouvoir.

Hes­kel hocha la tête.

— Ta femme va bien ?

Tariq sou­rit. Il avait retrou­vé Mariam à Téhé­ran, deux mois après le cou­ron­ne­ment. Ils s’é­taient mariés l’an­née sui­vante, dans une petite église chal­déenne. Elle tra­vaillait main­te­nant à l’hô­pi­tal de Bag­dad, soi­gnant les malades, for­mant les infir­mières. Ils avaient une fille de trois ans, qui s’ap­pe­lait Gertrude.

— Elle va bien. Elle est res­tée à Téhé­ran avec la petite. Je rentre demain.

— Tu reviendras ?

— Je ne sais pas. Peut-être.

Il ter­mi­na sa limo­nade et se leva.

— Prends soin de toi, Heskel.

— Toi aus­si, Tariq. Et prends soin de ce pays. Quel­qu’un doit le faire, main­te­nant qu’elle n’est plus là.

Tariq sor­tit du Tigris Palace et mar­cha vers le fleuve. Le soleil se cou­chait sur Bag­dad, tein­tant les eaux du Tigre d’or et de sang. Les mina­rets des mos­quées se décou­paient contre le ciel. Les appels à la prière com­men­çaient à reten­tir, mêlés aux cloches des églises chrétiennes.

Il pen­sa à Ger­trude Bell, à Sayf, à Fay­çal, à tous ces gens qui avaient cru pou­voir façon­ner l’his­toire. Cer­tains avaient réus­si, d’autres avaient échoué. La plu­part avaient fait les deux.

Et l’I­rak exis­tait tou­jours. Fra­gile, divi­sé, impar­fait — mais vivant.

C’é­tait peut-être tout ce qu’on pou­vait espérer.

*FIN*

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